Préface à « Ontologie de l’être social » de Georges Lukacs, articles sur cairn.info et sur le blog des amis de Georg Lukacs
- 1. Critique de l’existence quotidienne dans la société capitaliste, selon Heidegger. Le souci d’un quotidien considéré comme tentateur, séducteur, contraignant est aliénant. Ce souci constitue l’existence pleine d’impulsions et de penchants de l’être administré et calculé, accaparé par la manipulation des choses, n’existant plus qu’en fonction des outils et de leurs temporalités spécifiques. Cette existence est dissimulée en progrès et vie concrète. Elle est aliénation, dispersion, agitation, détournement de soi, destruction de sa vie. La recherche de la sécurité, de la tranquillité, de la paix, l’existence légère de l’être réjoui, hédoniste, qui se laisse envelopper par les séductions, l’existence confortable, bourgeoise, tout cela est déchéance, perte de soi, ruine, chute, effondrement. C’est le cas aussi, sur le plan théorique, de l‘ontologie qui privilégie le monde à l‘existence, dans une conscience réifiée par les choses, une conscience qui n’atteint pas le véritable être-à-portée-de-la-main. Déchéance encore les projections idéalisantes d’un avenir heureux, le fantasme de l‘humanité universelle, toutes ces théories et ces principes. Perte de soi encore la socialité, les rapports d‘échange et de coopération, en définitive la démocratie. En effet, la déchéance concerne les règles et conventions de la coexistence sociale, les règles et des conventions qui imposent des rapports d‘entraide et de sollicitude et qui constituent une existence administrative et calculée solidifiant le soi en «moi» ou en «je» inauthentiques, parce que coupés des possibilités qui leur sont propres. Pour sortir de cette déchéance, il y a l’inquiétude ou la préoccupation, qui sont recherche de soi, retour sur soi, reconquête de soi, auto-affirmation de soi, existence authentique, mais aussi il y a le mouvement constant de la conscience pour échapper à la réification et à l‘aliénation, il y a le souci fondamental d’être ancré spécifiquement dans la pesanteur de son ici et maintenant historique, le souci de se charger de cette pesanteur, jusqu‘au face à face avec la mort, comme finitude assumée. La vie sociale est médiocrité, nivellement, conformisme, les exigences de la production et de reproduction sociale vouant les individus instrumentalisés à des existences fonctionnelles et interchangeables, avec des rapports interhumains utilitaires et dominés par la distance, la réserve, la méfiance, même dans l‘entraide et la sollicitude quotidiennes. C’est bien l’objectivation sociale, le pôle objectif de la vie sociale, l’espace de jeu où les actions doivent s’insérer qui est en question. L’espace public est quadrillé par les puissances impersonnelles des normes, des impératifs du «on», si bien qu’il faut retrouver l’authenticité dans l’esseulement, la discrétion. L’approche cognitive, l’appréhension thématisante et catégorielle détournent de soi, un soi comme être-jeté, débarrassé des attaches sécurisantes du « d’où » et du « vers où »qui doivent rester dans l‘inconnu. L’appel à la conscience, l’inquiétude, la sobre angoisse, la prise en charge de la dureté et de la pesanteur de l’existence, la joie martiale, le rejet de tout idéalisme, de toute valeur, de toute loi morale sont des existentiels faisant jaillir la résolution anticipatrice et l’authentique être-vers-la-mort. Cette vision est, en définitive, une universalisation d’une situation historique particulière, celle de l’intellectuel allemand conservateur confronté à la prolifération des phénomènes d’aliénation et de déchéance dans la vie publique du capitalisme de l’époque.
Selon un romantisme anticapitaliste tourné non vers le passé mais vers la réalité quasi théologique de l’être, le « on » est l’image de la quotidienneté moderne, épurée de ses déterminations socio-économiques.
La tendance du souci, de l’attitude soucieuse, selon une fatalité, une existence dévoyée, aliénée, est tendance à la dispersion dans le monde, à se laisser emporter par le monde, à s’identifier au monde, à sombrer dans le monde, ce qui est un détournement de soi, une défection à soi-même, une destruction de la vie.
La déchéance est dans la recherche des attaches sécurisantes, dans la vie tranquille, apaisée, échappant à l’inquiétude fondamentale.
L’inquiétude est recherche de soi, existence authentique, la sécurité est perte de soi, existence déchue.
Le monde tentateur détourne de soi-même.
La tentation apaisante de déchoir est aliénante en ce sens que la vie factuelle devient étrangère à elle-même, en se fondant dans une agitation soucieuse et croyant être la vie, dans une existence purement intramondaine, pleine d’impulsions et de penchants. Cette tentation de déchoir ne s’aperçoit pas dans la préoccupation, la préoccupation comme ayant pour but un retour sur soi permettant une reconquête de soi.
L’inquiétude fondamentale, le mouvement constant de la conscience pour éviter la réification répond à l’exigence d’une authenticité.
Il n’est pas possible de neutraliser la déchéance.
Les projections idéalisantes d’un avenir heureux de l’humanité sont des avatars du détournement de soi de l’existence.
L’ontologie grecque privilégie le monde, ses exigences et ses impératifs, par rapport à l’existence humaine, occultant la spécificité de l’être-là. La conceptualité grecque maîtrise l’être-sous-la-main, mais non la temporalité originaire.
La réalité humaine se comprend elle-même et comprend l’être en général à partir du monde, mais l’ontologie est alors dans l’évidence, comme si l’ontologie étaie ravalée à l’état de matériau à retravailler.
Contre le fantasme de l’humanité universelle, la pensée doit plonger ses racines dans son temps, dont elle doit assumer la singularité, l’ontologie doit exprimer le souci fondamental de l’homme ancré dans son ici et maintenant historique, se charger de la pesanteur et non de principes et de théories.
La déchéance est consubstantielle à l’existence humaine, elle est l’existence quotidienne.
On est dans la ruine, la chute, l’effondrement.
L’être ruiné, l’homme submergé par la préoccupation soucieuse du monde, comporte le penchant, la suppression de la distance et le verrouillage.
La préoccupation soucieuse du monde comporte la tentation, l’apaisement, l’aliénation et l’annihilation.
La socialité intramondaine, les rapports d’échange et de coopération sont le lieu de la déchéance et de l’inauthenticité.
L’émergence du soi dans le monde, ces contacts élémentaires avec les autres, nécessaires à sa conservation, sont des actes d’auto aliénation par rapport aux possibilités existentielles.
Dès le début, le soi est pris en charge par les forces anonymes du on, par les règles et conventions de la coexistence sociale, la préoccupation soucieuse du monde impose les rapports d’entraide et de sollicitude, est le lieu de l’existence administrative et calculée où le soi se solidifie en un moi, à un je inauthentique, qui l’aliène, qui le sépare des possibilités qui lui sont propres.
Selon cette dépréciation ontologique de l’existence fondue dans le monde, la vie sociale est médiocrité, nivellement.
L’appréhension thématisante et catégorielle est une modalité déficiente à appréhender l’être.
L’activité cognitive du sujet et son objet, les catégories de l’être, sont dans l’inauthenticité, détournant le soi de son pouvoir-être le plus propre.
Mais est aussi dans l’inauthenticité tout ce qui détourne de soi, de sa condition d’être jeté, sans les attaches sécurisantes du « d’où » et du « vers quoi ».
Les activités psychiques comme l’impulsion ou le penchant son dissimulatrices, inauthentiques, car déclenchées sous la contrainte du monde et emportées par la séduction. Elles sont des formes hétéronomes du souci, ne permettent pas la libre auto-affirmation de soi.
Il faut s’arracher aux normes et aux impératifs de l’espace public, quadrillé par les puissances impersonnelles du on, et retrouver l’authenticité dans l’esseulement, la discrétion.
L’espace public, avec son intellection, soumet le soi au conformisme et au nivellement.
Les exigences de la production et de reproduction sociale vouent les individus à des existences quasi fonctionnelles et interchangeables. Les individus sont instrumentalisés par la fonction qu’ils remplissent. Les rapports interhumains sont des rapports utilitaires dominés, même dans l’entraide et la sollicitude quotidienne, par la distance, la réserve, la méfiance.
L’assujettissement du rôle dans un ensemble fonctionnel qui neutralise les différences de niveau et la singularité du soi a pour effet la médiocrité, le nivellement.
Cette déchéance, cette aliénation, cette existence déchue, inauthentique, cette compréhension vulgaire de l’histoire, est liée à l’objectivation intrasociale, au pôle objectif de la vie sociale, à l’espace de jeu où les actions individuelles doivent s‘insérer.
L’ontologisation de l’existence inauthentique est la quotidienneté, zone de dispersion, où l’existence est accaparée par la manipulation des choses, hantée par leur administration et par leur calcul, où l’être-là est un être administré et calculé, dominé par l’hétéronomie, n’existant plus qu’en fonction des outils et de leurs temporalités spécifiques.
L’existence quotidienne est une chute, une précipitation dans l’absence de sol, dans la nullité, mais cette précipitation est dissimulée comme progrès, vie concrète.
Selon une transfiguration ontologique, une transfiguration métasociale des phénomènes, on a une ontologisation de la critique de la vie quotidienne, un glissement de la radiographie critique de l’aliénation, de la critique d’une temporalité hantée par les choses et leur utilisation sous forme d’outils, vers la réfutation de l’ontologie traditionnelle, la mise en cause du temps vulgaire qui ne serait que l’expression de cette existence manipulée.
L’authenticité est arrachement à l’espace public et à sa temporalité déchéante, afin de trouver son accomplissement dans le face-à-face avec la mort, dans la finitude assumée.
L’être est, de prime abord, conçu à partir du sous-la-main, selon une réification de la conscience qui travaille avec des concepts de choses, mais l’être doit être conçu à partir de à-la-portée-de-la-main, qui se trouve davantage à proximité, selon une conscience dont l’être est positivement structuré pour que la réification y soit inadéquate, et cette désaliénation, ce passage à l’authenticité exige un désaveu de la métaphysique traditionnelle, un contact originaire avec l’être occulté par l’ontologie du sous-la-main, source de réification.
L’appel à la conscience, la sobre angoisse, la joie martiale, le rejet de tout idéalisme, comme catégories affectives, sont des existentiels assurant la conversion à l’authenticité, faisant jaillir dans l’être la résolution anticipatrice et l’authentique être-vers-la-mort, tandis que la sphère des impératifs moraux est rejetée dans la sphère de la conception vulgaire de la science. La loi morale et l’éthique matérielle des valeurs sont rejetées.
La méthodologie de sublimation ontologique ou de mythologisation ontologique des données historiques et sociales, la méthodologie de travestissement spéculatif des phénomènes qui appartiennent au concret socio-historique se veut une arme contre Marx.
La déchéance ou l’aliénation est une fatalité ontologique de la condition humaine, ce qui transgresse toute relativisation socio-historique.
L’aliénation par le on, par l’inauthenticité est identifiée à l’existence légère, sécurisée, apaisée de l’être réjoui, hédoniste, qui se laisse envelopper par les séductions, les tentations.
L’existence confortable, bourgeoise est l’occultation de l’existence authentique.
Le contre mouvement destiné à arracher l’être-là à l’aliénation est identifié à l’inquiétude, à la prise en charge de la dureté et de la pesanteur de l’existence.
L’indétermination du on s’interprète, avec ses attributs négatifs que sont le nivellement, la médiocrité, le déracinement, comme un discrédit jeté sur la socialité, même si on y décèle une image épurée et stylisée de la manipulation généralisée à laquelle sont soumis les individus dans la société bourgeoise moderne.
Il y a transfiguration ontologique, sublimation ontologique des déterminations historiques et sociales, ou plus exactement universalisation d’une situation historique particulière, celle de l’intellectuel allemand conservateur confronté à la prolifération des phénomènes d’aliénation et de déchéance dans la vie publique de l’époque.
La dévalorisation ontologique de l’espace public est une fin de non-recevoir opposée à la démocratie.
L’absence de responsabilité comme trait constitutif de l’existence publique rappelle la critique de la démocratie comme règne de l’irresponsabilité sous la tyrannie de la majorité arithmétique.
La vraie genèse historique et sociale des existentiels est escamotée.
La vraie dialectique historique est neutralisée.
La sortie de l’aliénation prend une voie mythique qui, dans le concret historique et social, s’avère porteuse des pires dangers.
L’être aliéné se laisse réappréhender par un autre commencement, qui serait un approfondissement ontologique des processus historiques et sociaux, en fait un aplatissement.
- 2. L’ontologie du sujet, non l’ontologie de l’être-là. L’acte téléologique comporte l’objectivation sociale, répondant aux contraintes et aux exigences de la production et de la reproduction sociale, et l’extériorisation de l’individu, manifestation de l’autonomie de la subjectivité, dans le cadre de la contrainte de l‘objectivation. L’aliénation à l’intérieur de l’individu est une contradiction. Le premier terme de contradiction concerne les aspirations de l’individu vers la multiplication de ses qualités et l’autonomie de sa personnalité, l’extériorisation de ses acquis, l’autoexpression de sa propre personnalité. Le deuxième terme de la contradiction concerne l’objectivation, les activités qui visent à la reproduction d’un ensemble étranger, le fonctionnement de l’individu en tant qu’agent de la reproduction sociale. Notons que l’aliénation peut être la contradiction entre, d’une part, la multiplication des qualités et des aptitudes sur le mode nul de l‘acquisition bourgeoise, un développement des capacités qui s’acquiert aux dépens d’une majorité d’individus qui se sacrifient, et, d’autre part, leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité, sur le mode de l‘éthique qui maîtrise et domestique les qualités et aptitudes du règne de l’acquisition sous le signe de l‘harmonie. Les deux niveaux d’existence sont alors celui du genre humain en soi, c’est-à-dire le règne de la nécessité, et celui du genre humain pour soi, c’est-à-dire le règne de la liberté. Le genre humain en soi réduit l’individu à sa propre particularité, c’est l’existence de l’individu replié dans son autosuffisance, acceptant l’immédiateté des conditions imposées par le statu quo social, sans velléité de transcendance et sans véritable aspiration à l’autodétermination, l’individu qui se cantonne dans l’autosuffisance, refusant la transcendance du donné, n’aspirant pas à l’authentique genre humain, à la véritable existence humaine, ne prenant pas à son compte consciemment la transcendance, n’ayant pas la volonté de retrouver dans l’intimité de la conscience une force agissant contre les impératifs d’une existence sociale hétéronome, pour devenir une personnalité autonome, c’est l’individu fonctionnant comme agent de reproduction sociale, sous le signe de la contrainte et sous peine de naufrage, condamné à être ancré dans la particularité, situation qui se traduit par l’acceptation du statu quo, des blocages, des refoulements. Le niveau d’existence du genre humain pour soi est l’existence où l’individu aspire à sortir de cette particularité, où l’individu lutte pour transgresser sa pure particularité et atteindre le niveau de l’humanité véritable, l’autodétermination de la personnalité, l’émancipation du genre humain, où l’individu dissout les fétiches qui figent la conscience au niveau de la praxis quotidienne, les sens devenant dans leur praxis des théoriciens en s’émancipant de l’assujettissement aliénant au principe de l’avoir, contre le règne de la propriété privée, au nom de l’épanouissement du principe de l’être, c’est l’auto-affirmation qui prend le dessus, avec l’épanouissement de la personnalité à travers des rapports avec les autres fondés sur la réciprocité et l’émancipation, situation qui se traduit par des résistances et des oppositions actives. Donc, la quotidienneté, comme ontologie de la vie quotidienne, n‘est pas l’espace de l’existence déchue et aliénée, mais un espace de lutte entre l‘aliénation et la désaliénation. Les activités productives se condensent en des choses, l’énergie humaine est chosifiée, le sujet est résorbé dans le fonctionnement de l’objet, il est réifié sans être forcément aliéné. Cette réification permet à la subjectivité d’affirmer sa maîtrise sur le réel, à la conscience d’arriver à couler son intériorité dans l’extériorité des choses, dans le but d’augmenter sa maîtrise technique du réel. L’aliénation apparaît quand les mécanismes sociaux transforment le sujet réifié en un simple objet, en un sujet-objet fonctionnant pour l’autoaffirmation et la reproduction d’une force étrangère, quand l’individu vend sa force de travail dans des deconditions imposées, c’est-à-dire quand la force de travail est transformée en marchandise soumise aux exigences du capital, quand il sacrifie à la consommation de prestige imposée par la loi du marché. La réification aliénante est où le devenir chose de la subjectivité sert de support à un processus où la subjectivité est assujettie à des impératifs étrangers. À partir des actes d’extériorisation du sujet, où s’expriment les traits de la subjectivité (une habileté particulière, par exemple), peut se mettre en place un processus de détournement de la subjectivité, assignée à des buts étrangers à son auto affirmation : il faut donc distinguer l’extériorisation non aliénante de l’extériorisation aliénante, l’aliénation étant donc un cas particulier de l’extériorisation, de même qu‘elle est un cas particulier de la réification. La prolifération des activités mécaniques et la multiplication et l’intensification des activités réifiantes de la conscience s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation et de l’émergence de phénomènes d’aliénation, la multiplication des aptitudes et des capacités étant assujettie au fonctionnement d’une structure imposée, l’autonomie du sujet étant alors une autonomie octroyée, une autonomie contrôlée et non une autonomie conquise, le travailleur n‘étant pas un libre décideur à substantialité morale suffisante, bien qu‘il dispose d‘un large spectre de compétences. En toile de fond, c’est la tension entre l’objectivité de la totalité sociale et l’exigence irréductible des subjectivités, sans qu’il y ait convergence nécessaire entre ces deux pôles, car les résultats des activités téléologiques individuelles dépassent le but poursuivi, la totalisation pouvant se retourner contre les projets initiaux.
Il faut mettre en valeur l’approche socio-historique, mettre en valeur les assises socio-historiques du phénomène d’aliénation dans une phénoménologie de la subjectivité, refuser la transfiguration métasociale, ontologique des phénomènes, refuser l’homogénéisation de l’hétérogène, quand on diabolise en bloc la technique, pour une interprétation pluraliste des processus d’aliénation.
Il y a deux niveaux d’existence, le genre humain en soi et le genre humain pour soi, le premier étant caractérisé par la tendance à réduire l’individu à sa propre particularité, le second étant caractérisé par l’aspiration à sortir de cette particularité.
L’acte téléologique, phénomène originaire de la vie sociale, comporte deux mouvements qui peuvent, à l’intérieur du même acte, être en conjonction ou en divergence : l’objectivation et l’extériorisation.
Il y a un espace d’autonomie de la subjectivité par rapport aux exigences de la production et reproduction sociale : face à une situation identique, avec ses contraintes d’objectivation, l’éventail des réactions subjectives, comme intériorisation de l’extériorité ou extériorisation de l’intériorité, peut être très large.
L’aliénation est, dans l’espace intérieur de l’individu, la contradiction vécue entre, d’une part, l’aspiration vers l’autodétermination de la personnalité, vers la multiplicité des qualités de la personnalité, et, d’autre part, des activités qui visent la reproduction d’un ensemble étranger, contradiction entre l’extériorisation comme auto expression de sa propre personnalité par l’individu et l’objectivation comme fonctionnement de l’individu en tant qu’agent de la reproduction sociale, cette distorsion se traduisant soit, dans le cas de l’acceptation du statu quo social, par des blocages et des refoulements, soit, dans le cas contraire, par des actes de résistance ou d’opposition active.
L’individu replié dans son autosuffisance, acceptant l’immédiateté de ses conditions, imposées par le statu quo social, sans velléité de transcendance et sans véritable aspiration à l’autodétermination est l’individu à l’état de particularité, l’agent du genre humain en soi, l’individu qui se cantonne dans l’autosuffisance, refusant la transcendance du donné, n’aspirant pas à l’authentique genre humain, à la véritable existence humaine, ne prenant pas à son compte consciemment la transcendance, n’ayant pas la volonté de retrouver dans l’intimité de la conscience une force agissant contre les impératifs d’une existence sociale hétéronome, pour devenir une personnalité autonome.
Selon l’ontologie de la vie quotidienne, la quotidienneté n’est pas, selon un pessimisme profond dans la description, espace de l’existence déchue ou aliénée, mais champ de combat entre aliénation et désaliénation.
Plus précisément, si on suit la genèse des différentes catégories de la vie sociale et leur sédimentation progressive, on distingue des réifications innocentes et des réifications aliénantes.
La condensation des activités dans un objet déterminé, une chose, s’accompagne de la chosification des énergies humaines qui fonctionnent comme des réflexes conditionnés, le sujet est résorbé dans le fonctionnement de l’objet selon une réification innocente, il n’est pas soumis à une aliénation proprement dite.
L’aliénation apparaît quand les mécanismes sociaux transforment le sujet réifié en un simple objet, en un sujet-objet fonctionnant pour l’autoaffirmation et la reproduction d’une force étrangère, quand l’individu vend sa force de travail dans des conditions imposées, autoaliénant ses possibilités les plus propres, quand l’individu sacrifie à la consommation de prestige imposée par la loi du marché. Ces exemples constituent des réifications aliénantes.
Les grands conflits socio-historique migrent dans l’intimité de la conscience du sujet singulier, avec la tension entre l’authenticité et l’inauthenticité dans la lutte du sujet pour transgresser sa pure particularité et atteindre, sans exclure le dépérissement tragique du sujet au cours du combat, le niveau de l’humanité véritable, l’autodétermination de la personnalité, qui fait éclater les sédiments de la réification et de l’aliénation qui obscurcissent la conscience, cette autodétermination de la personnalité étant émancipation du genre humain.
(L’idéalisme du citoyen peut se caricaturer en dévouement à une cause, sacrifice de soi, comme auto aliénation totale de l’individu et masque pour la reproduction et l’auto affirmation d’un pouvoir transformant les individus en objets, selon un asservissement et une apathie générale de la population).
L’aliénation a indissociablement des moments objectifs et des moments subjectifs. Des moments objectifs quand l’aliénation est une catégorie historique ou philosophique prenant en compte la société comme totalité, prenant en compte les structures trans-personnelles, quand l’aliénation est dans le pôle de la totalité de l’être social, avec ses exigences et ses impératifs. Des moments subjectifs, quand l’accent est mis sur le vécu des individus singuliers, quand l’aliénation est dans le pôle de la singularité des individus, de poids irremplaçable.
Il faut accorder une place de choix à l’intériorité du sujet, à l’espace intérieur, en décelant les seuils de la subjectivité dans ses rapports de tension dialectique avec l’objectivité.
La réflexion est au niveau de l’universalité, embrassant la totalité des activités humaines et esquissant une ontogenèse et une phylogenèse de la conscience pour dessiner le trajet vers l’auto-détermination du genre humain.
L’ontologie du sujet remplace l’ontologie de l’être-là.
Au-delà de la réification de la conscience, conséquence dans l’architecture du sujet du règne de la marchandise, il y a la théorie générale de l’aliénation qui embrasse l’épigenèse du phénomène et les grands moments qui scandent son évolution.
L’art a pour vocation de dissoudre les fétiches qui figent la conscience au niveau de la praxis quotidienne.
La mission déréifiante et désaliénante de l’art s’exprime par le fait que les sens deviennent dans leur praxis des théoriciens en s’émancipant de l’assujettissement aliénant au principe de l’avoir, au nom de l’épanouissement du principe de l’être, le règne de la propriété privée ayant effectivement des effets aliénants.
La réification et l’aliénation sont des activités universelles de la conscience.
L’aliénation est la contradiction entre, d’une part, la multiplication des qualités et des aptitudes, et, d’autre part, leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité : le fait que le développement des capacités s’acquiert aux dépens de la majorité des individus, l’épanouissement de l’individualité s’obtenant à travers un processus où les individus se sacrifient, pose le problème de la nécessaire coïncidence entre le développement des capacités de l’individu et leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité, dans l’épanouissement de la personnalité.
L’antagonisme est entre, d’une part, le règne de l’acquisition, qui est celui de la multiplication des qualités et des aptitudes, avec la nullité politique du bourgeois, et, d’autre part, le règne de l’éthique qui maîtrise et domestique les qualités et aptitudes du règne de l’acquisition sous le signe de l’harmonie.
Ce conflit entre le règne du bourgeois et le règne du citoyen est transfiguré sur le plan de l’universel, sur le plan spéculatif, dans la tragédie de l’éthique comme tragédie que l’absolu joue avec lui-même, entre les puissances souterraines ou inorganiques et la puissance divine.
On peut décrire les réverbérations dans la subjectivité des mouvements macroscopiques, avec le passage du mutisme de la vie du genre animal aux activités téléologiques qui caractérisent la vie du genre humain, avec le passage du genre humain en soi (où les individus fonctionnent comme agent de reproduction sociale, sous le signe de la contrainte et sous peine de naufrage, condamnés à être ancré dans la particularité) au genre humain pour soi, où c’est l’auto-affirmation qui prend le dessus, avec l’épanouissement de la personnalité à travers des rapports avec les autres fondés sur la réciprocité et l’émancipation.
En toile de fond, c’est la tension entre l’objectivité de la totalité sociale et l’exigence irréductible des subjectivités, sans qu’il y ait convergence nécessaire entre ces deux pôles, car les résultats des activités téléologiques individuelles dépassent le but poursuivi, la totalisation pouvant se retourner contre les projets initiaux.
Il faut poursuivre dans l’intériorité du sujet les répercussions des mutations intervenues dans la structure de l’être social.
Il ne faut pas associer le concept d’ontologie à celui d’une pensée objectiviste. Si la théorie de l’être social s’appuie sur une doctrine des catégories de l‘être, en particulier sur le rapport entre téléologie et causalité qui fonde le concept de travail, qui est un problème éminemment ontologique, la finalité de cette théorie de l’être social est l’émancipation de la subjectivité, avec les concepts d’individualité épanouie et de genre humain, en particulier le concept de spécificité du genre humain pour soi correspondant au passage du règne de la nécessité au règne de la liberté. Cette interprétation est en contradiction avec les interprétations pan-objectivistes et nécessitaristes du marxisme.
À partir des actes d’extériorisation du sujet, où s’expriment les traits indélébiles de la subjectivité (une habileté particulière, par exemple), peut se mettre en place un processus de détournement de la subjectivité, assignée à des buts étrangers à son auto affirmation : il faut donc distinguer l’extériorisation non aliénante de l’extériorisation aliénante, l’aliénation étant donc un cas particulier de l’extériorisation, liée à des circonstances historiques déterminées.
La réification est le moment où le caractère de processus et de devenir du réel se fige en des configurations chosales, il faut alors distinguer, d’une part, la réification qui joue un rôle positif, comme c’est le cas avec de nombreux objets techniques, une réification innocente par rapport à l’aliénation, une réification qui permet à la subjectivité d’affirmer sa maîtrise sur le réel, la conscience arrivant se réifier, c’est-à-dire à couler son intériorité dans l’extériorité des choses, dans le but d’augmenter sa maîtrise technique du réel, et, d’autre part, la réification aliénante où le devenir chose de la subjectivité sert de support à un processus où la subjectivité est assujettie à des impératifs étrangers, quand l’individu est réduit à l’esclavage, quand la force de travail est transformée en marchandise soumise aux exigences du capital.
L’aliénation et la réification ne peuvent être identifiées à l’objectivation, comme si la conscience était assimilée au modèle d’un esprit qui perd son intégrité, s’aliène à lui-même en s’objectivant.
Il s’agit d’une ontologie matérialiste, avec une analyse ontologique génétique de l’émergence des activités de la conscience.
- 3. La priorité de l’être en soi, de l’objectualité sur l’extériorisation. La chose est une catégorie ontologique qui exprime les configurations stables dans le devenir des phénomènes (les sédimentations à fixité relative dans la fluidité du devenir). Le dualisme des choses et des énergies immatérielles est aboli par les structures dynamiques (ou les complexes dynamiques ou les êtres déréifiés). L’objectivation, comme activité de la conscience inscrivant dans les choses ses propres finalités, est différent de l’objectualité, comme autarcie ontologique de l’être en soi, indifférent aux actes d’appréhension cognitive ou émotionnelle du sujet. La prolifération des activités mécaniques et la multiplication et l’intensification des activités réifiantes de la conscience s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation et de l’émergence de phénomènes d’aliénation, la multiplication des aptitudes et des capacités étant assujettie au fonctionnement d’une structure imposée, l’autonomie du sujet étant alors une autonomie octroyée, une autonomie contrôlée et non une autonomie conquise, le travailleur n‘étant pas un libre décideur à substantialité morale suffisante, bien qu‘il dispose d‘un large spectre de compétences, ce qui infirme la conception de la rationalité de l‘agent et du système qui l’encadre, conception avec laquelle il nous faut faire aucune concession. La pensée de l’immanence doit être fondée exclusivement sur les données de l’expérience, avec la conscience de la limite de la connaissance, le réel étant hétérogène à toute appréhension cognitive ou logique, l’être étant irréductible au savoir. Il faut donc assurer le primat de la matière des phénomènes sur leurs déterminations, le primat du regard dirigé vers l’objet sur le regard dirigé vers la réflexion, selon l’affirmation de l’autonomie ontologique de l’être en soi. L’acte de connaissance est transcendant : le processus cognitif vise une réalité qui est non seulement extérieure mais qui manifeste une indifférence absolue, dans sa souveraine autonomie ontologique, à l’égard de l’approche cognitive. Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher. Par conséquent, il ne faut faire aucune concession à l’anthropomorphisme, à l’homogénéisation finaliste, logique ou rationaliste du réel, qui subordonnent le concret à des grands principes unificateurs non tirés de l’expérience mais résultant d‘une projection dans l‘immanence du monde, qui identifient la forme des phénomènes à leur essence logique, la forme prédominant sur le substrat, l’essence sur la matière. Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher par approximations successives, sans jamais réussir à l’épuiser dans l’infinité de ses déterminations. L’objet découpé par l’approche cognitive dans le tissu du réel n’est pas l’objet à caractère trans-objectif, dans son autarcie ontologique. Les zones ouvertes à l’intelligible ne sont pas celles qui restent provisoirement ou définitivement trans-intelligibles. L’irrationnel, signifiant l’incommensurable de l’être par rapport à la rationalité cognitive, a un caractère gnoséologique. Il n’y a pas d’irrationalité ontologique, dans la mesure ou l’être n’oppose aucune résistance de principe à son approche rationnelle. Il faut simplement souligner la tension entre la finitude inhérente à nos instruments de connaissance et le caractère inépuisable de l’être en soi. L’ontologie, science de l’être en tant qu’être, est le véritable fondement d’une pensée matérialiste de la nature et de la société, grâce à ses thèses sur la primauté de l’être en soi, sur les catégories comme principes de l’être et non comme entités logiques, sur le conditionnement nécessaire des catégories par leur substrat ou leur matière, sur la priorité de l’objectualité par rapport à l’activité de la subjectivité, une objectualité qui a une existence indépendante de tout acte objectivant, de toute extériorisation de la subjectivité.
Le réalisme ontologique distingue l’objectualité comme autarcie ontologique de l’être en soi, indifférent aux actes d’appréhension cognitive ou émotionnelle du sujet, et l’objectivation comme activité de la conscience inscrivant dans les choses ses propres finalités.
La chose est une catégorie ontologique et exprime les configurations stables dans le devenir des phénomènes, les sédimentations à fixité relative dans la fluidité du devenir.
Au fur et à mesure où les activités réifiantes de la conscience se multiplient et s’intensifient, que la manipulation des choses se développe, avec la prolifération des activités mécaniques qui s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation, se crée un terrain favorable à l’émergence des phénomènes d’aliénation, où la multiplication des aptitudes et des capacités est assujettie au fonctionnement d’une structure imposée et non à l’auto-affirmation de la personnalité. L’autonomie du sujet, quand elle existe, est une autonomie octroyée ou une autonomie contrôlée, prédéterminée par des limites rigoureusement fixées et non une autonomie conquise, résultat du libre choix alternatif du sujet. de
On a des cadres et des travailleurs dotés d’une grande variété de compétences, d’un large spectre de compétences, mais privés de la qualité de libres décideurs, du coup, des travailleurs sans nécessairement une vraie substantialité morale.
La réflexion est au niveau de l’universalité, embrassant la totalité des activités humaines et esquissant une ontogenèse et une phylogenèse de la conscience pour dessiner le trajet vers l’auto-détermination du genre humain.
Il faut une pensée de l’immanence fondée exclusivement sur les données de l’expérience, sans aucune concession à l’anthropomorphisme ou au téléologisme.
Le néopositivisme apporte une caution au dualisme prônant la coexistence entre la science (le monde sensible) et la religion (les questions métaphysiques et ontologiques) en interdisant par principe tout questionnement métaphysique.
L’approche des questions métaphysiques doit être ancrée explicitement dans les certitudes du monde phénoménal, sans recours à la transcendance.
L’ontologie traditionnelle à caractère dogmatique et constructif subordonne le concret à des grands principes unificateurs non tirés de l’expérience mais résultant d’une projection téléologique dans l’immanence du monde, le logos, Dieu, la providence.
La forme des phénomènes est identifiée à leur essence logique : cette logicisation du réel minimise le rôle du substrat, de la matière dans la constitution de la forme.
Le monde des essences prédomine sur la matière : on a une homogénéisation finaliste et une rationalisation du réel, à la base de toutes les interprétations téléologiques du monde.
La logique, homogénéisation du réel, n’épuise pas son substrat.
Comme science des lois de la pensée, qui est un miroir du réel, la logique n’épuise pas intégralement le réel.
Le réel est hétérogène à toute appréhension cognitive ou logique.
L’être est irréductible au savoir.
On a donc le primat de la matière des phénomènes sur leurs déterminations, le primat du regard dirigé vers l’objet sur le regard dirigé vers la réflexion, selon l’affirmation de l’autonomie ontologique de l’être en soi.
L’acte de connaissance est transcendant : le processus cognitif vise une réalité qui est non seulement extérieure mais qui manifeste une indifférence absolue, dans sa souveraine autonomie ontologique, à l’égard de l’approche cognitive.
Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher par approximations successives, sans jamais réussir à l’épuiser dans l’infinité de ses déterminations.
L’objet découpé par l’approche cognitive dans le tissu du réel n’est pas l’objet à caractère trans-objectif, dans son autarcie ontologique.
Les zones ouvertes à l’intelligible ne sont pas celles qui restent provisoirement ou définitivement trans-intelligibles.
L’irrationnel, signifiant l’incommensurable de l’être par rapport à la rationalité cognitive, a un caractère gnoséologique. Il n’y a pas d’irrationalité ontologique, dans la mesure ou l’être n’oppose aucune résistance de principe à son approche rationnelle.
Il faut simplement souligner la tension entre la finitude inhérente à nos instruments de connaissance et le caractère inépuisable de l’être en soi.
L’ontologie, science de l’être en tant qu’être, est le véritable fondement d’une pensée matérialiste de la nature et de la société, grâce à ses thèses sur la primauté de l’être en soi, sur les catégories comme principes de l’être et non comme entités logiques, sur le conditionnement nécessaire des catégories par leur substrat, par leur matière.
Marx affirme la priorité de l’objectualité par rapport à l’activité de la subjectivité, ce qui met en cause l’identification de l’objectualité avec l’extériorisation de la subjectivité ou de la conscience de soi, avec l’objectivation des choses par un sujet.
L’objectualité a une existence indépendante de tout acte objectivant, de toute activité objectivante.
- 4. Une ontologie prenant en compte la totalité des activités humaines. Les actes émotionnels à caractère transcendant représentent une approche du réel différente de l’approche cognitive, avec l’idée de la richesse qualitative du réel dans la multiplicité de ses catégories, le réel n’étant pas réduit à ce qui est logiquement exprimable ou à ce qui est mesurable et quantifiable en termes scientifiques, à ce qui peut être dissous en termes d’équations, à ce qui est manipulable, l’ontologie apparaissant comme le symbole de la résistance à l’emprise de la raison instrumentale, de la raison fonctionnaliste, la résistance à l’hégémonie du scientisme. L’ontologie existentielle est une rébellion contre l’emprise de la réification et contre l’instrumentalisation technique de l’existence humaine, mais, sur le terrain des dispositions affectives, une subjectivité fixée sur les affections non guidées par la raison et les existentiels négatifs, dans les états affectifs relativement indéterminés de la crainte et de l’espoir, sans repère dans la réalité, penche vers les illusions et les fantasmes, s’éloignant d’une approche lucide du réel. Le souci, l’angoisse, crispations dans l’indétermination, imaginations déliées de tout ancrage dans le réel, la complaisance à l’égard des situations limite comme l’angoisse devant la mort, ne peuvent être le principal révélateur de notre situation dans le monde, le fondement de la liberté humaine et de l’existence authentique. La subjectivité est inscrite dans une multiplicité de conditionnements. Il faut une analyse de l’affectivité et de la multiplicité des actes émotionnels fondée sur la concrescence de l’affectivité avec une réalité qui a sa propre consistance objective, sa propre densité, sa propre dureté par rapport à toute activité réflexive, par rapport à toute subjectivité, si bien qu‘il faut privilégier des existentiels qui révèlent notre situation dans le monde, qui sont ancrés dans le réel, participant d’une approche lucide du réel, des existentiels qui permettent de fonder une existence authentique concrète de liberté, sans un excès de subjectivisme conduisant à des impasses, sans concession aux constructions existentielles spéculatives sans ancrage dans le réel, sans approche lucide du réel. Autrement dit, l’ontologie existentielle, avec ses existentiels, ou l’ontologie du sujet, avec, en particulier, ses actes émotionnels à caractère transcendant, ou l’ontologie de l’être social doivent reposer sur une ontologie générale, comme théorie générale de l’être et de ses structures catégorielles, ce qui veut dire qu’on ne doit pas à subordonner la pensée de l’être, c’est-à-dire l’ontologie, à la pensée de la réalité humaine et de ses tourments existentiels, la question du sens de l’être étant une question dérivée de la question de l’être en tant que tel. Remarquons qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle ontologie, c’est-à-dire que l’être, dans son autarcie ontologique, exige pour être appréhendé le franchissement de la superficie phénoménale et que l’intuition d’essence, les évidences de la conscience pure doivent être confrontées aux essences dévoilées à travers l’examen critique du réel, des essences inscrites dans l’immanence du réel, conditionnées par leur substrat, il faut donc considérer l’être-ainsi de la chose et non l’être-là de la chose. Tout cela veut dire aussi deux autres choses. D’une part, dans la mesure où l’ontologie sous-jacente à une pensée offre une approche catégorielle rigoureuse de la multiplicité des activités humaines, cette pensée a une vocation universelle. D’autre part, on ne peut reprocher à l’ontologie son objectivisme dans la mesure où l’ontologie aborde les formes les plus subtiles des activités humaines, non seulement les existentiels ou les actes émotionnels à caractère transcendant, particulièrement ceux qui nous permettent d’approcher positivement le réel, sans oublier la science qui n’est pas un préjugé, car elle est un instrument essentiel d’approche du réel et de ses déterminations transsubjectives, mais aussi le travail de la subjectivité dans ses formes les plus évoluées, celles de l’auto affirmation par les actes de liberté, celles qui caractérisent la spécificité de l’homme, l’hétéronomie de la condition humaine, préalable à une pensée de la liberté et de l’éthique, non une éthique formaliste du pur devoir, avec une activité éthique poursuivant un idéal abstrait, mais une activité éthique dont les buts se manifestent dans l’intersubjectivité vivante des individus, dans l’ouverture compréhensive vers l’autre..
La phénoménologie, qui se dit science de l’ontologie, tout en prétendant appréhender les essences dans leur objectivité, ne quitte pas le terrain de la conscience.
Il faut asseoir sa pensée sur le terrain de l’ontologie et de ses catégories.
L’ontologie critique, quand elle affirme la priorité ontologique de la réalité dans sa consistance objective, dans sa densité et même sa dureté par rapport à toute activité réflexive, s’avère un instrument redoutable dans la lutte contre le behaviourisme, contre le pragmatisme, contre le fictionnalisme, qui sont des courants qui ont en commun un certain relativisme épistémologique, sans parler du néopositivisme ou de la philosophie analytique qui réduisent le réel à ce qui est logiquement exprimable ou à ce qui est mesurable et quantifiable en termes scientifiques.
La science, ainsi que l’activité cognitive en général, n’est qu’une modalité d’approche du réel.
Il y a aussi les actes émotionnels à caractère transcendant qui représentent une approche du réel différente de l’approche purement cognitive.
La réduction du réel au logique et au quantifiable, la formidable éclosion de la manipulation du réel (y compris des individus), jusqu’à le dissoudre dans des équations, avec des conséquences redoutables pour la psyché humaine de cette raison fonctionnaliste, appelle une réaction faisant valoir la richesse qualitative du réel dans la multiplicité de ses catégories.
L’ontologie apparaît comme le symbole de la résistance à l’emprise de la raison instrumentale, à l’hégémonie du scientisme et de la réification.
Certes, l’ontologie existentielle est une rébellion contre l’emprise de la réification et contre l’instrumentalisation technique de l’existence humaine.
Sur le terrain des dispositions affectives, il faut non une construction spéculative à connotation idéologique mais une analyse de l’affectivité et de la multiplicité des actes émotionnels fondée sur une base réaliste, sur la concrescence de l’affectivité avec une réalité qui a sa propre consistance objective et sa propre densité.
Une subjectivité fixée dans les états affectifs de la crainte et de l’espoir est trop indéterminée, étrangère à l’approche lucide du réel, penchant vers les illusions et les fantasmes.
Les affections mauvaises du philistin, non guidées par la raison, il faut nous en affranchir.
L’excès de subjectivisme mène à des impasses.
La crainte et l’espoir ont les effets pervers d’une affectivité privée de repères dans le réel et génèrent une activité fantasmatique qui fonctionne dans le vide.
L’angoisse, crispation dans l’indétermination, imagination déliée de tout ancrage dans le réel, ne peut être le principal révélateur de notre situation dans le monde ni le fondement de la liberté humaine et de l’existence authentique.
On ne peut cautionner une ontologie du sujet basé sur des existentiels négatifs comme le souci, l’angoisse ou l’être pour la mort.
On ne doit pas cultiver la complaisance à l’égard de certaines situations limites comme l’hypertrophie de l’angoisse devant la mort.
Il faut un regard sans illusion, sans clin d’œil à la transcendance.
On doit construire une éthique de la liberté et de l’authenticité sur une anthropologie réaliste, où la subjectivité est inscrite dans la multiplicité des conditionnements.
La pensée de la liberté et de l’intégralité de l’homme doit être associée à un regard désanthropomorphisant sur le monde, sans faire de concessions aux préjugés religieux et aux fantasmes téléologiques.
L’ontologie du sujet ou de l’être social ne peut être développée qu’à partir d’une théorie générale de l’être et de ses structures catégorielles.
Une pensée a une vocation universelle si on fait valoir l’ontologie sous-jacente à cette pensée, en montrant qu’elle offre la clé d’une approche catégorielle rigoureuse de la multiplicité des activités humaines, y compris de ses formes les plus subtiles.
On ne doit pas subordonner la pensée de l’être à une métaphysique existentielle de l’être-là, déplaçant ainsi le centre de la réflexion ontologique d’une approche sans préjugés de l’être et de ses catégories vers la sphère dérivée de la réalité humaine et de ses tourments existentiels.
La question du sens de l’être est une question dérivée de la question de l’être en tant que tel, qui est un être indifférent à la question du sens, cette question ne surgissant qu’au moment où un sujet émerge et pose cette question.
L’analyse de l’être et de ses différents niveaux a pour finalité une théorie de la spécificité de l’homme, de l’hétéronomie de la condition humaine, préalable à une pensée de la liberté.
Les questions de la liberté et de l’éthique se trouvent à l’horizon.
On aborde le travail de la subjectivité dans ses formes les plus évoluées, celles de l’auto-affirmation par les actes de liberté.
Il n’y a donc pas d’objectivisme, ce reproche de tenir compte de la réalité de l’être en soi.
Il faut distinguer l’objet intentionnel et l’objet réel.
Il ne faut pas se contenter de la phénoménalité des choses, de leur appréhension par les actes de la conscience, alors que l’être, dans son autarcie ontologique, exige pour être appréhendé le franchissement de la superficie phénoménale, vers les profondeurs transphénoménales.
L’intuition d’essence, les évidences de la conscience pure, les essences obtenues par la réduction phénoménologique, doivent être confrontées aux essences dévoilées à travers l’examen critique du réel, des essences inscrites dans l’immanence du réel, conditionnées par leur substrat, l’être-ainsi et non l’être-là de la chose.
La science ne doit pas être suspendue, le monde réel ne doit pas être mis entre parenthèses pour une vision pure, sans préjugé, car elle est un instrument essentiel d’approche du réel et de ses déterminations transsubjectives.
Il ne faut pas occulter les médiations concrètes dans l’appréhension strictement phénoménologique du réel.
L’anthropologie génétique met l’accent sur la concrétion du monde dans lequel l’être-là de l’homme inscrit son trajet existentiel, en insistant sur la genèse réelle de ses aptitudes et de ses activités par le travail, ainsi que sur l’orientation non moins déterminable de ses actes : le « d’où » et le « vers où » sont déterminables par une anthropologie qui restitue l’homme dans son encadrement socio-historique.
(Le dualisme des choses et des énergies immatérielles est aboli par les structures dynamiques (ou les complexes dynamiques ou les êtres déréifiés).
Le psychisme humain n’a pas d’autonomie ontologique par rapport au contexte socio-historique.
Les valeurs ne sont pas des entités idéales à caractère suprahistorique, sans genèse, sans devenir.
L’univers mathématique n’est pas un être idéal avec un règne ontologique autonome, frappé du sceau de l’irréalité, avec une légalité interne non concernée par l’existence du monde réel. Il n’y a pas d’autonomie ontologique de l’univers mathématique.
On ne peut identifier la possibilité à l’effectivité, car cela exclurait l’émergence des possibilités dont la réalisation est différée jusqu’à la réunion des conditions concrètes pour leur actualisation.)
Contre le rigorisme formaliste de l’éthique du pur devoir, pour une activité éthique dont les buts se manifestent dans l’intersubjectivité vivante des individus, le but de la sincérité est dans l’ouverture compréhensive vers l’autre et non dans la poursuite de l’idéal abstrait de la sincérité.
- 5. L’ontologie de l’être social n’a rien à voir avec l’idolâtrie de l’ordre ou avec l’étude des invariants, il s’agit d’examiner la spécificité du genre humain, les catégories de l’existence et de la subjectivité, les composantes de la vie sociale, la raison essentielle de l’existence et de la possibilité de la société
L’éthique doit être précédée d’une introduction examinant les composantes de la structure de la vie sociale, cet examen constituant l’ontologie de l’être social.
Comment la société est-elle possible ?
Il s’agit de déplacer le centre de la problématique philosophique de l’épistémologie vers l’ontologie, interroger la raison essentielle des choses, la raison cognitive lui étant subordonnée.
Cette orientation comporte une philosophie du sujet, avec une analyse des niveaux phénoménologiques de la subjectivité, les actes d’objectivation, d’extériorisation, de réification, d’aliénation ou de désaliénation du sujet, une théorie universelle des catégories de l’existence, capable de prémunir la conscience contre toutes les formes d’aliénation, avec la mise en évidence de la spécificité du genre humain pour soi.
Il s’agit d’une reconstruction philosophique de la pensée de Marx.
- 6. Le néopositivisme, c’est l’homogénéisation, le calcul, la quantification, la cybernétique, la manipulation, le silence devant les problèmes de l’existence, l’absence de contenu éthique
Le néopositivisme est la caution philosophique du règne de la manipulation, avec l’homogénéisation de la vie sociale soumise aux impératifs du calcul et de la quantification.
Il faut arrêter cela pour faire valoir l’hétérogénéité et la différenciation extrême du tissu social. Il faut arrêter la mainmise sur les individus, la manipulation et la cybernétisation de l’existence, qui vont jusqu’à la manipulation génétique.
Contre l’identification de l’ontologie à l’idolâtrie de l’ordre, à une topologie de l’ordre, contre l’identification de l’ontologie à une pensée des invariants de l’être, pensée difficilement conciliable avec l’historicisme du marxisme, contre le silence devant les grands problèmes de l’existence, contre l’absence de contenu éthique des notions de conscience et de résolution d’être là et d’existence, leur profondeur vide, il faut opposer une image richement articulée de l’être fondée sur le principe de la stratification progressive des niveaux d’existence.
- 7. Le fétichisme de la nécessité et de l‘universel logique, le néopositivisme. L’hypertrophie du rôle d’une nécessité fétichisée, toute-puissante et transcendante, chaque formation sociale étant une étape dans la réalisation d’un but immanent ou transcendant, les contingences étant des perturbations, l’hypertrophie du rôle du facteur économique agissant selon un déterminisme univoque et absolu, discréditant le rôle des autres complexes, l’hypertrophie du rôle de l’idée ou de l‘universel logique, comme réalité, comme force impersonnelle coercitive s‘exerçant sur des hommes et des événements irréels, comme si le déroulement des événements était rationnel, la canonisation d’un modèle de développement, la sous-estimation de la contingence et du rôle des individus, la réduction néopositiviste de la réalité à ses aspects mesurables, manipulables ou logiques et son évacuation de l’ontologie comme métaphysique, alors que le processus social résulte des actions de milliers d’individus, alors que la nécessité est relative, conditionnée, résultant de déterminations sociales, alors que la rationalité est différenciée et complexe et ne peut être établie qu’après coup, alors que le développement est différencié, inégal et complexe, alors que le réel n’est pas réductible à ce qui est manipulable.
L’interprétation stalinienne de l’histoire est logicisante et necessitariste, c’est-à-dire elle hypertrophie le rôle de la nécessité dans l’histoire.
L’influence de la société opère non par nécessité logique, non selon une force impersonnelle coercitive, non selon une idée valant réalité historique face à des hommes et des événements irréels, mais comme rapport social réel.
Le processus d’une société résulte d’autant de réactions différentes qu’il y a d’individus.
Il n’y a pas nécessité au sens de 2 × 2 égale quatre.
Il ne faut pas sous-estimer le poids des contingences.
Il ne faut pas privilégier le rôle de l’universel logique et minimiser le poids des individus et de leur action singulière.
Il ne faut pas fétichiser la nécessité.
La nécessité est une catégorie subordonnée à la réalité, à l’effectivité et aux déterminations inscrites dans les phénomènes. Elle a un caractère relatif et conditionné. Certaines conditions sont données dans un contexte donné, il en résulte un effet nécessaire et irréversible. Elle est une nécessité de si-alors. Elle n’a pas un caractère tout-puissant et transcendant. Elle est une fonction des déterminations du réel, elle en exprime les connexions. Si on change les prémices, qui peuvent surgir de manière imprévue et contingente par rapport au contexte donné, on change le cours des événements.
La rationalité des événements ne peut être établie qu’après coup, toute tentative de les couler dans des moules préétablis à partir d’une grille a priorique de rationalité ne peut être sanctionnée que par un échec.
Il faut condamner l’interprétation téléologique qui fétichise la nécessité en considérant chaque formation sociale ou chaque nation historique comme des étapes vers la réalisation d’un but immanent ou transcendant, les contingences étant toujours « perturbatrices » .
Il faut condamner le déterminisme univoque qui absolutise la puissance du facteur économique en enlevant leur efficacité aux autres complexes de la vie sociale. À la rationalité différenciée et complexe du processus historique, il ne faut pas substituer des schémas réducteurs, à caractère déterministe ou téléologique.
Il ne faut pas canoniser un modèle de développement.
Il ne faut pas occulter la diversité et l’hétérogénéité des composantes du processus historique, le poids des catégories de possibilité et de contingence. Il ne faut pas de version rectiligne et monolithique à la place de l’inégalité de développement des différents complexes.
Le néopositivisme tend à réduire la réalité à son appréhension cognitive, à ce qui est mesurable et réductible à des termes logiques. Il évacue les problèmes ontologiques comme appartenant à la métaphysique. Mais le réel a une autonomie ontologique, une totalité intensive, il n’est pas réductible à une pure manipulation.
- 8. Les catégories ne sont pas des essences ou des déterminations de l’entendement, ce qui orienterait vers la téléologie ou vers la théorie de la connaissance et la suppression de la chose en soi, mais des principes ou des formes de l’être, des déterminations de l’existence
L’histoire n’est pas l’automouvement à caractère finaliste des rapports de production.
Il ne faut pas parler des catégories comme des « essences » logiques mais comme des principes de l’être, des formes de l’être, des déterminations de l’existence, ce qui frappe le téléologisme à sa racine.
Les catégories ne sont pas des déterminations de l’entendement, contre la primauté de la théorie de la connaissance, contre la suppression de la chose en soi.
- 9. La position téléologique et la causalité. La position téléologique ou la conscience instituante ou la conscience qui fixe ses buts est une surformation des chaînes causales, c’est-à-dire elle utilise des chaînes causales spontanées et se meut dans les horizons délimités de ces chaînes. Les positions téléologiques ont donc plus ou moins de contraintes et une marge plus sous moins importante de liberté. La téléologie des actes finalistes est donc subordonnée à la causalité des processus spontanés. Les valeurs sont irréductibles à la causalité, les buts ne sont pas des épiphénomènes des chaînes causales, mais les valeurs s’enracinent dans cette causalité, qu’elle soit objective ou subjective. Les positions téléologiques des individus n’arrivent pas à exercer un empire absolu, dans la mesure où elles n’existent que par la mise en mouvement des chaînes causales. Le résultat des actions de chaque individu n’est jamais coextensif à ses intentions, car le résultat de l’action de chaque sujet interfère avec les résultats des actions des autres. La résultante finale échappe aux intentions des différents sujets particuliers. Les positions téléologiques, cellules génératrices de la vie sociale, dans leur prolifération ou leur multitude, sont le contenu dynamique de la vie sociale. Le processus social dans sa totalité est le résultat de l’interaction des multiples chaînes causales mises en mouvement par les différents acteurs sociaux, si bien que, si les processus sociaux sont d’origine téléologique, la résultante de toutes les positions téléologiques à un caractère causal, non finaliste. La société est un complexe de complexes inégalement développés. Les activités sont plus ou moins éloignées de la sphère économique vitale. La construction de la personnalité dans la sphère de la production économique ne correspond pas forcément à la formation d’une personnalité complète.
Le travail a un rôle dans la genèse de la vie sociale.
L’activité finaliste est irréductible au simple enchaînement spontané des causes efficientes. Le nexus final est hétérogène qualitativement au nexus causal, mais dépend de lui.
La position téléologique ne peut émerger qu’en utilisant des chaînes causales, elle en est une surformation.
Les chaînes causales sont, dans l’immanence de la réalité, infinies, tandis que la conscience instituante se meut dans des horizons délimités.
La tension entre la téléologie (les représentations d’une conscience qui fixe ses buts) et la causalité (la réalité incontournable des chaînes causales) est le principe de l’acte de travail.
La position téléologique étant la cellule génératrice de la vie sociale et la prolifération des positions téléologiques étant le contenu dynamique de cette vie sociale, il n’y a pas de confusion entre la vie de la nature, la causalité spontanée, et la vie de la société, constituée par les actes finalistes des individus.
Le monde des valeurs, produit de la conscience instituante, est certes irréductible, les buts n’étant pas des épiphénomènes de la causalité naturelle, mais les valeurs sont enracinées dans le réseau des chaînes causales, objectives et subjectives, du fait de de la connexion indissoluble de la finalité à la causalité, la finalité étant dominée par la causalité.
La société est un complexe de complexes avec l’inégalité de développement des complexes.
La logique du droit et la logique de l’économie ne sont pas parfaitement congruentes.
Progrès économique et progrès moral ne coïncident pas, même si le projet éthique ne peut faire abstraction de l’état des rapports de propriété.
Les actions se distinguent par la plus ou moins grande importance des impératifs de contraintes et le plus ou moins large espace de choix et de libre décision.
Les processus sociaux sont déclenchés exclusivement par des actes téléologiques, mais la totalisation de ces actes dans une résultante a un caractère causal, dépourvu de finalisme.
Les positions téléologiques des individus n’arrivent pas à exercer un empire absolu, dans la mesure où elles n’existent que par la mise en mouvement des chaînes causales.
Le résultat des actions de chaque individu n’est jamais coextensif à ses intentions, car le résultat de l’action de chaque sujet interfère avec les résultats des actions des autres.
La résultante finale échappe aux intentions des différents sujets particuliers.
Le processus social dans sa totalité est le résultat de l’interaction des multiples chaînes causales mises en mouvement par les différents acteurs sociaux. La résultante, dépassant nécessairement les intentions individuelles, a un caractère causal et non téléologique.
Les actions déclenchées chez les individus par les impératifs de la reproduction économique sont caractérisées par une sorte d’urgence vitale et exécutées sous peine de naufrage. Les actions développées dans des zones plus éloignées de l’activité économique immédiate ont un coefficient d’incertitude sur leurs issues plus grand.
Le développement des aptitudes et des qualités requises par les impératifs de la croissance économique, par le développement des forces productives, ne signifie pas nécessairement le développement harmonieux de la personnalité.
- 10. Phénoménologie de la subjectivité. Les objectivations du genre humain, puissant échafaudage d’institutions, de normes et de mécanismes, assurent la reproduction du statu quo social, la reproduction des qualités et aptitudes du genre humain en soi, tandis que la grande philosophie, le grand art, les grandes actions morales incarnent les grandes aspirations humanistes du genre humain, le genre humain pour soi. La dissolution, le néant et l’instabilité de la vie civique jettent les individus dans une existence accaparante purement privée, dénuée de sens interne, inessentielle, marquée du sceau de la particularité, avec une conscience malheureuse, écartelée entre le néant de sa situation et l‘aspiration à un être autre, une conscience à la fois changeante et immuable, dans l’essentialité irréelle d’un être abstrait, alors qu’on peut sortir de cette aliénation en refusant le dualisme et en cherchant dans la réalité les médiations permettant de briser les réifications aliénantes et de réaliser une existence non aliénée.
L’aliénation est la contradiction entre le développement des qualités ou des aptitudes du genre humain en soi et le développement de la personnalité comme synthèse des qualités et aptitudes dans la personne morale du genre humain pour soi.
Si les objectivations de l’espèce humaine (les institutions politiques, juridiques, religieuses, etc.) font surtout fonctionner le genre humain en soi, constituant un puissant échafaudage de mécanismes économiques d’institutions et de normes assurant la reproduction du statu quo social, les grandes actions morales, le grand art et la vraie philosophie incarnent dans l’histoire les aspirations du genre humain pour soi, aspirations irrépressibles vers l’authentique humanisme de l’homme vraiment humain.
La dissolution de la polis jette les individus dans une existence purement privée en leur faisant perdre le sens immanent de la vie.
La conscience individuelle est scindée ou écartelée, le stoïcisme et l’épicurisme étant des tentatives de réponse.
La conscience inessentielle et changeante, celle des individus accaparés par une existence quotidienne dénuée de sens intérieur, portant le sceau de la plus pure particularité, répond au besoin d’une conscience de soi immuable et dans l’essentialité, dans l’irréalité d’un être abstrait, localisé dans la transcendance.
La conscience malheureuse se meut entre le besoin de se libérer du néant de l’inessentialité instable de sa condition réelle et la recherche du salut dans une essentialité irréelle, ce qui est une modalité de pérenniser le besoin religieux dans la mesure où cette conscience malheureuse canonise le dualisme rigide, la tension entre une existence purement créaturale ou particulière et la volonté d’accéder à l’essentiel et à l’immuable, en s’échappant de la cage de l’existence terrestre, alors qu’il faut abandonner ce dualisme pour découvrir dans l’immanence de la vie quotidienne les médiations concrètes qui permettent de briser les réifications aliénantes et de réaliser dans l’effectivité historique une existence non aliénée.
- 11. Tension entre téléologie et causalité, stratification des activités et des objectivations. (L’homme n’est pas un être jeté, sans déterminations, puisqu’il est synthèse de déterminations nécessaires et contingentes. L‘existence n‘est pas purement contingente, il y a de la nécessité. La subjectivité ne constitue pas le monde, il y a de l‘objectivité. Avant de donner la priorité à la mienneté et à la question du sens de l’être, qui ne se pose qu’en fonction de l’existence d’un sujet, il faut élucider la question de l’être tout court, l’être de l’étant étant dans l’indifférence de ce qu’il peut être pour quelqu’un. Pour passer de l’être sous la main, jusqu’au souci, à l’on, à l’être jeté, ces existentiels constitutifs de l’être-là, il n‘y a pas que l‘intuition, il y a les chaînes causales de la nature qui interpellent constamment l’homme, l’existentialité de la réalité humaine ne se réduisant pas à l’état de veille, il y a la mort et le sommeil, qui ont une signification biologique, et le monde ambiant doit intégrer le cosmos. Le pragmatisme, le refus de toute totalisation, l’affirmation postmoderne de l’obsolescence des grandes narrations, la méfiance à l’égard de la pensée catégoriale, la méfiance à l’égard de l’idée de système se refusent à tout projet totalisant à vocation universelle, à tout système homogène et omnicompréhensif. Le refus de l’ontologie ne permet pas de fonder la subjectivité dans la multiplicité de ses stratifications, téléologie économique, téléologie esthétique, téléologie éthique. Le refus de la spécificité du genre humain ne permet pas de fonder l’émancipation humaine). On a une stratification progressive des activités de la conscience (activités utilitaires, activités hédonistes, activités esthétiques) et des objectivations de ces activités (institutions, normes, produits culturels, catégories ontologiques, art, politique, économie, droit) à partir de la tension entre subjectivité et objectivité, entre sujet et objet, entre téléologie et causalité, avec des transitions et des médiations entre les types d’activité. On ne peut supprimer l’activité de travail, véritable enracinement ontologique de la réalité humaine et de la genèse de ses qualités spécifiques. L’ontologie de l’être social, avec les innombrables activités téléologiques de l’homme, avec ses niveaux ontologiques et ses catégories propres à chaque niveau, avec des lois sociales spécifiques par rapport aux lois de la nature, se fonde sur une ontologie de la nature, avec ses innombrables chaînes causales, ses niveaux et ses catégories, avec, dans le complexe de complexes constituant la totalité, le surgissement des catégories d’un niveau déterminé plus complet à partir de la dialectique du niveau immédiatement inférieur plus simple et antérieur, avec le rôle du travail dans le passage du physique ou psychique et le surgissement du langage, de l’intersubjectivité, de la conscience morale et des idéologies stratifiées comme représentations imaginaires des conflits sociaux. Les catégories de vie quotidienne et de pensée quotidienne définissent la genèse des activités supérieures de l’esprit et des objectivations de plus en plus complexes de la conscience, l’art, la science, avec en toile de fond l’échange matériel entre la société et la nature, cette priorité ontologique de l’économie ne signifiant pas l’occultation des autres formes d’intersubjectivité qui se développent en fonction de finalités spécifiques, comme la politique, le droit, la morale et l’éthique. Même les activités les plus subtiles et raffinées de la conscience, l’activité esthétique et l’activité morale, ne deviennent intelligibles qu’à partir de l’ensemble du processus de production et de reproduction de l’existence humaine, sans ignorer, par exemple pour ce qui concerne l’activité esthétique, le rôle intermédiaire de l’activité euphorique des sens, de l’agréable, entre le monde de la pure utilité et l’activité esthétique proprement dite. Pour ce qui concerne l’activité morale, les impératifs moraux ou le devoir-être doivent être replacés dans leur genèse dans le processus de production et de reproduction de la vie, dans le contexte de la vie réelle, prendre en compte non seulement la raison mais aussi la multiplicité des exigences humaines, les zones intermédiaires de la politique et du droit, entre la pure activité économique et la pure activité éthique, sans sacrifier à une pratique morale irréductible. Cette nécessaire complexité de l’ontologie et de la spécificité, de l’hétérogénéité et de l’asymétrie de ses niveaux et de ses complexes, contre l’homogénéisation de la logique, c’est-à-dire la nécessaire complexité de l’histoire et l’ouverture de l’histoire à la téléologie, permet de critiquer les philosophies de l’histoire, que ce soit sous la forme de la théorie du socialisme comme nécessaire logiquement, selon la raison universelle, selon l’absolutisation de la téléologie et le rejet de la causalité, ou sous la forme d’une négation de la téléologie, c’est-à-dire l’absolutisation de la catégorie de causalité, selon la théorie déterministe du socialisme nécessaire, mais aussi cette ontologie permet de combattre les deux réductionnismes, celui qui sacrifie l’hétérogénéité des complexes sociaux à une causalité économique comme un monolithe et celui qui, selon une interprétation logiciste-téléologique, néglige le rôle des transitions dans le passage d’un complexe à l’autre, c’est-à-dire abolit la question de la genèse.
L’orientation vers la réalité dans son autonomie ontologique qui domine l’attention dirigée vers la réflexivité de la conscience manifeste le caractère ontologique de la théorie lukacsienne de la vie sociale.
La généalogie des multiples activités de la conscience et de leurs objectivations (l’économie, le droit, la politique et ses institutions, l’art ou la philosophie) est étudiée à partir de la tension dialectique entre subjectivité et objectivité, selon la méthode ontologique-génétique montrant la stratification progressive des activités du sujet, activité utilitaire, activité hédoniste, activité esthétique, en indiquant les transitions et les médiations, jusqu’à circonscrire la spécificité de chacune en fonction du rôle qu’elle remplit dans la phénoménologie de la vie sociale.
Les catégories ne sont pas a priori et transhistoriques, leur genèse est mise en évidence à partir de leurs fonctions spécifiques dans l’économie de l’esprit.
L’être dans le monde de ne doit pas ignorer le rôle du travail, de l’échange matériel entre la société et la nature, de la faim, des besoins dans la constitution de la réalité humaine, sous peine de constituer une .pseudo-concrétion faisant abstraction du véritable enracinement ontologique de la réalité humaine et de la genèse dialectique de ses qualités spécifiques.
On ne peut arriver à une théorie de l’intersubjectivité sans prendre en compte la socialité consubstantielle à l’acte de travail, sans rendre justice au métabolisme entre société et nature.
L’homme n’est pas un être jeté, l’existence humaine n’est pas une pure contingence, la personnalité naît de la synthèse de déterminations nécessaires et de déterminations contingentes.
Le réalisme ontologique ou l’ontologie réaliste ou le matérialisme de la transcendance de l’être par rapport à l’activité réflexive de la conscience, c’est-à-dire le matérialisme de l’autonomie ontologique de l’être en soi, est récusé comme postulat philosophique précritique, comme interprétation statique de la dualité sujet-objet, en accordant à l’objet une autonomie qui ferait abstraction du travail médiateur de la subjectivité. Ce matérialisme est considéré comme réification de la pensée par ceux qui sont insensibles au tournant ontologique de la philosophie ici préconisé.
Admettre la transcendance de l’être par rapport à l’activité réflexive de la conscience et identifier l’être avec l’objectivité n’est pas une réification de la pensée.
Le fait de fonder sa pensée sur la tension dialectique entre subjectivité et objectivité n’est pas une interprétation figée et statique de la dualité sujet-objet.
Fonder la théorie sur le couple catégoriel téléologie-causalité avec la position téléologique comme noyau arborescent de la vie sociale n’est pas de l’objectivisme philosophique.
L’ontologie critique intègre les résultats du criticisme kantien tout en s’opposant au transcendantalisme kantien, à la thèse sur la fonction constitutive de la subjectivité dans l’articulation du monde.
La phénoménologie de la subjectivité est matérialiste avec le poids de la catégorie de causalité et avec une valorisation du concept de genre humain destinée à assurer un fondement ontologique au mouvement d’émancipation, contre la tendance à se débarrasser de toute pensée non totalisante, contre la tendance à se débarrasser du concept de spécificité du genre humain, de généricité, contre la tendance à revenir à Kant, à Weber, à Pierce, à Mead, à la philosophie analytique, au pragmatisme ou au “tournant linguistique”.
La praxis s’appuie sur la dialectique de la puissance et de l’acte.
Les objectivations les plus complexes reprennent le modèle de la relation sujet-objet forgée par le travail.
La différenciation progressive de la vie sociale dans une multiplicité de complexes hétérogènes s’enracine dans l’activité de travail.
Il s’agit d’asseoir solidement le travail de la subjectivité, c’est-à-dire la téléologie dans la multiplicité de ses stratifications (téléologie économique, téléologie esthétique, téléologie éthique) et on s’aperçoit que l’ontologie, pensée de l’être et de ses catégories (y compris les catégories modales de nécessité, contingence et possibilité), est indispensable, ce qui est conforme à la réhabilitation du concept de totalité, du principe que la totalité est la vérité, concept et principe maintenant ancrés dans une interprétation génétique-ontologique de l’être, chaque catégorie étant saisie dans son surgissement historique et dans sa fonction spécifique dans l’économie de l’être.
Le concept de réification est englobé dans celui d’aliénation, articulé lui-même dans une phénoménologie de la subjectivité vaste et complexe, rendant justice aux activités d’objectivation et d’extériorisation.
Avant de soulever la question du sens de l’être, qui ne peut se poser qu’en fonction de l’existence d’un sujet, il faut élucider la question de l’être tout court, l’être de l’étant étant dans l’indifférence de ce qu’il peut être pour quelqu’un, y compris pour l’être-là.
La priorité à la mienneté, c’est-à-dire à la relativité de l’être-là, est incompatible avec une vraie trans-intersubjectivité.
Contre le téléologisme dans l’interprétation du monde, avec la forme substantielle, la raison universelle, l’interprétation téléologique de la nécessité du socialisme, contre le déterminisme et le nécessitarisme, l’absolutisation de la catégorie de causalité, l’interprétation déterministe de la nécessité du socialisme, contre ces deux malformations ontologiques, il faut rendre à l’histoire sa complexité et son caractère ouvert.
La nature a une autonomie ontologique, avec ses innombrables chaînes causales par rapport aux nombreuses activités téléologiques de l’homme.
L’ontologie de l’être social doit se fonder sur une ontologie de la nature, non pour identifier les lois de la société avec les lois de la nature, mais pour circonscrire leur hétérogénéité qualitative.
Mais il faut insister sur la genèse des catégories ontologiques, sur les transitions dialectiques d’un niveau ontologique à l’autre, en particulier au rôle primordial du travail dans le passage du physique au psychique.
La genèse du langage tient beaucoup au travail.
L’action par le travail est décisif dans le passage de l’animalité à l’humanité.
Il s’agit de cerner les transitions capillaires d’un niveau ontologique plus simple à un niveau plus complet, avec fixation des maillons intermédiaires.
Le surgissement des niveaux avec leurs catégories spécifiques intervient à partir de la dialectique interne des niveaux antérieurs.
Il faut déceler aussi la transition des formes élémentaires d’échange matériel entre la société et la nature (c’est-à-dire le travail) aux formes d’intersubjectivité plus complexes, où surgissent la voix de la conscience, donc la conscience morale, et les représentations imaginaires des conflits sociaux, c’est-à-dire les idéologies dans la multiplicité de leurs stratifications.
Contre l’affirmation postmoderne de l’obsolescence des grandes narrations, contre la méfiance à l’égard de la pensée catégoriale, contre la méfiance à l’égard de l’idée de système, contre le pragmatisme, on a un projet à vocation universelle, un projet totalisant, synonyme d’un système homogène et omnicompréhensif.
Les catégories de vie quotidienne et de pensée quotidienne permettent de définir la genèse des activités supérieures de l’esprit, l’art, la science, les objectivations de plus en plus complexes de la conscience étant ainsi surprises dans leur émergence nécessaire, avec en toile de fond l’échange matériel entre la société et la nature.
Il ne suffit pas de l’intuition pour passer de l’être subsistant ou l’être sous la main, à travers l’ustensilité ou l’être à portée de la main jusqu’au souci, à l’on, à l’être jeté, ces existentiels constitutifs de l’être-là, de la réalité humaine.
Les conditionnements physiques et biologiques, les chaînes causales de la nature qui interpellent constamment l’homme, en bref la causalité n’existent pas, le monde objectif n’existant qu’en fonction du pragmatisme de l’être-là, de l’être dans le monde, une herméneutique de la facticité privée de la présence de la nature.
L’existentialité de la réalité humaine ne se réduit pas à l’état de veille, il y a la mort, il y a le sommeil, qui ont une signification biologique, et le monde ambiant doit intègrer le cosmos.
La priorité ontologique de l’économie, forme primordiale de l’échange matériel entre société et nature, ne signifie pas l’occultation des autres formes d’intersubjectivité qui se développent en fonction de finalités spécifiques, comme la politique et le droit, la morale et l’éthique.
Il faut combattre deux réductionnismes, celui qui sacrifie l’hétérogénéité des complexes sociaux à une causalité économique comme un monolithe, celui qui fait une interprétation logiciste-téléologique de la vie sociale, négligeant le rôle des transitions dans le passage d’un complexe à l’autre, en abolissant la question de la genèse.
Même les activités les plus subtiles et raffinées de la conscience, l’activité esthétique et l’activité morale, ne deviennent intelligible qu’à partir de l’ensemble du processus de production et de reproduction de l’existence humaine, ce qui détranscendantalise l’esprit.
Pour marquer la différence de l’activité esthétique, on ne peut ignorer le rôle intermédiaire de l’activité euphorique des sens, de l’agréable, entre le monde de la pure utilité et l’activité esthétique proprement dite.
En soulignant les différences de niveau, il faut mettre en évidence les transitions génétiques d’un niveau à l’autre.
Contre le formalisme de l’éthique kantienne qui déduit les impératifs moraux du pur formalisme de la conscience transcendantale, contre la coupure du devoir-être de l’être, le devoir-être abstrait de sa genèse dans le processus de production et de reproduction de la vie, la conscience morale ne doit pas s’isoler dans l’autarcie des impératifs catégoriques, dans le transcendantalisme absolu de la raison : les impératifs moraux doivent être replacés dans le contexte de la vie réelle, prendre en compte la multiplicité des exigences humaines, donc aussi les zones intermédiaires entre la pure activité économique et la pure activité éthique, la politique et le droit par exemple.
Il ne faut pas sacrifier la moralité à l’éthique, alors que la pratique morale est irréductible.
Il faut mettre l’accent sur l’asymétrie et l’hétérogénéité qui se manifestent dans le développement des complexes sociaux, contre l’assujettissement du réel au travail homogénéisant de la pensée logique.
L’émergence des catégories obéit à une logique immanente qui ne doit rien à la transcendance de la raison.
L’hétérogénéité est l’expression conceptuelle de la diversité irréductible des catégories du réel, contre le sacrifice du réel et de ses catégories constitutives au travail réducteur du schématisme logique : la légalité interne des complexes obéit à une logique propre hétérogène à celle des autres complexes.
L’art et la morale ont une téléologie spécifique qui ne se laisse pas réduire à l’intentionnalité de l’activité économique ou politique.
Les positions téléologiques ont un caractère asymétrique, elles ne marchent pas du même pas.
- 12. La différence en valeur d’humanité. La spécificité des niveaux ou des complexes peut s’exprimer sous forme de conflit de valeurs, certains promouvant la pure intériorité, la pure existentialité du sujet, d’autres le culte de l’être et de l’événement comme substitut du sacré, d‘autres enfin mettant en valeur les objectivations qui fixent de manière durable les acquis du genre humain, y compris les plus hautes objectivations que sont les synthèses philosophiques, les œuvres d‘art et les grandes actions éthiques, où la conscience abandonne la particularité, les penchants et les besoins purement individuels, les jouissances encadrées par la catégorie de l’agréable, pour s’élever au niveau du genre humain, là où tout le monde peut se reconnaître puisqu‘il s‘agit d‘objectivations portant le sceau de l‘universalité, dans la maîtrise épicurienne des pulsions et des penchants ou dans la transcendance du genre humain par rapport au monde de la particularité dans l‘amour intellectuel de Dieu. Sur le plan de la création artistique, il y a des médiations entre la subjectivité quotidienne comme « réalité » de l’expérience vécue, les produits simulacres du dilettantisme et de la pure virtuosité, et la subjectivité esthétique, l’art véritable, les oeuvres d’art, à savoir les productions exprimant une vision morale et une tendance sociale respectables, mais privées de la transcendance de la pure humanité, des productions qui ont l’apparence d’une production esthétique, mais qui en réalité sont dépourvues de l’accent transcendantal qui les élèveraient au niveau de l’art, la subjectivité s’exprimant dans une immanence ne portant pas le sceau de l’universalité, n’atteignant pas le niveau de la conscience de soi du genre humain, le niveau de la complète humanité
L’hétérogénéité des complexes et l’irréductibilité des niveaux supérieurs aux niveaux inférieurs, c’est un peu le polythéisme des valeurs, le conflit des valeurs, la solution étant ou bien dans l’existentialité du sujet, dans la pure intériorité, ou bien dans le culte de l’être et de l’événement contre l’ensorcellement de la désacralisation, ou bien dans une conception génétique dynamique de la substance humaine qui, à travers ses multiples objectivations, y compris les plus hautes (les grandes actions éthiques, les oeuvres d’art, les synthèses philosophiques), arrive à fixer de façon durable les acquis du genre humain.
La subjectivité est caractérisée par une séparation entre le monde de la particularité, les penchants et les besoins strictement individuels, et le monde des objectivations supérieures de la conscience, où la subjectivité s’élève au niveau du genre humain, où tout le monde peut se reconnaître puisqu’il s’agit objectivations portant le sceau de l’universalité.
Les jouissances encadrées par la catégorie de l’agréable sont bien distinctes de la sagesse épicurienne, qui implique la maîtrise des pulsions et des penchants, l’ataraxie, ou de la sagesse stoïcienne, ou de l’amour intellectuel de Dieu, toutes références marquant la transcendance du genre humain par rapport à la pure particularité.
Sur le terrain de la phénoménologie de la création artistique, il y a des médiations entre la subjectivité quotidienne, la réalité de l’expérience vécue, et la subjectivité esthétique, le vécu normatif, entre le simulacre et l’art véritable, avec une catégorie de productions intermédiaires entre les produits du dilettantisme ou de la pure virtuosité, sans oublier les produits kitsch, et les oeuvres d’art, à savoir les belles lettres, les productions tout à fait honorables, exprimant une vision morale et une tendance sociale respectables, mais privées de la transcendance de la pure humanité, des productions qui ont l’apparence d’une production esthétique, mais qui en réalité sont dépourvues de l’accent transcendantal qui les élèveraient au niveau de l’art, la subjectivité s’exprimant dans une immanence ne portant pas le sceau de l’universalité, n’atteignant pas le niveau de la conscience de soi du genre humain, le niveau de l’humanité intégrale.
- 13. Le romantisme irrationaliste du refus de la technique et de la dialectique. Le refus et rationaliste de la causalité, de la pensée calculatrice, de l’utilitarisme, de la chasse aux effets, de la technique, des mécanismes et des appareils techniques, de l’information comme réduction du langage à un instrument de communication, le refus de l’hypertrophie de la manipulation du réel, le refus de la dictature de l’esprit et de l’assujettissement de la nature par la maîtrise sans limite d’un individu présomptueux et outrecuidant, le refus de la dialectique qui empêche de poser des questions, le refus de la méthode des preuves et des démonstrations qui n‘accède qu‘à ce qui est mesurable, quantitatif, manipulable, refus par les romantiques régressifs fermant la parenthèse de la modernité
L’hégémonie du principe de causalité est le triomphe de la pensée calculatrice, assujettissant le réel à la manipulation, à l’utilitarisme, à la chasse aux effets, c’est aussi le triomphe de l’information comme réduction du langage à un simple instrument de communication.
Regardant l’hégémonie du principe de causalité surtout par le prisme de sa puissante mise en cause du règne de la technique, c’est-à-dire à travers la nostalgie de type romantique régressif d’un âge de l’humanité non corrompue des mécanismes et appareils techniques, la causalité est considérée comme l’agent d’une gigantesque attaque contre la nature. Il s’agit non d’une critique spéculative rigoureusement fondée du principe de raison, mais d’un procès instruit contre ses prétendus effets négatifs dans la pratique. Mais la validité ontologique du principe de causalité n’est pas remise en cause par l’hypertrophie de la manipulation du réel caractérisant les excès de la technique. Selon le même romantisme régressif fermant la parenthèse de la modernité, la critique de la définition de l’homme comme animal rationnel tient à l’agression contre la nature de la rationalité technicienne, si bien que, dans le combat contre «la dictature de l’esprit», inaugurée par Descartes et dont la conséquence est l’assujettissement de la nature à la maîtrise sans limite d’un sujet présomptueux et outrecuidant, il s’agit d’irrationalisme.
La dialectique est la dictature de l’absence de questions, elle est un réseau duquel est étouffée toute question, une méthode incapable d’appréhender l’essence de la technique moderne.
La méthode génétique causale, avec ses preuves et ses démonstrations, n’aurait accès qu’à ce qui est mesurable, à l’aspect quantitatif des choses, à leur manipulation, elle serait impuissante, inadéquate ontologiquement, devant la nature profonde des choses, devant la lumière de l‘être.
- 14. La seule expérience est la préoccupation soucieuse du monde et l‘ouverture à la surpuissance de l‘être.. L’expérience originaire est non le travail mais la préoccupation soucieuse du monde, l’émancipation de la tutelle de l’étant et l’ouverture à la surpuissance de l’ être, qui évacuent la réalité des forts moments objectifs de la substantialité et de l’aspérité dans la relation avec le monde
Antérieur à toute démarche réflexive, il y a le souci du monde, la préoccupation soucieuse du monde, zone originaire d’expérience, disposition affective, ce qui implique une évacuation des forts moments objectifs dans la relation originaire de l’homme avec le monde, une occultation de la place du travail dans la genèse de la spécificité du genre humain, travail où la subjectivité est confrontée avec l’aspérité et la substantialité d’une réalité qui la transcende, une occultation des rapports entre les déterminations du monde objectif et les actes intentionnels de la conscience, une évacuation du problème de la réalité du monde extérieur. La réalité humaine s’émancipe de la tutelle de l’étant et s’ouvre à la surpuissance d’une lumière transcendante, celle de l’être ou celle du futur, pâle analogie de la distanciation par rapport à l’immédiat dans l‘acte de travail, du survol de la situation qui accompagne cet acte de travail, de l’émergence du devoir être toujours dans cet acte de travail, avec une genèse concrète des illuminations de la conscience et de la liberté.
- 15. L’homme impuissant et sans-abri.L’homme est à l’abandon, soumis à des réalités et des forces qui le transcendent, soumis à l’hétéronomie de l’existant et à l’hétéronomie de l’inconscient, sans nourrir l’illusion qu’une conduite rationnelle orientée par un but permette d’y échapper. L’homme de l’existence inauthentique est sans abri transcendantal, sans patrie, sans attache sécurisante.
La réalité humaine de l’être-jeté est soumise à une double hétéronomie, à l’emprise d’un existant qui n’est pas elle et qu’elle ne maîtrise pas et aux puissances qui gisent dans son propre soi et dont la domination lui échappe également.
L’homme est à l’abandon, face à des réalités qui le transcendent.
La réalité humaine est traversée par des forces qui lui échappent, car livrée à la surpuissance de cette double hétéronomie.
Le soi ne peut qu’enregistrer cette situation primordiale à travers son état affectif, sans nourrir l’illusion qu’une conduite rationnelle orientée par un but lui permettrait d’y échapper.
L’être sans abri transcendantal, l’être hors de chez soi, sans patrie, caractéristique du «on» de l’existence inauthentique, figure le dépaysement existentiel et la perte des attaches sécurisantes de l’homme moderne.
- 16. L’éloge de la guerre, la méfiance à l’égard de la transgression. La méfiance à l’égard de ceux qui se contentent de la perspective apaisante de l’accès à l’infini, qui font confiance à la capacité de l’homme de transgresser les limites et de s’approprier les possibilités puisées dans l’infini du réel, la croyance en la supériorité de l’imagination sur l’entendement, l’animosité à l’égard de la pensée sécurisante, à l’égard de la médiocrité de l’existence sécurisée, le refus de l’esquive de la dangerosité, de l’effroi , le refus de l’existence inauthentique contaminée par l’aisance, le confort, l’hédonisme, l’éloge de la guerre, de l’effroi, de l’épouvante, du sacrifice, du fardeau, de l’état d’urgence, la nécessité de maintenir constamment le sentiment de l’urgence
La méfiance à l’égard des pensées qui font confiance à la capacité de l’homme de transgresser les limites qui lui sont assignées et de s’approprier les possibilités puisées dans l’infini du réel conduit au préjugé de la supériorité de l’imagination sur l’entendement, ce dernier ouvrant à la perspective apaisante de l’accès à l’infini.
L’animosité contre la pensée sécurisante, contre la médiocrité de l’existence sécurisée, contre le discours lénifiant de l’amour, contre l’esquive de la dangerosité, de l’effroi, de la dureté, de la pesanteur, contre l’esprit contaminé par l’aisance, le confort et l’hédonisme de l’inexistence inauthentique, la revendication de l’expérience de la guerre, l’éloge de l’épouvante, du sacrifice comme constitutif de l’historicité originaire, l’appel à l’assomption du fardeau, de la pesanteur, de la dureté, de l’état d’urgence, la disparition de ce sentiment d’urgence étant le plus grand danger.
- 17. Compréhension et explication des positions téléologiques. La compréhension des positions téléologiques, des actes intentionnels, des projets, des formes d’instauration téléologique, des intentionnalités esthétiques, des mouvements intérieurs des œuvres, est inséparable de leur explication par leur genèse à partir du surgissement des besoins dans la pratique quotidienne, à partir de leurs conditions de production, à travers toutes sortes de médiations
Les actes intentionnels, les formes d’instauration téléologique, les projets, pour être compris, doivent être expliqués par leur genèse à partir de la pratique quotidienne, à partir du surgissement des besoins, à travers de multiples médiations.
Il n’y a pas de supériorité de la compréhension sur l’explication, de la totalité sur les composants, de la structure sur les éléments, de l’inconscient sur le conscient, sinon ce qui est supérieur est mythifié.
Selon une dialectique entre intériorité et extériorité, on ne sépare pas la compréhension de l’intentionnalité esthétique de l’œuvre, de son mouvement intérieur, de sa genèse dans l’arrière-plan socio-historique, dans les conditions de sa production.
- 18. L’inscription de l’autonomie dans l’hétéronomie. Le sujet, transi par la surpuissance constituée par l’hétéronomie de l’existant externe et interne, s’y investit, s’y assujettit, comme s’il était coresponsable des processus, utilisant les réseaux causals objectifs pour y inscrire la téléologie de ses buts, pour imposer la marque de son autonomie dans le jeu des forces hétéronomes, avec la certitude de pouvoir décrire son propre trajet
Le sujet, s’il est transi par les puissances de l’existant, n’est pas livré à leur surpuissance, mais s’y investit en s’y assujettissant, se sent coresponsable de leur action, utilise les réseaux causals objectifs pour y inscrire la téléologie de ses buts, imposant la marque de son autonomie dans le jeu des forces hétéronomes.
Le point de départ et le point d’arrivée du trajet de l’homme ne sont pas enveloppés dans l’obscurité, mais, grâce à la dialectique de la téléologie et de la causalité, on peut décrire en transparence le trajet de l’homme.
- 19. Le dépassement de l’existence inauthentique. Il y a la volonté de dépasser la pure particularité, la pure contingence, le pur là, l’évanescent, le jetable, le hobby, le seulement là, l’existence nue et figée, sans passé ni avenir
Il y a la volonté de dépasser la pure particularité, la pure contingence, le pur là, la culture de l’évanescent, du jetable, des hobby de l’individu opposé au citoyen, une réalité humaine vouée au seulement là, dépouillé des repères du « d’où » et du « vers où », une existence nue et figée.
- 20. L’activité éthique et esthétique. L’activité éthique organise le monde des affects, le hiérarchise, y introduit de la cohérence. En esthétique et en éthique, on passe un état sans attache au destin du genre humain, un état de pure singularité, de pure particularité, vers un état où les actions s’inscrivent dans l’histoire du genre humain, portent la marque de l’humanité, pour en amorcer soit l’émancipation soit la déchéance. La subjectivité pousse au paroxysme de son auto affirmation.
À partir de la vie quotidienne, on décrit la genèse des affects jusqu’à la genèse des valeurs, jusqu’à circonscrire la spécificité de l’activité éthique qui est d’organiser le monde des affects, de les hiérarchiser et d’y introduire de la cohérence.
En esthétique et en éthique, on passe de l’état de pure particularité, les individus enfermés dans leur singularité, sans attache au destin du genre humain, vers un état où leurs actions portent le cachet de l’humanité, s’inscrivent dans l’histoire de la communauté du genre humain, porte le sceau d’une humanité qui concerne l’émancipation ou la déchéance de l’espèce humaine en tant que telle, expriment le noyau de la personnalité où l’individu singulier rejoint la qualité du genre, où la subjectivité pousse de manière tragique au paroxysme de son auto affirmation et au monde des essences.
- 21. Refus de l’universalité, de la spécificité du genre humain et de la subjectivité. Livré à la surpuissance de l’ être, la réalité humaine de l’être jeté n’a plus d’autonomie ni d’individualité ni de subjectivité, les excroissances de la subjectivité que sont la démocratie et le libéralisme n’ayant donc plus de valeur, tandis que les concepts n‘ont ni universalité ni ancrage socio-historique ou biologique..
Il s’agit de subvertir les concepts d’individualité, de personne, de génie, d’esprit, de subjectivité en livrant la réalité humaine à la surpuissance de l’être.
Outre l’offensive contre l’autonomie et l’autodétermination du sujet, avec l’être jeté et la surpuissance de l’être, ce qui constitue une destruction de toute philosophie de la subjectivité, et aussi une destruction de la démocratie et du libéralisme, excroissances du règne de la subjectivité, la pensée de l’être témoigne d’un aveuglement à l’égard de la nature véritable de l’être biologique et de celle de l’être social, les concepts de peuple, de destin, d’histoire de l’être manquant d’ancrage socio-historique. On arrive à l’heure des spéculations entre le monde et la terre, qui concourt à la dureté de la volonté et exprime le particularisme national, grand espace contre l’universalisme, avec l’hétérogénéité des espaces de vie et de culture, le clivage des peuples, contre toute raison logique universelle, pour l’anti universalisme de l’irrationalisme, contre la spécificité du genre humain.
- 22. La réduction de l’ontologie à un système clos et immuable de catégories.
La pensée de Marx s’articule dans un ensemble systématique de catégories qui couvre les différentes sphères de l’être et qui a la vocation de l’universalité.
L’historicisme ancré ontologiquement dans l’idée de l’historicité de l’être et de ses catégories s’accommode mal avec la codification en un système clos de catégories qu’il s’agit d’«appliquer», sans discrimination, aux différentes régions de l’être.
L’idée d’une application de principes invariants contredit l’historicité.
L’enfermement dans un système clos de catégories s’exprime dans le «matérialisme dialectique» dont les principes universels «s’étendent» et «s’appliquent» au matérialisme historique.
La pensée de Marx est une ontologie. Une véritable pensée ontologique ne peut faire abstraction de la différenciation et de l’hétérogénéité des régions de l’être ayant chacune ses catégories spécifiques.
Il est impossible d’enfermer cette richesse catégorielle dans un système de principes immuables.
- 23. La naturalisation de l’économie.
La naturalisation de l’économie, le traitement de l’économie comme une seconde nature, comme un champ de forces purement matérielles où la conscience ne joue qu’un rôle d’agent exécutif, c’est-à-dire la tendance à regarder l’activité économique comme un domaine soumis à un déterminisme rigide gouverné par des lois quasi naturelles, est une erreur.
Tout comme les autres activités humaines, l’activité économique est guidée par le finalisme de la conscience, elle a, elle aussi, un caractère idéal et non purement physique.
Les actes économiques ont un caractère téléologique, ils ont une dimension humaine et non naturelle.
On ne peut identifier économie et technique.
On ne peut traiter l’économie comme un pur objet, où il n’y a de place que pour le calcul et la manipulation, on ne peut occulter les valeurs qui sous-tendent la raison économique, irréductible à la raison technologique, et surtout occulter l’interaction de ces valeurs avec d’autres types de valeurs, y compris éthiques.
- 24. Le déterminisme plat et figé
Contre le déterminisme plat et figé, il faut une conception flexible et pluraliste des complexes sociaux, pour rendre justice à leur hétérogénéité et à l’inégalité de leur développement.
- 25. Les rapports indirects, médiatisés entre l’économie et l’idéologie et les arts. Alors que la politique et le droit, la structure des institutions politiques et juridiques, comme esprit objectif, répondent à des besoins précis et sont donc en rapport clair avec la base économique et sociale, l’art, la philosophie, comme esprit absolu, peuvent s’élever, pour les grandes œuvres, au-dessus du pragmatisme, des préjugés, du sectarisme, de l’étroitesse de perspectives, de la fidélité à l’histoire empirique, des intérêts et des opinions personnelles pour atteindre un point de vue universel, sur l’ensemble des problèmes de la société, passant d’une description de l’homme particulier à la description d’un type, stylisant les conflits réels en direction des conflits moraux, passant du reportage et du naturalisme à la figuration, faisant oublier leur point de départ, leur point d‘ancrage socio-historique..
Il ne faut pas de représentation réductionniste des rapports entre l’économie et les autres complexes sociaux.
Contre la politisation des arts, contre la contrainte de prendre position face aux événements politiques du jour, il faut être attentif au rapport non rectiligne, complexe, indirect, médiatisé, entre l’idéologie et sa base socio-économique, entre les conceptions philosophiques des écrivains et la structure de leurs œuvres, leur dialectique interne, leur spécificité esthétique ou philosophique, entre position socio-historique et sublimation littéraire ou philosophique, même si la réalité socio-historique sert de point de départ.
Alors que la politique et le droit, la structure des institutions politiques et juridiques, formes d’expression de l’esprit objectif, sont forgés pour répondre à des besoins précis de la société, apparaissant ainsi clairement en rapport avec la réalité socio-historique, les œuvres d’art et des grands systèmes de pensée, la philosophie et l’art, formes d’expression de l’esprit absolu, ont un contenu de vérité qui révèle de manière subtile leur point d’ancrage socio-historique, car la perspective des artistes et des philosophes s’élève au-delà de l’empirie et du pragmatisme, adoptant un point de vue qui se veut universel pour juger l’époque, parlant au nom de l’humanité.
Le point de vue strictement génétique de la sociologie vulgaire, celui des intérêts d’une classe ou d’un groupe social dans l’explication des œuvres littéraires ou philosophiques et de leur structure, est insuffisant.
Les grandes créations d’esprit ont une spécificité inaliénable.
Philosophes et artistes ont la capacité à transcender les préjugés et opinions personnelles pour s’élever à l’universalité, passant d’un contenu poétique représentant simplement l’homme particulier à l’homme dépassant le particulier, au type.
La littérature prolétarienne ou didactique témoigne de l’absence d’une conscience démocratique plus large et d’une sensibilité pour l’ensemble des problèmes de la société, d’un sectarisme et d’une étroitesse de perspective, où le naturalisme prolétarien, le reportage, le kitsch remplacent la vraie figuration.
Il y a certes connexion entre l’œuvre de Shakespeare et l’esprit de la Renaissance, Machiavel, Étienne de La Boétie, mais le dramaturge s’affranchit de toute fidélité à l’histoire empirique, stylise les conflits réels et historiques dans le sens des conflits moraux, pour s’élever à une universalité anthropologique, la dialectique des passions humaines et les conflits éthiques étant la matière historique, épurée de toute contingence, s’élevant à l’universalité.
L’analyse historique est enchevêtrée à la perspective esthétique.
Le hic et nunc est transfiguré, sublimé dans des conflits qui font oublier leur point de départ réel pour s’élever à un niveau qui concerne le genre humain tout entier.
- 26. L’archéologie irrationaliste du national-socialisme.
L’idéologie du national-socialisme est le condensé, la radicalisation et la vulgarisation de certaines thèses de l’irrationalisme. C’est un travail généalogique, un travail d’archéologie des idées.
Certains topoi de la philosophie de la vie, tels la critique de la causalité, la critique de la légalité et la critique du progrès, remplacés par la typologie et la morphologie de l’histoire, par l’idée de destin ou par la prééminence du mythe dans l’histoire, sont assimilés, intégrés et radicalisés par la doctrine du national-socialisme.
Tout ce qui n’est pas marxiste n’est pas irrationnel. Différentes tendances sont distinguées dans l’irrationalisme.
- 27. La pratique politique rejette les dichotomies abstraites, les schémas, les tactiques à courte vue élevées au rang d’universel contraignant, les tentatives d‘homogénéiser ou de sacrifier le concret, les réglementations autoritaires, les codifications par en haut à partir de normes abstraites. La stratégie doit tenir compte de la totalité du processus historique, de la complexité des contradictions et de la multiplicité des médiations, du caractère non rectiligne, ouvert, imprévisible de l’histoire. L’action politique sera souple avec la perspective permanente de l’autonomie de l’individu.
Si la contradiction entre capitalisme et socialisme est fondamentale, chaque période a ses contradictions spécifiques, des contradictions aiguës, pressantes.
Avant-guerre, c’était l’opposition entre le fascisme et l’antifascisme. Après-guerre c’est l’opposition entre forces de guerre et forces de paix.
Dans les deux cas, le camp du progrès implique de nombreuses forces extérieures au communisme, ce qui n’est pas du goût des orthodoxes.
S’appuyant sur la catégorie de médiation, sur la catégorie de particularité comme champ de déterminations intermédiaires entre la singularité et l’universalité, la catégorie d’universel concret, la pratique politique doit rejeter les dichotomies abstraites et les schémas, elle doit s’adapter à la complexité du réel.
La réflexion théorique ne doit pas être assujettie aux besoins immédiats.
La stratégie du mouvement doit prendre en compte la totalité du processus historique, avec ses tendances principales, avec la multiplicité de ses contradictions spécifiques, et non se définir en fonction d’exigences tactiques à court terme élevées au rang d’universel contraignant.
L’hyper rationalisme enferme le processus historique dans un schéma, élimine par un coup de force la multiplicité des médiations, ignore avec suffisance l’inégalité dans le développement des complexes et le caractère non rectiligne de l’histoire, sa marche ouverte, tâtonnante, imprévisible, s’accommodant mal avec la clôture et le monolithisme.
La densité et la complexité du tissu social excluent toute codification à partir de normes abstraites, toute réglementation autoritaire de la vie sociale, toute tentative d’abolir par la force les critères moraux et éthiques en soumettant la vie sociale à une codification juridique imposée d’en haut, toute tentative d’homogénéiser un tissu hétérogène, de sacrifier le concret à des schémas de l’entendement abstrait, il faut restituer à la politique, au droit, à la moralité, à l’éthique leur place.
On ne peut déduire l’action morale à partir de critères purement logiques.
L’ontologie de la vie sociale se traduit en politique par un mélange d’inflexibilité et de souplesse. Si les pesanteurs de l’histoire, ses contradictions et ses détours, exigent une flexibilité dans la tactique et la stratégie pour prendre en compte les médiations, l’horizon permanent de l’action est la libre autodétermination des individus, la pleine autonomie de l’individu, l’épanouissement de la personnalité, une spécificité du genre humain pour soi qui tient compte de l’état actuel de la condition humaine, c’est-à-dire de la spécificité du genre humain en soi, selon un équilibre entre hétéronomie et autonomie du sujet.
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