Rémi Lefebvre : « Les primaires socialistes, la fin du parti militant », 2011, Raisons d’agir.
Il s’agit de l’histoire de la transformation du parti socialiste qui, au départ, visait à la mobilisation des milieux populaires, à leur éducation, prenant en compte les déficits de politisation. Avec la présidentialisation propre à la Ve République et la personnalisation politique qu’elle implique, mais qui est renforcée par les médias actuels tels qu’ils sont gérés par les milieux financiers qui en sont propriétaires et par la domination de l’individualisme de l’idéologie néolibérale, le parti socialiste se transforme en parti postmoderne.
1. Les primaires redoublent la personnalisation de la vie politique
Les primaires scellent l’adaptation du parti socialiste aux institutions et à la personnalisation de la vie politique, alors que le parti socialiste était attaché au parlementarisme et à un fonctionnement où le collectif transcendait les individualités.
Avec les primaires, le PS se conforme, jusque dans son fonctionnement interne, à la présidentialisation renforcée du régime.
Les primaires consacrent au sommet du parti socialiste une forme d’individualisme concurrentiel qui est bien dans l’air du temps libéral.
Les primaires départagent, sous le regard avide de dramatisation des médias, des personnalités dont la présidenciabilité est mesurée par les sondages d’opinion.
Le parti socialiste s’émancipe de sa nature revendiquée de parti des militants, la démocratie partisane étant fondée traditionnellement sur la souveraineté des adhérents qui fixent, par le débat collectif,
la ligne politique du parti. Avec les primaires, la sélection des candidats est externalisée par une procédure qui dépossède les adhérents de leur pouvoir de désignation, l’opinion mobilisée du militant étant mis sur le même plan que celle du sympathisant, plus sensible a priori aux variations conjoncturelles, à la popularité du candidat par exemple.
Le 1er octobre 2009, les adhérents ont adopté le principe des primaires, donnant une légitimité à leur propre dessaisissement.
2. La présidentialisation du parti socialiste. Au début de la Ve République, pour un candidat socialiste à l’élection présidentielle, s’équilibrent d’une part ses ressources internes, ses ressources partisanes et organisationnelles, c’est-à-dire sa fidélité au parti manifestée par l’investissement dans l’organisation et l’attachement aux valeurs et à la tradition, autrement dit son capital militant, et d’autre part les ressources externes de la popularité mesurée et construite par les médias et par les sondages, les logiques d’opinion, autrement dit son capital politique personnel, si bien que, pour respecter cet équilibre et donc éviter l’aspect plébiscitaire de l’élection présidentielle, Mitterrand réussit à transformer la campagne électorale pour l’élection présidentielle en mobilisation des citoyens par les partis, en levier de rassemblement, support de politisation, compétition démocratique fondée sur la défense de programmes, une telle contre-offensive mitterrandienne permettant non d’opposer mais de superposer majorité présidentielle et majorité parlementaire. Cet équilibre se traduit, sur le plan de l’organisation interne du parti socialiste, par un emboîtement des structures, selon la succession sections-congrès-comité directeur-secrétariat, avec élections indirectes à plusieurs degrés. Première évolution à partir de ce point de départ : c’est la représentation proportionnelle selon les résultats des votes des motions des courants. Ce type d’organisation persiste tant que l’on considère que le travail militant de conviction et d’échange sur le lieu de travail ou le lieu d’habitation est essentiel, qu’il peut défaire aussi bien la propagande des médias, que ce soit la télévision, la presse, les affiches, les tracts, que la propagande des sondages d’opinion. Mais l’élection réussie de 1981 notabilise les élus, la décentralisation renforce la personnalisation politique locale, les courants deviennent des écuries présidentielles et des machines désidéologisées pour répartir les postes de pouvoir, le pouvoir présidentiel s’autonomise, la logique présidentielle surdétermine la logique interne du parti. Deuxième évolution : c’est l’élection les dirigeants du parti par le congrès, ce qui crée un lien vertical direct entre le dirigeant et les militants, le remplacement du vote par mandat par le vote individuel, la possibilité du vote par procuration, les courants étant court-circuités, le parti de militants devenant le parti des militants. Troisième évolution : c’est l’élection au suffrage universel direct des militants du candidat à l’élection présidentielle, c’est-à-dire c’est la primaire ouverte aux seuls adhérents. Quatrième évolution : c’est l’élection du candidat par les adhérents traditionnels et par des adhérents à 20 €, c’est-à-dire la primaire semi-ouverte. Les médias et les sondages jouent un rôle important dans la sélection du candidat puisqu’ils sont avalisés par les militants qui ne votent plus pour un candidat défendant les meilleures valeurs et les meilleures programmes mais pour le candidat qui a les meilleures chances de gagner l’élection présidentielle, celui qui a les meilleurs sondages et qui passe le plus à la télévision, c’est-à-dire celui qui est avec évidence le « meilleur » candidat. Cinquième évolution : c’est la primaire ouverte aux sympathisants, la confusion est à son comble entre la logique partisane et la logique présidentielle, la porosité avec les médias et les sondages favorise la transformation idéologique vers le libéralisme économique, vers la personnalisation politique, vers l’électoralisme, le parti devenant une entreprise de conquête de mandats électifs sur le marché électoral, vers l’externalisation de la construction des programmes et des valeurs.
Inscrivons le choix des primaires dans le temps long de la présidentialisation du parti, de la montée des logiques d’opinion et des changements de la démocratie interne.
L’axiome mitterrandien est que la prise de pouvoir au sein du parti garantit la sélection présidentielle, mais la structure interne du parti est plus ou moins dominée par la primauté de l’élection présidentielle, la personnalisation croissante des politiques et l’emprise des médias et des sondages sur le jeu présidentiel affaiblissant l’autonomie du parti.
L’éligibilité présidentielle est de plus en plus fondée sur les ressources externes et la popularité mesurée par les sondages.
Le cursus présidentiel passe désormais pour les socialistes par la conquête de l’influence à la fois dans l’opinion et l’organisation.
Les ressources partisanes, c’est-à-dire la fidélité aux parti manifestée par l’investissement dans son organisation et l’attachement proclamé à ses valeurs et à sa tradition, perdent de leur force.
La démocratie partisane était refus du suffrage universel direct partisan au profit de mécanismes d’emboîtement par élections indirectes à plusieurs degrés, congrès, comité directeur, secrétariat, elle devient représentation proportionnelle selon les résultats des motions dans les congrès, réalisant la démocratie de délégation.
L’élection directe du président de la république est une manière d’affaiblir une démocratie représentative « otage » des partis et du jeu parlementaire.
Mitterrand cherche à faire du scrutin une mobilisation arbitrée par les partis, un levier du rassemblement, un support de politisation, contre la logique plébiscitaire de la rencontre entre le peuple et son chef, pour une compétition démocratique fondée sur la défense d’un programme susceptible de superposer majorités présidentielle et parlementaire.
Avec Rocard, la légitimité au parti socialiste ne s’appuie plus sur les seules ressources militantes et organisationnelles mais sur un capital politique personnel fondé sur la médiatisation et la popularité mesurée par les sondages. Le candidat est désigné directement par les adhérents, au suffrage universel des adhérents, sous prétexte de remplacer la cooptation partisane par la démocratie militante.
Le principe des primaires internes compétitives, prévu statutairement en 1978, n’est pas réellement mis en application, n’est pas considéré comme une option stratégique par les prétendants, tant qu’on considère que ce n’est pas la télévision qui peut faire gagner, ni l’affiche, ni la presse, ni le tract, ni les sondages, qui constituent l’idéologie dominante, la doxa, mais le travail de conviction, d’échange direct du militant dans son immeuble, dans son quartier, dans son entreprise, le travail avec le corps social en mouvement, c’est-à-dire tant que la légitimité militante prévaut, tant que la représentation dominante est que la mobilisation électorale et militante peut faire l’élection et défaire les pronostics des enquêtes d’opinion, tant que prévaut la croyance que la candidature est le produit du leadership partisan et qu’une norme d’unanimisme partisan pèse sur le processus de désignation.
Avec la victoire de 1981, le parti socialiste ayant renoncé à changer les institutions, le rôle des élus se renforce, ce qui renforce la notabilisation.
La décentralisation légitime par le bas une culture de la personnalisation dans l’organisation. L’autonomie du président par rapport aux partis se renforce.
Le jeu et l’équilibre partisans se présidentialisent, le trophée présidentiel structure la concurrence interne, surdétermine les enjeux intra-partisans, selon une dynamique centrifuge, les courants devenant des écuries présidentielles, des machines désidéologisées à répartir les postes ou les sections aux ministères.
En 1993 le vote personnel remplace le vote par mandat, le vote par procuration est introduit et le premier secrétaire est élu par le congrès, non par le conseil national, le suffrage universel direct partisan court-circuitant les courants, notamment minoritaires, en relativisant leur légitimité organisationnelle et en renforçant une conception immédiate et personnalisée du leadership, tandis que la multiplication des scrutins internes fait prévaloir une conception atomistique de l’engagement, un adhérent-une voix, avec la désignation directe des responsables du parti par les militants, le parti de militants devenant parti des militants.
En1995, l’orientation présidentialiste du parti se marque par le fait que les dirigeants acceptent de se voir représenter par Delors, leader dont le parcours et l’orientation stratégique vont à l’encontre de celle du parti.
Delors refusant de se présenter, Jospin se dit prêt, d’autres proposent une candidature morale à rôle arbitral.
Lang tente de contourner la désignation des militants par la mise en place d’un comité des sages choisi par les courants, puis se retire en voyant que les ressources partisanes, l’ancrage dans le parti sont indispensables.
Emmanuelli se lance, se drapant de sa légitimité de premier secrétaire.
Malgré les inquiétudes sur l’émiettement, sur la perte de fraternité, sur les funestes querelles, la primaire a lieu, bien que courte, deux semaines, et sans débat, l’enjeu étant de voter pour le « meilleur » candidat, c’est-à-dire celui qui aura le plus de vote, celui qui a la meilleure image dans l’opinion et le plus de notorié.
Cependant, Jospin parle de sa fidélité au parti et au mitterrandisme tout en étant critique de l’héritage, et de sa volonté d’union de la gauche.
Après l’échec de Jospin, c’est la candidature présidentielle qui produit le leader du parti, leadership pésidentiel et leadership partisan se réarticulent.
L’élection du premier secrétaire par les militants en 1995 instaure une relation verticale entre le dirigeant et les adhérents qui renforce la personnalisation des enjeux internes et leur présidentialisation.
Au pouvoir, Jospin renforce la logique présidentialiste, les élections législatives perdant une large part de leur autonomie.
L’élection de 2007 marque un glissement vers l’affaiblissement des logiques partisanes dans la sélection du candidat. Royal contourne le parti, disqualifie son appareil et ses éléphants, s’impose dans l’opinion par sa virginité partisane lui donnant une présomption de renouvellement, avant d’être investie par les adhérents qui avalisent le verdict des sondages de popularité et d’intentions de vote. Son capital sondage en fait, selon les médias, la seule candidate susceptible de battre Sarkozy. Royal réussit à convertir son capital médiatique en ressource partisane. Le terme « éléphant » est le mot de passe qui traduit la stigmatisation des ressources partisanes de l’ «appareil » .
Le candidat de droite à un profil plus partisan.
Les militants choisissent le porte-parole qui optimise les chances de victoire et non celui qui incarne leurs préférences programmatiques et partisanes.
Les ressources partisanes de fidélité aux partis par l’investissement dans son organisation et sa vie interne et par son attachement proclamé à ses valeurs et traditions sont dévaluées.
L’autorité sociale conférée par les sondages est ratifiée, l’opinion naturalisant la légitimité de la candidate.
Le jeu politique partisan se ferme sur lui-même. Les calculs électoraux priment sur les enjeux sociaux.
Les primaires de 2006 sont semi-ouvertes avec des adhérents à 20 €.
Jack Lang, « secrétaire national du développement du parti », ne disposant ni de courant ni de réseau interne structuré, cherche à faire de sa cote de popularité un atout interne.
Rebsamen, numéro deux du parti, proche de Royal, reprend le dossier, voyant dans cette ouverture une manière d’organiser une perméabilité aux logiques d’opinion.
La vague massive d’adhésion surprend, les dirigeants ayant l’impression de perdre localement la maîtrise de leur parti, les équilibres locaux étant remis en question.
Bartolone accuse la direction de faire adhérer les militants favorables à Royal.
Les nouveaux adhérents sont mal reçus et partent, ce qui donne l’image d’un parti incapable de retenir ses adhérents.
Les primaires de 2011, qui élargissent l’élection aux sympathisants, s’inscrivent dans le processus d’élargissement de l’électorat partisan, préfigurant l’externalisation des modes de légitimation et de désignation des candidats, dans la tendance d’une perte d’autonomie du parti et d’une affirmation des logiques d’opinion, le fonctionnement interne se réglant sur l’élection présidentielle, sur les variables d’opinion des sondages, ce qui produit un enchevêtrement des logiques internes et externes, ce qui dilue la culture militante traditionnelle et facilite les évolutions idéologiques amorcées avec le tournant de la rigueur, la conversion au libéralisme économique, la personnalisation, le pragmatisme, l’électoralisme comme entreprise de conquête de mandats électifs, prêt à tout ajustement tactique, attentif non aux positions politiques des candidats mais aux sondages.
3. La croyance procédurale. Le choix des primaires ouvertes se réclame de l’expérience américaine des primaires, mais les primaires américaines sont des primaires régies par la loi et organisées par chaque État, avec des partis qui ne sont que des agrégats de machines électorales fortement financées. Ce choix se réclame aussi de l’expérience italienne, mais cette expérience réussit quand il s’agit de valider un candidat, par contre elle échoue quand il s’agit de faire le choix de plusieurs candidats. Ce choix des primaires ouvertes se réclame aussi de la démocratie, de la modernisation, du changement, de la rénovation de la forme parti, de l’horizontalité, contre tous les archaïsmes. Ce choix des primaires, dans un parti de plus en plus ouvert, dépend beaucoup de la mobilisation d’entreprises de réformes comme Terra Nova et des injonctions médiatiques. L’argumentation est la suivante : il y a un problème de l’organisation et un problème idéologique au parti socialiste, avec les dysfonctionnements, les malhonnêtetés, les fraudes, la désidéologisation, la perte de l’ancrage social, la fermeture, la bureaucratie, l’individualisme concurrentiel, la méfiance, les haines. Ces problèmes résulteraient non de l’étroitesse de la base militante, non de la cécité du parti sur les problèmes du réel et de sa clôture sur lui-même et ses petits problèmes internes, non de l’échec de la rénovation, non d’une conjoncture ponctuelle, mais du problème du leadership dans le parti considéré comme un problème de personnes, d’égos, quasiment un problème psychologique, si bien qu’une régulation de ces luttes entre égos, c’est-à-dire une primaire bien réglementée apparaît comme la solution, une solution objective, insensible aux conjonctures, puisque les règles de compétition entre les candidats vont être fixées une fois pour toutes. En résumé, la solution par les primaires à cette incapacité à choisir un dirigeant est considérée comme étant aussi la solution de tous les problèmes de l’organisation et de l’idéologie. Les primaires pacifient par elles-mêmes les désaccords et résolvent « naturellement » tous les problèmes idéologiques et organisationnels, de la même façon que la main invisible du marché résout tous les problèmes. Cette croyance procédurale, ce fétichisme de l’outil social « primaires » met au second plan le véritable travail de reconstruction idéologique et organisationnelle, un travail qui n’est pas vraiment engagé.
Le choix d’une procédure ouverte constitue une rupture et, à ce titre, une énigme.
Le recours au vote des sympathisants remet en cause l’identité organisationnelle du parti.
Produit d’une importation de procédures expérimentées par la mobilisation de millions d’Italiens en 2005 et par la victoire Obama en 2008, produit de la mobilisation d’entrepreneurs de réforme et produit d’injonctions médiatiques, la primaire s’impose comme « la » solution procédurale à la « crise » du parti.
Ce choix traduit des logiques structurelles, la clôture sociologique du parti, l’étroitesse de la base militante, les échecs de la rénovation. Ce choix traduit aussi une logique de situation correspondant à des variables conjoncturelles, la défaite de2007, l’échec du congrès de Reims, la mobilisation de certains acteurs.
Ce choix procède d’une représentation dominante des « problèmes » centrée sur la question de « leadership », tout autre façon de penser des difficultés étant impensable.
Les dysfonctionnements socialistes, les irrégularités dans les votes délégitimant les procédures internes, sont de plus en plus encadrés par la question du leadership, nouveau mana ou mot fétiche du discours socialiste médiatique.
La mise à l’agenda des primaires ouvertes est le produit d’une coalition associant outsiders du jeu partisan, Terra Nova et la presse qui se rassemble autour de cette cause des primaires et qui exerce de fortes pressions sur la première secrétaire.
Les primaires doivent leur succès au fait qu’elles apparaissent comme une réponse à une question complexe.
L’instrument, fondé sur une croyance procédurale, agit comme un réducteur d’incertitude et de complexité dans une situation critique qui semble difficilement maîtrisable.
Plus structurellement, c’est la décomposition organisationnelle du parti, sa désidéologisation et son incapacité à se rénover qui rendent pensable, possible et finalement inéluctable ce nouveau mode de désignation.
Au congrès de Reims de2008, l’élection directe du premier secrétaire par les militants après le congrès n’est plus encadrée par la proportionnelle du vote des motions déterminant les rapports de force interne, c’est la concurrence, la malhonnêteté publique du vote, la révélation publique d’une culture organisationnelle de la fraude électorale, l’image d’un appareil manoeuvrier, fermé et bureaucratique.
Le diagnostic légitime dominant, médiatiquement consacré, est que le parti vit une crise de leadership, matrice des crises idéologiques, organisationnelles.
Comme les solutions envisagées pour résoudre un problème, les modalités envisageables pour traiter ce problème, découlent partiellement de la manière dont ce problème est construit, la manière avec laquelle il est formulé, les promoteurs des primaires s’adossent à ce cadrage du problème organisationnel et du problème idéologique par le problème du leadership, l’acquisition du leadership articulant la solution préexistence des primaires au problème organisationnel et au problème idéologique.
Le principal dysfonctionnement du parti, le « problème » de son organisation, tient à son incapacité à produire et stabiliser un leader, les primaires étant une solution, le problème du leadership étant donc renvoyé à des questions de personnes, voire de psychologie, avec la lutte des égos.
Ce problème organisationnel procède en fait de logiques multiples renvoyant à des transformations structurelles de l’organisation qui ont des effets sur le mode de gouvernement partisan, sur la constitution de l’autorité partisane et de sa légitimation.
Le problème cardinal est donc la lutte des égos que les nouvelles règles du jeu maîtriseront.
Les règles deviennent l’enjeu principal, alors que c’est la clôture des socialistes sur leur propre jeu qui est en cause.
Les phénomènes de leadership partisan ne sont pas réductibles à des règles, ces règles produisent des effets inattendus, mais ces phénomènes doivent être analysés comme des modes de domination et de relations sociales, les luttes pour la conquête du leadership, c’est-à-dire pour le droit de parler au nom du parti, étant incessantes.
Les divisions internes, la fragilité des équilibres intrapartisans, la personnalisation, l’individualisme des dirigeants, l’indiscipline partisane, le rapport stratégique des dirigeants aux médias, la constitution difficile d’une position partisane prééminente, la prolifération des candidatures, l’instabilité du leadership sont le produit de la présidentialisation et de la légitimation croissante des ambitions individuelles, de la désidéologisation du parti qui encourage un jeu infini de différenciations personnelles, de la décomposition des courants en coalitions labiles d’intérêts locaux, de moins en moins aptes à structurer la concurrence interne, du poids des notables dont les loyautés nationales sont fragiles, de l’affaiblissement consécutif de l’autorité centrale, de l’instrumentalisation personnelle des médias à des fins de constitution d’une identité distinctive, de la professionnalisation généralisée de l’organisation qui renforce l’électoralisme et désolidarise les élus du devenir national du parti.
Le parti, en apesanteur sociale, est devenu un univers impitoyable où le cynisme tient lieu de grammaire morale et où l’affichage des ambitions personnelles se banalise, un entre soi de professionnels de la politique d’autant plus dominé par des luttes de pouvoir qu’il perd son ancrage social, qu’il perd la fraternité, la confiance et l’ouverture aux autres, la camaraderie de façade voilant mal les haines, les ressentiments, la méfiance, la lutte de tous contre tous, l’individualisme concurrentiel.
Le modèle de la primaire comme solution au problème de l’organisation est une simplification. Toute décision à l’intérieur d’une organisation tient aux problèmes, aux acteurs, aux solutions disponibles et aux occasions.
Les primaires à droite apparaissent comme un mécanisme d’arbitrage possible entre le RPR et l’UDF, à gauche comme un moyen d’éviter la dispersion au premier tour, éviter un nouveau 21 avril 2002, mais aussi ces primaires sont un moyen de démocratie participative, et, dans la situation de crise, une légitimation par l’étranger, un mimétisme à l’élection de Obama qui a montré son efficacité, une modernisation de la matrice de la gauche, une redéfinition de la forme partisane et de ses frontières, un exotisme.
Terra Nova, structure financée sur fonds privés, entrepreneur de réformes comme assembleur d’enjeux, de problèmes et de solutions, cherchant à élaborer des diagnostics, à promouvoir des solutions, à constituer des coalitions et à mobiliser des alliés pour rendre une proposition acceptable pour le plus grand nombre d’acteurs, externalise la fonction programmatique du parti, cherche un produit d’appel médiatique, en l’occurrence les primaires qui seraient ajustées au problème du parti.
La conjoncture est favorable dans la mesure où trois défaites consécutives du parti légitiment le recours à de nouveaux outils et à de nouvelles méthodes, nécessitant l’affichage de signes de changement.
Terra Nova capte la demande de changement en traduisant la victoire de Obama dans le contexte français, les primaires étant la solution déjà là.
La primaire à l’italienne est susceptible d’ouvrir un espace à la gauche radicale, la primaire à la britannique qui désigne le leader de l’opposition comme candidat à la présidentielle est adaptée au fonctionnement du parti mais moins au régime de la Ve République. Si l’opposition à la primaire ouverte est jugée conservatrice, la présidentialisation des enjeux est condamnée.
Les primaires sont vus par les jeunes quinquas sans réseau ni courant comme un moyen de mettre en cause les positions établies et les hiérarchies en place, un moyen de jouer la personnalisation et la médiatisation, de déverrouiller et de fluidifier le parti, de casser les rentes de situation, de basculer les rapports de force, les positions étant ainsi déductibles des ressources mobilisables en termes de courant et de popularité. La presse, qui a des partenariats avec Terra Nova et les instituts de sondage, construit une attente sociale des primaires, considérées comme une démocratisation de la désignation du candidat, comme une procédure permettant de dramatiser, de spectaculariser et personnaliser une compétition autrefois confinée par les caciques dans les coulisses.
Selon l’idée que la non qualification de Jospin est le produit de processus structurels, une croyance procédurale est au principe de l’argumentation qui prête à un dispositif la vertu de maîtriser et pacifier la compétition politique, l’existence d’une procédure de régulation favorisant les convergences et produisant à elle seule le leadership, un leadership légal systématique ne dépendant pas des conjonctures aléatoires ni du contenu des projets politiques.
Les primaires relèvent d’une politique procédurale valorisant les conditions de réalisation des projets politiques, sous la forme positive de la démocratie directe dans sa dimension procédurale, sous la forme négative de la disqualification de la forme partisane avec ses barons, ses éléphants, son appareil, son élitisme, son oligarchie. La mise en place de ces conditions, procédures et instruments à partir desquels les acteurs ont la charge de définir les objectifs d’une politique masque par un instrument les incertitudes idéologiques et la formulation de cadres d’interprétation susceptibles de mobiliser l’ensemble des socialistes.
La sémantique du marketing politique est omniprésente. Tester des candidats, les écrémer selon leurs failles et leur adéquation à l’opinion. S’adapter de manière pragmatique à la personnalisation de la Ve République et au reflux de l’engagement partisan traditionnel. Données intangibles, réel indépassable. Vouloir la nécessité.
L’exemplarité des expériences étrangères et leurs mauvaises imitations fonctionnent comme un argument d’autorité, les primaires s’inscrivant dans le sens de l’histoire, mais les primaires américaines sont organisées par les États et régies par la loi, elles sont à un seul tour, avec de forts engagements financiers, ce qui oblige à une candidature unique des partis conçus comme des agrégats de machines électorales.Les primaires italiennes fonctionnent quand elles sont de ratification d’un candidat, échouent quand elles sont le choix entre plusieurs candidats.
L’injonction médiatique et de certains présidentiables se fait pressante, avec des pétitions et des procès en conservatisme et en archaïsme, si bien que les primaires deviennent inévitables.
Lorsque la nouvelle règle du jeu est instituée comme nouvelle ressource dans le jeu, l’usage n’est pas réglé, les règles pragmatiques qui édictent les limites de cet outil et la manière de l’utiliser efficacement ne sont formulées qu’après un processus coûteux d’essais et d’erreurs, déterminant les enjeux d’organisation et de timing.
Le processus est peu maîtrisable, car négocié à chaud, avec des ambitions déjà affichées, sous l’oeil des médias et des sondages qui se posent en gardien du caractère démocratique et concurrentiel du processus.
La direction du parti et les résistances institutionnelles cherchent à domestiquer et à neutraliser la procédure en limitant son caractère concurrentiel, les débats et controverses se déplaçant vers la question politique de ses règles du jeu, de ses modalités pratiques, l’organisation matérielle du vote de la campagne, les filtres de candidature, le calendrier, le financement.
Le travail de reconstruction idéologique et de mise en avant des propositions est au second plan, la vie interne de l’organisation est au premier plan.
4. La pénétration des médias dans le parti. Les partis, au second plan par rapport à leurs candidats, ne sont plus des acteurs de la vie politique mais des enjeux de la confrontation entre les candidats et leurs ambitions. Le jeu concurrentiel de type stratégique prévaut sur la confrontation des programmes et des idées. Les journalistes ne font plus des comptes-rendus mais, en connivence avec les hommes politiques dans les déjeuners et les déplacements en province, deviennent des arbitres et des experts en surplomb du jeu politique, décodant les stratégies, décryptant les mises en scène. Ils mettent quotidiennement en feuilleton les performances dans les sondages et le récit des divisions personnelles et de la « crise » de l’organisation, avec l’attente d’un drame possible avant l’épilogue de l’élection. La succession des scandales, les ruptures, les petites phrases, les « messages », les discrédits réciproques, les tentatives de se faire un nom, une notoriété et un capital médiatique s’expliquent d’autant plus facilement que la tradition pluraliste du parti et le peu de cas que les journalistes font des divergences idéologiques autorisent l’expression sans retenue des divergences personnelles de type tactique, non idéologique. Cette indiscipline des confidences s’explique aussi par la présidentialisation du parti et la logique médiatique qui encouragent la personnalisation, par la faiblesse du leadership, par l’incapacité des courants à réguler, par le désinvestissement des instances partisanes, par la notabilisation des élus et par la doxa de la dénonciation de l’organisation pyramidale archaïque. La pénétration de la logique médiatique et sondagière dans le parti autorise les candidats à développer des stratégies personnalisées d’accès aux médias, selon la croyance médiacentrique partagée par tous que les médias et les sondages font la politique. En plus, les candidats fournissent leurs commentaires sur eux-mêmes aux journalistes qui peuvent ainsi alléger leur travail et se parer d’objectivité en supplément de leur pouvoir prophétique s’appuyant sur les compétitions imaginaires mises en scène par les sondages.
Dans le discours médiatique, le jeu, comme dimension concurrentielle de la compétition entre personnalités, tend à prévaloir sur les enjeux, c’est-à-dire la confrontation de visions du monde, d’idées, de programmes, ce qui tend à clore le champ politique sur lui-même et à déréaliser les questions politiques aux yeux des profanes.
En renforçant la personnalisation et l’individualisation de l’offre électorale, les primaires intensifient la stratégisation du jeu politique.
Les socialistes font un usage stratégique des médias dans leur lutte pour le pouvoir, et en retour le jeu médiatique exerce une emprise croissante sur la compétition interne.
Le journalisme de compte rendu fait place à un journalisme arbitre et en surplomb du jeu politique, décodant les stratégies, attentif au décryptage de la mise en scène politique et à la déconstruction des coups échangés, comme experts impartiaux des stratégies individuelles, les partis n’étant plus des acteurs de la vie politique mais des enjeux des luttes politiques.
La politique se réduit à une lutte d’ambitions où priment les petites phrases, les attaques personnelles et les performances sondagières.
On met en récit les divisions, les affrontements, la crise de l’organisation, épisodes d’un feuilleton dont l’épilogue est l’élection présidentielle.
Les enjeux et confrontations idéologiques sont occultés ou systématiquement rapportés à des divergences et des luttes personnelles auxquelles on donne un écho quotidien, l’enjeu présidentiel, selon le feuilleton de la division qui, en offrant des tribunes aux divergences, contribue à les faire exister, avec des réactions en chaîne, une guerre garantie pendant des mois et l’attente d’un drame possible.
La personnalisation du traitement médiatique invisibilise et occulte le travail partisan de production et de présentation du programme.
La saillance médiatique des divisions socialistes s’explique par la présidentialisation de l’organisation, par la tradition de pluralisme légitimant les divergences, avec des courants qui ne reflètent plus de réelles oppositions idéologiques et ne parviennent plus à réguler et à structurer les oppositions internes, par le relâchement de la discipline partisane de parole et de l’esprit de parti, du fait de la faiblesse du leadership partisan, de la notabilisation des dirigeants, du désinvestissement organisationnel du centre partisan.
Compte tenu des contraintes matérielles pesant sur les journalistes, les luttes internes socialistes sont dignes d’intérêt journalistique car elles sont disponibles et s’appuient sur les déclarations ou confessions de dirigeants socialistes loquaces et toujours disposés à alimenter en confidences, ces informations ne nécessitant pas un temps considérable pour être traitées, pouvant alimenter les rubriques consacrées aux partis et s’inscrire dans la trame narrative familière du feuilleton de la division socialiste.
Le discours médiatique sur le parti n’est souvent que la mise en forme de prêts à publier ou diffuser du commentaire off que les dirigeants produisent eux-mêmes de leurs propres actions, si bien que le cadrage stratégique de ce discours se pare d’une forme d’objectivité et de neutralité.
Les dirigeants sont d’autant plus prolixes qu’ils sont protégés par l’anonymat, l’accès aux coulisses pour alimenter le film socialiste ayant comme contrepartie la publicisation.
La stratégisation du jeu politique nécessite donc des relations privilégiées quotidiennes de connivence avec les journalistes, lors des déjeuners où plus le déjeuner est long plus le responsable se laisse aller, lors des déplacements en province.
La popularité de l’homme politique tient pour partie aux bonnes relations quotidiennes nouées avec des journalistes, qui contribuent en retour à consacrer l’autorité de l’homme politique en le faisant connaître et reconnaître comme important.
À travers les médias, protégés par la règle du off, les dirigeants cherchent à imposer leur propre version de l’information, à passer des messages,à discréditer un concurrent, à travailler leur notoriété, à se faire un nom, à se constituer un capital médiatique.
Des dirigeants qui ne représentent rien acquièrent de réelles surfaces politiques en occupant le terrain médiatique.
L’accès aux médias est devenu un enjeu stratégique des luttes internes, le jeu médiatique imposant ainsi ses règles au jeu partisan, quand les agents du champ politique prennent en compte les règles du champ journalistique en développant des stratégies d’accès aux médias.
La constitution d’un crédit politique au parti, précédemment fondée sur l’accumulation de ressources idéologiques et militantes internes, passe aussi par des formes d’investissement externe, les primaires favorisant cette nouvelle forme d’accumulation du capital politique.
L’indifférenciation idéologique à laquelle les journalistes contribuent en donnant peu d’échos aux divergences politiques tend à encourager les attaques personnelles, la distinction n’étant plus idéologique mais tactique.
Si les socialistes accordent tant d’importance aux médias, s’ils commentent ou participent au jeu médiatique et s’y font un nom, s’ils considèrent qu’ils ne sont pas reconnus à leur juste valeur, que pour exister il faut être dans l’histoire, dans le récit, c’est qu’ils sont pris dans les croyances médiacentriques du jeu et qu’ils ont intériorisé l’idée que les médias font la politique, alors que ces éléments n’ont d’impact que dans le milieu fermé de la profession politique ou dans les milieux sociaux les plus politiciens.
Au besoin, pour se donner une intense couverture médiatique, le dirigeant utilise le registre de la scandalisation, incarne la rupture avec les positions traditionnelles, obligeant les rivaux à se positionner par rapport à lui.
Et il ne doit pas négliger de constituer un entourage qui parle de lui, qui raconte des choses sur lui.
La médiatisation désanctuarise le parti, les instances internes, bureau national ou congrès, étant démonétisées, peu investies, lieux vides relevant du pur rituel, l’essentiel se jouant dans les coulisses et dans les médias, les débats se faisant par médias interposés.
La méfiance est devenue la règle dans les interactions partisanes.
Il n’y a plus d’intimité du in-group.
Le champ journalistique est un acteur à part entière du système d’action du parti, le fonctionnement médiatique colonisant le jeu partisan, si bien que les socialistes résistent peu aux verdicts externes de l’opinion.
Dans la mesure où le parti est devenu une entreprise de conquête de mandats électifs, prêt à tous les ajustements tactiques pour gagner ou conserver les postes de pouvoir, les sondages jouent un rôle central dans les primaires, la stratégie des dirigeants consistant à se mettre dans le sillage de celui dont on anticipe la victoire sur la base des sondages. Les candidats visent à travers les primaires l’opinion, c’est-à-dire le rapport direct avec le peuple, par-delà les appareils politiques.
L’insécurisation d’échecs successifs qui ne donnent plus droit à l’erreur incite à ajuster les stratégies sur les enquêtes d’opinion, journalistes et acteurs politiques revendiquant un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale.
Selon la rhétorique démocrate, les sondages et enquêtes d’opinion introduiraient les gouvernés entre deux élections dans la sélection des candidats et des programmes.
En tout cas, en allongeant la période de précampagne, ils constituent une bonne opération économique pour les instituts.
La politique compétitive ne peut plus se passer de cet outil qui, « pris au sérieux », permet de se jauger et de jauger les autres, la question de l’élection n’étant plus abordée que sous l’angle du vainqueur potentiel et des vaincus et de leurs performances respectives dans les sondages, si bien que les sondages contribuent moins à faire l’élection qu’à la défaire en ce qu’ils la redéfinissent comme seulement désignation d’un vainqueur, sans structuration de l’offre politique, sans enjeu structurant.
La magie sondagière et la force des chiffres, malgré leur faible prédictivité avérée, envoûtent les dirigeants socialistes. On croit d’autant plus fermement dans ces compétitions imaginaires mises en scène par les sondages qu’on entérine un faible capacité de mobilisation du parti et son incapacité à convaincre et à emporter l’adhésion sur la base d’une confrontation idéologique. La croyance
médiacentrique de la toute-puissance de la télé et de la validité des sondages, la croyance en un jeu médiatique qui place en état d’apesanteur sociale, s’avère opératoire, auto réalisatrice, faisant les candidats, si bien que la mise en cause des sondages devient intenable, le critique étant considéré comme crachant dans le soupe, comme un mauvais joueur.
L’hypothétique candidature de DSK, le moins à gauche et le plus à droite des candidats de gauche, le plus crédible, le plus compétent, s’impose de manière irréversible dans l’espace médiatique , avec l’évidence de la scénographie de l’attente organisée et de la main invisible des sondages, une candidature produite par la presse, alimentée par les sondages, confortée par les commentateurs politiques de manière circulaire, selon le théorème de l’électeur médian qui dit que, dans une situation de duopole, le candidat le plus proche de l’électeur ayant un nombre égal d’électeurs à sa droite et à sa gauche emporte la majorité.
Les proches du candidat instrumentalisent les sondages favorables à Marine Le Pen en invoquant le risque d’un nouveau 21 avril pour naturaliser encore la candidature de leur favori.
Les sondages portent moins sur les intentions de vote que sur les cotes de popularité, ce qui favorise plus ceux dont on parle dans les médias.
Hollande est le troisième homme permettant aux commentateurs de réanimer des analyses devenant lassantes et répétitives.
Les candidats, en commentant et en accréditant eux-mêmes leur stratégie, démontrent le caractère autoréférentiel du jeu politique.
Les candidats ne se différencient pas sur le fond, sur leurs différences idéologiques, mais sur leur style, leur talent, leur personnalité.
5. Le parti postmoderne. Le parti traditionnel remplit une fonction d’émancipation sociale d’avant-garde par rapport à des dominés qui ont un déficit initial de politisation, grâce à la fourniture de repères, d’identités et de prédispositions à la participation. Le parti est ainsi un outil d’éducation des dominés à la conscience de leur domination, avec des instances socialisatrices favorisant la participation et un encadrement politique et partisan, physique et quasi quotidien. Le parti est lieu d’élaboration collective, de délibération, d’éducation et de mobilisation, la conduite de la discussion obéissant au principe d’organisation pyramidale qui consiste à élaborer un programme et à le diffuser par des relais militants auprès d’une base électorale visée. Le parti est un creuset de formation idéologique à une vision du monde qu’il s’agit de promouvoir par la conviction militante, par la politisation des groupes, par des répertoires d’action militante fondés sur l’immersion dans l’expérience vécue des catégories populaires comme le collectage des timbres, la distribution de tracts, le collage d’affiches, l’organisation de manifestations de rues et de fêtes. L’engagement traditionnel compense l’investissement en temps et en argent par des rétributions matérielles et symboliques, par exemple celle de participer à la désignation d’un candidat à l’élection centrale du système, celle de participer à la définition du programme du parti. Le parti postmoderne délégitime la fonction programmatique du parti et l’investissement dans les débats internes, pour un engagement ponctuel, distancié et pragmatique. Le parti est devenu non un espace d’acquisition de compétences par l’éducation politique, mais un lieu où les compétences intellectuelles, discursives, idéologiques, acquises en dehors de l’organisation, constituent des ressources essentielles. Le parti est un lieu de faire-valoir de soi, ce qui contribue à l’éviction des catégories populaires par le sentiment d’indignité qu’elles peuvent avoir, par la croyance qu’elles ne sont pas habilitées à prendre la parole. Dans le parti postmoderne, les savoir-faire militant et les compétences politiques ne sont plus ni transmis ni même admis, l’essentiel du débat étant en définitive non dans le parti mais sur les médias et sur Internet, à l’extérieur du parti. Le parti postmoderne pratique le racisme social et l’électoralisme cynique. Il dévalorise et abandonne politiquement les milieux populaires, considérés comme abstentionnistes, apathiques, droitisés, autoritaires, racistes. Il méprise les partis et militants ouvriers traditionnels, considérés comme bureaucratiques, fermés, verticaux, hiérarchiques, archaïques, non démocratiques. Le parti postmoderne organise des échanges continus entre le parti et la société civile, favorisant des logiques d’agrégation et de syncrétisme de positions diverses, ce qui constitue un parti attrape-tout ou un parti électoral professionnel. Les débats sont organisés non dans le parti mais dans les médias. La construction du programme et sa pédagogie sont confiées à des sociétés de services, internes ou externes, mais en tout cas largement déconnectées des réseaux militants, quand ils existent. Avec les primaires ouvertes et avec la croyance au pouvoir essentiel des médias et des sondages, le militant qui ne se destine pas à une carrière politique professionnelle abandonne ce lieu en définitive vide de projet, de débat et de pouvoir qu’est devenu le parti, puisque son rôle est réduit à organiser les primaires et les élections, même si ce rôle est présenté comme très valorisant, très moderne et très démocratique.
Traditionnellement, le parti remplit diverses fonctions liées à son projet politique d’émancipation sociale, la nature du parti découlant de son idéologie, selon une cohérence entre le but politique et les moyens organisationnels utilisés.
Idéalement, à l’horizon, le parti est un creuset idéologique où se forge la vision du monde que les militants cherchent à promouvoir par leur activisme, le changement social supposant une politisation des groupes que le parti cherche à représenter, à incarner, à défendre, à figurer, et bien que cherchant à développer cet ancrage social, le parti se pense comme extérieur à la société, dans la mesure où il est porteur d’une vérité idéologique à laquelle il cherche à faire adhérer les citoyens par un travail de conviction, le candidat investi par le parti n’étant que la personnification de ce projet politique.
Les primaires ouvertes et populaires, faisant sauter le verrou de l’engagement partisan, l’adhésion au parti n’étant plus un préalable à la désignation du candidat, traduisent le dépassement de cette conception de l’organisation et de ses fonctions, conception renvoyée à une vision obsolète du parti comme avant-garde, pour une nouvelles sociodicée du parti, plus ouvert, perméable, fluide, flexible, conforme aux valeurs de la postmodernité et de la cité par projet, le candidat prenant ses distances par rapport au projet partisan, la fonction programmatique du parti et l’investissement dans les débats internes étant délégitimés.
L’engagement doit être non durable et investi, ce qui relève d’un militantisme dépassé ou en crise, mais distancié, pragmatique et ponctuel.
La primaire est censée traduire cette nouvelle réalité, mais, en délégitimant l’ancien militantisme, elle contribue à faire advenir cette nouvelle réalité, elle est une prophétie militante autoréalisatrice.
Les partis ouvriers, opposant la force du nombre, celui des militants, à la force du nom, celui des notables locaux, sont une arme des faibles contre les forts. Le parti est un outil d’émancipation d’avant-garde, aux avant-postes de la société qu’il éclaire, encadre en donnant aux dominés la science de leur malheur.
Alors que, selon la mythologie partisane, horizon régulateur, fiction nécessaire, ceux du dehors n’ont comme ressource que leur bulletin de vote, qu’ils sont imperméables aux vrais enjeux, qu’ils sont un brin désinvoltes, voire superficiels, des gens qu’il faut convaincre et dont il faut se défier, le militant, qui se définit par son appartenance à l’organisation, s’enorgueillit d’être le moteur d’un monde partisan dont il connaît les coulisses, même s’il lui arrive d’en critiquer les opacités, selon la méfiance de la base vers le sommet.
Le militantisme, qui comporte des coûts en termes d’engagement, d’investissement, d’implication, de temps, d’argent, de disponibilité, est fondé sur des incitations, privilèges, gratifications et rétributions matérielles, en emploi, logement, possibilité d’accès à une carrière politique, et de rétributions symboliques, en sentiment d’appartenir à un groupe, de participer à une juste cause, en la possibilité de peser sur la ligne politique et de définir l’offre politique, en la participation à la désignation du candidat à l’élection centrale du système politique, ces rétributions fondant et réassurant le « nous » partisan, valorisant individuellement l’adhérent.
L’accueil souvent défavorable des militants à 20 € illustre en creux l’attachement aux droits de vote du candidat.
Les primaires ouvertes, redéfinissant le militantisme et refaçonnant le profil de l’adhérent, mettent sur le même plan l’opinion mobilisée du militant, inscrit dans un temps et un travail collectif et l’opinion du sympathisant, plus souple, plus distancié, plus évolutionniste, moins investi, plus ponctuel et plus sensible aux variables contextuelles comme la popularité des candidats.
En plus, les frontières du dedans et du dehors s’étiolent, le nous formé par les militants se désagrège, l’opinion fait le parti (ou le défait), seuls sont attirés les militants motivés par la professionnalisation politique, les règles d’investiture locale étant inchangées.
Certes, de nouvelles rétributions militantes apparaissent : le sentiment de participer à un parti plus ouvert, l’encadrement des primaires, le contact avec les électeurs de gauche non socialistes, mais les militants se voient assigner un rôle essentiellement électoral.
Le parti qui ne fonctionne qu’au moment des élections peut faire l’économie de ses militants, de ses effectifs, d’autant plus que le rôle des médias est perçu comme essentiel, si bien qu’à la limite il y a, comme aux États-Unis, plus des dons lors des campagnes électorales que des cotisations au parti, des cotisations qui sont une très faible part des ressources du parti et dont le parti peut se passer.
Se passer de militants souvent plus réfractaires que les électeurs au changement idéologique et à l’abandon des « dogmes » partisans, c’est faciliter le changement idéologique du passage au libéralisme.
Le militant, partisan, embrigadé, dogmatique, corvéable, servile, esclave du collectif, agglutiné à la masse, avec la langue de bois, les lourdeurs bureaucratiques, les appareils, les idéologies, l’embrigadement, constitue le faire-valoir de l’engagement individualiste, plus souple et plus ponctuel, fondé sur des attentes délibératives, conforme à la vision d’une société individualiste, cette position légitimant l’incapacité à élargir la base militante, liée autant à l’inappétence des citoyens « individualistes » qu’à la fermeture de l’organisation partisane, cet assouplissement de la norme militante permettant de contrer l’attractivité du militantisme altermondialiste.
Le projet politique de la gauche est indexé sur ses capacités à encadrer durablement les catégories populaires et à politiser la société, le parti étant le creuset politique, lieu de l’élaboration collective, de délibération, d’éducation et de mobilisation.
Par l’absentionnisme structurel, les catégories populaires, qui représentent toujours une majorité sociale, sont devenues une minorité politique.
La politique, pour des milieux populaires déstabilisés dans un environnement déstructuré, tend à devenir un spectacle ésotérique, la non-participation s’étant installé comme norme sociale.
Les instances socialisatrices qui favorisent la participation, l’encadrement politique et partisan, physique et quasi quotidien, s’affaiblissent. Le déficit initial de politisation des groupes dominés n’est plus compensé par la fourniture de repères, d’identités et de prédispositions à la participation.
Ne restent que les relations avec les élus locaux.
Les transformations de l’organisation, des répertoires et du milieu partisan, les propriétés sociales des dirigeants et des militants, leur manière d’être et de se présenter contribuent, autant que les orientations programmatiques ou les politiques publiques, à la désaffection des catégories populaires.
C’est le repli des pratiques militantes dans l’entre soi partisan, selon un fonctionnement autocentré et la baisse de la légitimité des répertoires d’action militante traditionnelle, collectage des timbres, distribution de tracts, collage d’affiches, organisation de manifestations de rues et de fêtes, répertoires fondés sur l’immersion dans l’expérience vécue des catégories populaires.
Selon une redéfinition de l’excellence militante, le parti est devenu non un espace d’acquisition de compétences par l’éducation politique, mais un lieu où les compétences intellectuelles, discursives, idéologiques, acquises en dehors de l’organisation, constituent des ressources essentielles, un lieu de faire-valoir de soi, ce qui contribue à l’éviction des catégories populaires, à leur sentiment d’indignité et à leurs croyances qu’elles ne sont pas habilitées à prendre la parole, les savoir-faire militant et les compétences politiques n’étant plus ni transmis ni admis.
Selon un racisme social, une prolophobie cynique et un électoralisme affiché, le parti renonce au projet de donner aux dominés la science ou au moins la conscience de leurs malheurs, le parti renonce au projet de faire adhérer les catégories populaires, prétendument acquises aux valeurs de la droite, abstentionnistes, apathiques, droitisées, autoritaristes, racistes, alors que ces catégories populaires recherchent la protection et l’autorité de l’État sur le plan économique.
La fonction idéologique programmatique du parti est remise en cause dans la mesure où, pour toucher le grand public, le parti met l’accent sur les enjeux consensuels et l’efficacité électorale.
Les médias et Internet deviennent des espaces où se structure le débat, en rupture avec le principe d’organisation pyramidale qui consiste à élaborer un programme et le diffuser par des relais militants auprès d’une base électorale visée, il s’agit d’organiser des échanges continus entre le parti et la société civile, favorisant des logiques d’agrégation de positions diverses d’un parti attrape-tout ou d’un parti électoral professionnel.
Les primaires sont dépolitisantes dans la mesure où elles déconnectent, d’une part, l’enjeu de la désignation du candidat, d’autre part, du choix des alliances et du projet, elles dissocient ceux qui choisissent, les sympathisants, de ceux qui participent au choix des orientations.
Selon le dualisme des projets partisans et présidentiels, le statut du projet est ambigu. Il s’impose aux candidats, la différenciation ne se faisant que sur des variables individuelles et de style personnel, mais il peut être le point de départ d’une discussion sur les chemins à emprunter, sur les alternatives, et dans ce cas certaine mesures du projet seront supprimées ou complétées.
Avec les primaires et la procéduralisation de partis en désarroi idéologique, la réflexion interne sur les orientations programmatiques et idéologiques perd une part de sa portée au profit d’un recours à des groupes d’experts internes et externes déconnectés des circuits militants traditionnels, ce qui favorise l’alignement sur le libéralisme idéologiquement dominant, tandis que le candidat, investi par une base électorale élargie au-delà du cercle militant, s’émancipe de la loyauté partisane, se convaincant qu’il doit sa position à ses seules qualités personnelles, la lutte politique n’étant plus vue comme une coopération assurant un salut collectif.
La domination libérale appelle non l’abandon à leur sort des catégories populaires, accusées de s’être droitisées, mais un travail sur les nouvelles évidences, ce qui exige non le vide culturel et idéologique mais des ressources collectives, en particulier organisationnelles, et une conscience des responsabilités idéologiques.
Les primaires scellent la substitution de la lutte des égos à la bataille des idées.
6. Un parti conservateur. Les primaires organisées par le parti participent de l’acceptation renforcée de la personnalisation dans la mesure où le parti fait de la personnalisation sa règle principale de fonctionnement. Le parti installe en conséquence la personnalisation comme une donnée immuable et naturelle de la vie politique. En même temps, selon la conception que le marché capitaliste vocation à s’étendre à tous les domaines et en particulier au domaine politique, le parti se transforme en entreprise sur le marché électoral, entreprise destinée à faire gagner coûte que coûte un candidat, quelles que soient le contenu véritable des positions défendues par ce candidat, pourvu que les sondages soient favorables. Le parti signe et resigne ainsi le caractère indépassable et l’éternité à la fois du marché capitaliste et des institutions politiques de la Ve République. L’esthétique et le style sont mis en avant, et non la mobilisation et la conviction sur des valeurs de gauche.
Les primaires consacrent la personnalisation mortifère du débat public instituée par la Ve République.
Le fait présidentiel, jugé intangible, est avalisé comme horizon indépassable de la démocratie, à l’instar de l’économie de marché.
Les primaires participent de l’acceptation résignée de l’ordre établi, qu’il soit socio-économique ou institutionnel.
En alignant le fonctionnement interne sur les règles du jeu institutionnel, le parti s’interdit de tempérer la logique présidentialiste, qui est comme redoublée, renforçant les effets de cette logique.
En légitimant cette personnalisation, la transformation de l’institution présidentielle, c’est-à-dire la transformation de la centralité d’un pouvoir que le parti intériorise, devient improbable en cas de prise du pouvoir du parti.
Il est soi-disant démocratique de donner le pouvoir aux électeurs et de le retirer aux militants, de fluidifier la représentation politique en court-circuitant une organisation partisane lourde, bureaucratique, peu représentative.
En dépit des apparences, comme les sondages, les primaires ne font pas forcément bon ménage avec la démocratie.
La rhétorique démocratique des primaires a pour fondement le discrédit de partis affaiblis dans leur légitimité et leur ancrage social, incapables de se rénover, repliés sur des luttes de pouvoir, non représentatifs de la société, des partis fermés.
La technologie politique de l’ouverture des primaires est l’envers de la clôture du parti, de la fermeture du champ politique, elle a la magie de légitimer le candidat et de pacifier la compétition partisane mais, dans une démocratie médiatique qui dramatise et exacerbe les conflits personnel et stratégise le jeu politique par l’allongement du temps présidentiel et la personnalisation, il y a les risques d’oppositions, les risques de prééminence des ressources médiatiques, les risques du déplacement du débat politique vers les médias, laissant la scène partisane vide.
Il ne s’agit pas du tout de construire idéologiquement une offre politique, mais de masquer et conjurer par la procéduralisation de la désignation du candidat à la présidentielle les incertitudes idéologiques et les faiblesses organisationnelles du parti. Autrement dit, peu assurés de leur identité idéologique, les socialistes s’en remettent à l’opinion.
Le rassemblement ponctuel autour d’un candidat, c’est-à-dire l’esthétique de la séduction où domine la mise en avant du style personnel, s’oppose à la construction d’un point de vue collectif, adossé à une vision du monde visant à inscrire les valeurs de gauche durablement dans la société, c’est-à-dire à la rhétorique partisane de la mobilisation et de la conviction.
Le parti n’a plus pour horizon un parti militant, acteur de transformation sociale, il est une entreprise politique tournée vers le marché électoral.
Et pourtant, les partis sont des formes essentielles de mobilisation sociale.
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