Lecture de Lukacs

Ontologie de l’être social, Deuxième partie, chapitres I et II, traduction de Jean-Pierre Morbois révisée par Didier Renault, éditions Delga, 2011

Il y a plusieurs types d’êtres que nous pouvons appeler complexes. Un complexe général est composé de  complexes partiels. Chaque être prend naissance à partir d’un autre être. Petit à petit, les catégories du nouvel être apparaissent, occupent de plus en plus de place et constituent des médiations, des complexes. Il s’agit donc d’une  ontologie génétique (l’ontologie est la conception du monde au sens large, l’attitude générale à l’égard de la réalité, la vision du monde, le style qui caractérise notre approche de la réalité, le caractère typique de l’analyse, sa perspective).

 Il ne suffit pas d’étudier un complexe en lui-même, de privilégier de manière démesurée ses lois et ses forces internes, il faut étudier les relations concrètes du complexe avec les autres complexes et les relations concrètes du complexe avec le complexe général, mais cette vision nécessaire de la totalité ne suffit pas encore si on  veut mettre en valeur la dynamique du complexe général: il faut mettre en valeur le complexe prédominant et les changements d’équilibre et de domination. On a alors une ontologie dynamique.

L’être organique, avec la vie, puis, à un  certain degré d’évolution, la conscience, se constitue à partir de l’être inorganique qui constitue sa base ontologique.

L’être social, qui a pour base la nature, c’est-à-dire les êtres organiques et inorganiques, se développe à partir du travail comme processus mis en mouvement par l’homme (cet être qui est le seul être biologique de l’être social). L’homme pose un objectif, détermine des moyens pour réaliser cet objectif (les outils de travail), et fabrique un produit ou un service réalisant ainsi la satisfaction des besoins à l’origine du processus de travail.

La conscience de cet homme concret est ce qui dirige le processus de travail, ce qui détermine le choix du besoin ou des besoins à satisfaire, le choix de l’objectif correspondant à ces besoins et les moyens permettant de réaliser cet objectif et qui, à chaque pas de la réalisation, par la mémoire des actions passées et en continuité avec elles, de façon informée et critique, détermine la succession des gestes.

Le processus de travail est donc une série de positions alternatives, prenant connaissance des chaînes causales spontanées de la nature pour les utiliser dans le processus de travail, générant des chaînes causales qui viennent s’ajouter aux chaînes causales de la nature, mais qui constituent une nouveauté dans le déroulement spontané de la nature.

Si un premier type de travail consiste à transformer la nature pour répondre à ses besoins personnels, un deuxième type de travail consiste à transformer la nature dans le contexte d’une coopération ou d’une division du travail, ce qui suppose l’existence du langage. Ce n’est plus une transformation de la nature par l’individu mais une transformation de la nature par la société. Un troisième type de travail consiste à faire engendrer des travaux par d’autres personnes, autrement dit il s’agit d’une position qui détermine comme  objectif  la détermination des positions d’autres processus de travail par d’autres personnes.

Dans le processus de travail, le moment de la détermination des moyens prend en compte l’expérience passée et les connaissances accumulées, autrement dit ce moment comporte un aspect de généralisation, à l’origine du développement des sciences. Nous sommes donc à un moment de plus grande socialité, un moment de développement de la socialité.

L’individu, pour se constituer en personnalité non traditionnelle, par une éducation au sens large et une généralisation ambitieuse, peut anticiper l’évolution à venir en brûlant les  étapes

Les aspects les plus biologiques de la vie humaine, comme l’alimentation ou la sexualité, se socialisent. Des médiations sociales se constituent, comme le langage, le droit, l’art, etc.

La méthode d’approche de cette ontologie a pour ambition de tenir compte de la totalité de la réalité.

En décrivant un objet, on met en valeur sa spécificité. Cette spécificité comprend les relations de l’objet avec les autres objets et avec la totalité générale. Cette spécificité est la totalité des déterminations de l’objet, la réalité de l’objet.

Il s’agit d’une ontologie matérialiste dans la mesure où les positions téléologiques caractérisent seulement l’être social, qu’il n’y a dans la nature que des causalités, que les positions téléologiques introduisent de nouvelles chaînes de causalités qui viennent s’ajouter aux chaînes spontanées de causalités, mais cette ontologie reconnaît l’existence de la conscience et l’autonomie relative des superstructures, contre le matérialisme vulgaire, dans la mesure où la conscience et les superstructures ne sont pas des reflets mécaniques et passifs mais des reflets généralisés, avec de nombreuses médiations, et des reflets actifs, des reflets qui comptent dans l’évolution d’ensemble

 

Le développement de l’être humain individuel va de la simple singularité  vers la personnalité, tandis que, parallèlement, le développement de la société et de l’espèce humaine va de la particularité vers la généricité, la médiation entre les deux développements étant constituée par les actions axiologiques des individus qui non seulement prennent des positions qui favorisent les tendances vers plus de généricité dans la société, mais aussi dépassent leur propre singularité, leur personnalité en constitution étant ainsi porteuse du développement du genre humain.

  1. 1.    Le travail comme catégorie. L’être social est un complexe. Parmi les catégories de ce complexe, le travail est la catégorie qui assure la transition entre la vie organique et la vie sociale

Il s’agit d’exposer ontologiquement les catégories de l’être social comme le travail, le langage, la coopération, la division du travail, mais aussi d’exposer la croissance de ces catégories à partir des formes antérieures de l’être, les liaisons de ces catégories avec ces formes, la manière dont ces catégories se fondent sur ces formes et s’en différencient.

Les catégories de l’être social sont entrelacées, elles ne peuvent être considérées isolément, comme le fait le positivisme avec sa fétichisation de la technique, avec la glorification de l’universalité de la manipulation, comme le font les adversaires du positivisme avec leur éthique abstraite et dogmatique.

Ce complexe qu’est l’être social sera décomposée par une abstraction analytique pour pouvoir revenir au complexe compris dans sa totalité réelle et non seulement donnée, simplement représentée.

Les catégories spécifiques d’un complexe parviennent peu à peu à dominer ce complexe.

La transition du règne organique à la vie sociale ne peut être construite expérimentalement en raison de l’irréversibilité absolue de l’historicité de l’être social, mais le stade de plus primitif peut être reconstruit par la pensée à partir du stade plus évolué.

On a une transition abrupte, ontologiquement nécessaire, d’un niveau de l’être à un autre qualitativement différent.

Les indices peuvent éclairer les étapes de la transition, mais jamais le saut. L’essence du travail humain, par rapport à l’animal, dont l’activité est plus plastique, repose sur le fait que, premièrement, il apparaît au cours du combat pour l’existence et que, deuxièmement, toutes ses étapes sont le produit de sa propre activité.

Nous donnons une place privilégiée au travail dans ce complexe des l’être social pour son rôle dans la genèse de ce complexe, les autres catégories présentant, essentiellement, des caractères purement sociaux, ne se déployant que dans un être social déjà constitué.

Le travail, dans son essence ontologique, présente seul un caractère explicite de transition, puisqu’il est par essence, une interaction entre l’homme, la société, et la nature, l’outil, la matière première, l’objet.

Le travail est la condition indispensable à l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur de la circulation matérielle entre la nature et l‘homme.

Chaque saut signifie un changement qualitatif et structurel de l‘être, une rupture dans la continuité linéaire normale.

Grâce au travail, une position téléologique est réalisée dans l’être matériel, sous forme de la naissance d’une nouvelle objectivité.

  1. 2.    La conception idéaliste ou religieuse. Dans une tentative profonde, universelle et multiple, mais en définitive erronée, d’appréhender philosophiquement l’ensemble de la réalité, le modèle de la position téléologique est élevé au rang d’une  catégorie générale cosmologique en concurrence avec la causalité, comme principe de mouvement autonome qui repose sur lui-même. Est défendu le caractère téléologique de la réalité non sociale et de la société prise comme un tout. La téléologie est une catégorie posée. L’acte de poser a un caractère ontologique, il suppose un créateur, il initie un processus réel. Dans la détresse et le désarroi, on cherche le sens de l’existence, le pourquoi de toute chose, comme si tout devait avoir un sens, comme si tout servait à quelque chose. Cette conception téléologique de l’histoire et de la réalité suppose non seulement une finalité, l’orientation vers un but, mais aussi un créateur de toutes les choses, et en particulier un créateur des causalités, la téléologie étant donc supérieure à la causalité. Les théories idéalistes ou religieuses généralisent la téléologie à tout être et non seulement à l’être social, qui n’est donc pas différencié des autres formes d’être. À la place de cette différenciation, ces théories différencient l’être purement matériel et le psychisme de l’homme, purement spirituel, dégagé de toute contingence matérielle, un homme dont les actes sont intemporels et n’interviennent pas dans la production matérielle de l’existence. Les idéalistes et les matérialistes envisagent la réalité comme objet d’intuition, les matérialistes ne voyant que le concret et pas l’activité, tandis que les idéalistes envisagent l’activité humaine, mais comme étant essentiellement subjective, intellectuelle, ce qui revient à négliger toute activité non subjective

Nous comprenons tous le caractère téléologique du travail, mais le problème ontologique vient de ce que ce modèle de la position téléologique se voit élevé au rang d’une catégorie générale cosmologique, la téléologie de la réalité prenant une grande place, étant même parfois le moteur de l’histoire et de toute conception du monde, d’où le rapport de concurrence, l’antinomie entre causalité et téléologie.

Alors que la causalité est un principe de mouvement autonome qui repose sur lui-même et qui conserve cette caractéristique même lorsqu’une série causale a pour origine un acte de la conscience, la téléologie est, par essence, une catégorie posée, c’est-à-dire que tout processus téléologique comporte la fixation d’un objectif et donc une conscience qui pose cet objectif.

Poser ne signifie pas prendre conscience. Quand la conscience pose un objectif, elle initie un processus réel qui est le processus téléologique. L’acte de poser a donc un caractère ontologique.

La conception téléologique de la nature et de l’histoire n’implique donc pas seulement leur finalité, leur orientation vers un but, mais aussi que leur existence, leur mouvement doivent avoir un créateur conscient.

Le besoin de telles conceptions est le besoin religieux de trouver un sens à l’existence, au cours du monde, jusqu’au niveau des événements de la vie individuelle, quand on pose la question du pourquoi finaliste, du « pourquoi il en est ainsi », dans la détresse et le désarroi, comme si tout devait servir à quelque chose, comme si tout avait un sens, le pourquoi finaliste pouvant parfois se transformer en pourquoi au sens causal.

Toute philosophie orientée téléologiquement doit, pour mettre conceptuellement son Dieu en accord avec le cosmos, c’est-à-dire avec le monde de l’homme, proclamer la supériorité de la téléologie sur la causalité, même lorsque le Dieu se contente de remonter l’horloge du monde, il met en mouvement le système de la causalité.

Dans la nature, il n’y a que des réalités et le changement ininterrompu de leurs formes concrètes, dont résulte, dans tous les cas, un simple être autre.

Le travail est l’unique forme de production d’un étant à partir d’une position téléologique, ce qui fonde la spécificité de l’être social, en opposition avec les théories idéalistes ou religieuses d’un règne général de la téléologie, théories pour lesquelles chaque pierre, chaque mouche serait la réalisation du travail de Dieu, de l’esprit, si bien que la différence ontologique décisive entre la société et la nature disparaîtrait, et à la place de cette différence niée apparaît une autre différence, un dualisme, le contraste entre les fonctions psychiques de l’homme, apparemment purement spirituelles, apparemment totalement dégagées de la réalité matérielle, et le monde de l’être simplement matériel, si bien que l’activité de l’homme d’échange matériel avec la nature n’est pas prise en compte comme il convient, au profit d’une activité considérée comme propre à l’homme, tombant du ciel, ontologiquement achevée comme supra temporelle ou intemporelle, comme le monde du devoir-être opposé au monde de l’être.

Il n’y a pas comme réalité objective que la nature et ses lois. Le monde sensible, l’objet, la réalité ne sont pas seulement des intuitions, des objets, mais aussi des activités humaines concrètes, des pratiques, de façon non subjective, si bien qu’il faut souligner, contre les matérialistes qui isolent la pensée de la pratique, l’aspect actif de l’activité humaine, mais aussi, contre les idéalistes, il faut souligner l’aspect concret, réel, objectif de l’activité humaine.

Aristote, malgré ses conceptions fausses sur le caractère téléologique de la réalité non sociale et de la société prise come un tout, dans sa tentative profonde, universelle et multiple d’appréhender philosophiquement l’ensemble de la réalité, perçoit un certain nombre de phénomènes qui échappent à certains qui ont pourtant des analyses pertinentes des questions particulières.

  1. 3.    La fixation du but et la recherche des moyens. Il faut distinguer la fixation de l’objectif et la recherche des moyens, des outils et des objets utilitaires pour réaliser cet objectif. La fixation du but  a une double dimension sociale. Elle naît d’un besoin social et est appelée à satisfaire socialement ce besoin, et en ce sens elle est soumission à la nature. La recherche des moyens nous introduit dans la nature, dans la recherche de moyens naturels, elle est maîtrise de la nature. Elle exige une reconnaissance objective des matérialités et des processus susceptibles de réaliser l’objectif, à travers les lois et propriétés qui régissent les objets et les forces concernés, mais aussi la découverte de nouvelles combinaisons, de nouvelles possibilités fonctionnelles ou d’emploi, de nouvelles sélections, de nouveaux effets. Certains mouvements naturels aveugles, spontanés, sont transformés en mouvements posés, en mouvements conformes à des fins, mouvements qu’il s’agira de veiller, de gouverner, de contrôler. Cette interpénétration ou cette homogénéisation de la téléologie et de la causalité constituent le processus unitaire, homogène du travail et le produit du travail. Si la connaissance est fausse ou incomplète quant à la réalisation du but, la position téléologique ne peut pas se réaliser et n’est plus qu’une chimère, une position gnoséologique qui passe à côté de son objet, un fait de conscience impuissant, une rêverie, un projet utopique. Étant donné l’infinité des propriétés et des rapports des objets et des processus, la connaissance de la nature en soi dans sa totalité n’est pas exigée, il suffit de reconnaître les facteurs qui seront utiles ou nuisibles, les facteurs qui jouent un rôle quant à la position téléologique. Il suffit donc d’une exactitude dans le seul domaine étroit de la position téléologique, exactitude pouvant aller avec une appréhension erronée de la nature en soi dans son ensemble. Pour être authentique, la fixation de l’objectif doit correspondre à une connaissance suffisante dans la nécessaire recherche des moyens, domaine où le travail se lie avec la recherche scientifique. Les moyens préservent les résultats du travail, assurent la continuité et le perfectionnement de l’expérience du travail, si bien que, même si, dans chaque processus de travail singulier, l’objectif commande et régule les moyens, la connaissance au fondement de la réalisation des moyens est plus importante que la satisfaction ponctuelle des besoins. Les outils et les objets utilitaires, dans leur durabilité, nous introduisent dans la reconnaissance des étapes de l’évolution de l’humanité, manifestant le recul progressif des barrières naturelles, c’est-à-dire la libération de la conformation et de la contrainte du matériau naturel dans la fabrication de l’outil et de l’objet utilitaire, pour leur donner les propriétés correspondant aux besoins, la nouvelle forme ne dépendant plus directement du matériau, même si elle imite les anciennes formes. Une découverte dans la recherche des moyens peut être appliquée dans un autre domaine, chaque application réussie étant une abstraction valide, si bien que les lois scientifiques abstraites et générales sont issues de l’examen des besoins pratiques et de la recherche des meilleurs moyens pour satisfaire ces besoins dans le travail, la science consistant en une autonomisation de la recherche des moyens Les modèles à la base des hypothèses scientifiques sont en partie déterminés par les représentations ontologiques et les images du monde de la vie quotidienne, elles-mêmes en relation étroite avec les expériences, les méthodes et les résultats du travail.

Il faut distinguer la position de l’objectif et la recherche des moyens pour la réalisation de cet objectif.

La réalisation de l’objectif comporte une reconnaissance objective de l’origine causale des matérialités et processus dont la mise en œuvre est en mesure de réaliser l’objectif posé.

La recherche des moyens a une double fonction, celle de déceler les lois qui régissent en soi, indépendamment de toute conscience, les objets concernés, et celle de découvrir de lesnouvelles combinaisons (de nouveaux rapports entre les propriétés de l’objet et ses possibilités d’emploi, de nouvelles possibilités fonctionnelles, de nouvelles possibilités d’emploi, de nouvelles sélections) qui, par leur mise en œuvre, permettront d’atteindre l’objectif téléologiquement posé.

L’activité propre de la nature est employée pour faire dans son être-là sensible quelque chose de tout autre que ce qu’elle voulait faire. L’activité aveugle est transformée en activité conforme à des fins. L’homme se borne à veiller et à gouverner. La position téléologique ne fait que mettre à profit l’activité propre de la nature, la transformation de cette activité la changeant en activité posée, sans modifier ses fondements ontologiques naturels.

Les propriétés et les lois de mouvement des objets et des forces sont intégrées dans des combinaisons en leur conférant des fonctions et des effets nouveaux.

Les catégories naturelles sont posées par l’intermédiaire de leurs subsomption sous une position téléologique.

L’interpénétration posée de la causalité et de la téléologie, de la nature et du travail, fait naître un objet, un processus unitaire, homogène, le processus de travail, et à la fin de celui-ci le produit du travail.

Mais cette homogénéisation suppose une connaissance adéquate des connexions causales, qui ne sont pas homogènes dans la nature.

Si la connaissance fait défaut, qu’elle soit fausse ou incomplète, les connexions causales continuent d’agir naturellement et la position téléologique se supprime puisqu’elle se réduit à un fait de conscience impuissant, n’étant plus qu’une position gnoséologique qui passe à côté de son objet.

Comme chaque objet naturel ou chaque processus naturel comporte une infinité intensive de propriétés et d’interactions avec son environnement, la connaissance, même approximative, de cette infinité intensive n’est pas nécessaire, seulement l’identification des facteurs de cette infinité qui jouent un rôle positif ou négatif dans la position téléologique, une exactitude dans le domaine étroit de la position téléologique pouvant aller avec une appréhension profondément erronée de la nature en soi, dans son ensemble.

De plus, l’homogénéisation de la finalité et des moyens dans la position doit tenir compte de la double dimension sociale de la fixation d’objectif, qui naît d’un besoin social et est appelée à satisfaire ce besoin, mais aussi du caractère naturel des moyens de sa réalisation, qui entraîne la pratique dans un environnement et une activité différents.

Ce qui décide si l’objectif est réalisable ou non est le degré auquel on est parvenu, dans la recherche des moyens, à transformer la causalité naturelle en une causalité posée au sens ontologique.

La position d’un objectif naît d’un besoin social humain, mais pour qu’elle soit authentique, il faut que la recherche des moyens, c’est-à-dire la connaissance de la nature, ait atteint un stade déterminé qui lui corresponde.

Si ce n’est pas encore le cas, la position ne reste qu’un projet utopique, une espèce de rêveries.

La recherche des moyens est le domaine où le travail se lie avec le développement de la pensée scientifique, si bien que la production ininterrompue de la nouveauté dans le travail fait du travail la catégorie native de la société, la société comme dépassement de tout caractère naturel.

Du fait que l’exploration de la nature indispensable pour le travail se concentre sur l’élaboration des moyens, ceux-ci sont le vecteur fondamental de la garantie de la préservation des résultats du travail, de la continuité de l’expérience du travail, du perfectionnement de cette expérience, si bien que, même si, dans chaque processus de travail singulier, l’objectif commande et régule les moyens, la connaissance au fondement de la réalisation des moyens est plus importante que la satisfaction ponctuelle des besoins.

Les moyens sont plus durables que les buts immédiats et leurs réalisations, même si la satisfaction des besoins a une durée et une continuité et si la consommation ne fait pas que maintenir et reproduire mais exerce une certaine influence sur la production.

Le moyen est le moment de la domination de la société sur la nature, l’homme et la société lui étant soumis dans la détermination du but.

Le moyen, l’outil, est un moyen de connaissance sur les étapes de l’évolution de l’humanité, l’analyse de l’outil nous révélant sa genèse mais aussi les modes de vie et même les conceptions du monde des utilisateurs. Peu à peu l’homme recule les barrières naturelles, c’est-à-dire, dans la fabrication de l’outil, il se libère de la conformation et de la contrainte du matériau naturel d’où il ne retirait que des morceaux, pour donner à ses objets utilitaires les propriétés correspondant à ses besoins, la nouvelle forme ne dépendant plus directement du matériau, même si elle imite les anciennes formes.

La recherche des objets et des processus dans la nature, qui précède la position de la causalité dans l’acquisition des moyens, participe de la connaissance.

Toute expérience, toute application de connexions causales, c’est-à-dire toute position d’une causalité réelle a la propriété d’être appliquée à d’autres registres, chaque application réussie étant une abstraction valide.

Des lois scientifiques abstraites et générales sont issues de l’examen des besoins pratiques, de la meilleure façon de les satisfaire, c’est-à-dire de la recherche des meilleurs moyens dans le travail.

Mais aussi des conquêtes du travail, menées à un degré d’abstraction supérieur, peuvent être le fondement d’une observation scientifique de la nature, ainsi la découverte de la roue est à l’origine de l’astronomie.

Les sciences naissent d’une tendance à l’autonomisation de la recherche des moyens.

Les modèles de représentation à la base des hypothèses scientifiques sont en partie déterminés par les représentations ontologiques et les images du monde de la vie quotidienne, elles-mêmes en relation étroite avec les expériences, les méthodes et les résultats du travail des différentes périodes, ce que dissimule le fait que, actuellement, les sciences apparaissent comme faisant des recherches préparatoires au profit de l’industrie, ce phénomène n’étant pas sans influence sur la science (d’un point de vue ontologique et critique, c’est à étudier).

  1. 4.    La conscience animale est un auxiliaire, un épiphénomène intégralement conditionné par la biologie, produit de la complexité de l‘organisme, des relations de l‘organisme avec l’environnement, de la reproduction de l‘organisme, de la flexibilité des réactions de l‘organisme. L’organisme animal s’adapte à l’environnement, il peut même transformer cet environnement, mais il s’agit d’une transformation de la nature non intentionnelle, alors que la conscience de l’être humain produit des transformations inimaginables, inconcevables si on laissait la nature se développer seule, par elle-même, si bien que la conscience humaine, profondément novatrice, n’est pas un épiphénomène.

Dans la nature, la conscience animale est un facteur partiel, auxiliaire du processus de reproduction, biologiquement fondé et se déroulant selon les lois de la biologie. La conscience animale est seulement l’auxiliaire de l’existence biologique et de la reproduction, elle n’est qu’un épiphénomène de l’être organique.

La conscience animale est un produit de la différenciation biologique, de la complexité croissante des organismes, de leur relation d’échange avec l’environnement, de la reproduction, avec une flexibilité croissante dans les réactions.

La réalisation de la position téléologique, en tant que catégorie de la nouvelle forme d’être, avec le travail, cesse d’être un épiphénomène au sens ontologique. Ce n’est que dans le travail, par la position du but et de ses moyens, que la conscience, par l’acte autonome de la position téléologique, ne se borne pas à dépasser la simple adaptation à l’environnement, qui est le fait de certaines activités animales qui modifient la nature objectivement, non intentionnellement, mais cette conscience humaine produit dans la nature des changements qui seraient impossibles, inconcevables à partir d’elle seule.

Quand la réalisation de la position téléologique devient un principe transformateur et innovant de la nature, la conscience, qui a donné naissance, impulsion et direction, ne peut-être ontologiquement un épiphénomène.

  1. 5.    Le reflet aussi exact que possible de la réalité, de l’être, condition de la position de séries causales, condition de possibilité de la fixation d’objectif et de la détermination des moyens, orienté par elles, forme objective qui n’est pas l’être, la réalité, mais qui est le vecteur de l’apparition de nouvelles objectivités et de la reproduction de l’être social et, d’autre part, la position des enchaînements causaux indispensables à la réalisation de la position téléologique sont deux actes hétérogènes au fondement de la spécificité de l’être social, un être qui, pour la première fois, n‘est pas unitaire. Le reflet manifeste la séparation, la distance entre le sujet, sa conscience, ses représentations et ses perceptions, et l’objet, le sujet étant capable d’appréhender intellectuellement, par les concepts, l’objet en soi, sinon la fixation de l’objectif ne serait pas possible, sans que cette appréhension ne puisse être totale, elle peut même être erronée, étant donné l‘infinité intensive de l‘objet, et la multiplication des médiations, par exemple les mathématiques, entre le sujet et l‘objet augmente la distance, évite des erreurs pour en créer de nouvelles. Les représentations et les perceptions sont transformées par les concepts, sous l’influence du travail.

Aux fondements de la spécificité ontologique de l’être social, deux actes hétérogènes mais en liaison ontologique constituent le complexe du travail, d’une part le reflet aussi exact que possible de la réalité considérée, d’autre part, en conséquence, la position des enchaînements causaux indispensables à la réalisation de la position téléologique.

En ce qui concerne le reflet, apparaît la séparation spécifiquement humaine entre des objets qui existent indépendamment du sujet, et des sujets qui se les représentent par des actes de conscience et peuvent se les approprier intellectuellement, séparation devenue consciente, comme produit du processus de travail et comme fondement du mode d’existence spécifiquement humain.

Si le sujet, séparé du monde objectif dans la conscience, n’était pas capable d’observer ce monde objectif et de le représenter tel qu’il est en soi, la détermination d’un objectif, la base de tout travail, serait impossible.

La perception et la représentation humaine sont transformées par les concepts, sous l’influence du travail. Il y a par exemple une division du travail des sens dans la représentation, quand on perçoit de manière visuelle des propriétés de choses qu’on ne peut appréhender que par le toucher.

Dans le reflet de la réalité, comme condition de possibilité de l’objectif et des moyens du travail, se produit une séparation, un détachement de l’homme de son environnement, une distanciation qui se manifeste par la confrontation du sujet et de l’objet.

Dans le reflet de la réalité, la représentation se sépare de la réalité représentée et se condense dans la conscience comme une forme objective qui n’est pas la réalité, puisqu’il est impossible que le reflet soit du même ordre que ce qu’il reflète.

Du point de vue ontologique, alors que les degrés antérieurs de l’être étaient très unitaires, l’être social se scinde en deux facteurs hétérogènes et opposés du point de vue de l’être : l’être et son reflet dans la conscience, les déterminations réciproques des deux facteurs ne pouvant supprimer cette dualité.

Le reflet peut se fourvoyer, puisqu’il s’oriente sur un objet indépendant de la conscience, caractérisé par son infinité intensive, puisqu’il s’efforce de saisir cet objet dans son en-soi, ce qui implique une distance.

Quand des outils complexes comme les mathématiques nous aident à saisir la réalité par le reflet, certaines possibilités d’erreurs primitives peuvent être éliminées, mais elles sont remplacées par des erreurs plus complexes produites par des systèmes de médiation qui augmentent la distanciation.

Les reproductions, qui ne peuvent donc jamais être des fidèles copies mécaniques de la réalité, des quasi photographies, sont déterminées par les objectifs de reproduction sociale de la vie, par le travail, c’est-à-dire que le reflet à une orientation téléologique concrète, ce qui explique la tendance ininterrompue du reflet à découvrir du nouveau, tendance qui est corrigée par l’objectivation.

Le reflet est, d’une part, le strict opposé de toute être, puisque, en tant que reflet, il n’est pas un être, mais, d’autre part, il est le vecteur de l’apparition de nouvelles objectivités dans l’être social, le vecteur de la reproduction de l’être social, et en ce sens la conscience qui reflète la réalité acquiert un caractère certain de possibilité. Le chômeur, dans l’impossibilité réelle de trouver un travail, reste un ouvrier. Les capacités acquises pour le travail restent des qualités de l’ouvrier sans travail.

Les propriétés d’un étant, même si elles sont inopérantes pendant de longues périodes, restent ses propriétés.

Le reflet, du point de vue ontologique, n’est ni un être en soi ni un être spectral parce qu’il n’est pas un être, mais il est la condition de la position de séries causales.

  1. 6.    L’alternative. Le travail, catégorie centrale de l’être social, est une structure dynamique, aboutissement d’un saut, à la suite d’un chemin catégoriel dont une base est l’instabilité, forte de possibilités, de l’être biologique. Dans le processus de travail, l’alternative, comme choix, comme acte de conscience, comme fonction spécifiquement humaine de la conscience, comme pratique à aspects cognitifs dominants, comme décision, est la catégorie médiatrice par laquelle le reflet de la réalité devient le véhicule de la position d’un étant naturel, elle est la transition du reflet, conséquence d’observations et d’expériences, à la position de relations causales, c’est-à-dire transition d’une forme de non-être à une forme d’être actif et productif, transformation d’un étant purement naturel en un étant prenant place dans l’être social et représentant une forme entièrement nouvelle d’objectivité de cet étant naturel, la chose purement naturelle devenant instrument de travail, outil. L’objet purement naturel peut être soumis à un processus d’élaboration destiné à faire de lui un outil plus efficace, l’alternative se révèle alors non comme un acte de décision unique, mais comme un processus, une chaîne ininterrompue d’alternatives toujours nouvelles. En fait, ce n’est pas seulement l’objectif qui est posé téléologiquement, mais aussi la chaîne causale qui le réalise et qui doit devenir une causalité posée. Il n’y a donc pas réalisation mécanique d’un objectif. Le moyen du travail comme l’objet du travail, éléments naturels soumis à la causalité naturelle, reçoivent, un caractère posé, c’est-à-dire une existence sociale. Chaque geste individuel doit être pensé adéquatement, c’est-à-dire reposer sur un reflet adéquat de la réalité, être approprié à l’objectif et être exécuté avec précision, sinon la causalité posée cesse d’agir, l’objet redevient un existant naturel, soumis à des causalités naturelles. Les erreurs peuvent être corrigées par un ou plusieurs actes ultérieurs, ce qui introduit de nouvelles alternatives dans la chaîne des décisions, à moins que l’erreur commise ne rende tout le travail vain. Une seule décision peut entraîner une «période de conséquences». Le processus de travail est une chaîne d’alternatives. Certaines alternatives du processus de travail, par l’apprentissage, l’exercice répété, l’habitude, la routine, deviennent des réflexes conditionnés et peuvent être ainsi accomplies « inconsciemment », mais chaque réflexe conditionné a fait l’objet, à l’origine, d’une décision alternative ou d’une chaîne d’alternatives. La position des causalités naturelles, si grands que peuvent être ses effets transformateurs, ne peut faire disparaître les limites naturelles, car les causalités naturelles, même celles qui sont subordonnées aux causalités posées, ne cessent jamais totalement d’agir, chaque objet naturel ayant en lui comme possibilité une infinité de propriétés dont les effets, hétérogènes totalement à la position téléologique, peuvent engendrer des conséquences opposées à la position téléologique, jusqu’à l’annihiler, si bien que l’alternative doit rester en fonction au-delà de l’achèvement du processus de travail, sous forme de surveillance, de contrôle, de réparation, c’est-à-dire sous forme de positions préventives, ce qui multiplie les alternatives.

Le phénomène du travail, comme catégorie centrale, dynamique et complexe de la naissance d’une nouvelle étape de l’être, est un complexe, une structure dynamique qui est l’aboutissement d’un chemin catégoriel abstrait dont une base partielle est l’instabilité dans l’être biologique des animaux supérieurs, une instabilité forte de possibilités latentes, une instabilité ne constituant qu’une base générale dans la mesure où la forme la plus évoluée du phénomène du travail naît comme un saut, compréhensible seulement après-coup.

La transition du reflet, comme forme du non être à l’être actif et productif de la position de relations causales constitue la dimension alternative de toute position dans le processus de travail.

Le reflet apparaît dans la détermination de l’objectif du travail.

La préhension d’une pierre adaptée aux besoins est une alternative, un choix, un acte de conscience qui n’est pas de nature biologique, puisque la pierre, en soi un objet existant de la nature inorganique, n’est pas prédestiné à devenir un instrument d’une position de relations causales, tandis que le bétail mange de l’herbe selon le lien biologique d’une nourriture qui convient à ce bétail et qui détermine le comportement selon une nécessité biologique, la conscience n’étant qu’un épiphénomène, déterminé de manière univoque, et non une alternative.

Par l’observation et l’expérience, c’est-à-dire par le reflet et son assimilation par la conscience, certaines particularités de la pierre, qui la rendent propre ou impropre à l’activité envisagée, doivent être identifiées. Il s’agit de savoir si, selon un une première alternative, la pierre est bien choisie pour le but fixé et, selon une seconde alternative, si le but est bien posé, c’est-à-dire si la pierre est un bon instrument pour l’objectif déterminé.

Ces deux alternatives ne surgissent que d’un système d’actes qui n’existent pas en eux-mêmes, un système dynamique, d’un reflet en élaboration dynamique.

Quand les résultats du reflet non-étant se condensent en une pratique de structure alternative, un étant purement naturel donne naissance à un étant prenant place dans l’être social, un couteau par exemple, et représentant une forme entièrement nouvelle d’objectivité de cet étant naturel. La pierre, dans son existence et ses propriétés, n’a aucun rapport avec un couteau.

Quand la pierre n’est pas seulement choisie et utilisée comme instrument de travail, mais soumise à un processus d’élaboration destiné à faire d’elle un outil plus efficace, l’alternative se révèle encore plus non comme un acte de décision unique, mais comme processus, une chaîne ininterrompue d’alternatives toujours nouvelles.

Il ne s’agit donc pas de la réalisation mécanique d’un objectif. Alors que dans la nature, l’enchaînement causal se déroule de lui-même, selon sa propre nécessité naturelle interne, celle du « si …, alors », dans le travail, ce n’est pas seulement l’objectif qui est posé téléologiquement, mais aussi la chaîne causale qui le réalise et qui doit devenir une causalité posée.

Le moyen du travail comme l’objet du travail sont des éléments naturels soumis à la causalité naturelle. Bien qu’ils demeurent des objets naturels, ils reçoivent, dans le processus de travail, un caractère posé, c’est-à-dire une existence sociale seulement dans la position téléologique et seulement grâce à cette position.

L’alternative se répète continûment dans le détail du processus de travail, chaque geste individuel de façonnage devant être pensé adéquatement, c’est-à-dire reposer sur un reflet adéquat de la réalité, devant être approprié à l’objectif et exécuté avec précision, sinon la causalité posée cesse d’agir, la pierre redevient un existant naturel, soumis à des causalités naturelles.

L’alternative s’étend à l’activité qui engendre, de manière adéquate ou non, des catégories qui ne deviennent des formes de la réalité qu’au cours du processus de travail.

Les erreurs peuvent être corrigées par un ou plusieurs actes ultérieurs, ce qui introduit de nouvelles alternatives dans la chaîne des décisions, à moins que l’erreur commise ne rende tout le travail vain.

Une seule décision peut entraîner une période de conséquences. Le processus de travail est une chaîne d’alternatives.

Certaines alternatives du processus de travail, par l’exercice répété, l’habitude, la routine, deviennent des réflexes conditionnés et peuvent être ainsi accomplies « inconsciemment », mais chaque réflexe conditionné a fait l’objet, à l’origine, d’une décision alternative, aussi bien au cours de l’évolution de l’humanité que de celle de chaque individu. Il y a eu apprentissage, exercice, à partir d’une chaîne d’alternatives.

L’alternative, qui est aussi un acte de la conscience, est la catégorie médiatrice par laquelle le reflet de la réalité devient le véhicule de la position d’un étant, un étant qui est naturel, d’une naturalité qui ne peut être abolie.

La position téléologique des causalités dans le processus de travail, si grands que peuvent être ses effets transformateurs, ne peut faire disparaître les limites naturelles, car les causalités naturelles, même celles qui sont subordonnées aux causalités posées dans le travail, ne cessent jamais totalement d’agir, chaque objet naturel ayant en lui comme possibilité une infinité intensive de propriétés dont les effets, hétérogènes totalement à la position téléologique, peuvent engendrer des conséquences opposées à la position téléologique, jusqu’à l’annihiler.

L’alternative doit donc rester en fonction au-delà de l’achèvement du processus de travail, sous forme de surveillance, contrôle, réparation, etc., ces positions préventives multipliant les alternatives dans la fixation d’objectif et dans la réalisation de l’objectif.

Le développement du travail fonde toujours plus fortement le comportement de l’être humain sur des décisions alternatives.

  1. L’alternative comme transformation en étant. Les nouvelles formes de l’être social que sont les positions du but et des moyens d’accomplissement de ce but, positions résultant d’une pluralité d’alternatives et pouvant se formaliser sous la forme d‘un modèle ou d‘un projet, ne deviennent des étants sociaux que si elles sont exécutées à la suite de nouvelles alternatives, sinon elles ne sont que des possibilités, c‘est-à-dire des non-existants existant en puissance. Les alternatives ne concernent pas seulement la technique, l’optimum économique de la fixation de l’objectif ne correspondant pas toujours à l’optimum technique de la détermination des moyens, mais aussi les alternatives ne concernent pas seulement les moments idéels, la liberté, la rationalité, la construction du projet, le choix et la classification des points de vue, l’effort de refléter de manière juste les causalités en rapport avec la réalisation, l‘identification des besoins que le produit est censé satisfaire. Les alternatives concernent une décision dans des circonstances concrètes, si bien que la rationalité de la réalisation est toujours singulière, concrète, jamais absolue, et il s‘agit de la rationalité d‘un enchaînement de liaisons nécessaires rendant possible l‘alternative. L’alternative présuppose la nécessaire séquence de chacune des étapes. Seule l’alternative concrète d’une personne ou d’un groupe concret, sur les conditions concrètes les plus favorables à la réalisation d’un projet concret, est capable de transformer une représentation exacte en réalité, en existant, d’initier la réalisation de la possibilité en puissance du projet, en tenant compte du fait que l’alternative ou la chaîne d’alternatives ne s‘applique pas à la réalité toute entière, puisqu‘elle constitue le choix concret entre des chemins, et, il faut le préciser, des chemins dont le but, la satisfaction des besoins, est assigné non par le sujet mais par l’être social dans lequel il vit, un complexe existant indépendamment de lui et définissant les possibilités et l’espace de liberté de sa décision, la largeur, l’étendue, la profondeur de l’exactitude du reflet de la réalité dans la conscience du sujet ne jouant qu’un rôle relatif. C’est donc le processus social réel qui détermine le champ des questions et des réponses possibles pour les alternatives effectivement réalisées, si bien que l’espace de liberté d’une position isolée se manifeste clairement si on prend en compte la totalité des actes de position, avec leurs divergences et leurs convergences.

Les nouvelles formes de l’être croissent pour devenir des déterminations universelles véritablement dominantes dans leur propre sphère, mais sont toujours quelque peu en concurrence avec les formes inférieures dont-elles sont issues et qui constituent leur base matérielle.

La position fondatrice du but et des moyens d’accomplissement de ce but prend une forme toujours plus définie, suscitant l’illusion qu’elle est par elle-même un étant social.

Le modèle d’une usine comme position téléologique est élaborée par un groupe souvent nombreux, avec des bureaux et des installations, avant qu’il puisse se réaliser dans la production, mais ce modèle n’est qu’une possibilité qui ne parvient à la réalité que par une exécution fondée sur des alternatives.

Il y a un saut de la possibilité à la réalité.

Dans l’économie, les alternatives présentent une forme toujours plus ramifiée, différenciée.

Avec le développement de la technique, le modèle est déjà le résultat d’une chaîne d’alternatives. Mais la technique n’est pas le seul critère de choix dans l’alternative, l’optimum technique ne coïncidant pas nécessairement avec l’optimum économique, ce qui correspond à l’hétérogénéité souvent contradictoire du but et des moyens.

Un projet fondé sur des représentations exactes, quel que soit sa complexité, reste, si par exemple il est refusé, un non existant.

Seule l’alternative de l’homme ou du groupe, qui est appelé à initier par le travail le processus de réalisation matérielle, peut effectuer cette transformation de la puissance en existant.

La possibilité de se réaliser a des limites qui ne se laissent pas réduire à l’exactitude, à l’originalité, à un niveau suffisant de pensée et de rationalité.

Les moments idéels du projet d’une détermination d’objectif pour le travail ne sont pas les seuls à jouer un rôle dans la décision de l’alternative, dans le passage de la possibilité à la réalité, si bien que la rationalité économique, comme la supposition que les alternatives s’accomplissent au plan d’une pure liberté abstraite, sont des mythes, dans la mesure où les alternatives orientées sur le travail s’efforcent de parvenir à une décision dans des circonstances concrètes, la rationalité, la construction du projet, le choix et la classification des points de vue, l’effort de refléter de manière juste les rapports de causalité de la réalisation, s’appuyant sur le besoin concret que le produit est destiné à satisfaire. La rationalité de la réalisation projetée, toujours singulière, n’est jamais absolue, mais concrète, celle d’un enchaînement « si, alors », ces liaisons nécessaires rendant possible l’alternative, une alternative qui présuppose donc, à l’intérieur de ce complexe concret, la nécessaire séquence de chacune des étapes.

Dans l’alternative, il y a le fondement d’une liberté de décision, mais c’est une alternative concrète, la décision d’une personne ou d’un groupe concret sur les conditions concrètes les plus favorables à la réalisation d’un projet concret, si bien qu’une alternative ou une chaîne d’alternatives ne peuvent jamais s’appliquer, dans le travail, à la réalité tout entière, toute alternative étant un choix concret entre des chemins dont le but, qui est en fin de compte la satisfaction de besoins, a été assigné non par le sujet qui prend la décision mais par l’être social dans lequel il vit et agit, un complexe existant indépendamment de lui, définissant et déterminant les possibilités, définissant l’espace de liberté dans lequel se joue la décision.

Certes, la largeur, l’étendue, la profondeur de l’exactitude du reflet de la réalité joue un rôle, mais la manière de poser les chaînes causales au sein de la position téléologique est déterminée, directement ou indirectement, par l’être social.

La décision concrète de la position téléologique ne peut être déduite intégralement des conditions qui la précèdent, mais si on considère la totalité des actes de la position téléologique et leur interaction on constate des similitudes tendancielles, des convergences, des modèles, la proportion des tendances convergentes ou divergentes dans cette totalité révélant l’espace de liberté des positions téléologiques.

Le processus social réel, d’où provient la détermination du but, la découverte et la mise en application des moyens, définit le champ des questions et réponses possibles pour les alternatives effectivement réalisées, et cette détermination apparaît plus concrètement et plus nettement dans la totalité des actes de position téléologique que dans les actes isolés.

De toute façon, l’acte de l’alternative comporte le moment de la décision, du choix, le lieu ou l’organe de cette décision étant la conscience humaine qui, par cette fonction réelle n’est plus un épiphénomène intégralement conditionné.

La catégorie décisive qui produit la transformation de la possibilité en réalité est l’alternative.

  1. 8.    L’aspect cognitif de l’alternative. Entre le besoin biologique et la satisfaction biologique s’intercale chez l’homme l’impulsion au travail, la position téléologique, l’alternative. L’alternative, comme médiation entre le besoin et la satisfaction immédiate, est une victoire du comportement conscient, une victoire d’aspect cognitif, sur la simple spontanéité de l’instinct biologique, une victoire du contrôle sur soi-même, manifestant l‘autoproduction de l‘homme, son hominisation, son autoréalisation comme être fondé sur lui-même. Dans le travail, où il faut remplacer des causalités naturelles par des causalités posées au service d‘une position, il est nécessaire d’appréhender tout ce qui est en rapport avec le travail dans son être en soi objectif, il est nécessaire de régler son comportement vis-à-vis du but du travail et des moyens du travail en fonction de l’être en soi des besoins qui déterminent le but et de l’ être en soi des moyens, ce qui implique l’intention d’un reflet objectif de la réalité et l’effort d’éliminer tout ce qui est instinctif, affectif, émotionnel, par exemple éliminer la domination de la peur ou de la fatigue, si bien que, peu à peu, de manière constamment renouvelée, la connaissance domine l’émotionnel, la conscience maîtrise le pur instinct biologique, sous forme de nouvelles alternatives, qui doivent, afin que le travail soit couronné de succès, s’achever par la victoire du point de vue juste sur le simple instinct. Les alternatives concrètes comportent donc, dans la définition du but comme dans la réalisation du but, un choix fortement cognitif entre exactitude et fausseté.

La première impulsion vers la position téléologique est la volonté de satisfaire des besoins, mais cette impulsion n’est qu’un trait commun à la vie animale et à la vie humaine.

La séparation des chemins s’effectue quand, entre le besoin et sa satisfaction, s’intercale l’impulsion au travail, la position téléologique.

L’alternative a une nature principalement cognitive, car l’insertion du travail comme médiation entre le besoin et la satisfaction immédiate représente une victoire du comportement conscient sur la simple spontanéité de l’instinct biologique.

Ce caractère cognitif primordial des alternatives du travail se manifeste lorsque la médiation se réalise dans la chaîne des alternatives du travail. L’homme travaillant, qui vise le succès de son activité, ne peut y parvenir, aussi bien dans la fixation de l’objectif que dans le choix de ses moyens, que s’il s’efforce d’appréhender tout ce qui est en rapport avec le travail dans son être en soi objectif, que s’il s’efforce de régler son comportement vis-à-vis du travail, vis-à-vis du but du travail, vis-à-vis des moyens du travail en fonction de leur être en soi, ce qui implique non seulement l’intention d’un reflet objectif de la réalité, mais aussi l’effort d’éliminer tout ce qui est simplement instinctif, affectif, tout ce qui pourrait perturber l’appréhension objective, la conscience prédominant alors sur l’instinctif, la connaissance sur l’émotionnel.

Seul un reflet exact de la réalité peut faire en sorte que des causalités naturelles se transforment en causalités posées, au service de la position téléologique, les alternatives concrètes du travail, dans la définition du but du travail comme dans l’exécution de ce but, comportant un choix entre exactitude et fausseté, faisant ainsi du caractère cognitif des alternatives du travail une donnée incontournable, constituant la spécificité ontologique du travail, sa capacité à transformer la possibilité en réalité.

Cette spécificité objective du travail transforme le sujet travaillant, hominise l’homme, en ce sens que la conscience maîtrise de manière constamment renouvelée le pur instinct biologique.

À chaque acte singulier du travail, cette maîtrise se manifeste comme nouveau problème, nouvelle alternative, qui doit, afin que le travail soit couronné de succès, s’achever par la victoire du point de vue juste sur le simple instinct.

De même que l’existence naturelle de la pierre est hétérogène avec son usage de couteau, usage correspondant à la position de chaînes causales connues adéquatement, de même l’existence biologique et instinctuelle de l’homme est hétérogène à toutes ses positions téléologiques de maîtrise de ses instincts.

L’instabilité, l’élasticité dans l’adaptation, y compris dans des circonstances fondamentalement modifiées, la flexibilité du comportement, l’actualisation des potentialités constituent le fondement biologique de la transformation d’un animal supérieur en être humain.

Chez l’animal en captivité, cette actualisation de potentialités, cette flexibilité de comportement reste purement biologique, les sollicitations ne venant que de l’homme et constituant un nouvel environnement, la conscience restant un épiphénomène.

Le travail signifie un saut dans cette évolution, l’adaptation n’étant pas seulement passage de l’instinctif au conscient, mais adaptation à des circonstances choisies et produites par l’homme lui-même, si bien que cette adaptation n’est pas stable et statique, avec une réaction identique dans un environnement constant.

L’autoproduction transforme l’environnement, mais aussi le sujet lui-même. La mer, limite au déplacement, devient par le travail moyen de liaison pour l’homme.

Le sujet, initiateur de la détermination de l’objectif, de la transformation de chaînes causales reflétées en chaînes causales posées et de la réalisation de ces positions dans le processus de travail, par ses positions théoriques et pratiques, remplace ou contrôle ce qui est saisissable immédiatement, instinctivement, par des actes de la conscience, en raison de la distanciation que toute position implique.

Quant à la transformation de mouvements apparus consciemment en réflexe conditionnés, c’est-à-dire en actes ne possédant plus un caractère directement conscient, en actes « inconscients » ou « instinctifs« , cette disparition de la conscience, née de l’accumulation des expériences, est toujours réversible, révocable, les gestes ayant toujours leur origine dans une position téléologique qui distancie, qui détermine le but et les moyens, qui contrôle et corrige l’exécution.

Cette distanciation a pour conséquence la domination ou la maîtrise consciente des affects et des instincts, par exemple la domination de la fatigue ou de la peur, dominations constituant l’essentiel de la problématique morale.

La fabrication et l’usage d’outils s’accompagne, comme condition indispensable d’un travail réussi, du contrôle de soi, un contrôle que l’homme s’impose à lui-même, contrôle de soi nécessaire à la réalisation des buts dans le travail, un travail qui est donc le véhicule de l’autoproduction, de l’auto réalisation de l’être humain, nouvelle forme d’un être fondé sur lui-même.

  1. 9.    Deux formes de travail. Le travail comme médiation entre l’homme ou la société et la nature est le modèle primitif de toute pratique sociale. Mais il y a aussi le travail qui vise à faire produire par d’autres hommes ou par un groupe, qui vise à déclencher des positions d’objectifs et des séries causales posées chez d’autres hommes.

Le travail qui produit des objets utiles, des valeurs d’usage, est le modèle de toute pratique sociale, de tout comportement social actif. Ce travail inclut un processus entre l’activité humaine et la nature, ces actions visant à la transformation d’objets naturels en valeur d’usage.

Dans les formes plus tardives du travail, de la pratique sociale, l’action sur d’autres hommes passe au premier plan, même si elle vise en dernière instance à produire, par cette médiation des hommes, des valeurs d’usage, grâce au déclenchement de positions et de séries causales. Pour cette deuxième forme de la position téléologique, dans laquelle le but posé vise directement la fixation des objectifs d’autres hommes, il s’agit d’amener un autre être humain ou un groupe d’hommes à réaliser de leur côté des positions téléologiques concrètes, dès lors que le travail est suffisamment socialisé pour reposer sur la coopération.

  1. 10.     La coopération. Il s’agit de répartir les tâches. Les positions de chacun ont donc un caractère secondaire, puisque succédant à une position générale fixant la nature, le rôle et la fonction de chacune de ces positions

Dans le cas d’une coopération répartissant les tâches, les positions ont un caractère secondaire, puisque précédées par une position déterminant la nature, le rôle, la fonction des positions individuelles. La fixation d’objectifs n’a plus pour intention immédiate la transformation d’un objet naturel, mais l’élaboration d’une position elle-même orientée vers des objets naturels. Les moyens ne sont plus des actions directes sur des objets naturels. Il vise à obtenir des actions sur des objets naturels de la part d’autres hommes.

  1. 11.     Genèse de l’être social: le travail, le concept, le mot. Le langage naît du travail, la pensée conceptuelle naît aussi du travail, c‘est-à-dire que le travail est un présupposé, que la relation entre le travail et le langage ou la relation entre le travail et le concept n‘est pas réversible. Par contre, le mot et le concept se conditionnent mutuellement, ne peuvent exister l’un sans l’autre. Plus précisément, la position consciemment accomplie dans le travail produit une distanciation du reflet par rapport à la réalité et l’apparition de la relation sujet-objet, ces deux phénomènes étant à l’origine d’une appréhension conceptuelle de la réalité et de son expression adéquate par le langage. Cette mutation des capacités et possibilités psychiques et physiques en langage et pensée conceptuelle est un saut de l’être organique à l’être social, se manifestant par l’apparition de catégories et d’actes primitifs isolés, saut suivi d’un processus caractérisé par des différenciations et des autonomisations croissantes et relatives

La totalité du complexe joue un rôle primordial par rapport à ses éléments. Il faut donc étudier les fonctions réelles de ces éléments, en tenant compte qu’il y a un moment dominant, indépendamment de toute hiérarchie de valeurs. Dans de telles relations réciproques, soit les moments isolés se conditionnent mutuellement, comme le mot et le concept, où l’un ne peut exister sans l’autre, soit un moment est le présupposé de l’apparition de l’autre moment, sans que cette relation soit réversible, ainsi on peut déduire la naissance du langage et de la pensée conceptuelle du travail.

La position téléologique consciemment accomplie produit une distanciation dans le reflet de la réalité, et avec cette distanciation apparaît la relation sujet-objet. Cette distanciation et cette relation impliquent simultanément la naissance d’une appréhension conceptuelle de la réalité et de son expression adéquate par le langage.

L’accomplissement du processus de travail pose au sujet qui le réalise des exigences qui ne peuvent être satisfaites que par la mutation en langage et pensée conceptuelle des capacités et possibilités psychique et physique existant jusque-là.

La genèse ontologique de ce complexe concrètement structuré est en même temps un saut de l’être organique à l’être social et un processus qui s’est étendu sur des millénaires.

Le saut apparaît dès que la nouvelle qualité de l’être se manifeste par des actes primitifs isolés, à la suite de quoi les nouvelles catégories de l’être croissent extensivement et intensivement par différenciation et autonomisation croissantes relatives, jusqu’à ce que le nouveau mode d’être, la nouvelle étape de l’être se constitue avec ses caractères et son autonomie.

  1. 12.     La théorie nécessaire à la pratique et réciproquement. Le reflet doit être le plus exact possible, l’acte de reflet doit être constamment vérifié, perfectionné et généralisé, dans le sens où les expériences d’un travail particulier peuvent être mises à profit pour un autre travail, ce qui peut s’autonomiser et se formaliser en une observation de forme généralisatrice, amorce d’une connaissance scientifique. Ainsi, on peut faire abstraction des réactions de l’homme dans l’expérience observée. Toute connaissance est en dernière analyse un instrument pour la reproduction de son existence et de l’existence de l’espèce humaine, autrement dit il faut toujours avoir conscience que la théorie naît de la pratique, des besoins de l‘individu et de l‘espèce, mais il se faut aussi se rendre compte que la théorie, la connaissance sont indispensables à la naissance et au développement du travail.

Dans le cadre d’un travail concret, seul un reflet objectivement exact des relations causales impliquées par le but peut accomplir la transformation de ces relations causales en relations causales posées.

Ce fait agit dans le sens d’une constante vérification et d’un constant perfectionnement des actes de reflet, mais aussi dans le sens de leur généralisation, dans la mesure où les expériences d’un travail concret peuvent être mises à profit pour un autre travail, ces expériences s’autonomisant de manière relative en observations de forme généralisatrice. Ces expériences ne se rapportent plus exclusivement et directement à l’exécution d’une tâche particulière. Ces généralisations portent en germe les futures sciences. Ainsi, la tendance à faire abstraction des déterminations liées aux réactions de l’homme, selon le principe de désanthropomorphisation.

Les concepts sont souvent associés à des représentations magiques ou mythiques, malgré les formes toujours plus évoluées de la pratique.

On doit toujours avoir à l’esprit que la conscience sur les tâches, sur le monde et sur soi, même si elle devient de plus en plus autonome et médiatisée, est l’instrument indispensable de la reproduction de sa propre existence et de la reproduction de l’existence de l’espèce.

La conscience de l’être humain intervient dans son activité d’autoreproduction.

L’autonomie de la réflexion du monde externe et interne dans la conscience de l’homme est une condition indispensable de la naissance et du développement du travail.

La théorie (ou la science) comme figure devenue autonome de positions dans le travail ne peut renier son lien au travail, à la pratique, à la satisfaction des besoins de l’espèce humaine. Il y a donc une double relation de lien et d’autonomie entre la théorie à la pratique.

  1. 13.     La contemplation et la vision abstraite de la pratique. Le pantéléologisme selon lequel la causalité est l’instrument d’accomplissement du but final conduit à la croyance que la forme la plus élevée du comportement humain est la contemplation de l’essence téléologique de la réalité objective, mais l’effort pour éliminer cette téléologie objective et son sujet religieux par le matérialisme vulgaire peut être un obstacle à la compréhension concrète de la pratique, tandis que, en réaction, l’idéalisme allemand évalue l’aspect actif de la pratique à sa juste importance, mais abstraitement. On a ou bien une insuffisante prise en compte de la pratique là où elle existe réellement et matériellement, c’est-à-dire dans le travail, ou bien une conception du travail comme seul domaine où la position d’un but aurait un rôle réel de transformation véritable du réel, ou bien une conception faisant de la téléologie et de la causalité dans le travail des moments ne constituant pas des éléments coexistants d’un complexe dynamique qu’ils caractérisent, mais des éléments s’excluant mutuellement

Tant que le processus réel de l’être dns la nature et dans l’histoire est conçu de manière téléologique, la causalité n’étant que l’organe d’accomplissement du but final, la forme la plus élevée du comportement humain est la théorie, la contemplation devant la fin ultime et le caractère téléologique de l’essence de la réalité objective.

L’effort pour éliminer la téléologie objective et son sujet religieux inventé tend à une éviction complète de la téléologie qui fait alors obstacle à une compréhension concrète de la pratique.

En réaction, l’idéalisme allemand développe l’aspect actif, évaluant la pratique à sa juste importance, mais l’idéalisme ne connaît pas l’activité réelle, l’aspect actif n’étant ainsi développé qu’abstraitement.

Marx revient sur la pratique là où elle se manifeste réellement et matériellement, là où ses déterminations ontologiques apparaissent nettement, c’est-à-dire là où coexiste dynamiquement téléologie et causalité.

Il ne suffit pas de dire que le travail ou la pratique serait l’unique complexe d’être dans lequel la position téléologique aurait un rôle réel, à l’origine des transformations véritables du réel, ni de dire que téléologie et causalité s’exclueraient.

Téléologie et causalité sont des principes hétérogènes, mais qui ne peuvent produire qu’associés le fondement ontologique de complexes qui ne peuvent exister que dans l’être social et dont l’action dans cet être social constitue la caractéristique.

  1. 14.     Causalité réelle et causalité cognitive. La position concrète, dans l’être, de séries causales concrètes présuppose la connaissance de ces séries, c’est-à-dire présuppose la position en termes cognitifs, en termes de connaissance de ces séries causales concrètes, mais cette position n’est qu’une possibilité, qu’une potentialité, préalable à l’alternative d’où jaillit la réalisation, la décision, l’acte en rapport d’altérité avec la connaissance

La téléologie ne peut fonctionner réellement que si elle est posée, c’est-à-dire que, pour décrire l’être de manière ontologiquement correcte, si un processus est caractérisé comme téléologique, il faut prouver l’existence du sujet à l’origine de la position, alors que la causalité peut être aussi bien posée que spontanée.

On ne peut faire disparaître la distinction entre position de la causalité réelle, matérielle, et position de la causalité purement cognitive, qu’elle soit gnoséologique ou logique, car seule une causalité posée matérielle, affectant l’être, peut coexister avec la téléologie (toujours posée).

La position concrète, dans l’être, de séries causales concrètes présuppose leur connaissance, c’est-à-dire leur position en termes cognitifs, mais une telle position ne permet d’atteindre qu’une possibilité, et la transformation de cette potentialité en réalisation est la décision qui jaillit de l’alternative, un acte qui présuppose la connaissance mais qui se trouve vis-à-vis d’elle en rapport d’altérité.

  1. 15.     L’influence plus ou moins grande des intérêts selon le type de travail. Dans la forme primitive du travail, la fixation du but ou de l’objectif est influencé par l’intérêt, par les besoins, c’est-à-dire que le travail et la réalisation du but sont orientés par cet intérêt, par ces besoins, mais, comme toute méconnaissance de la causalité en soi conduit à l’échec, que la transformation des causalités spontanées en causalités posées concerne exclusivement l’interaction avec la nature, les intérêts sociaux n’interfèrent pas dans le reflet des faits, le caractère purement cognitif des actes étant ainsi préservé, les actes de position de la causalité étant orientés sur l’opposition de valeur entre le vrai et le faux. Par contre, quand l’objectif du travail est de transformer ou d’orienter les positions téléologiques d’autres hommes, un objectif qui dépend de certains intérêts correspondant à certains besoins, les positions téléologiques des autres hommes seront déterminées, de manière efficace ou non, par ces intérêts, dans la mesure où ces autres hommes peuvent être indifférents à la création ou à la transformation de leur position, ou bien favorables, accentuant la réalisation, ou bien défavorables, freinant ou bloquant ou contrecarrant la réalisation. Les actes de position ne sont donc plus orientés exclusivement sur les positions de valeur entre le vrai et le faux.

La coexistence ontologique de la téléologie et de la causalité dans la pratique montre que théorie et pratique sont les moments d’un seul et même complexe d’être social, et cela apparaît dans la forme primitive du travail, car, même si ce travail est orienté téléologiquement par l’intérêt porté envers la réalisation de l’objectif fixé, la transformation des causalités spontanées en causalités posées concerne exclusivement l’interaction entre l’homme et la nature, si bien que le caractère purement cognitif des actes est préservé, les intérêts sociaux n’interférant pas dans le reflet des faits.

Les actes de position de la causalité sont orientés sur l’opposition de valeur entre le vrai et le faux, puisque toute méconnaissance de la causalité existant en soi dans le processus de sa position conduit à l’échec.

Dans toute position de la causalité où l’objectif fixé est un changement de la conscience des positions téléologiques d’autres hommes, un renforcement ou un affaiblissement des tendances favorables ou défavorables aux objectifs, l’intérêt social que comporte toute fixation d’objectifs influe sur la position des séries causales indispensables à la réalisation, et, de plus, la position de ces séries causales qui vise à des décisions déterminées dans les alternatives, s’exerce sur un matériau qui pousse spontanément à des décisions alternatives, qui sont tendanciellement sensibles, favorables, défavorables ou indifférentes aux objectifs.

  1. 16.     Nécessité d’une critique ontologique. Quand il y a perte de la confrontation avec l’être en soi de cette partie de la nature directement liée avec l’objectif du travail, quand on ne se préoccupe plus seulement de l’appréhension juste du phénomène naturel concret, quand on ne s’intéresse plus qu’aux seules propriétés en rapport avec l’objectif posé, seules les relations immédiates devant être reflétées correctement, quand la connaissance devient plus généralisée, plus approfondie, plus complète, alors apparaissent les problèmes d’une ontologie générale de la nature dans son en soi véritable, problèmes détachés des besoins de la société, indépendants de la pratique sociale et en particulier de la science, des problèmes influencés cependant par les représentations ontologiques courantes. Ainsi, en biologie, on parle d’activités, quand il s’agit en fait d’interactions d’un organisme non humain avec son milieu, interactions incapables, même s‘il y a conscience, de susciter une distanciation entre le sujet et l‘objet, ce qui impliquerait, pour que la chose devienne un objet pour la conscience non humaine, un effort d’appréhension de la conscience dans des situations où l’organisme n‘est pas liée à la chose par des liens biologiques immédiats. Ainsi, au-delà d’une conception simpliste de la pratique comme critère de la théorie, le point de vue ontologique correct, plus différenciateur, prenant en compte la complexité, est que, certes, la pratique est le critère de la théorie, mais plus précisément, pour ce qui concerne la forme originelle du travail, la simple manipulation de séries causales concrètes, la réalisation effective d’une série causale est le critère de la justesse de la position de cette série causale, et pour ce qui concerne des formes plus socialisées du travail et en particulier le développement scientifique de la position causale, la vérification expérimentale de l’hypothèse d’une relation causale est la preuve de sa vérité pour toute pratique future, la preuve d’une connaissance authentique de l’être, ce qui propulse la relation causale à un niveau de généralité sans précédent, au-delà de la relation causale comme position concrète dans une configuration concrète, la relation causale étant conceptualisée dans la spécificité de son être matériel et en harmonie avec d’autres formes d’être confirmées scientifiquement. Mais, contrairement aux allégations de la fausse conscience ontologique influencée par les dominants, qui manipulent tous les domaines de la pratique et par la religion actuelle, qui installe, à la place du sens critique pour l’être véritable, le besoin religieux fondé sur la subjectivité, allégations comme quoi toutes les relations mises à jour peuvent être exploitées pratiquement, selon les seuls critères de simplicité, de commodité, d’applicabilité comme preuves de la vérité de la formulation de ces relations, sans recours à l‘ontologie, considérée comme inutile, sans valeur, purement métaphysique, on ne peut échapper à l‘interprétation ontologique des relations causales, à l’interprétation physique des formulations mathématiques, pour sortir de l‘ambiguïté de ces relations et formulations, selon une critique ontologique consciente, c‘est-à-dire une compréhension de l‘être véritable ayant un caractère concret, fondée sur la totalité différenciée en classes de la société.

Si on ouvre la possibilité d’une connaissance plus précise, plus étendue, plus approfondie, plus complète, plus généralisée des causalités naturelles, il y a perte de la confrontation exclusive de l’homme et de la nature, de la confrontation avec l’être en soi de cette partie de la nature directement liée avec l’objectif du travail.

Le travail se préoccupe simplement de l’appréhension juste d’un phénomène naturel concret pour les seules propriétés en rapport avec l’objectif posé.

Les relations les plus immédiates doivent être reflétées correctement.

Dès que le reflet vise une généralisation, apparaissent les problèmes d’une ontologie générale de la nature dans son en soi véritable, indépendants de la société et de ses besoins, indépendants de la pratique sociale et de la science, des problèmes influencés par les représentations ontologiques sur la nature.

La conscience sociale se développe dans un environnement mental de représentations ontologiques.

Dans le monde organique, ce qui suscite l’apparence d’une activité tient à ce que le processus de reproduction entraîne des interactions entre l’organisme et son environnement, qui sont même dirigées directement par une conscience, mais ces interactions ne sont que des réactions biologiques au phénomène de l’environnement, interactions importantes pour l’existence immédiate mais incapables de susciter une distanciation, c’est-à-dire une relation sujet-objet, dans la mesure où une chose ne peut devenir un objet pour la conscience que si la conscience s’efforce de la saisir dans des situations où l’organisme n’est pas lié à la chose par des intérêts biologiques immédiats, dans la mesure aussi où le sujet transforme son attitude, sinon la position des buts et la position des moyens régis causalement ne peuvent se séparer pour se réunir.

Dans le travail, la réalisation des séries causales fournit le critère de la justesse ou de la déficience de leur position. La pratique est le critère de la théorie.

L’expérimentation mobilise un ensemble de matériaux, de forces, en s’efforçant de les isoler de facteurs étrangers, pour observer certaines de leurs interactions, pour savoir si une relation causale posée comme hypothèse correspond à la réalité, ceci en vue d’une généralisation, savoir si cette relation est correctement posée dans toute pratique future.

L’expérimentation peut, comme le travail, trancher entre le vrai et le faux, mais à un plus haut niveau de généralisation, celui d’une appréhension formulable mathématiquement des rapports quantitatifs dans le complexe considéré.

Si on veut que la connaissance ainsi acquise serve à élargir une connaissance de la nature en général, il ne suffit pas que la relation causale concrète serve de position concrète dans une configuration concrète.

La relation causale doit être comprise dans la spécificité de son être matériel, et son essence ainsi conceptualisée doit être mise en harmonie avec d’autres formes d’être confirmées scientifiquement.

La formulation mathématique ambivalente est complétée et perfectionnée par une interprétation physique qui passe nécessairement par une interprétation ontologique de la totalité de la conception du monde de la physique, interprétation influencée par la société.

Le fait que certaines relations mises à jour puissent être exploitées pratiquement, même quand on suspend les décisions ontologiques, selon l’idée qu’on choisisse ce qui est le plus commode, le plus simple, l’idée que seule l’applicabilité pratique est un critère de la vérité scientifique, conduit à rejeter toute référence à l’être comme métaphysique, non scientifique.

Dans le travail, dans la pratique, l’opposition ontologique entre la connaissance authentique de l’être par un développement scientifique de la position causale et la simple manipulation de relations causales concrètement identifiées n’est pas une simple différence de conceptions gnoséologiques, logiques ou épistémologiques.

La pratique comme critère de la théorie apparaît sous la forme d’une fausse conscience ontologique influencée par les besoins sociaux dominants, où la manipulation dans l’économie s’étendant à tous les domaines de la pratique est le facteur essentiel de reproduction, tendance renforcée par la religion qui installe, à la place des dogmes ontologiques et du sens critique pour l’être véritable, fondements de la religion d’autrefois, le besoin religieux fondé sur la subjectivité.

Le critère de la pratique doit faire intervenir une critique ontologique consciente, une compréhension de l’être véritable ayant un caractère concret, fondée dans la totalité différenciée de la société concrètement différenciée en classes et orientée vers cette totalité.

  1. 17.     Le devoir. L’acte de position et de réalisation par la mobilisation des enchaînements causaux, par la direction, l’orientation, le choix judicieux, le perfectionnement, la concrétisation, la différenciation de l’emploi des moyens, est déterminé par le devoir d‘atteindre l‘objectif, d’accomplir le but, comme nécessité subjective résultant de la fixation de l’objectif, retournant la direction de la détermination, le but dans la conscience précédant la réalisation du but, le futur et non le passé déterminant le présent, le devoir remplaçant la nécessité d’adaptation par la conservation ou la transformation du passé. À chaque réalisation partielle dans la suite des réalisations, au choix de chaque alternative dans la chaîne des alternatives, on se pose la question de savoir si elle permet d’atteindre l’objectif et comment elle atteint cet objectif. Toute connaissance adéquate des séries causales, tout reflet adéquat, toute pratique adéquate, tout devoir ne correspond pas forcément avec la réalisation de l’objet du devoir, ne favorise pas forcément cette réalisation, le devoir étant donc un moment déterminant avec le moment de la connaissance. La justesse du choix d’une alternative se juge à partir du but et de sa réalisation. Une connaissance adéquate et une pratique adaptée peuvent être catastrophiques s’ils ne correspondent pas à l’objectif. S’il ne faut pas nier le devoir, il ne faut pas non plus opposer un devoir absolu, des lois transcendantes sur ce qui doit arriver, un impératif moral coupé de toute alternative concrète, une volonté abstraite qui fait référence à une forme évoluée de la morale, avec l’homme purement naturel, un homme qui n’existe pas. Si le devoir de réaliser l’objectif du travail éveille et favorise des qualités subjectives qui deviennent décisives pour des formes plus évoluées de la pratique, ainsi la maîtrise des affects, le contrôle de soi, la maîtrise par le discernement des penchants biologiques spontanés et des habitudes, ces transformations du sujet ne concernent pas directement l’ensemble de sa personnalité, elles peuvent plutôt avoir d’excellents effets dans le travail, sur les qualités d’observation, d’habileté, d’application, d’endurance, qualités nécessaires pour maîtriser la transformation matérielle de l’objet naturel, mais ces transformations du sujet sont sans influer sur le reste de la vie du sujet, même si elles sont porteuses de possibilités.

Si l’acte décisif du sujet est sa position téléologique et sa réalisation, le facteur catégoriel décisif de ces actes comporte l’émergence d’une pratique déterminée par le devoir.

Le facteur immédiatement déterminant de toute action visant une réalisation est le devoir, ne serait-ce que parce que chaque étape de la réalisation est déterminée par le fait de savoir si et comment elle permet d’atteindre l’objectif.

Dans le déterminisme biologique normal, causal, le passé détermine le présent.

L’adaptation à l’environnement modifié se déroule selon une nécessité causale, les propriétés du passé réagissant en se conservant ou en se transformant.

La fixation de l’objectif retourne la direction de la détermination.

Le but dans la conscience précède sa réalisation, et dans le processus qui mène à la réalisation, chaque étape, chaque mouvement est dirigé par l’objectif choisi, et donc par le futur.

La causalité posée est la mobilisation des enchaînements causaux laissés à leur mouvement propre afin de permettre la réalisation du but fixé à l’origine.

Le travail est un processus causal téléologiquement dirigé, perfectionné, concrétisé, différenciant l’emploi de forces naturelles au service du travail.

Cette action déterminée par le futur est, du point de vue du sujet, une action dirigée par le devoir d’atteindre l’objectif.

La position de la causalité consiste dans la connaissance des chaînes causales et des relations causales qui sont susceptibles, pour peu qu’elles soient judicieusement choisies et orientées, d’accomplir le but fixé.

Une chaîne ininterrompue d’alternatives apparaît nécessairement, dans laquelle le choix, l’option en faveur de chacune des alternatives est déterminé par le futur, par l’objectif à réaliser.

La connaissance adéquate de la causalité, la position adéquate de la causalité sont déterminées par le but, c’est-à-dire qu’une observation adéquate et une pratique adaptée peuvent avoir des résultats désastreux s’ils ne correspondent pas à l’objectif.

Un reflet adéquat de la réalité est une condition indispensable du fonctionnement approprié du devoir, mais le devoir n’est efficace que s’il favorise réellement la réalisation de l’objet du devoir.

Par conséquent le reflet exact de la réalité et la réaction appropriée à la réalité ne suffisent pas.

La justesse ou l’erreur du choix d’une alternative dans le processus de travail est jugé à partir du but et de sa réalisation.

Dans l’interaction entre le devoir et le reflet de la réalité, entre la téléologie et la causalité posée, le devoir est le moment dominant.

La pensée idéaliste analyse en termes gnoséologiques ou logiques les manifestations les plus intellectualisées des catégories, ignorant la genèse de ces catégories et l’orientation ontologique qu’elles permettent.

Ne prenant en compte que les formes de la pratique sociale éloignées de l’échange de la société avec la nature, les formes les plus hautes de la morale, ignorant les médiations qui relient ces formes avec leurs formes originelles, la pensée idéaliste invente des oppositions strictes entre formes originelles et formes évoluées, avec l’élaboration artificielle d’une sphère du devoir, de la valeur, opposée au fantasme de l’être purement naturel de l’homme, alors que l’homme, comme le devoir, est un être social.

Le matérialisme vulgaire ignore le rôle du devoir dans l’être social, ce qui renforce la fétichisation.

La nécessité, la raison morale perd son caractère de « si …, alors », seul capable de le concrétiser, pour apparaître comme un pur absolu, avec un devoir totalement coupé des alternatives concrètes, les alternatives étant des incarnations, adaptées ou inadaptées, de commandements absolus, de lois transcendantes de ce qui doit arriver, des impératifs, des règles désignées par des devoirs, exprimant la nécessité de l’action, une volonté abstraite.

Les tentatives concrètes des hommes n’adhèrent que par hasard à la volonté abstraite.

Les préceptes pratiques ne sont pas des lois, car il leur manque la nécessité qui, pour être pratique, doit être indépendante des conditions sociales.

Dans le travail, la nature du but, de l’objet, des moyens détermine aussi la nature du comportement subjectif.

Du point de vue du sujet, seul est réussi un travail accompli sur la base de l’objectivité la plus soutenue, la subjectivité devant jouer un rôle productif utile, les qualités d’observation, d’habileté, d’application, d’endurance du sujet étant importantes quant au déroulement du processus de travail, des capacités orientées vers l’extérieur, sur la maîtrise pratique, sur la transformation matérielle de l’objet naturel.

Si le devoir sollicite l’intériorité du sujet, ce n’est que pour que les transformations intérieures deviennent le support d’une maîtrise accrue de l’échange matériel avec la nature.

Le contrôle de soi, effet du devoir dans le travail, la maîtrise par le discernement de ses penchants biologiques spontanés, de ses habitudes est régulé et dirigé par une objectivité du processus fondée dans l’être naturel de l’objet, des moyens, etc.

Cette objectivité régule la dimension du devoir qui agit sur le sujet et le modifie, c’est donc le comportement effectif du travailleur qui joue un rôle décisif, tandis que ce qui se déroule dans le même temps subjectivement ne produit pas nécessairement d’effets.

Si le devoir éveille et favorise les qualités qui deviennent décisives pour des formes plus évoluées de la pratique, ainsi la maîtrise des affects, ces transformations du sujet ne concernent pas directement l’ensemble de sa personnalité, elles peuvent avoir d’excellents effets dans le travail sans influer sur le reste de la vie du sujet, même si elles sont porteuses de possibilités.

Quand l’objectif est d’influencer d’autres hommes pour qu’ils réalisent certaines positions, la transformation des autres devient un devoir, l’objet d’une position.

  1. 18.     La valeur. Le devoir concerne des objectifs de valeur, c‘est-à-dire qu‘on ne peut pas choisir n‘importe quel objectif. De même, on n‘évalue pas n‘importe comment un produit réalisé, un résultat de travail. Le but du travail comme le produit du travail doivent être conformes à certaines valeurs. Inversement, la valeur ne peut se déduire directement des propriétés naturelles d’un objet, même si presque tous les objets d’usage peuvent être considérés, directement ou indirectement, comme des valeurs d’usage, c’est-à-dire des produits d’un travail concret. La valeur existe, se concrétise, se matérialise, par exemple sous forme de valeur d’usage, seulement si elle peut fixer à l’homme un devoir de réaliser un objectif conforme à cette valeur, en l‘occurrence fabriquer cette valeur d‘usage. La valeur d’usage n’est pas la simple résultante d’actes d’évaluation subjectifs. La valeur d’usage a un caractère objectif qui tient à son utilité pour des buts déterminé concrets, à son caractère propre ou impropre à satisfaire les besoins.

Le problème du devoir en tant que catégorie de l’être social est lié à celui de la valeur. De même que le devoir, comme facteur déterminant de la pratique subjective dans le travail, ne peut jouer ce rôle spécifique essentiel que dans la mesure où ce qui est visé a de la valeur, de même la valeur se matérialise dans le travail seulement si elle peut fixer à l’homme au travail le devoir de réaliser conformément à cette valeur.

Tandis que la valeur influence la détermination de l’objectif et l’évaluation du produit réalisé, définissant le résultat final du travail comme valide ou vain, le devoir est le régulateur du processus de travail.

La valeur ne peut se déduire directement des propriétés naturelles d’un objet.

Lorsque le besoin de l’homme n’est pas médiatisé par le travail, une valeur d’usage peut ne pas être le produit d’un travail, ainsi l’air, le sol vierge, les prairies naturelles, les bois sauvages, mais peut représenter cependant une valeur, comme base d’un travail ultérieur, comme possibilité pour la création de produits du travail, si bien que toutes les valeurs d’usage peuvent être considérées comme produit concret du travail, de la transformation des objets et des conditions, des propriétés des éléments naturels, avec un recul progressif des limites naturelles au fur et à mesure que se socialise toujours plus de travail.

La valeur d’usage est une forme de matérialité sociale dont le caractère social se fonde sur le travail.

Les valeurs d’usage sont une forme de matérialité sociale qui se distingue des autres catégories économiques dans la mesure où, en tant qu’objectivation de l’échange matériel de la société avec la nature, cette forme de matérialité sociale est une caractéristique commune à toutes les formations sociales, à tous les systèmes économiques.

Considérée dans cette dimension universelle, elle n’est soumise à aucune transformation historique, même si ces manifestations concrètes ne cessent de se modifier.

La valeur d’usage a un caractère objectif, même si, de plus en plus, de nombreuses valeurs d’usage ne servent à la satisfaction directe des besoins que de manière très médiatisée.

Le caractère objectif de la valeur d’usage tient à son utilité, une utilité pour des buts déterminés concrets, une utilité objective de la valeur d’usage, même si l’utilité a un caractère téléologique.

La valeur d’usage n’est donc pas seulement la simple résultante d’actes d’évaluation subjectifs, ceux-ci ne faisant que rendre consciente l’utilité objective de cette valeur d’usage.

Le critère de justesse ou de fausseté de ces actes d’évaluation subjectifs est dans la valeur d’usage objective.

La nature ne connaît pas l’utilité.

On ne peut déterminer comme utilité le mode d’être d’un objet qu’en rapport avec une position téléologique.

Dans la théologie, l’utilité du lièvre est de servir de nourriture au renard. Les propriétés d’un objet sont attribuées à son engendrement par le créateur. Les valeurs et les biens sont objectifs en ce sens qu’ils résultent du travail du créateur.

L’opposition antireligieuse met l’accent sur les actes subjectifs d’évaluation. Un objet d’appétit et de désir est bon, un objet de haine et d’aversion est mauvais, un objet de mépris est sans valeur, insignifiant.

Une seule et même chose peut-être bonne, mauvaise ou indifférente.

Les deux courants stigmatisent les systèmes de valeurs réellement existants comme dénués de valeur ou insignifiants et n’attribuent une validité axiologique qu’aux valeurs spirituelles les plus subtiles ou aux valeurs matérielles immédiates, car il s’agit de nier le caractère unitaire en dernière instance de la valeur comme moment réel de l’être social, en dépit de ses changements structurels qualitatifs au cours de l’évolution de la société.

Dans le travail, comme production de valeurs d’usage, l’alternative entre ce qui est propre ou impropre à satisfaire les besoins, autrement dit le problème de l’utilité, se pose en tant qu’élément actif de l’être social.

L’objectivité de la valeur implique une approbation de la position téléologique adéquate.

La justesse de la position, en présupposant que sa réalisation sera également correcte, signifie une réalisation concrète de la valeur.

La fétichisation de la valeur consiste à exagérer son objectivité, comme la fétichisation de la raison exagère la raison.

Le produit peut être mesuré à l’aune de la position.

La preuve et la vérification de l’existence objective et de la validité de la position se fait en examinant, selon la relation si-alors, si le besoin est satisfait.

La valeur n’est pas constituée par des actes d’évaluation.

La valeur qui naît dans le processus de travail acquiert une objectivité sociale, et c’est cette objectivité qui décide si l’alternative dans la position et dans sa réalisation est conforme à cette valeur, c’est-à-dire juste et valide.

  1. 19.     L’économie est le résultat de positions individuelles et de leurs réalisations sous forme d’alternatives, ce qui déclenche des chaînes causales aboutissant à un mouvement social complètement objectif, faisant face à l’homme de manière indépendante. Les sujets à l’origine des positions et décisions alternatives non seulement ont du mal à percevoir les conséquences de leurs décisions mais n’arrivent à percevoir la totalité pour orienter leurs décisions qu’en fonction de valeurs objectives, dont ils ne sont pas sûrs et parfois non conscients. La division du travail suscitée par la valeur d’échange produit l’économie du temps dans la société comme chez l’individu, un individu qui devient de plus en plus riche et développé. L’homme, apparemment noyé dans la masse, est cependant au cœur de l’économie, à son début, car l’économie répond à des besoins, à son arrivée, puisque l’économie, en particulier par la transformation de la nature, enrichit l’homme de produits utiles, mais aussi de capacités et de qualités personnelles, en particulier la maîtrise des instincts et des affects naturels. L’économie est fondatrice de la totalité sociale, dans la mesure où la valeur d’usage se généralise et s’abstrait en valeur d’échange, la maîtrise de la vie devenant universelle, concernant même les domaines extra économiques, constituant ainsi une formation sociale proprement dite, même si le comportement individuel dans le travail doit être strictement économique, oubliant les finalités humaines.

L’économie, même la plus complexe, est le résultat de positions individuelles et de leurs réalisations sous forme alternatives.

Les chaînes causales déclenchées aboutissent à un mouvement social.

Les sujets à l’origine des positions et décisions alternatives, à partir d’un certain stade d’évolution, ne peuvent plus percevoir la totalité pour orienter leurs décisions à partir des valeurs. Déjà ils ont du mal à évaluer les conséquences de leurs décisions. Ils ne peuvent faire naître la valeur économique, qui existe donc objectivement et à partir de laquelle se déterminent les positions individuelles orientées vers la valeur, même si ce n’est pas avec une certitude adéquate et avec une conscience adéquate.

La division du travail, médiatisée et suscitée par la valeur d’échange, produit d’elle-même des valeurs, produit le principe de la maîtrise du temps, de l’économie de temps, au travers de son utilisation optimale, répartition judicieuse du temps par la société comme par l’individu. L’économie du temps signifie en même temps une relation de valeur.

Le travail simple orienté seulement sur la valeur d’usage soumet la nature à l’homme, pour l’homme, aussi bien dans la transformation de la nature selon ses besoins que dans l’accession à la maîtrise de ses propres instincts et affects purement naturels et, par cette médiation, au commencement de la formation de ses capacités spécifiquement humaines.

L’orientation objective des lois économiques sur le gain de temps impose directement la division optimale du travail et entraîne l’apparition d’un être social toujours plus fortement socialisé, ce mouvement étant donc objectif, indépendant de la conscience de ceux qui y participent, un mouvement de l’être en soi initial des catégories sociales vers un être pour soi de la société évoluée, être pour soi abouti, toujours plus richement déterminé, toujours plus effectif, être pour soi dont l’incarnation est l’être humain dans sa pratique sociale concrète, un homme qui incarne l’humanité dans ses actions et par ses actions, qui inscrit l’humanité dans la réalité.

Il y a donc une relation universelle entre le développement économique objectif et le développement de l’être humain.

La pratique économique est accomplie par l’homme dans des actes alternatifs, mais sa totalité forme objectivement un complexe dynamique, dont les lois excèdent la volonté de l’individu et lui font face en tant que réalité sociale objective, avec toute la dureté qui caractérise la réalité, des lois qui ne cessent pourtant pas de produire et reproduire l’homme social à un niveau toujours plus élevé, de produire et reproduire aussi bien les relations rendant possibles le haut développement de l’homme que l’homme lui-même, les capacités qui transforment ses possibilités en réalité.

L’homme est le début et la fin, l’initiateur et le résultat final de l’ensemble du processus économique.

Il apparaît noyé dans la masse de ce processus et il l’est en tant qu’individu, mais il n’en constitue pas moins que le cœur réel du processus.

La forme originelle du travail, qui pose l’utilité comme valeur de son produit, vise la satisfaction des besoins, mais aussi déclenche chez l’homme qui l’accomplit un processus orienté vers le développement réel de son évolution, si bien que, déjà à ce stade, la valeur économique s’élève.

À partir de là, l’utilité de la valeur est élevée vers l’universalité, s’étendant à la maîtrise de la totalité de la vie humaine, tandis que l’utilité devient toujours plus abstraite avec la valeur d’échange qui prend peu à peu un rôle dominant.

Ce développement conduit à l’édification de formations véritablement sociales comme le capitalisme ou le socialisme, la socialité de la production faisant naître un système économique reposant sur sa propre immanence, dans lequel une pratique réelle, plus exactement le comportement immédiat nécessaire, n’est plus possible qu’orienté sur des objectifs économiques immanents et sur la recherche de moyens pour réaliser ces objectifs, sans oublier que tout acte économique, du travail originel jusqu’à la production purement sociale, a pour fondement l’intention de l’humanisation de l’être humain, de sa genèse à son plein déploiement.

L’économie, comme forme de l’être, a une fonction ontologiquement fondatrice, dans une relation qui n’est ni réversible, ni réciproque.

  1. 20.     Apparition de la lutte des classes et de la conflictualité des valeurs. Les valeurs ne constituent pas un système logique déduit d’un concept général, ni une hiérarchie ontologique accordant aux seules catégories élémentaires une existence, elles ont une genèse socio-historique, avec des valeurs économiques fondatrices et des valeurs dérivées, ainsi les valeurs du droit, valeurs hétérogènes, autonomes tout en étant liées aux valeurs économiques. Les valeurs décident de la justesse du choix entre les alternatives. Dans la forme simple du travail, il est facile de distinguer les alternatives économiques, évaluées positivement ou négativement, la sphère économique étant considérée comme une seconde nature, et les alternatives morales, où on rejette toute évolution économique destructrice de la vie sociale et individuelle et où on fait la profession de foi de l’intégrité morale nécessaire de la personne humaine. Dans les formes plus évoluées de la vie sociale, il y a un enchevêtrement des positions téléologiques et des valeurs, et surtout les lois font de l’antagonisme et des phénomènes conflictuels, c’est-à-dire de la société de classes, le fondement de l’évolution générale, l’appartenance de classe et la participation à la lutte des classes déterminant profondément les décisions. Les alternatives orientées sur la réalisation de valeurs prennent la forme de conflits de devoirs insolubles, les alternatives portant sur un choix entre des valeurs qui s’opposent entre elles.

À l’intérieur d’une sphère d’être, il faut comprendre la genèse des catégories pratiques ou théoriques, ici les valeurs, les plus évoluées, les plus complexes, les plus médiatisées, à partir des catégories élémentaires qui leur servent de base, en évitant toute déduction logique des catégories à partir de leur concept général compris abstraitement, car on prêterait à des relations et des propriétés qui se fondent ontologiquement sur une genèse socio-historique l’apparence d’une hiérarchie conceptuelle systématique, comme en évitant de considérer les catégories complexes comme des produits mécaniques des catégories élémentaires qui les fondent, ce qui construit une hiérarchie fausse, prétendument ontologique, n’accordant une existence qu’aux catégories élémentaires.

En ce qui concerne la relation de la valeur économique aux autres valeurs de la pratique sociale, ainsi qu’au comportement théorique qui leur est le plus étroitement lié, nous savons que la valeur est liée au caractère d’alternative de la pratique sociale. Les alternatives dans le travail et dans la pratique économique sont orientées sur les valeurs, des valeurs qui décident, dans leur objectivité à l’intérieur de l’être social, de la justesse ou de la fausseté des décisions entre alternatives orientées sur la valeur.

Les alternatives originelles dans le travail simplement orienté sur les valeurs d’usage sont des positions téléologiques qui transforment la nature. Les alternatives du travail des étapes plus évoluées ont pour objectif premier d’influer sur la conscience d’autres hommes pour leur faire accomplir les positions téléologiques souhaitées. L’économie socialement développée comporte des positions de valeur des deux sortes, d’où une complexité de la valeur et des positions de valeur dans le domaine de l’économie.

Dans les domaines extraéconomiques, certains modes de la pratique sociale comme le droit se sont autonomisés pour devenir des formes de médiation régulant au mieux la reproduction sociale.

La sphère juridique dépend de l’économie tout en lui étant hétérogène, ce qui permet la spécificité et l’objectivité de la valeur.

De plus, les positions purement économiques, lors de leur réalisation pratique, suscitent et développent des capacités humaines, ou leurs possibilités, chez les individus, dans leur relation entre eux, conséquences dépassant largement le domaine économique pur.

Comme l’évolution dans l’économie n’est pas, dans sa totalité, téléologiquement posée, bien que cette évolution soit fondée sur les positions téléologiques particulières des individus, apparaissent des oppositions entre le progrès économique objectif et ses conséquences pour l’homme, les conséquences de l’économie déterminantes pour la vie.

Dans le cas du travail comme simple échange matériel avec la nature, on peut facilement distinguer les alternatives économiques, évaluées positivement ou négativement comme succès ou échec, et les alternatives humaines et morales. Dans ce cas, le processus économique, dans son objectivité, agit comme une seconde nature et les alternatives des individus se concentrent totalement ou principalement sur le domaine proprement économique.

Dans l’économie évoluée, où les alternatives vont au-delà de l’échange avec la nature, non seulement les lois immanentes de l’économie font apparaître une contradiction entre le processus économique objectivement progressiste et nécessaire, l’essence objective du processus, et ses manifestations humaines et sociales, ses manifestations dans la vie des hommes, avec le refus de cette évolution et la profession de foi envers l’intégrité morale de l’espèce humaine, mais ces lois font de l’antagonisme, des phénomènes conflictuels, de la société de classes, le fondement de l’évolution générale, l’appartenance de classe et la participation à la lutte des classes déterminant profondément les décisions vitales des individus.

Les alternatives orientées sur la réalisation de valeurs prennent la forme de conflits de devoirs insolubles du fait que le conflit ne se joue pas au sein d’une valeur reconnue, pour déterminer une décision, mais concerne des valeurs concrètes, à la validité concrète, qui déterminent la pratique, l’alternative portant sur un choix entre des valeurs qui s’opposent entre elles.

  1. 21.      La puissance relative de la raison morale. Il n’y a pas d’impuissance absolue de la raison morale face à la réalité (avec une relativité éternelle des valeurs ou un édifice rationnel des valeurs inapplicable ou la nécessité des prescriptions et des interdits pour diriger autoritairement les individus), il y a simplement une impuissance relative, dans la mesure où les hommes ne choisissent pas les circonstances dans lesquelles ils définissent leurs positions réalisant des valeurs, dans lesquelles ils font l’histoire, mais les hommes ont un champ de possibilités de décisions, il peuvent faire des choix entre les alternatives. Les hommes se donnent des modèles, des exemples de réactions, de réponses, de solutions à des alternatives, dans les mythes, les figurations poétiques, la tradition orale, les héros qui répondent de manière positive ou négative à des alternatives, à des questionnements, à des valeurs, à des épreuves. Il s’agit de reproduire sa vie, de maintenir une continuité, une persistance et un souvenir, mais en adaptant à chaque fois le modèle à la réalité présente, en l‘interprétant. Les valeurs sont le moteur de l’évolution historique. Elles se manifestent par le devoir auquel il est nécessaire de se conformer. Les valeurs peuvent déterminer des positions dont les objectifs vont dans les directions et les niveaux les plus divers, des positions qui visent l’essentiel ou l’éphémère, des positions qui visent à favoriser ou à entraver le progrès, si bien qu’il ne s’agit pas seulement d’accepter ou de refuser une valeur donnée, il s’agit aussi de choisir une ou plusieurs valeurs au fondement de l’alternative envisagée, il s’agit de déterminer les raisons qu’on a de choisir telle position à l’égard des valeurs.

La conception relativiste et tragique selon laquelle le pluralisme conflictuel, inséparable des valeurs, est aux fondements de la pratique de l’homme dans la société, participe de l’empirisme relativiste selon lequel les manifestations du monde phénoménal se présentent comme persistance dans l’immédiateté, et d’un édifice rationnel inapplicable, une hiérarchie de valeurs hyper-logicisée, l’ensemble donnant l’impression d’une impuissance de la raison morale face à la réalité.

Les idées récentes sur l’être ont détruit la conception statique, immuable, de la substance, si bien qu’il faut reconnaître son caractère essentiellement dynamique. La substance, comme ce qui est, dans le changement perpétuel des choses, susceptible, en se transformant soi-même, de se préserver dans sa continuité, comme préservation dynamique de soi, n’est pas liée à une éternité.

Les substances ne se conservent dynamiquement que pendant la durée de leur existence, entre leur naissance et leur disparition.

Dans la praxis, comme complexe fondamental de l’être social, toute valeur authentique est un facteur important.

L’être de l’être social se conserve comme substance dans un processus de reproduction qui est un complexe et une synthèse d’actes téléologiques qui ne peuvent être séparés de l’approbation ou du refus d’une valeur.

Si toute position pratique vise une valeur positive ou négative, si les hommes font eux-mêmes leur histoire, ils ne peuvent pourtant la faire dans des circonstances qu’ils ont eux-mêmes choisies, les positions qui réalisent les valeurs surgissant directement du changement structurel ininterrompu de l’être social.

Les hommes répondent eux-mêmes, de manière plus ou moins consciente, de manière plus ou moins juste, aux alternatives concrètes posées par les possibilités de l’évolution sociale, ce qui suppose l’existence implicite de valeurs.

Ainsi, la maîtrise de l’homme sur ses affects, maîtrise comme résultat bénéfique du travail, est une valeur, mais une valeur impliquée déjà dans le travail et pouvant se réaliser socialement sans acquérir nécessairement d’emblée une forme consciente, sans manifester sa nature de valeur chez l’homme qui travaille, une valeur qui est un moment de l’être social, une valeur donc réellement existante et efficiente, même si elle est inconsciente partiellement consciente.

Dans son caractère ontologique et social réel, la valeur est une relation sociale entre l’objectif, les moyens et l’individu, la valeur est donc une existence sociale, mais une existence comportant un élément de possibilité puisque la valeur ne détermine que le champ d’action où se résolvent les alternatives concrètes, qui ont un contenu social et individuel et une orientation dans la solution aux questions contenues dans ces alternatives.

Dans les actes qui accomplissent la valeur, l’être en soi de la valeur se déploie et s’élève à un être pour soi authentique.

La réalisation de la valeur dans la pratique humaine, indispensable pour la réalité de la valeur, est indissolublement liée à cette pratique humaine.

Les alternatives, fondements de la pratique humaine, ne sont pas isolables réellement de la décision individuelle et des valeurs, comme ensemble des possibilités réelles de réaction à un ici et maintenant socio-historique.

Les décisions, qui réalisent les possibilités réelles, en affirmant ou en niant les valeurs, ont une exemplarité positive ou négative, qui se conserve sous forme de tradition orale ou de figuration poétique et artistique, avec des héros mythologiques qui répondent de manière positive ou négative à des alternatives de la vie, à des valeurs, préservation et exemplarité de solutions personnelles aux alternatives, permettant la reproduction de cette vie.

La préservation par le mythe n’est possible que si le mythe peut être soumis à de nouvelles interprétations, c’est-à-dire transformé dans son utilisation comme modèle de la pratique, car cela concerne une action orientée sur une alternative sociale qui se conserve dans son importance essentielle pour l’être social, alternative individuelle et non prescription ou interdit, ce qui manifeste que la valeur concernée naît directement de la personnalité de l’homme, du noyau de l’espèce humaine.

Cette valeur est un rapport social, car l’interprétation de l’alternative est ancrée dans les besoins sociaux du moment, et ne correspond pas forcément à une vérité historique.

Les valeurs sont objectives dans la mesure où elles sont des éléments moteurs de l’évolution historique. Souvent en opposition avec leur base économique ou entre elles, exprimant par là l’unité contradictoire du processus socio-historique, leur existence se manifeste par un devoir auquel il est nécessaire de se conformer.

Le processus socio-historique se construit par l’addition causale de positions téléologiques alternatives, les facteurs qui fondent ou font obstacle à ce processus étant constitués de positions téléologiques alternatives dont la valeur est déterminée par leur intention, objectivée dans la pratique, intention visant l’essentiel ou l’éphémère, intention favorisant ou entravant le progrès, intention dans les directions et les niveaux les plus divers, cette pluralité, cette relativité permettant que l’alternative de la pratique ne s’exprime pas seulement par l’acceptation ou le refus d’une valeur donnée, mais aussi par le choix de la valeur au fondement de l’alternative et des raisons pour lesquelles telle position est prise à l’égard de la valeur.

Comme l’évolution économique forme objectivement l’épine dorsale du progrès effectif, les valeurs se rapportant au travail sont décisives.

Ce sont les déterminations vitales objectivement sociales qui sous-tendent l’intention de la décision, et par conséquent la valeur qui se réalise dans la pratique a un caractère social objectif.

Certaines valeurs sociales requièrent un appareil institutionnel, celui du droit, de l’État, de la religion. Certaines valeurs ont pour support des objectivations du reflet de la réalité, etc.

  1. 22.     Distance du sujet par rapport à l’objet. L’animal a quelque chose à dire, à communiquer, mais il ne détache pas ce quelque chose de son existence immédiate, de son immédiateté, en posant ce quelque chose comme indépendant de lui, distant de lui, séparé de lui par des médiations, en s’efforçant, de plus, de désigner chacune de ces choses devenues indépendantes de façon distincte grâce à des signes différents, des signes qui peuvent être utilisés dans des contextes différents, si bien que le signe se sépare aussi bien de l’objet  particulier qu’il désigne que du sujet particulier qui l’utilise. Le travail médiatise la satisfaction, en intercalant les moyens entre l’immédiateté naturelle ou sociale du besoin exprimé par le but ou l’objectif de travail et la réalisation finale, le résultat, le produit du travail qui donne satisfaction, et qui constitue une nouvelle immédiateté de nature sociale. La fabrication d’armes constitue un travail qui intercale entre le besoin et sa satisfaction toute une série de médiations, toute une série de positions, et dans ce cas on peut distinguer des objectifs  immédiats et des objectifs lointains, qui font l’objet de médiations plus éloignées. Le langage permet de communiquer comme patrimoine commun la distance intellectuelle vis-à-vis des objets et vis-à-vis de soi-même, il permet d’exprimer la succession des opérations  

Comme phénomène directement issu du travail, notons l’apparition du rapport sujet-objet et la distanciation nécessaire mise en œuvre réellement du sujet par rapport à l’objet, distanciation qui engendre le langage.

Il ne suffit pas d’avoir quelque chose à se dire, d’avoir à communiquer un danger, une nourriture, un désir.

L’homme parle toujours au sujet de quelque chose de défini qu’il détache de son existence immédiate en posant l’objet comme indépendant de lui et aussi surtout en s’efforçant de désigner chaque objet de façon distincte grâce à des signes qui peuvent être utilisés dans des contextes entièrement différents.

Ce qui est représenté dans le signe verbal se sépare des objets qu’il désigne et du sujet qui l’exprime, il devient l’expression intellectuelle pour tout un groupe de phénomènes, qui peut être utilisé de façon analogue dans d’autres circonstances par d’autres sujets.

Chez l’animal, on ne parle pas de sujet et d’objet que par extrapolation, car les contenus de communication sont liés aux situations concrètes déterminées des participants, bien qu’il s’agisse d’un être vivant concret qui s’efforce de communiquer à propos d’un phénomène concret, selon une communication liée à une situation de manière précise.

La position simultanée du sujet et de l’objet dans le travail, et celle dans le langage, produisent une distanciation du sujet par rapport à l’objet et, inversement, une distanciation de l’objet concret par rapport à son concept, ce qui permet la compréhension de l’objet et sa maîtrise.

Cette distanciation dans le travail et le langage se différencie.

Même le travail élémentaire réalise une relation entre l’immédiateté du besoin, du but et la médiation des moyens, toute satisfaction étant médiatisée.

Chaque produit du travail possède pour l’homme qui l’utilise une immédiateté qui n’est plus naturelle. Faire cuire de la viande est une médiation, manger la viande cuite est aussi immédiat que de la manger crue, même si la première manière est sociale et la dernière naturelle.

Le travail ne cesse d’insérer des séries de médiations entre l’homme et les objectifs immédiats qu’il s’efforce finalement atteindre, d’où une différenciation entre les objectifs immédiats et ceux qui font l’objet de médiations plus éloignées. La fabrication d’armes nécessite toute une série de positions téléologiques diverses et hétérogènes entre elles.

Ce comportement de différenciation entre immédiateté et médiatisation dans leur coexistence, dans leur corrélation, dans leur succession ou dans leur hiérarchie, s’étend à la société toute entière.

La prise de distance intellectuelle vis-à-vis des objets qu’autorise le langage permet de communiquer la distanciation réelle ainsi apparue et l’établit comme possible patrimoine commun d’une société.

L’articulation précise du temps dans le langage aide à la succession des opérations.

  1. 23.     Il n’y a pas de dualisme de la conscience et du corps. Grâce au travail, l’homme parvient à la maîtrise de lui-même, à la maîtrise de ses habitudes, de ses instincts, de ses affects, d’une partie de sa conscience. Dans la conscience, l’objectif de travail est présent avant la réalisation, mais aussi à l’occasion de chaque mouvement pendant la réalisation, avec la nécessité de vérifier de manière critique et consciente à chaque fois. La conscience est donc un facteur actif essentiel de l’être social, elle est le support des positions téléologiques pratiques, tout en étant liée à la reproduction biologique du corps. La conscience n’est pas autonome au sens ontologique, car si on peut constater son indépendance dans le complexe d’une personnalité à un moment donné, il faut prouver l’émergence de cette indépendance, et alors on constate que la conscience a une origine dans l’être organique. On parle souvent du sens de la vie en relation avec une vision téléologique de la nature et de l’histoire

Le travail transforme la nature de l’homme par le fait surtout que ce dernier parvient à une maîtrise de lui-même, maîtrise du corps d’une partie de la conscience, des habitudes, des instincts, des affects.

L’objectif est présent dans la conscience avant sa réalisation matérielle, mais aussi chaque mouvement, et sans cesse l’homme doit vérifier de manière critique et consciente la réalisation de son programme.

Du point de vue d’une ontologie objective, la conscience n’est plus un épiphénomène biologique, elle est un facteur actif essentiel de l’être social, comme support des positions téléologiques pratiques, sans cesser d’être liée à la reprod.uction biologique du corps (selon la dépendance du système le plus évolué et le plus complexe à l’existence, à la reproduction de ce qui le fonde d’en bas).

Le corps apparaît comme un organe d’exécution des positions téléologiques déterminées par la conscience, une conscience (et son support substantiel qu’est l’âme) qui, pour diriger le corps, doit être, dans sa substance, indépendante du corps, doit être de nature qualitativement différente, doit posséder une existence autonome.

Pour autant qu’un être puisse être autonome, ce qui n’est jamais le cas que relativement, cette autonomie doit se déduire de sa genèse ontologique, le fonctionnement autonome au sein du complexe ne suffisant pas comme preuve.

Cette preuve ne peut être apportée, uniquement dans le contexte de l’être social et donc de manière relative, que pour l’être humain dans sa totalité, comme personnalité, et jamais pour le corps ou la conscience chacun pour soi, considérés isolément, puisque, du point de vue ontologique objectif, on a l’unité de l’être de la conscience et de l’être du corps.

Au plan ontologique, l’existence du corps est possible sans conscience, ce qui ne contredit pas le rôle autonome, conducteur, planificateur de la conscience à l’égard du corps.

Dans la vie quotidienne, l’image intellectuelle que l’homme a de lui-même est d’un intérêt vital.

L’action autonome de la conscience, la nature des positions téléologiques qui procèdent de la conscience, le contrôle conscient des réalisations de ces positions sont des faits objectifs de l’être social et de l’ontologie.

La conscience conçoit sa propre autonomie vis-à-vis du corps comme une vérité ontologique absolue, l’autonomie, comme apparence, comme phénomène, comme manifestation, fait ontologique non contestable, est considérée comme fondée directement et adéquatement dans la chose elle-même, dans la conscience considérée comme fait ontologique autonome, introduisant ainsi un dualisme ontologique dans ce qui est un complexe unitaire, le dualisme de l’étendue et de la pensée, du phénomène et de l’essence, de l’apparaître ou de l’apparence et de l’être, comme si l’apparence n’était pas une manifestation nécessaire de l’être.

Dans la nature, la vie, la naissance, la mort sont appréhendées en dehors de tout sens, ni pourvues ni dépourvues de sens.

L’homme peut chercher un sens à sa vie, et en cas d’échec de cette tentative de chercher un sens à sa vie, se pose le problème de l’absence de sens.

Dans les sociétés primitives, une vie pourvue de sens est une vie qui se conforme aux prescriptions de la société.

Dans nos sociétés, l’homme conduit sa vie individuellement de telle sorte qu’elle soit pourvue de sens ou de telle sorte que cette vie soit abandonnée à l’insignifiance.

L’âme est alors considérée comme autonome par rapport au corps et aussi par rapport aux affects spontanés.

La conscience de la dimension du sens de la vie est une réalité socialement reconnue du fait de la mort et d’autres faits immuables de la vie, ce qui n’implique pas forcément le dualisme du corps et de l’âme, mais souvent, dans la volonté de préserver une intégrité de la personnalité pourvue de sens, comme problème important de la vie sociale, quand la téléologie de la vie quotidienne se projette spontanément sur le monde extérieur, l’enchaînement téléologique se couronnant dans la béatitude du ciel, dans l’immatérialité extatique ou dans le néant salvateur, la signification de la vie individuelle apparaît comme un élément, comme un moment d’une œuvre de rédemption téléologique du monde, cette pseudo-ontologie, cette interprétation ontologiquement fausse d’un fait élémentaire de la vie humaine, semblant répondre aux besoins de préserver l’intégrité de sa personnalité.

Tout au long de l’histoire, on peut retracer le motif de la maîtrise de la conscience que pose des buts sur toutes les autres dimensions du sujet humain et le motif de la distance critique qu’acquiert de ce fait la conscience de l’homme vis-à-vis de sa propre personne, motifs qui ont leur origine dans le travail.

À la suite des expériences du travail conscient, l’autonomie de l’âme devient un point fixe des représentations, les expériences oniriques, les expériences de la magie et des religions peuvent alors être l’occasion d’élaborer intellectuellement des êtres transcendants.

C’est dans le travail que naît l’autonomie objectivement réelle, mais ontologiquement relative, de la conscience par rapport au corps, en même temps que l’apparence de l’indépendance totale de cette conscience et du reflet de cette conscience comme âme dans les expériences vécues du sujet.

L’autonomie de l’âme peut recevoir une interprétation immanente ou transcendante.

Les représentations magiques sont souvent immanentes. Les forces inconnues de la nature doivent être maîtrisées par la magie de la même manière que les forces connues sont maîtrisées par le travail. Les mesures de protection contre les effets pernicieux des âmes rendues autonomes par la mort correspondent dans la structure aux positions téléologiques du travail.

L’exigence d’un au-delà dans lequel la vie fragmentaire, discontinue s’achève en béatitude ou damnation, salut de l’âme, correspond à une existence sans perspective. À l’opposé, le héros guerrier, préoccupé du salut de la patrie et non du salut de son âme, affronte la mort et l’irrationalité du destin, ne demande que la reconnaissance de sa dignité et des prières pour la victoire. Le fondement de ces phénomènes divers est dans le travail, sans que celui-ci puisse expliquer la diversité des conceptions.

  1. 24.     La liberté. Le fondement ontologique de la liberté est, dans le travail, le moment subjectif de la détermination du but, détermination qui a un caractère alternatif puisqu’il s’agit de choix entre plusieurs alternatives, d’une décision concrète entre plusieurs possibilités concrètes différentes, du choix entre plusieurs directions, mais c’est aussi le moment, à caractère alternatif aussi, du choix des moyens, du choix des séquences causales parmi toutes les séquences causales possibles permettant la réalisation du but, les séquences causales choisies devant être transformées en séquences causales posées. Dans la liberté, il y a toujours la volonté de transformer la réalité, ce qui inclut la volonté de garder la réalité en l‘état, ce qui inclut la volonté de transformer la conscience d’un autre ou de soi-même, ce qui exclut les délibérations, les projets, les souhaits, qui n‘ont rien à voir avec le problème de la liberté. La liberté est donc un acte de conscience d’où résulte un nouvel être, un être posé par cet acte de conscience. La liberté n’échappe jamais au déterminisme, mais, par exemple, la satisfaction des besoins n’est pas la conséquence de chaînes causales biologiques spontanées, mais le résultat d’actions consciemment décidées et exécutées. En particulier, pour ce qui concerne l’importance du déterminisme social, on doit être attentif à  ces moments où la décision entraîne une période de conséquences limitant de manière importante la liberté de décision, jusqu’à contraindre le choix à une seule possibilité. Toute décision est marquée par l’ignorance d’une partie au moins des conséquences de la décision, et en ce qui concerne les décisions de la vie quotidienne, l‘ignorance concerne aussi une partie plus ou moins importante des éléments de la situation et de tout ce qui détermine le choix (une alternative de la vie quotidienne a souvent des objectifs extrêmement vagues, par opposition à l’objectif concret et défini existant dans la pensée lors d’un processus de travail simple producteur de valeurs d’usage, où le sujet est uniquement déterminé par ses besoins et par la connaissance objective des matériaux et des procédés, les prétendues motivations intérieures du sujet ne jouant pratiquement aucun rôle). Pour le travail simple, la liberté est la liberté de mouvement dans le matériau, ce qui veut dire que plus le sujet a la connaissance sur les rapports naturels et les enchaînements causaux susceptibles d’être efficients dans le processus de travail, plus il pourra poser ces enchaînements causaux naturels en enchaînements causaux posés, plus il aura la maîtrise, c’est-à-dire la liberté. Remarquons que, dans tout processus de travail, le sujet est transformé par le travail, sur la base de ses facultés, en partie naturelles, en partie acquises par l’apprentissage, les facultés ainsi transformées constituant des possibilités, des facteurs du processus de travail. Dans l’évolution des formes de liberté, le champ des décisions possibles comporte toujours des éléments naturels, le libre mouvement dans le matériau restant un facteur prédominant de la liberté, mais aussi de plus en plus d’éléments sociaux, le matériau dans lequel se mouvoir librement étant alors l’échange matériel de la société avec la nature ou l’échange de la société avec le processus de l’être social : la forme fondamentale de la liberté est conservée. Dans les sciences mathématiques ou dans la production artistique, qui naissent à partir d’expériences de travail toujours plus fortement généralisées et transformées, le lien avec ces expériences de travail subsiste, lointainement ramifié, à titre de vérification ultime.

 Si nous cherchons la genèse ontologique de la liberté dans le travail, nous partons du caractère alternatif de la détermination du but dans le travail. Lorsque la conscience décide, de manière alternative, l’objectif qu’elle fixe, et comment elle veut transformer les séquences causales nécessaires à sa réalisation en séquences causales posées, apparaît un complexe de réalité nouveau. La liberté est un acte de conscience dont résulte un nouvel être, posé par lui. La base de la liberté, comme moment de la réalité, est une décision concrète entre plusieurs possibilités concrètes différentes. De plus, la liberté est une volonté de transformer la réalité, ce qui peut inclure, dans certaines circonstances, le maintien de son état, ce qui implique que la réalité doit être conservée en tant que but de la transformation, même dans l’abstraction la plus extrême.

L’intention d’une décision qui vise, à travers des médiations, à modifier la conscience d’un autre ou la sienne propre, vise également un changement de cette sorte.

Tant qu’on ne peut identifier cette intention de transformer la réalité, des états de conscience telle que des délibérations, des projets, des souhaits, etc. sont sans rapport direct avec le problème réel de la liberté.

Contre l’antithèse entre liberté et déterminisme en termes de logique abstraite, on affirme que la liberté n’échappe jamais complètement à un certain déterminisme, l’être humain étant déterminé comme vivant en société et agissant socialement.

Dès le travail le plus simple, apparaissent certains points nodaux de décision. Le choix d’emprunter une direction plutôt qu’une autre peut entraîner une période de conséquences dans laquelle l’espace ouvert aux décisions se réduit considérablement, jusqu’à disparaître quasi totalement dans certaines circonstances.

Pour une conception concrète de la liberté, il est donc essentiel de savoir reconnaître ces points nodaux, pour ne pas se mettre dans une situation où on se voit contraint d’effectuer un mouvement donné, et seul possible.

Par ailleurs, la décision entre alternatives est marquée par l’inévitable ignorance de ses conséquences, ou du moins d’une partie d’entre elles.

C’est surtout la vie quotidienne qui pose continûment des alternatives, qui surgissent inopinément, et auxquelles répondre immédiatement est une exigence vitale, et la caractéristique fréquente de ce type d’alternative est que la décision à son égard est prise dans l’ignorance de la plupart des éléments, de la situation, des conséquences.

Mais même dans ce cas, la décision comporte un minimum de liberté, il s’agit ici d’un cas limite de l’alternative, et non d’un événement naturel déterminé par une causalité purement spontanée. Une alternative de la vie quotidienne de ce type a souvent des objectifs extrêmement vagues, par opposition à l’objectif concret et défini existant dans la pensée lors d’un processus de travail simple producteur de valeurs d’usage, où le sujet est uniquement déterminé par ses besoins et par ses connaissances des caractéristiques naturelles de l’objet, la connaissance objective des matériaux et des procédés, les prétendues motivations intérieures du sujet ne jouant ici pratiquement aucun rôle.

Le contenu de la liberté se différencie ici de celui des formes plus complexes.

Dans le problème de la liberté, il faut mettre en évidence la structure originelle, point de départ des formes ultérieures, ainsi que les différences qualitatives qui apparaissent d’elles-mêmes au cours du développement social et qui modifient la structure originelle.

La liberté est un phénomène multiforme, divers, ambigu. Chaque domaine singulier de l’être social parvenu à une autonomie relative engendre sa forme particulière de liberté, qui se voit à son tour soumise à des changements. Il n’y a pas de concept universel systématique de la liberté, il n’y a pas de solution aux questions ontologiques par des méthodes logiques ou gnoséologiques, il en résulte l’homogénéisation fausse souvent fétichisante de complexes d’être hétérogènes et l’emploi de formes complexes comme modèles des formes simples, ce qui rend impossible méthodologiquement la compréhension génétique des formes simples et l’évaluation correcte des formes complexes.

Dans le cas du travail simple, le contenu de la liberté peut se définir par l’affirmation que plus la connaissance acquise par le sujet des rapports naturels sera adéquate, plus grande sera sa liberté de mouvement dans son matériau, autrement dit, plus il aura une connaissance adéquate des enchaînements causaux efficients dans chacun des processus, plus il pourra les poser adéquatement en tant que causalités posées, et plus il aura assuré sa maîtrise, en d’autres termes plus il aura assuré la liberté qu’il peut atteindre ici.

Toute décision alternative forme le centre d’un complexe social, avec, parmi les composantes dynamiques, le déterminisme et la liberté.

La position d’un objectif, grâce auquel la nouveauté ontologique naît comme un être social, est un acte de la liberté naissante, puisque les voies et les moyens de la satisfaction des besoins ne sont plus les conséquences de chaînes causales biologiques spontanées, mais les résultats d’actions consciemment décidées et exécutées. Dans le même temps, inséparablement, cet acte de liberté est directement déterminé par le besoin, par la médiation de toutes les relations sociales qui définissent les propriétés, les qualités de ce besoin. Dans la réalisation de l’objectif, le déterminisme et la liberté sont simultanés et interagissants. À l’origine, tous les moyens de réalisation de l’objectif sont fournis par la nature, cette matérialité déterminant l’ensemble des actes du processus de travail (qui se compose d’une chaîne d’alternatives).

L’être humain qui accomplit le processus de travail est transformé par le travail sur la base de facultés en partie naturelles, en partie résultant d’un apprentissage social, facultés constituant des possibilités, des facteurs du processus de travail.

De même que chaque alternative est concrète, de même la liberté qui s’exprime dans l’alternative doit, selon son essence ontologique, être concrète (et non abstraite et générale), constituant un champ des décisions au sein d’un complexe social concret comportant des éléments naturels et des éléments sociaux, et même si les éléments sociaux ne cessent de prendre de l’importance, la maîtrise de la nature doit rester déterminante, le libre mouvement dans le matériau restant le facteur prédominant de la liberté tant que la liberté existe dans les alternatives du travail.

Dans la naissance de la science mathématique ou de la géométrie à partir d’expériences de travail toujours plus fortement généralisées, le lien avec la position d’objectif concrète, particulière d’un travail particulier se relâche. Cependant, puisque ce lien a toujours dans cette position son application, lointainement ramifiée, dans le travail, à titre de vérification ultime, et puisque, même si c’est de manière très générale, l’intention ultime de transformer des rapports réels en rapports posés applicables à des positions ne subit pas de bouleversements, la forme de manifestations de la liberté caractéristique du travail, la liberté de mouvement dans le matériau, ne subit pas de bouleversement fondamental.

Dans le domaine de la production artistique, la situation est analogue, bien que la relation directe avec le travail y soit souvent moins évidente. Les taches vitales des semailles, de la récolte, de la chasse ou de la guerre se transforment en danses, en architecture, etc..

La réalisation directe dans le travail est soumise à des médiations variées.

Le matériau dans lequel se mouvoir librement apparaît comme forme de la liberté n’est plus simplement la nature, mais déjà l’échange matériel de la société avec la nature, ou même le processus de l’être social. La forme fondamentale de la liberté est conservée.

  1. 25.     La nécessité, comme catégorie modale que la liberté doit prendre en compte, n’est qu’un élément de la réalité, comme totalité de toutes les catégories modales, totalité que le travail transforme. La liberté est souvent associée à la nécessité. Nous savons que la nécessité, comme relation « si…, alors », comme loi toujours concrète, fait l’objet d’une surestimation logiciste, jusqu‘à être identifiée à la détermination, concept plus vaste et au demeurant flou. La nécessité n‘est qu‘un élément, certes très important, du complexe de réalité. Il ne faut pas négliger les rapports de la liberté à la modalité totale de la réalité. De même, le travail est orienté sur la réalité, sur toute la réalité, la réalisation du travail n’étant pas seulement le produit réel que l’homme réel impose dans son combat avec la réalité, mais aussi une nouveauté ontologique dans l’être social, par opposition à la simple transformation des objets dans les processus naturels. L’homme réel, dans le travail, est face à la réalité qui entre en ligne de compte pour le travail, la réalité des matériaux, des processus, des circonstances, une réalité que le travailleur veut utiliser au profit de l’objectif qu’il s’est fixé et qui n’est pas épuisée par la nécessité des rapports déterminés. La catégorie de réalité est une catégorie privilégiée, spécifique, elle n’est pas simplement l’une des catégories modales, mais l’incarnation de la totalité réelle de toutes les catégories modales.

L’identification de la détermination, le déterminisme avec la nécessité, dont la nature ontologique est celle de la relation « si, alors », comme loi toujours concrète, ce qui constitue une universalisation rationaliste, une surestimation du concept de nécessité. D’autre part, l’extension ontologiquement illégitime du concept de téléologie à la nature et à l’histoire empêche de saisir adéquatement le saut de l’humanisation de l’homme, et l’antithèse entre nécessité et liberté, censée mettre en relief la nouveauté de l’humanisation, affaiblit cette nouveauté, non seulement quand elle projette dans la nature une téléologie qui est le présupposé ontologique de la liberté mais aussi quand elle voit dans cette antithèse une carence de la nature et des catégories naturelles.

Un processus causal dont nous avons compris les lois, la nécessité, cesse d’être impossible à maîtriser. En soi, rien n’est changé dans le processus causal naturel, mais il peut être transformé en processus que nous posons et en ce sens il cesse d’être « aveugle », selon le sens métaphorique dans la phrase « tant qu’elle n’est pas comprise, la nécessité est aveugle », mais selon une conception téléologique de la nature et de l’histoire. Selon cette même conception, on dira que l’animal et non libre, c’est-à-dire qu’il a perdu sa liberté ou qu’il ne l’a pas encore conquise, alors que l’animal et au-delà de l’antithèse entre libre et non libre.

Si on identifie nécessité et détermination, concept flou dans sa généralité, si on transpose par l’abstraction dans le registre métaphysique la nécessité, la liberté et leurs rapports réciproques, qui perdent tout sens concret, les deux concepts se dégradant en représentations inauthentiques qui s’identifient, de manière cosmique, la liberté sans nécessité ou la nécessité sans liberté étant considérée comme détermination abstraite, non vraie, la liberté authentique étant concrète, en tant que déterminée de manière éternelle, nécessaire, tandis que la nécessité authentique n’est pas simplement extérieure, détermination par le dehors, mais nécessité intérieure, liberté.

Il ne suffit pas de dire que la liberté de la volonté est la faculté de décider en connaissance de cause, il faut tenir compte des autres catégories ontologiques que celles de liberté et de nécessité, une catégorie de nécessité qui a fait l’objet d’une exagération logiciste. Il ne faut pas accorder une signification exagérée à la catégorie de nécessité, car on ne perçoit pas que la réalité est une catégorie privilégiée, spécifique, et en conséquence on néglige l‘examen des rapports de la liberté à la modalité totale de la réalité. La réalité n‘est pas simplement l‘une des catégories modales, mais l’incarnation ontologique de la totalité réelle de toutes les catégories modales.

Dans ce cadre, la nécessité, comprise comme relation « si, alors », comme loi toujours concrète, n’est qu’un élément, certes très important, du complexe de réalité. Et le travail, le processus téléologique posé qui le constitue, est orienté sur la réalité, sur toute la réalité, sa réalisation n’est pas seulement le produit fini réel que l’homme réel impose dans son combat avec la réalité, mais aussi la nouveauté ontologique dans l’être social par opposition à la simple transformation des objets dans les processus naturels. L’homme réel, dans le travail, est face à toute la réalité qui entre en ligne de compte pour le travail. La réalité, la réalité des matériaux, des processus, des circonstances que le travailleur veut utiliser au profit de l’objectif qu’il s’est fixé, n’est pas épuisée par la nécessité des rapports déterminés.

  1. 26.     Les possibilités latentes comme éléments de la réalité dont la liberté doit tenir compte. Un objet a des propriétés objectivement présentes, qui font partie de l’être de l’objet, mais qui, la plupart du temps, restent latentes, comme simples possibilités. L’objet pourra être utilisé grâce à certaines de ces propriétés, le travail transformant les possibilités existant dans la nature en réalité. Les possibilités latentes restent latentes sans le processus de travail, il ne s’agit donc pas d’un type de nécessité. Chez le sujet qui travaille, il y a des possibilités latentes qui se révèlent comme facultés, par l’exercice, les gestes, la manipulation, le travail

Il y a les possibilités latentes. Tout travail présuppose que l’homme ait identifié l’adéquation de certaines propriétés d’un objet à l’objectif qu’il vise, des propriétés qui sont objectivement présentes, qui font partie de l’être de l’objet, mais qui, la plupart du temps, restent latentes dans son être naturel en tant que le simples possibilités. Telle chose naturelle a certaines propriétés objectives qui font qu’elle pourra, façonnée d’une certaine manière, être utilisée comme outil.

Tout travail serait vain sans changement de possibilités existantes dans la nature en réalité. Il ne s’agit pas d’un type de nécessité, mais de possibilités latentes qui resteraient éternellement latentes sans le processus de travail. Il y a aussi le moment de la métamorphose du sujet qui travaille, l’éveil chez lui de possibilités, des possibilités qui, par le travail, par les gestes, par les manipulations, par l’exercice de ces gestes et de ces manipulations, deviennent des facultés.

  1. 27.     Le hasard comme élément de la réalité dont la liberté doit tenir compte. Le travailleur doit tenir compte en permanence des hasards, des circonstances très hétérogènes, des configurations fortuites. Il élimine, compense ou pallie les conséquences des hasards défavorables, il exploite les situations et circonstances fortuites pour augmenter la productivité et faire des découvertes.

Il y a aussi le hasard, dans un sens positif ou dans un sens négatif.

L’hétérogénéité ontologique de l’être naturel implique que toute activité rencontre constamment des hasards, des circonstances très hétérogènes.

Pour que la position téléologique puisse se réaliser avec succès, il faut que le travailleur en tienne compte en permanence. Il élimine, compense ou pallie les conséquences de hasards défavorables Certaines configurations fortuites permettent d’augmenter la productivité ou même de faire des découvertes. Des situations défavorables fortuites peuvent donner lieu à des réalisations remarquables, si on sait exploiter les circonstances défavorables dues au hasard.

  1. 28.     Le libre mouvement dans la matière. Il n’y a de libre mouvement dans la matière que si la réalité est connue dans toutes ses formes catégorielles modales et si la mise en œuvre est correcte.

La définition de la liberté comme « nécessité reconnue » se précise ainsi dans le cas du travail.

Le libre mouvement dans la matière n’est possible que lorsque la réalité est correctement connue dans toutes ses formes catégorielles modales, et correctement mise en œuvre dans la pratique.

Il est nécessaire, du point de vue d’une ontologie critique impartiale, d’examiner les contenus réels qui sous-tendent les enchevêtrements dialectiques.

  1. 29.     La manipulation de la science et le rejet de l’ontologie. Dans le domaine de la connaissance, la divergence entre le développement possible vers une science universelle et la simple manipulation technologique constitue une double tendance existant en soi toujours. Au début, les intentions de connaître la nature se concentrent et se limitent à ce qui est connaissable immédiatement. Avec le développement du travail et l’apparition corrélative des sciences, les généralisations doivent s’adapter aux représentations ontologiques possibles, magiques puis religieuses, une véritable étude ontologique de l’être étant réciproquement freinée par le faible développement du travail et des connaissances, d’où une dualité entre, d’une part, une rationalité parfois très développée, mais limitée, et, d’autre part, des généralisations de certains aspects et des applications à la connaissance du monde. La théorie de la manipulation de la science, censée être la seule position scientifique, affirme que la science doit se limiter à la manipulation pragmatique des faits et des lois connues, c’est-à-dire doit s’interdire tout approfondissement et généralisation ontologiques, ce rejet d’une ontologie réelle s’accompagnant d’une opposition au développement purement scientifique, dont l’organisation est désormais orientée vers la technologie. On ne peut reprocher à la manipulation des connaissances d’ignorer ce dont elle parle, de ne pas s’intéresser à la connaissance matérielle, on peut par contre lui reprocher son orientation sur un pragmatisme immédiat, aussi solidement fondé soit-il sur le plan logique. Cette manipulation conduit ontologiquement à une impasse. Il ne suffit donc pas de dire que la liberté est la faculté de décider en connaissance de cause.

La divergence entre un développement possible des connaissances issues du travail vers une science véritable universelle, et une simple manipulation technologique, divergence existant depuis le début dans la connaissance de la nature visée par le travail, double tendance existant en soi toujours, semble perdre de son actualité dans la période de la Renaissance et l’essor de la pensée scientifique au XIXe siècle.

En raison des connaissances générales très restreintes des premiers hommes sur les lois qui régissent les phénomènes naturels, les intentions de connaître la nature se concentrent et se limitent à l’îlot de ce qui est connaissable immédiatement.

Quand le développement du travail conduit au début des sciences, les généralisations ont dû s’adapter aux représentations ontologiques, magiques puis religieuses, alors possibles. Le faible développement du travail et des connaissances fait obstacle à une véritable étude ontologique de l’être. D’où une dualité entre, d’une part, une rationalité limitée, même si elle était parfois concrètement très développée dans le travail lui-même, avec les opérations mathématiques très évoluées, les observations astronomiques relativement précises, et, d’autre part, l’élaboration et l’application du savoir à la connaissance du monde, les généralisations de certains aspects de la réalité, par exemple l’astrologie.

Cette dualité entre en crise, à l’époque de Copernic, Kepler, Galilée, avec l’apparition de la théorie de la manipulation « scientifique » consciente de la science, selon laquelle la science, par principe, se limite à une manipulation pragmatique des faits et des lois connus, cette tentative semblant en échec du fait de l’avancée des sciences naturelles et de leur généralisation en une conception scientifique du monde.

Au début du Xxe siècle, le positivisme se rattache à la théorie de la manipulation de la science censée être la position scientifique, contre celle de Galilée. La maîtrise de la nature, avec son extension sans limite, érige des barrières à un approfondissement et à une généralisation ontologique du savoir, qui doit maintenant se défendre non contre des fantasmagories magiques ou religieuses, mais contre la réduction sur la base de sa propre universalité pratique.

Dans cette antinomie entre la connaissance de l’être et sa pure manipulation, la manipulation s’enracine matériellement dans le développement des forces productives et idéologiquement dans les nouvelles formes du besoin religieux, une manipulation qui ne se limite plus au simple rejet d’une ontologie réelle, mais qui s’oppose pratiquement au développement purement scientifique. Les nouvelles formes d’organisation de la recherche scientifique, le planning, le travail en équipe, sont orientées surtout vers la technologie, faisant obstacle à la recherche autonome scientifiquement productive.

On ne peut reprocher à la manipulation des connaissances d’ignorer ce dont elle parle, de ne pas s’intéresser à la connaissance matérielle, on peut par contre lui reprocher l’objectif qu’elle vise, les orientations de la connaissance factuelle sur un pragmatisme immédiat, aussi solidement fondé soit-il sur le plan logique. Cette manipulation conduit ontologiquement à une impasse.

  1. 30.     Les nouvelles formes de liberté. La structure du travail change quand la position téléologique du sujet n’est plus orientée sur une transformation d’objets naturels ou sur l’application de processus naturels, mais sur l’incitation d’autres hommes à accomplir des positions définies ou sur son propre comportement ou sa propre vie intérieure. L’être humain qui agit pratiquement dans la société se trouve confronté à une seconde nature, avec des lois « naturelles », immanentes, indépendantes de nos alternatives, vis-à-vis de laquelle il doit tenter de changer le cours des choses, indépendant de sa conscience, en un cours posé, de lui imprimer sa volonté par la connaissance qu’il a de son essence. Mais souvent, lorsque l’homme intervient, il prend position vis-à-vis du processus général de la société ou certaines de ses parties en approuvant ou refusant sans chercher forcément à connaître, qu’il ait une conscience juste ou fausse, cette prise de position manifestant ainsi une nouvelle forme de liberté. L’attitude subjective joue un rôle qu’elle ne jouait pas dans le travail simple. La fixation d’objectif peut répondre à des intérêts de classe, il peut donc y avoir des objectifs contradictoires dans la même société. Le matériau de la position causale qu’il s’agit d’accomplir dans les moyens est constitué de possibles décisions alternatives, donc d’un ensemble non homogène, en outre soumis à des changements permanents, si bien que le degré d’incertitude dans la position causale est très grand, si bien que les tentatives pour maîtriser cette incertitude dans la connaissance des moyens sont assez problématiques

La structure originelle du travail change de manière essentielle dès que la position téléologique n’est plus orientée exclusivement sur une transformation d’objets naturels ou sur l’application de processus naturels, mais doit inciter d’autres hommes à accomplir à leur tour des positions définies.

Le changement est qualitativement encore plus décisif quand l’objet de la position devient pour l’homme son propre comportement ou sa propre vie intérieure.

Les nouvelles formes ne peuvent être déduites intellectuellement des anciennes. Ces nouvelles formes ont, à un moment donné, des manifestations concrètes seulement socialement et historiquement conditionnées. De plus, les formes générales, les essences de ces nouvelles formes sont liées à un degré de développement défini de l’évolution sociale.

Mais les déterminations décisives, en dépit de la complexité de la structure, des contradictions qualitatives dans l’objet, dans le but et les moyens de la position téléologique, sont nées génétiquement du processus de travail, qui peut servir de modèle pour la pratique sociale, même dans la question de la liberté.

Les différences décisives, qui peuvent aller jusqu’à l’antinomie, naissent de ce que l’objet et le moyen de la réalisation des positions téléologiques deviennent toujours plus sociaux. L’orientation exclusive sur la nature est remplacée par des intentions plus mélangées quant à leur objet, et toujours plus fortement sociales. Les processus sociaux, les situations, etc., sont en dernière instance déclenchés par des décisions alternatives humaines, mais ces décisions ne deviennent significatives que si elles mettent en mouvement des séquences causales qui se déroulent selon leurs propres lois immanentes, plus ou moins indépendamment des intentions qui les ont posées.

L’être humain qui agit pratiquement dans la société se trouve confronté à une seconde nature vis-à-vis de laquelle il doit tout d’abord, s’il veut la dominer efficacement, se comporter tout à fait comme avec la première nature, c’est-à-dire qu’il doit tenter de changer le cours des choses, indépendant de sa conscience, en un cours posé, de lui imprimer sa volonté par la connaissance qu’il a de son essence.

Dans le travail, l’être, le mouvement, etc. dans la nature sont strictement indifférents vis-à-vis de nos décisions. C’est exclusivement leur connaissance adéquate qui permet leur maîtrise pratique.

Dans la société, ce qui se produit obéit à des lois immanentes, « naturelles », indépendantes de nos alternatives, mais lorsque l’homme intervient activement dans ce déroulement, il prend position vis-à-vis du processus, il approuve ou il refuse. Peu importe si cette prise de position se fait avec une conscience juste ou fausse, consciemment ou inconsciemment. Jusqu’à maintenant, l’attitude intérieure, subjective, ne jouait pratiquement aucun rôle, mais dorénavant elle revêt une importance toujours plus grande, dans la mesure où la liberté se fonde pour une part importante sur les prises de position concernant le processus général de la société, ou certaines de ses parties. Ce nouveau type de liberté ne se laisse plus directement déduire directement du simple travail, ne se réduit plus seulement au libre mouvement dans le matériau.

Certes, la position téléologique, avec l’alternative qu’elle comporte, se conserve par essence dans toute pratique, de même que l’interaction intime et inséparable du déterminisme et de la liberté qui la caractérise subsiste dans tous les cas.

Le changement le plus significatif est celui qui se produit dans la relation entre les fins et les moyens. Au début, le rapport de contradiction potentielle entre la fin et le moyen se déploie extensivement et intensivement. Lorsque, dans l’objet de la fixation de l’objectif, ce n’est plus la transformation de la nature mais celle de l’homme qui constitue le moment dominant, la coexistence entre détermination par la réalité sociale et liberté dans la décision entre alternatives continue d’exister. Si l’alternative a un contenu juste ou faux, simplement déterminable par la connaissance, la fixation d’objectif n’est pas contestable.

Si la fixation d’objectif est le résultat d’alternatives nées d’une société de classe, chaque question appelle pour sa solution des orientations différentes selon les points de vue de classe à partir desquels on cherche à répondre. Au fur et à mesure du progrès de la socialisation de la société, ces alternatives, qui sont au fondement de positions alternatives, ne peuvent que croître. Les contradictions entre la fixation d’objectif et les moyens de la réalisation correspondante s’aiguisent jusqu’à se renverser en différences qualitatives.

Même dans ce cas, la question qui reste au premier plan est celle de savoir si les moyens sont appropriés à la réalisation du but posé. On n’a plus affaire à la connaissance de causalités naturelles agissantes par elles-mêmes sans modification, où il suffit de connaître ce qui, en elles, est durable et ce qui est soumis à des variations naturelles.

Le matériau des positions causales qu’il s’agit d’accomplir dans les moyens a désormais un caractère social, puisqu’il est constitué de possibles décisions alternatives, donc d’un ensemble non homogène, en outre soumis à des changements permanents, si bien que le degré d’incertitude dans la position causale est très grand. Bien qu’il existe dans l’histoire des décisions qui ont surmonté avec succès cette incertitude dans la connaissance des moyens, les tentatives de maîtriser cette incertitude par les méthodes de manipulation s’avèrent problématiques dans les cas complexes.

La contradiction entre la fixation d’objectif et l’efficacité durable des moyens consiste dans la situation où, d’un côté, certains moyens paraissent rationnellement adéquats à des objectifs déterminés mais révèlent leur échec complet, catastrophique, et, de l’autre côté, on constate qu’il est impossible d’établir a priori une liste rationnelle des moyens autorisés et des moyens inadmissibles.

  1. 31.     Le rôle des motivations morales et de la liberté dans l’histoire comme réalité de l’être social. Les motivations morales de l’action sont des facteurs réels de l’être social (il ne faut pas absolutiser de manière idéaliste le comportement moral, il ne faut pas non plus le nier, au nom de la politique réaliste et du pragmatisme). Ce sont ces motivations morales par exemple qui déterminent, en fonction des valeurs que l’on veut défendre, conserver ou promouvoir (des valeurs ayant une objectivité sociale, des valeurs issues de l‘évolution sociale, par conséquent des valeurs qu‘on ne doit pas absolutiser, qu‘on ne doit pas mettre au-dessus de la réalité comme des entités intemporelles et purement spirituelles, mais aussi des valeurs qu‘on ne doit pas considérer comme seulement subjectives, comme reflets subjectifs sans effectivité sociale, cette hypostase des valeurs comme leur subjectivation étant la non reconnaissance de l‘histoire comme réalité ontologique de l’être social), quels moyens sont justes, quels moyens sont répréhensibles, si telle influence sur les hommes pour qu’ils décident de telle manière dans une alternative est appropriée à la réalisation de l’objectif. Il faut donc prendre conscience de l’importance des décisions et évaluations subjectives dans les alternatives, l’évolution sociale posant même parfois des tâches qui ne peuvent être résolues que par le renforcement des décisions subjectives. La lutte pour surmonter la détermination naturelle jusqu‘à la maîtrise constante de soi, la maîtrise de ses caractéristiques issues de la nature, de ses instincts, de ses affects, de ses habitudes, la maîtrise de sa singularité naturelle, de sa particularité naturelle, à l’occasion de tout travail ou de toute position pratique d’un objectif, est nécessaire à l’efficacité de ce travail ou de cette pratique et constitue la véritable liberté humaine, et inversement, ce travail ou cette pratique produit le sujet, en tant que membre de l’espèce humaine, qu’il soit conscient ou non, ainsi que l’espèce humaine, dépassant le simple mutisme organique de l‘espèce. Détacher la liberté du travail, l’homme n’étant pas jeté dans le travail mais jeté dans la liberté, n’étant pas condamné au travail mais condamné à la liberté, c’est soi-disant sauver la liberté, l’exalter, en la coupant de sa racine dans le travail, de sa racine dans la socialité de l’être humain, comme si la liberté n‘était pas le fruit de l‘activité.

Les motivations morales, éthiques de l’action des hommes doivent apparaître comme des facteurs réels de l’être social, agissant de manière plus ou moins effective à l’intérieur de complexes sociaux contradictoires mais unitaires dans leurs contradictions, facteurs jouant en particulier un rôle décisif pour déterminer si un moyen déterminé, en particulier une influence sur les hommes pour qu’ils décident de telle manière dans une alternative, est approprié à la réalisation d’un objectif, s’il est juste ou répréhensible.

La réalité sociale du comportement éthique dépend des valeurs, issues de l’évolution sociale, avec lesquelles il est associé et de sa relation avec leur conservation. Ce moment ne doit être ni absolutisé, de manière idéaliste, ni nié, de manière pragmatiste, façon realpolitik.

Il faut prendre conscience de l’importance des décisions subjectives dans les alternatives, ce qui ne relativise pas subjectivement l’objectivité du processus d’évolution, ce processus manifeste son immédiateté de manière socialement conditionnée et pose des tâches qui ne peuvent être entreprises et poursuivies que par le renforcement de l’importance des décisions subjectives

Les évaluations qui s’affirment au travers de ces décisions subjectives sont ancrées dans l’objectivité sociale des valeurs, dans leur importance pour l’évolution objective de l’espèce humaine, ces valeurs ou cette absence de valeurs, comme la durée et l’intensité de leur influence, étant le résultat de ce processus social objectif.

Ne pas voir que l’histoire est la réalité ontologique de l’être social, c’est soit hypostasier les valeurs pour en faire des entités intemporelles purement spirituelles, soit ne voir en elles que des reflets subjectifs de processus objectifs sur lesquels la pratique humaine ne peut influer.

En ce qui concerne les effets que le travail suscite chez celui qui l’exécute, la nécessaire maîtrise de soi, le combat constant contre ses instincts, ses affects, ses habitudes, contre ses caractéristiques héritées de la nature, il s’agit d’abord d’un problème d’efficacité, le travail ne pouvant être accompli avec succès, ne pouvant produire des valeurs d’usage, des choses utiles, que si ce contrôle de soi du sujet est permanent au cours du processus de travail comme à l’occasion de toute position pratique d’un objectif.

Mais aussi, déjà dans le travail, quel que soit le degré de conscience du sujet qui exécute le travail, ce sujet se produit lui-même en tant que membre de l’espèce humaine, et produit par conséquent l’espèce humaine elle-même.

Au-delà de la proportion entre les possibilités de réalisation des décisions dans la nature et celles dans la société, au-delà de la mesure du déterminisme dans chaque fixation d’objectif, dans chaque décision entre alternatives, la voie de la lutte pour surmonter la détermination naturelle par les instincts qui va jusqu’à la maîtrise consciente de soi, est la seule voie réelle pour une véritable liberté humaine.

Du point de vue ontologique et génétique, le dépassement du simple mutisme organique de l’espèce, sa poursuite dans le développement d’une espèce articulée des hommes devenant des êtres sociaux, ne fait qu’un avec la naissance de la liberté.

Une liberté exaltée où l’homme est jeté dans la liberté ou condamné à la liberté est une chimère. On ne peut sauver intellectuellement la liberté. Toute liberté prend racine dans la socialité de l’être humain, se développe à partir de cette socialité, fusse de manière sporadique.

La liberté véritable existe parce que l’homme s’est construit dans le travail, par le travail, en tant qu’être générique et social, parce que la liberté est le fruit de l’activité de l’homme. La liberté acquise dans le travail originel était primitive et limitée. La liberté la plus spiritualisée doit être conquise grâce aux mêmes méthodes que dans le travail le plus primitif, son résultat a le même contenu, à savoir la maîtrise par l’individu générique sur sa propre singularité, sur sa particularité purement naturelle. Le travail est le modèle de toute liberté.

Le travail, comme producteur de valeurs d’usage, est l’origine génétique de l’hominisation de l’être humain, mais il comporte, dans chacun de ses moments, des tendances réelles qui mènent au-delà. Ce modèle est une abstraction ignorant systématiquement l’environnement social qui apparaît en même temps. Cette abstraction doit être dépassée, pour aborder l’analyse de la dynamique fondamentale de la société, c’est-à-dire son procès de reproduction.

  1. 32.     La reproduction de  l’être social. Le travail est la base ontologique de  l’être social. La caractéristique de la reproduction dans l’être social est son orientation vers le changement, changement dont la raison ontologique objective est la propriété de la force de travail d’être une valeur d’usage  qui produit plus que ce qui lui est nécessaire pour sa reproduction.

Le travail, en tant que catégorie développée de l’être social, ne peut accéder à son existence véritable et appropriée que dans un ensemble social processuel, qui se reproduit dans un processus. L’abstraction du travail se justifie car le travailleur revêt, quant à la spécificité de l’être social, une importance fondamentale fondatrice de toutes les déterminations. Tout phénomène social présuppose de ce fait le travail, comme base ontologique de l‘être social.

Les tendances à la reproduction de l’individu et de l’espèce dans la vie organique sont des reproductions au sens strict, spécifiques, c’est-à-dire des reproductions du processus de vie qui fait l’être biologique d’un être vivant (seules les transformations radicales de l’environnement occasionnent des changements radicaux de ce processus).

La reproduction dans l’être social est principalement orientée sur le changement, intérieur et extérieur, avec la modification des outils et des processus de travail correspondant à des changements qualitatifs, des sauts.

La raison ontologique objective de ce changement réside en ce que le travail possède la possibilité de produire davantage qu’il n’est nécessaire à la simple reproduction de la vie du travailleur. Cette valeur d’usage de la force de travail est le fondement du capitalisme et de la possibilité de la liberté et du loisir pourvu de sens dans le socialisme.

  1. 33.     Le langage. Le langage naît du travail et de la division du travail, de la nécessité d’un médium de communication pour toutes les formes de division du travail, d’une communication précise entre les hommes réunis pour une coopération dans le travail. Il permet de fixer les connaissances, d’exprimer les objets, les relations, en particulier les objets et relations nouvelles à propos desquelles il doit  sans cesse s‘enrichir, il permet d’exprimer les réactions des êtres humains à ces objets et relations et joue un rôle très important dans les positions qui visent à inciter d’autres hommes à réaliser certaines autres positions.

La division du travail est donnée avec le travail. Une de ses formes est la coopération. Il y a aussi la collaboration lors de la fabrication ou l’emploi d’un instrument de travail.

Le langage naît du travail et de la division du travail. Le langage est une détermination décisive de l’être social, répondant à la nécessité d’un médium de communication pour n’importe quelle forme de division du travail, la nécessité d’une communication précise entre des hommes réunis par un travail.

Le langage est un instrument de la fixation des connaissances acquises et de l’expression de l’essence d’objets existants, un instrument de communication des réactions diverses, changeantes, des  êtres humains à ces objets. Il est l’organe le plus important pour les positions téléologiques qui ne portent pas sur la transformation, l’utilisation, etc. d’un objet naturel, mais qui visent à inciter d’autres hommes à réaliser la position téléologique souhaitée par le sujet qui l’énonce.

Le langage se développe sans cesse, de pair avec le développement du travail, de la division du travail, de la coopération, il doit être toujours plus riche, plus souple, plus différencié pour permettre de communiquer à propos des objets et des relations nouvellement apparues, la maîtrise croissante sur la nature s’exprimant dans le nombre des objets et des relations que le langage est en mesure de nommer.

  1. 34.     Les complexes. La société est un complexe général de complexes partiels en interaction entre eux et avec le complexe général, l’homme, le langage, la division du travail, les actes individuels, les groupes étant des complexes partiels.

Toutes les actions, relations, etc., même si elles paraissent simples, sont toujours des corrélations de complexes dont les éléments n’ont d’efficacité que comme composantes de leur complexe.

L’homme, en tant qu’être biologique, est un complexe.

Le langage est un complexe. Un mot n’a de sens communicable que dans le contexte de la langue dont il fait partie, ce qui exige pour le comprendre la connaissance de cette langue.

La division du travail est un complexe.

Les actes individuels, les diverses opérations, etc. n’ont de sens que dans le cadre du processus dont-ils font partie, c’est avant tout la fonction qu’ils ont à remplir dans ce complexe qui permet de décider s’ils sont corrects ou erronés.

Les groupes  qui naissent de la division du travail ne peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres.

L’être social est un complexe de complexes où trouvent place aussi bien les interactions des complexes partiels entre eux que les interactions du complexe d’ensemble avec ces  complexe partiels.

Le processus de reproduction du complexe général se déploie à partir des complexes partiels, ces derniers se reproduisant comme complexes relativement autonomes, la reproduction du complexe général étant le facteur prédominant dans ce système d’interactions.

  1. 35.     Le recouvrement du biologique par le social. La différenciation biologique des êtres humains incorpore des éléments sociaux, si bien que les formes du rapport sexuel, les positions de chaque sexe dans la vie sociale, la division du travail en simples occupations particulières, marquées par les caractéristiques biologiques et psychiques de leurs auteurs, les rapports d’autorité liés à l’âge, la perception des autres comme êtres biologiques, aux caractéristiques et qualités biologiques, ainsi que  l’attitude personnelle non disciplinée à l’égard des autres sont surdéterminés par l’évolution de la structure sociale.

Si la division du travail est fondée à l’origine sur la différenciation biologique des membres du groupe humain, ce principe originel de la différenciation biologique incorpore toujours davantage des éléments sociaux.

Les formes du rapport sexuel ou les positions de la femme dans la vie sociale sont déterminées par la structure sociale apparaissant lors d’un stade donné de la reproduction sociale.

Le rapport d’autorité lié à l’âge est dû aux expériences accumulées pendant une période de vie plus longue, une vie plus longue étant la base biologique de l’accumulation d’expériences de vie importantes pour la société, mais cette position de monopole de l’ancienneté tend à disparaître quand les expériences socialement décisives ne sont plus rassemblées de manière purement empirique et conservées dans la mémoire, mais déduites de généralisations.

Pour que les actes téléologiques qui ont pour objet de susciter chez d’autres hommes la volonté de positions téléologiques puissent fonctionner avec succès, il faut une connaissance des hommes chez lesquels on veut susciter cette volonté, une connaissance qui dépasse le registre biologique et présente un caractère social avec l’introduction de valeurs et d’évaluations toujours plus purement sociales concernant justement les hommes en question, et en plus de cette connaissance il faut aussi de la persuasion, de l’habileté, de l’astuce, etc., toute cette socialité pouvant acquérir un caractère institutionnel si le groupe possède d’une espèce de discipline.

  1. 36.     La division du travail. La division du travail apparaît quand les occupations particulières s’autonomisent en métiers, en professions, en corporations. Cette différenciation suppose que le travailleur spécialisé puisse se procurer tout ce dont il a besoin auprès de travailleurs produisant au-delà de ce qu‘ils ont besoin pour se reproduire. Au début cette différenciation ne concerne que quelques domaines autonomes du travail. La décomposition du processus de travail en séquences de travail, en tâches particulières génère de la virtuosité. Le développement de la division du travail fait surgir comme catégories sociales la circulation des marchandises, les rapports marchands et le rapport économique de valeur. Il apparaît dans le travail une tendance au développement ininterrompu, tendance qui pousse en particulier l’économie d’autosubsistance à s’intégrer dans l’échange de marchandises, mais cette tendance est favorisée, contrariée ou transformée par les possibilités de la structure sociale, d‘où la constitution de différents types de formation sociale et de reproduction sociale.

Recouvrement maîtrisé du biologique par du social, la division du travail commence quand les occupations particulières s’autonomisent en métiers, en corporations.

La différenciation des professions présuppose que chacun puisse se procurer dans tous les domaines de la production les produits directement nécessaires à sa vie, sans avoir dû les produire lui-même.

Cette différenciation ne concerne au début que quelques domaines du travail en tant qu’ensembles autonomes.

Avec la manufacture, le processus de travail est décomposé en séquences de travail, en tâches particulières, ce qui génère une virtuosité au-delà de la normale.

Avec la machine, la division du travail est déterminée par la technologie.

Le développement de la division du travail fait surgir de nouvelles catégories sociales, la circulation des marchandises, les rapports marchands et le rapport économique de valeur, des catégories qui ne sont pas seulement reproduites en permanence mais qui sont l’objet d’une tendance immanente à l’accroissement, au déplacement vers des formes plus évoluées.

Quand l’échange est l’échange fortuit entre deux communautés (et non entre les membres individuels d‘une même communauté), cela implique que certaines valeurs d’usage sont produites au-delà des besoins de leurs producteurs et que ces producteurs ont besoin de produits qu’ils ne produisent pas eux-mêmes.

Certains hommes se sont spécialisés dans certaines tâches, d’autres hommes travaillant au maintien et à la reproduction de la vie des premiers.

Lorsque, au moins en complément de la production domestique, l’échange apparaît dans la communauté, on est introduit dans la marchandisation des produits du travail, étape évoluée de la socialité où des catégories toujours purement sociales dominent la société.

La division du travail s’universalise et se ramifie en relation avec le développement du commerce des marchandises.

Apparaît dans le travail une tendance au développement ininterrompu, qui ne se limite pas à l’amélioration de ses bases originelles, mais agit sur le processus de travail et la division sociale du travail en poussant l’économie fondée sur l’autosubsistance immédiate à s’intégrer à l’échange de marchandises, un échange de marchandises qui devient la forme dominante de la reproduction sociale.

Mais, illustration de l’inégalité de développement comme contradiction entre une tendance et les obstacles à la réalisation de cette tendance, les étapes de cette tendance au développement ininterrompu, tendance apparemment irrésistible, sont modifiées, favorisées ou contrariées par la structure et les possibilités de développement du complexe général dans le cadre duquel ces étapes se déroulent, d’où différents types de possibilités et d’orientations de la reproduction des différentes formations économiques.

  1. 37.     La valeur. La valeur est le principe régulateur de toute activité économique. La valeur d’échange est le principe régulateur de l’échange, une valeur qui ne peut devenir réelle qu’en corrélation indissociable avec des valeurs d’usage qui, elles, sont des données naturelles transformées socialement. Le temps de travail socialement nécessaire mesure la valeur d’échange. Comme répartition du temps, distribution du temps, économie du temps, le temps de travail socialement nécessaire est un vecteur universel de socialité et la base régulatrice de la circulation des marchandises et de l’échange. Mais il faut toujours noter que chaque époque, que chaque moment de la société en développement sécrète une économie particulière du temps, un temps de travail socialement nécessaire particulier, si bien que le temps de travail socialement nécessaire de l’artisan n’est plus du tout le temps de travail socialement nécessaire sous le capitalisme. Le capitalisme peut se définir par l’universalisation d’un temps de travail socialement nécessaire qui a la caractéristique, spécifique au capitalisme, d’être réifié et fétichisé.

La division du travail conduit à la circulation des marchandises et à la valeur comme principe régulateur de toute activité économique, ce qui correspond à un développement de la socialisation de l’être social dans sa reproduction de la socialité à des échelons toujours plus élevés.

La valeur d’échange, comme principe régulateur de l’échange, est une catégorie à socialité pure, mais il n’y a pas élimination de la nature car la valeur d’échange ne peut devenir réelle que dans une corrélation indissociable de la valeur d’usage, une valeur d’usage qui est un donné naturel transformé socialement.

Le temps de travail socialement nécessaire quantifie de plus en plus la valeur d’échange.

Aux premiers stades du travail, l’essentiel était que le produit soit réalisé, le temps nécessaire à sa réalisation jouant un rôle secondaire, les différences de réalisation étant fondées sur les particularités biologiques et psychiques des travailleurs.

Le temps de travail socialement nécessaire est une catégorie sociale et une forme nouvelle d’être, bien qu’il ait une base dans l’être naturel, le temps, un temps indépendant de toute réaction à son égard, dans sa pure objectivité.

Le temps de travail socialement nécessaire devient la base de la circulation des marchandises, de la valeur d’échange et du commerce socio-économique dans sa totalité. Il n’existe pas que dans le rapport d’échange.

Les relations économiques des hommes sont régulées par le temps de travail socialement nécessaire.

L’économie du temps, le partage, la distribution du temps, est un vecteur de socialité dans toutes les formations sociales.

L’universalité sociale du temps de travail socialement nécessaire apparaît dans le capitalisme sous une forme réifiée et fétichisée, et de ce point de vue, doit être considérée comme une caractéristique spécifique du capitalisme. Il apparaît dans le féodalisme sous la forme de la corvée mesurée par le temps. Comme principe de régulation, il s’impose dans les conditions les plus diverses, de manière spontanée ou de manière consciente, planificatrice, selon une nécessité vitale, mais il est toujours lié aux relations sociales concrètes des hommes entre eux, il est donc toujours une expression de la situation de la reproduction, ce qui interdit toute transposition de la structure concrète d’une réalisation dans certaines conditions concrètes sur une autre réalisation, ainsi des artisans qui n’ont pas pris conscience que le temps de travail socialement nécessaire était devenu celui du grand capital, qu‘on ne pouvait transposer le temps de travail de l’artisan dans le temps de travail du grand capital.

  1. 38.     Le recul des limites naturelles. La reproduction biologique de l’homme est la base de la reproduction de l’être social, l’être social est fondé sur l’ensemble de l’être naturel, mais les catégories et les relations catégorielles nouvelles de type social, de plus en plus nombreuses, influent sur la reproduction biologique des hommes, le recul des limites naturelles étant cependant une transformation et non une élimination

La reproduction est la catégorie essentielle pour l’être en général. À proprement parler, être ne signifie pas autre chose que se reproduire soi-même.

Les catégories de naissance, vie et mort de l’être biologique, de l’être vivant, ne sont pas des catégories de l’être de la physique.

L’être social a pour base l’homme comme être biologique, par conséquent la reproduction de l’ être social a pour moment la reproduction biologique de l’homme.

Dans la collaboration sociale des hommes dans la reproduction de leur vie, base essentielle de leur coopération, naissent des catégories et des relations catégorielles nouvelles qui influent sur la reproduction biologique des hommes.

La reproduction de l’être social se déroule dans un environnement dont la base est la nature, mais qui est modifié par le travail. Il y a un recul des limites naturelles, une transformation et non une élimination. De même que l’être biologique est fondé sur la nature inorganique, de même l’être social est fondé sur l’ensemble de l’être naturel.

Les moments dans lesquels s’exprime le caractère indépassable de la vie biologique sont modifiés, dans leur contenu comme dans leur forme, par le développement social et ses formes de reproduction.

  1. 39.     La socialisation de l’alimentation. Si la faim et sa satisfaction ont un caractère biologique, leurs formes concrètes sont fonction du développement économique et social, la régulation des modes d’alimentation par la société ayant des conséquences biologiques. Avec le développement du marché mondial, la cuisine locale qui trouvait toutes les autres cuisines répugnantes s’internationalise en cuisine mondiale.

En ce qui concerne l’alimentation, indispensable à la reproduction biologique de tout homme en tant qu’être vivant, si la faim et sa satisfaction ont un caractère biologique indépassable, leurs formes concrètes sont fonction du développement économique et social. La faim qui se satisfait avec de la viande crue mangée avec les mains n’est pas la faim qui se satisfait avec la viande cuite mangée avec fourchette et couteau.

Notons que la faim sociale n’est pas une superstructure de la faim biologique, car la régulation des modes d’alimentation par la société a des conséquences biologiques.

La vie quotidienne de l’homme en matière d’alimentation est pénétrée fortement par le développement du commerce mondial, témoignant ainsi du haut degré de socialisation atteint par l’alimentation.

La catégorie de genre humain n’est pas une généralité abstraite mais une catégorie qui accède à la conscience sociale avec le développement du marché mondial. Le genre humain est mis à l’ordre du jour comme problème général englobant tous les hommes. Ce processus s’exprime dans l’évolution de la préparation de la nourriture, d’abord locale, quand tout autre nourriture est considérée comme répugnante, puis s’unifiant relativement à l’échelon national, puis s’internationalisant jusqu’à ce qu’on puisse parler de cuisine mondiale.

  1. 40.     La socialisation de la sexualité et des rapports entre l’homme et la femme. Le rapport naturel de l’homme à l’homme est le rapport sexuel. Ce rapport à la nature change, au niveau individuel comme au niveau social, par un développement social inégal, contradictoire. Les comportements approuvés ou rejetés changent, les rôles de sexe dominant changent, les critères physiques et sociaux de l’attirance sexuelle changent, avec des interdits, les instincts érotiques et sexuels changent, les corps, les vêtements et les cosmétiques changent, la place des femmes évolue avec leurs relations avec les hommes et avec l‘évolution du genre humain. Les contenus et les formes sociales se superposent à la sexualité purement biologique. On passe de l’homosexualité érotique et éthique et du rôle des hétaires à l’érotisme de la spiritualité ascétique, puis à l’intériorité érotique bourgeoise, toutes pratiques opprimant les femmes, pour arriver à l’idéologie du verre d’eau, c’est-à-dire la mode du sexe pour lui-même, autrement dit l’idéologie et la pratique du sexe sans limite et vide spirituellement, qui serait, pour la première fois dans l’histoire, garant de l’égalité entre les sexes.

Les mutations sociales dans les rapports entre l’homme et la femme, comme la mutation du matriarcat au patriarcat, changent les comportements typiques approuvés ou rejetés, en particulier le comportement mutuel des sexes.

Il s’agit de savoir quel sexe sera dominant ou soumis, de savoir ce qu’un sexe considère comme attirant ou repoussant chez l’autre, de savoir qui est exclu de l’attirance sexuelle, par exemple les frères et sœurs.

Si l’attirance sexuelle mutuelle ne perd jamais son caractère essentiellement physique, biologique, la sexualité incorpore, au fur et à mesure de l’intensification des catégories sociales, toujours davantage de contenus qui peuvent s’assimiler plus ou moins organiquement avec l’attirance physique, mais qui ont cependant vis-à-vis de cette attirance physique, directement ou par des médiations, un caractère hétérogène, social et humain.

L’évolution de la sexualité au sein de l’être social est marquée par des inégalités, ainsi avec le caractère érotique et éthique de l’homosexualité des citoyens grecs précédant le rôle des hétaires dans la culture décadente de la cité, suivis par l’érotisme de la spiritualité ascétique médiévale.

Ce développement inégal résulte de l’ambivalence des lois de l’être social, avec d’un côté la transformation des catégories de l’être social en catégories sociales, créés par les hommes, visant la vie humaine, et de l’autre côté, des tendances non téléologiques bien qu’elles soient la cristallisation de positions téléologiques individuelles, des tendances allant dans les directions des besoins qui suscitent les positions téléologiques, mais des besoins peu conscients puisque chaque position déclenche des chaînes causales autres que celles qui étaient consciemment visées, avec une synthèse offrant des possibilités de réalisation différentes du cours général de l’évolution.

Ainsi, l’ascèse spiritualiste chrétienne de la Vita Nuova prépare l’intériorité érotique bourgeoise de Werther, qui ne surmonte pas l’oppression de la femme et génère des fausses consciences, des hypocrisies aux exagérations de bonne foi, préparant l’idéologie et la pratique du sexe sans limite et vide spirituellement, la mode du sexe pour lui-même, l’idéologie du verre d’eau, réaction contre l’inégalité des sexes.

Conditionné socialement, ces contenus et formes se superposent à la sexualité purement biologique, la transformant et la modifiant, ils affectent le corps et, des vêtements aux cosmétiques, influencent les instincts érotiques et sexuels qui, à leur tour, sont étroitement liés au développement des relations humaines essentielles, les changements des rapports sexuels, des relations entre hommes et femmes, de la place de la femme dans la société sont en relation avec l’évolution du genre humain.

Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme, rapport générique naturel dans lequel le rapport de l’homme à la nature est immédiatement le rapport de l’homme à l’homme.

  1. 41.     La socialisation de l’éducation. L’éducation proprement humaine consiste non à faire acquérir une fois pour toutes certains comportements indispensables, mais à rendre capables de réagir à des situations et des événements nouveaux, et donc à développer, de manière spontanée dans les corporations ou de manière systématique dans les écoles, des connaissances, des capacités, des comportements, en particulier pour qu‘on puisse réagir aux nouvelles alternatives selon les intentions de la société, pour qu‘on puisse se développer en fonction de l‘évolution à un niveau social toujours plus élevé de la société et du genre humain.

Le complexe des activités constituant l’éducation vise à rendre capables les hommes de réagir à des situations et des événements nouveaux, et non à faire acquérir une fois pour toutes certains comportements indispensables.

L’éducation n’est jamais terminée. Elle doit prévoir que l’élève puisse terminer sa vie dans une société différente. Si la durée du processus d’éducation est longue, s’il y a une scolarité obligatoire, cela tient au développement industriel, qui exige des connaissances, des capacités, des comportements, cela tient aussi à la lutte de classe.

L’éducation au sens large forge des types de personnes par imprégnation plus que l’hérédité. On a même des types  de personnes correspondant à des types de corporations ou de classes, types de personnes formées par une éducation souvent spontanée.

La tradition reproduite par l’éducation au sens large décline dès que la société ne laisse plus à cette éducation au sens large la possibilité de se développer, d’influencer, de produire des alternatives réelles.

L’essence de l’éducation consiste à influencer les hommes afin qu’ils réagissent aux nouvelles alternatives de la vie selon les intentions de la société.

Si une intention de la société se réalise, au moins partiellement, en permanence, elle contribue à maintenir la continuité dans le changement de la reproduction de l’être social. Cependant, en règle générale, telle intention ne cesse d’échouer partiellement du fait de moments nouveaux auxquels aucune éducation ne peut préparer parfaitement, des moments nouveaux exprimant l’évolution objective à un niveau plus élevé, au sens ontologique, de l’être social dans sa reproduction, un être social toujours plus social, c’est-à-dire édifiant son être propre toujours plus fortement à l’aide de catégories proprement sociales, ce qui constitue un processus d’ontologie formelle aussi bien qu’objective dans la mesure où on a un processus d’intégration des communautés, de réalisation du genre humain et de déploiement toujours plus social de l’individualité humaine.

  1. 42.     La division du travail intellectuel et du travail manuel. La collaboration occasionnelle engendre une division seulement technique. Peu à peu, la division du travail se consolide en des métiers déterminés jusqu’à devenir une entité qui se dresse face aux individus en les différenciant. C’est le cas de la division entre le travail manuel et le travail intellectuel, favorisé par les activités intellectuelles qui incitent d’autres à faire un travail déterminé, activités qui souvent sont complices des dominations de classe, même si certains intellectuels prennent le parti des classes dominées.

Plus le processus de travail découvre et réalise de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire, plus il s’élargit et se perfectionne, plus il impose une répartition du travail, une division du travail qui de technique devient sociale.

La division originelle du travail est une collaboration seulement occasionnelle, et de ce fait purement technique, en vue de certaines tâches ou coopérations, puis la division du travail se consolide en des métiers déterminés jusqu’à devenir une entité sociale particulière, se dressant face aux individus en tant que forme autonome de l’être social ayant des répercussions sur l’ensemble du mode de vie des individus, cette entité sociale constituant un complexe qui provoque une différenciation aiguë de la société, unitaire à l’origine.

La division entre le travail intellectuel et travail manuel naît avec l’autonomisation en complexes des positions qui visent non une transformation d’objets naturels pour réaliser des buts humains, mais l’action sur la conscience d’autres hommes pour les inciter aux positions souhaitées, cette évolution de la division du travail se recoupant avec l’apparition des classes, puisque ces positions du deuxième type peuvent, spontanément ou institutionnellement, être mis au service d’une domination sur ceux qui sont soumis, d’où la complicité fréquente du travail intellectuel devenu autonome avec les systèmes de domination de classe, même si une partie des représentants du travail intellectuel se range, avec une certaine nécessité sociale, du côté des opprimés en rébellion.

La reproduction sociale se réalise dans les actions des individus (c’est en l’homme qu’apparaît immédiatement la réalité de l’être social), mais ces actions se combinent en plusieurs complexes qui possèdent leur dynamique propre, ne se bornant pas à exister indépendamment des consciences individuelles, à se reproduire et à devenir socialement agissant, mais donnant des impulsions aux décisions alternatives des individus.

Ces complexes, qui s’affectent et s’influencent réciproquement, dépendent chacun de la structure et de l’évolution de la formation sociale, d’où une ambivalence des circonstances des actions individuelles, mais, de toute façon, il en résulte une différenciation entre les hommes, puisque les circonstances qui donnent aux décisions alternatives leur contenu sont le résultat d’actions humaines. Parfois l’unité de la formation sociale semble remise en cause. Une telle différenciation, qui, en biologie, ne peut exister que comme apparition de nouvelles espèces, illustre le développement inégal et contradictoire du genre humain.

  1. 43.     La division entre la ville et la campagne. La ville devient un foyer industriel, commercial, culturel et intellectuel, s’éloignant de l’échange immédiat avec la nature, dans un développement inégal et contradictoire, avec des oppositions au développement.

Avec la division entre la ville et la campagne, le poids des catégories essentiellement sociales qui concourent à la formation de l’être social ne cesse de croître.

La ville est un complexe qui ne présente aucune analogie avec aucun être de niveau inférieur, un complexe dans lequel les fonctions vitales même les plus élémentaires sont déjà socialement médiatisées et dont le lien avec la nature tend à se dissoudre. C’est ainsi que même le parc ou le jardin d’une ville est essentiellement une création sociale.

Dans ses relations avec la ville, l’être de la population rurale, de l’économie jusqu’aux mœurs, subit des transformations.

Le processus de séparation du travail intellectuel et du travail physique est renforcé du seul fait de l’existence d’une ville qui devient le foyer de l’industrie, et d’une économie où la production industrielle de la ville devient prépondérante par rapport à la production agricole, les branches du travail intellectuel se concentrant dans les villes, les campagnes se trouvant isolées des progrès de la culture.

Comme la population agricole diminue par rapport à la population industrielle, commerciale, etc., essentiellement urbaine, l’humanité s’éloigne de l’échange matériel direct, immédiat avec la nature, la médiation de la ville, qui fait reculer cette immédiateté, acquiert une autonomie relative de complexe, perdant son caractère de transition pour devenir l’antipode social de la campagne.

L’être social se socialise toujours plus purement et exclusivement, à des niveaux toujours plus élevés dans le processus de reproduction, selon une tendance inégale et contradictoire, avec des progrès décisifs dans la structure générale objective, avec des progrès économiques objectifs, et des réactions d’opposition plus ou moins radicale à la tendance principale, sous forme de manifestations psychiques et culturelles.

La subordination des individus à la division du travail crée des types ruraux et urbains de comportement, mais on trouve toujours des hommes dépassant ces types de comportement par des réactions qui ne sont pas purement individuelles mais correspondent aux possibilités de solutions offertes aux hommes par les situations sociales concrètes, selon le point de vue que les actes individuels produisent des déterminations sociales objectives qui ne peuvent s’exprimer que dans le médium de l’individualité, ce qui ne remet pas en question l’objectivité de ces déterminations.

  1. 44.     La division en classes sociales. La division en classes sociales a son origine dans la propriété de la force de travail de pouvoir produire davantage qu’il est nécessaire pour sa reproduction. Le niveau et la qualité de développement socio-productif détermine le type de différenciation, la fonction et les perspectives de chaque classe, autant de caractères qui ont en retour une influence positive ou négative sur la production. Les classes sont des déterminations réflexives, c’est-à-dire qu’elle n’existent que les unes par rapport aux autres dans la totalité sociale, selon des rapports nécessairement très pratiques, très concrets, la prise de conscience de cette réflexivité, c’est-à-dire la prise de conscience non seulement des intérêts communs, de la situation commune, mais aussi de l’adversaire de classe, de la réalité et de la perspective des rapports avec lui, une prise de conscience s’accompagnant d’une lutte unitaire concrète contre l‘adversaire de classe, influence de manière indéniable la forme des rapports de classe. Il ne faut donc pas sous-estimer cette prise de conscience, comme le font les matérialistes qui voient le passage de l’être en soi à l’être pour soi comme spontané, et il ne faut pas envisager l’aspect réflexif sans son côté pratique, comme si la prise de conscience suffisait à la transformation.

La différenciation des classes est la forme de division du travail la plus importante historiquement et elle s’entrelace avec les autres formes de division du travail.

Elle a son origine dans la naissance de la valeur d’usage spécifique de la force de travail, celle de pouvoir produire davantage qu’il est nécessaire pour sa reproduction.

Le type de différenciation de classe, la fonction de chaque classe, les perspectives de chaque classe sont déterminés par le développement de la production, avec ses formes et ses limites, mais aussi ce type de différenciation, avec ces fonctions et perspectives de chaque classe et leurs relations mutuelles, a des répercussions sur la production, répercussions qui peuvent être négatives, par exemple quand l’esclavagisme limite la productivité.

Les classes, comme complexes objectivement déterminés au plan économique faisant partie d‘une formation sociale, n’existent que rapportées à la totalité de la société et que rapportées les unes aux autres, comme déterminations réflexives.

La prise de conscience de ce rapport réflexif détermine sinon l’existence du rapport de classe (l’être de classe ne dépend pas de la conscience qu‘on en a), du moins la forme particulière qu’il revêt. La conscience est donc susceptible de modifier objectivement l’être social de la classe. La conscience joue un rôle non négligeable.

L’en-soi de classe est l’être objectif de la classe, issu des rapports de production concrets et de la structure de la formation considérée, mais un pour-soi de la classe peut se développer par la conscience et la lutte, la classe en soi, avec des intérêts communs, une situation commune, en opposition avec une autre classe, se constituant en classe vis-à-vis de cette autre classe, devenant classe pour elle-même en réunissant ses membres dans la lutte.

Chaque classe ne peut exister comme complexe social que dans une société déterminée.

L’existence relativement autonome de la classe implique une relation indépassable à la société dans sa totalité et aux autres classes de cette société.

Une classe n’existe socialement qu’en interaction avec les autres classes de sa formation et avec la formation dans son ensemble.

Ainsi, si l’esclavage est la forme de classe dominante dans l’Antiquité, ses reliquats au début du Moyen Âge sont un épisode sans lendemain, dans la mesure où ces reliquats sont relativement isolés, qu’ils ne sont pas vraiment en rapport avec la société dans sa totalité et avec les autres classes, en particulier les classes importantes. Par contre, l’esclavage en Amérique est une partie constitutive du capitalisme naissant.

Le rapport réflexif, la relation réflexive dans l’être de classe, présuppose d’une part la totalité de la société dans laquelle les différentes classes se trouvent mutuellement dans des relations réflexives, et d’autre part, que le rapport réflexif soit un rapport pratique, réel, exactement la synthèse des actions de type social des individus, actions résultant de leur existence de classe, de leur appartenance de classe, ce qui contredit l’idée que la réalité suit son chemin selon ses lois, indépendamment de ce qui se joue dans la conscience des hommes, mais aussi l’idée que la pensée seule de l’homme peut modifier l’être, comme si les idées étaient par elles-mêmes capables d’ébranler une domination. Les idées et les prises de conscience  ne sont ni inutiles ni toutes-puissantes.

Il faut examiner toujours concrètement la place ontologique de la pensée dans les relations, les corrélations et les changements de l’être, la dynamique de l’être social étant constitué par la résultante des réalisations individuelles de décisions alternatives, de véritables décisions qui aboutissent médiatement ou immédiatement à des actions véritables, les conséquences matérielles étant, dans les cas individuels comme dans les synthèses générales, toutes autres que ce que les individus ne l’avaient imaginé ou souhaité.

  1. 45.     La lutte pour l’existence. La lutte de classe dans la société a pour objet l’appropriation du surtravail, qui constitue la valeur d’usage spécifique de la force de travail humaine, ce n’est donc pas une lutte naturelle pour l’existence, où il s’agit de vie ou de mort au sens biologique, où l’alternative est entre tuer et mourir. L’esclavage ou le salariat ne sont pas des modes  naturels d’existence et de lutte, ils ont un caractère socio-économique, le degré d’appropriation du surtravail étant limité par la faiblesse de la réserve de main-d’œuvre.

Quand on dit que la lutte pour l’existence est la loi commune à la nature et à la société, l’être social étant ainsi une sorte d’être naturel, la dimension sociale étant interprétée comme purement naturelle, on oublie que, dans la lutte pour l’existence, il s’agit immédiatement et véritablement de vie ou de mort au sens biologique, de tuer et de dévorer ou de mourir de faim, alors que les luttes de classes dans la société ont pour objet l’appropriation du surtravail, qui constitue la valeur d’usage spécifique de la force de travail humaine.

L’appropriation du surtravail des esclaves, avec une intensification de la somme de travail extorquée, était hypertrophiée au point de limiter drastiquement la reproduction moyenne de leur vie, avec le minimum de possibilité de reproduire cette vie. Le caractère socio-économique et non naturel de l’esclavage apparaît dans le fait que ce mode de production n’était viable que tant qu’on disposait de réserves d’esclaves pratiquement illimitées.

Au début du capitalisme, quand le contingent de travailleurs disponibles paraissait inépuisable, un tel niveau de surexploitation était possible à l’encontre des hommes prétendus « libres ».

  1. 46.     Deux types de  hasard. Le hasard de la naissance : on se trouve appartenir à une couche sociale pour des raisons biologiques, extra sociales, il s’agit d’un hasard extra social. Le hasard des rapports de l’individu avec la loi générale de la société : l’individu a une certaine marge de manœuvre, une certaine liberté, dans la mesure où il définit des positions, mais ses positions ont en général des effets non maîtrisables au niveau de la totalité de la société. Il faudrait plutôt dire une apparence de liberté qui, avec la soumission à des contextes et des relations de plus en plus nombreux, va avec la multiplicité des minuscules marges de manœuvre, des marges de manœuvre contingentes. En situation de crise, l’individu ne sait pas vraiment si son comportement va le précipiter dans la catastrophe ou lui éviter la catastrophe. En apparence, au niveau macro social, c’est la nécessité, la loi, et au niveau micro social, c’est le hasard, mais en fait  la nécessité et le hasard sont inséparables.

L’interprétation de l’être social comme être naturel et des luttes de classe comme des luttes naturelles pour l’existence, peut avoir une certaine plausibilité lorsque l’être de classe est acquis par l’acte naturel de la naissance, mais, en fait, l’appartenance d’un individu à une couche sociale résulte, du point de vue de l’individu, d’un hasard extra social, et, du point de vue de l’individu aussi, la soumission aux lois générales de l’évolution sociale a un caractère fortuit, tandis que l’articulation sociale en castes ou corporations est le produit d’une évolution socio-économique.

La forme que prend le problème de la liberté est que, au fur et à mesure d’une expression toujours plus claire et univoque des lois économiques générales, au fur et à mesure d’une socialité plus grande du processus de production, et donc au fur et à mesure du recul des limites naturelles, la place de l’individu dans la société est toujours plus manifestement soumise au hasard. Naît une apparence de liberté dans la mesure où, avec la socialisation croissante de l’être social, l’individu est soumis à des relations et des contextes objectifs toujours plus nombreux. Le type de hasard dont il est question n’est pas le type de hasard qui provient du fait que la relation de la naissance d’un homme, au sens biologique, à la situation sociale qui forme le cadre de cette naissance, ne peut être que contingente, mais le type de hasard dans la relation entre la loi générale et ses objets singuliers, qui n’est dans la nature inorganique qu’une simple unité, mais qui, dans l’être social, se développe en une relation entre la loi générale et un sujet individuel, capable de positions et contraint à ces positions. Ces positions ne peuvent rien changer à l’universalité des lois et à leurs effets contingents du point de vue de l’individu concerné, mais ces positions créent pour l’individu une marge de manœuvre qui peut jusqu’à un certain point modifier les effets sur lui de la loi générale.

Quant aux effets des crises, le comportement économique des individus peut leur permettre d’échapper à des conséquences catastrophiques ou au contraire les précipiter dans la catastrophe.

Pour évaluer cette marge de manœuvre, il faut prendre en compte que l’auteur des positions téléologiques ne peut jamais apercevoir la totalité de leurs conséquences, ce qui réduit sans la supprimer la marge de manœuvre.

Une infinité de marges de manœuvre contingentes constitue, dans leurs effets concrets, une part importante de la vie sociale de l’homme.

Les lois générales de l’économie déterminent donc peu le contenu, la forme, l’orientation, le rythme, etc. de la reproduction, elles ont peu, dans leur matérialisation concrète, un caractère général mécanique.

La polarisation entre, d’une part, la société dans sa totalité, montrant une prévalence des lois, de la nécessité, et d’autre part, la vie des individus où prévaut des hasards d’un type particulier, n’est qu’apparente, car, en fait, il y a imbrication de la nécessité, de la loi et du hasard dans la totalité comme dans les composantes de la totalité.

  1. 47.     Priorité ontologique de l’économie dans l’être social. L’ontologie matérialiste identifie les formes ou les degrés de l’être et les degrés qui présupposent les autres degrés, sans l’attribution d’une hiérarchie de valeurs à ces degrés. Ainsi, la reproduction biologique de la vie humaine et le travail qui se place directement au service de cette reproduction, mais aussi le langage, l’échange, etc., toutes les activités économiques (une reproduction biologique ayant donc un caractère social de plus en plus affirmé) sont prioritaires ontologiquement sur tout autre activité. La production de la vie matérielle, c’est-à-dire la production des moyens permettant de satisfaire les besoins essentiels comme le besoin de boire, celui de manger, celui de se loger ,celui de s’habiller, est la présupposition de toute existence humaine.

Le matérialisme en ontologie élimine les confusions résultant des catégories logiques ou gnoséologiques et distingue strictement les points de vue ontologiques des points de vue axiologiques.

La vieille ontologie élaborait une gradation hiérarchique des formes de l’être, dans laquelle l’être suprême est le plus authentique, le sommet de la hiérarchie des valeurs, le plus parfait.

L’ontologie matérialiste, sans se mêler de valeurs, sans jugement de valeur, sans position subjective arbitraire, demande quels degrés de l’être possèdent un être propre, indépendant des autres, et quels degrés présupposent l’existence de quels degrés, mettant à jour des degrés prioritaires par rapport à d‘autres.

D’un point de vue ontologique, du point de vue ontologique de la priorité de certains degrés de l‘être, la reproduction biologique de la vie humaine est prioritaire par rapport à tout autre activité.

Le travail, dès l’origine et pour une longue période, se place au service direct de cette reproduction.

Dans la genèse ontologique de l’être social, les moments de la reproduction biologique de la vie humaine acquièrent un caractère social toujours plus affirmé, font naître des déterminations qui, au plan de l’être, n’ont aucune analogie avec la reproduction biologique, comme la cuisson des aliments ou les vêtements. Ces déterminations intègrent dans le processus de reproduction des activités comme le travail, le langage, l’échange, activités qui ne dépendent de la reproduction biologique qu’à travers des médiations éloignées et qui ont un caractère social toujours plus pur.

La présupposition de toute existence humaine, partant de toute histoire, est que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir «faire l’histoire». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore. Le premier fait historique est dans la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même.

La priorité de l’économie, c’est la priorité ontologique de la reproduction biologique de l’homme comme point de départ de son activité économique, cette activité économique étant elle-même le fondement ontologique génétique d’activités toujours plus purement sociales.

  1. 48.     Le déploiement complet de la personnalité comme liberté enfin conquise, comme fin, comme valeur, comme pratique différente de la pratique économique. Dans l’être social, la véritable valeur est le développement des capacités et des forces humaines comme fin en soi, un monde de la liberté, un être au-delà de l’économie mais fondée sur elle, dans la mesure où la réduction du temps de travail est la condition de cet épanouissement de la personnalité

Il ne s’agit pas d’opposer être et valeur du seul point de vue de la théorie de la connaissance en opposant être et devoir-être, mais de laisser à la valeur sa place dans l’ontologie de l’être social. Au-delà du royaume de la nécessité, où les producteurs associés règlent et contrôlent leur échange avec la nature avec le minimum de forces et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine, le royaume de la liberté est le développement des capacités et des forces humaines comme fin en soi, se fondant sur l’autre royaume, le royaume de la nécessité, la condition de cet épanouissement de la personnalité étant la réduction de la journée de travail.

Ce royaume de la liberté représente la valeur la plus haute, l’économie demeurant dans le royaume de la nécessité. Le développement des capacités humaines comme fin en soi est en opposition à la structure de l‘économie. La nature objective des positions téléologiques est structurée différemment des pratiques fonctionnant subjectivement comme réalisation d’une fin en soi humaine.

Répétons-le : le développement des capacités humaines comme fin en soi présuppose la valeur sociale du déploiement complet de la personnalité humaine, et constitue donc elle-même une valeur. Cette valeur est un produit de l’évolution sociale, puisqu’elle suppose le développement du temps libre, la réduction de la journée de travail, c’est-à-dire un niveau déterminé de production.

Les plus hautes valeurs humaines découlent ontologiquement de la pratique économique et de la reproduction réelle des hommes réels.

  1. 49.     L’effacement du caractère muet de l’espèce humaine. Ce caractère cesse quand l’espèce humaine, comme totalité biologique objective, est transformée par des déterminations sociales et quand cette abolition du mutisme n’est pas seulement objective, en soi, mais qu’elle accède à l’être pour soi, c’est-à-dire quand une vaste communauté humaine devient pour ses membres l’incarnation de l’espèce. L’humanité, comme unité sociale du genre humain, peut être posée  dans la conscience, le marché mondial réalisant cette humanité en soi, tandis que la volonté politique et juridique peut aller vers une humanité réellement consciente et s‘incarnant institutionnellement. Mais il y a des conflits de valeurs, ceux qui ne posent l’humanité que subjectivement et ceux qui ne l‘envisagent pas, ceux qui se contentent du marché mondial et ceux qui le refusent, ceux qui veulent une intégration pour soi, c’est-à-dire consciente et effective, et ceux qui s’y opposent

Outre cette tendance objective à la réalisation des capacités et des forces humaines comme but en soi, comme but spécifique exclusif de tout autre but de type économique, l’unité ontologique du développement économique réel, axiologiquement neutre, et de la prévalence objective des valeurs se manifeste dans une autre tendance de l’autodéploiement de la socialité de l’être social, à savoir la naissance de l’espèce humaine, l’espèce humaine en voie de se réaliser, en relation avec l’intégration économique de l’humanité sous la forme du marché mondial, un marché mondial qui construit des liens indéniables.

L’espèce humaine comme totalité biologique objective cesse d’être muette quand, à la suite des conséquences objectives et subjectives des positions dans le travail, à la suite de la division du travail, etc., la reproduction phylogénétique est modifiée, métamorphosée par des déterminations sociales, une abolition du mutisme qui ne doit pas être seulement objective, en soi, mais qui accède à l’être pour soi, des collectivités humaines toujours plus vastes devenant pour leurs membres des incarnations de l’espèce, l’espèce cessant d’être muette.

La conscience pose, initialement seulement dans la pensée, l’humanité comme unité sociale et phylogénétique du genre humain.

Le marché mondial réalise l’unité du genre humain, mais seulement son être en soi, provisoirement, dans la mesure où le développement est inégal.

Certes, il y a les évaluations positives de la part de ceux qui souhaitent un processus d’intégration vers un être en soi de l’espèce humaine, avec même des individus qui expriment une intention allant dans le sens d’un pour soi unitaire de l’espèce humaine, anticipant l’évolution.

Mais il y a des mouvements défensifs contre ces progrès.

Ces deux mouvements, qui naissent sur le terrain créé par le niveau actuel de l’évolution socio-économique, expriment l’approbation ou la négation des valeurs, des conflits objectifs entre valeurs objectivées.

Si des évaluations s’opposent au présent, cela ne signifie pas l’indépendance a priori de la valeur par rapport à la réalité, mais le caractère contradictoire de la réalité.

Le marché mondial réalise l’unité existant en soi du genre humain. La transformation jusqu’au pour soi ne peut résulter que d’une action consciente de l’homme, que de positions axiologiques correctes prises par des hommes formés à une telle activité de transformation du genre humain par les déterminations du processus général, un processus qui pose les alternatives inévitables auxquelles les hommes doivent répondre par des évaluations, en développant la valeur ou en s’opposant à son instauration.

  1. 50.     Reproductions identiques de l’individu et de l’espèce dans le monde organique. Dans la nature organique, la reproduction de l’individu est identique à la reproduction de l’espèce, autrement dit la reproduction biologique de l’individu est identique au processus de son être, de sa substance, puisque l’être ou la substance de l’individu est de représenter l’espèce. L’environnement favorise, autorise ou entrave la reproduction de l’individu ou la reproduction de l’espèce, et l’individu comme l’espèce ont des capacités d’adaptation à cet environnement, mais des capacités limitées dans la mesure où l’environnement peut décider de la survie ou de l’extinction de l’espèce et donc des individus de l’espèce. On peut avoir l’impression que c’est l’individu qui choisit dans l’environnement total des éléments partiels avec lesquels il peut être en réaction, mais en réalité l’individu subit essentiellement l’action de l’ensemble de l’environnement et de facteurs qui ne sont pas forcément ceux dont il a conscience. Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction de l’individu, mais de manière transcendante pour l’individu.

La substance de l’être social en tant qu’être est par essence une substance qui se modifie sans cesse, le changement incessant dans la reproduction engendrant sans cesse du nouveau.

Issu de la nature organique, l’être social conserve les marques ontologiques permanentes de cette origine, le maillon reliant les deux sphères d’être étant l’homme comme être biologique. Sa reproduction biologique, présupposé de l’être social, est un des pôles du processus de reproduction de l‘être social, l‘autre pôle étant la totalité de la société.

Dans la nature organique, la reproduction biologique des êtres vivants est identique au processus de leur être, chaque être vivant réalisant son être dans un environnement déterminé. L’influence de cet environnement, qui favorise, autorise, entrave la reproduction de l‘individu ou de l‘espèce, est le facteur décisif pour des changements éventuels dans leur processus de reproduction.

La capacité de s’adapter est importante, mais le changement objectif est la force motrice déterminante qui décide en dernière instance de la survie ou de l’extinction de l’espèce.

L’organisme fait face, dans son processus de reproduction, à la totalité de la nature inorganique et organique, et à des interactions concrètes avec des éléments partiels de cette totalité, avec l’apparence que ce sont les propriétés des organes des êtres vivants qui déterminent le choix de ces éléments, alors qu’en réalité les forces et les objets réels que l’être vivant est organiquement incapable de percevoir peuvent déterminer son destin de manière décisive, si bien que le cercle des interactions avec l’environnement déterminé par l’organisme n’est qu’une petite partie des facteurs réellement actifs.

Comme il n’y a pas de complexe partiel permanent assurant une médiation entre l’organisme et la totalité, l’être vivant est directement placé dans la totalité de l’environnement. L’environnement est le moment prédominant de l’interaction. L’interaction entre la reproduction de l’être vivant individuel et son environnement est négligeable. La reproduction des êtres vivants individuels est identique à la reproduction de l’espèce.

Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction phylogénétique, reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction ontogénétique, mais de manière transcendante pour l’individu qui la réalise.

  1. 51.     La reproduction sociale. Les impulsions physiques et chimiques du monde extérieur sont transformées biologiquement en sons, odeurs, couleurs, transformés eux-mêmes en produits sociaux, langage, musique, écriture, arts plastiques, l‘environnement étant transformé de manière consciente et délibérée par les positions dans le travail, mais les exigences et les conditions difficiles de l‘environnement poussent, pour survivre et pour développer la culture, à aller au-delà de prendre acte et de s’adapter à l’environnement, par le perfectionnement des productions, la cueillette, la chasse et la pêche étant complétées par l‘agriculture et l‘élevage. L’homme ne se contente pas dans sa pratique de s’adapter de manière routinière, avec le changement de l’environnement il change sa pratique, se donne de nouveaux objectifs, se transforme lui-même directement par ses actes immédiats ou indirectement par la synthèse des positions de tous les individus, au niveau de la totalité de la société et au niveau du genre humain, ce qui se traduit par de nouvelles relations sociales, une nouvelle division du travail, une consolidation de la viabilité de la société et un individu de plus en plus social, aux capacités humaines de plus en plus développées, assurant ainsi la continuité et la reproduction de la société et des individus.

Dans l’être social, les deux complexes dynamiques, l’individu et la société, s’affirment et s’abolissent dans un processus de reproduction toujours renouvelé.

L’homme, comme être biologique, manifeste biologiquement les impulsions physiques et chimiques du monde extérieur, les vibrations de l’air devenant des sons, les réactions chimiques devenant des odeurs et des goûts, les rayons lumineux devenant des couleurs, tandis que l’hominisation élabore sur ces bases des produits sociaux, la musique et le langage, les arts plastiques et l’écriture et que la position téléologique dans le travail transforme l‘environnement de manière consciente et délibérée.

La cueillette, la chasse et la pêche, correspondant à une culture développée, se révèlent des productions insuffisantes face aux conditions difficiles de l’environnement qui peuvent faire tout disparaître, l’agriculture et l’élevage assurant une survie par une meilleure production et, à longue échéance, de nouvelles possibilités culturelles.

L’homme, en tant que membre d’un groupe social, s’il n’a plus une relation immédiate avec la nature et avec soi, puisque la société est médiatrice, a une relation active, pratique avec la totalité de l’environnement et face au changement de ce dernier, il ne se contente pas de prendre acte et de s’adapter, mais transforme sa pratique, se donne de nouveaux objectifs et se transforme lui-même directement par ses actes immédiats et indirectement, sous une forme régulée socialement, par le caractère spontané de la synthèse des actes individuels de tous les membres de la société (une transformation qui n’est donc pas un processus spontané et involontaire d’adaptation).

Les nouvelles formes de travail et de division du travail engendrent de nouvelles formes de relations pratiques entre les hommes, ce qui rejaillit sur l’être des hommes qui devient de plus en plus social.

Si on isole le rôle actif de l’homme de la réalité qui le suscite et des effets qu’il a, on en arrive à une autonomie de l’homme et à une puissance mystérieuse du milieu.

En réalité, l’homme doit réagir face aux alternatives posées concrètement dans l’échange matériel avec la nature par des décisions alternatives actives et des nouvelles positions qui répondent aux exigences du jour et qui s’intègrent alors dans la reproduction sociale, comme éléments du continuum de la reproduction des individus et de la société, comme consolidation de la viabilité de la société dans sa totalité, comme élargissement des capacités individuelles de chaque homme.

Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction phylogénétique, reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction ontogénétique, mais de manière transcendante pour l’individu qui la réalise.

La généricité de l’homme s’incarne dans l’individu au travail de manière non consciente, le travail faisant accéder l’homme particulier au rang de membre de l’espèce.

Le simple acte de travail signifie l’auto affirmation de l’homme, son hominisation, l’accomplissement du saut qualitatif hors de la généricité muette du règne animal.

  1. 52.     Le rôle de la conscience. L’épanouissement de l’être pour soi du genre humain ne peut se réaliser que sous forme consciente, c’est-à-dire que tous les êtres humains sans exception doivent être des êtres conscients, accomplis, réalisant les valeurs, édifiant des formes à un degré élevé, mais ce pour soi du genre humain est présent dans son en soi dès le début de l’hominisation, comme nouvelle relation de l’individu au genre dans le travail. La conscience, qu’elle soit exacte, juste, honnête, sincère ou non, est un facteur réel de l’évolution sociale, par sa consolidation de la continuité du processus général, en reliant le passé et l’avenir des tâches futures, en représentant le présent, en élaborant des prises de position par rapport aux alternatives concrètes (la conservation du passé dans la conscience n’implique pas son application automatique, l’application n’étant que la simple approbation ou le simple refus d’une alternative). Dans la continuité de l’être social, la conscience ne fait pas qu’enregistrer ce qui surgit ou disparaît dans cette continuité, elle provoque dans cette continuité des changements qualitatifs, des modifications décisives. La conscience préserve les acquis précédents comme fondements de ceux qui suivent, représente chaque étape de l’évolution de l’être, se concrétise avec l’étape en question en adoptant ses limites comme ses propres limites, une conscience ouverte laissant les voies de l’avenir. La conscience doit posséder l’intention spontanée de reproduire et favoriser la vie individuelle de la meilleure façon possible, c‘est la conscience de l’homme ordinaire, celle de la vie quotidienne. La préoccupation essentielle est donc la liaison directe de la théorie à la pratique. On s‘intéresse à la réalité, on choisit ce qu‘il faut retenir de la réalité en fonction de la préoccupation d’assurer au mieux la continuité des conditions d’une bonne reproduction de sa vie individuelle, mais en faisant cela on n‘en construit pas moins le genre humain. Plus exactement, quand l’individu rencontre dans sa vie quotidienne ces synthèses des actes individuels, ces mémoires sociales que sont les orientations, les tendances, les courants sociaux, il est influencé par ces forces sociales, des forces sociales qui renforcent en lui, qu’il y réponde par une approbation ou par un refus, la dimension générique et sociale. La conscience active, la conscience socialement efficace ne doit pas être considérée du point de vue gnoséologique, du point de vue de la justesse ou de la fausseté de son contenu, mais refléter exactement certains éléments réels, importants à un moment donné, et se convertir en pratique humaine afin de pouvoir s’imposer comme facteur historique. Les contenus de conscience ont les erreurs, les limites de leur origine socio-historique et de leur conservation dans la mémoire. Même des représentations fausses de la réalité peuvent être des facteurs importants de l’évolution historique.

Mais l’épanouissement complet de l’être pour soi du genre humain, son déploiement (et non son surgissement), ne peut se réaliser que sous une forme consciente, conscience d’un être accompli, réalisant les valeurs et édifiant les formes à un degré plus élevé, dans la conscience de tous les hommes, alors qu’actuellement la conscience ne concerne que des cas exceptionnels, sous la forme de positions de valeur.

Mais le pour soi du genre humain, incarné par le travail le plus primitif comme nouvelle relation de l’individu au genre, est présent dans son en soi dès l’hominisation.

La conscience, produit du processus objectif continu et expression qui l’accomplit, doit préserver les acquis précédents comme fondement de ceux qui suivent, comme tremplin vers des niveaux supérieurs, elle doit faire accéder à la conscience chacun des stades de sorte qu’elle reste ouverte, c’est-à-dire qu’elle ne ferme pas les voies de l’avenir à la continuité du processus comme organe de la continuité, la conscience représente toujours une certaine étape de l’évolution de l’être, elle ne peut se concrétiser que conformément à cette étape. Elle doit donc intégrer les limites de cette étape comme ses propres limites.

Comme le lien au présent de la conscience relie le passé et l’avenir, les imperfections de la conscience sont aussi des moments de la continuité qui naît dans l’être social.

La conscience, qui consolide la réalité du processus général dans sa continuité objective, est un facteur réel de l’évolution sociale.

Toute interprétation gnoséologique ou psychologique sépare des moments isolés de la conscience de la totalité de ses effets. L’exactitude ou l’inexactitude du contenu de la conscience du point de vue cognitif, son honnêteté ou son insincérité psychologiques, sa justesse relative n’affectent pas le rôle réel de la conscience dans la continuité de l’être social.

La conscience doit relier le passé à l’avenir, aux tâches encore inconnues qu’il posera, grâce à la représentation du présent et à des prises de position pratiques à l’égard des alternatives concrètes et des expériences.

La conscience doit posséder  l’intention spontanée de reproduire et favoriser la vie individuelle à laquelle elle est associée de la meilleure façon possible. La conscience qui nous préoccupe est donc celle de l’homme ordinaire, celle de la vie quotidienne, celle de la pratique quotidienne, la préoccupation essentielle étant la liaison directe de la théorie à la pratique, le facteur décisif de l’intérêt pour la réalité, du choix de ce qu’il faut retenir de la réalité, etc., est la continuité directe des conditions de reproduction de la vie individuelle.

Si, du point de vue de la conscience subjective, la reproduction des individus particuliers est prépondérante, les actes pratiques des hommes n’en appartiennent par moins, dans leur majorité, à la sphère de la généricité. Il y a donc, dans le processus général objectif à la base de la vie quotidienne comme dans les manifestations de la vie quotidienne qui relèvent de la conscience, une fusion entre le registre individuel-particulier et le registre social-générique.

Dans la synthèse des actes individuels en orientations, tendances, courants sociaux, etc., les moments sociaux deviennent prépondérants, reléguant à l’arrière-plan les simples particularités. Quand l’individu rencontre ces tendances dans la vie quotidienne, ce qui a lieu constamment, elles influencent comme force sociales et renforcent en lui, qu’il y réponde par une approbation ou par un refus, la dimension générique et sociale, si bien que c’est dans ces synthèses que s’exprime la continuité du social, des synthèses qui incarnent une sorte de mémoire de la société, qui préserve les acquis du passé et du présent et fait de ces acquis les conditions des progrès futurs.

Ce mouvement continu trouve dans la conscience de l’homme sont médium, son vecteur, sa fonction préservatrice.

La conscience est une composante effective de l’être social (elle ne peut être mesurée adéquatement selon les critères gnoséologiques abstraits). Dans la mesure où la conscience est le médium de la continuité, cette continuité acquiert un être pour soi inédit par ailleurs, ce qui spécifie l’être social par rapport à toutes les autres formes d’être.

Le rôle actif de la conscience dans la continuité de l’être social est plus qu’un simple enregistrement de ce qui surgit ou disparaît dans cette continuité, elle provoque dans la continuité de l’être social des changements qualitatifs, des modifications décisives des lois.

La conservation des faits du passé dans la mémoire sociale influence en permanence tout le devenir.

Les conditions objectives seront complétées par les expériences du passé conservées par la conscience et élaborées par elle pour être appliquées pratiquement, si bien que la continuité fixée dans la conscience est riche en aspects et déterminations. Le processus a un développement inégal, car la pratique humaine a un caractère alternatif, si bien que la conservation du passé dans la conscience n’implique pas son application automatique, l’application étant plus qu’une simple approbation ou refus d’une alternative.

La conscience active ne doit donc pas être considérée du point de vue gnoséologique, du point de vue de la justesse ou de la fausseté de son contenu, la conscience socialement efficace doit refléter exactement certains éléments réels, importants à un moment donné, et se convertir en pratique humaine afin de pouvoir s’imposer comme facteur historique.

Comme ces contenus de conscience ont une origine socio-historique concrète et qu’ils deviennent, dans une autre situation historique concrète, les objets de décisions alternatives, ils ont les erreurs, les limites de leur origine, de leur conservation dans la mémoire de la société et de leurs possibilités d’application, si bien que même des représentations fausses de la réalité peuvent être des facteurs importants de l’évolution historique, pouvant être, par leurs effets et les problèmes qui en résultent, à l’origine d’une étape supérieure d’une connaissance adéquate de la réalité.

  1. 53.     Le signal. Le signal est un mode de communication par des moyens visuels ou auditifs univoques. Le signe utilisé ne peut être confondu avec un autre, il prescrit la nécessité absolue d’une réaction définie, à l’exécution efficace, précise,  réaction automatique inconditionnelle, c’est-à-dire qui ne fait l’objet d’aucune réflexion ni d’aucune décision, qui ne suppose pas une véritable compréhension des composantes réelles de la situation, ni une réaction différenciée à son égard. Chez l’animal, le signal apparaît de manière sporadique, intermittente, la plus grande partie de la vie se déroulant avec une nécessité biologique spontanée et ne nécessitant aucune communication. Chez l’homme, le signal concerne des moments ou des situations qui s’écartent du déroulement mécanique normal, des moments isolés de la vie, et qui reviennent fréquemment, tandis que les types de réaction sont précisément fixées une fois pour toutes dans l’intérêt d’une régulation simplifiée, réactions qui sont des obligations sociales et qui fonctionnent en temps normal automatiquement, mais, si nécessaire, ces obligations sont imposées par la contrainte de l‘usage ou du droit. Même s’ils ont été pensés systématiquement, comme ils reviennent par intervalles, ils ne sont pas reliés les uns aux autres par une continuité. Le signal ne présuppose pas une connaissance, il suppose un monde déjà connu, un monde familier.

Le langage est l’organe et le médium de la continuité dans l’être social.

En relation avec leur recherche de nourriture, avec leur sexualité, avec la protection contre les ennemis, avec les exigences de la reproduction biologique, les animaux utilisent des signes. Ce type de communication par des moyens visuels ou auditifs univoques, a été repris tel quel par l’homme en devenir, reste en fonction et même se généralise, par exemple avec les feux verts et rouges. On a un signe déterminé, qui ne peut être confondu et qui prescrit la nécessité absolue d’une réaction définie (qui doit être une réaction automatique inconditionnelle, c’est-à-dire qui ne doit pas faire l’objet d’une réflexion ou d’une décision).

Ces signaux signalent des moments isolés de la vie, ils n’entretiennent pas entre eux de relations aptes à construire une continuité, ils apparaissent sporadiquement, même s’ils ont été pensés de manière systématique. Ce caractère intermittent des signaux tient chez les animaux au fait que la plus grande partie de leur vie se déroule avec une nécessité biologique spontanée et ne suscite de ce fait aucun besoin de communication par des signaux particuliers.

Dans nos sociétés, les signaux signalent des moments d’activité qui s’écartent du déroulement mécanique normal et qui reviennent fréquemment.

Cette fonction des signaux entraîne qu’ils n’apparaissent que par intervalles et ne peuvent jamais être reliés les uns aux autres par une continuité.

Le signal est lié à une situation récurrente, mais cependant toujours unique, qui exige une réaction définie, à l’exécution efficace parce que précise, mais qui ne suppose pas une véritable compréhension des composantes réelles de la situation, ni une réaction différenciée à son égard. Cet « automatisme » provient chez l’animal de l’adaptation biologique à l’environnement, alors que pour les signaux dans la société, il s’agit de fixer précisément, une fois pour toutes, certains types de réactions, dans l’intérêt d’une régulation simplifiée, une fixation de la relation entre signal et réaction au signal qui est une obligation sociale, qui fonctionne en temps normal automatiquement, par des réflexes conditionnés fixés, mais qui sont, si nécessaire, imposés par les contraintes de l’usage, du droit, etc.

Le fonctionnement le plus précis de la signalisation ne requiert nullement la connaissance plus précise de l’objet qu’elle désigne. Le signe présuppose un monde connu, sinon il ne pourrait pas devenir le fil conducteur de l’action.

  1. 54.     La conscience et le langage. Dans le processus de travail et dans l’utilisation des produits du travail, on découvre et on crée des nouveautés et, du coup, apparaissent dans la conscience des contenus nouveaux qui requièrent absolument une communication. Le langage est un vecteur de la connaissance, transformant l‘inconnu en familier, transposant dans la conscience les moments de la reproduction, les fixant ou les préservant en acquis, en conquêtes, mais aussi en base de réponses aux questions nouvelles, car, au-delà de cette préservation, cette transposition a une fonction de prolongement, si bien que la conscience ne se modèle pas complètement sur l‘état actuel de la société, elle est à la fois dépendante et indépendante. Les alternatives concrètes se cristallisent immédiatement dans la conscience en décisions manifestant soit un retard de la conscience sur les nécessités sociales du moment, freinant le mouvement, soit une avance de cette conscience sur l’état de la société, revendiquant de manière révolutionnaire. Le langage est un organe au sens subjectif, un médiateur ou un complexe au sens objectif, grâce auquel la reproduction sociale peut à chaque fois se produire dans les conditions objectives et subjectives toujours modifiées par le travail. Indépendamment de la nature des états de conscience qui l’accompagnent, le travail est objectivement un dépassement de la simple particularité de l’individu immédiat, exprimant une dimension générique, cette tendance au dépassement de la particularité de l’individu immédiat étant accentuée dans le langage où, même si l’intérêt direct de la conscience est déterminé par des objets singuliers, orienté sur eux, se manifeste une intention objective vers l’objectivité de l’objet et vers les lois générales, chaque mot exprimant non la singularité de l’objet mais toujours sa généralité, l’espèce, le type, jamais l’exemplaire individuel (la singularité étant désignée par un geste ou par une syntaxe développée). Apparaissent donc, de manière inconsciente, dans la pratique humaine et dans le langage, des catégories, comme celle d’universalité ou celle de singularité, qui sont des reflets des réalités, mais des reflets toujours imparfaits. En effet, de même que toute pratique et toute théorie qui lui est liée ont la volonté d’appréhender la totalité de la réalité tout en ayant conscience de l’impossibilité de le réaliser, de même toute expression verbale s’efforce, consciemment ou non, de résoudre ce dilemme, la visée de la totalité avec la conscience de l’utopie de cette visée.

Ce qui est familier n’est pas pour autant connu.

Toute pratique de l’homme issue du travail et le prolongeant est une incursion dans l’inconnu en vue de le connaître, l’inconnu une fois connu devenant un élément familier de la vie quotidienne. Chaque découverte amène ainsi un élargissement extensif et intensif de la connaissance, le langage étant un organe important de cette pratique et de toutes les connaissances qui en résultent.

La vie de l’animal reste dans le cadre du familier. Des éléments essentiels de sa vie sont devenus familiers dans son adaptation à l’environnement. L’inconnu, présent objectivement, n’est pas perçu comme inconnu.

Pour l’être social, comme le travail créé du nouveau, subjectivement comme objectivement, les conditions de reproduction sont à chaque fois totalement nouvelles, totalement modifiées, si bien que le langage apparaît comme un organe, au sens subjectif, un médium ou un complexe au sens objectif, grâce auquel une reproduction peut s’accomplir dans des circonstances aussi radicalement modifiées, une préservation de la continuité de l’espèce au sein d’une transformation ininterrompue de tous les moments subjectifs aussi bien qu’objectifs de la reproduction, une transposition dans la conscience de ces transformations étant indispensable comme préservation tendant à la fixation définitive des acquis et comme un prolongement faisant des conquêtes précédentes la base de développements ultérieurs, la base d’une réponse aux questions nouvelles posées par la société.

Cette double fonction de la transposition n’est pas en générale consciente, l’évolution objective de la société plaçant ses membres devant de nouvelles décisions alternatives ou bornant leur horizon au stade déjà atteint.

La conscience, sans pour autant se modeler sur l’état actuel de la société, rend possible l’accomplissement de ces deux tâches de préservation ou de prolongement.

Les alternatives se cristallisent immédiatement en décisions dans la conscience, et quels que soient les motifs, selon les circonstances, ou bien la conscience se montre conservatrice, retardant sur les nécessités sociales actuelles, entravant la progression, ou bien elle revendique, dans un sens révolutionnaire, de nouvelles avancées, pour la réalisation matérielle desquelles la société n’est pas encore suffisamment évoluée, ce qui manifeste la coexistence de la dépendance de la conscience et son indépendance relative, mais souvent considérable, à l’égard du cours objectif de l’évolution socio-économique.

Le langage présuppose un environnement jamais intégralement connu, où il n’y a pas que la dimension du familier comme médium de la reproduction générique, comme chez les animaux, où les rapports entre les individus se déroulent sans recours à des communications, sauf les cas limites où apparaissent les signaux.

Dans le processus de travail, dans l’utilisation des produits du travail, on découvre des choses qui étaient jusqu’alors inconnues, des nouveautés, on crée des choses qui étaient jusqu’alors inconnues, des nouveautés et du coup, apparaissent dans la conscience des contenus nouveaux qui requièrent absolument une communication.

La conscience est, dans son être en soi immédiat, strictement liée à l’individu dans le cerveau duquel elle naît.

Chez les animaux, cette liaison des productions du cerveau à l’individu s’intègre sans difficulté au processus biologique de reproduction, exception faite des situations exceptionnelles.

Chez l’homme, du fait de la nouveauté qu’il produit, du fait des nouveaux procédés qu’il produit, du fait de la coopération dans ces activités qui produisent de la nouveauté, l’homme fait apparaître le langage, nouveau médium de relations entre les hommes, à la hauteur du genre humain, cette nouvelle généricité.

Indépendamment de la nature des états de conscience qui l’accompagnent, le travail est objectivement un dépassement de la simple particularité de l’individu immédiat, exprimant une dimension générique, cette tendance au dépassement de la particularité de l’individu immédiat étant accentuée dans le langage où, même si l’intérêt direct de la conscience est déterminé par des objets singuliers, orienté sur eux, se manifeste une intention objective vers l’objectivité de l’objet que le sujet désigne, une intention objective vers les lois générales.

Chaque mot, même le plus simple, le plus quotidien, exprime non la singularité de l’objet mais toujours la généralité de l’objet, l’espèce, le type, jamais l’exemplaire individuel.

La singularité est désignée par une indication, un geste à l’égard de l’objet présent ou par une reproduction verbale, une syntaxe développée de l’indication sensible de l’objet présent.

Sinon le langage formule au mieux la particularité comme approximation de la singularité, une description aussi concrète que possible du type, etc. auquel appartient l’objet considéré au sein de son espèce.

Ces catégories de singularité, particularité et universalité, formes et modes de l’existence, surgissent dans la pratique humaine avant d’être identifiées en tant que telles, une pratique qui affirme et applique des éléments théoriques sans en avoir conscience.

Cette spécificité du rapport de la pratique à la théorie chez l’homme exprime deux choses.

Premièrement, ces catégories sont des reflets des réalités objectives du monde réel objectif, selon une conception du caractère mimétique de la connaissance, selon une conception du monde existant en soi, d’une objectivité des objets indissociables de leur existence matérielle, contre les conceptions qui, même si elles confèrent à l’être en soi de la réalité objective un contenu matériel, conçoivent les formes de cet être en soi comme des produits exclusifs de l’esprit.

Deuxièmement, l’objectivité de tous les objets et relations existant en soi comporte une infinité intensive et extensive de déterminations.

À partir de là, on constate que, dans la pratique, ce sont des objets réels qu’on appréhende, cette appréhension pratique étant précédée d’un reflet, d’une reproduction intellectuelle, mais que toute pratique ne peut avoir pour base de connaissance la totalité des déterminations, si bien que toute pratique et toute théorie qui lui est liée font face au dilemme suivant : sinon appréhender la totalité de la réalité, du moins viser l’appréhension de la totalité des déterminations et dans le même temps renoncer délibérément à remplir cette exigence dans sa totalité.

Du point de vue d’une critique gnoséologique de la théorie liée à la pratique, pour connaître un objet, il faut étudier tous ses aspects, mais si nous savons que nous n’y arriverons pas, cette visée nous garde des erreurs et de l’engourdissement.

La reproduction et la création ininterrompues du langage et sa conservation, en tant que pratique humaine, sont soumis à ce dilemme, toute expression verbale s’efforçant, consciemment ou non, de le résoudre.

  1. 55.     Le langage et ses tendances. Dans le travail de transformation directe de la nature, c’est l’agir générique, c’est-à-dire l’aspect générique du travail, qui est prépondérant, ce sont les traits généraux et récurrents de l’objet qui sont au centre, ce sont les méthodes les meilleures, c’est-à-dire les méthodes génériques, et non les méthodes particulières, individuelles qui sont mis en avant et même si toute réalisation est individuelle, comme solution optimale elle a un contenu susceptible d’une généralisation. Le langage, comme vecteur du travail de conviction à l’égard d’autres hommes pour qu’ils transforment directement la nature, contribue à susciter la généralité, à dépasser la particularité, à entraîner l’agir générique, par le caractère général des mots. Un acte de langage personnel et principalement affectif comme l’apostrophe individualisée d’un collègue de travail ou d’un voisin sous forme de blâme, d’éloge, de reproche, d’insulte, acte de langage plus ou moins nuancé, plus ou moins raffiné et individualisé, évolue dans la sphère de la généralité dans la mesure où ce collègue ou ce voisin est intégré comme héros ou comme canaille à un groupe typique, dans la mesure où les actions de ce collègue ou de ce voisin sont assimilés à des types de comportement, tandis que ce collègue ou ce voisin accorde beaucoup d’importance au statut ou à la valeur de comportement qu’on lui attribue. Il y a donc une tendance a l’individualisation et à la nuance, à l’écoute des autres, à la connaissance adéquate du partenaire, à l’expression du singulier, une tendance qui se renforce, profitant des ambivalences nécessaires dans des significations qui désignent des objets intrinsèquement infinis, utilisant les moyens d’expressions non verbaux comme les intonations, les mimiques ou les gestes, introduisant de nouveaux mots ou des nuances sémantiques aux mots déjà employés, mais cette tendance à l’individualisation est dans le cadre d’une tendance à la généralisation, dans la mesure où, par exemple, les mots et expressions de la vie quotidienne, exprimant des faits de la vie quotidienne, continuent d’avoir une signification extrêmement générale, universelle. La tendance à la généralisation est dominante, car toute généralisation est, de manière immanente, dépassement des acquis précédents, le langage étant un instrument essentiel, puisqu’il permet la conservation et l’accumulation des acquis, par exemple sous forme de tradition orale ou écrite, puisqu’il aide à fixer dans la conscience les activités acquises et à donner ainsi aux projets et réalisations de la souplesse, de la stabilité, des nuances, puisqu‘il permet à tout un chacun de reproduire dans sa conscience le chemin parcouru jusqu‘alors par le genre humain et prendre une position critique sur chaque étape de ce chemin comme sur le présent. Il y a aussi cette tendance à définir de manière toujours plus précise les mots et les formulations, à fixer de manière univoque leurs significations, considérant que la polysémie des mots est une insuffisance du langage, cette tendance se manifestant dans la science qui se développe à partir du travail de transformation de la nature ou dans le droit dans son effort pour réglementer les relations sociales, mais cette tentative d’éliminer la polysémie du langage aboutit, à la limite, à renoncer à la communication verbale et même à réduire la dimension langagière à des signes (la réalité est considérée comme un pur objet de manipulation, le langage est considéré comme inadéquat à la pensée pure). Le langage est la synthèse d’innombrables actes de langage plus ou moins créateurs, et en tant que synthèse son évolution est spontanée, avec des lois propres qui cependant évoluent, ayant un caractère socio-historique. Comme organe de la conscience, le langage a un contenu variable fonction de la société du moment, un contenu qui accueille l’ensemble des manifestations vitales des hommes, leur donne une forme communicable, constituant un complexe intégral, englobant cette totalité qu’il doit refléter et rendre communicable. Certaines expressions sont ainsi acceptées ou refusées, les créateurs ou les fossoyeurs étant en général anonymes : la division du travail n’isole pas un groupe d’hommes dont l’existence sociale repose sur le fonctionnement et la reproduction du langage, c’est la société tout entière qui contribue au destin de la langue. Comme complexe social, on peut parler du langage comme ayant une vie, mais on ne peut pas parler de mort du langage, mort au sens de mort de l’organisme biologique, puisque, par exemple, les éléments des langues en disparition contribuent à la construction d’une nouvelle langue. On ne parlera donc pas de la durée de vie du langage et on parlera facilement des changements du langage, beaucoup plus fréquents que les changements d‘un organisme biologique. Le langage se caractérise aussi par son absence de limites, par son ubiquité, son universalité, aucun complexe ne pouvant se passer de sa médiation, par la prédominance de son aspect fonctionnel.

Pour le travail en soi, en tant que médiation de l’échange matériel des hommes avec la nature, la prépondérance de la généricité met au centre de l’objet du travail les traits généraux et récurrents de l’objet, la prise en compte des éléments singuliers se réduisant à neutraliser les sources d’erreur. Cette prépondérance de la généricité tend sur le plan subjectif à assurer dans l’exécution la prédominance de la méthode objectivement la meilleure, qui est la méthode générique, en opposition aux méthodes particulières, individuelles. Cette solution optimale, si elle naît en règle générale d’une réalisation individuelle, a un contenu essentiellement générique, susceptible d’une généralisation.

Pour le langage, en tant qu’instrument des relations mutuelles des hommes, à l’origine instrument permettant de réaliser les positions qui visent à amener d’autres hommes à des positions déterminées, l’agir générique dans le travail, avec toutes ses déterminations objectives, reste le but final, mais le chemin vers cet objectif passe par la conscience d’autres hommes, chez lesquels cette généricité, ce dépassement de la particularité sont suscités de manière diverse, par des moyens divers, en particulier par le caractère général des mots.

L’appel personnel aux hommes, qui apparaît déjà dans le travail, peut être adressé immédiatement à un seul homme, mais, même dans ce cas, il évolue au plan du langage dans la sphère de la généralité, de la généricité. Ainsi, un reproche, un éloge, une insulte et un blâme, actes de langage purement personnels ou principalement affectifs, ne peuvent être communiqués à l’autre, désigné comme héros ou comme canaille, qu’au travers l’intégration de cet autre dans le groupe auquel s’associe son comportement, l’intégration de l’action particulière de cet autre et de cet autre lui-même comme auteur de l’action dans une classe déterminée de type de conduite, et, pour cet autre, il est vital de savoir comment on évalue son activité, son comportement, quel statut dans la société on lui reconnaît.

L’éthique concrète accorde un grand rôle à ces actes de langage et aux réactions qu’ils suscitent.

Les mots utilisés peuvent être plus ou moins nuancés et raffinés de manière à permettre une meilleure approximation du cas individuel, « espèce de crapule » pouvant être remplacé par « tu as encore fait du beau travail » dans l’expression du blâme, c’est-à-dire que le processus peut devenir plus complexe, plus raffiné, plus individualisé, cela ne change rien à la structure fondamentale de langage ici esquissée.

Plus l’incitation à l’autre de prendre une position se médiatise, que la collectivité d’individus simplement particuliers devient une collectivité de personnalités, d‘individualités, plus la formulation verbale, le registre de la connaissance des hommes, le registre de la connaissance adéquate du partenaire individuel, la parole, l’écoute tendent à l’individualisation et à la nuance, avec en particulier l’importance des moyens d’expressions non verbaux au sens strict comme les intonations, les gestes qui accompagnent le discours, les mimiques. Toute cette évolution manifeste dans le langage lui-même une lutte contre ses tendances à l’universalité, à la généricité, pour se rapprocher de l’expression du singulier, de l’individuel, une lutte qui est permise par le fait que, dans la langue comme tentative de refléter et de fixer dans une forme stable des objets intrinsèquement infinis, apparaissent des ambivalences dans les significations, ouvrant un espace aux tendances individualisantes.

Dans l’évolution du langage se déroule une autre lutte dans une direction entièrement opposée, considérant que la fixation des définitions générales doit être une des fonctions sociales les plus importantes du langage, répondant à un besoin important des relations sociales, considérant donc que la pluralité des significations des mots est une insuffisance du langage qu’il faut pallier par des définitions, comme déterminations univoques du sens des formulations. Ce besoin de maîtriser, de brider la polysémie des mots, des expressions, etc. se développe avec le développement de la science à partir du travail comme facteur de la vie sociale, avec le développement de la réglementation juridique des rapports sociaux. Cependant, l’univocité (relative) de l’acception scientifique d’un mot est essentielle à la pérennité et à l’efficacité des sciences, tandis que la tentative d’éliminer totalement la polysémie du langage aboutit à renoncer à toute communication verbale et même à l’existence du langage, pour réduire la dimension langagière à des signes, faisant de la réalité un pur objet de manipulation, avec une « langue » juridique coupée du réel, avec même un scepticisme critique à l’égard d’un langage inadéquat à la pensée pure.

Le langage comble de la manière la plus appropriée possible mais jamais parfaite un besoin social qui surgit de la relation des hommes à la nature et entre eux, et qui doit et peut se réaliser pratiquement dans ces deux exigences opposées qui ont leur racine dans l’être social de l’homme et constituent la base de la spécificité et de la fécondité du langage, d’une part, un déplacement vers une généralisation plus grande, les mots et expressions de la vie quotidienne exprimant des faits de la vie quotidienne acquérant une signification extrêmement générale, universelle, d’autre part, un déplacement vers des définitions individualisantes, avec de nouveaux mots ou l’ajout de nuances sémantiques aux mots déjà employés.

La généralité, qui résulte de l’autoréalisation de l’homme en tant qu’être générique dans sa pratique sociale, est le facteur dominant, dans la mesure où tous les éléments de la pratique qui contribuent au progrès et au renforcement objectif de la généricité, sont aussi conservés subjectivement dans la conscience des hommes, dans la mesure où, aussi et surtout, ces éléments qui contribuent au progrès de la généricité ne sont pas seulement présents en soi mais se dirigent, dans leur être en soi conservé dans la conscience, vers l’être pour soi de la généricité, ce processus permettant d’imposer une continuité de l’être social qui n’est pas seulement préservation des conquêtes précédentes mais aussi leur dépassement.

Le langage est un médium sans lequel cette continuité ne pourrait se réaliser, mais pour remplir sa fonction, le langage doit être relativement autonome, non seulement parce qu’il doit transformer la conscience de l’ensemble du processus de reproduction en vecteur de la relation entre les hommes, mais aussi parce qu’il accueille l’ensemble des manifestations vitales des hommes, leur donne une forme communicable, constituant un complexe intégral, englobant la totalité qu’il doit refléter et rendre communicable.

La conscience, cessant d’être un épiphénomène de l’être biologique, prend part activement à l’élaboration de la nature particulière de l’être social, grâce au langage qui aide à fixer dans la conscience les nouvelles formes d’activités acquises dans l’échange matériel de la société avec la nature, leur donnant plus de souplesse, de stabilité, plus de nuance dans les projets et réalisations que ne l’aurait fait une croissance sans langage.

Le langage assure la continuité sous la forme de la tradition orale, il prolonge cette fixation des acquis précédents par sa fixation dans l’écriture, les progrès techniques et la diffusion de l’écrit renforçant cette tendance, à un point tel que, en principe, chaque homme peut reproduire dans sa conscience le chemin parcouru jusqu’alors par le genre humain et prendre une position critique, positivement ou négativement, à l’égard de ces étapes, de leurs relations avec son propre présent, ses conquêtes et ses problèmes.

Considérée dans sa totalité, cette tendance présente un caractère essentiellement spontané, comme synthèse de positions individuelles, de décisions alternatives individuelles, ce qui ne signifie donc pas la négation du rôle des créateurs individuels du langage, du caractère volontaire, plus ou moins conscient, des positions individuelles.

Dans l’évolution de la langue, l’importance du rôle des positions est très inégale. Certains actes individuels, qu’ils soient créateurs ou réceptifs, qu’ils ratifient ou rejettent, jouent un rôle important, mais l’évolution de la langue est en dernier ressort déterminée par l’évolution sociale dont le langage est le reflet, la fixation dans la conscience, les innovations linguistiques individuelles ou le refus de ces innovations ne s’intégrant au complexe dynamique du langage que pour ce qui correspond au stade atteint de la généricité.

Certains mots et tournures apparaissent comme des produits anonymes, alors qu’un ou plusieurs individus simultanément en sont à l’origine, d’autres mots et tournures tombent en désuétude, parce qu’un grand nombre d’hommes, initialement à titre individuel, se refusent à les utiliser, parce qu’ils ne correspondent plus à leur sentiment de la vie.

L’unification des dialectes, la fusion des langues, la promotion d’un dialecte au rang de langue autonome, condensations d’actes individuels en processus spontanés, correspondant à la conscience générique existante, sont en particulier un reflet et un facteur actif du devenir des nations.

Comme complexe social dynamique, le langage développe selon des lois propres, mais des lois pourvues d’un caractère socio-historique. Les éléments et les lois de langue se transforment. En raison de son rôle d’organe de conscience dans la vie quotidienne, la langue est dans une relation ininterrompue et immédiate avec les changements de l’être social, mais le langage ne peut changer que selon ses lois internes. La langue vivante reflète le monde des intuitions, des sentiments, des pensées, des efforts, etc. et leur donne une expression immédiatement efficace.

Les œuvres poétiques portent la reproduction de la langue et de la littérature à un niveau supérieur

La vie d’un complexe social comme la langue est la reproduction de sa sphère propre, une perpétuation, un renouvellement au cours duquel tous les éléments empruntés à d’autres sphères de l’être ne jouent que le rôle de matériau élaboré, de force appliquée, etc.. La vie d’un complexe social est plus proche de la reproduction phylogénétique de la nature organique que de la reproduction ontogénique de cette même nature organique.

La durée de vie d’un complexe social ne connaît aucune limite naturelle comme dans la reproduction des êtres vivants individuels. Le changement qualitatif d’un complexe social est davantage possible que dans la reproduction des genres de la nature organique. La mort d’un complexe social n’est pas une interruption stricte. Par exemple, des langues en disparition constituent des éléments de construction d’autres langues.

Un complexe social comme la langue est déterminé de manière précise et univoque, mais il s’agit de déterminations principalement fonctionnelles, si bien que le langage est un complexe qui non seulement existe et se reproduit de manière indépendante, et qui possède une universalité et une ubiquité sociale, puisqu’aucun complexe social n’existe et ne se développe sans la fonction médiatrice du langage. On a donc un être déterminé, mais sans limites définies, contrairement aux organes de la vie organique.

Dans l’être social, il n’y a que la vie, il n’y a pas de mort.

Dans l’être social, il n’y a pas d’opposition entre individu et genre comme dans la nature organique et la généricité n’est pas la moyenne des particularités, la personnalité représentant une accession au niveau de la généricité, accession qui exige de sortir de la particularité initiale.

Ce ne sont pas tous les complexes qui ont un caractère universel se manifestant dans chaque autre complexe comme organe, médium de la continuité (de l’évolution), de la conservation, du dépassement.

Ce ne sont pas tous les complexes qui sont médiateurs aussi bien de l’échange matériel avec la nature que de la communication interne des relations entre hommes.

Enfin, le processus de reproduction du langage, comme spontané, s’accomplit sans que la division du travail isole un groupe d’hommes dont l’existence sociale repose sur le fonctionnement et la reproduction de son domaine, dont le statut dans la division du travail et institutionnalisé. C’est la société toute entière qui contribue au destin de la langue.

  1. Le droit. Les devoirs des coopérants doivent être réglementés avec précision pour que les bonnes positions soient prises, mais les résultats des décisions ne sont pas toujours bonnes et il faut parfois user de coercition. La complication de la réglementation juridique des activités sociales, de la résolution juridique des conflits de classe, des conflits entre créanciers et débiteurs, des guerres civiles et autres conflits, exige de plus en plus des spécialistes du droit, la morale et l’éthique se détachant peu à peu du droit, et des spécialistes de la violence, avec les institutions correspondantes (prisons, policiers, bourreaux, juges, avocats). Vis-à-vis du droit, on peut avoir plusieurs attitudes, celle de l’action simplement conforme à la légalité, c’est-à-dire que, s’il n’y a pas de témoin, si on peut sauver les apparences, s’il n’y a pas de sanction, on peut ne pas respecter la loi. On peut avoir une attitude conservatrice, critique, morale ou révolutionnaire du droit actuel, dit droit positif, à partir d’une théorie de la justice et d’une conception du droit naturel comme idéal du droit (déterminé par Dieu, par la raison, etc.) et comme devoir, comme autre système de devoirs que le système de devoirs du droit positif (le législateur fait souvent un compromis de classe, pour assurer une domination optimale, c‘est-à-dire pour limiter le nombre d‘attitudes négatives). La forme juridique étant une forme strictement générale, la totalité des cas étant classés sous quelques catégories, les correctifs ne modifiant pas cette structure, cette indifférence du droit aux motivations, aux raisons que les individus ont de se conformer à l’impératif juridique, indifférence traitée tardivement par le droit privé, entraîne des attitudes très diverses quant aux motivations de la conformation à la loi, quant aux degrés et aux causes de transgression. On a tendance à exagérer l’importance du droit, en oubliant son origine ontologique, quand, par exemple, un droit central doit s’imposer face à des droits locaux ou quand le droit devient de plus en plus abstrait pour réglementer de plus en plus d’activités, mais alors plus le droit devient un élément prosaïque de la vie quotidienne, plus il devient l’objet de manipulations, comme s’il était un objet autarcique, une pure théorie du droit incapable d‘évoluer sinon par des bricolages ou des manipulations, soit sous la forme de calculs de ce que la loi peut autoriser ou de ce qui peut résulter d’une procédure, soit sous la forme d’interventions dans la fabrication de la loi (inventer une nouvelle loi, transformer ou corriger la loi existante) de la part d’acteurs institutionnels spécialisés préoccupés de la seule utilité pratique et non de la cohérence ontologique et théorique. Comme représentation de la réalité économique, le droit est plus qu‘une contemplation, il est une reconnaissance, au sens où il ne se contente pas de contempler théoriquement les faits, les résultats des positions, il indique comment évaluer et juger ces faits et surtout il est un ensemble d’impératifs et d’interdits pour influencer les positions, en particulier les positions économiques. Et il ne faut pas oublier que c’est l’État qui détermine quels faits relèvent du droit, quels résultats des positions sont permis et comment juger les infractions, et comme l’État a une puissance ontologiquement déterminée par la structure de classe (l‘État naît avec les classes), et qu’un acteur de classe (une classe ou une coalition de classes ou de couches) l’investit, les affirmations juridiques sur les positions dépendent de cet acteur, de sa volonté de réglementer les structures économiques et sociales dans son intérêt (déterminer quand et comment un événement doit être considéré comme un fait juridique procure non la connaissance de l’en soi objectif mais la connaissance de la volonté de l’État sur ce qui doit ou non se produire; le caractère arbitraire des catégories introduites se manifeste par exemple sur le caractère arbitraire de la quantification des sanctions). Il peut y avoir une contradiction, qui peut être une contradiction de classe, entre la volonté du droit d’influencer tous les citoyens pour qu’ils acquièrent une position et la volonté du droit d’influencer les seuls juristes pour qu’ils acquièrent une autre position. Si le droit se proclame, en référence à la justice, comme un droit de l’égalité, il s’agit de l’égalité de citoyens inégaux, des citoyens plus ou moins doués physiquement et intellectuellement, c’est-à-dire de citoyens dont on ne prend qu’un aspect, la capacité offerte à tous de signer et d’appliquer un contrat de travail, un citoyen qui n‘est pas une personnalité mais un travailleur dans son sens le plus abstrait, mesuré à l’aune du temps de travail, les différences de classe n’existant pas. Les spécialistes du droit, devant la complexité du règlement des contradictions et les ingérences des pouvoirs et de l‘opinion publique, demandent une certaine autonomie sous la forme de la théorie de la séparation des pouvoirs, mais on ne doit pas isoler le droit de manière positiviste pour faire des descriptions dépourvues d’idée, en faisant attention à ne pas intégrer le droit à un système de valeurs, il faut alors délimiter le droit et la morale, de même que qu’il faut se garder de faire dépendre mécaniquement le droit du développement économique

Dès la coopération simple (la chasse), les devoirs des individus qui y participent doivent être réglementés aussi précisément que possibles (rabatteurs et chasseurs). La réglementation consiste à influencer les participants de telle sorte qu’ils accomplissent les positions qui leur ont été assignées dans le plan d’ensemble de la coopération. Comme les positions sont des décisions alternatives, elles peuvent avoir des résultats opposés ou des résultats tous bons ou des résultats tous mauvais ou pas de résultat du tout. Il peut y avoir des refus individuels contre lesquels la communauté se prémunit par une sorte de jurisprudence dont la fonction est assurée par un chef ou un ancien.

Lorsque naît l’esclavage, l’échange de marchandises, le commerce et l’usure, les conflits font l’objet d’une jurisprudence consciente, d’une réglementation, avec la création plus tardive d’une division du travail particulière dans ce but de la réglementation.

Les spécialistes du droit deviennent les vecteurs de ce complexe qui a pour fonction la réglementation juridique des activités sociales.

Simultanément à l’apparition de la sphère du droit, un groupe d’hommes est investi de la mission sociale d’imposer par la force les objectifs déterminés par ce complexe juridique, une force publique avec des prisons. Il s’agit de régler les conflits entre maîtres et esclaves, entre maîtres eux-mêmes, entre débiteurs et créanciers, entre bourgeois des villes et propriétaires fonciers.

La plupart des positions ne peuvent être extorquées, directement ou indirectement, que par la violence.

Le législateur qui met un terme à une période de guerre civile est élevé au rang de héros mythique.

Le droit est le vecteur, le centre spirituel des activités humaines en général. Les registres plus tard différenciés sous la forme de la morale et de l’éthique sont identifiés au droit.

Un peu plus tard aussi apparaît l’attitude vis-à-vis du droit consistant à n’agir que pour échapper à la sanction, c’est l’action simplement conforme à la légalité. Sans témoins, sans raisons de sauvegarder les apparences, on n’aura guère tendance à respecter la loi.

Parallèlement au droit réel existant, le droit positif, apparaît aussi un droit naturel, droit non institué, ne résultant pas d’actes sociaux, faisant figure d’idéal pour le droit positif.

Le devoir, comme référence au droit naturel, peut exercer une influence conservatrice ou révolutionnaire, ou rester à l’état de vœu pieux.

L’influence du droit sur les positions individuelles oscille en fonction des circonstances et des individus. Dans les sociétés de classe, la classe dominante, dans son activité législative, afin de s’assurer la domination optimale, doit prendre en compte, dans chaque cas, les circonstances et conclure toutes sortes de compromis, d’autant qu’au sein même de la classe dominante il n’y a pas unanimité.

Plus la vie de la société devient plus purement sociale, plus la forme juridique s’homogénéise.

Du point de vue formel, la forme juridique est une forme strictement générale, la totalité des cas pouvant être classés dans l’impératif social étant subsumés unitairement, d’un seul tenant, à la même catégorie, les correctifs différenciateurs, les subdivisions, les classifications ne modifiant pas cette structure dans la mesure où ils ont le même caractère général et subordonnant.

En même temps que cette tendance universalisante, naît une indifférence du droit aux motivations, aux raisons que les individus ont de se conformer à l’impératif juridique, le respect de la légalité pouvant ainsi s’accompagner de comportements très divers et de conflits, avec souvent beaucoup d’hypocrisie. Se posent des problèmes concernant la morale et l’éthique.

Cette indifférence n’existe que si l’interdiction formulée par le système juridique fonctionne sans anicroche dans la société ou dans les actions des individus.

Dès que l’interdiction est transgressée, les questions de degré de la transgression, de ses causes, cessent d’être considérées comme indifférentes.

Aux étapes primitives des petites communautés, les hommes se connaissent immédiatement et personnellement, les motivations de chacun sont compréhensibles par tous.

Avec les sociétés plus vastes, le droit ne peut se contenter d’interdire simplement certaines actions, il doit se préoccuper des motifs de la transgression et les inscrire dans la forme juridique, dans le droit privé.

Dans la transition du féodalisme au capitalisme, il fallait une réglementation universelle de toutes les activités et la suprématie et l’autorité de la réglementation centrale sur toutes les autres, d’où une tendance au pathos, une tendance à fétichiser le droit, à exagérer son importance, à méconnaître son essence ontologique, tendance qui se renforce quand le droit devient de plus en plus abstrait au fur et à mesure où il embrasse davantage de domaines, qu’il lutte pour la réglementation du plus grand nombre possible d’activités.

L’avènement d’un état de droit de plus en plus accompli dissipe ce fétichisme pour en faire naître un autre.

Plus le droit devient un régulateur normal et prosaïque de la vie quotidienne, plus disparaît le pathos qu’il avait acquis dans la période de sa genèse, plus les éléments manipulateurs du positivisme s’accentuent en lui, au sens où il devient une sphère de la vie sociale où les conséquences des actes, les chances de réussite, les risques de perte sont appréhendées en termes de calcul, comme dans la sphère de l’économie, avec cette différence qu’il s’agit souvent d’une annexe relativement autonome de l’activité économique, dans laquelle, dans le contexte de l’objectif économique principal, des spécialistes calculent ce que la loi autorise et, en cas de conflit, le résultat probable de la procédure.

La présence de cette manipulation du droit se manifeste aussi quand les groupes économiques puissants s’efforcent d’imposer des transformations des lois et de leurs applications juridiques, manipulation au sens où le droit positif acquiert une grande importance pratique, sa genèse sociale et les conditions sociales de son développement apparaissant indifférentes, y compris du point de vue théorique, par rapport à son utilité purement pratique.

La fétichisation consiste à traiter le droit, dans un contexte stable, comme un domaine stable, cohérent, défini de manière univoque du point de vue « logique », c’est-à-dire du point de vue de la logique juridique, objet de pure manipulation non seulement dans la pratique mais aussi dans la théorie, comme s’il était un complexe autarcique, fermé sur lui-même, clos sur sa propre immanence, une pure théorie du droit, d’où, à part les possibilités de manipulation pratique, une absence de progression de la théorie.

Quand il s’agit de représenter les intérêts, on sait cependant comment manipuler la naissance pratique d’une nouvelle loi ou les compléments ou transformations à apporter à une loi ancienne, la totalité de la pratique sociale ayant ainsi une influence constante sur les déterminations juridiques, ce qu’on appelle la puissance normative du factuel.

Le système du droit positif en vigueur est juxtaposé et enchevêtré avec les résultats socio-économiques.

Le droit est une forme spécifique de reflet, la reproduction dans la conscience de ce qui se produit de fait dans la vie économique, l’économie ayant une priorité ontologique.

Cette reproduction est une reconnaissance, au sens qu’elle n’est pas seulement théorique, à caractère contemplatif, mais aussi pratique, autrement dit elle comporte l’expression de la manière dont on doit réagir à des faits reconnus, une indication sur ce qui en découle pour les positions, une indication sur la manière d’évaluer les faits en tant que résultats de positions antérieures.

De plus, c’est l’État, dont la puissance est déterminée intrinsèquement par la structure de classe, qui juge les résultats de la pratique humaine, détermine les résultats permis, les résultats interdits, les résultats qui méritent d’être sanctionnés, qui détermine quels faits relèvent du droit et de quelle manière.

On a donc un système tendanciellement cohérent d’énoncés, de définitions de faits dont la fonction est de soumettre, selon le sens de l’État monopoliste de la violence légitime, les rapports sociaux à des règles.

Ce système, unité d’une cohérence interne et d’un ensemble d’impératifs et d’interdits pour influencer sur les positions, ne peut refléter le contexte économique réel.

Déterminer quand et comment un événement doit être considéré comme un fait procure non la connaissance de l’en soi objectif mais la connaissance de la volonté de l’État sur ce qui doit ou non se produire, et de quelle manière, dans un cas donné, puisque c’est l’État qui détermine le fait.

De plus, ce pouvoir de détermination est accaparé par l’intermédiaire de l’État par un participant intéressé, une classe ou plusieurs classes dominantes, dont la volonté est d’organiser la pratique sociale en accord avec ses intérêts.

On a donc une reproduction inadéquate du processus social.

Mais toutes les affirmations juridiques des faits, fixations les plus valides, les plus exactes, les mieux définies dans la pensée des états de fait, doivent constituer un système cohérent, sans contradiction.

Une représentation qui pourrait ne constituer qu’un écart relativement faible par rapport à un fait isolé doit, comme partie d’un système, être interprétée dans l’esprit de ce système, s’éloigner encore davantage du terrain de la réalité, car le système ne croît pas à partir du reflet de la réalité, il n’en est que sa manipulation, son homogénéisation dans la pensée abstraite.

Cette autarcique théorique du système de droit positif, la cohérence systématique, la déduction logique, le fondement et ses applications, ne sont que des apparences. Ce sont des formes sociales, des réglementations, des systèmes ancrés non dans la réalité sociale mais dans la volonté de la classe dominante d’organiser la pratique sociale en accord avec ses intérêts, si bien que l’introduction des catégories dans les définitions juridiques est arbitraires (mais nécessaire socialement), ainsi la quantification d’une sanction n’est adéquate à aucune détermination conceptuelle.

Ainsi, quant à l’illusion que la norme individuelle est la conséquence logique de la norme générale, on remarque que toute affirmation juridique est animée d’une intention double, d’une part l’intention d’influencer dans une direction définie les positions de tous les membres de la société, d’autre part l’intention d’inciter les groupes d’hommes, dont la fonction est de transposer les déterminations légales en pratique juridique, à accomplir à leur tour des positions en un sens défini. Si cette dernière condition n’est pas remplie, on a une contradiction sociale, souvent une contradiction de classe, et non une faute de déduction logique.

Le fait et sa reconnaissance juridique officielle sont le résultat de la lutte de classe, ils sont en perpétuelle réélaboration.

La subsomption des cas individuels sous la loi générale ne posait pas de problème quand on pouvait assurer la réglementation en partant des cas individuels, en procédant par inférence analogique à partir de jugements précédents.

Mais actuellement le problème prend la forme d’une position, la loi, qui doit susciter une autre position, l’application, d’où le conflit des intérêts de classe ci-dessus.

Alors que, dans l’économie, le temps de travail socialement nécessaire comme principe de régulation naît indépendamment des représentations et de la volonté des hommes, comme produit spontané de la synthèse des positions dans le travail, dans le système juridique, les principes de régulation sont le résultat d’une initiative consciente déterminant les faits.

La critique de l’injustice du droit et la morale s’élèvent contre l’application formelle stricte de la loi.

Si aucun droit n’existe sans la possibilité de l’appliquer par la contrainte, son fonctionnement satisfaisant exige un certain consensus de l’opinion publique sur ses verdicts.

Le droit naturel, système de devoir social comme le droit, déterminé par Dieu, par la nature, par la raison, etc., est une médiation entre le droit et le besoin de justice.

La critique morale de l’injustice du droit et les initiatives de réforme dans le droit naturel et à partir de lui cherchent à élever l’homme au-dessus du droit existant, cherchent à atteindre un degré de généricité supérieur à celui qui est réalisable dans le droit positif.

Le rêve de justice, tant qu’il est conçu juridiquement, ne va pas au-delà d’une conception de l’égalité (en dernière instance économique) qui est socialement déterminée à partir du temps de travail socialement nécessaire, une conception de l’égalité qui se concrétise dans le commerce des marchandises. Ce temps de travail est la base réelle et donc indépassable de toute conception juridique de l’égalité et de la justice, une justice qui se fixe la tâche impossible de mettre intellectuellement ou même institutionnellement d’accord la diversité individuelle et la spécificité des hommes avec le jugement de leurs actes sur la base de l’égalité amenée par le processus de la vie sociale. Mais le droit ne reconnaît aucune différence de classe, tout homme n’étant qu’un travailleur comme un autre, mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels, l’inégalité de la productivité du travailleur comme privilège naturel, c’est donc, dans son contenu, un droit de l’inégalité.

Comme le droit, par sa nature, ne peut consister qu’en l’application d’une même unité de mesure, les individus inégaux ne sont mesurables d’après un étalon commun que si on les considère que sous un aspect déterminé, que si on ne les considère que comme travailleurs, en faisant abstraction de tout le reste.

Même sous le socialisme, le droit, dans son essence droit bourgeois, a un concept d’égalité dont la divergence avec l’inégalité de l’individualité humaine est indépassable.

Quand disparaît la subordination de la division du travail (en particulier quand disparaît l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel), quand le travail n’est plus seulement moyen de vie mais besoin vital, quand les individus et les forces productives se sont développées suffisamment, la divergence entre l’égalité du droit et les inégalités des individus cesse en même temps que la sphère du droit devient superflue.

Notons que la naissance et la «mort» de l’ordre juridique correspondent à des changements des besoins sociaux et des positions qui en découlent.

Dès la société pré-juridique apparaissent les besoins d’une réglementation. L’ordre juridique au sens propre apparaît quand les intérêts divergents ne sont pas réglés par la violence mais ramenés à un dénominateur commun et homogénéisés en termes juridiques.

Le principe fondamental du droit comporte la synthèse aspirations hétérogènes.

Dans la mesure où la domination de classe paraît aller de soi, chaque membre de la société se soumettant « volontairement », la critique théorique n’étant autorisée qu’à l’intérieur de certaines limites, cette domination se manifeste sous la forme d’un devoir unitaire.

Mais il y a de nombreuses contradictions. La contradiction de la violence, garantie d’existence du droit, et de l’impossibilité de fonder sur la seule violence l’unité de la pratique sociale telle que le droit la garantit et la contrôle. La contradiction entre généralité et singularité, celle entre égalité et inégalité, celle entre l’immanence, l’autarcie du système juridique et sa correction incessante par les faits de la vie sociale, celle entre l’ordre rationnel de la société et l’inadéquation des catégories juridiques, ces formes d’expression de la réalité économique, celle du caractère rationnel unitaire sans contradiction du système juridique et l’hétérogénéité des contenus, relations, formes, principes individuels de formation.

En fait, le système juridique n’est pas l’unité de principes théoriques, mais l’unité de prescriptions positives ou négatives pour les actions pratiques, et dans ce but, ce système doit exclure toute contradiction pratique.

Les considérations théoriques ne démontrent pas l’absence de contradiction du droit mais visent à éliminer les contradictions pratiques susceptibles d’apparaître, sous la forme d’interprétations du droit positif ou de transformations ou de réinterprétations de dispositions particulières.

Le fonctionnement du droit repose sur une méthode consistant à manipuler un vortex de contradictions de telle manière qu’il en sorte un système unitaire, mais aussi que ce système régule pratiquement de manière optimale les événements contradictoires, qu’il évolue avec souplesse entre les pôles des contradictions, afin de provoquer, par des déplacements d’équilibre au sein d’une domination de classe en évolution, les décisions et les incitations de la pratique sociale les plus favorables pour la société.

Le complexe du droit suppose la maîtrise de techniques de manipulation par des spécialistes, juges, avocats, policiers, bourreaux, etc.

L’exigence du droit, avec le développement de la société, est son autonomie, selon la théorie de la séparation des pouvoirs.

La sphère juridique, épiphénomène du développement économique, de la stratification en classe, de la lutte des classes, peut acquérir des marges de manœuvre reposant sur des rapports de force entre classes, le droit devenant une sorte d’État dans l’État, avec une autonomie relative de la juridiction vis-à-vis de la ligne politique dominante, mais aussi vis-à-vis d’une certaine sensibilité de l’opinion publique, quand celle-ci s’exprime de manière explosive à l’égard de phénomènes juridiques particuliers.

On ne peut intégrer le droit à un système de valeurs sans se perdre dans des problèmes de délimitation entre droit et morale. On ne peut isoler sa particularité de manière positiviste sans se perdre dans une description dépourvue d’idée. On ne peut faire dépendre le droit mécaniquement du développement économique et transposer de force cette conception dans la pratique sociale.

  1. 57.     Les complexes (les formes de généricité, la seconde nature). L’interaction entre les complexes est médiatisée par la conscience juste ou fausse des individus. Les individus entrent en contact avec plusieurs complexes, et donc les complexes agissent sur les individus en les enrichissant intérieurement, en déformant leur conscience, avec des possibilités de fragmentation de la personnalité, de dislocation de son unité. Le fondement ontologique de tout être social est une reproduction physique de l’individu, mais qui n’existe que dans sa transformation socialisante, par la création de complexes, c’est-à-dire de systèmes médiateurs permettant de transformer l’environnement, en particulier les complexes, et de transformer l’homme lui-même par l’intermédiaire de cette transformation de l’environnement, essentiellement par l‘intermédiaire des complexes. La reproduction de l’espèce humaine, portée par cet environnement de complexe de complexes, est inconcevable sans la reproduction des individus, qui incarnent l’étant au sens immédiat et dont les conditions d’existence sont une priorité ontologique. Les positions essentielles à la reproduction de l’homme et du genre humain élaborent et favorisent, au début spontanément, puis de manière consciente, la création de complexes par la médiation desquels ces positions gagnent en efficacité. La généralisation, liée à la création d’une innovation radicale dans la nature, transforme le travail en acte générique, même s’il est initialement un acte individuel. Cette dimension générique du travail oriente vers la création des complexes (en particulier vers la division du travail et la coopération), formes actives de généricité qui rejaillissent sur le travail et sur les travailleurs qui perçoivent ces complexes, ces formes de généricité étant comme une seconde nature, une réalité d’objets, de relations, de mouvements indépendante de leur conscience, alors que ce sont ces mêmes travailleurs qui ont créé cette seconde nature à partir de la première nature et qui vivent en elle, alors que cette seconde nature est la propre réalisation de ces travailleurs, le produit de leur généricité. Cette apparence de la seconde nature domine dans la pratique quotidienne et dans la théorie de la connaissance qui la généralise, dans les études de détail, mais ne tient plus quand on met l’objet en relation avec la totalité ou quand on le généralise philosophiquement. Si chaque complexe partiel ou médiateur peut être défini précisément dans sa genèse, dans sa fonction, dans son essence, dans son efficacité, si chaque complexe se délimite rigoureusement des autres complexes, aucun complexe n’a de frontière précisément définissable et il y a plusieurs types de complexes, des complexes nés spontanément, dont tous les hommes assurent la reproduction dans leur pratique quotidienne, en général inconsciemment, des complexes qui sont présents comme médiateurs dans de nombreuses activités des hommes sinon dans toutes, des complexes qui concernent seulement certaines activités humaines, c’est-à-dire qui ne peuvent fonctionner que dans le cadre de la division du travail avec une corporation de spécialistes, des complexes limités par d’autres complexes et par la totalité par laquelle ils acquièrent leur dimension universelle. Cependant, pour comprendre le fonctionnement et la dynamique de reproduction, il ne suffit pas d’analyser les interactions entre complexes, aux ramifications et aux médiations lointaines, la simple action réciproque conduisant à l’état stationnaire ou à la mobilité partielle, il faut montrer le moment dominant de chaque interaction, le facteur déterminant, car ce moment dominant, par ses effets et par les résistances auxquelles il se heurte, par les résistances qu’il suscite, confère à l’interaction son orientation, le sens de son évolution. Ainsi, dans l’apparition d’une fonction nouvelle attribuée à une ancienne forme ou dans l’apparition d’une forme nouvelle, la fonction nouvelle ou les forces de la nouvelle forme doivent jouer le rôle de moment dominant dans l’interaction avec les forces de l’ancienne forme ou avec les anciennes fonctions.

La division du travail crée des tâches particulières, des formes particulières de médiation entre les complexes sociaux individuels qui acquièrent une structure interne particulière en raison de leurs fonctions particulières dans le processus de reproduction du complexe général.

Les nécessités internes du complexe général conservent leur priorité ontologique et déterminent donc la nature, l’essence, l’orientation, la qualité, etc. des fonctions des complexes médiateurs.

Dans ces complexes médiateurs engendrés par la nécessité objective, à travers les fonctions partielles assignées par le complexe général pour son bon fonctionnement, naissent une certaine autonomie, des formes particulières d’actions et de réactions indispensables à la reproduction de la totalité.

Jetons un regard typologique général sur les complexes partiels.

Le langage et le droit sont deux extrêmes, d’un côté une formation dynamique née spontanément, dont tous les hommes assurent la reproduction dans leur pratique quotidienne, pour la plus grande part involontairement et inconsciemment, une formation présente comme médium de communication indispensable dans l’ensemble des activités internes comme externes des hommes, de l’autre côté, un domaine spécialisé des activités humaines qui ne peut exister, fonctionner, se reproduire que si la division du travail lui attribue un groupe de spécialistes plus ou moins conscients, cette spécialisation rigoureuse, cette limitation du droit par d’autres complexes ou par la totalité intégrant une universalité sociale.

On a donc des interactions entre la spontanéité et la participation délibérée, entre l’universalité et les limitations par d’autres complexes ou directement par la totalité.

Si chaque complexe peut être défini précisément dans sa genèse, dans sa fonction, dans son essence, dans son efficacité, si chaque complexe se délimite rigoureusement des autres complexes, aucun complexe n’a de frontière précisément définissable (le langage est présent comme médium et porteur de médiation dans la totalité des complexes de l’être social sans perdre pour autant son indépendance et son autonomie relatives).

L’interaction entre les complexes est médiatisée par la conscience d’individus agissant dans la société, une conscience qui peut être, selon le cas, juste ou fausse.

Toute médiation réelle comporte la conscience des individus comme médium immédiat indispensable.

Chaque homme entre en contact avec plusieurs complexes, ce qui entraîne des transformations, des déformations de sa conscience, avec la possibilité d’une fragmentation de la personnalité (employé soumis qui est aussi un chef de famille despotique).

Les interactions de l’homme avec l’environnement social ou bien complètent et consolident sa personnalité, ses décisions alternatives dans le sens d’une richesse intérieure, ou bien disloquent l’unité de la personnalité, la réduisant en fragments.

Il ne suffit pas de procéder à une analyse de tous les complexes dont l’ensemble constitue la société en tant que complexe et à une analyse de leurs interactions aux ramifications et aux médiations lointaines, car l’étude des interactions ne suffit pas à comprendre le facteur déterminant du fonctionnement de ces complexes, à comprendre la dynamique de leur reproduction. La simple action réciproque conduit à l’état stationnaire, statique, ou à une mobilité partielle.

Pour exprimer la dynamique vivante de l’ être, il faut montrer le moment dominant de l’interaction.

Ce moment dominant, par ses effets, par les résistances auxquelles il se heurte, par les résistances qu’il suscite, confère à l’interaction son orientation, le sens de son évolution.

Dans la genèse d’une forme nouvelle, les forces de la nouvelle forme doivent jouer le rôle de moment dominant dans l’interaction avec les forces de l’ancienne forme.

Le développement et la domination croissante de l’ être organique sur l’être inorganique s’expriment par des changements de forme, des nouveaux genres, de nouvelles espèces, l’apparition de complexes extrêmement compliqués.

Le développement et la domination croissante de l’être social sur sa base biologique (et par cet intermédiaire sur sa base physico-chimique) ne s’expriment pas par des changements de forme mais par un changement de fonction au sein de la même forme.

La reproduction physique de l’homme comme être vivant biologique reste le fondement ontologique de tout être social, fondement qui n’existe que comme transformation dans une socialité toujours plus pure, avec la création de systèmes médiateurs, les complexes, afin de réaliser cette transformation de l’homme et d’ancrer cette transformation de l’homme dans la réalité, avec les répercussions de ce changement dans l’environnement engendré par l’espèce humaine sur l’homme lui-même, répercussions dans le sens de la socialisation de son être biologique.

La généralisation, inséparablement liée à la création d’une innovation radicale dans la nature, résultat d’une position consciente, transforme le processus de travail et le produit du travail en acte générique, même s’il est initialement un acte individuel.

Cette dimension générique dans le processus et le produit du travail oriente, de manière plus ou moins spontanée, le travail en direction de la division du travail et de la coopération qui sont des formes actives de généricité, dans la mesure où ces formes rejaillissent sur le travail et sur le travailleur et ses positions. La dimension générique augmente chez le travailleur individuel, mais elle lui fait aussi face en tant que réalité dynamique d’objets, de relations, de mouvements, comme une seconde nature, une réalité objective indépendante de sa conscience, exactement le complexe général composé de complexes partiels.

Du point de vue de la pratique quotidienne et de la théorie de la connaissance qui la généralise, cette vision est justifiée.

Du point de vue ontologique, la seconde nature toute entière n‘est qu‘une transformation de la première nature par l’espèce humaine, la seconde nature fait apparemment face à un homme qui, en fait, vit en elle, car cette seconde nature est le produit de la propre généricité de cet homme. L’apparence de la seconde nature domine dans les études de détail, mais dès qu’on met en rapport l’objet d’étude avec la totalité, ou quand l’objet est généralisé philosophiquement, l’objet n’apparaît plus comme une seconde nature seulement, mais comme la propre réalisation de nous-mêmes.

Les phénomènes de la seconde nature sont des étants, des existants, des êtres, des apparences (l’apparence est existante), mais les identifier à leur essence, c’est faire l’éloge de l’état de choses existant.

Ainsi, être subordonné à une branche du travail n’est pas l’expression de notre essence.

La reproduction de l’espèce, comme permanence et changement des espèces et des catégories engendrant un environnement de complexe de complexes destiné à porter cette reproduction, est inconcevable sans la reproduction des individus, qui incarnent l’étant au sens immédiat et dont les conditions d’existence sont une priorité ontologique.

La résistance au fait de la priorité ontologique de la reproduction biologique vient de l’apparition du complexe économique, comme ensemble des activités humaines qui servent en dernière instance à satisfaire aux exigences de la reproduction biologique de l’individu humain, une sphère économique qui a une priorité ontologique, une priorité ontologique à laquelle on ne pense plus ou bien une priorité ontologique qu’on absolutise en hiérarchie de valeurs.

  1. 58.     Le complexe militaire et d’organisation de la violence, pour défendre la vie, pour défendre, transformer ou renverser  la structure sociale. L’ensemble des activités qui participent à la reproduction biologique des individus comporte l’économie et la défense. Ces deux types d’activité se différencient en économie et guerre quand le moment est de se protéger contre d’autres collectivités. À côté du complexe de l’économie dont il est tributaire, le domaine de la stratégie guerrière et de ses théories est aussi un complexe  qui élabore lui-même ses propres principes d’action, d’organisation, etc., percevant les nouveaux facteurs de l’économie et du développement socio-historique et les transposant en stratégie, tactique, etc., produisant ainsi des innovations fondamentales. Certains phénomènes économiques apparaissent de manière plus évoluée dans le contexte militaire que dans le contexte économique, ainsi la mise au point de techniques et de connaissances que les structures et les principes de l’économie sont incapables de produire L’organisation de la force, qui servait à défendre et à étendre, etc. l’espace naturel ouvert à la reproduction de l’homme, acquiert une nouvelle fonction, celle de protéger, d’organiser et de stabiliser la confiscation, l’appropriation du surtravail, étant donné que les formes de l’appropriation du surtravail sont la caractéristique socio-économique décisive d’une formation (rappelons que l‘accaparement du surtravail est à l‘origine de l‘existence des classes). La défense de l’existence ne concerne plus simplement la communauté humaine en général et les individus qui en font partie, elle est défense de la formation économique existante contre tous ceux qui, pour des raisons élémentaires qui tiennent à leur propre existence, ne sont pas en accord avec la structure et le mode de fonctionnement de cette formation et qui sont de ce fait considérés comme des ennemis potentiels, tandis que le simple maintien, encore essentiellement biologique, de l‘existence et de la possibilité de se reproduire se métamorphose en une défense et si possible une amélioration de son statut socio-économique. Si, dans la vie quotidienne, la violence pure est remplacée par la réglementation juridique et l’adaptation des positions au statut quo économique et social, la violence est latente. Apparaissent hors du quotidien des moments de luttes pour la défense ou la transformation ou la suppression de l’une des formes d’appropriation du surtravail, avec l’idée d’autres structures, mais il ne faut pas négliger les antagonismes autres que l’antagonisme entre accapareurs du surtravail et travailleurs, de telle façon à prendre en compte le caractère extrêmement complexe du passage à une guerre civile, même si, une fois effectuée, cette guerre civile concentre et simplifie les antagonismes et les problèmes. Le problème capital, la substance dans ces changements de la structure sociale, est la manière dont on dispose du surtravail, en tenant compte du fait de l’apparition possible de nouvelles formes d‘appropriation du surtravail, de nouveaux types de garanties juridiques pour cette appropriation, de nouvelles formes de répartition du surtravail entre groupes et couches d‘accapareurs. Avec le socialisme, la société étant l’accapareur unique, l’appropriation cesse d’être un principe différenciateur des relations des individus entre eux et des groupes entre eux.

L’ensemble des activités humaines qui participent à la reproduction biologique de l’homme participent dans la chasse à la fois de l’économie et de la défense contre les bêtes sauvages, mais cet ensemble se différencie, dans les objectifs et les méthodes, en chasse et guerre, puis entre économie et violence, quand le moment est de se protéger contre d’autres collectivités, particulièrement quand l’esclavage rend nécessaire la défense du statu quo à l’intérieur et met face au dilemme de faire d’autres hommes des esclaves ou devenir esclave soi-même.

Le domaine de la stratégie guerrière et de ses théories, comme complexe social partiel survivant et fonctionnant utilement en élaborant en lui-même ses propres principes d‘action, d‘organisation, etc., est cependant tributaire de l‘économie, ce dont ont conscience les chefs militaires et les théoriciens de la stratégie quand ils perçoivent les nouveaux facteurs de l‘économie et du développement socio-historique et les transposent en stratégie, tactique, etc., produisant des innovations fondamentales (la technique, dans l’industrie comme dans la guerre, n’est qu’un moment partiel de l’évolution économique, et non un destin autonome et indépassable).

L’économie comme l’organisation de la guerre appliquent de manière ininterrompue des résultats du travail, de la division du travail, etc., l’organisation de la guerre étant parfois plus progressiste que l’économie, avec le développement du travail salarié, du machinisme, la formation de corporations, la reconnaissance dans le droit des non-pères de famille. Certains phénomènes économiques apparaissent dans le contexte militaire sous une forme plus évoluée que dans la vie économique, ainsi l’utilisation possible des machines complexes et l’utilisation et le développement possibles des connaissances mécaniques dans les armées de l’Antiquité, où le travail des esclaves ne joue pas un rôle fondamental, alors que ces développements ne sont pas possibles dans la vie économique esclavagiste.

Ainsi, les phénomènes économiques qui apparaissent dans l’armée alors que, dans la vie économique, la stratification en classe ne peut offrir un espace au développement de ces phénomènes : le développement de l’aviation militaire a été conditionné par l’abandon des limites habituelles de la rentabilité.

De même que, dans l’économie, la technique dérive du développement des forces productives, du travail, de la division du travail, de la stratification en classe, de même les catégories spécifiquement militaires telles que la tactique et la stratégie naissent non de la technique mais des relations socio-économiques.

Il ne faut pas fétichiser la technique. Ainsi, la supériorité de la technique militaire dans l’Antiquité sur la technique civile tient à l’esclavage dans la société civile. Ainsi, l’invention et l’application de la poudre, l’invention des armes à feu ne revêtent pas d’emblée une importance décisive, il faut attendre le développement du capitalisme et la stratification de la société correspondante, qui ont des conséquences sur l’organisation, la technique et la stratégie militaire.

Du point de vue ontologique, un besoin unitaire constitue en vue de sa satisfaction plusieurs organes dans lesquels l’unité originelle est à la fois abolie et conservée.

Chez les singes, il y a différenciation des fonctions pour un organe unique. Ainsi, les mains qui grimpent ou les mains qui saisissent des objets.

Chez l’homme, par contre, si jouer du violon exige une souplesse de la main, une différenciation biologique de la main, l’objet de l’action est essentiellement de restituer adéquatement un univers musical, la réussite ou l’échec étant alors déterminés par les lois internes de cet univers musical.

Les positions essentielles à la reproduction de l’homme et du genre humain élaborent et favorisent, au début spontanément, puis de manière consciente, la création d’ensembles objectifs dynamiques et autonomes par la médiation desquels ces positions gagnent en efficacité.

La réponse sociale à la question économique de savoir à qui revient la part produite au-delà de ce qui est nécessaire à la reproduction de la vie engendre la stratification de la société en classe.

La première forme d’appropriation du travail excédant l’autoreproduction est la force pure avec ses annexes matérielles, ses prisons, etc.

L’organisation de la force servait à défendre et à étendre, etc. l’espace naturel ouvert à la reproduction de l’homme. Cette organisation acquiert maintenant une nouvelle fonction, celle de protéger la confiscation de la part du travail d’autres hommes qui dépasse leur auto reproduction.

Ainsi, l’esclavage n’est plus un épiphénomène de la guerre, même si cela pouvait être un des objectifs de la guerre. Il s’agit d’organiser et de stabiliser le travail des esclaves, de s’approprier par la force du surtravail des esclaves.

Naît  ainsi une catégorie nouvelle : la défense de l’existence ne concerne plus simplement la communauté humaine en général et les individus qui en font partie, elle est défense de la formation économique existante contre tous ceux qui, pour des raisons élémentaires qui tiennent à leur propre existence, ne sont pas en accord avec la structure et le mode de fonctionnement de cette formation et qui sont de ce fait considérés comme des ennemis potentiels.

Le simple maintien, encore essentiellement biologique, de l‘existence et de la possibilité de se reproduire se métamorphose en une défense et si possible une amélioration du statut socio-économique, ces deux modalités de l‘être étant en fusion chez l‘individu agissant, avec une prépondérance, dans les positions concrètes, du statut social sur la simple vie biologique.

Dans la vie quotidienne des opprimés comme des oppresseurs, la violence pure est remplacée par la réglementation juridique et l’adaptation des positions au statu quo économique et social. La violence, même dans l’État de droit parfait, est latente.

À côté de la vie quotidienne, il y a des moments de l’évolution où la lutte porte sur la défense ou la suppression de l’une des formes d’appropriation du surtravail, ou pour une transformation de sa répartition et une réorganisation de la hiérarchie de ses bénéficiaires. Si les formes de l’appropriation du surtravail sont la caractéristique socio-économique décisive d’une formation, il faut laisser une place à d’autres structures et luttes de classe. À côté de l’antagonisme entre les esclaves et leurs propriétaires, il y a l’antagonisme entre plébéiens et patriciens, entre créancier et débiteur, entre capital marchand et capital monétaire.

La transition d’un ordre juridique à une guerre civile est donc un problème complexe, bien qu’une fois effectuée, elle donne lieu à une simplification, à une concentration des multiples antagonismes sur un complexe de problèmes déterminés. Le problème capital dans ces changements violents de la structure sociale, qu’ils soient graduels ou soudains, ouverts ou larvés, est la manière dont on dispose du surtravail.

De ce point de vue, il est identique que les patriciens fassent des concessions aux plébéiens, que, en 1848, les couches capitalistes brisent le monopole du capital monétaire, ou qu’on adopte la journée de travail à 10:00.

L’évolution économique engendre des formes nouvelles de surtravail, de nouvelles formes d’appropriation du surtravail et de garanties juridiques pour cette appropriation, de nouvelles formes de répartition du surtravail entre groupes et couches d’accapareurs.

Dans cette évolution inégale et contradictoire, se conserve comme substance du changement continu le fait de l’appropriation et de l’accroissement quantitatif et qualitatif de la somme de travail approprié.

Le socialisme se distingue par ceci qu’en lui, c’est la société en tant que totalité qui est le sujet unique de l’appropriation, et donc l’appropriation cesse d’être un principe différenciateur des relations des individus entre eux et des groupes entre eux.

C’est là que se manifeste le caractère prédominant de l’être économique, de l’activité économique.

  1. 59.     La réactivité forte mais imprévisible des complexes à l’économie. Les complexes autres qu’économiques ne se considèrent pas comme de pures subjectivités isolées face à la pure objectivité de l’économie, mais réagissent concrètement à l’évolution économique concrète, soit en accomplissant ce que la société exige, soit en s’y opposant. C’est ainsi que les classes et les luttes de classe modifient fortement l’évolution économique, même si celle-ci détermine les rapports de force de classe, si bien que le caractère subjectif des classes, et leurs dirigeants, jouent un rôle important et très diversifié dans la transformation sociale, la plupart du temps imprévisible dans la mesure où le hasard intervient fortement. Cependant, dans les rapports des complexes comme celui de l’organisation de la guerre avec la sphère économique, cette dernière joue toujours un rôle dominant dans la détermination des stratégies, des tactiques, de l’organisation, de l’armement, l’évolution de la totalité sociale décidant du destin de la lutte armée, même si parfois les formations sociales moins avancées peuvent remporter des victoires, même si les guerres accélèrent ou entravent l‘évolution économique, même si, dans les guerres révolutionnaires, les rapports de classe jouent un rôle très important. Pour le complexe du droit ou celui de la langue, on a la même configuration : le droit romain, pour des formations équivalentes, est parfois adopté, parfois non; la langue allemande se constitue avant que la nation ne soit constituée. On a donc un développement inégal, avec de nombreuses singularités par rapport aux lois.

L’activité des autres complexes n’en reste pas moins autonome, spécifique, dans la mesure où elle réagit concrètement à l’évolution économique, soit en accomplissant ce que la société exige, soit en s’opposant, ce qui manifeste la représentation que l’économie n’est pas une réalité purement objective mais la synthèse de nos actes téléologiques, c’est-à-dire la représentation qu’il n’y a pas d’opposition d’un pur monde d’objets régis par des lois et d’un monde de la subjectivité pure, d’actes et de décisions purement individuels. Par conséquent, ce n’est pas dans l’isolement que le complexe développe son autonomie, mais en répondant concrètement aux questions concrètes de l’époque.

Les classes  et les luttes de classe modifient fortement l’évolution économique, même si l’évolution économique détermine les rapports de force entre classes.

Plus les classes sont développées dans le sens social, plus l’être social a repoussé les limites naturelles, plus le facteur subjectif, la transformation de la classe en soi à la classe pour soi, le caractère des dirigeants sont importants, même si ce facteur subjectif dépend du hasard, si bien qu’il y a de grandes divergences dans la solution des crises révolutionnaires.

Dans les rapports des sphères de la conduite de la guerre avec l’évolution économique, cette dernière est le facteur prédominant, la base de l’organisation, de l’armement, de la tactique, etc.

Même si ce complexe de la guerre est en relation avec les complexes qui l’entourent (les opérations militaires des guerres civiles sont déterminées par l’articulation des classes, par les formes de la lutte des classes), sa base est la structure sociale générale (toujours déterminée en dernière instance par l’économie), si bien que le degré et la dynamique de l’évolution de la totalité sociale décident du destin de la lutte armée des peuples individuels pour leur survie, même si parfois une formation sociale moins avancée puisse remporter des victoires.

La guerre accélère ou entrave l’évolution économique et sociale générale, une victoire ou une défaite ayant de grands effets sur l’économie.

Il y a donc des interactions intenses entre l’économie et la structure hiérarchique des classes, entre l’économie et la sphère militaire. Plus les complexes sont de nature spirituelle, plus qu’ils sont reliés par des médiations complexes et lointaines avec l’économie, d’où le développement inégal.

Certains États adoptent le droit romain, d’autres non. La langue allemande apparaît bien avant l’unification allemande.

  1. 60.     Priorité ontologique de la spécificité de l’être. Il ne faut pas oublier, même dans les représentations les plus abstraites de la réalité, le véritable caractère ontologique de l’être, c’est-à-dire que l’être dans sa spécificité, avec ses inégalités de développement et ses contradictions, est l’origine et l’aboutissement de toute tentative d’appréhender ontologiquement l’être, en particulier l’être social. L’orientation ontologique sur la spécificité des complexes est liée à la conception ontologique de la dynamique historique de la substantialité, comme perpétuation d’une essence qui ne cesse de se transformer, autrement dit la substance se pense avec le caractère historique de l’être social, caractère primordial ontologiquement. L’être dans sa spécificité est ce qui est donné immédiatement à l’homme. Dans ce premier contact direct, l’individu qui ne considère pas cet être spécifique simplement comme une apparence, voire une illusion, l’individu qui ne décide pas de s’en tenir à son immédiateté comme sagesse ultime mais qui choisit d’y apercevoir un problème ontologique concret à résoudre, en vient à considérer les lois et la nécessité de cet être spécifique, comme relations « si, alors », car ces lois et cette nécessité impliquent la priorité ontologique de la spécificité de l’être. Autrement dit, penser l’immédiateté de l’être qui nous fait face comme système régi par des lois, c’est une façon de le considérer dans sa spécificité, de le considérer comme être spécifique. (Tout système régi par des lois est transformé par le point de vue gnoséologique ou logiciste en système clos sur lui-même. En effet, la nécessité dans la réalité et la rationalité, traduction de cette nécessité dans la pensée, n’étant considérées que comme la possibilité de prévoir le déroulement régulier de l‘événement dans des conditions qui se reproduisent, on élabore des formes idéelles de possibilités générales qui deviennent des instruments de la compréhension des connexions objectives, un événement étant rationnel ou nécessaire s’il peut être appréhendé adéquatement par ces formes idéelles. L’analyse directe des phénomènes est ainsi occultée par ces formes idéelles, par ces formes parfaites, en particulier des formes de nature mathématique ou géométrique. L’approche qui considère la forme « rationnelle » comme l’essence ultime de l’être, celle qui classifie les phénomènes à partir de la raison, prévaut ainsi sur l’effort d’appréhender les phénomènes dans leurs spécificités concrètes). Dans l’être social, le complexe prioritaire ontologiquement, l’économie, où l’homme identifie des lois et en fait un élément de sa propre vie, est le domaine où les lois qui régissent les événements sont le plus distinctement visibles, un domaine qui se constitue donc en système régi par des lois. Plus précisément, dans l’économie, le travail est à l’intersection des lois régissant la nature et des lois régissant la société. Tout travail présuppose la connaissance des lois de la nature qui régissent les objets et les processus que la position du travail vise à mettre à profit à des fins sociales et humaines, mais en même temps sont instituées des formes sociales spécifiques sous forme de lois, comme le temps de travail, critère de la productivité du travail, d’où la dualité des composantes techniques et économiques du travail et du produit du travail, tout processus de travail et tout produit du travail étant déterminés à la fois par les lois de la nature, par les lois de l’économie et par leur synthèse qui produit leur être spécifique, cette spécificité étant la dimension primordiale, les lois n’acquérant leur efficacité concrète, leur être pour la société, qu’en tant qu’éléments d’une telle synthèse particulière. Plus la croissance des deux composantes du travail est forte, plus la structure de la formation sociale est complexe et plus s’accentue la priorité ontologique de la spécificité de cette formation sociale par rapport aux lois individuelles qui contribuent à la possibilité de l’existence de cette formation. Ainsi, le déroulement nécessaire d’un processus régi par des lois dépend moins des propriétés nécessaires du processus que de la fonction qu’il remplit dans le complexe général spécifique dans lequel il prend place. Plus les relations d’un complexe avec l’économie sont médiatisées, plus la priorité de la spécificité du complexe général est importante. Les études statistiques, où l’homme isolé apparaît comme un individu abstrait, peuvent être utiles à l’élucidation de certaines questions particulières, mais leur simple synthèse ne permet pas de parvenir à une connaissance de la société réelle, d’une part car il faut viser les interconnexions réelles et la nature réelle de la société, d’autre part parce que l’homme est autre chose qu’un simple exemplaire individuel de l’espèce, la simple singularité d’un représentant de l’espèce, mais toujours plus, au fur et à mesure du développement social, être humain véritable, personnalité, individualité, selon le fait ontologique de la simultanéité et de l’indissociabilité de l’homme et de la société, selon la conception de l‘inséparabilité ontologique de l‘homme et du citoyen.

L’histoire abonde en singularités qui échappent à la ligne générale définie par des lois.

La connaissance adéquate de ces singularités ne proviendra que d’une dialectique matérialiste qui ne perd jamais de vue dans ses reproductions idéelles de la réalité, même les plus abstraites, le véritable caractère ontologique de l’être social, contre la fétichisation rationaliste des lois, contre la conception terre à terre de l’empirisme, contre la profondeur vide de l’irrationalisme, contre la dénégation de l’existence des lois qui régissent nos sociétés, contre l’absolutisation fétichisante de ces lois.

L’être dans sa spécificité, avec ses inégalités de développement et ses contradictions, est l’origine et l’aboutissement de toute tentative d’appréhender ontologiquement l’être en général, en particulier l’être social. L’origine, parce que tout ce à quoi l’homme se trouve confronté, et donc aussi l’être social, lui est donné immédiatement dans la spécificité de son être.

Ce premier contact direct entre le sujet et l’objet dépend de l’attitude du sujet face à cet être spécifique selon qu’il choisit d’y apercevoir un problème ontologique concret à résoudre, ou de le considérer comme une simple apparence, voire une illusion, ou encore qu’il décide de s’en tenir à son immédiateté comme sagesse ultime.

Les lois et la nécessité, comme relation « si, alors », impliquent la priorité ontologique de la spécificité de l’être.

Dans l’être social, le complexe prioritaire ontologiquement, l’économie, est le domaine où les lois qui régissent les événements sont le plus distinctement visibles, dans la mesure où il s’agit d’un domaine où, dans l’interaction de l’homme et de la nature, l’homme peut non seulement faire l’expérience des lois de la nature comme soumettant la nature, mais peut aussi identifier ces lois, et faire d’elles un véhicule, un élément de sa propre vie.

L’économie est d’une importance fatidique pour la vie de l’humanité. Plus elle élabore ses propres formes dynamiques, plus elle se révèle comme un système régi par des lois.

Ce  système est transformé par le point de vue gnoséologique ou logiciste en système clos sur lui-même. La conformité à la loi, la nécessité d’un événement, et la conséquence de cette nécessité dans la pensée, la rationalité de cet événement, ne sont rien d’autre que la capacité de prévoir le déroulement régulier de l’évènement dans des conditions qui se reproduisent.

La maîtrise intellectuelle de ces événements contraint la pensée à élaborer des formes idéelles de possibilités générales qui pourront devenir des instruments du reflet et de la compréhension des connexions objectives.

Ces formes idéelles déterminent le contenu de la rationalité : un événement est rationnel (nécessaire) s’il peut être appréhendé adéquatement par ces formes idéelles. L’analyse directe des phénomènes est ainsi occultée par ces formes idéelles, par ces formes parfaites, les plus rationnelles, en particulier des formes de nature mathématique ou géométrique. L’approche qui considère la forme « rationnelle » comme l’essence ultime de l’être, celle qui classifie les phénomènes à partir de la raison, prévaut ainsi sur l’effort d’appréhender les phénomènes dans leurs spécificités concrètes.

Dans l’économie, le travail est à l’intersection des interactions entre les lois régissant la nature et les lois régissant la société. Tout travail présuppose la connaissance des lois de la nature qui régissent les objets et les processus que la position du travail vise à mettre à profit à des fins sociales et humaines, mais en même temps sont instituées des formes sociales spécifiques pour tout ce qui concerne l’échange matériel entre la société et la nature, sous forme de lois, comme le temps de travail, critère de la productivité du travail, lois qui, en soi, n’ont aucun rapport avec les lois de la nature. Les interactions entre ces lois hétérogènes sont importantes. En particulier, le développement des forces productives du travail entraîne la découverte de nouvelles lois de la nature et de nouvelles applications des lois connues. L’hétérogénéité se manifeste par la dualité des composantes techniques et économiques du travail et du produit du travail. Tout processus de travail et tout produit du travail sont donc déterminés à la fois par les lois de la nature et par les lois de l’économie, par leur synthèse qui produit son être spécifique, cette spécificité étant la dimension primordiale, les lois n’acquérant leur efficacité concrète, leur être pour la société qu’en tant que véhicules d’une telle synthèse particulière. Le développement social du travail se manifeste par un renforcement des deux composantes, le nombre de lois naturelles mobilisées pour la production économique ne cesse de croître, le rapport du travail avec les forces sociales et leurs lois s’étend intensivement comme extensivement.

Plus la croissance de ces deux composantes est forte, plus la structure de la formation sociale ou du processus social est complexe et plus s’accentue la priorité ontologique de la spécificité de cette formation sociale ou de ce processus social par rapport aux lois individuelles qui contribuent à la possibilité de l’existence de cette formation ou de ce processus.

Des processus similaires peuvent avoir des conséquences opposées : leur déroulement nécessaire, régi par des lois, dépend moins de leurs propriétés nécessaires que de la fonction qu’ils peuvent ou doivent remplir dans le complexe spécifique considéré.

Plus les relations d’un complexe avec l’économie sont médiatisées, plus la priorité de la spécificité apparaît nettement (et plus les possibilités d’un fourvoiement ontologique s’accentuent).

Ainsi, si nous considérons la nation seulement comme un phénomène résultant des luttes de classe, nous éliminons par cette subsomption trop directe tous les traits ontologiques décisifs de la nation.

Un concept général, formé indépendamment de cette manifestation concrète spécifique, mène à l’impasse de l’universalité abstraite, qui n’explique rien.

Il faut partir, dans chaque cas, de la spécificité de la nation, toujours différente à des époques différentes, partir de l’interaction, particulière à l’époque, des lois dont la nation est la synthèse, en progressant jusqu’aux métamorphoses auxquelles elle est soumise au cours de la transformation de la totalité sociale, dans laquelle la structure économique est le moment dominant.

  1. 61.     La reproduction de l’homme. La reproduction de l’individu est le fondement d’être de la reproduction du complexe général, mais la synthèse des données individuelles doit être complétée par les interactions concrètes et par la dynamique concrète du complexe général. L’individu n’est pas un simple objet passif des lois de l’économie, l’individu isolé et abstrait des statistiques, l’individu séparé de la société, l’homme séparé du citoyen, l’individu séparé des autres, la singularité purement naturelle d’un représentant de l’espèce purement naturelle, un simple atome, ni l’homme égoïste, l’homme économique, l’homme bourgeois qui ne respecte pas la loi mais qui veut que les autres la respectent, l’homme partiel, qui asservit le citoyen, qui asservit l’homme qui se comporte comme un être générique, qui asservit l’homme vrai et authentique, qui instrumentalise à son profit la vie politique et civique, ainsi que les droits de l‘homme. L’homme concret, complexe et unitaire a un pouvoir sur ces lois de l‘économie, même si ses initiatives individuelles ne sont pas indépendantes de l’existence de la société, et il évolue dans le sens d’un être humain véritable, d’une personnalité, d’une individualité. Au-delà des constructions juridiques ou autres qui expriment la conscience isolée, il y a la relation réelle de l’individu avec l’être social, son interaction concrète avec lui, une interaction qui concerne chez l’individu les formes de pensée, de perception, d’action et de réflexion les plus intimes, les plus personnelles ainsi que toutes ses décisions alternatives concrètes qui le construisent et qui sont l‘élément immédiat du devenir socio-historique, l’être social se construisant à partir des chaînes des décisions alternatives, en notant que le cercle d’inter-influence de l‘être social et de l’individu va au-delà de la réalité sociale avec laquelle l’individu entre directement en contact, quand agissent des modes d’être déclinants ou quand l’individu élabore des perspectives d’avenir. Ces actions concrètes, ces alternatives concrètes, ces décisions concrètes, où les connaissances, les principes et autres généralisations jouent un rôle essentiel, dans la mesure où ces actions possèdent cette spécificité concrète, peuvent être généralisées et devenir des parties actives de la totalité sociale. La personnalité d’un homme est la spécificité concrète de la série de ses décisions alternatives, des décisions qui réalisent une partie de ses possibilités, chaque décision préparant la suivante et déterminant son être de manière continue, en l’élevant ou en l’abaissant.

Cette orientation ontologique sur la spécificité des complexes est liée à la conception ontologique de la dynamique historique de la substantialité, comme perpétuation d’une essence qui ne cesse de se transformer. Le concept de substance se pense simultanément avec le caractère historique de l’être social, primordial ontologiquement.

Le complexe général a une structure polarique, avec le processus de reproduction dans sa totalité intensive et extensive et l’individu dont la reproduction est le fondement d’être de la reproduction dans son ensemble.

L’individu n’est pas un objet des lois de l’économie (lois réifiées, fétichisées), dénué de pouvoir sur ces lois, et si les initiatives individuelles ne sont pas indépendantes de l’existence de la société (on n’a pas à étudier l’interaction entre deux entités ontologiquement autonomes, l’individualité et la société), au sein de l’être social, il faut distinguer la méthodologie des recherches individuelles de l’examen ontologique du processus d’ensemble, dans la mesure où les études statistiques, où l’homme isolé apparaît comme individu abstrait, peuvent être utiles à l’élucidation de certaines questions particulières, mais leur synthèse ne permet pas de parvenir à une connaissance de la société réelle, connaissance qui doit viser les interconnexions réelles et la nature réelle de la société.

L’homme, de plus, fait partie de cette société, dans son essence d’être humain, qui est autre chose que la simple singularité d’un représentant de l’espèce, l’homme dans l’histoire évoluant de la simple singularité, d’exemplaire individuel de l’espèce, dans le sens d’un être humain véritable, d’une personnalité, d’une individualité.

Dans la cité grecque, le fait ontologique de la simultanéité et de l’indissociabilité de l’homme et de la société, l’inséparabilité ontologique de l’homme et du citoyen, était une évidence, si bien qu’Aristote saisit ontologiquement l’essence générale de cette relation de l’homme et de la société (mais actuellement où l’homme et la société sont dans des rapports purement sociaux, ils apparaissent dans la conscience des membres de la nouvelle société sous une forme double, celle de la dualité entre le citoyen et l’homme bourgeois).

Dans la féodalité, la société bourgeoise a un caractère immédiatement politique. Les éléments de la vie bourgeoise, c’est-à-dire la propriété, sous la forme de la seigneurie, la famille, sous la forme de la caste, le mode de travail, sous la forme de la corporation, sont des éléments de la vie de l’État, déterminant le rapport de l’individu isolé à l’ensemble de l’État, déterminant donc la situation politique de cet individu, situation telle qu’il était exclu et séparé des autres.

Pour le bourgeois, la communauté politique, la communauté civique, avec l’homme comme homme économique, homme égoïste, n’est qu’un moyen servant à la conservation des soi-disant droits de l’homme, c’est-à-dire le citoyen est déclaré le serviteur de l’homme égoïste, la sphère où l’homme se comporte en qualité d’être générique est ravalée au-dessous de la sphère où il fonctionne en qualité d’être partiel, l’homme vrai et authentique étant non l’homme en tant que citoyen mais l’homme en tant que bourgeois.

Tout jugement moral sur l’aspect égoïste du comportement bourgeois renvoie alors, chez le bourgeois, à la citoyenneté, chacun transgressant de manière égoïste la loi tout en étant préoccupé de sa reproduction à l’échelle du reste de la société.

Contre la conception des individus comme atomes de la société, il faut affirmer que l’homme actif, agissant au sein de la société, doit réagir avec sa propre concrétude à des données concrètes, qu’il doit être un être complexe et unitaire qui ne peut avoir les caractéristiques d’un atome qu’en imagination, sa complexité concrète étant à la fois la condition préliminaire et le résultat de sa reproduction, de son interaction concrète avec son environnement.

Dans sa relation avec l’État, le sentiment moral et la conscience isolée et atomisée peuvent être en contraste direct avec la totalité de la puissance étatique, mais les constructions de concepts juridiques et les formes spécifiques de pratiques qui expriment ce sentiment moral et cette conscience isolée ne touchent jamais la relation réelle de l’individu, son interaction concrète avec cet être social avec lequel il entre réellement en contact.

Remarquons que le cercle d’influence de l’être social est souvent bien plus vaste que la réalité sociale avec laquelle l’individu entre directement en contact, ainsi les répercussions de modes d’être et de tendances déclinantes ou des perspectives d’avenir encore embryonnaires.

L’être social agit de la manière la plus concrète sur les formes de pensée, de perception, d’action et de réaction les plus intimes, les plus personnelles.

L’élément immédiat du devenir socio-historique est la décision alternative d’un être humain concret.

De même que l’être social se construit à partir de chaînes de décisions alternatives, de même la vie de l’individu se construit de leur succession et de leur engendrement mutuel, de l’homme du travail originel générant l’hominisation jusqu’à l’homme aux décisions intellectuelles et spirituelles les plus subtiles modelant son environnement, et ce faisant, par ses propres actions, se transformant d’une singularité purement naturelle en une personnalité dans le contexte d’une société.

Du point de vue ontologique, ces actions sont les actions concrètes d’un homme concret d’une partie concrète d’une société concrète.

Le fait que ces moments font l’objet d’une généralisation par le courant des pratiques sociales pour devenir des parties actives d’une totalité sociale ne peut abolir leur caractère concret de données originelles. Ces moments ne peuvent être généralisés que dans la mesure où, en tant qu’actes posés concrets, leur structure originaire possède de cette spécificité concrète.

Puisque toute véritable alternative est concrète, même lorsque les connaissances, les principes et d’autres généralisations jouent un rôle essentiel dans la décision concrète, cette décision conserve sa spécificité concrète, subjectivement comme objectivement, et cette décision influe également sur la réalité objective et, de là, détermine le développement du sujet.

La personnalité d’un homme est justement la spécificité concrète constituée par ses décisions alternatives.

Le caractère spécifique d’un homme, chez qui sont de nombreuses possibilités, se décide quand on sait quelles possibilités aboutissent à une action et quelles autres possibilités restent de simples possibilités sans effet, c’est-à-dire quelles possibilités sont adoptées et quelles possibilités sont rejetées.

On ne comprend l’homme adéquatement au plan ontologique que par ses décisions, qui déterminent son être de manière continue, en l’élevant ou en l’abaissant.

Pour un peintre, chaque coup de pinceau est une alternative dont il retire un enseignement critique et qu’il exploite pour la touche suivante.

  1. 62.     Questions et réponses. Les circonstances sociale, la famille, la couche sociale, la classe, etc., posent à l’homme des questions, des dilemmes, il ne les choisit pas. L’homme, même quand il pense agir selon les impulsions dictées par une nécessité intérieure, quand il constate que certaines de ses actions sont accompagnées de sentiments, de pensées qui les préparent, les accompagnent, les critiquent, ne fait que répondre à ces questions par des réponses pratiques, résultats de ses décisions, des réponses qui sont des acquiescements, des négations ou des abstentions.

L’homme ne choisit pas les conditions de son action, le lieu et l’époque de sa naissance, sa famille, etc. Les circonstances sont données dans leur objectivité irrévocable comme objectivités sociales soumises à une causalité objective, mais ces circonstances forment le matériau des décisions alternatives concrètes.

La nature des circonstances détermine le type et la nature des questions qui surviennent dans la vie et auxquelles les décisions alternatives de chaque homme réagissent par leurs réponses pratiques et par les généralisations que cette pratique entraîne.

Même quand il pense agir selon les impulsions dictées par une nécessité intérieure, dans des actions accompagnées de pensées et sentiments qui les préparent, les accompagnent, les identifient et les critiquent, l’homme ne fait qu’apporter des réponses pratiques aux dilemmes pratiques que posent la vie et la société, immédiatement la classe, la couche sociale, la famille, etc. dans lesquels il vit.

Les réactions de l’homme à son environnement social présentent un caractère d’alternative, elles comportent un acquiescement ou une négation, ou encore une abstention, vis-à-vis des questions posées par la société.

  1. 63.     La négation concrète. La nature organique ne connaît pas d’acquiescements ni de négations, seulement des transformations que l’on peut désigner comme positives ou négatives de façon arbitraire, autrement dit l‘acquiescement et la négation ne sont des déterminations d‘existence qu‘avec le travail, chaque geste de travail étant le rejet d‘autres possibilités considérées comme opposées au but ou moins efficaces. Les négations sont des négations concrètes correspondant à des possibilités concrètes d’un champ d’action déterminé, dans le cadre une marge de manœuvre déterminée, de même que toutes les positions, toutes les actions, même les actions révolutionnaires, se situent dans le cadre d’une marge de manœuvre objective, d’une objectivité historique

La négation n’est pas un facteur ontologique général, la nature organique ne connaît que des transformations, les éléments positifs ou négatifs étant désignés de façon arbitraire.

Ce n’est qu’avec le travail que l’acquiescement et la négation deviennent des déterminations d’existence ontologique. Il n’est pas un geste de travail que l’on puisse faire sans avoir rejeté auparavant d’autres possibilités de l’accomplir, comme opposées au but, moins efficaces, etc.

Ces négations sont des négations concrètes, c’est-à-dire se rapportant à des possibilités concrètes dans un champ d’action déterminé concret concrètement présent.

Ces négations ne peuvent en principe porter sur la marge de manœuvre dans sa totalité.

Dès qu’une approbation ou une dénégation prennent une forme concrète, elles impliquent implicitement et irrévocablement l’existence objective et l’indépendance à l’égard de cette approbation ou de cette dénégation de la marge de manoeuvre.

L’existence objective de cette marge de manoeuvre ne disparaît pas quand la marge de manœuvre ouverte aux décisions subit des modifications ou même des bouleversements complets, du fait des conditions socio-historiques.

Ainsi, l’acte révolutionnaire le plus décisif est, dans son contenu, ses formes, ses qualités spécifiques, relié à la continuité historique objective par une infinité de fils et a son origine dans les possibilités objectives que présente cette continuité objective.

Il y a certes des différences entre les positions, celles qui visent à transformer la nature, celles qui visent à influencer les positions d’autres hommes, celles qui ont un fort retentissement sur l’ensemble de la personnalité. Les différences ont en partie un caractère quantitatif ou proviennent d’influences sans que rien de décisif ne soit changé dans la dynamique de la situation et dans la dynamique du processus du comportement d’ensemble, chaque décision alternative conservant son caractère singulier, la marge de manœuvre conservant face à la décision individuelle la même objectivité que la nature et que l’échange matériel avec la nature dans le travail.

  1. 64.     La priorité de la pratique. L’homme ne réalise son essence que s’il extériorise les forces motrices de sa personnalité, ses pensées, ses sentiments, son vécu, etc., dans ses actions

Du point de vue du sujet actif et non du point de vue du processus de travail où apparaît la naissance d’une relation sujet-objet (nous nous intéressons aux conséquences du processus sur le sujet agissant considéré comme moyen de susciter des déterminations sur d’autres sujets et non comme organe accomplissant directement l’échange matériel de la société avec la nature), l’homme réalise son essence, son identité avec soi-même dans ses actes.

Ses pensées, ses sentiments, son vécu, etc. n’expriment son essence que s’ils s’extériorisent dans ses actions.

Cette priorité ontologique de la pratique a sa base dans l’être social.

Le principe de l’édification, de la préservation et de la reproduction de la personnalité humaine est immanent à celle-ci et donc intramondain, dans la mesure où les forces motrices décisives de la personnalité sont indissociablement liées à la réalité dans laquelle l’homme se réalise, se constitue en personnalité, dans la mesure où ces forces ne peuvent s’imposer qu’en interaction avec cette réalité, et c’est le cas puisque le travail est la genèse de l’hominisation de l’homme, son essence.

L’interaction entre l’être naturel et l’être social, la position qui les met en mouvement, le rôle dirigeant de la conscience dans les actes qui réalisent ces interrelations, toutes les composantes de ce complexe ont une influence décisive sur l’être de l’homme.

  1. 65.     L’importance de la conscience. Apporter une priorité à la détermination de l’objectif sur la réalisation matérielle de cet objectif conduit à l’illusion d’une séparation du spirituel et du matériel, alors que la conscience appartient à un être social réel (preuve en est l’existence virtuelle de la conscience dès avant la naissance biologique, ou la croissance de la conscience par l‘éducation et l‘expérience de la vie, ou la capacité de la conscience à saisir adéquatement les objets et les relations, à généraliser ces expériences et à les appliquer en pratique), et que cette conscience appartient aussi à un être biologique (preuve en est la disparition de la conscience après la mort biologique), une conscience qui est l’élément dynamique de l’être social, sa possibilité d’évolution, puisque, dans le travail, la position de l’objectif par la conscience va au-delà de la reproduction biologique de la vie en élaborant des systèmes de médiations, des complexes, qui visent en dernière analyse à cette reproduction mais en influençant toutes les positions ultérieures, avec de nouvelles tâches dont l’accomplissement éveille chez l’homme de nouvelles capacités, avec de nouveaux produits qui répondent aux besoins de manière inédite, s’éloignant de plus en plus de la satisfaction des seuls besoins biologiques, avec des processus de travail et des produits du travail qui introduisent dans la vie de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de satisfaire ces besoins, rendant la vie plus complexe et plus éloignée de la reproduction purement biologique. La base biologique, l’alimentation, la sexualité, etc., ne sont pas abolies mais socialisées, les positions, les refus, les acceptations, etc., étant de plus en plus prépondérantes dans les réactions au monde extérieur (certaines réactions, qui apparaissent naturelles, sont en fait des réflexes conditionnés dont l’origine est constituée par des positions). La continuité de la conscience, comme accumulation critique d’expériences, de dispositions potentielles et d’attitudes plus ou moins ouvertes d’acceptation ou de refus, est favorisée par un environnement qui fait se succéder l’ancien et le nouveau, l’attendu et l’inopiné. Cette continuité de la conscience est centrée sur le moi, puisque les positions ne peuvent être accomplies que par le sujet. Autrement dit, la conscience élabore consciemment une continuité supérieure, la continuité concrète de l’espèce humaine concrète en développement, tout en focalisant cette continuité constamment sur le moi biologique, sur l’exemplaire biologique de l’espèce humaine biologique, si bien que l’homme biologique, l’exemplaire biologique de l’espèce humaine biologique (l’homme biologique et l’espèce humaine biologique étant des existences en soi), est transformé en personnalité, exemplaire conscient de l’espèce humaine socialisée (la personnalité et l’espèce humaine socialisée étant des existences pour soi)

L’absolutisation de l’immédiateté, qui est la priorité de la détermination de l’objectif par la conscience par rapport à la réalisation matérielle de cet objectif,  conduit à l’illusion d’une séparation du spirituel et du matériel, mais l’acte, dans sa totalité dynamique, ne comporte aucune trace d’une telle séparation ontologique, la conscience qui accomplit la position appartient à un être social réel qui est en même temps un être vivant au sens biologique, une conscience dont les contenus, les capacités à saisir adéquatement les objets et les relations, à généraliser ces expériences et à les appliquer en pratique, sont indissociablement liés à l’homme social et biologique dont elle est la conscience, cette indissociabilité apparaissant dans l’existence virtuelle de la conscience dès avant la naissance, dans la réalisation de la conscience dans la croissance par l’éducation et l’expérience de la vie, dans la disparition de la conscience lors de la mort, apparaissant dans son lien à des catégories sociales comme l’éducation, etc.

Dans cette double liaison, liaison de la conscience avec l’être humain biologique, liaison de la conscience avec l’être humain social, l’être social constitue la conscience comme le moment dynamique, la possibilité d’évolution.

La conscience chez des animaux supérieurs n’est en lien qu’avec la vie organique, l’activité de la conscience se limite aux réactions au monde extérieur, normalement inchangées pendant de longues périodes et qui sont prescrites par la reproduction de la vie organique.

La conscience humaine est mise en mouvement par des positions d’objectifs qui, bien que ces objectifs sont destinés à servir la reproduction de la vie, vont au-delà de l’existence biologique puisqu’ils élaborent à cet effet des systèmes de médiations qui rejaillissent de manière croissante sur la forme et le contenu des positions, pour en revenir finalement, après ce détour par des médiations de plus en plus lointaines, au service de la reproduction de la vie organique.

Cette évolution influence les hommes agissant.

Premièrement, le travail, et toute activité sociale qui en procède ou débouche sur lui, place chaque homme devant de nouvelles tâches dont l’accomplissement éveille en lui de nouvelles capacités.

Deuxièmement, les produits du travail répondent aux besoins de manière inédite, qui s’éloigne toujours davantage de la satisfaction des besoins biologiques, sans naturellement s’en séparer jamais complètement.

Troisièmement, le travail et les produits du travail introduisent dans la vie de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire, si bien qu’ils donnent à la reproduction de la vie des aspects toujours plus variés, qu’ils la rendent toujours plus complexe, en l’éloignant toujours davantage du registre strictement biologique, qu’ils transforment l’homme actif, l’éloignant de la reproduction purement biologique de sa vie.

Ces transformations du mode de vie par le travail influencent des manifestations biologiques comme la sexualité ou l’alimentation. La base biologique n’est pas abolie mais socialisée, ce qui engendre chez l’homme de nouvelles propriétés, de nouvelles capacités qualitatives contribuant à la construction de son humanité.

Les positions sont de plus en plus prépondérantes dans les réactions au monde extérieur.

De nombreuses positions agissent progressivement, sous la forme de réflexes conditionnés.

Les positions, qui présupposent d’être posées par la conscience, contribuent à édifier un environnement social dans lequel l’ancien et le nouveau, l’attendu et l’inopiné se succèdent, contribuent aussi à édifier une continuité de la conscience, avec une accumulation critique d’expériences, des dispositions potentielles envers l’acceptation et le refus, une attitude ouverte face à certains phénomènes et le rejet de prime abord de certains autres phénomènes, et comme les positions ne peuvent être accomplies que par le sujet, cette continuité de la conscience est centrée sur le moi de chaque être humain, ce qui implique un tournant dans la relation entre la vie et la conscience.

Tout être vivant est à la fois un exemplaire de sa propre espèce et un exemplaire isolé concret d’une espèce concrète, et le rapport entre ces deux aspects n’existe qu’en soi.

La conscience humaine dans la pratique sociale n’élabore pas seulement en elle-même une continuité supérieure, consciemment fixée, mais aussi elle focalise cette continuité constamment sur le vecteur matériel, psycho physique de cette conscience, si bien que, du point de vue ontologique, l’en soi naturel de la singularité dans les exemplaires de l’espèce évolue dans le sens d’un pour soi, transformant l’homme tendanciellement en une personnalité.

(On a l’impression que l’être humain vit dans un environnement social qui lui pose des exigences variées, auquel il réagit de manière diverse, prenant connaissance, se soumettant, approuvant, refusant, etc., mais qu’il ne ferait cela que conformément à sa « nature », ou bien conformément à un reliquat d’une âme immortelle sécularisée, impression qui constitue une antithèse impossible à supprimer avec l’être social de l’homme comme avec son existence corporelle matérielle.

Dans la conception de la nature universalisée ou divinisée, il n’y a plus d’opposition de la nature de l’être humain avec son être corporel, qui devient atemporel et évalué positivement par rapport à l’être social soumis aux exigences du jour, fugaces et temporaires, la bonne réponse étant celle qui concorde avec la nature de l‘homme).

  1. 66.     L’éducation au sens large. L’éducation est un processus de formation purement social de possibilités  chez l’individu. Ce processus éducatif consiste en un enchaînement de décisions alternatives de l’enseignant et du milieu social qui préparent, consciemment ou non, de manière ciblée ou non, à des décisions alternatives chez l’homme en formation, avec des résultats positifs ou négatifs du point de vue de l’instance de formation qui juge selon les caractéristiques dominantes qui se manifestent dans la pratique de l‘homme en formation, mais le processus éducatif est aussi l’ensemble des décisions alternatives de ce même homme en formation qui réagit à l’éducation directement ou, ultérieurement, indirectement

L’être humain atteint par exemple sa maturité sexuelle à un âge où il est encore considéré socialement comme un enfant immature.

L’éducation est un processus purement social, où l’on donne et reçoit une formation purement sociale.

Si aucune éducation ne peut inculquer à l’homme des propriétés totalement nouvelles, ces propriétés ne sont pas des déterminations solides, fixées une fois pour toutes, mais des possibilités dont la manière spécifique de devenir des réalités ne peut être conçue indépendamment du processus d’évolution ni de l’humanisation de l’individu accomplie par la société.

Ce processus n’est pas une simple croissance biologique, mais un processus social consistant en un enchaînement, en une continuité de décisions alternatives.

L’éducation de l’homme a pour objectif de le préparer à des décisions alternatives d’un genre particulier, car nous ne parlons pas de l’éducation au sens étroit, exercée délibérément, mais de l’ensemble des influences qui s’exercent sur l’être humain en cours de formation, et par ailleurs, l’enfant réagit à son tour dès son plus jeune âge à son éducation au sens large par des décisions alternatives, et son éducation, la formation de son caractère, est un processus d’interaction qui se déroule continûment entre ces deux complexes.

Les résultats de l’éducation sont positifs quand l’éducateur atteint ses objectifs, négatifs sinon, mais dans les deux cas se déploient les caractéristiques de l’homme en devenir qui se sont révélées les plus fortes dans la pratique et pour la pratique et qui jouent dans les interactions le rôle du moment dominant.

  1. 67.     De la spécificité biologique à la singularité : la socialisation des sens. La spécificité biologique de l’individu humain, base des formations sociales, peut avoir une importance pratique dans certains contextes sociaux, ainsi les empreintes digitales, comme singularité biologique propre à chaque exemplaire individuel de l’espèce humaine, fait biologique immédiat dans le droit et l’administration, ainsi l’écriture, singularité immédiate de l’individu non déterminée entièrement par la biologie puisque constituant une manifestation à haut degré de socialité, ainsi la peinture et la musique, à une très grande distance, de par leur aspect de création, des facultés biologiques visuelles et auditives, comme instruments biologiques de la reproduction biologique de l’individu, par l’intermédiaire de la vision et de l’audition sociales déjà à forte composante sociale, la socialisation des sens biologiques n’abolissant pas mais raffinant et approfondissant la spécificité de l’individu, la spécificité biologique immédiatement donnée de l’être en soi de l’individu aboutissant à la spécificité de l’être pour soi de la singularité de l’individu

La spécificité biologique de l’humain reste la base des formations sociales, elle peut même revêtir une importance pratique dans certains contextes sociaux, comme les empreintes digitales des individus, où la singularité biologique de chaque exemplaire individuel de l’espèce humaine joue un rôle non négligeable dans le droit et l’administration, cette singularité restant un fait biologique immédiat.

Ces singularités biologiques sont à l’origine d’interactions pouvant conduire à des manifestations sociales, ainsi dans l’écriture de l’individu qui, activité déjà sociale mais liée à une activité physique, est une singularité immédiate de l’individu, non déterminée entièrement par la biologie comme celle des empreintes digitales.

La peinture et la musique reposent sur des bases biologiques. Les facultés visuelles et auditives sont des instruments de l’être biologique, de la reproduction biologique de l’homme en tant qu’être vivant organique, mais les prolongements de leur ligne naturelle d’évolution ne peuvent engendrer la vision du peintre, l’oreille du musicien, sans même parler des problèmes de création.

Le saut qualitatif qui sépare la vue purement biologique de la vision devenue sociale est à une étape très antérieure à celle de la naissance des arts plastiques.

La socialisation des sens n’abolit pas leur spécificité chez l’individu mais au contraire les raffine et les approfondit.

Des origines biologiques jusqu’à l’aboutissement socialisé, il y a une spécificité de l’homme.

Aussi bien pour l’espèce humaine que pour l’individu, on va de la spécificité immédiatement donnée à une spécificité de l’être pour soi de la singularité humaine, non sans contradictions.

Les composantes sociales croissent constamment dans le complexe qu’est l’homme, non sans contradictions.

  1. 68.     Un homme de plus en plus générique, de plus en plus social, de plus en plus membre d‘une communauté. Dans une communauté humaine, qui est plus que l’espèce humaine biologique, plus que le genre humain biologique, même si elle ne regroupe pas tous les individus humains biologiques, l’individu devient non plus un simple exemplaire de l’espèce humaine biologique, mais membre de cette communauté, individu générique. La généricité de l’homme est donc liée à son existence en tant que membre d’une société, en tant que membre d’une communauté. L’intention originelle de la position dans le travail est de satisfaire ses propres besoins, mais dès que le contexte objectif de ce travail est social, dès qu’une communauté se constitue pour un travail commun, dès qu’il y a la division du travail, le processus et le produit du travail font l’objet d’une généralisation dépassant les individus et cependant liée à leur pratique, une généralisation qui constitue la généricité humaine. Par la pratique constante, par la langue, par l’éducation au sens large, par la conscience de sa pratique, l’individu devient aussi générique, c’est-à-dire membre de la communauté, appartenant à la communauté, et non simple exemplaire de l’espèce humaine biologique, une espèce humaine qui était identifiée à la communauté. Peu importe si l’appartenance à la communauté est d’origine naturelle, par la naissance, peu importe si, dans les sociétés stables, les mœurs enracinées paraissent des phénomènes naturels, peu importe si le respect des anciens, avec leur accumulation essentiellement empirique d’expériences, paraît avoir une origine naturelle et pas tellement sociale comme peut l‘être l‘autorité d‘un spécialiste jeune et talentueux, l’appartenance à la communauté perd peu à peu son caractère naturel, ainsi quand des étrangers sont adoptés.

La généricité de l’homme est liée à son existence en tant que membre d’une société.

L’intention originelle de la position dans le travail est orientée immédiatement vers la satisfaction des besoins.

Ce n’est que dans un contexte objectivement social que le processus et le produit du travail font l’objet d’une généralisation dépassant l’individu isolé, et cependant liée à la pratique et à travers elle à l’être de l’homme, une généralisation qui est la généricité humaine.

Ce n’est en effet que dans les communautés humaines qui sont rassemblées par un travail commun, par la division du travail et ses conséquences, que, par la conscience de sa pratique, l’individu devient aussi membre, et non plus un simple exemplaire, de l’espèce, une espèce qui était posée naturellement comme totalement identique à la communauté en question.

L’appartenance au groupe, même si elle est d’origine naturelle, par la naissance, se construit par une pratique sociale constante, par l’éducation prise au sens large.

Cette appartenance est rendue consciente et se constitue dans la langue commune un organe propre.

Avec l’adoption d’étrangers dans la communauté, l’appartenance perd de son caractère naturel.

Plus une société est évoluée et moins le fait d’y appartenir repose sur des bases purement naturelles.

Certes, les mœurs enracinées, dans les sociétés relativement stables et qui se transforment relativement lentement, semblent revêtir dans leur validité immédiate, en dépit de leur origine et de leurs caractères sociaux, la forme de phénomènes naturels.

Ainsi, le respect des anciens, dans le cadre d’une accumulation essentiellement empirique des expériences, de leur fixation dans la tradition et de leur transmission, revêt dans la conscience immédiate l’aspect d’une origine naturelle, tandis que l’autorité d’un spécialiste jeune et talentueux est, immédiatement, plus purement sociale.

  1. 69.     Les conflits de décisions à l’intérieur de la latitude socialement déterminée. Plus la société est évoluée et complexe, plus l’individu, chargé d’accomplir une tâche de plus en plus complexe, de plus en plus éloignée et médiatisée de son objectif immédiat, doit se construire lui-même, en tant que centre responsable de la décision, un système de disponibilités à l’égard de la latitude objective constituée par différentes possibilités de réaction. Chaque individu, à l’intérieur de cette latitude socialement déterminée, prend des décisions alternatives particulières, si bien que, étant donné que les conséquences des décisions ne sont pas maîtrisées, il devient nécessaire de coordonner les décisions, par exemple distinguer dans la décision pratique singulière les éléments et les tendances qui relèvent de la simple particularité, de la simple singularité existant seulement en soi, ce qui relève des besoins particuliers du moi qui prend les décisions, et les éléments et les tendances qui relèvent de la généricité, éléments et tendances suscitées par l’environnement social, la séparation des deux éléments et des deux tendances se manifestant plus clairement quand il y a conflit et qu’il faut opérer un choix

L’évolution de la socialité correspond à une évolution dans la collaboration des hommes, constituant en une polarisation des impulsions et réactions sociales à l’égard de certaines pratiques, à l’égard des positions, avec les alternatives qui sont à leur fondement, polarisation sur la conscience de soi des individus qui doivent agir.

Plus une société est évoluée, plus elle est socialisée, plus le recul des barrières naturelles se pose pratiquement en elle, et plus cette polarisation de la décision sur le moi du sujet chargé d’accomplir une tâche donnée devient marquée, multiple et résolue.

Cette concentration des décisions sur un individu n’a pas ses sources réelles et ses forces motrices dans son évolution immanente mais dans la socialisation toujours plus intense de la société. Plus les décisions auxquelles les individus confrontés sont nombreuses, plus elles sont complexes, plus elles sont éloignées de leur objectif immédiat, plus le lien avec cet objectif repose sur des ensembles complexes de médiations et plus l’individu doit construire en lui-même une sorte de système de disponibilités à l’égard des diverses possibilités de réaction, s’il veut subsister dans cet ensemble complexe d’obligations nombreuses et variées.

On a donc une latitude socialement déterminée mais, à l’intérieur de cette latitude, les différents individus, placés pourtant dans des situations « analogues », peuvent prendre des décisions alternatives très différentes, et comme les conséquences de ces décisions ne dépendent plus d‘eux, la nécessité pour eux se fait de plus en plus pressante d’accorder leurs différents comportements, en fonction de leurs propres besoins, de leurs conséquences sociales prévisibles, etc. Cela vaut aussi bien pour les actes répétitifs de la vie quotidienne que pour les actions qui font l’objet de médiations complexes.

Toute décision pratique singulière comporte des éléments et des tendances qui relèvent de la simple particularité, de la simple singularité existant seulement en soi et des éléments qui relèvent de la généricité.

Ainsi, l’homme travaille pour satisfaire de manière immédiate ses besoins particuliers (la faim, etc.), mais son travail comporte dans son exécution et dans son résultat des éléments et tendances de la généricité.

La séparation entre les deux éléments est toujours objectivement présente, car les décisions sont simultanément suscitées par l’environnement social et liées au moi qui prend les décisions. La séparation des deux éléments, leur opposition même, ne peut accéder à la conscience que si ces deux éléments entrent en conflit et que l’individu est contraint d’opérer un choix entre les deux.

  1. 70.     L’enchevêtrement du mouvement de la particularité vers la généricité avec le mouvement de la singularité vers la personnalité. L’évolution chez l’individu humain de la particularité vers la généricité (l’espèce déploie objectivement et subjectivement ses déterminations en des formes sociales toujours plus larges et développées, avec, au cours de ce cheminement, des stades divers de la généricité humaine qui coexistent, des traces de degrés dépassés qui orientent la pratique de nombreux hommes, des formes anticipatrices indiquant en perspective la réalisation totale de la généricité, ainsi la philosophie de l’Antiquité tardive; autrement dit, il s’agit du mouvement de dépassement objectif et subjectif, dans l’être comme dans la conscience, du mutisme de l’espèce humaine hérité de la nature vers la pleine réalisation de l’espèce humaine) est enchevêtrée avec l’évolution chez l’individu humain de la singularité, existant seulement en soi, vers la personnalité, existant pour soi (le mouvement déclenché chez l’individu par la société, qui mène de la singularité existant simplement en soi vers un pour soi conscient, vers un individu qui dirige consciemment sa propre pratique), même s‘il est un fait historique que la généricité de l‘homme a revêtu une forme définie bien avant que l‘homme ne se développe en tant que personnalité. L’histoire de l’humanité est un conflit permanent et insoluble entre la généricité de l’homme et la personnalité de l’homme, ces deux produits historiques, en même temps producteurs d’histoire, étant en convergence, en corrélation, en enchevêtrement. L’espèce humaine, le genre humain ne peut se réaliser totalement s’il n’y a pas chez les individus une tendance dans le sens de l’être pour soi, si les hommes ne se contentent pas de rester des individus isolés seulement différenciés en soi par leurs particularités, mais au contraire, par leur conscience et les actions que cette conscience dirige, s’ils sont des hommes conscients d’eux-mêmes en tant qu’individualités existant pour soi, convertissant une généricité authentique en une pratique sociale, c’est-à-dire en un être social, en une humanité prenant conscience d’elle-même en tant qu’espèce humaine dans sa propre pratique

L’évolution sociale provoque sans cesse des conflits entre les éléments de la particularité (singularité) et les éléments de la généricité, avec une évolution de la particularité à la généricité qui se trouve enchevêtrée avec le mouvement qui va de la singularité de l’homme, existant seulement en soi, vers un pour soi de la personnalité, une personnalité existant pour soi.

On ne doit pas appliquer respectivement à la généricité et au pour soi une supériorité ou une infériorité de valeur, même si ce sont des moments prédominants en dernière instance dans les deux évolutions.

L’histoire de l’humanité est un conflit permanent et insoluble entre le pour soi et la généricité de l’homme, mais il y a une convergence qui permet d’exprimer une corrélation, à condition de ne pas considérer ces deux dimensions comme des entités suprahistoriques, mais comme des produits et des coproducteurs de l’histoire.

L’espèce déploie objectivement et subjectivement ses déterminations dans le cours de l’intégration de la société en des formes unitaires sociales toujours plus larges et développées. Au cours de ce cheminement, des stades divers de la généricité humaine peuvent coexister.

Dans le stade dominant, il y a des traces des degrés dépassés qui orientent de diverses manières la pratique de nombreux hommes.

Dans les stades intermédiaires, il y a des formes anticipatrices indiquant en perspective la réalisation totale de la généricité, ainsi la philosophie de l’Antiquité tardive, ces possibilités étant des parties de la latitude ouverte aux décisions alternatives des hommes.

L’intention en direction de la généricité peut provenir aussi bien de la particularité que de l’être pour soi des hommes.

La particularité joue un rôle important dans la nostalgie d’une étape révolue.

Le dépassement de la particularité chez l’individu et les tendances vers une forme plus haute de généricité convergent du point de vue de l’histoire universelle.

Si cette tendance ontologique de convergence n’est pas le principe général abstrait de tous les cas particuliers, il n’en demeure pas moins que le mouvement déclenché chez l’individu par la société, qui mène de la singularité existant simplement en soi vers un pour soi conscient, un individu qui dirige consciemment sa propre pratique, ce mouvement converge avec le mouvement de dépassement objectif et subjectif, dans l’être comme dans la conscience, du mutisme de l’espèce humaine hérité de la nature vers la pleine réalisation de l’espèce humaine, deux mouvements qui convergent en se renforçant mutuellement.

L’espèce humaine ne peut se réaliser totalement s’il n’y a pas chez les individus une tendance parallèle, socialement nécessaire, dans le sens de l’être pour soi.

Seuls des hommes conscients d’eux-mêmes en tant qu’individus, et non plus des individus isolés seulement différenciés en soi par leur particularité, sont en mesure, par leur conscience et par les actions que cette conscience dirige, de convertir une généricité authentique en une pratique sociale humaine, autrement dit en un être social.

L’évolution sociale promeut parallèlement la naissance des individualités existant pour soi chez les individus et la constitution d’une humanité qui prend conscience d’elle-même en tant qu’espèce humaine dans sa propre pratique.

  1. 71.     Questions et réponses (2). L’homme ne se contente pas de réagir de manière appropriée à son environnement, il articule ces réactions, de manière toujours novatrice, par des positions dirigées par la conscience, comme si ces réactions étaient des réponses à un environnement qui pose à son existence et à sa reproduction des tâches, les stimulations de l’environnement prenant ainsi la forme de questions. L’interaction des questions et des réponses génère une possibilité d’évolution infinie, dans la mesure où l’activité de l’homme ne comporte pas seulement des réponses à l’environnement mais crée du neuf dans cet environnement qui devient ainsi auto-engendré et qui soulève donc de nouvelles questions, des questions qui amorcent une transformation autonome en sciences. On oublie souvent cette origine des sciences et des questions comme préparations à des réponses pratiques.

Comme tout être vivant, l’homme est un être qui répond.

L’environnement pose à son existence et à sa reproduction des conditions, des tâches, etc., et son activité, dans la préservation de lui-même et de son espèce, se focalise sur les réactions appropriées à cet environnement, appropriées à ses propres besoins vitaux au sens le plus large.

On a des réactions physico-chimiques purement spontanées jusqu’à des réactions s’accompagnant d’un certain degré de conscience.

L’homme au travail ne se contente pas de réagir à son environnement, il articule, dans sa pratique, ces réactions en tant que réponses. Cette articulation repose sur la position, toujours dirigée par la conscience, et avant tout sur la nouveauté principielle que comporte implicitement chacune des positions.

La simple réaction s’articule comme réponse, et de cette façon les stimulations de l’environnement prennent la forme de questions.

L’interaction des questions et des réponses génère une possibilité illimitée d’évolution dans la mesure où l’activité de l’homme ne comporte pas seulement des réponses à l’environnement naturel, mais aussi sur le fait qu’en créant du neuf, cette activité soulève de nouvelles questions qui ne découlent plus immédiatement de l’environnement immédiat de la nature mais qui sont des composantes d’un environnement auto-engendré, l’être social.

Les questions impliquant des réponses pratiques sont de moins en moins imposées par la nature immédiate, mais par l’échange matériel de la société avec la nature, qui est un nouveau chaînon intermédiaire de médiation succédant au travail comme médiation entre l’homme et la satisfaction de ses besoins, entre l’homme travaillant et l’environnement naturel.

La structure et la dynamique immédiates des réponses en sont modifiées : les réponses apparaissent de moins en moins sous une forme immédiate, mais sont au contraire préparées, suscitées et rendues plus efficientes par des questions qui tendent jusqu’à un certain point à devenir autonomes, se constituant en sciences. Cette autonomisation des questions naît donc de l’impulsion à répondre. Derrière la dynamique propre immédiate des questions, c’est-à-dire derrière le développement des sciences, le point de départ, qui est la préparation de réponses que l’être social exige des hommes pour leur existence et leur reproduction, cesse d’être directement perceptible, si bien que non seulement il faut voir cet éloignement de l’origine mais aussi être conscient que, encore de nos jours, l’être de l’homme lui impose des exigences auxquelles il fournit des réponses qui permettent la reproduction par son travail et par les préparations à ce travail.

Cette structure dynamique où l‘homme donne des réponses aux questions qui lui sont posées (pour son existence, par la société, par son échange matériel avec la nature) n’est qu’une paraphrase, une concrétisation de l’affirmation que les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies et qui leur sont au contraire objectivement données.

  1. 72.     La socialisation croissante ou le développement de la socialité. Il faut maintenir la priorité du complexe général, sinon on autonomise des forces qui ne déterminent que la particularité du complexe partiel, des forces que rien n’entrave, et on rend incompréhensible les inégalités de développement des différents complexes. La spécificité du complexe partiel et de sa structure catégorielle est aussi déterminée par sa place et sa fonction dans le complexe général (ainsi, dans le complexe de l’organisation de la guerre, les concepts de tactique et de stratégie sont hétérogènes dans la mesure où la stratégie a un caractère politique). Dans l’apparition d’un nouveau mode d’être, en l’occurrence l‘être social, les éléments catégoriels, au départ isolés, éparpillés, se multiplient, se médiatisent, se réunissent en des complexes spécifiques. La socialisation croissante, comme fait ontologique, est mise en question quand on parle de phénomènes sociaux comme « naturels » (la transformation sociale immémoriale d’une propriété initialement naturelle apparaît dans la conscience des hommes comme naturelle). Cette socialisation croissante se manifeste par l’émergence de catégories spécifiquement sociales qui n’ont pas d’équivalent dans la nature, le travail (un travail qui prend pour objet des choses de moins en moins naturelles, avec des objectifs qui s‘éloignent de plus en plus de la satisfaction des besoins immédiats de l‘individu biologique), la communauté, la propriété, par la transformation de la fonction des lois naturelles, par la transformation de la nature en objet du processus de travail, par des positions qui introduisent des formes nouvelles, complexes, avec des médiations toujours plus sociales, par la transformation de l’environnement, etc.. Quand les hommes conçoivent les conditions de travail comme séparées de l’ensemble de la reproduction, mais aussi comme n’étant plus purement naturelles, comme impliquant du travail humain, ils leur attribuent une origine divine. Du fait de l’essence sociale du travail, de sa généricité, l’économie, comme système dynamique de toutes les médiations, base matérielle des reproductions de l‘espèce et des individus, se déploie dans le processus de socialisation de la société et des hommes, le complexe économique jouant donc un rôle prioritaire dans le processus progressif de socialisation vers des degrés de plus en plus sociaux de l’individu, des sociétés, de l’espèce humaine. La croissance des forces productives influe sur la structure de la totalité sociale et donc sur la structure et la dynamique de la socialité. On peut distinguer des moments de stabilisation dans la reproduction des sociétés plus ou moins socialisées et des moments de dissolution avec des bifurcations possibles, avec des réponses positives ou négatives quant à la question de plus de socialité ou de moins de socialité

Il faut maintenir la priorité du complexe général sur les complexes particuliers car on en arrive sinon à autonomiser par extrapolation des forces qui ne déterminent que la particularité d’un complexe partiel au sein de la totalité, on en fait des forces autonomes que rien n’entrave et on rend incompréhensible les contradictions et inégalités du développement qui résultent des relations réciproques des complexes partiels ainsi isolés ainsi que la place des complexes partiels au sein de la totalité. Chacun de ces complexes a sa spécificité, avec un système de lois propres, spécificité sans laquelle il serait impossible de comprendre son essence, mais cette spécificité est aussi déterminée par la place et la fonction du complexe dans la totalité sociale, une détermination qui n’est pas purement formelle (on la mènerait à terme dans la pensée, puis on la considérerait ensuite seulement dans son interaction) mais qui s’inscrit dans la structure catégorielle du complexe partiel en modifiant ses catégories centrales.

Ainsi, le complexe de la stratégie guerrière se fonde sur les possibilités socio-économiques de la société, et la catégorie de tactique, exprimant le stade d’évolution du complexe et sa particularité, repose sur cette base, mais le concept de stratégie qui la subsume, a un caractère principalement politique, dépassant ainsi le registre technico-militaire. Les deux catégories sont donc hétérogènes ontologiquement.

Dans la genèse de la socialité, dans ses formes les plus pures, les plus autonomes, à partir d’un mode d’être aux propriétés simples apparaît un mode d’être plus complexe, en raison d’une quelconque conjoncture de l’être. Les éléments catégoriels de la socialité, au départ isolés, éparpillés, et qui sont à l’œuvre dès le travail le plus primitif, se multiplient, se médiatisent, se réunissent en des complexes particuliers spécifiques pour donner naissance, à partir de l’interaction de toutes ces forces, à des sociétés à des stades d’évolution donnée.

La forme la plus complexe de l’être s’édifie sur la plus simple.

L’être social est la transformation du fonctionnement des catégories de l’être organique et inorganique, il ne peut se séparer de cette base, ce qui n’exclut pas l’émergence de catégories spécifiquement sociales qui n’ont pas d’équivalent dans la nature.

Si le moyen de travail et son produit transforment la fonction des lois naturelles, ces lois étant leur fondement immanent, tout geste du processus de travail étant déterminé biologiquement, il naît dans le travail un complexe dynamique dont les catégories décisives, dont la position représente par rapport à la nature une nouveauté radicale, l’essence du travail et des formes de pratique sociale qui découlent de lui est de faire naître des formes toujours nouvelles, toujours plus complexes, aux médiations toujours plus sociales, la vie de l’homme se déroulant toujours plus dans un environnement créé par lui-même en tant qu’être social, la nature apparaissant comme objet de l’échange matériel avec la nature.

Pour décrire ontologiquement cette évolution, d’une part il faut s’orienter sur la société dans sa totalité, car ce n’est que dans la totalité que les catégories dévoilent leur essence ontologique. Même si chaque complexe partiel possède son mode spécifique d’objectivité, il ne faut pas le mettre au centre de l’analyse ni le considérer isolément.

D’autre part, il faut mettre au centre la naissance et les transformations des catégories économiques, l’économie comme reproduction effective de la vie se distinguant ontologiquement de tout autre complexe, puisque la reproduction biologique et sociale de l’homme, distincte de la reproduction dans son ensemble, est la base immédiate, indépassable, de sa totalité, mais aussi, avec l’essence sociale du travail, sa généricité, l’économie comme système dynamique de toutes les médiations est la base matérielle de la reproduction de l’espèce humaine et de ses exemplaires individuels, son déploiement s’exprimant dans le processus de socialisation de la société et des hommes qui la constituent réellement.

La reproduction des hommes et la reproduction de l’espèce humaine, présupposés des manifestations les plus complexes des hommes, sont par essence, en soi, identiques, et c’est ce sur quoi il faut mettre l’accent, même si elles apparaissent objectivement parfois contradictoirement, le développement des forces productives pouvant entraîner un avilissement, une déformation, une aliénation des hommes.

La tendance principale de l’évolution est donc la prédominance croissante des catégories spécifiquement sociales dans la reproduction de l‘être social.

Il ne faut pas cependant se laisser abuser par l’idéologie. La chose même, l’objectivité d’un étant en soi, se distingue de son reflet dans la conscience des hommes, ce reflet subjectif dans la conscience des hommes étant parfois subjectivité sociale générale, ce qui n’a rien de commun avec la différence entre l’essence et l’apparence qui, toutes deux, ont une existence objective.

Lorsque la transformation sociale d’une propriété initialement naturelle est devenue immémoriale, elle apparaît dans la conscience des hommes comme naturelle, alors qu’il s’agit d’une quasi nature, ainsi celle des rapports sexuels comme celle du droit naturel et des conceptions purement idéologiques.

Le fait ontologique de la socialisation croissante n’est pas démenti par l’inégalité de développement où, dans des conditions sociales primitives, apparaissent des épanouissements précoces et inégalables dans les domaines de la culture, de la philosophie, de l’art, de la religion ou de la science. Ce contraste entre une base économiquement sous-développée et une indépassable création artistique ne récuse pas la supériorité de développement, en termes d’ontologie sociale et non de jugement de valeur, des époques suivantes.

Pour suivre le déploiement de la socialité dans le sens de son épanouissement autonome, il faut suivre l’influence de la croissance des force productives (encore largement imprégnée de déterminations naturelles, par exemple la croissance démographique de moins en moins « naturelle ») sur la structure de la totalité sociale, sur la structure et la dynamique de la socialité.

La communauté est la première condition de l’appropriation des conditions objectives d’existence et de l’activité reproductive et objective.

La terre est le moyen et la matière du travail et le siège, la base de la commune.

L’appropriation réelle au travers du procès de travail s’effectue dans des conditions qui ne sont pas liées aux produits du travail et apparaissent comme naturelles ou divines.

Le travail est donc force organisatrice et cohésive des complexes, mais un travail dont les conditions préalables ne sont pas encore le résultat du travail. Les conditions naturelles prédominent, mais les hommes ne les conçoivent pas comme purement naturelles mais d’origine divine, ce qui indique que ces conditions ne sont plus purement naturelles, qu’elles impliquent du travail humain, même si l’homme n’est pas encore en mesure de comprendre adéquatement comment elles sont apparues. Il est donc compréhensible que les moments essentiels qui régulent la relation entre l’homme et la nature (objectivement par le travail) apparaissent, quand ils surgissent isolément, sans compénétrer la totalité de la reproduction, comme des dons divins, tandis que les moments vitaux qui paraissent naturels ont objectivement, avec un degré plus ou moins grand, une base sociale, ainsi le troupeau qui n’est plus objectivement un objet naturel, même s’il paraît naturel, la pratique de l’élevage n’étant pas consciente.

Le degré relatif de stabilisation ou de reproduction de cette situation, ainsi que le moment, l’intensité et la direction d’une tendance évolutive vers une formation nouvelle naissant de la dissolution de cette situation, font l’objet d’alternatives capitales pour l’histoire universelle.

À cette alternative, on constate des réponses positives et négatives.

  1. 73.     Le modèle asiatique ou le mode de production asiatique. La communauté est fondée sur la possession commune du sol, sur  une division du travail poussée, avec agriculteurs, artisans, fonctionnaires, militaires, religieux, servant de modèle pour toute communauté nouvelle, cette infrastructure très stable étant couronnée par une superstructure étatique très instable, bien qu‘alimentée par une rente en nature. Il s’agit d’une autoproduction pour la consommation immédiate, sans production de besoins nouveaux, avec quelques marchandises accaparées pour un échange intercommunautaire et pour l’État. La ville ne vit qu’aux dépens de la campagne, avec la rente. Il n’y a pas d’existence dynamique d’une circulation des marchandises intensive pénétrant tous les pores de la société.

Il y a les possibilités résultant de la persistance dans la reproduction du mode de production asiatique, où la communauté est fondée sur la possession commune du sol, sur l’union immédiate de l’agriculture et du métier et sur une division du travail variable servant de plan et de modèle pour toute communauté nouvelle.

Une telle communauté constitue un organisme de production complet se suffisant à lui-même, la grande masse du produit étant destiné à la consommation immédiate de la communauté sans devenir marchand, de telle manière que la production soit indépendante de la division du travail occasionné par l’échange intercommunautaire, l’excédent seul des produits se transformant en des marchandises allant entre les mains de l’État qui en prélève une partie à titre de rente en nature.

On a donc une division du travail poussée, avec des artisans, des représentants de l’État s’occupant de la régulation des ressources communes et de la défense militaire contre les ennemis extérieurs, des représentants de la religion, mais un marché immuable, chaque artisan exécutant chez lui avec indépendance les opérations de son ressort.

On a une reproduction constante de la base qui, détruite accidentellement, se reconstitue à l’identique, tandis que la superstructure étatique d’ensemble est instable, avec des dissolutions, des reconstructions, des changements de dynastie.

La division du travail est principalement déterminée par les besoins de consommation immédiats, elle ne produit pas de besoins nouveaux, eux-mêmes susceptibles de rejaillir sur elle.

La relation de la base économique à la superstructure étatique fait l’objet d’une régulation statique par la rente foncière, ce qui ne produit pas d’interactions complexes génératrices de mouvements mutuels.

Le fonctionnement d’ensemble, sans bouleversement structurel profond, semble un fonctionnement naturel, à l’image de la conservation ontogénétique des espèces animales, l’état de la société semble un état naturel, mais la division du travail est avancée et les catégories comme celle de la rente ne sont pas des catégories de la nature mais des déterminations de l’être social.

Ce qui manque à cette relation interne négative des catégories sociales au progrès économique objectif, ce sont des catégories et des forces spécifiques pouvant entraîner les communautés dans le courant du développement social, et avant tout la puissance fatidique pour les hommes d’une circulation des marchandises intensive et pénétrant tous les pores de la société.

  1. 74.     Le modèle européen esclavagiste. On a un enchevêtrement relatif de formes sociales. La formation est capable d’une reproduction élargie, mais d’une reproduction élargie partielle, ne pouvant intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même. Le propriétaire privé individuel urbain d’une parcelle de terre est aussi citoyen. La propriété parcellaire des paysans cultivant eux-mêmes leurs terres est  la base économique. La seule occupation commune est la guerre, à des fins de reproduction élargie, pour s’emparer de conditions matérielles d’existence, ou pour défendre ou perpétuer une occupation, mais les guerres brisent la tradition et le travail, d’où l’apparition d’un sous-prolétariat urbain parasitaire. Le commerce est déterminé par les besoins de luxe de la classe dominante. La circulation des marchandises engendre une concentration des grandes fortunes sous forme d’esclavagisme, de capital commercial et de capital monétaire, le travail basé sur l’esclavage ne permettant qu’un accroissement extensif avant tout par l’augmentation du nombre d’esclaves, qui suppose des guerres (l’esclave, qui travaille avec les outils de son maître, auquel revient le produit du travail en totalité, n’a que la possibilité, réduite au minimum, de reproduire son existence physique, ce qui empêche l’augmentation de la productivité; notons que, comme, dans les conditions proches de la nature, il reste des possibilités de subsister d‘une manière ou d‘une autre, la violence pure peut seule permettre, en dernière instance, l‘appropriation de la survaleur, cette catégorie centrale de l’être social), le capital commercial exerçant une action dissolvante sur la production, le capital monétaire, sous forme d’usure, ruinant les propriétés petite-paysanne et petite-bourgeoise qui constituent la base des rapports politiques. La crise, de la cité grecque, organe parasitaire vers lequel converge toute activité sociale, provoque un nivellement des couches sociales, l’esclave s’élevant au rang de paysan corvéable, non libre, le colon déclinant au rang de paysan asservi.

En Grèce ou à Rome, au niveau européen et non asiatique, la séparation entre ville et campagne n’est pas comme dans le modèle asiatique, où la ville ne prend pas part à la reproduction économique directe si ce n’est par l’appropriation de la rente foncière, mais où la ville est organisée de telle sorte que l’existence du propriétaire individuel d’une parcelle est liée à sa citoyenneté, le champ étant un territoire de la ville, le territoire de la ville englobant la campagne, la ville n’étant plus un village accessoire de la campagne.

Ici, la propriété individuelle n’est pas mise en valeur par le seul travail collectif.

En tant que membre de la commune, l’individu n’a pas une relation à la terre sous la forme d’une propriété commune directe de la tribu, mais comme sa possession personnelle, il est propriétaire privé.

La grande tâche collective, le grand travail commun est la guerre, soit pour s’emparer de conditions matérielles d’existence, soit pour défendre ou perpétuer une occupation.

Les anciennes formes sociales sont assouplies ou brisées par les occupations et les migrations.

Si, dans la concentration des villes, la manufacture est l’activité accessoire des femmes et des filles (filage, tissage) ou l’activité autonome dans quelques branches, la petite agriculture travaille pour la consommation directe, avec l’égalité entre des libres paysans subvenant à leurs propres besoins, se comportant en propriétaires des conditions naturelles de leur travail, conditions naturelles sans cesse posées par le travail personnel comme élément objectif.

Cette société ne se borne plus à la simple reproduction.

La propriété parcellaire des paysans cultivant eux-mêmes leurs terres est la base économique

.L’extension, la marche en avant, la progression de cette société sont inscrits dans la dynamique de reproduction de sa propre existence.

Si l’essence de cette formation est de se reproduire sous forme élargie, de se déployer très au-delà de ses conditions initiales, les forces ainsi éveillées cessent de prolonger leurs bases sociales et leurs conditions initiales pour se transformer en tendances destructrices vis-à-vis de la structure qui les avait engendrées.

Les guerres et les conquêtes, l’une des principales conditions économiques de la commune, brisent le lien réel et les limites sur lesquelles repose cette commune, à savoir les relations à la tradition et les relations avec le travail, avec les autres travailleurs, avec les autres membres de la commune, la paysannerie est séparée d’avec la terre, d’où l’apparition d’un sous-prolétariat urbain parasitaire.

L’épanouissement économique initial avait engendré une circulation des marchandises très élargie, une concentration des grandes fortunes sous forme de capital commercial et de capital monétaire, et sous forme d’une expansion de l’esclavagisme.

Le capital commercial, au début simple mouvement intermédiaire entre des extrêmes qu’il ne domine pas et des conditions il ne crée pas, comporte une action plus ou moins dissolvante sur les organisations de la production, principalement orientées vers la valeur d’usage.

Le capital argent prend la forme de l’usure, qui sape la richesse et la propriété, qui mine et ruine la production petite paysanne et petite-bourgeoise, c’est-à-dire toutes les formes où la producteur possède ses moyens de production, ce qui a un effet d’autant plus dissolvant que la propriété des moyens de production par le producteur constitue aussi la base des rapports politiques, de l’autonomie du citoyen.

La circulation des marchandises, bien qu’elle ait pu engendrer les formes les plus extérieures et primitives de la socialisation capitaliste, exerce finalement un effet destructeur sur la structure sociale, dans la mesure où le travail et les relations sociales qui en découlent directement sont trop peu socialisées, trop déterminés par des catégories « naturelles » , la séparation de l’unité originelle des hommes actifs avec les conditions naturelles de leur métabolisme avec la nature, de leur appropriation de la nature, ne parvenant à sa forme adéquate que dans le rapport entre le travail salarié et le capital, les forces sociales immanentes étant incapable d’accomplir la séparation.

Une partie de la société est traitée comme une simple condition naturelle de la reproduction de l’autre, l’esclave est dépourvu de tout rapport avec les conditions objectives de son travail, le travail est posé comme condition inorganique de la production, parmi les autres produits de la nature, à côté du bétail ou comme appendice de la terre.

Les conditions de production sont les conditions de la nature, les conditions naturelles d’existence du producteur.

Le corps du producteur est une condition naturelle, son existence corporelle est une donnée naturelle que l’individu n’a pas posée.

Les conditions d’existence du travail, objectives comme subjectives, n’étant pas auto-engendrées mais trouvées sous forme « naturelle », n’offrent que des possibilités de développement limitées.

Le travail basé sur l’esclavage ne permet qu’un accroissement extensif, avant tout par l’augmentation du nombre d’esclaves, mais cela suppose des guerres, mais ces guerres détruisent la base militaire spécifique qu’est la couche des paysans parcellaires libres.

Les effets du capital argent et du capital commercial renforcent la décomposition, le moment prédominant étant les limites que l’économie esclavagiste pose au développement général.

La crise semble se manifester par un nivellement des couches sociales auparavant totalement hétérogènes, l’esclave s’élevant au rang de paysan corvéable, non libre, le colon déclinant au rang de paysan asservi, ces phénomènes étant ressentis comme une décomposition, dans la mesure où ces manifestations contredisent l’édifice tout entier de la société antique, alors qu’ils sont les premiers éléments de l’organisation et des méthodes de travail du féodalisme, les germes du futur, avec l’impulsion des invasions et des particularités tribales des Germains.

  1. Le servage et le féodalisme. On ne peut appréhender l’histoire en termes logiques, ainsi déduire logiquement le féodalisme de l‘esclavagisme. Les catégories sont des formes de l’être, des déterminations de l’existence, si bien qu’elles sont déterminées de manière strictement causale. Comme n’étant pas essentiellement logiques, ces catégories dépendent de la spécificité de l’être social et des conséquences de cet être social. Les lois concrètes n’ont qu’une nécessité concrète de type « si…, alors », l’existence de ce « si » conditionnel ne pouvant s’inférer que de la spécificité de la totalité de l’être social dans lequel ces lois agissent, une spécificité qui n’est que la synthèse dans la réalité de toutes les nécessités du type « si…, alors » des différents complexes d’être et de leurs interactions. Il y a bien de ce point de vue une spécificité dans cette situation historique de la rencontre contingente de la crise esclavagiste à Rome et des invasions des Germains, les tendances des deux formations sociales poussant au-delà de l’économie esclavagiste se rencontrant et se renforçant pour donner naissance au  servage, une forme sociale dont il ne faut pas exagérer la différence avec l‘esclavagisme, particulièrement au début du servage et dans les périodes de crise et de restauration. Dans le féodalisme, bien que, comme dans l’esclavage, la contrainte extra économique soit le garant en dernière instance du passage de la possibilité économique à la réalité (dans les conditions proches de la nature, il reste des possibilités de subsister d‘une manière ou d‘une autre, si bien que la violence pure peut seule permettre, en dernière instance, l‘appropriation de la survaleur, cette catégorie centrale de l’être social), le travailleur dispose de la possibilité d’élever aussi la reproduction de sa propre vie à un niveau plus élevé, puisqu’il travaille sur son propre sol, avec ses propres ustensiles, de sorte que, une fois fixées les prestations vis-à-vis du seigneur, l’augmentation de la productivité de son travail signifie une augmentation de son propre niveau de vie. Le travail et les relations sociales qui en découlent directement sont trop peu socialisés, trop déterminés par des catégories « naturelles », la séparation de l’unité originelle des hommes actifs avec les conditions naturelles du travail ne se réalisant que dans le rapport entre le travail salarié et le capital. On a une formation qui est capable d’une reproduction élargie, mais cette reproduction élargie est partielle, dans la mesure où elle ne peut intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même. Tandis que le féodalisme essaye de soumettre les villes à la campagne, les progrès économiques qu’il déclenche concernent en priorité les villes. Le développement de la production et du commerce pousse les seigneurs à surpasser les fortunes urbaines en transformant la rente foncière en rente argent, l’exploitation des paysans ne connaissant plus de bornes. C’est la faillite du système féodal, avec le dilemme, soit approfondir la crise, la pérenniser par l’introduction d’un deuxième servage, soit, grâce à l’accumulation primitive, liquider le système. Pour cette dernière alternative, la conjoncture spécifique qui favorise cette liquidation du système féodal est la rencontre et l’alliance objective des intérêts des villes affranchies et  des intérêts de la monarchie absolue, la ville se déployant comme centre de la politique et de la culture.

L’évolution européenne se distingue de l’évolution asiatique car on peut trouver en elle une série et un enchevêtrement de formations différentes, qui se remplacent mutuellement tout en montrant une continuité historique et une progression.

Mais la succession des catégories n’est pas logique, il n’y a pas de dimension logique dans la succession des catégories économiques, et inversement la séquence logique ne doit pas être transformée en déroulement historique ontologique.

On ne peut appréhender l’histoire en termes logiques, débarrassée de toutes dimension contingente.

On ne doit pas transformer des abstractions logiques en réalités ontologiques.

Les catégories sont des formes de l’être, des déterminations de l’existence, si bien que leurs interactions dans leur juxtaposition, leurs transformations, leurs changements de fonction dans le déroulement socio-historique sont déterminés de manière strictement causale.

Il ne faut pas oublier que ces catégories ne sont pas essentiellement logiques, mais dépendent au contraire de la spécificité de l’être social considéré, de la spécificité des conséquences de cet être social spécifique.

Les lois à l’œuvre dans chaque contexte concret n’ont qu’une nécessité concrète de type « si, alors », l’existence de ce « si » conditionnel ne pouvant pas s’inférer d’un système de nécessités économiques (logique ou conçu sous forme logique), ni du contexte où ce système s’exerce, ni de l’intensité avec laquelle ce contexte s’exerce, etc., mais, dans chacun des cas, c’est-à-dire dans chacun des contextes concrets où s’exercent les lois, l’existence de ce « si » conditionnel ne peut s’inférer que de la spécificité de la totalité de l’être social dans lequel ces lois concrètes agissent.

Il en résulte que la spécificité elle-même est une synthèse accomplie, par la réalité elle-même et dans la réalité elle-même, de toutes les nécessités du type « si, alors » des différents complexes d’être et de leurs interactions.

Du point de vue de la spécificité, la contingence de la rencontre de Rome et des Germains à l’origine du féodalisme s’atténue si on la laisse apparaître comme une relation réciproque devenue historiquement nécessaire, dans laquelle des tendances qui poussent au-delà de l’économie esclavagiste se rencontrent et convergent dans la réalité en tant que réalités.

Le servage à ses débuts et dans les périodes de crise de sa restauration est proche de l’esclavage.

La formation féodale, comme la formation esclavagiste, n’est capable que d’une évolution partielle, ne pouvant intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même.

Tandis que le féodalisme essayait de soumettre les villes à la campagne, les progrès économiques qu’il déclenchait concernaient en priorité les villes.

Il y a eu un moment de compatibilité entre l’évolution économique et une production basée sur le servage.

Tandis que l’esclave travaille avec les outils de son maître, auquel revient le produit du travail en totalité, qu’il ne lui revient que la possibilité, réduite au minimum, de reproduire son existence physique, ce qui empêche d’augmenter la productivité, dans le féodalisme, dans le cas de la rente produit comme de la rente de travail, bien que, comme dans l’esclavage, la contrainte extra économique soit le garant en dernière instance du passage de la possibilité économique à la réalité, le travailleur dispose, si les conditions s’y prêtent, en améliorant ses méthodes de travail, de la possibilité d’élever aussi la reproduction de sa propre vie à un niveau plus élevé, puisqu’il travaille sur son propre sol, avec ses propres ustensiles, de sorte que, une fois fixées les prestations vis-à-vis du seigneur, l’augmentation de la productivité de son travail signifie une augmentation de son propre niveau de vie.

Alors que dans la cité grecque toute l’activité sociale, tous les courants de la vie et de sa reproduction convergent vers la cité, au plan économique, politique, militaire comme culturel, sa chute, sa faillite tenant au succès de ce développement qui transforme la cité en organe social parasitaire, sous le féodalisme la vie de la ville, subordonnée à la campagne, se concentre sur une activité économique, sous forme de subordination à la structure féodale, l’économie à la campagne entraînant aussi une extension du commerce (dans l’Antiquité, le commerce était déterminé par les besoins de luxe de la classe dominante), et ce développement de la production et du commerce pousse les seigneurs à surpasser la concurrence des fortunes urbaines en transformant la rente foncière en rente argent, l’exploitation des paysans ne connaissant plus de bornes.

C’est la faillite du système féodal, avec le dilemme, soit approfondir la crise, la pérenniser par l’introduction d’un deuxième servage, soit, grâce à l’accumulation primitive, liquider le système.

Les affrontements sur le statut des villes, qui aboutissent à l’accession de certaines villes à l’indépendance, peuvent être significatifs dans le sens de la dislocation du système féodal, pour la préparation du système capitaliste, mais ne peuvent suffire pour fonder des formes durables de la société future.

De ce point de vue de la société future, il faut souligner l’importance de l’alliance des villes affranchies avec les tendances favorables à la monarchie, alliance qui constitue la forme de transition et de préparation de la construction définitive du capitalisme en tant que système pénétrant l’ensemble de la société.

Dans ce cadre, la ville peut se déployer comme centre de la politique et de la culture.

  1. 76.     Manufacture et division toujours plus sociale du  travail. Dans le féodalisme, la corporation empêche explicitement la transformation en marchandise de la force de travail (les corporations ne connaissent pas la division du travail, le travailleur, soudé à ses moyens de production, devant maîtriser tous les aspects de la production incombant à son corps de métier; quand les circonstances nécessitent une division du travail, les corporations se subdivisent en sous-genres, ou bien se forment des corporations nouvelles, sans que des métiers différents puissent être réunis dans un même atelier). La socialisation de la catégorie centrale de l’être social qu’est l’appropriation de la plus-value prend, sous le capitalisme, la forme d’une détermination économique, celle où la force de travail du salarié devient une marchandise qu’il vend au capitaliste, lui laissant ainsi la disposition du surtravail, cette période étant précédée par la période de l’accumulation primitive, avec ses débauches de violence, après quoi le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles de la production », la violence ayant perdu tout caractère naturel. Le travail prend un caractère toujours plus social, ainsi dans la manufacture, qui n’est pas un simple rassemblement quantitatif des forces de travail individuelles, une augmentation quantitative de ces forces de travail, mais une division du travail non  « naturelle », plus sociale, plus précisément un processus de travail décomposé en opérations partielles, avec des instruments spécialisés et des travailleurs transformés en virtuoses bornés de quelques gestes indéfiniment répétés. La position véritable échoit à ceux qui dirigent la production, les positions effectuées par le travailleur se réduisant à des habitudes, des routines, des réflexes conditionnés, le travailleur n’existant plus que sous une forme morcelée, atrophiée, les puissances intellectuelles, les connaissances, la volonté de la production se concentrant dans le capital.

La corporation empêche explicitement la transformation en marchandise de la force de travail, en limitant le nombre de compagnons, en interdisant l’emploi de compagnons d’un autre métier, en interdisant au marchand d’acheter le travail.

Le capital marchand et le capital argent jouent un rôle dans l’apparition du capitalisme, mais épisodique, transitoire, le rôle du capital industriel étant décisif, par l’introduction de catégories authentiquement sociales.

La socialisation de la catégorie centrale de l’être social de l’appropriation de la plus-value va de la forme de la violence pure dans l’esclavage et le servage (violence pure nécessaire dans la mesure où, dans des conditions proches de la nature, il reste les possibilités de subsister d’une manière ou d’une autre, violence qui garantit l’obligation de surtravail) jusqu’à une détermination sociale économique sous le capitalisme, la force de travail du salarié devenant une marchandise qu’il vend au capitaliste, lui laissant ainsi la disposition du surtravail, une période précédée par la période de l’accumulation primitive, avec ses débauches de violence, après quoi le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles de la production », la violence ayant perdu tout caractère naturel.

On ne peut en rester à une description aussi générale du fait.

Le rapport de travail a des fondements de plus en plus sociaux.

Le capitalisme bouleverse, sur la base du travail salarié, le processus de production au sens large en le rendant toujours plus social.

La part objectivée croissante du processus de travail et les médiations entre le processus de travail et l’ensemble social toujours plus nombreuses et complexes socialisent la production, la consommation, la distribution, etc., c’est-à-dire la reproduction économique.

La manufacture ne bouleverse pas le mode de travail mais bouleverse la division du travail, dans une situation où les corporations de connaissaient pas la division du travail, les travailleurs devant maîtriser tous les aspects de la production incombant à son corps de métier.

Quand les circonstances nécessitaient une division du travail, les corporations se subdivisaient en sous-genres, ou bien se formaient des corporations nouvelles, sans que des métiers différents fussent réunis dans un même atelier.

La division du travail y était donc organique, naturelle, le travailleur et ses moyens de production étant soudés ensemble.

La manufacture est, abstraitement, une coopération, mais la coopération est une forme immémoriale et qui reste « naturelle », parce qu’elle est le plus souvent un simple rassemblement quantitatif des forces de travail individuelles, une augmentation quantitative de ces forces de travail.

Dans la manufacture, un processus de travail unitaire, autrefois exécuté par des travailleurs isolés, est décomposé en opérations partielles, les instruments se spécialisent, le travailleur devenant un virtuose borné de quelques gestes indéfiniment répétés.

Puisque le produit final résulte d’une combinaison des tâches partielles décomposées, que chaque travailleur n’exécute qu’une tâche partielle, la position au sens propre échoit à ceux qui dirigent la production, les positions effectuées par le travailleur devenant une simple habitude, une simple routine, un réflexe conditionné, le travailleur n’existant plus que sous une forme morcelée, atrophiée.

Les puissances intellectuelles, les connaissances, la volonté de la production disparaissent du côté des ouvriers parcellaires pour se concentrer dans le capital.

  1. 77.     Machine, comptabilité et désanthropomorphisation. Les machines, qui prennent la place de l’instrument de travail, permettent de s’affranchir des limites de la force de travail, des limites de la capacité de travail d’un homme, dans la mesure où la machine peut prendre en charge une multiplicité d’outils  qu’un homme seul est incapable d’utiliser simultanément du fait de la limitation du nombre de ses organes, dans la mesure où la machine s’affranchit des bornes physiques et psychiques de l’homme. Comme la manufacture, la machine « dénature » le travail, c’est-à-dire le socialise encore plus, mais elle s’en distingue en désanthropomorphisant le travail. Avec la machine, les outils et leur maniement deviennent un système de forces existantes en soi, l’individu étant l’instrument de l’exécution d’une position sociale générale, purement économique, le subordonné de cette position sociale, sa tâche se bornant à surveiller la machine et à corriger les erreurs, les positions qu’il effectue n’étant donc que des éléments de ce type toujours plus socialisé de position qui augmente en qualité et en importance et qui vise à influencer d’autres hommes pour que ceux-ci effectuent les positions souhaitées. La désanthropomorphisation, correspondant à une socialisation toujours plus poussée, se manifeste déjà avec le simple échange de marchandises, qui va au-delà de la satisfaction immédiate des besoins par la création de valeurs d’usage, ou avec l’argent, comme forme de médiation sociale quand l’échange de marchandises se généralise, mais aussi, dans le nouveau contexte capitaliste et machinique, avec la comptabilité, quand la fortune de l’individu, sans cesser d’être sa propriété, peut prendre une forme sociale autonome, indépendante de lui, dans l’affaire, la firme ou la société par actions, qui se constituent avec un capital indépendant, distinct du patrimoine privé des sociétaires.

Les limites économiques de la production manufacturière donnent l’impulsion à l’évolution vers le travail mécanisé.

De plus, les machines permettent de s’affranchir des limites de la force de travail et de la capacité de travail de l‘homme.

Dès que l’instrument de travail est manié par un mécanisme, la machine-outil prend la place de l’instrument de travail.

La machine peut prendre en charge simultanément un nombre d’outils que l’homme ne peut utiliser en même temps du fait de la limitation du nombre de ses organes. La machine s’affranchit des bornes physiques et psychiques de l’homme comme être vivant concrètement déterminé, et par conséquent limité.

La machine prolonge la manufacture puisqu’elle continue à « dénaturer » le travail, mais elle s’en distingue en désanthropomorphisant le travail.

Alors que l’aliénation est un phénomène de l’existence humaine, qui fait partie de l’être social, la désanthropomorphisation est une forme de reflet de la réalité, et son application à la pratique, forme que l’homme élabore pour connaître la réalité dans son existence en soi, en s’approchant de la plus grande précision possible.

Les tendances à la désanthropomorphisation de la connaissance, qui s’exprimaient dans les mathématiques, ont eu une influence limitée sur la production au temps de l’esclavage, essentiellement une influence sur les instruments de guerre.

Avec la machine, les outils et leur maniement deviennent indépendants de l’homme et de ses possibilités et sont considérés comme un système de forces existantes en soi, afin de réaliser une position qui soit au niveau de leur mise en œuvre optimale, la fonction concrète, essentielle de l’individu travaillant disparaissant du processus de travail pris comme échange matériel avec la nature, l’individu étant l’instrument de l’exécution d’une position purement sociale, la subordination de cette position sociale générale, purement économique, apparaissant déjà dans la division du travail de la manufacture.

Comme la machine désanthropomorphise le processus de travail, ce dernier connaît une évolution vers plus de socialité, la tâche des hommes se bornant à surveiller la machine et à corriger les erreurs, les positions qu’ils effectuent n’étant que des éléments d’un processus téléologique global déjà mis en mouvement par la société, ces positions purement sociales n’étant pas directement orientées sur l’échange matériel de l’homme avec la nature, mais visant à influencer d’autres hommes pour que ceux-ci effectuent les positions souhaitées, ce type de position augmentant en qualité et en importance.

Ce tournant décisif dans la socialisation de l’être social n’est pas un phénomène isolé.

La première possession de l’homme est plus ou moins naturellement liée à sa personne (l’héritage, catégorie purement sociale, comme lié le plus souvent à la famille, conservant un peu de cette structure originelle).

Avec la comptabilité, la fortune de l’individu, sans cesser d’être sa propriété, prend une forme sociale autonome, indépendante de lui, et c’est la naissance de l’affaire, de la firme et de la société par actions, avec un capital indépendant, qui est rendu distinct du patrimoine privé des sociétaires.

La possession et la propriété acquiert une forme de plus en plus sociale.

La socialisation de l’être social se manifeste aussi dans la division du travail.

Le simple échange de marchandises est une forme plus sociale que le travail qui permet la satisfaction immédiate des besoins par la création de valeurs d’usage.

Lorsque l’échange atteint un certain degré de généralité, il produit son propre élément social de médiation, l’argent, avec des formes de médiation toujours nouvelles.

  1. 78.     Le taux de profit moyen. Cette nouvelle catégorie sociale commande l’échange de marchandises, par l’intermédiaire du prix  des marchandises, et par voie de conséquence tous les actes même individuels, qui viennent ainsi conclure un enchaînement purement social. Les lois universelles et complexes du mouvement général du capital déterminent ainsi à titre de principes ultimes la spécificité des actes de la vie économique et l’existence économique de chaque homme. L‘existence individuelle est de plus en plus imbriquée avec le développement matériel du genre humain. Le capitalisme et la grande industrie s’emparent de tous les secteurs, et en profondeur, c‘est-à-dire aussi bien intensivement qu’extensivement dans la mondialisation.

La socialité croissante de l’être social dans le capitalisme engendre une forme nouvelle, encore plus socialement médiatisée, le taux de profit moyen.

En effet, tout acte d’échange étant social, puisque la détermination de la valeur, autour de laquelle oscille le prix, est le temps de travail socialement nécessaire, le pivot de fonctionnement de l’échange de marchandises est le prix de revient augmenté du taux de profit moyen, si bien que tout acte, même individuel, est déterminé par l’évolution générale, par le niveau général de l’économie, et s’intègre dans son contexte universel comme acte venant conclure un enchaînement purement social.

Cette prévalence du taux de profit moyen tient à la possibilité d’un libre transfert du capital d’un secteur de l’économie à l’autre.

Les lois universelles et complexes du mouvement général du capital déterminent à titre de principes ultimes la spécificité des actes de la vie économique, l’existence économique de chaque homme.

Cette détermination des actes individuels d’échange par les mouvements du capital d’un secteur à un autre est le pendant intensif de la voie tendancielle vers l’économie mondiale dans son mode extensif.

L’existence individuelle est de plus en plus imbriquée avec le développement matériel du genre humain.

Le capitalisme s’est d’abord emparé de la production des moyens de production, des mines, de l’électricité, etc., et de la production des principales matières premières, les textiles, la minoterie, le sucre, l’élaboration directement liée à la consommation et au secteur des services étant laissée à l’artisanat et la petite industrie.

Le capitalisme actuel et la grande industrie s’emparent de tous les secteurs, des transports et des moyens de transport, des équipements domestiques des consommateurs, etc..

Le développement de l’industrie chimique, avec les matières synthétiques, fait disparaître, dans de vastes domaines, la production à demi ou totalement artisanale.

L’hôtellerie et le tourisme sont capitalisées.

La domesticité d’échapper au capitalisme.

Les médias et les marchands d’art deviennent des secteurs du grand capital.

Les catégories économiques du capitalisme, avec leur tendance intrinsèque à une pure socialité, pénètrent toujours plus fortement l’être social, intensivement comme extensivement.

  1. 79.     La plus-value relative et la conscience de l‘évolution sociale. La plus-value relative est un mode d’appropriation de la plus-value spécifique au capitalisme. Elle apparaît seulement quand la classe capitaliste dans son ensemble a de l’intérêt à ce que la classe ouvrière consomme, ce qui suppose une production de masse d’objets et des services d’usage quotidien propres à la classe ouvrière et l’attribution de moyens pour pouvoir les consommer, ce qui suppose donc l‘augmentation des salaires et la diminution du temps de travail. Le secteur des services se développe à la suite de la diminution du temps de travail. La méthode de la plus-value absolue (prolonger le temps de travail, diminuer les salaires) est abandonnée du fait de la résistance syndicale et de son caractère coercitif. L’évolution d’ensemble du capital est le produit spontané, régi par des lois, des conséquences causales qui découlent des positions isolées des capitalistes individuels et qui se cristallisent en certaines tendances objectives. Les moments de la production capitaliste qui se sont autonomisés peuvent manifester leur unité dans les crises. À partir d’études de conjoncture, dans un contexte de pauvreté de la discussion sur les théories économiques, on peut percevoir le déroulement spontané du processus général et observer certains symptômes avant-coureurs de crise, on peut prendre des mesures imposant instinctivement les intérêts généraux du capital contre les intérêts particuliers de certains groupes. L’évolution vers la prépondérance de la plus-value relative dans tous les domaines de la satisfaction des besoins peut entraîner que l’intérêt du capital général s’exprime plus directement, s’objective, soit appréhendé et transposé dans la pratique, en opposition aux intérêts des capitalistes individuels ou des groupements capitalistes.

Dans l’appropriation du surtravail, la part de la plus-value relative, mode spécifique au capitalisme d’appropriation de la plus-value, joue un rôle de plus en plus important, la plus-value absolue, par la prolongation du temps de travail ou la diminution du salaire, étant la tendance dominante des méthodes de la manufacture, méthode abandonnée du fait de la résistance syndicale.

La plus-value relative ne peut pas dominer tant que la classe capitaliste dans son ensemble ne développe un intérêt à la consommation de la classe ouvrière, par une production de masse des marchandises d’usage quotidien chez les masses les plus nombreuses, cette nouvelle universalité de la production ne pouvant se réaliser que si les travailleurs ont les moyens de consommer.

La plus-value relative permet, tout en augmentant les salaires, tout en réduisant le temps de travail, d’augmenter la part de plus-value qui revient au capital (notons que la capitalisation du secteur des services se développe à la suite de la diminution du temps de travail).

Le passage à la prédominance de la plus-value relative sur la plus-value absolue, comme mode de production et d’appropriation de la plus-value plus élevé et plus purement social que le rapport coercitif propre à la plus-value absolue, devient un intérêt vital des capitalistes, une nécessité spontanée de l’économie, engendrée par ses propres lois.

La subsomption formelle du travail au capital, forme générale de la production capitaliste, mais particulière par rapport à la production spécifique du capitalisme développé, se transforme en subsomption réelle, comme prédominance de la plus-value relative.

Ce changement n’est pas un changement de la formation sociale, puisque la méthode d’appropriation de la plus-value absolue n’a pas disparu, même si elle peut avoir perdu sa position dominante. À certains moments, elle réapparaît, parfois sous des formes drastiques, sans, apparemment, ébranler les fondements de la nouvelle situation.

Un certain nombre de régulations viennent affecter le caractère spontané de l’évolution.

L’universalisation du capital concrétise le caractère du capital dans sa totalité.

En effet, l’évolution d’ensemble du capital au sens économique est le produit spontané, régi par des lois, des conséquences causales qui découlent des positions isolées des capitalistes individuels et qui, désormais indépendantes de leur origine, se cristallisent en certaines tendances objectives.

L’unité de ce processus général acquiert donc un être en soi, qui, au début du capitalisme, ne recèle aucune possibilité de développer de lui-même un être pour soi et la conscience de cet être pour soi.

C’est au moment des crises que se manifeste l’unité des moments de la production capitaliste qui se sont autonomisés.

Cependant, l’évolution vers la prépondérance de la plus-value relative dans tous les domaines de la satisfaction des besoins entraîne que l’intérêt du capital général s’exprime plus directement et peut s’objectiver, être appréhendé et transposé dans la pratique en opposition aux intérêts des capitalistes individuels ou des groupements capitalistes.

On est aujourd’hui capable, par des études de conjoncture, d’observer certains symptômes avant-coureurs de la crise et de prendre des mesures économiques préventives, la connaissance étant relative et limitée, et l’application encore plus problématique, l’efficacité de ces mesures tenant à ce qu’elles imposent instinctivement les intérêts généraux du capital contre les intérêts particuliers de certains groupes, qui peuvent même, dans certains cas, avoir intérêt au déclenchement de la crise.

Une telle analyse ne révèle pas l’être pour soi du processus socio-économique général, mais seulement l’intérêt de l’ensemble du capital dans chaque situation concrète.

On ne peut donc de cette manière amener le processus général, par sa connaissance objective, à son être pour soi.

On peut seulement percevoir plus efficacement le déroulement spontané du processus général et le mettre à profit pratiquement.

En URSS, l’œuvre de redressement de la NEP, immédiatement après la dévastation de la guerre mondiale et de la guerre civile, s’est consacrée, sans grand fondement théorique, aux exigences du jour et à la remise en marche de la production à tout prix.

L’économie planifiée est apparue sans fondement théorique marxiste, comme tentative de réaliser un certain nombre de tâches pratiques comme la préparation et la défense face aux menaces d’une offensive de Hitler, etc., d’où sont nés un volontarisme et un subjectivisme bureaucratiques et un pragmatisme dogmatique pétrifiant en dogmes des exigences du jour toujours différentes.

Le processus de reproduction de l’économie dans son ensemble doit être discuté.

Il n’existe pas actuellement de contrepartie théorique au développement actuel du capitalisme, une économie socialiste planifiée, dans laquelle une mise en place fondée théoriquement du plan pourrait acquérir un être pour soi objectif, est encore une perspective d’avenir.

La différence entre l’essence et le phénomène dans l’être économique peut évoluer jusqu’à l’antagonisme radical, ainsi la différence entre le développement des forces productives, en particulier le développement des capacités humaines (l’essence) et la forme sous laquelle ces forces et capacités se manifestent dans le capitalisme comme abaissement et aliénation des hommes, antagonisme que les capitalismes ne reconnaissent pas.

  1. 80.     La manipulation, médiation entre la production de masse des produits de consommation et des services et la masse des consommateurs individuels, est censée informer sur la qualité des marchandises et des services pour que les millions d’acheteurs individuels puissent les consommer. Cette manipulation conduit à la destruction de toute vie privée et elle s’étend progressivement à tous les domaines de la vie, et avant tout à la politique. D’une part, la manipulation et la consommation de prestige qui lui est liée éliminent de la vie quotidienne les efforts dans le sens de la généricité, avant tout la tendance à surmonter sa propre particularité, l’objectif étant de figer, de rendre définitive le caractère particulier du produit, d’autre part, la manipulation donne à la particularité ainsi isolée un caractère abstrait, uniformisant, la particularité immédiate se dégradant en une abstraction superficielle, immédiate, statique, qui se transforme sans cesse dans le monde des apparences, si bien que, quand le produit s’échange, l’échange semble indépendant, extérieur, indifférent à la production. La manipulation, qui s’exerce constamment sur l’individu, bénéficie de son assentiment, mais cet individu pourrait non seulement la neutraliser, mais donner l’exemple et même participer à des résistances collectives amenant à un changement dans ce processus de manipulation

La manipulation n’est que de la nécessité d’amener des marchandises de consommation de masse à des millions d’acheteurs individuels, elle conduit à la destruction de toute vie privée. Elle est, en soi, une médiation entre la production de masse des produits de consommation et des services et la masse des consommateurs individuels.

À ce stade de la production, un tel système de médiation est du point de vue économique indispensable pour une information sur la qualité, etc. des marchandises.

La manipulation prend son origine dans ces informations, elle s’étend progressivement à tous les domaines de la vie, et avant tout à la politique.

Elle est parente à la méthode du néopositivisme.

On a un double mouvement, en lui-même unitaire, d’une part, la manipulation et la consommation de prestige qui lui est liée éliminent de la vie quotidienne les efforts dans le sens de la généricité, avant tout la tendance à surmonter sa propre particularité, l’objectif principal étant de figer, de rendre définitive le carafictère particulier de tout objet de l’activité humaine.

D’autre part, la particularité ainsi isolée acquiert un caractère abstrait, en dernier ressort uniformisant, la particularité immédiate, et immédiatement fondée au plan sensible de la vie quotidienne, se dégrade en une abstraction superficielle et immédiate, essentiellement pétrifiée et statique, qui se transforme sans cesse dans le monde des apparences.

Au dernier stade, quand le produit s’échange pour être directement consommé, l’échange semble indépendant, extérieur, indifférent à la production.

Les circonstances de la vie ont un caractère de nécessité, non de fatalité, puisqu’elles peuvent être changées par la société dans son ensemble.

Il y a donc une marge de manœuvre pour l’activité, y compris pour les individus.

La manipulation exerce bien sur l’individu une pression permanente, mais elle a les fondements de l’assentiment qu’elle reçoit dans les rapports interhumains.

L’action individuelle n’est pas insignifiante, d’une part parce que des actions individuelles peuvent s’additionner socialement de manière spontanée et devenir des facteurs de forces encore plus réels, d’autre part parce que l’exemple a une fonction sociale non négligeable, surtout dans la vie individuelle.

Un examen de complexes de faits particuliers liés à la manipulation, comme par exemple la mode, montre que le destin, la fatalité a des limites dans le vouloir ou le non vouloir des êtres humains.

  1. 81.     Le capitalisme reproduit en lui-même, par l’économie, ses propres présupposés. Une formation sociale dont les conditions de reproduction, les présupposés, sont donnés de l’extérieur ne peut que détruire ces conditions. Le capitalisme produit sans cesse ses propres présupposés, ses propres conditions de reproduction, l’ouvrier produisant la richesse pour le capital et pour la jouissance du capitaliste tout en étant étranger à sa propre production, séparé d‘elle. Pour le capitaliste, la production est une consommation d’une force de travail qui produit des marchandises, elles-mêmes transformées  en capital. L’individu du capitalisme n’est pas relié au processus de reproduction sociale par des systèmes de médiation comme celui des castes (qui génère la fausse conscience du caractère naturel de la caste, du caractère naturel de son appartenance à la  caste, une fausse conscience qui consolide la stabilité des modes de vie), mais par la médiation purement économique de la classe sociale. 

La production asiatique, l’esclavagisme et le féodalisme ont des conditions de reproduction dont les présupposés, du point de vue social, proviennent de l’extérieur, sont donnés ou trouvés achevés, si bien que leur processus de production ne peut pas reproduire ses propres présupposés, qu’il est au contraire voué à les détruire.

Le capitalisme produit sans cesse ses propres présupposés.

D‘un côté, le procès de production ne cesse de transformer la richesse matérielle en capital et moyens de jouissance pour le capitaliste, de l’autre, l’ouvrier, source de la richesse, mais dépouillé des moyens de la réaliser pour lui-même, sort du procès de production comme il y est entré, son propre travail, déjà aliéné avant son entrée dans le processus de travail comme propriété du capitaliste et incorporé au capital, ne cessant de s’objectiver durant le processus, mais seulement en produits étrangers à lui-même.

La production capitaliste étant en même temps consommation de la force de travail par le capitaliste, transforme sans cesse le produit du salarié en marchandise, mais aussi en capital, c’est-à-dire en valeur qui pompe la force créatrice, en moyens de production qui dominent le producteur, en moyens de subsistance qui achètent l’ouvrier.

Le travailleur produit constamment la richesse objective sous forme de capital, une puissance qui lui est étrangère, qui le domine et l’exploite, tandis que le capitaliste produit constamment la force de travail comme source de richesse subjective et abstraite, séparée de ses propres moyens d’objectivation et de réalisation, présente dans la simple existence corporelle de l’ouvrier comme travailleur salarié.

Dans les autres formations que le capitalisme, le processus de reproduction assigne également aux individus, en dernier ressort, leur place dans le système social, et comme l’homme est un être qui répond, la marge de liberté concrète laissée à sa pratique, à ses positions toujours concrètes, est donc déterminé dans chaque cas

Comme les positions ont toujours le caractère d’alternatives, il en résulte la richesse inépuisable de toute période, ce qui ne peut supprimer sa spécificité, déterminée en dernière instance par l’économie.

Le caractère spécifiquement social du capitalisme s’exprime en ce que le processus décrit ci-dessus se produit de manière purement économique, soit immédiatement, soit médiatement, c’est-à-dire que l’individu n’est pas relié au processus de reproduction sociale par des systèmes de médiation comme celui des castes, ou celui de la citoyenneté dans la cité grecque, ou celui de la noblesse, et le lien entre caste et individu est par essence différent de la relation avec une classe.

Pour l’individu, mais aussi pour le plus grand nombre et parfois pour toute la société, la formation revêt, en raison de la coutume, de la tradition, etc., un caractère de nécessité aussi irrévocable que la vie organique pour l’individu. De même que chaque individu doit accepter l’heure de sa naissance, le sexe auquel il appartient, sa taille, etc., comme donnés une fois pour toutes, de même il considère son appartenance à des formes sociales comme la caste, etc., due à sa naissance, comme un donné tout aussi naturellement immuable que son être propre tel qu’il a résulté de sa naissance.

Cette fausse conscience, dans son enracinement opiniâtre, socialement conditionné, dans son universalité durable, elle aussi socialement conditionnée, sous-tend et consolide, chez les hommes qui participent d’elle, la stabilité naturelle des formes de vie nées de la division du travail social.

L’antagonisme entre la croissance économique et une structure sociale qui se reproduit telle quelle prend une acuité d’autant plus grande que ces formes de fausse conscience peuvent survivre, certes déformées, même après la destruction de leur base sociale.

  1. 82.     Les deux aspects de l’homme et les choix  axiologiques. Du point de vue de la vie organique de l‘homme, sa position sociale comporte un hasard irréductible. Du point de vue de la vie sociale de l’homme, sa constitution biologique est un hasard irréductible. Est irréductible la contingence de la relation entre la spécificité des dispositions physiques de l’homme et la spécificité de la marge de liberté de sa personnalité, et cette contingence apparaît d‘autant plus que la formation sociale est plus socialisée. Cette antithèse ontologique est masquée par ceux qui considèrent les formes sociales comme naturelles (selon cette conception, il n’y a plus de formes sociales, la noblesse d‘une personne n‘est pas une caractérisation sociale de son appartenance à la noblesse mais une caractérisation biologique  innée de type don), comme par ceux qui considèrent les formes sociales comme de caractère métaphysique, religieux, s‘imposant à une nature définitivement soumise (le renoncement, pour une pure spiritualité s‘imposant au corps faible, aboutit à un échec, car toute chair est sociale, c‘est-à-dire incontrôlable). L’incidence de la société, de l’éducation, de l’environnement social, du mode de vie sur l’être biologique de l’homme, sur son développement corporel, sur sa prédisposition aux maladies, etc., ne peut supprimer le fait brut de cette contingence de la relation entre ces deux aspects  ontologiques hétérogènes bien qu’inséparables de l’homme.  Le caractère purement social des formations sociales produit une incarnation de l’association ontologiquement contingente de l’être biologique et de l’être social chez tout individu humain, ce qui ne brise pas l’unité de l’homme mais pose à l’homme la tâche de devenir une individualité. On ne peut sous-estimer l’aspect biologique de l’homme. Preuve en est, pour favoriser l’accession à l’individualité, pour faire valoir la socialité des individus, leur appartenance à l’espèce humaine qui se crée, la nécessité de l’existence d’organes sociaux instituant des préceptes sociaux, des principes ordonnateurs de la société, comme le droit, les coutumes, la tradition, la morale, qui s’adressent à chaque homme sans exception sous forme de postulat social. Pour l’homme agissant, il s’agit de choisir parmi toutes les exigences sociales, qui sont très diverses et antinomiques, celles qui dépassent la particularité vers la socialité et la généricité de l’espèce humaine, exigences sociales qui sont ainsi conformes au choix qu’il fait comme un devoir personnel, comme une exigence éthique, d’un développement de la personnalité propre qui dépasse sa propre particularité, autrement dit ces exigences sociales choisies sont intégrées à ce qui est considéré comme devoir personnel de tisser un lien entre un genre humain et des individus dépassant chacun leurs propres particularités, l‘évolution du simple individu vers l‘individualité étant telle que cet individu est en même temps porteur conscient du genre humain. Cette évolution ne se fait pas sans contradictions, dans la mesure où l’évolution du genre humain est un processus double qui se déroule aussi bien dans la reproduction générale, économique et objective, avec une lutte entre la particularité  et la généricité, que dans la reproduction de l’être humain individuel, avec, ici aussi, une lutte entre la particularité, la singularité  et la personnalité, l’individualité, l’homme, unité d’un être biologique et d’un être social en relation contingente, étant motivé par des valeurs et des options axiologiques très différentes, déterminant des choix entre conservation, reproduction ou dépassement (on oublie trop souvent que des facteurs décisifs de l’individualité de l’homme sont reliés à son être biologique, si bien  qu‘on sous-estime les réactions de l‘aspect biologique de l‘homme, comme si son évolution était toujours plus humaine, toujours plus sociale, sans contradiction). L’évolution de l’homme de la simple singularité jusqu’à l’individualité, dans le cadre du processus général de la reproduction de la société, est un moment d’une importance capitale dans la naissance du genre humain. Les alternatives et des choix axiologiques sont des composantes actives du processus général objectif, tout en étant nécessairement produites par ce processus général objectif. Ces composantes actives, composées des alternatives et des choix axiologiques, constituent les médiations à travers lesquelles les deux pôles de l’évolution de l’humanité, l’homme et la société, sont en symbiose réelle. Avec le capitalisme, le caractère contingent de la relation de l’individu avec sa place dans la société  se révèle crûment, son appartenance purement sociale à une classe sociale ne lui apparaît plus comme le prolongement direct de son être naturel, la place qu’il occupe dans la société par sa naissance lui apparaît comme le fait du pur hasard, avant que ne commencent ses interactions avec la société (les influences de la société peuvent avoir des effets inverses à  ce qui était visé, toute influence suscitant de toute façon  de la part de l’individu des décisions alternatives),  il est débarrassé de tout lien social de type « naturel », il est libre et autonome, il considère ses conditions d’existence comme contingentes, sans voir qu’il est subordonné à une puissance objective

Derrière ces phénomènes, il y a la relation entre l’être naturel biologique de l’homme et son être social.

Considéré à partir de la vie organique, la position sociale d’un homme quelconque comporte un hasard irréductible, de même que du point de vue de l’être social, sa constitution biologique est vouée à rester un hasard irréductible.

L’incidence de la société, de l’éducation, de l’environnement social, du mode de vie sur l’être biologique de l’homme, sur son développement corporel, sur sa prédisposition aux maladies, etc., ne peut supprimer le fait brut de la contingence dans la relation entre la spécificité de ces dispositions physiques et la spécificité de la marge de liberté sociale laissée à la personnalité sociale, une relation qui n’est pas simple juxtaposition de deux modes de d’être mais synthèse de deux modes d’être tellement hétérogènes qu’ils ne peuvent perdre leur contingence ontologique fondamentale.

Cette antithèse ontologique est masquée par ceux qui considèrent les formes de l’être social comme naturelles, par ceux pour qui un noble reste toujours un noble, la noblesse étant une qualité indissociable de son individualité, l’appartenance purement sociale à une couche sociale déterminée revêtant l’apparence d’un prolongement direct de son être naturel, comme par ceux qui donnent aux catégories sociales comme la caste un fondement dans la religion, la philosophie, l’éthique, etc.

Le capitalisme révèle crûment le caractère purement contingent de la relation de l’individu avec la place qu’il occupe dans la société, débarrassant l’homme de ses liens sociaux « naturels » et mettant sur pied la conception de l’homme libre et autonome. Mais si l’individu paraît plus libre, car ses conditions d’existence lui sont contingentes, il est en fait moins libre, car plus subordonné à une puissance objective.

Dans une formation purement sociale, la contingence de la relation de l’être biologique et de l’être social apparaît au grand jour.

Du point de vue de l’individu, c’est le pur hasard qui décide de sa place dans la société où sa naissance le plonge, et après cela commence l’interaction incessante avec l’environnement social, toute influence exercée sur l’homme suscite de sa part des décisions alternatives, l’effet des influences pouvant aboutir à un résultat inverse de ce qu’elles visaient.

Le sujet de ces réactions est à la fois biologique et social.

Le caractère purement social des formations sociales ne peut produire une socialité pure de l’être de l’homme, mais seulement une incarnation de l’association ontologiquement contingente de l’être biologique et de l’être social chez tout individu humain, ce qui ne brise pas l’unité de l’homme mais pose l’homme devant la tâche de devenir une individualité.

Dire que le rôle formateur reviendrait aux tendances sociales, les tendances biologiques constituant le matériau ainsi mis en forme, est trop général, trop tranché, car, chez l’individu, le dualisme de ces pures données ontologiques deviendrait inconnaissable.

Même le renoncement concret, vers une pure spiritualité s’imposant sur le corps faible et peccamineux, ne peut prendre une forme concrète sur le terrain extra social, car même la chair la plus rétive est déjà sociale.

Mais aussi définir la contingence hétérogène des composants en soi de l’individu comme la relation entre la puissance formatrice et le matériau formé n’implique pas que l’individualité authentique doive rester en opposition avec ses possibilités biologiques données, et c’est même le contraire, quand l’enfant en bas âge résiste à ses éducateurs, manifestant que des facteurs décisifs de l’individualité sont reliés à son être biologique.

Le fait que des influences ordonnatrices essentielles de la société comme les coutumes, la tradition, le droit, la morale s’adressent à chaque homme sans exception sous forme de postulat social, montre que l’évolution ontologique de ce qui n’est à l’origine qu’un simple exemplaire de l’espèce jusqu’à l’individualité a besoin d’un organe social auquel soient référés tous les préceptes sociaux, afin de pouvoir, par l’intermédiaire de cet organe social et à partir de la réglementation morale de la société, favoriser l’accession à l’individualité.

Tous les principes ordonnateurs de la société ont pour fonction, face aux efforts privés des individus, de faire valoir la socialité des individus, leur appartenance à l’espèce humaine qui se crée au cours de l’évolution sociale.

La dualité ainsi posée par la société ne peut être surmontée que par l’éthique, où le dépassement de la particularité individuelle acquiert une tendance unitaire.

L’exigence éthique au cœur de la personnalité de l’homme agissant est le choix entre les exigences sociales qui deviennent antinomiques et l’option déterminée de reconnaître comme devoir personnel tout ce qui est conforme à sa personnalité propre, tissant ainsi le lien entre le genre humain et les individus qui dépassent leurs propres particularités, ce qui crée la possibilité objective d’un être social du genre humain.

Les contradictions internes de cette évolution sociale, qui s’objectivent dans les formes antinomiques de l’ordre social, constituent la base permettant que l’évolution du simple individu vers l’individualité fasse de cet individu en même temps le porteur conscient du genre humain.

L’être pour soi du genre humain est le résultat d’un processus qui se déroule aussi bien dans la reproduction générale, économique et objective, avec une lutte entre la simple particularité et la généricité, que dans la reproduction de l’être humain individuel.

La particularité de l’homme partage avec son être biologique le fait de ne pouvoir être supprimé, tous deux étant constamment reproduits en lien avec leur dépassement dans l’unité complexe qu’est chaque homme.

On ne doit pas oublier dans la particularité comme dans la généricité que l’homme est l’unité d’un être biologique et d’un être social, qu’il est motivé par des options axiologiques très différentes déterminant le choix entre la conservation, la reproduction et le dépassement, que son évolution est déterminée par des valeurs, et qu’à l’origine il y a la contingence de la relation entre son être biologique  et son être social.

Seule la reconnaissance de la contingence permet de comprendre l’évolution de l’homme de la simple singularité jusqu’à l’individualité dans le cadre du processus général de la reproduction de la société comme un moment d’une importance capitale dans la naissance du genre humain, et de cette façon on peut comprendre les alternatives et des choix axiologiques comme des composantes actives du processus général, des composantes nécessairement produites par l’évolution objective, composantes à travers lesquelles les deux pôles de l’évolution de l’humanité sont en symbiose réelle.

  1. 83.     La perspective. Tout d’abord, deux préalables. De manière utopique, toute figuration subjective de la généricité humaine sous forme élevée et exemplaire est très éloignée de la généricité réelle, même si elle a une grande valeur esthétique. De manière pragmatique triviale, toute satisfaction au sein du capitalisme est vulgaire, puisqu’elle s’accommode des limites faites à la socialité. La perspective qui est ici proposée n’est pas individuelle, dans la mesure où elle exige une certaine évolution économique  objective, une certaine tendance que l’histoire et l’économie peuvent identifier, évolution et tendance engendrant la possibilité d’un genre humain authentique, au développement autonome. Cette perspective n’est donc pas une attitude subjective de l’ordre de l’espoir, mais le reflet conscient, le complément et  le prolongement des tendances de l’évolution économique  objective, l’expression de la connaissance des orientations réelles de l’évolution économique objective. Comme la réalisation de ces tendances, de ces orientations dépend des actions des hommes, des décisions alternatives qu’ils sont désireux ou capables de prendre par rapport à cette tendance, comme cette réalisation est le résultat de la multiplicité  innombrable de toutes ces positions, il faut que la perspective soit le but posé dans toutes ces décisions,  les séries causales déclenchées par ces décisions peuvent ainsi devenir des facteurs objectifs de la réalisation de cette perspective. Plus précisément, cette perspective est concrète dans la mesure où seule sa réalisation en structure sociale permettra la naissance réelle du genre humain comme espèce  autonome et consciente d’elle-même, au niveau de l’individu comme au niveau de la société. Cette perspective est celle d’un être social où la question de la contingence de la relation de l’être biologique et de l’être social n’existe plus que comme tâche vitale individuelle de transformer le donné de sa simple particularité, de sa singularité  en personnalité authentique, en représentant et organe de la généricité.

La figuration subjective de la généricité humaine sous une forme élevée, exemplaire, est très éloignée de la généricité réelle, même si ces objectivations et ces apparences ont une grande valeur esthétique.

Toute satisfaction au sein du capitalisme est vulgaire, puisqu’elle est prête à s’accommoder des limites qu’offre la pure socialité dans le cadre capitaliste, prenant l’apparence pour la réalité.

Apparaît la perspective d’un être social où la contingence de l’être biologique et de l’être social n’existera que comme tâche vitale individuelle, n’existera que comme le problème vital de l’individu de transformer sa singularité en une personnalité authentique, de faire de soi, à partir du donné de sa simple particularité, un représentant, un organe de la généricité, une perspective qui ne peut être individuelle dans la mesure où elle exige que l’évolution économique objective engendre la possibilité d’un genre humain existant pour soi.

Cette perspective n’est pas un affect subjectif de l’ordre de l’espoir, mais le reflet conscient, le complément et le prolongement de l’évolution économique objective elle-même, une connaissance des orientations réelles de l’évolution économique dans le mouvement objectif de l’économie.

La réalisation de cette tendance que l’histoire et l’économie permettent d’identifier, tendance dont la perspective est le reflet et l’expression, dépend des actions des hommes, des décisions alternatives qu’ils sont désireux ou capables de prendre vis-à-vis de cette tendance.

Cette tendance, résultat d’innombrables positions, n’a aucune orientation.

Cette perspective, que Marx appelle communisme, comme deuxième stade du socialisme, ne peut être un but posé que pour les positions d’individus ou de groupes d’hommes, un processus au cours duquel les séries causales qu’ils déclenchent peuvent devenir des facteurs objectifs de la réalisation de cette perspective.

Cette perspective est concrète dans la mesure où seule sa réalisation en structure sociale permettra la naissance réelle du genre humain comme espèce cessant d’être muette aux deux pôles de l’être social.

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