Lecture de Domenico Losurdo (2)

Domenico Losurdo : « Staline, histoire et critique d’une légende noire », 2011.

Deux remarques préliminaires.

Après avoir vu le film « Walter en résistance », une amie pose la question de savoir pourquoi des Résistants ont pu mener les guerres colonialistes en Indochine et en Algérie. Par rapport aux fondateurs du marxisme, Lénine, même s’il introduit une légitimation du terrorisme, porte dans l’Internationale communiste, de manière spécifique et nouvelle, l’anticolonialisme, que Staline traduit par la reconnaissance des nationalités et des cultures des peuples autrefois asservis par la Russie tsariste. Le programme du Conseil National de la Résistance minimise cette dimension anticolonialiste, occultant en particulier le caractère de guerre de libération nationale contre la colonisation nazie de l’offensive soviétique. Le génocide des Juifs sera mis en évidence au tribunal de Nuremberg essentiellement par la représentation soviétique. À la Libération, en France, semble dominer non la vision soviétique, mais la vision gaulliste et la vision anglo-saxonne de la guerre qui vient de se dérouler, la responsabilité de la guerre étant attribuée au seul Hitler. Semble dominer l’idée de la légitimité des empires coloniaux. En tout cas, le travail de pédagogie antiraciste et anticolonialiste vis-à-vis des combattants de la Résistance n’a pas été suffisant.

Deuxième remarque : il suffit de comparer l’histoire de la Chine au XIXe siècle, en particulier les Guerres de l’opium, dans Wikipédia et dans le texte dont nous rendons compte, pour s’apercevoir du parti pris politique de Wikipédia, sous prétexte de neutralité, ou d’objectivité, ou de consensus, Wikipédia qui occulte les millions de morts occasionnés par le colonialisme britannique. Sur ce sujet, par rapport à Wikipédia, Losurdo est une bouffée d’oxygène.

On peut suivre Losurdo dans sa conception de l’histoire, une critique historique de tous les documents, y compris ce document fondateur qu’est le rapport Khrouchtchev, un comparatisme tous azimuts, une histoire de l’URSS dont on ne peut se débarrasser en l’expliquant par l’histoire d’une seule personnalité médiocre et pathologique, de même qu’on ne peut se débarrasser de l’histoire de l’Allemagne nazie par la vision d’un Hitler médiocre et pathologique, autrement dit une conception de l’histoire faisant place à la complexité de la société étudiée.

L’auteur insiste avec juste raison sur le caractère antisémite et sur le caractère extrêmement sanglant du régime tsariste dont la brutalisation est accentuée par une guerre de 1914-18 qui introduit la violence des guerres coloniales sur le continent européen, l’inhumanité des généraux anglais, français, russes et allemands qui ont acquis leurs galons dans les génocides et les massacres coloniaux. Février 1917, cela ne pouvait être en Russie que la violence populaire et messianique contre les aristocrates, les généraux, les propriétaires, les commerçants, etc., c’est-à-dire une situation de chaos et d’insécurité généralisés. Les bolcheviks, un groupuscule, prennent le pouvoir en octobre 1917 parce qu’ils sont les seuls à proposer un cessez-le-feu immédiat, mais, en pleine violence, avec des demandes populaires de répression des couches privilégiées, avec la première guerre civile, celle contre des Blancs antisémites et anticommunistes sanguinaires, aidés par les Britanniques et les Français, ils auront du mal à reconstituer l’État, surtout avec la conception qui est la leur d’extinction de l’État, conception qu’ils font évoluer en introduisant un concept de stade intermédiaire, transitoire avant la société sans État.

Losurdo, reprenant Hegel, insiste sur la troisième guerre civile, c’est-à-dire les contradictions dans le groupe dirigeant, contradictions qui, avec le laxisme de Lénine par rapport aux méthodes terroristes, se transforme en guerre à la vie et à la mort, guerre qui expliquerait, avec les menaces d’agression de l’Occident, la récurrence de l’état d’exception.

Toute guerre coloniale concrète est la combinaison, avec des proportions variables, de deux types idéaux de guerre coloniale, d’une part, l’intervention directe, quand les forces du colonialiste sont suffisantes, d’autre part, la pratique consistant à profiter d’une guerre civile, voire à la susciter, pour soutenir militairement un des deux camps, le camp soutenu étant en définitive le sous-traitant du colonisateur. Toute guerre coloniale comporte une propagande de guerre, avec une hagiographie du colonisateur et du camp qu’il soutient et une diabolisation du pays colonisé et du camp qui n’est pas soutenu dans la guerre civile. En ce qui concerne la Guerre froide, l’Occident, purifié des massacres et des génocides des peuples colonisés, purifié de tout état d’exception, de toute atteinte aux droits de l’homme, est un modèle de démocratie, tandis que l’URSS, débarrassé de sa lutte contre le nazisme et contre le colonialisme, débarrassé de son action sociale et éducative, débarrassé de son organisation quasiment autogestionnaire du travail, est le pays le plus impérialiste et dictatorial du monde, le plus sanguinaire qui puisse exister, un pays de terreur et de goulag, un pays qui ne peut être comparé qu’avec l’Allemagne nazie. Deux mythes se font face à face. L’origine des mythes, en l’occurrence, c’est la guerre qui commence en 1917 de la part de l’Occident colonialiste contre le principal danger qui le menace, le mouvement qui remet en question théoriquement et pratiquement le colonialisme, une guerre qui commence en 1917, transformant le caractère de la guerre de 1914, une guerre qui se termine par la Guerre froide.

Losurdo semble expliquer la dissolution de l’URSS surtout par l’incapacité des dirigeants soviétiques de gérer une situation normale, autrement dit, le rôle de la Guerre froide, le rôle des contradictions entre pays dits communistes et le rôle des moyens de communication de masse ne semblent pas suffisamment mis à contribution.

Les adversaires du communisme diabolisent le communisme, les adversaires du christianisme diabolisent le christianisme, les adversaires de la religion islamique diabolisent la religion islamique et les individualistes, adversaires de tout mouvement social, diabolisent tous les mouvements sociaux et transforment l’histoire concrète en l’histoire d’une succession de crimes, responsabilisant au même degré toute les personnalités et toutes les théories que ces personnalités créent. Certes, les théories ne sont pas innocentes, les hommes non plus, mais il y a des degrés dans les responsabilités, degrés qu’il faut évaluer politiquement, en tenant compte de la complexité de tout jugement.

Certains membres des mouvements criminalisés, faisant l’économie de l’analyse et de l’explication politiques et historiques, prennent partiellement le parti de ceux qui criminalisent leur mouvement, quand ils schématisent les infamies de leur mouvement comme le résultat d’une personnalité ou d’un groupe restreint ou d’un facteur unique, bouc émissaire, et aussi quand ils schématisent les infamies de leur mouvement comme des trahisons ou des dégénérescences d’un idéal premier, comme si la décision politique consistait à « l’application » d’une théorie, comme si la pratique n’était pas d’origine multifactorielle.

 On peut distinguer six parties : A, B, C, D, E, F.

A. Le poids du messianisme dans l’art de gouverner.

 Un aspect important du processus révolutionnaire est le moment du messianisme, élément moteur quand il s’agit de renverser l’ancien régime, frein quand il s’agit de faire durer la révolution, en quoi consiste l’art de gouverner un processus révolutionnaire qui a déjà montré sa capacité à organiser le chaos social de l’ancien régime par l’État et la loi. Le messianisme se conjugue souvent avec les forces extérieures d’agression, parce que l’amour de la révolution, forcément déçu à un moment ou à un autre, se retourne passionnément contre la révolution.

 Nous avons donc une guerre perpétuelle, avec les propagandes de guerre qui vont avec, c’est-à-dire avec les deux composantes de toute propagande de guerre, à savoir, d’une part, sa propre hagiographie, la démocratie occidentale, avec les médias de masse et les instituts de sondage propriétés des gros actionnaires, et donc des campagnes électorales manipulées dans le sens de la personnalisation, conformément à l’idéologie d’extrême droite de l’homme providentiel, cette démocratie étant présentée comme un modèle indépassable, et, d’autre part, la diabolisation de l’adversaire. Actuellement, dans un mouvement de continuation du colonialisme, commencé avec Christophe Colomb, interrompu par les guerres de résistance nationale et les discours internationalistes, antiracistes et anticolonialistes, interrompu en particulier par la guerre de résistance de l’URSS à la radicalité colonialiste et raciste allemande, l’Occident, oubliant les génocides, les massacres et les agressions économiques dont il est l’auteur et dont il ne veut pas rendre compte, célébrant le côté positif de la colonisation et la non-entrée dans l’histoire des indigènes, cible la Chine, Mao étant le plus grand criminel de tous les temps et la Chine la pire des dictatures, tandis que tous les mouvements sociaux sont criminalisés, le mouvement communiste mais aussi l’islam.

 B. La méthode de l’historien.

 L’historien doit travailler avec méthode. En particulier, il faut une critique du mode de production des documents historiques, en l’occurrence une critique du rapport Khrouchtchev, produit par une mafia s’assassinant entre elle et utilisant les chars contre les étudiants et les nationalités. Il faut un comparatisme tous azimuts, par exemple comparer les univers concentrationnaires et les répressions sans exclure les pays de l’Occident libéral.

C. Histoire de l’URSS.

 En ce qui concerne l’URSS, son histoire se situe dans la Deuxième période des désordres, qui commence en 1914 et se termine avec la fin de l’URSS. La période d’avant octobre 1917 est une période de grande brutalité, avec les pogromes de la part du tsar, les exécutions de soldats par les officiers aristocrates et, à partir de février 1917, une réaction des soldats, des paysans et des citadins extrêmement violente à l’égard des officiers, à l’égard des maîtres, à l’égard des propriétaires, à l’égard des commerces, les bolcheviques étant les seuls à satisfaire quelque peu la population en anarchie, avec leurs propositions de se retirer de la guerre.

La période bolchevique se caractérise par l’intrication de trois guerres civiles, la première guerre civile est la guerre contre les contre-révolutionnaires aidés par la France et la Grande-Bretagne, la deuxième guerre civile est la guerre contre les « paysans riches », une Saint-Barthélemy, avec la volonté d’assurer l’approvisionnement des armées et des ouvriers, dans un contexte d’industrialisation et d’armement généralisés, et enfin la troisième guerre civile, qui est la guerre des dirigeants bolcheviques staliniens contre l’opposition trotskiste, d’inspiration léniniste, à composante messianique, internationaliste et terroriste.

 Le stalinisme est une succession d’états d’exception rythmée par des essais de retour à la normalité de l’État de droit, jusqu’à l’établissement de l’autocratie stalinienne, qui clôt la troisième guerre civile, puis, après la mort de Staline, la constatation de l’incapacité des dirigeants à assurer une gestion de la normalité.

 L’état d’exception tient en particulier à la volonté raciste de l’empereur d’Allemagne de coloniser l’est de l’Europe pour faire de l’Allemagne un empire continental transformant les Serbes en esclaves, volonté colonialiste reprise par Hitler et les nazis, avec, à l’apparition d’une Russie et d’une Internationale appelant les peuples colonisés à la révolte et donnant des droits égaux à toutes les nationalités de la Russie impériale, une composante anticommuniste, et comme, en particulier, les Juifs sont nombreux parmi les dirigeants communistes, une composante antisémite, le régime soviétique étant qualifié de régime judéo-bolchevique, expression du complot juif.

 Si, pour Hitler, la Grande-Bretagne et les États-Unis, grandes puissances colonisatrices ayant fait preuve de leurs capacités génocidaires, sont composés de membres de la race aryenne et dignes d’admiration, ce n’est pas tout à fait le cas de la France, puisque, bien que grande puissance coloniale, la France de 1789 a aboli l’esclavage en Haïti Saint-Domingue et qu’elle a utilisé des soldats africains pendant la guerre de 1914.

Après la politique de concessions et même de complicité de la Grande-Bretagne et de la France visant à satisfaire les ambitions colonialistes hitlériennes à l’Est, après le pacte avec Staline,  Hitler fait la guerre à la France et à l’Angleterre pour les obliger à collaborer encore plus dans l’objectif originel du Deuxième empire allemand, repris par leTroisième empire, d’agression contre l’URSS, un objectif qui fait coup double : éradiquer l’anticolonialisme et les Juifs qui en seraient l’incarnation, coloniser et mettre en esclavage les Serbes et l’est-européen. L’agression nazie contre l’URSS échoue, malgré le soutien de l’Italie mussolinienne et des forces économiques des pays conquis. La Grande guerre de résistance nationale met fin à la domination nazie.

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, avec Truman et son hystérie anticommuniste, reprennent les hostilités contre l’URSS. C’est la Guerre froide, la menace nucléaire, la guerre de Corée, les guerres d’Indochine, les blocus économiques.

D. Sociologie de l’URSS.

 D’un point de vue sociologique, l’URSS est une dictature développementiste. Si on réduit la société à l’État, si on ne parle pas de ce qui se passe dans les entreprises et sur les lieux de travail, alors c’est une société totalitaire. L’URSS consiste en succession d’états d’exception et de retour à la normalité, au milieu des années 20, au milieu des années 30 et au milieu des années 50.

E. Affinités avec le nazisme, famine terroriste, antisémitisme, psychopathologie.

 La partie suivante développe quelques aspects de la réalité soviétique qui n’ont pas encore été traités : les relations d’Hitler avec d’autres personnalités, les affinités supposées du régime nazi avec d’autres régimes, la famine terroriste comme arme de certains régimes politiques, en particulier la Saint-Barthélemy de la famine terroriste en Ukraine, l’antisémitisme dans les différents pays, la psychopathologie des dirigeants de différents pays.

F. Jugement moral sur le stalinisme.

 S’il faut prendre ses distances avec les infamies du régime soviétique, il faut bien juger du poids des responsabilités de toutes les personnalités et de toutes les sociétés, en particulier dans les situations extrêmes, c’est-à-dire il ne faut pas tomber dans les mythologies propres aux propagandes de chaque camp en conflit, la mythologie du bon agresseur, le modèle, la mythologie de la méchante victime, le diable, ou vice versa. La complexité de la situation fait que le jugement moral coïncide avec le jugement politique.

A. Sur le déroulement du processus révolutionnaire et la situation actuelle

  1. 1.  Le messianisme révolutionnaire

L’universalisme abstrait est une universalité non contaminée par la particularité, une universalité sans contenu concret, une utopie abstraite dans un espace vide et aseptisé, un purisme ingénu et enthousiaste, dépourvu du sens des réalités, un ensemble de phrases tonitruantes et vides, fuyant devant la réalité, une révolte exaltée, emphatique, grandiloquente devant les inégalités, les privilèges, les discriminations, les oppressions, les injustices, l’égoïsme, l’exclusivisme, la mesquinerie. Il s’agit, pour l’universalisme abstrait, de faire disparaître la responsabilité individuelle et la distinction entre le tien et le mien, faire disparaître l’argent, le marché, la propriété privée, même limitée, faire disparaître la reconnaissance des droits ou de la force de la particularité, en faveur de la gestion collective, de la pensée collective. Il faut opposer à cette utopie abstraite, la reconnaissance de la réalité des rapports de force, des conflits, des contradictions, la réalité des fissures, des déchirements, des désillusions, des désenchantements, la réalité des accusations réciproques de trahison, à l’intérieur même du front révolutionnaire, l’utopie concrète consistant à donner un contenu concret, à décanter l’utopie abstraite, les idées d’égalité et d’universalité.

L’universalisme abstrait, l’universalité rêvée dans sa pureté non contaminée par la particularité et qui crie à la trahison chaque fois que la particularité voit ses droits ou sa force reconnus, cet universalisme se manifeste sur le plan politique par la volonté de faire disparaître les responsabilités individuelles et les charges assumées individuellement, en faveur du pouvoir d’un organe collectif, d’une volonté collective, d’une gestion collective, d’une pensée commune, en faveur de la non distinction entre le tien et le mien, en faveur de la condamnation, plus que du système capitaliste concret ou du système de pouvoir actuel, de l’économie de l’argent, du marché, de la propriété privée, fût-elle limitée et restreinte.

Ce purisme ingénu, dépourvu du sens des réalités, n’est pas le résultat de telle ou telle personnalité, mais d’une dialectique objective.

Face aux inégalités, privilèges, discriminations, injustices, oppressions du système, face à l’exclusivisme, à la mesquinerie et à l’égoïsme de la classe dirigeante, on exprime avec élan et enthousiasme des promesses, des ambitions, des attentes, des projets de transformation, une vision forte, exaltante, voire emphatique et grandiloquente des principes d’égalité et d’universalité, ce qui, certes, facilite le renversement des vieux rapports et des vieilles inhibitions, mais rend complexe et problématique la construction du nouvel ordre social, avec le risque de reproduire sous une forme nouvelle les déviations dénoncées, d’autant que les nouvelles couches dirigeantes sont sans expérience politique solide, si bien qu’est mouvante la frontière entre les phrases tonitruantes et vides de l’utopie abstraite, l’évasion et la fuite de la réalité, et l’utopie concrète d’un horizon certes lointain mais qui oriente et stimule le processus réel de transformation.

Pour être victorieuse à court et à moyen terme, la révolution doit conférer un contenu concret et durable aux idées d’égalité et d’universalité, épurer et décanter ces idées de la forme ingénue qu’elles peuvent avoir dans les moments d’enthousiasme, dans un espace non vide et aseptisé mais historiquement rempli, avec des rapports de force, des contradictions, des conflits, le front révolutionnaire manifestant des fissures, des déchirements, des désillusions, des désenchantements, des accusations de trahison.

La volonté universelle, l’auto conscience universelle, le sujet universel, abolit les masses sociales et spirituelles, les corps intermédiaires, les autorités traditionnelles, les organismes sociaux, au profit d’une myriade d’individus revendiquant la liberté, l’égalité, la participation, le messianisme anarchisant, encore plus radical, exigeant la liberté absolue, la réalisation directe et sans médiation de l’universalité, dénonçant comme trahison toute restriction de liberté, refusant le système des lois et de la représentation tant qu’il n’y a pas de production universaliste, refusant la direction non collective d’une personnalité particulière excluant les autres personnalités, tandis que, inévitablement, les principes de la révolution constituent une nouvelle redistribution des individus selon de nouvelles masses sociales et spirituelles, une nouvelle articulation du social, ce nouvel ordre social étant dénoncé par ce même messianisme anarchisant, dans l’exaltation d’un pathos universaliste, comme destruction de l’auto conscience universelle, comme limitation d’une personnalité devenant personnalité déterminée, comme division exclusiviste du travail séquestrant l’auto conscience universelle au profit d’une minorité bureaucratique, privilégiée.

Sous la bannière du sujet universel, de la volonté universelle, de l’auto conscience universelle, on annule les masses différenciées, la vie limitée des individus, on abolit les couches sociales, essences spirituelles dans lesquelles le tout s’articule, on dissout tous les corps sociaux intermédiaires, la société se désarticulant en une myriade d’individus repoussant les autorités traditionnelles désormais dépourvues de légitimité, suspendues au-dessus du vide, des individus  revendiquant la liberté, l’égalité, la participation à la vie publique et à toute phase du processus décisionnel, avec l’émergence d’un messianisme anarchisant exigeant la liberté absolue, dénonçant comme trahison toute contamination et restriction de l’universalité.

Le nouvel ordre social présuppose une redistribution des individus en masses spirituelles, en organismes sociaux, en corps intermédiaires, masses constituées selon des modalités diverses et nouvelles, respectueuses des principes de la révolution, masses constituant une nouvelle articulation de la société et des rapports sociaux.

Ce nouvel ordre social apparaît aux yeux du messianisme anarchisant, de l’universalisme exalté, du pathos de l’universalité, comme une négation de l’universalité, car l’activité et l’être de la personne singulière se trouveraient alors limités à une branche du tout, à une seule espèce de l’activité de l’être, autrement dit, comme posée dans l’élément de l’être, la personnalité recevrait alors la signification de personnalité déterminée, cessant d’être auto conscience universelle, toute division du travail devenant synonyme d’exclusivisme, de séquestration de l’auto conscience universelle et de la volonté universelle au profit d’une minorité bureaucratique et privilégiée.

La prétention de réalisation directe et dépourvue de médiation de l’universalité, avancée par le messianisme anarchisant, ne se satisfait, sur le plan des institutions politiques, d’aucun système. L’auto conscience doit faire elle-même les lois, car toute bureaucratie, tout organe représentatif, tout projet d’ordre constitutionnel, toute réglementation juridique, toute loi, même si elle prétend être l’expression de l’auto gouvernement, décide à notre place de notre destin, nous exproprie de nous-mêmes, essaye d’enchaîner et d’anéantir l’universalité en nous, ne concerne qu’une partie de nous-mêmes. De plus, s’il est représentant, l’individu, s’il veut être réel, doit porter à terme non une œuvre singulière mais l’œuvre universelle, puisqu’un singulier ne peut être représenté politiquement ou théâtralement sans perdre sa qualité de singulier réel.

Pour celui qui est préoccupé par l’action et la production d’une œuvre positive, l’universalité doit se donner un contenu concret, avec en particulier des individus concrets singuliers incarnant concrètement le pathos de l’universalité, tandis que l’anarchisme et le messianisme ressentent le caractère déterminé pris par l’universel comme une trahison de l’universel, et cette fuite devant une particularité stigmatisée comme négation de l’universalité, la liberté universelle ne produisant aucune action positive ni œuvre positive, mais seulement une activité négative, une fureur de disparition, la terreur. Le culte de l’utopie, la poursuite folle de l’universalité pure et immédiate, la rhétorique libertaire de l’extinction de l’État, la condamnation de la Constitution, du droit et de l’État de droit comme instruments de la domination, stimulent les pratiques étatiques de violence.

En fait, pour arriver à l’action, pour atteindre réalité et efficacité, pour devenir volonté réelle, l’universalité doit trouver son expression dans des individus concrets, placer au sommet une autoconscience singulière, le pathos de l’universalité se donnant alors un contenu concret, mais, pour le messianisme et l’anarchisme, c’est un scandale excluant tous les autres singuliers du tout de l’action ou ne leur faisant jouer qu’un rôle limité, si bien que l’action n’est pas l’action de la réelle auto conscience universelle et que le contenu concret et déterminé pris par l’universel est ressenti comme une trahison. La particularité est ainsi stigmatisée comme contamination, perturbation et négation de l’universalité.

La liberté universelle ne produisant aucune œuvre ni aucune action positive, il ne lui reste, dans sa fuite devant tout élément particulier et déterminé, que l’activité négative, la fureur de disparition, la terreur.

Ce culte de l’utopie et de l’universalité dans le groupe dirigeant finit par le déchirer.

La condamnation de la Constitution et du droit en tant que tels comme instrument de la domination bourgeoise, l’hommage à l’idéal de l’extinction de l’État, rendent impossible de réaliser et même de penser un État socialiste de droit, si bien que cette rhétorique libertaire de l’universalisme abstrait stimule les pratiques étatiques de violence, l’État se permettant d’intervenir dans le cadre même des rapports familiaux.

L’affirmation que les revendications nationales ou séparatistes sont des déviations de l’internationalisme conduit à la guerre contre les cultures, les différences et les particularités nationales, à l’assimilation, à l’oppression et à la colonisation. L’affirmation que la distribution de terres aux paysans, l’incitation à l’enrichissement, l’utilisation des intérêts particuliers, la collaboration avec la petite bourgeoisie et les petits paysans, sont une trahison du socialisme et de l’universalisme, l’affirmation qu’il faut, au nom de la lutte contre les tendances bourgeoises et petite-bourgeoises de la paysannerie des « peuples sans histoire », prendre le pouvoir à pleines mains pour l’exercer de manière coercitive, forcée, en donnant des ordres, sans tenir compte du stimulant individuel privé, de telles affirmations conduisent à la terreur et au goulag.

Pour l’universalisme et l’internationalisme abstrait de Rosa Luxembourg, selon une attitude menaçante et répressive, voyant les revendications nationales comme des déviations de l’universalisme et de l’internationalisme, il faut « étouffer dans l’œuf, avec une poigne de fer, toute tendance séparatiste des peuples sans histoire », tandis que pour le Staline de la théorie, sans aborder le problème de la praxis qui a correspondu à cette théorie, la révolution met en avant « toute une série de peuples et de peuplades oubliées », leur donnant une vie nouvelle et un nouveau développement.

L’universalisme abstrait se révèle plus lourd de violence.

L’affirmation de la tendance à la disparition des différences et particularités nationales, niant la stabilité des nations, risque d’ouvrir à la guerre contre la culture des minorités nationales et des peuples opprimés, à l’assimilation et à la colonisation.

L’universalité incapable d’embrasser le particulier stimule la violence et l’oppression.

Boukharine, s’il avait fait preuve d’universalisme abstrait au moment de Brest Litovsk, accomplit un processus d’apprentissage et de réflexion autocritique quand, contre la critique de Rosa Luxembourg d’une réforme agraire petite-bourgeoise concédant la terre aux paysans, contre l’affirmation de la dégénérescence du socialisme par la persistance de l’économie privée dans les campagnes et par la collaboration des communistes avec les paysans et les couches bourgeoises, dans un contexte où le monopole du pouvoir politique est solidement tenu, Boukharine considère que les intérêts privés et l’incitation à l’enrichissement des paysans et des autres couches sociales contribueront au développement des forces productives et, en dernière analyse, à la cause du socialisme, la construction de l’universalité avançant même à travers l’utilisation opportune d’intérêts particuliers.

Prendre le pouvoir, prendre tout entre ses mains, éliminer les difficultés et les dépasser plus ou moins heureusement, organiser ainsi la production via des ordres, de façon coercitive, c’est-à-dire ne pas tenir compte de l’importance du stimulant individuel privé, c’est aller à la catastrophe de la guerre civile. L’univers concentrationnaire atteint son apogée dans le sillage de la collectivisation forcée de l’agriculture et de la main de fer contre les tendances bourgeoises et petite-bourgeoises des paysans, membres pour la plupart des « peuples sans histoire », selon l’expression de Rosa Luxembourg, cette terreur manifestant, au-delà de la brutalité de tel ou tel dirigeant, le rôle funeste d’un universalisme incapable de subsumer et de respecter le particulier, ce que cache l’attribution de la tragédie et de l’horreur de la Russie soviétique à une personnalité singulière, à un seul bouc émissaire.

  1. 2.  L’art de gouverner

L’art de gouverner consiste à renoncer à l’égalitarisme absolu, renoncer aux idéaux d’universalité pure et immédiate qui ont présidé à la révolution, renoncer à la volonté universelle et aux mythes de la démocratie directe et de la direction collective, sans bureaucratie, sans médiation, renoncer à l’utopie non concluante d’une société sans norme juridique, et, enfin, amorcer le processus d’apprentissage consistant à accepter les œuvres particulières et limitées, accepter la négation, la différence, l’organisation en masses spirituelles de la multitude des consciences individuelles, donner une issue positive aux débats stériles, cette position d’un universel enrichi du particulier constituant une rupture immédiate avec l’universalisme abstrait. Si cette rupture est considérée comme seulement transitoire, le temps d’une période de transition, avant le stade final où l’universel peut-être pensé sans le particulier, il y a au moins cette rupture immédiate avec l’universalisme abstrait, mais malheureusement cette rupture n’est que transitoire.

À partir des conséquences concrètes désastreuses engendrées par la fureur de disparition, par la poursuite folle de l’universalité, dans son immédiateté et dans sa pureté, les individus comprennent la nécessité de donner un contenu concret particulier à l’universalité. Renonçant à l’égalitarisme absolu, les individus acceptent la négation et la différence, l’organisation des masses spirituelles dans lesquelles s’articule la multitude des consciences individuelles qui reviennent à des œuvres particulières et limitées, c’est-à-dire reviennent à leur réalité substantielle.

Renonçant au mythe non concluant et désastreux d’une volonté universelle, renonçant au mythe d’une démocratie directe et d’une direction collective qui, sans médiation et sans obstacle bureaucratique, s’exprime directement et immédiatement dans les organismes économiques et politiques, l’art de gouverner est le processus d’apprentissage qui consiste à donner une issue positive à une gestation de plusieurs années de prières et de débats stériles, à prendre fermement en main les rênes du pouvoir, à donner un contenu concret aux idéaux d’universalité qui ont présidé à la révolution, en prenant ses distances avec les partisans de l’utopie vide, abstraite et non concluante d’une société dépourvue de normes juridiques et ne nécessitant pas de normes juridiques, avec des individus éclairés et guidés par la grâce.

Cependant, pour certains orthodoxes, ce processus d’apprentissage constituant l’art de gouverner se terminera après une soi-disant période de transition, lors d’un mythique stade final où l’universel peut-être pensé dans sa pureté.

Au-delà de l’universel abstrait pour lequel les particularités nationales, mais aussi l’État, l’économie marchande, l’argent, la religion, sont en soi une négation de l’internationalisme et doivent disparaître, au-delà de l’orthodoxie du stade final qui, suivant une certaine orthodoxie, parle de la fusion inévitable des nations et des différences nationales et linguistiques, de la disparition de l’État, du marché, de l’argent et de la religion, après la période de transition de plein et libre développement des nations, des langues, des cultures et des identités nationales, il y a le courant idéologique qui atteste de l’extrême stabilité et de la résistance énorme de la langue, de la nationalité, de l’État, et d’une économie marchande qui ne peut être identifiée à l’économie capitaliste, toutes institutions qui ne devraient donc pas disparaître, ce dernier courant étant mieux à même de comprendre les contradictions entre nations se réclamant du socialisme, en particulier les contradictions entre l’URSS et la Chine, contradictions à l’origine de la crise et de la dissolution du camp socialiste.

Contre ceux qui parlent de la fusion inévitable des nations et des différences nationales et linguistiques, au moment où le socialisme aura triomphé au niveau mondial, fusion qui passerait par une période de transition de plein et libre développement des nations et de leurs différentes langues, cultures et identités, période pendant laquelle l’universel doit savoir embrasser le particulier, ce qui nous place quand même au-delà de l’universel abstrait pour lequel les particularités nationales sont en soi une négation de l’internationalisme, Staline et ses partisans attestent de l’extrême stabilité et de la résistance énorme de la langue à une assimilation forcée, une langue qui est l’œuvre non d’une classe mais de toute la société, grâce aux efforts de nombreuses générations, et pour cette raison, comme la communauté de langue est un des caractères les plus importants de la nation, la nation ne devrait pas disparaître.

Cependant, l’attachement à l’orthodoxie d’un stade final où l’universel peut-être pensé sans la contamination du particulier des langues et identités nationales, n’a pas aidé à comprendre les contradictions entre nations se réclamant du socialisme, contradictions qui ont joué un rôle de premier plan dans la crise et la dissolution du camp socialiste.

Même si, contre ceux qui veulent liquider l’économie marchande en tant que telle, on dit qu’on ne peut identifier économie marchande et économie capitaliste, qu’il peut y avoir une production marchande sans capitalisme, l’attachement à l’orthodoxie du stade final renvoie à la disparition de l’économie marchande au moment où seront collectivisés tous les moyens de production, entraînant le dépassement de la propriété

Contre ceux qui disent qu’il faut commencer la liquidation de l’État, des nations, de la religion, du marché, de l’argent, sous peine de traîtrise bureaucratique, les individus engagés dans l’expérience concrète du pouvoir s’engagent dans le processus d’apprentissage et disent qu’il faut faire embrasser à l’universel la richesse du particulier, qu’il faut porter attention aux besoins et intérêts particuliers d’un État, d’une nation, d’une famille, d’un individu déterminés.

  1. 3.  La Chine, nouveau diable de la propagande occidentale

Le nouveau diable est Mao, le plus grand criminel de tous les temps, et on oublie les millions de morts du colonialisme occidental et japonais en Chine au XIXe siècle et au XXe siècle, le Siècle des humiliations, et on oublie les embargos, les agressions économiques, l’isolement diplomatique, les menaces militaires. De la même façon, les Khmers rouges sont les seuls responsables des millions de morts cambodgiens, on oublie les millions de morts provoqués par les bombardements américains, par le régime à la solde des États-Unis et par la CIA.

À partir de l’éclatement de la Guerre froide, la campagne anticommuniste de l’Occident a tourné autour de la diabolisation de Staline, sans exagérer dans la polémique contre Mao et Pol Pot.

Avec la défaite de l’URSS, c’est la Chine qui est harcelée jusqu’à en perdre son identité et sa propre estime. Mao, nouveau monstre jumeau de l’Hitler, est présenté comme le plus grand criminel de tous les temps : 70 millions de morts.

L’agression colonialiste et impérialiste de l’Occident contre la Chine au XIXe siècle et au début du XXe siècle, avec la victoire des narcotrafiquants britanniques, l’abaissement du niveau de vie, la désagrégation de l’État rendant l’impact des inondations et des famines catastrophiques, avec le développement d’un banditisme alimenté par les déserteurs et le développement de l’esclavage domestique et de la prostitution des femmes, ce colonialisme de l’Occident occasionne 20 à 30 millions de morts. La Russie et le Japon se joignent bientôt aux bourreaux occidentaux.

Cette histoire tragique en amont de la révolution chinoise que l’on appelle le Siècle des humiliations, disparaît dans l’historiographie et la propagande.

On porte au compte des victimes de Mao les victimes de la disette, en faisant silence sur un embargo incluant médicaments, tracteurs, engrais, blé, pétrole, selon une politique d’encerclement et d’étranglement, en faisant silence sur les menaces de bombardements.

Actuellement, les États-Unis menacent non seulement de l’arme nucléaire mais aussi d’un blocus des importations chinoises.

Le Grand bond en avant et la Révolution culturelle tentent de répondre à l’embargo.

On n’a jamais vu un pays progresser dans la démocratisation quand il est isolé diplomatiquement, agressé économiquement, soumis à une menace militaire.

Regardant le bilan de cette révolution, il faut bien constater des conquêtes sociales, une amélioration des conditions de vie et une augmentation de l’espérance de vie.

Selon un renversement des responsabilités, le groupe dirigeant qui a mis fin au Siècle des humiliations devient un ramassis de criminels tandis que les responsables se présentent comme les champions de la liberté et de la civilisation.

Le refoulement de l’histoire, et surtout le refoulement de l’histoire du colonialisme, est une constante de la mythologie qui transforme tous les leaders du mouvement communiste et anticolonialiste en monstres plus ou moins jumeaux d’Hitler.

Au début des années 70, les bombardements américains tuent au moins 750 000 paysans cambodgiens et font fuir deux millions de paysans vers les villes, où ils sont à la limite de la mort par inanition et soumis aux massacres de Long Nol et des agents de la CIA sur les Vietnamiens et les communistes.

Alors que les bombardements massifs et permanents étaient symboles de virilité, les Khmers rouges entrent dans les villes avec une attitude relativement modérée, puis décident d’évacuer les villes surpeuplées en proie au chaos. Il y a certes le populisme extrémiste et visionnaire de Pol Pot, et l’appui des USA, mais il n’y a pas de ligne politique explicite du parti communiste cambodgien de détruire.

Le rôle des États-Unis dans la tragédie est passé sous silence.

Les barbares sont hors de l’Occident.

La criminalisation des dirigeants concerne non les responsables de la guerre mais les responsables de la révolution.

Se concentrer sur Pol Pot signifie se contenter d’une vérité qui finit par constituer un mensonge total, coupable de passer sous silence les principaux responsables de l’horreur.

  1. 4.  La criminalisation des mouvements sociaux ou l’histoire des mouvements sociaux comme une succession de crimes

Un tribunal équitable jugeant les mouvements sociaux, en particulier le mouvement communiste, doit faire place au tu quoque, c’est-à-dire que l’accusé doit pouvoir parler des crimes de l’accusateur, ce qui permettrait de sortir du faux comparatisme consistant à comparer un libéralisme auquel on a enlevé la dimension coloniale, un libéralisme qui n’est pas dans un état d’exception, avec un pays communiste soumis à des agressions extérieures et à un état d’exception continuels, ce qui permettrait de démystifier la stupide hagiographie d’un monde capitaliste merveilleux avant l’apparition du mouvement communiste, ce qui permettrait de ne plus présenter l’histoire des mouvements sociaux comme l’histoire d’une succession de crimes.

À Nuremberg, on refuse aux accusés la possibilité de partir des crimes qui leur sont reprochés pour attirer l’attention sur les crimes analogues commis par leurs accusateurs. C’est la justice du vainqueur.

Un Nuremberg anticommuniste, comme jugement historique, est impensable sans la reconstitution du climat de l’époque, avec étude comparative et recours au principe du tu quoque.

Le pouvoir de Staline a des modalités terroristes, mais si nous faisons intervenir le principe du tu quoque, alors nous pouvons parler de la terreur au Cambodge, aux Philippines ou en Indonésie, de la terreur aux États-Unis sur les Noirs, sur les défenseurs blancs des Noirs, sur les opposants au lynchage et sur les communistes.

En ce qui concerne le cannibalisme rouge, c’est-à-dire l’existence d’un univers concentrationnaire et de pratiques génocidaires en URSS, les accusateurs de Staline ne font pas valoir le principe du tu quoque.

Quand on compare le mouvement communiste et l’Occident libéral, on fait abstraction, en ce qui concerne ce dernier, des pratiques coloniales et des pratiques en situation de crise. La comparaison entre deux ordres de grandeur hétérogènes, d’une part, un monde étudié dans son espace sacré, dans ses époques de normalité avec, d’autre part, un monde remettant en question la barrière entre espace sacré et espace profane, entre civilisé et barbare, un monde contraint de faire face à un état d’exception prolongé et à l’hostilité des gardiens de l’espace sacré exclusiviste, l’espace des Blancs, un tel type de comparaison conduit au manichéisme.

La réduction à Hitler de la révolution d’octobre et de Staline est l’autre face de la médaille de la stupide hagiographie du monde précédant le « Manifeste du parti communiste ». Ce monde d’avant la contamination du communisme est présenté comme un chromo, un cadre rose, alors qu’il suffit de se souvenir des zones ouvrières misérables, des répressions ouvrières sanglantes, des morts par inanition de peuples en Irlande, en Inde, à Saint-Domingue-Haïti, des exterminations en Nouvelle-Zélande, du génocide total en Tasmanie, de l’esclavage en Amérique, de l’anéantissement des Indiens, de la destruction des villes et des récoltes en Algérie, tout cela constituant, pour les maîtres du monde de l’époque, un ordre civique démocratique ne devant pas se laisser entraver par des scrupules moraux.

Le comparatisme permet de clarifier la logique sous-jacente à ces processus idéologiques.

Trois grands mouvements révolutionnaires ont mis en question l’esclavage et le semi-esclavage des peuples coloniaux et le régime raciste de suprématie blanche existant au niveau interne et au niveau international.

D’abord, la grande révolution des esclaves noirs à Saint-Domingue-Haïti, ensuite la Reconstruction qui part de l’agitation abolitionniste et de la Guerre de sécession et qui restaure pour une brève période de temps l’égalité des droits civils et politiques, enfin, la Révolution d’octobre qui appelle à la décolonisation.

Ces trois mouvements subissent un silence ou un confinement dans l’obscurité de l’histoire.

Ceux qui se tournent avec sympathie pour le premier mouvement, celui de Toussaint-Louverture, sont des blancophages et des assassins, l’île cessant d’exister à partir du moment où elle met fin à l’esclavage. Les Jacobins sont des traîtres à la race blanche.

On criminalise la Reconstruction, les Noirs tuant et même exterminant les Blancs. La Reconstruction est donc présentée comme un extraordinaire carnaval de crimes publics, un moment totalitaire imposant par la force la barbarie de l’égalité et du mélange des races. La Reconstruction cède alors le pas à la montée inévitable et naturelle des Blancs, c’est-à-dire à un régime de terreur anti-Noirs, régime qui peut être défini comme le moment le plus tragique de l’histoire des Afro-américains, avec le lynchage et le martyre des ex esclaves. Le Sud, malgré sa défaite militaire, est le vainqueur de la guerre civile idéologique.

Certes, il y a des massacres des deux côtés, il n’est donc pas question d’idéaliser les protagonistes des luttes d’émancipation.

La guerre civile aux États-Unis a été conduite au Nord avec une brutalité inouïe.

Le régime bolchevique était une dictature impitoyable.

Si, sur le long terme, la guerre civile des États-Unis semble avoir été perdue par le Sud, puisqu’il n’est plus politiquement correct de regretter l’institution de l’esclavage ou le régime de la suprématie blanche, les partisans du colonialisme n’ont pas perdu la bataille sur le plan politique comme sur le plan historiographique, puisque la Révolution d’octobre est présenté selon une grille de lecture purement criminelle, avec, en particulier, l’assimilation de celui qui dirige cette révolution pendant 30 ans, c’est-à-dire Staline, à celui qui, héritant et radicalisant la tradition coloniale, revendique le droit de la race des seigneurs à décimer et à mettre en esclavage les races inférieures.

Si le mouvement qui met en question l’arrogance de la race des seigneurs est soumis à une criminalisation, on peut aussi, si on se concentre sur le sort infligé aux peuples coloniaux, criminaliser le libéralisme, et, plus généralement, il n’est pas de mouvement historique qui ne puisse être soumis à une criminalisation analogue.

Ainsi, actuellement, l’expansion de l’islam est reconstruite comme conquête sanguinaire et impitoyable, oubliant ou refoulant le rôle de l’islam dans la création d’une civilisation multi-ethnique et multiculturelle en Espagne, dans la mise en question radicale de la société des castes en Inde, dans la promotion de la lutte des peuples coloniaux.

Ainsi, un christianisme centré sur sa charge intrinsèque d’intolérance et de violence dans sa prétention de connaître le seul vrai Dieu, un christianisme centré sur les croisades exterminatrices contre les infidèles à l’extérieur et les hérétiques à l’intérieur, sur les guerres de religion, sur l’Inquisition et la chasse aux sorcières, un christianisme légitimant le colonialisme et certains régimes tyranniques et sanguinaires, ce christianisme criminel fait oublier le rôle du christianisme dans la diffusion de l’idée d’égalité, dans la culpabilisation de la richesse, du pouvoir et de la condition seigneuriale, dans le mouvement abolitionniste et anti esclavagiste, dans la formation de la société démocratique, dans la guerre des paysans, dans la révolution puritaine, dans la Révolution française, dans la Commune et dans le mouvement communiste.

Le mouvement communiste, comparé au premier christianisme et à l’islam criminalisés, fait partie de l’histoire universelle du crime, où les motivations et les raisons de la durée ininterrompue de ce mouvement communiste n’apparaissent pas, sinon insérées dans l’histoire conçue comme un abattoir irrationnel et monstrueux de dimension planétaire, comme une grotesque affaire de monstres, comme une tératologie.

B. Pour une méthode historique rigoureuse

  1. 5.  Pour une critique historique de tous les documents historiques, en particulier pour une critique historique du rapport Khrouchtchev et de ses conditions de production.

Dans la mesure où les recherches actuelles montrent que l’image de Staline dans le rapport Khrouchtchev est manipulée, on peut légitimement se poser la question si ce rapport n’est pas instrumentalisé par le groupe mafieux au pouvoir, un groupe qui vient d’assassiner un de ses membres sans procès et en secret, un groupe qui fait intervenir les chars contre les étudiants de Tbilissi qui manifestent contre le contenu du rapport, avant d’intervenir Hongrie en 1956, un groupe qui veut se positionner comme l’unique dépositaire de la légitimité révolutionnaire, toute autre attitude étant, naturellement et évidemment, délégitimée. Le rapport est aussi instrumentalisé par la droite occidentale, dans la mesure où il renforce la conviction de cette droite et qu’il devient un élément essentiel dans la propagande de la Guerre froide pour déstabiliser le régime soviétique. La gauche occidentale n’a pas d’attitude critique par rapport au rapport, qui est considéré comme une vérité absolue, non seulement parce que tout ce qui vient du pouvoir soviétique est parole d’évangile, mais parce que le rapport est une dénonciation d’un membre du régime par tous les autres membres du régime sans exception, ce qui sous-estime l’absence de discussion et la terreur politique en URSS, ce qui sous-estime la pauvreté de toute une partie de la production intellectuelle soviétique dans les sciences humaines et politiques. La gauche révolutionnaire, mais aussi la droite libérale, adoptent, de manière simpliste et définitive, l’analyse simpliste proposée par Khrouchtchev du stalinisme et du régime soviétique, la folie et l’incompétence d’un Staline criminel expliquant la terreur, la bureaucratie, le sacrifice de l’internationalisme au profit des nationalités, la non disparition du marché et de l’argent, toute remise en question et toute recherche ultérieure concrète étant inutiles, sous peine d’apparaître comme complice du dictateur et de ses crimes, crimes enfin révélés, des crimes qui entachent le marxisme et la civilisation et par rapport auxquels on manifeste de la distance, preuve de la grandeur et de la pureté morale des révolutionnaires de la gauche révolutionnaire et de la droite libérale, de leur supériorité morale infinie par rapport aux infamies du régime stalinien. Non, nous révolutionnaires, nous ne nous intéresserons plus à cette dégénérescence du marxisme que sont les textes de Staline et les pratiques des « staliniens », nous n’étudierons pas l’histoire du stalinisme, la vérité est établie définitivement, elle est dans le rapport, où la personnalité pathologique et autoritaire de Staline, la direction qu’il a réussie à imprimer au mouvement communiste, explique toutes les dégénérescences du socialisme soviétique et de l’internationale communiste.

Le rapport Khrouchtchev fait le portrait d’un dictateur pathologiquement sanguinaire, vaniteux, médiocre voire ridicule sur le plan intellectuel, un piètre dirigeant militaire, un piètre théoricien de la question nationale, un homme ne voulant pas discuter.

Ce rapport permet au nouveau groupe au pouvoir de se présenter comme l’unique dépositaire de la légitimité révolutionnaire, tandis que l’Occident est renforcé dans ses convictions et que la gauche croit que le rapport met en lumière la vérité auparavant occultée, qu’il constitue ainsi une révélation définitive et ultime.

Pour situer historiquement le rapport Khrouchtchev, en 1953 la Yougoslavie devient un membre extérieur de l’OTAN et 20 ans après la Chine conclut une alliance de facto avec les USA contre l’URSS. Sur le plan médiatique, Trotski, « l’assassin bolchevique à grande échelle » selon le Spengler de 1933, est remplacé par Staline dans le musée des horreurs.

Avec le rapport Khrouchtchev, une certaine gauche marxiste se sent ainsi exonérée de l’obligation pénible de repenser la théorie et l’histoire des effets que le stalinisme avait déployés et, pour cette gauche marxiste, si l’État dans les régimes communistes se dilate au lieu de s’éteindre, si les identités nationales s’exacerbent au lieu de disparaître, si l’argent et le marché se répandent au lieu de se restreindre, c’est à cause du stalinisme.

Convergence de l’antistalinisme et de l’anticommunisme

Bien que situées sur des positions opposées, les aires politico-idéologiques de gauche et de droite, développant leur propre mythologie, élaborent leur image de Staline à partir d’abstractions arbitraires et colossales, avec, à gauche, l’effacement virtuel, hors de l’histoire et hors de l’histoire du marxisme et du bolchevisme, de Staline et de l’URSS, pour la pureté du marxisme et du bolchevisme, et à droite, le survol désinvolte de l’histoire de la Russie tsariste et de l’URSS, pour la pureté de l’Occident, chaque aire s’autocélébrant dans sa propre supériorité morale et intellectuelle, infinie par comparaison avec l’horrible stalinisme, avec une convergence méthodologique dans le désintérêt de la situation objective, la terreur en URSS provenant d’une seule personnalité et d’une classe dirigeante réduite, décidée à affirmer son pouvoir absolu par tous les moyens, la seule comparaison avancée étant avec Hitler et l’Allemagne nazie. Dès la fin des années 1930, Trotski parle du genre « dictature totalitaire », avec, comme espèces, l’espèce stalinienne et l’espèce fasciste.

Les historiens ont l’habitude de critiquer leurs sources et de comparer. Le rapport Khrouchtchev ne devrait-il pas être interrogé, de même que la soviétologie de la guerre froide et les campagnes de déstabilisation du régime soviétique, au lieu de survoler les intérêts et les conflits en jeu.

Un Khrouchtchev « stalinien » ? La terreur de Khrouchtchev contre ceux qui critiquent

Les chars d’assaut sont envoyés par Khrouchtchev à Tbilissi pour rétablir l’ordre, contre les protestations envers les délibérations du 20e congrès, protestations qui durent depuis trop longtemps.

Les  « staliniens » qui font de l’ombre au nouveau leader sont délégitimés.

Les chars d’assaut seront bientôt envoyés aussi en Hongrie par le même Khrouchtchev.

  1. 6.  Pour une histoire ni apologétique ni diabolisante mais respectueuse de la complexité du réel, une histoire utilisant en particulier un comparatisme historique tous azimuts, une histoire allant au-delà des jugements des acteurs sur eux-mêmes et sur les autres, au-delà des idéaux revendiqués par les acteurs

Il faudrait un comparatisme tous azimuts, pas seulement des comparaisons entre l’URSS et l’Allemagne nazie. En effet, la personnalisation du pouvoir, l’univers concentrationnaire, la déportation de groupes ethniques entiers, les états d’exception plus ou moins sévères et prolongés se manifestent aussi dans les pays de tradition libérale, dans la mesure où on considère qu’un mouvement ou qu’un régime ne peut être jugé en se fiant uniquement à l’excellence des idéaux dont il se déclare inspiré, sans aller en voir les effets.

a) La propagande de guerre en URSS et ailleurs.

Il n’y a pas que la propagande nazie ou soviétique qui dise des mensonges, il y a aussi de la propagande dans les pays libéraux.

La propagande nazie à la veille de l’agression

À la veille de l’agression nazie contre l’URSS, le 22 juin 1941 à 4 h du matin, Hitler s’applique à faire croire à l’URSS que l’amas de troupes à l’Est ne vise qu’à camoufler une guerre imminente contre l’Angleterre, en transportant à l’ouest quelques divisions, en mettant les troupes allemandes à l’ouest en état d’alerte maximale et en engageant la conquête de la Crète, conquête déclarée commencer le règlement de compte avec l’Angleterre. Les médias occidentaux tombent effectivement dans le panneau, puisqu’ils parlent du bluff du déploiement militaire à l’Est, qui viserait à cacher l’invasion de l’Angleterre, et qu’ils supputent que ce déploiement militaire à l’Est est un moyen de pression sur l’URSS pour que cette dernière engage des négociations pour fournir plus de charbon et de céréales aux nazis.

Les provocations nazies à la frontière de l’URSS juste avant le 22 juin visent à provoquer un déplacement des troupes soviétiques vers la frontière, avec la visée stratégique d’entourer et de détruire ces troupes.

La propagande anglaise à la veille de l’agression

La Grande-Bretagne diffuse des informations sur une attaque de l’URSS contre l’Allemagne, pour précipiter le conflit du côté allemand.

Pour précipiter le conflit du côté soviétique, on fait croire à une paix séparée entre l’Allemagne et l’Angleterre, de telle façon que l’URSS prévienne la soudure anglo-allemande par une attaque préventive contre l’Allemagne.

La propagande soviétique

Pour éviter de fournir un casus belli à l’Allemagne, Staline ne procède pas à une mobilisation totale hâtive, mais il accélère les préparatifs de guerre, en gardant le secret de manière efficace puisque l’Allemagne et l’Occident sous-estiment et sous-évaluent le potentiel militaire soviétique. Entre mai et juin, 800 000 réservistes sont rappelés. À la mi-mai, 28 divisions sont déployées à l’ouest. Les travaux de fortification et de camouflage sont accélérés. La nuit du 21 aux 22 juin est une nuit de mise en état d’alerte.

Alors qu’en1940 l’URSS produisait 358 chars de type technique déjà très avancé, au seul premier semestre de 1941 elle en produit 1503. Avec le premier plan quinquennal, les sommes consacrées à la défense se montaient à 5,4 % des dépenses totales. En 1941 elles atteignent 43,4 %. Au moment de l’invasion, l’industrie avait produit 2007 avions modernes et 4300 chars d’assaut.

Deux jours après le 22 juin, 1500 entreprises sont déplacées, ce processus ayant déjà été initié avant l’agression, sans parler de l’industrialisation de la Sibérie, de l’Oural et du Kazakhstan dès 1931.

Le discours officiel est le suivant : face à l’expansionnisme nazi pour asservir les peuples, reprenant et radicalisant la tradition coloniale de mise en esclavage des races serviles d’Europe orientale, il faut répondre par une juste guerre de résistance et de libération nationale, pour l’émancipation des peuples et l’internationalisme.

Dès le début de l’agression, les nazis se heurtent à une résistance extrêmement efficace, une résistance qu’ils n’avaient pas prévue. Au vu de la bataille de Smolensk, fin juillet 1941, le Japon décide de ne pas intervenir.

Les stigmatisations réciproques de Staline et de Hitler à la veille de l’opération Barbarossa

Staline est conscient de l’inévitabilité du conflit. L’Allemagne proteste contre la propagande antinazie en URSS, contre le soutien de l’URSS aux résistances anglaises et françaises, tandis que l’URSS entreprend la démoralisation des troupes allemandes d’occupation, qu’elle encourage la résistance du gouvernement yougoslave, avant l’invasion de la Yougoslavie et de la Grèce. Le 5 mai, Staline caractérise la guerre non comme juste mais comme conquête, soumission des peuples, sous le drapeau de l’hégémonisme.

Alors qu’Hitler considère Staline et l’URSS comme des animaux féroces, des bêtes sorties des enfers et non des êtres humains, en 1931, Staline caractérise l’antisémitisme comme une sorte de cannibalisme, et, en janvier 1934, il caractérise le fascisme de type allemand comme un des partis de l’impérialisme les plus belliqueux, un parti de guerre et de revanche, programmant une guerre particulièrement barbare de la race supérieure germanique contre la race inférieure des Slaves, avec une politique cannibalesque fondée sur la haine raciale, tout le contraire de la politique soviétique qui, dit-il en 1936, est internationaliste, partant de la prémisse de l’égalité en droit des nations et des races, indépendamment de leur force ou de leur faiblesse.

Les stigmatisations réciproques des deux camps de la Guerre froide, les accusations d’impérialisme, de totalitarisme, d’irrationalisme, de racisme, de génocide, d’analogie avec le nazisme

Avec la Guerre froide, chaque protagoniste stigmatise dans l’autre l’héritier de l’Allemagne nazie, cherchant des analogies et des symétries, l’un s’appuyant sur la catégorie d’impérialisme, l’autre sur la catégorie de totalitarisme.

D’un côté, on désigne comme destruction de la raison le parcours idéologique permettant le triomphe du Troisième empire allemand, on subsume sous la catégorie d’irrationalisme l’idéologie du monde libre et on désigne les humiliations, discriminations, violences, lynchages, exécutions légales et extralégales aux États-Unis comme génocide.

De l’autre côté, on désigne l’URSS et l’Allemagne nazie comme des impérialismes, des totalitarismes et, selon la catégorie des panmouvements, respectivement un panslavisme et un pangermanisme. L’URSS panslaviste est désignée comme une Église caractérisée par un universalisme expansionniste, avec des missionnaires partout, même si ce panslavisme appelle les peuples des colonies à balayer la domination de la race des seigneurs. En adéquation avec le panmouvement qui proclame absolument son élection, son caractère de peuple élu de Dieu, on met en valeur l’affirmation du rôle messianique du prolétariat et du mouvement communiste et le fait que toute découverte scientifique est attribuée à un Russe. On parle de la politique raciste et génocidaire du gouvernement soviétique.

b) Les déportations en URSS et ailleurs

Les déportations caractérisent

la Russie tsariste (1 million de personnes d’origine juive ou allemande à la veille de 1914),

les États-Unis (les États-uniens d’origine japonaise en 1941),

les arabes et les palestiniens,

la partition entre l’Inde et le Pakistan (la plus grande migration forcée du siècle),

l’expulsion en 1949 de tous les Hans résidant pourtant depuis plusieurs générations à Lhassa par le dalaï-lama,

après 1945, 16 millions et demi d’Allemands contraints d’abandonner leurs maisons, 2 millions et demi ne survivant pas à cette épuration,

jusque dans les années 1950, aux États-Unis, la déportation de milliers de non-Blancs et de Juifs hors des centres urbains,

en France, dès 1939, donc avant l’invasion nazie, l’enfermement dans des camps de concentration des émigrés allemands antinazis.

La déportation est explicitement théorisée, en 1938, par Ben Gourion : « je suis favorable au transfert forcé, je n’y vois rien d’immoral », le 15 décembre 1944 par Churchill : « l’expulsion est la méthode la plus satisfaisante et la plus durable. Il n’y aura plus de mélange de populations pour provoquer un désordre sans fin. On fera une coupe nette. Je ne suis pas alarmé par la perspective de la séparation entre les populations comme je ne suis pas alarmé par les transferts à grande échelle ».

c) Le racisme en URSS et ailleurs.

Dans son expression publique, Staline ne semble pas manifester le racisme qu’on lui prête. Par contre, à la fin de la guerre, Roosevelt se déclare « plus que jamais assoiffé du sang des Allemands », envisageant même la castration d’un peuple aussi pervers, tandis que Staline déclare ne nourrir aucune haine raciale contre d’autres peuples et donc en particulier ne nourrir aucune haine contre le peuple allemand.

d) Le culte de la personnalité en URSS et ailleurs.

Staline n’est pas le seul à être l’objet d’un culte de la personnalité. Il manifesterait même le désir de ne pas être objet de culte, même si la concentration du pouvoir soviétique l’incarne objectivement comme homme providentiel. Staline ne veut pas de marxisme-léninisme-stalinisme ni ne veut être un héros de l’Union soviétique.

Wilson s’arroge des pouvoirs exceptionnels, quasi absolus, installant dans le peuple des sentiments serviles pour le grand président.

Roosevelt est élu pour quatre mandats successifs, mettant la Constitution de côté, exigeant un large pouvoir de l’exécutif. Il est défini par certains de ses partisans comme personne providentielle envoyée par Dieu, tandis que l’opposition le décrit comme un dictateur totalitaire.

En 1917, Kerenski se modèle sur Napoléon, il est acclamé comme un héros.

  1. 7.  Ces univers concentrationnaires et ces répressions, qui n’existent pas dans les États libéraux

Le goulag stalinien peut être comparé aux camps de concentration allemands, mais il ne faut pas oublier le goulag tsariste et les camps de concentration ou d’extermination anglais, français, yougoslaves, italiens, canadiens et américains. Alors que le camp de concentration allemand, dans le cadre d’un État bureaucratique stable et puissant, un État obsessionnellement raciste pur, ne connaissant que l’assimilation pour le travail forcé ou la déportation ou l’extermination pour laisser la place aux colons, le camp de concentration allemand est le résultat d’un projet d’enfermement des opposants à la guerre coloniale et au racisme et d’enfermement des colonisés, considérés comme des sous hommes dont la vie n’a pas d’importance, le goulag soviétique, dans le cadre d’un État relativement faible, avec « démocratisation de la répression », soumis à de grands conflits extérieurs et intérieurs très fluctuants, un État reconnaissant les spécificités nationales, vise à la rééducation, considérant le détenu comme un camarade potentiel pouvant bientôt participer à la production ou au pire comme un citoyen potentiel pouvant bientôt participer à la défense de la patrie, ce qui implique d’accorder donc de l’importance à l’idéologie sous-jacente aux camps de concentration. Si on ne parle pas des camps de concentration et d’extermination des États dits libéraux, alors il y a une distance très importante entre ces États « sans » camps de concentration, par conséquent des États symboles de la liberté et des droits de l’homme, et les États totalitaires, nazi ou soviétique, qui tous deux ont des camps de concentration. Du coup, dans le contexte de la guerre coloniale dénommée Guerre froide, l’État soviétique est l’antithèse de l’État libéral, il est un État de négation des droits de l’homme, le diable par rapport à la pureté de l’État libéral « sans camps de concentration ».

Le goulag soviétique comporte de la rééducation.

Le goulag tsariste comporte le travail forcé en Sibérie, la déportation étant la règle et non l’exception.

Les déportations de représentants de mouvements radicaux de l’Angleterre libérale en Australie sont sanglantes.

Les citoyens des États-Unis d’origine japonaise, femmes et enfants compris, sont interdits jusqu’à la moitié de l’année 1946, 1 an après la fin de la guerre. Les citoyens latino-américains d’origine japonaise, déportés depuis 13 pays d’Amérique latine, sont libérés seulement en 1948 du camp de concentration de Cristal City.

Les mauvais traitements des prisonniers allemands dans les camps de concentration français ou américains sont révoltants.

Au déclenchement de la guerre froide, les Anglais enferment les gens suspectés de communisme, et Tito, allié de l’Occident après sa rupture avec l’URSS, enferme les communistes restés fidèles à Staline.

Dans l’institution du goulag, il y a le rôle de l’idéologie et le rôle des conditions objectives, avec un pouvoir qui n’exerce pas le plein contrôle du territoire, les structures d’organisation traditionnelle étant détruites, avec la criminalité, les bandes armées qui attaquent les kolkhozes et tuent les représentants du pouvoir soviétique, dans un espace d’arbitraire et de violence où chacun est armé, où le terrorisme contre les ambassadeurs ou les dirigeants provient de l’opposition bolchevique qui veut renverser le pouvoir des usurpateurs et des traîtres.

Ce n’est qu’avec l’avènement de l’autocratie que le pouvoir arrive au plein contrôle de l’État et du territoire.

En fait, avec la tempête guerrière sur le plan international, la décimation et la mise en esclavage énoncées en toutes lettres dans Mein Kampf, la guerre civile latente sur le plan intérieur, l’industrialisation à marche forcée provoquant des conflits et tensions, conjuguant répression féroce à vaste échelle et processus d’émancipation, diffusion de l’instruction et de la culture, mobilité verticale, État social, avènement des classes subalternes, ouvriers animés par une foi furieuse et dotés de pouvoirs de participation à la gestion, vote secret, pluralité des candidatures, élus qui améliorent les conditions de travail, monte l’exigence de la condamnation des traîtres sans de longues et coûteuses procédures judiciaires.

Pour Staline et ses disciples, il n’y a pas contradiction entre répression et démocratie, ce qui constitue une « démocratisation de la répression », avec la mise en cause des fonctionnaires corrompus ou inefficients qui, par une dilatation démesurée et hystérique du danger, deviennent des ennemis du peuple, des saboteurs, des traîtres, des membres de la cinquième colonne, Staline et ses collaborateurs essayant de canaliser cette fureur pour éviter la destruction des organisations.

Alors que l’état d’exception préexiste à octobre 1917 et se prolonge à cause d’un messianisme révolutionnaire en partie contrecarré par Staline, l’idéologie jouant un rôle secondaire dans la création de cet état d’exception, en Allemagne, avec un État et un territoire pleinement contrôlé, avec un réseau bureaucratique capillaire, l’état d’exception et l’univers concentrationnaire qui l’accompagne sont le résultat d’un projet politique, d’une vision idéologique, d’un programme explicite de guerre, d’expansion territoriale et, pour éviter l’écroulement du front intérieur, ce programme s’accompagne d’une terreur impitoyable, avec la réaffirmation de la supériorité de la race blanche et aryenne dans une perspective de radicalisation de la tradition coloniale en direction de l’Est, avec l’enfermement et la liquidation des opposants à la guerre, à la colonisation et au racisme, opposants présentés comme des représentants du virus judéo-bolchevique qui mine la civilisation, la hiérarchie des peuples et des races et l’esclavage au profit de la race des seigneurs, opposants qui laisseront la place aux colons germaniques.

L’univers concentrationnaire nazi reproduit l’histoire de l’esclavage colonial.

Grâce à la traite des Noirs, la mise à disposition d’esclaves étant quasiment illimitée, les propriétaires n’avaient aucun intérêt à les épargner, pouvant tranquillement les condamnés à mourir de surcharge de travail pour les remplacer par d’autres et tirer de chacun d’eux l’avantage maximal possible. Des millions d’Africains sont sacrifiés.

De même, capturés et razziés, comparés explicitement aux Noirs par Hitler, les sous hommes slaves sont forcés à mourir de surcharge de travail, afin de rendre possible la civilisation de la race des seigneurs et d’alimenter leur machine de guerre.

Alors que dans les goulags se font sentir l’obsession productiviste et pédagogique et la mobilité, le détenu étant un camarade, potentiel participant à l’effort productif, puis, après 1937, un citoyen potentiel, à la limite de l’ennemi du peuple et de membre de la cinquième colonne, un citoyen à neutraliser, l’univers concentrationnaire nazi reflète la hiérarchie à base raciale, le comportement concret des détenus jouant un rôle marginal, la préoccupation pédagogique n’ayant aucun sens, le détenu étant un sous homme marqué à jamais par sa place ou sa dégénérescence raciale.

Le tiers absent du comparatisme en vogue est l’univers concentrationnaire qui traverse en profondeur la tradition coloniale dans le sillage de laquelle Hitler se place explicitement. C’est l’absurdité d’une comparaison des camps de concentration basée sur le masquage du traitement réservé par l’Occident libéral aux races inférieures. C’est l’absurdité d’une comparaison des camps qui fait abstraction de l’idéologie sous-jacente, considérée comme ne jouant aucun rôle.

Les camps de travail militarisés de l’Inde coloniale de 1877, les camps de concentration de la Libye colonisée par l’Italie libérale étaient des camps d’extermination, avec la logique et la hiérarchie raciale reflétant celles des empires coloniaux correspondants.

La Commission pour la vérité sur le génocide canadien parle des camps de la mort, où hommes, femmes et enfants sont exterminés de façon délibérée par les champions de la suprématie blanche, une petite minorité de collaborateurs réussissant à survivre, mais seulement après avoir renoncé à leur langue, à leur identité, et après s’être mis au service des bourreaux.

Après la Guerre de sécession, les détenus noirs, souvent loués à des entreprises privées, sont amassés dans des grandes cages qui suivaient les campements des entrepreneurs immobiliers, de construction ferroviaire et de mines, des détenus vêtus et nourris misérablement, la peau à vif par les coups de fouet, les os s’entrevoyant à travers la peau du fait de la malnutrition, les chaînes aux pieds et à la ceinture, obligés de travailler au trot, les malades n’étant pas soignés. 45 % des jeunes employés dans une construction en 1880 meurent, alors que dans le goulag le taux de mortalité est de moins de 5 %, étant donné que les taux élevés de mortalité pourraient amener des inspections et des sanctions pour négligence dans l’hospitalisation des malades.

Par conséquent, en période de paix, les détenus noirs et les semi-esclaves loués meurent en masse, l’univers concentrationnaire du sud des États-Unis reproduisant la hiérarchie raciale et l’État racial caractérisant la société dans son ensemble.

Le détenu n’est ni un camarade de potentiel, ni un citoyen potentiel, mais un sous homme, étranger à la civilisation authentique, un cobaye sur lequel, jusque dans les années 1960, on pouvait faire des expériences médicales.

L’assimilation entre les deux dictatures totalitaires se renverse en une antithèse.

D’un côté, impressionné par le réveil des nationalités opprimées ou marginalisées, Staline, selon un projet fondé sur la reconnaissance des droits existentiels, culturels et nationaux des indigènes, s’engage dans le gouvernement d’un État multi-ethnique, répondant à la vague de nationalisme par la promotion systématique de la conscience nationale des minorités ethniques et par l’établissement pour elles de formes institutionnelles caractéristiques de l’État-nation, c’est-à-dire en assumant le leadership du processus inévitable de décolonisation et en le portant à terme de manière à préserver l’intégralité territoriale du vieil empire russe, en créant des républiques et des territoires nationaux, en éduquant et promouvant des élites nationales à des postes de direction, en déclarant la langue nationale comme langue officielle, en créant une langue écrite là où elle n’existe pas, en finançant les livres, journaux, films, musées, orchestres nationaux, en donnant même la possibilité en droit de faire sécession.

De l’autre côté, face au nationalisme considéré comme un processus régressif et réversible à bloquer et à repousser, c’est l’assimilation, l’obligation pour les enfants indiens des USA et du Canada de couper les liens avec leur communauté d’origine et même avec leur famille, avec leurs danses, avec leurs habillements, avec leur langue, c’est, pour ce qui concerne Hitler, selon un projet de continuation des pratiques génocidaires déjà à l’œuvre dans le monde colonial et leur extension dans une forme encore plus brutale aux nouvelles colonies à édifier à l’est, c’est entreprendre la germanisation du sol mais par la germanisation des hommes, car ce serait abâtardir et donc anéantir l’élément germanique, c’est aussi anéantir les intellectuels, empêcher que ne se forme une nouvelle souche intellectuelle, car il ne doit y avoir que le seul patron allemand, à la façon des États-Unis où la race blanche réalise son expansion vers l’ouest en américanisant le sol mais non les Peaux Rouges, si bien que les États-Unis sont restés un État nordique-germanique, sans se dégrader en bouillie internationale des peuples.

Alors que, pendant la première guerre mondiale, les puissances impérialistes ont fait appel aux colonies, éveillant ainsi les peuples colonisés à la lutte et à l’émancipation, la question nationale apparaissant comme question coloniale avec la perspective de mettre un terme aux discriminations, aux dénationalisations, aux oppressions des minorités, aux univers concentrationnaires, Hitler, observant avec horreur l’utilisation des troupes de couleur et le mélange racial sur le plan des rapports sexuels et matrimoniaux, dénonce cela comme une trahison par rapport à la race blanche, un abâtardissement, une négrisation, l’émergence d’un État africain sur le sol européen, la désagrégation de la barrière entre race des seigneurs et race des serfs, la menace contre l’univers concentrationnaire nécessaire à la civilisation, menace qu’il faut juguler par la guerre à l’Est et le recrutement d’une masse illimitée d’esclaves des classes inférieures pour travailler et mourir de travail au service de la race des seigneurs, dans l’univers concentrationnaire nazi.

C. L’histoire de l’URSS

  1. 8.  La dialectique de Saturne ou la troisième guerre civile, c’est-à-dire la guerre à mort à l’intérieur d’un parti communiste soviétique n’excluant pas, à la suite de Lénine, les méthodes terroristes, un aspect sous-estimé de l’histoire de l’URSS.

Saturne dévore ses enfants. L’unité qui préside au renversement d’un régime haï se fêle, ce qui se manifeste en Russie de façon violente et prolongée. On se réclame de la pureté révolutionnaire, on soupçonne ou on accuse l’autre de trahison, de déviationnisme, on menace de quitter le parti, on prépare un coup d’État.

a) La lutte entre utopistes et réalistes

L’accusation ou le soupçon de trahison (la révolution trahie) émerge chaque fois que, poussé par les nécessités de l’action, le gouvernement repense certains motifs originels utopistes, mesurant les ambitions à la difficulté de la situation.

b) La lutte entre libertaires et autoritaires

Les accusations de trahison signent le passage, dans une révolution qui se fait au nom de l’extinction de l’État, de la phase libertaire à la phase autoritaire, l’accusation ou le soupçon de trahison se mêlant aux ambitions personnelles et à la lutte pour le pouvoir.

c) Pour ou contre la continuation de la guerre

Contre le traité de Brest Litovsk, les mencheviks veulent continuer la guerre.

d) Pour ou contre la prise du pouvoir

L’appel de Lénine à la conquête du pouvoir et à la transformation socialiste de la révolution apparaît à Kamenev et Zinoviev comme une déviation intolérable du marxisme, et comme ils en informent les mencheviks, ils sont accusés par la majorité des bolcheviques de trahison.

Les sociaux-démocrates allemands excluent une révolution socialiste dans un pays n’ayant pas traversé le plein développement capitaliste.

e) Pour ou contre l’État, le problème de l’anarchisme

Le premier défi affronté par le nouveau pouvoir est celui de la décomposition de l’appareil d’État et le déferlement de l’anarchisme chez les paysans, des paysans indifférents au drame des villes et fondant des républiques paysannes, mais aussi le déferlement de l’anarchisme chez les déserteurs et certains soldats qui invoquent Lénine, contre Trotski et les juifs, considérés comme des usurpateurs qui trahissent et répriment le vrai socialisme, un Lénine qui avalisait les révoltes contre le pouvoir central.

f) Pour ou contre la terre aux paysans

Kautski et Rosa  Luxembourg condamnent le mot d’ordre de la terre aux paysans comme un abandon du socialisme.

g) Pour ou contre la répression de la révolte des marins

Face à la révolte des marins de Cronstadt, en 1921, à côté de Staline se prononçant pour qu’on attende l’épuisement des vivres chez les marins révoltés, Trotski, qui est pour la solution militaire immédiate, est stigmatisé comme champion de l’organisation bureaucratique, dictateur, traître à l’esprit originel de la révolution. À son tour, Trotski suspecte Zinoviev d’alimenter l’agitation en déployant la bannière de la démocratie ouvrière.

h) Pour ou contre la prise en compte du national

D’un côté, on est contre les haines nationales et la rhétorique patriotarde qui avait débouché sur le carnage de la guerre impérialiste, contre la limitation nationale étatique du prolétariat, pour un internationalisme liquidant les identités nationales considérées comme des préjugés, pour l’abolition des frontières d’État, pour une humanité unifiée et fraternisée, pour la confluence des peuples en une seule famille socialiste, et avec les révolutions en Allemagne, Autriche et Hongrie, et avec Lénine, on est à l’heure de la fondation de la république mondiale des soviets, et en conséquence il ne faut pas jouer à utiliser les contradictions entre puissances impérialistes par des compromis et des accords, il suffit de quelques proclamations révolutionnaires aux peuples du monde, en particulier il ne faut pas céder aux paysans mesquinement attachés à leurs intérêts, ignares des devoirs de la révolution mondiale, sous peine de dégénérescence paysanne du parti et du pouvoir soviétiques, il faut même courir le risque de la perte du pouvoir.

De l’autre côté, celui de Staline, on affirme l’imbrication de la lutte sociale et de la lutte nationale. La révolution russe, comme instrument pour un nouvel ordre social et pour l’indépendance nationale, par sa force et son poids, contribue à l’affaiblissement de l’impérialisme et à la cause de la révolution mondiale. De ce côté-ci, on considère comme nécessaire de ne pas céder à la contre-révolution soutenue par l’Entente, contre-révolution qui aboutirait à transformer la Russie en colonie de l’Angleterre, de la France et des États-Unis. On lutte pour l’égalité entre les nations.

Ce courant du choix du socialisme en Russie n’est pas vu par l’autre courant comme un choix réaliste prenant en compte les rapports de force mais comme abandon de l’idée de révolution mondiale, routine bureaucratique, opportunisme, couardise et finalement trahison.

i) Pour ou contre l’exportation de la révolution, pour ou contre la coexistence pacifique

Avec les succès dans la guerre civile et dans la résistance à l’intervention de l’Entente, face aux appels à une exportation de la révolution en Pologne, à une marche sur Varsovie de l’Armée rouge victorieuse, à l’affirmation qu’on ne pouvait accepter qu’une Varsovie rouge, soviétique, Staline argue de la solidité, de la stabilité et de l’homogénéité des sentiments patriotiques, même si la Pologne était une ancienne colonie tsariste.

Pour Staline, l’humanité continuera encore longtemps à être divisé entre systèmes sociaux différents et entre identités linguistiques, culturelles et nationales diverses, tandis que pour Trotski, « le prolétariat du pays révolutionnaire victorieux est moralement tenu de venir en aide aux classes opprimées et révoltées, et ce, non seulement sur le terrain des idées mais aussi, si possible, les armes à la main », ce qui constitue, pour Trotski, le choix d’une politique internationaliste révolutionnaire, contre la politique nationale conservatrice, contre la politique extérieure nationale pacifiste, contre la coexistence pacifique entre pays au régime social différent, contre une politique qui constitue une trahison de l’internationalisme prolétarien, une désertion de la nécessaire solidarité active réciproque entre les opprimés et les exploités du monde entier, l’État ouvrier singulier ne devant servir que de tête de pont de la révolution mondiale.

Autrement dit, pour ce courant trotskiste, de même que le passage pacifique du capitalisme au socialisme n’est pas possible, de même un État socialiste ne peut s’intégrer pacifiquement et se développer dans le cadre du système capitaliste mondial.

j) Pour ou contre l’égalitarisme grossier, pour ou contre les inégalités de rétribution

La guerre et la pénurie produisent une distribution plus ou moins égalitaire de rations alimentaires assez misérables. Par rapport à cette pratique et à l’idéologie développée sur cette base, par rapport aux attentes messianiques, millénaristes de la revanche des pauvres et des humbles dans une communauté unifiée, sans riches ni pauvres, sans argent, sans vol, sans mensonge, sans domination, bref par rapport aux revendications à l’enseigne d’un ascétisme universel et d’un égalitarisme grossier, la nouvelle politique économique se révèle bouleversante, avec l’émergence d’inégalités de rétribution rendues possibles par la tolérance accordée à certains secteurs de l’économie capitaliste, d’où une sensation de trahison, des milliers d’ouvriers bolcheviques déchirant leur carte.

Pour Staline, l’égalité sera l’élimination de l’exploitation, non l’égalitarisme, non l’imposition de l’ignorance, non l’uniformité ou l’uniformisation, non l’homogénéité, non la standardisation et le nivellement ascétique des besoins, des goûts, des manières de vivre et des salaires, avec dissipation des différences individuelles dans une vie communautaire. L’égalité n’est pas la méfiance à l’égard de la richesse et des différences de rétribution, l’égalité n’est pas l’exaltation de la misère ou du manque comme expression de la plénitude spirituelle et de la rigueur révolutionnaire, l’égalité n’est pas la diminution des besoins et du niveau de vie.

Pour développer la productivité, il faut des incitations morales et matérielles.

Il ne s’agit pas de secourir les pauvres en absolutisant la pauvreté, mais de dépasser la pauvreté, de telle façon que tous aient une vie aisée et cultivée, mais les différences de rétribution, les différences entre l’aristocratie ouvrière et la masse prolétarienne, ne signifient pas la restauration du capitalisme.

k) Pour ou contre le dépassement vers le haut de l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel

Pour certains, il faut dépasser l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel, réduire leurs distances, par l’égalisation culturelle et technique vers le bas, c’est-à-dire en abaissant le niveau culturel et technique des ingénieurs et techniciens jusqu’au niveau des ouvriers de qualification moyenne, c’est-à-dire en réduisant la division du travail, alors que pour d’autres, dont Staline, il faut stimuler l’accès à l’instruction à tous les niveaux.

l) Pour ou contre la suppression de la famille et la vie communautaire

Face au développement des services sociaux et à la critique de la morale traditionnelle, la femme se libère de la réclusion domestique et d’une division du travail humiliante.

Chez certains, il y a la revendication de la suppression de la famille, de la suppression de l’éducation des enfants par la famille, la famille étant caractérisée par son égoïsme et son attachement à la propriété privée. C’est souvent les mêmes qui revendiquent la liberté complète des rapports sexuels, la liquidation de la cuisine individuelle, la suppression du droit de transmission héréditaire et de toute réglementation juridique des rapports familiaux.

m) Pour ou contre l’exercice des cultes religieux

Il y a la revendication d’interdiction de l’exercice des cultes religieux, opium du peuple, toute acceptation de la liberté de l’exercice des cultes étant qualifiée de trahison.

n) Pour ou contre l’État, le pouvoir et le système représentatif, pour ou contre l’ordre et la bureaucratie, pour ou contre la Constitution, pour ou contre la distinction entre gouvernants et gouvernés

On est pour l’extinction de l’État, pour l’anarchisme. N’importe quel écart par rapport à la thèse de l’extinction de l’État expose à l’accusation de trahison.

Mais, concrètement, il y a les nationalisations, le perfectionnement de l’État et de l’appareil administratif, selon les meilleurs modèles occidentaux, la multiplication des organismes représentatifs, avec même des représentations de deuxième et troisième degré. Il y a aussi, dans les entreprises, le rétablissement de l’ordre, du principe de compétence et de la bureaucratie, tandis qu’une Constitution est rédigée, garantissant des droits. Il s’agit en l’occurrence de la défense contre l’ennemi de classe, sur le plan international et national. Il s’agit d’un travail d’organisation économique et du développement du travail éducatif et culturel, la fonction de répression faisant place à la fonction de protection de la propriété socialiste contre les voleurs et les dilapidateurs.

Cela génère des oppositions, la reconnaissance de l’action des masses contre le système représentatif et le parlementarisme, la revendication de la direction collective, contre la direction individuelle de conception individualiste bourgeoise, la conception de la politique des masses, contre la politique des chefs. On est contre tout pouvoir, contre la distinction entre gouvernants et gouvernés, contre la distinction entre dirigeants et dirigés. On est pour l’action directe contre un pouvoir dépourvu de principes. On est pour la transformation du pouvoir en amour. On est contre le droit et la Constitution qui ne sont que des idées bourgeoises.

o) Pour ou contre la justification du terrorisme, de la conspiration, des paramilitaires, de la combinaison des luttes légales et illégales et du coup d’État (Lénine et Trotski sont pour, Staline contre, mais il réagit de manière répressive)

Le groupe dirigeant est déchiré.

Pour Trotski, Kirov, l’ami de Staline et maire de Leningrad, est un satrape brutal, non susceptible de compassion, si bien qu’on peut comprendre le jeune l’assassin de Kirov, qui, certainement, a dû se rendre compte de l’arbitraire et des privilèges de la bureaucratie, du virage à droite du régime et de son incontrôlabilité.

Pour Trotski, il est bien que tout bureaucrate tremble devant la terreur venant d’en bas, et même s’ils sont dépourvus de l’expérience de la lutte de classe et de la révolution, ces jeunes terroristes enclins à se jeter dans l’illégalité apprennent à combattre et se trempent pour l’avenir. Ils sont un motif d’espoir, face à un régime sénile qui, parce qu’incapable d’entraîner la jeunesse, déchaîne la lutte contre la jeunesse et piétine les droits des ouvriers.

Si l’assassin a frappé pour venger les ouvriers, alors « nos sympathies iraient sans réserve au terroriste ». Le terrorisme est celui d’une jeunesse qui ne supporte pas les usurpateurs staliniens.

Le terrorisme est le complément du bonapartisme stalinien et de la trahison stalinienne, il exprime l’antagonisme de la bureaucratie, de l’oligarchie bureaucratique, du régime totalitaire contre les masses, antagonisme qui n’a pas d’issue pacifique, si bien que l’assassinat de certains oppresseurs cesse d’être du terrorisme individuel. Il faut une lutte à mort, une guerre civile, il faut la haine.

L’opposition s’organise en parti clandestin au sein du parti unique, pour la conquête du pouvoir, avec des réseaux, des gardes du corps, des unités de l’armée et des manifestations de rue.

Pour ne pas avoir l’air d’un tyran, à la veille du 10e anniversaire de la révolution, Staline n’osera pas arrêter Trotski. En fait, Trotski est expulsé, avec une somme d’argent, manifestant ainsi la volonté de Staline de ne pas rendre la contradiction plus aiguë.

L’opposition se manifeste par des sabotages dans les chemins de fer et dans les centrales électriques, constituant ainsi un terrorisme économique.

La tradition conspiratrice, avec la propagande parmi les soldats et la création d’organisations militaires affiliées au parti, tradition qui a contribué à l’avènement du pouvoir soviétique, se retourne contre lui.

En 1918 les socialistes révolutionnaires du service de renseignement assassinent l’ambassadeur allemand pour s’opposer au traité de Brest Litovsk, d’où l’épuration du service de renseignement par le pouvoir soviétique.

Le service de renseignement de l’Armée rouge est en lien avec l’opposition. Pour l’opposition, il faut occulter l’intention de miner et renverser le pouvoir, il faut pénétrer les organisations du régime, selon la tradition léniniste de combiner lutte légale et lutte illégale. Il faut utiliser tous les stratagèmes, expédients, astuces, mensonges possibles pour pénétrer dans les syndicats et dans les médias. Il faut éventuellement faire son autocritique, pour donner le change. C’est le règne de l’hypocrisie.

En 1932, certains membres de l’opposition pensent recourir à la terreur individuelle pour éliminer physiquement Staline.

Dans tel article, à travers la condamnation de l’État hitlérien, État total omnipotent fondé sur la discipline aveugle, sur l’obéissance jésuite, sur la glorification du chef et sur un provincialisme cruel et inculte, c’est Staline qui est visé.

Cette duplicité d’un ennemi fuyant et insidieux suscite l’indignation des pouvoirs et la répression.

L’opposition conspiratrice occulte son identité politique. Elle recourt à des fausses dénonciations, à des accusations provocatrices. Elle attaque les soi-disant opposants et déviationnistes, réclamant contre eux les plus sévères sanctions. Il s’agit de semer la confusion et le chaos dans le camp ennemi.

Ces pseudos révolutionnaires de l’opposition rejoignent ainsi les carriéristes qui, pour leur part, cherchent leur chemin par les moyens les plus méprisables.

Pour l’opposition, il s’agit de faire la guerre à la guerre contre-révolutionnaire menée par la bureaucratie stalinienne, faire la guerre à une bureaucratie qui a conduit le prolétariat allemand et international à la défaite. Les révolutionnaires authentiques et l’avant-garde prolétaire n’ont d’autre choix que la violence.

p) Pour ou contre l’intervention étrangère (les puissances étrangères essaient de tirer parti de la division si bien que chacun des deux camps est dénoncé par l’autre camp comme agent de l’étranger)

Pour l’opposition, l’unité face au nazisme n’est pas à l’ordre du jour. Il faut balayer Staline, ce dictateur fasciste, et balayer sa clique, Staline étant comparé à Hitler (tract des années 30).

Les grandes puissances essayent de tirer profit de la guerre civile latente en Russie, le groupe vaincu pouvant aller jusqu’à souhaiter ou même solliciter l’intervention étrangère.

Opposés au traité de Brest Litovsk, les socialistes révolutionnaires de gauche essayent de provoquer des soulèvements contre le gouvernement soviétique et programment l’assassinat de représentants allemands pour provoquer une réaction militaire de l’Allemagne et donc la reprise de la guerre. Selon le point de vue de ces socialistes révolutionnaires, la reprise de la guerre, par la levée en masse, provoquerait la défaite du gouvernement soviétique des traîtres et la défaite de l’envahisseur allemand.

En 1933, Daladier apprécie, d’une part, l’anéantissement de la section la plus forte de l’Internationale communiste, la section allemande, comme un coup dur et un affaiblissement pour Staline, et, d’autre part, la lutte entre Trotski et Staline comme sans compromis, à la vie à la mort, si bien que Daladier concède le visa à un Trotski qui semble avoir des chances de prendre le pouvoir et qu’il faut donc ménager.

En 1940, les attaques anglo-françaises programmées contre le Caucase visaient à la rupture du pacte germano-soviétique et au changement de pouvoir en URSS.

Le 22 avril 1939, Trotski se prononce pour la libération de l’Ukraine du joug stalinien, et même Kerenski prend position contre le projet de Trotski.

L’invasion de l’URSS ne met pas un terme aux tentatives de l’opposition de conquérir le pouvoir.

Trotski souhaite qu’Hitler détruise le pouvoir stalinien, avec cette différence entre Hitler et Trotski qu’Hitler veut l’esclavage et Trotski le socialisme.

Pour Trotski, le danger principal, c’est Staline.

Staline, de son côté, voit en Trotski une menace pour la sécurité nationale et, de manière grotesque, condamne en bloc l’opposition, tandis que Trotski fait de même avec Staline qu’il qualifie de fasciste et de malade mental.

Chacun est pour l’autre le traître à la classe ouvrière, le traître au service de l’impérialisme.

Chacun dénonce le complot de l’autre, Staline est un provocateur au service d’Hitler, Trotski l’agent d’une puissance étrangère.

Les Allemands utilisent cette situation de division en faisant des opérations au nom de Trotski, ou, après l’invasion, en travaillant avec la radio trotskiste.

Donc : accusations réciproques de trahison et de collusion avec l’ennemi impérialiste, avec le passage à l’acte de l’opposition par des activités d’espionnage de recrutement d’agents de renseignement pour pénétrer l’autre camp et, en regard, des opérations de contre-espionnage de dépistage des agents de l’opposition.

q) Pour ou contre la soumission du pouvoir militaire au pouvoir civil

En 1920, Toukhachevski semble vouloir décider souverainement la marche sur Varsovie et, même promu maréchal, il ne semble pas vraiment accepter l’abandon de l’internationalisme et le culte du statu quo. La question est de savoir si le pouvoir civil sera obéi par le pouvoir militaire. L’agitation « bolchevique léniniste », c’est-à-dire trotskiste, dans l’armée se renforce contre les dirigeants thermidoriens et traîtres du Kremlin.

  1. 9.  L’histoire de l’URSS : intrication de trois guerres civiles, dans le cadre russe de la Deuxième période des désordres, qui commence en 1914 et se termine vraiment avec l’écroulement de l’URSS

On a, en URSS, trois guerres civiles (N’oublions pas le contexte mondial : nous sommes dans la Seconde guerre de 30 ans, autrement dit dans « l’ère des catastrophes », de 1914 à 1945. Nous nous intéressons particulièrement aux tentatives de colonisation de la Russie par l’Allemagne, aux ambitions territoriales et colonisatrices de Guillaume II et de Hitler, au soutien de la France, des États-Unis et surtout de la grande puissance colonisatrice qu’est l’Angleterre à ces ambitions allemandes dans le partage colonial du monde, l’Allemagne devant avoir sa part, mais aussi dans les tentatives de ces puissances impérialistes de liquider un régime appelant à la décolonisation et à l’émancipation des populations asservies. Un événement marquant sera la victoire de l’URSS dans la Grande guerre d’indépendance nationale contre l’agression coloniale hitlérienne).

La première guerre civile est la révolution contre les ennemis russes de la révolution, ennemis appuyés par les puissances capitalistes, en particulier la Grande-Bretagne et la France.

La deuxième guerre civile est la révolution menée par le gouvernement, d’en haut, sur la nation soviétique, pour collectiviser les campagnes, habitées par des minorités nationales.

La troisième guerre civile est la guerre qui lacère le groupe dirigeant, guerre très complexe car très mobile, avec des revirements de front : Trotski et Boukharine contre Lénine au moment de Brest Litovsk Trotski et Staline contre Boukharine en 1928. Boukharine dénonçant Staline comme trotskiste. Dans un pays dépourvu de tradition libérale, avec une prolongation indéfinie de l’état d’exception, avec une idéologie liquidant comme formelles les règles qui président le gouvernement de la loi, la guerre civile prend la férocité d’une guerre de religion, avec Trotski se pensant le seul chef capable, cherchant à précipiter le faux messie de son trône usurpé, tandis que Staline croit incarner les causes nationales et sociales qu’il se doit de défendre contre le danger mortel de la guerre.

Les trois guerres civiles sont imbriquées, il faut donc de la complexité dans l’analyse.

Par exemple, les acteurs de l’époque comme l’historien de maintenant ont à se poser la question de savoir si tels actes de sabotage ou tels actes de terrorisme sont les manifestations d’une nouvelle révolution ou les manifestations de la contre-révolution.

La violence sociale en février 1917

En février 1917, les insurgés prennent une terrible vengeance sur les fonctionnaires de l’ancien régime. Ils font la chasse aux policiers pour les lyncher, les tuer sans pitié. Les officiers sont mutilés et assassinés par centaines.

Les tentatives de Londres et de Paris pour rétablir l’autocratie tsariste ou pour imposer une dictature militaire comme la volonté de Kerenski de continuer la guerre impliquent la terreur sur le front et à l’arrière.

La tentative de coup d’État de Kornilov en septembre 1917, dans un contexte où les officiers ont le droit de vie et de mort sur un peuple considéré comme de race inférieure, des officiers qui traitent les serfs soldats comme des chiens, suscite des exécutions populaires, des tortures et mutilations des officiers, jusqu’à leur mise à mort.

La violence sociale se diffuse à partir des zones de violence militaire, avec les déserteurs, la désagrégation de l’armée, les habitants des villes affamés, les réquisitions, la violence aveugle et indisciplinée contre les propriétés et contre la vie même des propriétaires, le ressentiment contre la ville, ce qui se traduit dans les soviets dominés par les socialistes révolutionnaires dans une rhétorique sanglante : les capitalistes seraient assoiffés de sang, les bourgeois suceraient le sang du peuple, ils affameraient le peuple.

Des ouvriers et des soldats ivres saccagent boutiques et habitations, tabassent et dépouillent les passants.

Dans les campagnes, contre les recrutements de force, contre le pillage des vivres, on met le feu aux maisons de maître, ont tue les propriétaires.

On détruit les machines, les livres, les peintures, les sculptures, les églises, les écoles, les bibliothèques.

L’État ayant disparu, c’est la barbarie, l’anarchie, le chaos, le banditisme généralisé.

La société n’est pas assez forte ni assez soudée pour soutenir une révolution démocratique.

Les représentants du pouvoir bolchevique sont torturés et assassinés par les paysans riches et ceux qu’ils entraînent. Les paysans sont contre l’armée, contre les équipes de travail, contre la réquisition des vivres, contre l’installation de fermes collectives constituées d’habitants des villes et de militants. 300 000 Juifs sont assassinés.

La restauration de l’État

Les bolcheviques, pourtant pour l’extinction de l’État, restaurent l’appareil d’État, remettent de l’ordre, luttent contre le chaos, développent le sentiment national, donnent des points de référence, une identité et une conscience de soi à une nation à la dérive.

La deuxième période des désordres se termine avec la fin de la troisième guerre civile

La troisième guerre civile est un conflit entre deux principes de légitimité, entre le pouvoir charismatique et le pouvoir légal traditionnel.

Alors que le pouvoir charismatique de Trotski, succédant au pouvoir charismatique de Lénine, incarne les espoirs de triomphe de la révolution mondiale, le pouvoir légal traditionnel de Staline représente la continuité historique du parti, conférant une dignité et une identité à la nation quand il affirme la faisabilité du socialisme dans un seul pays. Trotski est déclaré traître à la nation, aventuriste facilitant l’intervention étrangère quand il déclare cette nation avant-garde de la cause révolutionnaire, tandis que Staline est déclaré traître à la révolution.

La Première période des désordres se terminait vraiment non par l’avènement de la dynastie des Romanoff, en 1613, mais par l’accès de Pierre le Grand au trône en 1682.

La Deuxième période des désordres se terminerait non en 1921, fin de l’intervention de l’Entente, mais en 1937, par la fin du conflit des principes de légitimité, par la fin de la troisième guerre civile qui déchire le groupe des dirigeants bolcheviques. La Deuxième période des désordres se terminerait donc avec le renforcement du pouvoir de Staline, avec l’industrialisation et l’occidentalisation qu’il dirige en prévision d’une guerre qu’il considère comme imminente.

La prolongation de la Seconde période des désordres s’explique par le conflit entre intellectuels abstraits, non propriétaires et intellectuels propriétaires, politiquement expérimentés, mais aussi par les attentes messianiques d’une révolution universelle et radicale, par l’impression de trahison des promesses et de trahison de l’orthodoxie marxiste, avec les compromis sur la propriété paysanne et la propriété coopérative qui, soi-disant, maintiennent le capitalisme et transforment les prolétaires en bureaucrates capitalistes, par l’accusation des sociaux-démocrates d’irréalisme quand on engage une révolution dans la voie de la violence, sans tenir compte des conditions objectives qui la rendent impossible.

Certains expliquent les désordres de la révolution par un péché originel idéologique.

D’autres expliquent les désordres de la révolution par une sociologie comparée des couches intellectuelles et politiques, avec, d’un côté, les gueux plumés, les Pougatchev de l’université, les intellectuels non propriétaires, raillés comme intellectuels abstraits, et, de l’autre coté, les intellectuels propriétaires ayant à leur actif une réelle expérience politique, et même un exercice du pouvoir politique.

Le rendez-vous avec le pouvoir trouve impréparés les intellectuels non propriétaires, et leur abstraction rend problématique et tourmentée la stabilisation de la révolution, même si cette abstraction et ce détachement de la propriété rend possibles à ces intellectuels l’abolition de l’esclavage et le soutien à la décolonisation.

Certes, l’idéologie joue un rôle dans la seconde période des désordres, mais ce n’est pas seulement l’idéologie des bolcheviques.

Il y a les attentes messianiques accompagnant l’effondrement de l’autocratie.

Il y a l’idéologie de la révolution trahie, l’idéologie de l’abandon coupable de la voie socialiste, du fait que les bolcheviks ne remplissent pas leurs promesses, qu’ils font des compromis, qu’ils reculent, par exemple qu’ils remplacent la propagation de la révolution par la paix immédiate à tout prix.

Il y a l’accusation que les bolcheviques cultivent la violence en déclenchant la révolution, ignorant volontairement l’immaturité des conditions.

Il y a l’idée que les bolcheviques consolident le capitalisme, car la propriété privée paysanne comme la propriété coopérative, tout comme le marché et la production marchande, ne sont que des formes du capitalisme. Supprimer quelques formes de propriété capitaliste ne suffirait pas à fonder une production socialiste, ce serait simplement transformer les capitalistes en prolétaire tout en transformant les prolétaires et les intellectuels en capitalistes, en bureaucrates, en bourgeois.

La vision messianique de la société future est brandie par un front hétéroclite large, avec le scandale de l’atteinte à l’orthodoxie marxiste, avec le scandale du vide spirituel, avec la déception des attentes et le soi-disant démenti de la réalité.

Cette vision messianique creuse un abîme entre la beauté du socialisme et du communisme authentiques d’un côté et l’irrémédiable médiocrité du présent et du réel de l’autre, cet abîme étant comblé par la catégorie de trahison ou la figure de l’immaturité objective de la Russie, cette trahison ou cette immaturité provoquant la défiguration des idéaux originels, la révolution bourgeoise ne pouvant être socialiste que mondiale.

D’un côté, l’horreur de la guerre fait souhaiter une révolution universelle et radicale, ce qui radicalise les motifs utopiques de la pensée de Marx, de l’autre côté, l’horreur de la révolution indique l’échec de l’attente messianique.

L’idéologie contribue donc à la prolongation de la seconde période des désordres.

Les conflits entre les diverses conceptions de la famille

Pour certains, la famille diffuse les vieilles coutumes et le particularisme de l’ancien régime, constituant un obstacle à la marche vers l’universalisme. Il faut donc dépasser l’égoïsme domestique qui refoule les tragédies extérieures, dépasser la distinction entre le tien et le mien, dépasser la responsabilité particulière sur ses propres enfants, l’obligation d’assistance sur les proches, pour mûrir un sentiment de responsabilité universelle, en luttant avec les autres pour ce qui est commun à tous, pour une famille universelle, pour une paternité et une maternité collectives, c’est-à-dire pour « nos » enfants, mais alors la responsabilité universelle qui ne rejoint pas une obligation particulière se révèle vide et même devient un instrument antisocial d’évasion et de violence.

Les conflits sur la nation, entre la Quatrième internationale qui ne prend pas en compte les intérêts du développement national, intérêts responsables du carnage de la première guerre mondiale, et la Troisième Internationale qui pense la révolution dans les limites de la nation, comme contribution à sa puissance économique, scientifique et technique, la résistance nationale à la colonisation hitlérienne étant une contribution à l’internationalisme, la Quatrième Internationale accusant la Troisième de national chauvinisme ou de social patriotisme, la Troisième accusant la Quatrième de cosmopolitisme abstrait, parce qu’indifférent au pays où le peuple vit, et même cosmopolitisme élitiste quand les classes subalternes sont implicitement discriminées.

Pour les nihilistes nationaux, le parti international du prolétariat, le parti mondial de la révolution socialiste, celui de la Quatrième internationale, appelle à réaliser l’émancipation universelle de l’humanité sans se laisser dévier par des intérêts nationaux, autrement dit, il ne s’agit pas d’examiner les perspectives de la révolution sociale dans les limites de la nation, comme en fait l’apprentissage la Troisième internationale en 1935, sous peine de social-patriotisme, de social-chauvinisme, de national-réformisme, responsables du carnage de la guerre.

Pour Staline et ses partisans, les possibilités et les devoirs concrets de transformation révolutionnaire se placent en premier lieu sur un terrain national déterminé, le détachement ou l’indifférence à l’égard du pays où l’on vit, la non affirmation des idées de nation et de responsabilité nationale, accompagnés d’une discrimination à l’égard des classes subalternes, n’est plus que le cosmopolitisme d’une élite se comportant en classe supérieure.

La cause de la révolution étant aussi la cause de la nation, il faut à la fois être révolutionnaire internationaliste et national étatique, en dépassant l’arriération industrielle et la fragilité militaire, en se déplaçant de la lutte de classe avec sa dimension internationaliste vers l’édification économique nationale, ou plutôt, cette lutte de classe se configure comme engagement pour développer le pays du socialisme sur le plan économique et technologique, c’est-à-dire devoir d’étudier la technique et la science, ce qui est une contribution réelle à la cause internationaliste de l’émancipation.

Lors de l’invasion hitlérienne, la marche vers l’universalité, vers l’internationalisme, passait par les luttes concrètes et particulières des peuples pour ne pas se laisser réduire en esclavage au service du peuple hitlérien des seigneurs, c’est-à-dire par les luttes de résistance nationale.

La Seconde période des désordres ne se termine même pas avec l’avènement de l’autocratie, qui coïncide avec l’ouverture d’un nouvel état d’exception prolongé par la Deuxième guerre mondiale et par une Guerre froide susceptible de se transformer à tout moment en apocalypse nucléaire, mais avec l’effondrement de l’URSS, les bolcheviques n’arrivant pas à s’adapter à la disparition ou à l’atténuation de l’état d’exception, finissant par apparaître obsolètes et superflus à la majorité de la population. Les bolcheviques sont écrasés par l’avènement de la nouvelle normalité, normalité dépassant la crise de toute la nation et qui est aussi le résultat de leur action.

L’impact du régime soviétique : l’URSS a été incapable de gérer la normalité, mais, par contre, ses principes anticolonialistes et ses principes de l’État social ont eu un effet mondial, contraignant le capitalisme à prendre ses distances au moins provisoires vis-à-vis de l’esclavage, du colonialisme et de l’autoritarisme. Il ne reste plus de l’URSS et des bolchéviques qu’une mythologie noire.

La comparaison de Staline avec Pierre le Grand, Staline parachevant l’œuvre de celui-ci, laisse dans l’ombre la Seconde guerre de 30 ans et l’extraordinaire influence planétaire de Staline avec son principe de droits égaux pour toutes les nations indépendamment de la couleur de peau, de la langue et du degré de développement économique et militaire, principe qui suscite un écho dans les colonies et chez les peuples d’origine coloniale au cœur même de l’Occident.

Dans le sud des États-Unis, Staline est le nouveau Lincoln. Les communistes locaux donnent une culture au-delà de l’instruction élémentaire à ceux qui sont destinés à réaliser un travail semi servile au service de la race des seigneurs, ils redonnent l’estime de soi, qualifiée comme impudence par les partisans de la suprématie blanche, ils apportent l’égalité, la fraternité, la liberté. La discrimination raciale sera supprimée parce qu’elle apporte de l’eau au moulin des communistes et qu’elle suscite des doutes quant à notre démocratie.

Staline condamne trois discriminations, la discrimination de fortune, la discrimination d’origine nationale et la discrimination de sexe, au profit de la valorisation des qualités personnelles et du travail personnel de chaque citoyen, et il théorise les droits socio-économiques, le droit au travail, le droit au repos, le droit à l’instruction et la nécessité d’assurer les meilleures conditions matérielles et culturelles, dans un cadre démocratique, ce qui constitue l’origine de l’État social.

Le terme stalinisme renvoie un ensemble de doctrines et de comportements qui n’existe pas

L’expression est utilisée en relation avec les réalités politiques les plus diverses.

Staline essaie d’élaborer et de mettre en pratique un programme du socialisme dans la seule URSS, se débrouillant, dans le cadre du monopole du pouvoir par le parti communiste, entre l’utopie de la théorie de Marx et du messianisme suscité par l’horreur de la Première guerre mondiale et l’état d’exception, convergence de deux crises, la Seconde période des désordres et la Seconde guerre de 30 ans, essayant de passer de l’état d’exception à une condition de relative normalité, avec la réalisation d’une démocratie socialiste, ou d’un démocratisme socialiste, ou d’un socialisme sans dictature du prolétariat, tentative qui échoue.

La succession de Staline par la liquidation de Béria est un règlement de compte de style mafieux, une violence privée ne faisant aucune référence ni à l’ordre juridique de l’État ni au statut du parti communiste.

L’influence des bolcheviques est plus solide sur le plan international. Même les déclarations de principes purement abstraits ont une efficience historique.

Si on ne veut pas fuir la complexité du processus historique, il faut constater que l’effondrement du despotisme raciste et colonialiste et des trois grandes discriminations et la démocratie sociale avance sur la vague d’un défi provenant d’un régime dictatorial et enclin à la terreur, le côté mauvais produisant le mouvement d’histoire.

Contrairement aux Jacobins, les bolcheviques n’exécutent pas leurs girondins, c’est-à-dire les mencheviks, lesquels furent autorisés et même encouragés à quitter la Russie et à établir leurs centres politiques à l’étranger. Ce centre sera exclusivement consacré à démasquer et dénoncer la personnalité et l’activité de Staline.

Il y a aussi le centre occidental de l’agitation anti stalinienne, qui stigmatise en Staline la menace de l’agitation communiste dans la métropole et surtout dans les colonies, et la menace d’une grande puissance, d’autant plus dangereuse qu’elle inspire et dirige un mouvement politique présent dans toutes les parties du monde.

Il y a un jeu de surenchère entre les deux centres et une convergence d’intérêts hétérogènes.

Pour Trotski, Staline est le majordome d’Hitler, ce que confirme le pacte germano-soviétique et qu’infirme la deuxième guerre mondiale.

Pour Khrouchtchev, Staline a dévié de Lénine.

Pour Orlov, Staline était un agent tsariste.

L’historiographie dénonce les procès de Moscou en prenant pour argent comptant les procès de Staline par Trotski et Khrouchtchev.

Pour cette historiographie, la collectivisation de l’agriculture et l’industrialisation est un produit de la fureur idéologique, et non une nécessité du danger de guerre et de la menace révélée par Hitler, de même que la répression sanglante et à grande échelle est le produit de la libido et de la paranoïa de Staline et non la réaction au terrorisme, aux tentatives de coup d’État et aux complots par l’opposition antistalinienne.

Ce sont les affirmations et les accusations sur Staline les plus contradictoires, l’important est qu’elles soient infamantes.

On glisse de l’histoire à la mythologie, à l’exigence de diabolisation.

Ceux qui accusent Staline de paranoïa le stigmatisent sans preuve comme le responsable de la mort de proches collaborateurs, recourant au comportement reproché au dictateur.

On se demande comment les communistes ont pu se prosterner devant un tyran aussi monstrueux mais non comment le portrait grotesque de Khrouchtchev a-t-il pu s’élever à la dignité de dogme historique et politique, comment Staline et Hitler sont devenus parfaitement équivalents.

Après Thermidor, les Jacobins sont livrés à la guillotine même sur le plan moral, ils étaient des sultans, des satires qui avaient installé des lieux de plaisance et d’orgie, dans lesquels ils s’abandonnaient à tous les excès. Ils étaient dévorés par la libido de domination. Robespierre voulait épouser la fille de Capet pour devenir roi, il voulait incendier les bibliothèques pour répandre les ténèbres de l’ignorance. Les Jacobins voulaient diffuser la raison et non le bénéfique préjugé, ils sont les auteurs de millions de morts, d’un génocide, ce sont des buveurs de sang humain, des anthropophages, des cannibales.

Ces accusations sont reprises à l’extrême gauche, traçant un portrait de Robespierre en monstre génocidaire.

La Terreur est une calamité, le procès fait à la Terreur une autre calamité, pire encore.

Après octobre 1917, les bolcheviques à la vie dépravée et dissolue utilisent une guillotine électrique tuant 500 hommes à l’heure, nationalisent les femmes, toute jeune fille de 18 ans se faisant enregistrer au bureau de l’amour libre et étant assigné à un homme choisi arbitrairement. Bela Kun installe un harem où il viole des chastes vierges chrétiennes. Les bolcheviques sont des barbares, des Huns, des vandales, des agents du judaïsme international, étrangers à la civilisation par leur provenance géographique et par leur contribution aux révoltes des colonies. Ce sont les bolcheviques qui ont programmé la mort par inanition du peuple ukrainien.

Eltsine, cette alternative occidentalisée à la calamité de la terreur bolchevique, est la calamité de la contre-révolution criminelle, de la démocratie coloniale et du génocide des vieux.

D. Caractérisation sociologique du régime soviétique

  1. 10.                   Le stalinisme comme succession d’états d’exception entrecoupée de retours à la normalité, comme société totalitaire, avec le préalable d’un silence implicite sur ce qui se passe dans les usines, comme dictature développementiste

Le stalinisme est une succession d’états d’exception, avec des périodes où Staline, dans le cadre de la dictature du parti, doit se mesurer à la critique, au désaccord et à l’opposition, des moments où un État de droit essaye de s’installer, au milieu des années 20, après la première guerre civile, au milieu des années 30, après la deuxième guerre civile, et au milieu des années 40, après la Grande guerre de libération nationale, par exemple avec la NEP ou la néo-NEP, mais les menaces d’agression extérieure et les menaces de l’opposition, les conflits avec l’opposition constituant la troisième guerre civile, remettent rapidement l’état d’exception à l’ordre du jour, par exemple avec la collectivisation forcée des campagnes au début des années 30, soi-disant pour assurer le ravitaillement des cités industrielles et des armées, ce qu’on peut appeler la Grande terreur des campagnes et son horrible épuration, ce qu’on appelle aussi la deuxième guerre civile.

Le stalinisme naît avant Staline, avant la révolution de 1917, il ne naît donc pas d’un individu, de sa soif de pouvoir, ni d’une idéologie, mais de l’état d’exception permanent qui s’empare de la Russie à partir de 1914, de la longue durée de la Seconde période des désordres.

Le cours du stalinisme n’est pas linéaire, il s’atténue dans les moments de normalisation et se manifeste dans toute son âpreté quand l’état d’exception atteint son apogée.

Au début des années 1930, Staline n’est pas encore exonéré de devoir se mesurer à la critique, au désaccord et à la véritable opposition dans le cadre du parti communiste. La dictature du parti (on pourrait parler de pouvoir oligarchique si le régime ne stimulait pas une forte promotion sociale des classes subalternes, des groupes sociaux et ethniques jusqu’à maintenant marginalisés), la dictature du parti n’est pas remplacée encore par la dictature personnelle et solitaire, par le pouvoir solitaire d’un leader entouré du culte de la personnalité, c’est-à-dire par l’autocratie.

Au milieu des années 1920, avec le duumvirat Boukharine-Staline, on revendique la loi et non l’arbitraire, on dénonce les élections purement formelles et pilotées d’en haut, les abus de pouvoir et l’arbitraire des administrateurs, on affirme que les normes obligent aussi les communistes, que le parti doit organiser pacifiquement, par la persuasion et par la place donnée aux associations et organisations volontaires, on parle de la fin de la terreur, de la fin du communisme de guerre et des méthodes militaires, on veut remplacer les pressions par la souplesse, par l’attention aux aspirations et besoins, on dit que les étudiants doivent devenir compétents, que les soviets et organisations de masses doivent être de plus en plus réactives jusqu’à l’extinction de l’appareil d’État.

Cette ligne d’ouverture est stigmatisée comme bolchevisme de paysan moyen. Il y a là la nostalgie de l’égalitarisme, mais aussi la préoccupation pour une situation internationale menaçante, avec le traité de Locarno entre la France et l’Allemagne en 1925, avec la croisade contre le communisme, avec le coup d’État en Pologne de Pidulski, qui veut arracher l’Ukraine à la Russie et assurer un protectorat sur les pays baltes, avec la Grande-Bretagne qui rompt les relations diplomatiques et commerciales avec la Russie, avec les troupes chinoises qui entrent dans l’ambassade russe, avec l’ambassadeur russe en Pologne assassiné, avec un attentat contre le siège du parti communiste à Leningrad, et, sur le plan économique, avec la Grande dépression correspondant à la chute brutale de la quantité de blé mis sur le marché par les paysans. On demande des mesures incisives et drastiques dans l’industrie mais aussi dans l’agriculture, pour assurer la régularité des approvisionnements pour le front.

C’est le virage de 1929, la rupture du duumvirat, Boukharine prévoyant une nuit de la Saint-Barthélemy provoquée par la collectivisation forcée de l’agriculture et s’opposant au bolchevisme national de Staline, ce dernier étant obnubilé par l’agriculture comme élément central de la Défense nationale et de l’industrialisation, les cités ouvrières devant être ravitaillées. Est mis en avant le danger d’une campagne arriérée sous hégémonie des koulaks pour l’indépendance du pays.

La production industrielle augmente de 250 % de 1929 à 1940, les dépenses militaires étant multipliées par cinq.

Après la collectivisation forcée de l’agriculture et ses coûts sociaux et humains tragiques, c’est, en 1934, le retour à la légalité, l’introduction du suffrage universel, direct et égal, à bulletin secret, avec les droits d’élire et d’être élu pour tous, l’autorisation des cérémonies religieuses, la promotion des sans-parti, des spécialistes, des ingénieurs, des techniciens de la vieille école, l’introduction de l’intéressement au travail et de la responsabilisation personnelle, pour mettre fin à la fluctuation d’une force de travail à la recherche de la meilleure rémunération, et sur le plan international, c’est l’entrée à la Société des nations, ce qui est stigmatisé par Trotski comme retour à la démocratie bourgeoise, l’aristocratie soviétique se débarrassant des ouvriers et des soldats de l’Armée rouge, écartant les différences de classe pour instituer le citoyen dans son abstraction, avec le retour des koulaks, les concessions économiques aux paysans, à leurs intérêts et tendances petite-bourgeoises, le retour du calcul monétaire, la stratification en classes, et sur le plan international, l’abandon de la perspective internationaliste et révolutionnaire, ce qui caractérise une bureaucratie étroitement nationale et en définitive conservatrice parce que pour le statu quo.

Le choc entre les deux perspectives, celle du développement économique et technologique sous le guide du parti, celle de l’appui sur les seuls prolétariats des pays agresseurs, contre la néo-NEP intérieure et internationale, est inévitable. D’un côté, c’est le pacte franco-soviétique du 2 mai 1935, permettant une certaine sécurité dans le développement, de l’autre côté, c’est l’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934, déstabilisation terroriste par l’opposition.

À la Grande terreur des campagnes et à sa terrible épuration, puis à la Grande guerre de libération nationale, succède une tentative de sortir de l’état d’exception, mais l’utopie abstraite et le messianisme, comme tendances intrinsèques du marxisme et comme réactions à l’horreur de la Première guerre mondiale, par l’aspiration à un monde sans rapport avec une réalité susceptible de produire une telle horreur, aspiration entretenant la troisième guerre civile, entre les dirigeants du parti, et la menace de la Guerre froide, comme continuation de la Grande guerre de libération nationale, avec l’ultimatum envisagé de Truman à l’URSS et à la Chine, signe l’échec de la normalisation, de la tentative de sortir de l’état d’exception.

Durant la période stalinienne, se manifeste une foi furieuse pour le développement du pays, un consensus, une popularité de Staline

La foi furieuse, le dévouement au travail, l’enthousiasme, le zèle missionnaire, l’esprit de sacrifice et non le carriérisme et l’esprit bureaucratique caractérisent non seulement le groupe dirigeant qui obtient la victoire au cours de la troisième guerre civile et qui essaye de mettre fin à la Seconde période des désordres, mais aussi les hommes et les femmes ordinaires auxquels le régime offre de vastes perspectives de promotion sociale, des hommes et des femmes qui sont des protagonistes actifs de cette promotion, ce qui a un effet d’entraînement sur les leaders du parti, de l’industrie et du syndicat.

Les jeunes, immergés dans les tâches qui n’ont aucune relation avec leur vie personnelle, dans le projet exaltant de construction d’une nouvelle société, sont enthousiastes et heureux.

Le prolétariat industriel jouit d’une reconnaissance sociale élevée, ce qui surpasse de loin les désavantages matériels.

Les femmes conquièrent l’égalité juridique avec les hommes, avec une amélioration de leur statut social.

La protection sociale, l’éducation et la recherche sont développées, avec les bibliothèques, le goût des arts et de la poésie, la réduction de l’analphabétisme, l’apparition de nouveaux dirigeants.

Les nations sont reconnues, mais aussi le peuple soviétique unifié rejoignant les pays les plus avancés.

Le consensus, la vénération pour Lénine, ne sont pas un simple artifice de la censure et de la répression. La guerre, l’unité patriotique font augmenter le prestige extérieur et intérieur de l’État soviétique, son autorité, et la popularité de Staline.

Le concept de totalitarisme compare la société nazie et la société soviétique en oubliant la vie dans les entreprises. L’absence d’autorité dans l’entreprise soviétique correspond à la terreur de l’État faible soviétique sur la société civile, si bien qu’on peut trouver des analogies entre la dictature nazie et la dictature soviétique, à condition d’oublier ce qui se passe dans les entreprises. L’absence d’autorité dans l’entreprise correspond au niveau des employés à l’enthousiasme, à une foi furieuse dans le travail, au stakhanovisme comme initiative d’en bas.

On peut caractériser l’URSS comme une dictature développementiste, promouvant le développement économique le plus rapide possible, afin de sauver simultanément la nation et le nouvel ordre politico-social qu’elle s’est donnée, dans le cadre d’une société n’ayant pas totalement oublié l’affirmation de Lénine que la non démocratie conduit à des conclusions absurdes et réactionnaires, mais une société, du fait de faiblesses idéologiques et de circonstances objectives, qui passe d’un état d’exception à un autre, d’une guerre civile à une autre, la permanence de la guerre civile se manifestant jusque dans le cadre des familles, déchirées à cause de l’attitude opposée prise par ses membres en regard, par exemple, du processus de collectivisation des campagnes, la férocité concernant autant ceux qui se réclament des valeurs chrétiennes que des disciples furieux de la nouvelle société.

Contrairement à la centralisation tsariste, la rhétorique anticolonialiste confère aux lobbys régionaux un pouvoir important dans la localisation des industries, dans la réalisation des promesses d’en finir avec les inégalités et injustices de l’impérialisme tsariste.

Alors que dans la Russie tsariste, le patron était un souverain et un législateur absolu ne connaissant pas les chaînes de la loi, pouvant avoir recours au fouet en cas d’infraction, alors qu’au États-Unis, vis-à-vis des détenus, presque toujours afro-américains, arrêtés sous le simple prétexte de vagabondage, détenus donnés en location à des entreprises privées, les gardes avaient le pouvoir, sans risque de condamnation, d’enchaîner, de torturer et de fouetter à mort ceux qui refusaient de se soumettre ou qui désobéissaient, ou vis-à-vis des Noirs qui avaient été simplement capturés par les propriétaires terriens, ces derniers pouvaient les contraindre à un travail forcé, et même si toutes ces populations noires constituent un pourcentage réduit de la force de travail total, dans les entreprises soviétiques, il n’y a pas de discipline rigide d’obéissance aveugle, il y a des désordres et des conflits, plus de 87 % des ouvriers en 1936 abandonnent leur poste de travail, ce qui constitue, dans le contexte d’une politique de plein-emploi, un contrepoids au pouvoir exercé par les autorités, si bien que, tandis que les dirigeants du parti et du syndicat veulent la croissance de la productivité, les ouvriers cherchent à élever le niveau de leur salaire et sont divisés entre les enthousiastes, les résistants et les hostiles à l’appel à augmenter la productivité, les cadres techniciens obéissant plus ou moins aux ordres d’en haut, les uns, contrôlés, parcequ’ayant lutté avec les Blancs contre les bolcheviques, les autres, affrontés aux exigences des travailleurs qui les jugent, qui affichent, qui écrivent aux journaux et aux dirigeants, cadres tous intimidés et hostiles au contrôle ouvrier.

Le stakhanovisme commence spontanément par en bas, en lutte contre les directions et les cadres, avec des expérimentations et des innovations en cachette.

Nous avons ainsi une pluralité d’autorités industrielles, techniques, administratives, politiques et syndicales.

Alors que, moins la division du travail dans la société est soumise à l’autorité, plus la division du travail dans l’entreprise est soumise à l’autorité d’un seul, en URSS, c’est le contraire : en l’absence d’une discipline rigide d’usine, avec la disparition du despotisme patronal plus ou moins accentué, on a une terreur de l’État sur la société civile, avec un État confus et peu organisé, ne parlant pas d’une seule voix.

Quand la foi furieuse dont se nourrissent les groupes sociaux et ethniques qui voient s’ouvrir devant eux une voie d’ascension et qui obtiennent une reconnaissance jusqu’à maintenant refusée, quand cette foi furieuse disparaît avec la disparition de Staline, c’est l’anarchie sur les lieux de travail, avec des grèves blanches tolérées, des absentéismes, des retards et des départs anticipés, ne donnant pas lieu à retenue de salaire, étant donné les menaces d’en bas contre toute sanction.

La catégorie de totalitarisme suppose le refoulement des rapports dans les lieux de production, ce qui permet de rapprocher dictature nazie et dictature communiste.

Le silence sur la terreur et sur l’univers concentrationnaire dans les colonies et semi-colonies aux dépens des indigènes, ainsi que dans la métropole elle-même aux dépens des peuples d’origine coloniale, creuse un abîme entre l’Occident libéral et l’État totalitaire.

La dictature développementiste n’est pas une dictature explicitement instaurée en fonction de la guerre, de la conquête coloniale, de la réaffirmation des hiérarchies raciales, elle n’est pas une dictature disposant d’un appareil d’État et bureaucratique d’efficience solide, pouvant s’imposer de façon homogène partout.

E. Quelques aspects du régime soviétique

Nous avons déjà parlé des camps et de la répression terroriste.

  1. 11.                   a) L’accord germano-soviétique entre Hitler et Staline, les affinités de l’idéologie et du régime soviétiques avec l’idéologie et le régime nazis. La focalisation non sur l’histoire, la politique, le colonialisme, les guerres, mais sur les soi-disant correspondances entre deux régimes, et seulement ces deux régimes, le régime nazi et le régime soviétique, et en définitive la focalisation sur les affinités entre deux personnalités et seulement elles, à savoir Hitler et Staline, affinités qui ne concernent pas leur projet politique mais leur criminalité et leur folie, la preuve de cette affinité étant le pacte qu’ils signent, en passant sous silence tous les accords de l’Hitler avec l’Occident. Pour Hitler, le pacte permet de se tourner vers l’Ouest pour imposer une alliance dans son projet de conquête et de colonisation de l’URSS. Pour Staline, le pacte permet de réparer Brest Litovsk et d’aider la Chine, et il procure du temps pour mieux se préparer à l’agression nazie grâce à un territoire amortissant l’agression annoncée.

Avec le triomphe de l’Occident, le jeu des analogies se développe de façon exclusive dans la direction souhaitée par les vainqueurs, et, de plus, certaines analogies deviennent superflues, au profit de la focalisation sur les affinités politiques et morales réciproques de Hitler et de Staline, leur attraction réciproque comme personnalités malades et criminelles.

On ne parle plus de l’histoire, de la politique, du colonialisme, de l’impérialisme, des Guerres mondiales, des luttes de libération nationale ni des projets politiques des deux personnages, on ne parle même pas des rapports de l’Occident libéral avec le fascisme, le nazisme ou avec un régime tsariste dont les contradictions, selon tous les observateurs, laissaient prévoir une catastrophe effroyable.

La preuve de l’attraction réciproque de Hitler et de Staline est le pacte germano-soviétique de délimitation des sphères d’influence respective, mais ce pacte, qui met fin au diktat de Brest Litovsk, assure sans limite excessive l’héritage de la politique internationale de la Russie tsariste, c’est-à-dire remet en discussion les amputations subies au moment de plus grande faiblesse du régime russe, et, de plus, ce pacte est une étape du processus de délimitation des sphères d’influence (des doctrines Monroe, des aires d’intérêt vital, des aires de sécurité) de la part des grandes puissances, une délimitation qui commence à Munich et se termine à Yalta, d’abord trois sphères d’influence, celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’URSS, puis, en 1946, deux, celles des États-Unis et de l’URSS, c’est-à-dire l’hémisphère occidental dont l’hégémonie ne peut tolérer Cuba et l’hémisphère oriental.

Ne sont interrogés ni les accords avec l’Allemagne hitlérienne avant l’accord germano-soviétique, ni le fait que la guerre se déclenche deux ans après l’accord, ni le projet du numéro deux du régime nazi atterrissant en Grande-Bretagne la veille de la guerre avec l’URSS.

Pourtant, dans la course pour arriver à un compromis avec Hitler, Staline arrive en dernier.

Le 20 juillet 1933, c’est le concordat du Saint-Siège avec Hitler qui, malgré la proclamation des lois exceptionnelles, le recours à la terreur, l’émergence de l’État racial, les premières mesures contre les fonctionnaires « d’origine non en aryenne », garantit la fidélité des catholiques allemands avec le gouvernement « formé en conformité avec la constitution », deux semaines après que le parti catholique s’engage à fournir une « collaboration positive » au « Front National » dirigé par Hitler.

Les protestants se rangent du côté de l’Hitler dès le début, théorisant une Église basée sur « la reconnaissance de la diversité des peuples et des races comme un ordre voulu par Dieu ».

Le mouvement sioniste se positionne comme partenaire, ce qui se termine, en 1935, par le transfert en Palestine de 20 000 juifs.

En 1935, c’est l’accord naval Anglo allemand, avec reconnaissance réciproque des deux empires « germaniques », le britannique d’outre-mer, avec sa prééminence navale, et le continental allemand, à bâtir sur la colonisation de l’Est et l’assujettissement des Slaves, programme infâme de Mein Kampf, programme semblant avalisé par le gouvernement de Londres, ce qui constitue pour Hitler « le jour le plus heureux ».

Le 26 janvier 1934, avec le pacte de non d’agression entre l’Allemagne et la Pologne, cette dernière devient subalterne à la politique allemande. La Pologne agit dès 1935 pour la disparition de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, son ultimatum à la Tchécoslovaquie poussant cette dernière ne pas s’opposer à l’accord de Munich. La Pologne encourage l’Allemagne nazie à mettre les pieds en Ukraine.

L’ambassadeur des États-Unis en France parle d’isoler de despotisme asiatique en sauvant la civilisation européenne, ce qui constitue une convergence avec le programme nazi.

Munich, où l’URSS est la seule à appuyer la Tchécoslovaquie militairement par 40 divisions, est considéré comme un poignard contre la Russie.

Le démembrement de la Tchécoslovaquie n’entraîne de véritables protestations que soviétiques.

L’Éthiopie, l’Espagne, la Tchécoslovaquie, l’Albanie, la Chine sont dévorés grâce à la complicité directe ou à la passivité des puissances occidentales, enclines à laisser se développer à l’égard de l’URSS les ambitions expansionnistes de Hitler à l’Est.

La politique stalinienne de Front populaire contre le nazisme, politique qui sera sabotée par l’Angleterre et la France, renforce l’opposition trotskiste dans les colonies, l’anticolonialisme stalinien devenant peu crédible quand il concentre ses tirs sur un pays, l’Allemagne, qui n’a plus de colonie, avec l’affirmation que le danger principal pour les peuples des colonies est la coalition nazi fasciste, c’est-à-dire l’axe Allemagne Italie Japon, avec une Allemagne qui reprend et radicalise la tradition coloniale. Cet anticolonialisme stalinien est d’autant moins crédible qu’au même moment l’Angleterre est responsable de massacres et d’exactions en Inde.

Le pacte germano-soviétique permet d’intensifier l’aide soviétique à la Chine, abandonnée par l’Europe et l’Amérique, dans sa résistance au Japon. Le Japon fasciste, auquel les États-Unis enverront du pétrole jusqu’à Pearl Harbour, face au pacte scellant une alliance avec les Rouges pour détruire l’Occident, accuse l’Allemagne de traîtrise impardonnable.

En fait, l’objectif originel affirmé par Hitler est une croisade pour l’Europe, c’est-à-dire la construction d’une alliance occidentale sous-direction allemande pour abattre l’URSS, pour la défense de l’Occident, contre le bolchevisme, mais s’il n’y a pas accord sur cette alliance, le point de vue d’Hitler est qu’il faut l’imposer aux partenaires récalcitrants de l’Ouest, après les avoir battus, l’entente avec Moscou n’étant qu’un expédiant. Moscou est le véritable antagoniste, l’ennemi de toujours.

En mars 1939, Staline demande aux puissances occidentales de mettre fin à la politique d’appeasement, mettre fin aux concessions à l’égard des agressions, pour former un front commun contre les provocateurs de guerre.

On parle des affinités électives entre Hitler et les communistes, entre le régime nazi et le régime communiste, entre le moindre critique du système capitaliste et Hitler, mais on ne parle pas du tout des affinités et même de la coïncidence de point de vue entre Hitler et les dirigeants de l’Occident libéral, des dirigeants qui prônent même une nouvelle théorie de la supériorité d’une race anglo-celte plus exclusiviste que la race aryenne,

Au-delà des personnalités individuelles du mouvement communiste, présentées comme des monstres du totalitarisme, il y a un pas de plus qui est franchi quand on amalgame les régimes communistes et totalitaires, qu’on parle des affinités électives et de d’empathie entre le communisme et le nazisme, tandis qu’on ne parle jamais des affinités électives qui ont existé entre le monde libéral et le nazisme, on ne parle pas de l’admiration des hommes politiques anglais pour Mussolini et pour Hitler, se situant explicitement dans l’optique d’un front commun contre le « despotisme asiatique » de l’URSS, pour la « civilisation européenne » de l’Occident.

Il suffit de quelques vagues velléités réformatrices par rapport à la société capitaliste pour être désigné comme solidaire ou jumeau d’Hitler, à condition de ne pas se laisser entraver par la recherche historique empirique.

L’accusateur prône le primat de la communauté de langue anglaise dont le fondement ethnique est constitué par les Anglo-Celtes. La mythologie anglo-celte évoque la mythologie aryenne qui s’identifie à la mythologie blanche. Elle rend hommage aux peuples nordiques et aux peuples partis du sol germanique, y compris donc les Anglais et les peuples « blancs » des États-Unis, mais cette mythologie anglo-celte se réfère à une opposition aux barbares non occidentaux, mais aussi aux barbares de l’Europe continentale.

  1. 12.                   b) L’utilisation de la famine terroriste par Staline

L’holocauste infligé par l’URSS stalinienne aux Ukrainiens, comme aspect de la deuxième guerre civile, à savoir la collectivisation forcée de la campagne ukrainienne

Pour assimiler goulag et camp de concentration, on dilate les chiffres de la terreur stalinienne, on le multiplie par 10. On exagère.

On parle de l’holocauste infligé, au début des années 1930, aux Ukrainiens, holocauste consistant en des famines terroristes et planifiées menant à un immense camp de concentration. Mais alors, comment expliquer qu’en pleine répression des contre-révolutionnaires et destructions de toute velléité séparatiste ukrainienne, des soldats sont envoyés pour collaborer aux travaux ruraux, des ouvriers pour réparer les machines, comment expliquer que les caractères nationaux ukrainiens sont valorisés en favorisant la liberté d’expression de la langue, de la culture et des coutumes ukrainiennes, en attirant même les Ukrainiens de Pologne pour leur union possible avec ceux d’URSS comment expliquer que, lors du pacte germano-soviétique, les troupes soviétiques sont accueillies favorablement. L’Ukrainien Trotski, qui condamne la férocité de la répression, fait référence à la répression de l’indépendance ukrainienne par la bureaucratie et non à un génocide ou à un ethnocide ou à la destruction physique et culturelle du peuple ukrainien ou à un quelconque holocauste de la faim.

Alors que, avec la contribution des nationalistes ukrainiens qui avaient organisé les pogroms antisémites pendant la guerre civile, pour Hitler, les Ukrainiens doivent être tenus à distance de la culture et de l’instruction, de telle façon que leur mémoire historique soit détruite, alors qu’il faut que les couches intellectuelles et 80 % de la population locale soient liquidées, le reste constituant une caste héréditaire d’esclaves et de semi esclaves destinés à travailler et à mourir au travail au service de la race des seigneurs, Staline veut développer la nationalité et la culture ukrainiennes, d’où l’ukrainisation de la culture, de l’école, de la presse, de l’édition, des cadres, ukrainisation qui suscite la résistance des Russes habitant l’Ukraine, irrités de la rhétorique antirusse du régime et des droits accordés aux minorités.

La thèse de l’holocauste infligé par l’URSS stalinienne aux Ukrainiens, holocauste appelé Holodomor, thèse qui veut établir une correspondance avec la « solution finale », n’a qu’un caractère instrumental, une arme idéologique dans le démembrement de l’URSS.

La famine terroriste qui caractériserait l’holocauste ukrainien caractérise aussi de nombreux aspects des politiques coloniales et guerrières de l’Occident libéral

La famine terroriste en Inde en 1943 1944 provoque 3 millions de morts au Bengale.

Quelques décennies auparavant, 2 à 3 millions d’Indiens meurent, obligés d’accomplir un dur travail avec un régime alimentaire inférieur à celui de Buchenwald, avec une composante raciste explicite selon laquelle on a « mis fin à des vies oisives et très souvent criminelles ».

Une famine terroriste parmi les prisonniers allemands et le peuple allemand est engagée par les Anglo-américains, non pas rareté des ressources mais par idéologie, certains de ces criminels déclarant que les trois quarts des Allemands sont des nazis, d’autres affirmant que chaque Allemand doit être considéré comme un Hitler, ces affirmations constituant une racisation du peuple allemand. Les Allemands sont mieux nourris et traités dans la zone soviétique.

Pour le révisionnisme historique, les infamies nazies dans les camps ne sont que des répliques des infamies communistes en Ukraine, lors de la collectivisation forcée de l’agriculture.

Pourtant, le recours à la famine et à la mort par inanition est une constante dans les rapports entre l’Occident et les « barbares ».

Après la révolution noire de Saint-Domingue Haïti, Jefferson veut imposer la mort par inanition.

Après la résistance à la conquête en Algérie, Tocqueville veut brûler les récoltes et vider les silos. C’est pareil aux Philippines et en Irlande au XIXe siècle, ce qui, d’après un auteur de l’époque, permet de résoudre le problème de la surpopulation et de la rébellion endémique d’une population barbare.

Les Anglais imposent le blocus naval à l’Allemagne en 1914, traitant celle-ci comme une forteresse assiégée, essayant de réduire à l’inanition toute la population. Les méthodes traditionnellement opérées au détriment des peuples coloniaux peuvent s’avérer utiles aussi dans la lutte pour l’hégémonie entre les grandes puissances.

Hoover impose à l’Autriche l’ordre public comme condition de la fourniture de denrées alimentaires.

L’embargo irakien, c’est un demi-million d’enfants morts de faim et de maladie.

  1. 13.                   c) L’antisémitisme et le racisme de Staline

Autant l’antisémitisme est répandu dans l’Occident libéral, autant il est combattu par Staline et ses compagnons, mais la propagande renverse les rôles : il n’y a d’antisémitisme ni en Occident, ni dans la Russie tsariste, ni parmi les Blancs, ni parmi les pays qui les soutiennent, mais seulement en URSS

Pour jeter la confusion, les antisémites accusent d’antisémitisme ceux qui luttent contre l’antisémitisme. Staline lutte contre l’antisémitisme, les antisémites l’accusent antisémitisme.

De plus, parler de l’antisémitisme de Staline permet de refouler les responsabilités de l’Occident libéral et de la Russie prérévolutionnaire et contre-révolutionnaire dans l’antisémitisme.

En 1911 est traduit en anglais « Les fondements du XIXe siècle » de Chamberlain, maître à penser antisémite du nazisme. La réaction de la presse en Angleterre est enthousiaste.

Premier acte de la tragédie de l’antisémitisme : le tsar suspecte les Juifs de sympathiser avec l’ennemi. Il retient des otages juifs, en cas de défaut de loyauté patriotique de la « communauté juive ». Un demi-million de Juifs sont déportés, 100 000 meurent pendant le trajet.

Deuxième acte : dans la première guerre civile, les Blancs, avec l’aide de l’Entente, les Anglais participant à la diffusion de tracts antisémites depuis des avions, taxent les Juifs de marionnettes du bolchevisme en prélude à des massacres, préludes eux-mêmes aux crimes nazis. Lénine édicte des lois très sévères contre les massacres et pour liquider la haine des juifs et des autres nationalités.

Troisième acte : les Blancs vaincus amènent en Occident le « Protocole des sages de Sion », traduit en anglais et cité à grand bruit, la dénonciation d’une révolution et même de toute révolution comme complot judéo-bolchevique. Jusqu’en 1935, Churchill est antisémite. Aux États-Unis, Henri Ford assure la diffusion de cet antisémitisme, des voix s’élèvent contre l’impérialisme judaïque visant à une domination juive à l’échelle mondiale. En Allemagne, les nazis puisent dans l’immigration anti bolchevique des idées, des moyens financiers, des militants, des cadres, ainsi Rosenberg.

Le racisme n’existe pas en Occident, on dénonce au contraire le racisme anti Blanc et ces communistes qui montent les peuples de couleur contre la race supérieure, et pourtant on parle de la suprématie blanche, de la suprématie de l’Occident, de la suprématie des peuples de langue anglaise, on parle de sous-hommes et de bêtes à propos de peuples contre qui il est légitime de faire la guerre

La légende noire permet aussi de refouler le racisme contre les peuples coloniaux ou d’origine coloniale.

Pour Staline, en 1924, dénonçant la racisation des peuples par l’Occident, le léninisme ne limite pas la question nationale au cercle des nationalités civilisées d’Europe, mais aussi aux peuples soumis à l’oppression nationale, mettant sur le même plan civilisés et non civilisés, Blancs et Noirs, européens et asiatiques.

En Occident, on célèbre la suprématie blanche, la suprématie de l’Occident et de la race blanche, face à la marée montante des peuples de couleur, stimulée par les bolcheviques.

Lors de la guerre des États-Unis contre le Japon, on met en garde contre la menace raciale, on parle de guerre sainte, de guerre raciale, de guerre perpétuelle entre idéaux orientaux et occidentaux, de guerre contre des sous hommes ou des bêtes.

En 1946, Churchill lance la Guerre froide sur le plan de la propagande en présentant le peuple de langue anglaise comme le guide du monde, comme le champion de la liberté et de la civilisation chrétienne, un peuple contre le contrôle totalitaire, seules les nations de langue anglaise semblant être les nations authentiques, appelées à décider du sort du monde entier, cette célébration des peuples de langue anglaise ayant des analogies avec la célébration de la mythologie aryenne, qui, à partir de la communauté linguistique, déduit l’unité de la race qui la sous-tend, et comme preuve de l’excellence de cette race, fournit les produits culturels de langue aryenne.

Pour Churchill, le monde de langue anglaise est le peuple blanc de langue anglaise dont l’unité nécessaire, au-delà des contrastes entre « races européennes étroitement apparentées », contre la menace provenant du monde colonial et extra-occidental, contre les massacres arabes visant les Blancs, contre le monde communiste qui alimente la révolte des peuples coloniaux contre l’homme blanc et qui exprime un totalitarisme agressif semi asiatique. Il s’agit de célébrer l’empire britannique, la race britannique, en oubliant le massacre des Juifs par une de ces « races étroitement apparentées » d’Europe, en oubliant l’oppression des Afro-américains aux États-Unis.

La Guerre froide est l’affrontement entre, d’une part, l’Occident, la civilisation chrétienne, la race blanche, guidée par le monde de langue anglaise, le peuple de langue anglaise, et d’autre part, la barbarie du monde colonial et communiste.

La célébration du monde occidental et de la morale occidentale prend parfois des connotations raciales.

Avant la Guerre froide, le thème de l’antisémitisme en URSS, sous forme d’une survivance dans les couches les moins éduquées, ne se trouve que chez Trotski. Il faut constater la dénonciation constante de l’antisémitisme et du racisme, et en particulier de l’antisémitisme nazi et de l’antisémitisme tsariste, chez Staline, tandis que l’antisémitisme aux États-Unis et en Grande-Bretagne au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir et même après la guerre est une réalité, ce qui se manifeste par la reconnaissance des Juifs du monde entier à l’égard de l’URSS, tout au moins avant la Guerre froide, avant que la terreur anticommuniste n’enjoigne aux Juifs de manifester un brevet d’anticommunisme. Au tribunal de Nuremberg, la dénonciation de l’holocauste est le seul fait de la représentation soviétique. Il faut constater aussi la présence de nombreux Juifs dans les directions communistes, la discrimination positive à l’égard des Juifs dans les pays communistes, l’aide de l’URSS au sionisme et à la création de l’État d’Israël jusqu’à la fin des années 40. Le début de la Guerre froide coïncide, d’une part, avec l’instrumentalisation d’Israël et du sionisme par les États-Unis qui entraîne un déchirement de la communauté juive et une lutte contre le sionisme à l’intérieur des pays communistes, d’autre part, dans la mesure où, après les révélations de l’infamie de la solution finale, le monstre qui est le plus à même de susciter l’horreur est le monstre antisémite, une propagande occidentale accuse l’URSS et ses dirigeants d’être antisémites, au prix de la transformation des Juifs communistes en Juifs antisémites.

Staline est accusé d’antisémitisme la première fois par Trotski, qui, plutôt, dénonce la réémergence possible en URSS de l’antisémitisme, car le Thermidor stalinien rouvre la porte aux horreurs de l’ancien régime, la superstition, le culte fétichiste de la propriété privée, de l’hérédité, de la famille, l’hostilité entre nations, l’antisémitisme survivant dans les couches les plus arriérés de la population, malgré l’industrialisation et la diffusion de culture, malgré le nouveau patriotisme soviétique, malgré la diffusion de la culture yiddish, la littérature, les journaux, les écoles, les spectacles en yiddish. Il y a chez Trotski la tentative d’impliquer la communauté juive internationale dans la lutte de pouvoir au sein du parti communiste soviétique, alors qu’en Allemagne on dénonce la barbarie bolchevico-judaïque qui fait rage en URSS, alors que Staline dénonce l’antisémitisme hitlérien comme cannibalesque, alors que les résistants souvent communistes à la suprématie blanche aux États-Unis sont attaqués comme judéo-bolcheviques, mettant en question la hiérarchie et la pureté raciales, promouvant l’insanité de l’égalité et du mélange des races, le racisme, l’antisémitisme et l’anticommunisme se mêlant.

De plus, la dénonciation de la bureaucratie par Trotski thématise la présence de Juifs arrogants vis-à-vis des langues et cultures nationales, ce qui revitalise l’antisémitisme que Trotski prétend exorciser.

La dénonciation explicite de l’antisémitisme et des pogromes par Staline, c’est en 1901, à 22 ans, c’est en 1905, c’est entre février et octobre 1917, c’est en janvier 1931, c’est  juste après 1933.

Staline, en novembre 1941, caractérise le fascisme allemand, avec son idéologie, ses pogroms, son antisémitisme, sa vision des races inférieures et supérieures, comme un héritier des Cent  Noirs, il caractérise le régime de Hitler comme une copie du régime qui existait en Russie sous le tsarisme, piétinant les droits des ouvriers, des intellectuels et des peuples, déclenchant des pogroms moyenâgeux contre les Juifs, il caractérise le parti hitlérien comme le parti des ennemis des libertés démocratiques, un parti de la réaction moyenâgeuse et des pogroms les plus sombres.

De l’autre côté, le président des États-Unis hésite à critiquer publiquement la politique antisémite d’Hitler. En 1922, Roosevelt, qui se prononce pour la réduction de la présence juive dans les universités, et, en 1937, Churchill, qui dénonce le rôle néfaste du judaïsme dans le bolchevisme et considère les Juifs responsables, en partie du moins, de l’hostilité qui fait rage contre eux, n’auraient pas pu procéder à une condamnation des persécutions antijuives hitlériennes comme l’a fait Staline en 1931.

Aux États-Unis, même après la guerre, la communauté juive, suspectée de faible loyauté, est appelée à fournir des preuves irrévocables de patriotisme, des preuves de loyauté patriotique. Elle est soumise à des pressions et à du chantage. C’est ainsi que le Comité juif américain se prononce pour l’exécution des époux Rosenberg, chercheurs juifs accusés d’espionnage au profit de l’URSS, pour montrer que les Juifs voient avec horreur les espions et agitateurs communistes.

Le soupçon contre les Juifs est oppressif aux USA, où les centres urbains excluent les Noirs et les Juifs, où on lie judaïsme et communisme, où l’on considère les Juifs comme des étrangers, des complices de l’URSS, où les Juifs sont suspendus ou déplacés dans leurs emplois.

Les autorités des États-Unis essayent de pousser les époux Rosenberg, pour bénéficier de la clémence, mais aussi d’autres intellectuels juifs, à dénoncer l’antisémitisme de Staline et de l’URSS et à appeler les Juifs à sortir des mouvements communistes.

En 1949, Churchill considère que le nazisme est moins dangereux que le communisme, car le premier ne s’appuie que sur l’orgueil et la haine antisémite, avec attisement de haine nationale et raciale, tandis que le second compte sur des missionnaires dans tous les pays, avec un élan universaliste asservi à une expansion impérialiste.

Les Juifs, groupe ethnique pris dans le collimateur de la fureur génocidaire de l’Allemagne hitlérienne, se distinguent dans la lutte contre leurs bourreaux, la communauté juive des États-Unis, en particulier Hannah Arendt, contre l’idée d’un antisémitisme éternel, attribue à l’URSS le mérite d’avoir liquidé l’antisémitisme dans le cadre d’une solution juste et moderne de la question nationale.

Mis en accusation à cause de son lien avec le judaïsme, l’URSS suit une politique de profonde sympathie à l’égard d’un peuple rescapé d’une horrible persécution. La présence juive est très importante dans les rangs communistes et surtout au plus haut niveau du régime en URSS, en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, dans la zone russe de l’Allemagne, puis en RDA, où les Juifs ont des retraites plus de quatre fois plus importantes que les retraites normales.

Les mouvements sionistes admirent tout ce qui est russe, condamnent la Grande-Bretagne comme antisémite et les États-Unis comme impérialistes.

À Nuremberg, ce sont les représentants soviétiques de l’accusation qui attirent l’attention sur l’horreur du judéocide et ce sont eux qui invitent quatre Juifs à venir faire des dépositions.

L’URSS appuie le sionisme et la création de l’État d’Israël, sur le plan diplomatique et sur le plan militaire, par l’intermédiaire de la Yougoslavie puis de la Tchécoslovaquie, la Grande-Bretagne s’y opposant à l’aide de militaires de l’ex république de Salo. L’appui de Staline à la fondation et à la consolidation de l’État hébreu a par corollaire contribué à la Catastrophe nationale du peuple palestinien, tout en précisant que l’option préférée de l’URSS était celle d’un État indépendant et multinational respectant les intérêts à la fois des Juifs et des Arabes.

Une bataille déchire bientôt la communauté juive dans les pays de l’Est entre, d’une part, les sionistes qui distribuent des fonds pour la reconstruction des communautés juives et se prononcent pour l’émigration en Israël, d’où une émigration massive, véritable saignée, surtout du point de vue qualitatif, et, d’autre part, les Juifs qui refusent la séparation ethnique, le discours d’identité nationale juive, la définition de la communauté juive comme minorité nationale, des Juifs qui sont à la recherche d’une nouvelle assimilation et qui sont encouragés à rester par une politique communiste offrant des charges de juges, d’officiers et de membres du gouvernement.

Il n’y a donc ni antisémitisme ni discrimination négative au détriment des Juifs, ceux-ci bénéficiant même d’un traitement de faveur lorsqu’ils acceptent de rester.

Tout en condamnant l’antisémitisme comme chauvinisme racial, cannibalisme, et en soulignant que la question juive est résolue de façon heureuse, les dirigeants communistes, avec l’appui de nombreux Juifs, dénoncent le sionisme comme obstacle à la reconstruction de pays dévastés, martyrisés et champions de la cause socialiste, et cela par les juifs eux-mêmes.

On a un contentieux indépendant de la Guerre froide, contentieux d’autant plus grave que les représentants d’Israël passent par-dessus les autorités soviétiques, en établissant des contacts directs avec la communauté juive soviétique et que les chercheurs soviétiques d’origine juive émigrés en Israël participent à un mouvement décidé à écraser l’URSS. La rupture avec un Israël qui n’est plus neutre correspond à une répression plus ou moins impitoyable des cercles sionistes et à une méfiance de Staline et des communistes qui comprennent comme une trahison le comportement de la communauté juive.

À l’affirmation contestable d’une guerre des sionistes contre l’URSS, affirmation de la part d’une propagande soviétique qui ne peut être accusée cependant ni d’antisémitisme, ni de persécution, ni de référence à une quelconque théorie de la race, à une telle affirmation répond la guerre de l’URSS contre les Juifs de la propagande occidentale, affirmation encore plus contestable. Les accusations réciproques d’antisémitisme ne sont que des instrumentalisations et des mythes des deux côtés, mais un côté plus que l’autre.

Le sillon se creuse qui sépare, d’une part, le pouvoir communiste qui se range du côté arabe et palestinien, et d’autre part, la communauté juive et les cercles pro-israéliens et pro-occidentaux qui s’organisent autour d’elle, avec une connotation raciste anti arabe.

La CIA devient amicale avec l’État juif à partir du moment où elle fait usage des sources d’espionnage israéliennes à l’Est. La CIA est engagée dans l’élimination physique de Staline, de Castro, de Lumumba et d’autres « chiens enragés », et pour réaliser ces assassinats elle prend appui sur des proches des dirigeants visés.

L’âge du soupçon stimule la chasse aux sorcières des deux côtés, même si Staline, se rendant compte de l’absurdité du soupçon, suspend l’enquête sur le soi-disant complot des médecins, des médecins qui ne sont pas tous juifs et qui sont dénoncés non comme sionistes mais comme capitalistes et impérialistes. L’herméneutique du soupçon est effectivement absurde, et des deux côtés.

Remarquons que le cosmopolitisme dénoncé par Staline ne concerne pas les Juifs mais un amour abstrait de l’humanité, un patriotisme mondial abstrait se configurant comme universalité vide et dépourvue de contenu, déclaration d’intention noble ou fuite du champ des responsabilités concrètes, indifférence à la vie d’État concrète du pays dont on est citoyen, indifférence à l’engagement concret dans la famille, dans la société, dans la nation où on vit, configuration idéologique qui constitue le nihilisme national. La critique du cosmopolitisme, élément essentiel dans la résistance à l’agression coloniale nazie, redevient urgente avec la Guerre froide où l’Occident discrédite le patriotisme comme étroit et antilibéral.

Une Guerre froide qui, à tout moment, est prête à se transformer en un holocauste nucléaire ne connaît pas de limites sur le plan idéologique.

De part et d’autre, on crie à l’antisémitisme qui sévit dans le camp ennemi.

Du fait de la prévalence de plus en plus forte de l’Occident sur les plans militaire, idéologique et médiatique, des deux accusations d’antisémitisme, il n’en reste qu’une, celle de l’antisémitisme de Staline et de l’URSS, de l’autre, celle de l’antisémitisme de l’Occident libéral, on en a perdu même le souvenir. Il est devenu évident que le communiste est antisémite.

La thèse de l’antisémitisme de Staline, pour continuer à tenir, exige alors la déjudéisation des Juifs qui collaborent avec Staline, ce qui transforme l’antisémitisme en une catégorie résistant à tout démenti relevant de l’analyse empirique, puisque, quoi que fasse Staline en faveur des Juifs et qui démentirait l’accusation d’antisémitisme dont il est l’objet, cela ne concerne pas des vrais Juifs. Ces Juifs encombrants qui collaborent avec Staline sont des Juifs apostats, des Juifs renégats, des Juifs inauthentiques, des Juifs de cour.

Reconnaître la présence de Juifs dans les directions, c’est admettre que, dans les pays socialistes, la possibilité d’accéder à la position sociale de dirigeant ne dépend pas de l’appartenance ou non à la communauté juive, mais plutôt d’une compétence politique, c’est-à-dire que la communauté juive est considérée comme une pluralité d’individualités aux comportements religieux et politiques variables, aux compétences variables, et non comme un ensemble d’individus clones aux comportements uniformes, fixés une fois pour toutes dans une identité de type racial ou ethnique racial.

Les Juifs d’orientation communiste deviennent des Juifs antisémites quand ils dénoncent l’obscurantisme de la religion, en particulier l’obscurantisme du judaïsme.

Ces dénonciateurs de l’antisémitisme supposé des communistes vont même jusqu’à affirmer que l’omniprésente minorité juive constitue la principale pointe de l’avancée russe dans le champ international, avancée qui constitue une agression contre l’Europe et contre le reste du monde. Le complot judéo-bolchevique des nazis est relu comme complot ou agitation orchestrée par les Juifs antisémites. Le procès fait aux communistes d’être antisémites reproduit, avec quelques modestes variantes, la philosophie nazie de l’histoire.

Lénine comme Staline sont, pour les nazis, des juifs sinon de sang, en tout cas d’esprit. Avant 1945, le  monstre prend les traits du Juif, en l’occurrence Trotski. Maintenant, après les révélations de l’infamie de la solution finale, le monstre qui est le plus à même de susciter l’horreur est le monstre antisémite, en l’occurrence Staline.

  1. 14.                   d) La psychopathologie de Staline

Les aspects psychopathologiques des personnalités : paranoïa, obsession de l’ennemi potentiel ou de l’ennemi objectif poussant à la recherche de nouvelles cibles à la machine répressive, soupçon de ceux qui sympathiseraient avec l’ennemi ou avec son système politique, arrestations sans procès et pour un temps indéterminé, construction d’une agression fantasmée, construction d’ennemis, de dangers, de guet-apens, de complots, psychose de l’espionnage et du sabotage, anxiété, hystérie, construction d’une terreur de masse.

La genèse, les caractéristiques et la signification de l’horreur stalinienne peuvent se comprendre par l’obsession de l’ennemi potentiel, ou, pour accentuer le caractère psychopathologique d’un comportement attribuable exclusivement aux dictatures totalitaires, par l’obsession de l’ennemi objectif, obsession qui pousse à toujours rechercher de nouvelles cibles à la machine répressive.

Mais ce schéma peut s’appliquer aussi à l’histoire des États-Unis qui ciblent l’Allemagne, puis l’URSS, puis les musulmans, comme à l’histoire de la France ou de l’Angleterre où sont arrêtés, sans procès et pour un temps indéterminé, ceux qui sont non responsables d’actions concrètes mais sont soupçonnés de sympathiser avec l’ennemi ou avec son système politique.

Aux États-Unis, pays protégé par des océans et bordé par deux pays non menaçant, Roosevelt parle de l’imminence de l’invasion allemande, avec des parachutistes nazis largués sur les villes américaines et un débarquement des soldats nazis, les points stratégiques étant au préalable occupés par les agents secrets allemands qui sabotent les usines et infiltrent l’armée, la propagande étant diffusée par ces ennemis objectifs qui expriment les opinions opposées à l’intérêt national, ceux qui manquent de respect à l’égard des choses pour lesquelles nous combattons et qui sont prêts à aider l’envahisseur, ceux qui constituent le cheval de Troie et la courroie de transmission des nazis, quand ils prônent la non intervention. La résistance doit être assumée non seulement par l’armée mais par le pays entier, par une mobilisation totale et par le contrôle de tout ce qu’on dit, les espions étant partout.

L’anxiété de masse devient l’hystérie, ce qui, en URSS, sous une forme monstrueusement agrandie, constitue la terreur.

La psychose du sabotage en URSS se diffuse à partir d’indéniables actes de sabotage.

L’idéologie, la paranoïa ou la situation objective expliquent cette terreur, mais cette terreur est efficace contre l’espionnage allemand.

L’espionnage existe, un espionnage qui assassine Alexandre III, en 1894, un espionnage qui est présent au sommet du pouvoir tsariste et qui explique son effondrement en 1917, un espionnage qui finance après février 1917 les pacifistes et les troubles en Russie, un espionnage britannique qui sait décrypter les messages soviétiques, un espionnage américain après 1945 comprenant des opérations de sabotage et de soutien à des mouvements insurrectionnels.

La folie serait présente dans le totalitarisme nazi ou stalinien, mais elle serait aussi présente chez tous les révolutionnaires, ou plutôt seulement chez les jacobins et les bolcheviques, sous la forme de construction d’objets à haïr, selon une paranoïa où, par exemple, Staline suspecte partout des dangers, des guets-apens et des complots.

Mais cette paranoïa est présente aussi chez les protagonistes de la révolution puritaine en Angleterre ou de la révolution abolitionniste aux États-Unis. Elle est présente chez Washington, qui croit que Londres veut réduire le pays en esclavage, tandis que Jefferson est suspecté d’être un agent français et Hamilton un agent britannique. Elle est présente chez les protagonistes de la Guerre de succession, où chacun accuse l’autre de trahison des Pères fondateurs. C’est aux États-Unis que, au début du XXe siècle, des théories du complot prenant pour cible les bolcheviques sont construites, les « Sisson papers » qui démontrent que les bolcheviques sont des agents allemands, et, diffusé par Henry Ford, le « Protocole des sages de Sion » qui démontrent que les bolcheviques sont des agents juifs.

F. Conclusion : l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis de Staline et de l’URSS

  1. 15.                   La moralité du régime soviétique et le problème de l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis de Staline et de l’URSS

a) Évaluer l’immoralité de chaque acteur historique. Avant 1917, l’immoralité est du côté de l’Occident libéral, quand il est en état d’urgence ou quand il colonise, quand il valorise l’idéologie de la guerre, et après 1917, c’est-à-dire après la prise de pouvoir par les bolcheviques, elle est tout autant, sinon plus, du côté de ce même Occident libéral.

Les bolcheviques auraient développé une vision du monde sourde aux raisons de la morale et de l’humanité.

En fait, au moins jusqu’en 1917, il serait difficile de les désigner comme ignorants des raisons de la morale.

Outre le fait que les tragédies peuvent difficilement être expliquées par l’anomalie ou la dépravation morale d’individus singuliers, à partir du moment où l’approche morale met en accusation des individus, il n’y a pas de raison qu’elle ne mette pas en accusation aussi les leaders de l’Occident libéral.

Les rôles entre accusés et accusateurs peuvent facilement s’inverser, et même on peut dire que, souvent, sont accusés du carnage non les responsables mais ceux qui ont essayé de l’empêcher ou d’en hâter la fin.

Alors que, à propos des guerres, les bolcheviques, moralement indignés, parlent des massacres sanglants, des exterminations de masse, de l’horrible fabrique de cadavres et de génocide, alors que les bolcheviques parlent d’adoration de la violence brutale, de décadence morale, de barbarie scientifique détruisant les fondements de la vie sociale civilisée et anéantissant l’homme, la santé, le confort, l’hygiène, les rapports quotidiens habituels, les liens d’amitié, les obligations professionnelles, toute règle morale, alors que les bolcheviques parlent du retour à une barbarie morale aveugle, sans vergogne et des horreurs inouïes de la Première guerre mondiale, Théodore Roosevelt, se situant au-delà du bien et du mal, célèbre la guerre et la jouissance dans la bataille, la jouissance dans la douleur, dans la peine et le danger, cette jouissance étant l’ornement du triomphe de l’homme, le jeu au cours duquel il faut sourire, la guerre coloniale étant le plus grand jeu de l’histoire, jouant la mise la plus élevée, alors que Churchill dit que la guerre constitue l’unique sens et but de notre vie et que le Max Weber salue la Première guerre mondiale comme grande et merveilleuse, et que Croce affirme que la guerre permet une régénération de la vie sociale, une purification des hommes préparant à un nouvel âge d’or, à une renaissance de l’humanité.

Alors que les bolcheviques condamnent politiquement et moralement la guerre, le système politico social qui l’a engendrée, le colonialisme et les guerres coloniales opérées par des nations civilisées et constitutionnelles opérant des massacres d’hommes, de femmes et d’enfants, des génocides, pour piller la terre et se transformer en propriétaire foncier, Théodore Roosevelt parle des pionniers qui accomplissent le difficile travail de civiliser des territoires barbares, sans se laisser abattre par de faux sentimentalismes, sans se laisser impressionner par les moralistes politiques et les philanthropes sentimentaux qui s’émeuvent du sort des peuples coloniaux et qui sont pires que les criminels de profession.

L’État total et le totalitarisme caractérisent les pays capitalistes en guerre, avec, au-delà du bien et du mal, selon un culte de la volonté de puissance sans limite morale, une discipline de caserne, la prison au front, le bagne militaire pour les ouvriers à l’arrière, l’embrigadement de la société civile par un État caserne centralisé, mutilant ou détruisant la démocratie et la transformant en autocratie féroce et inhumaine, opprimant férocement les nationalités par des massacres et des pogroms.

Alors que les bolcheviques sont pour le cessez-le-feu, la fraternisation des troupes ennemies, contre la soûlerie patriotique, pour l’internationalisme prolétarien, contre le « prolétaires de tous les pays, tuez-vous » et pour le « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », de l’autre côté il y a ceux qui ne reconnaissent pas la morale humaine, ceux pour qui, en politique, il n’y a pas de place pour une morale qui juge des buts de guerre et qui rend public des traités diplomatiques immoraux parce que planifiant une guerre en vue de conquêtes territoriales, ceux pour qui, selon leurs expressions vides de sens, la politique est la politique ou la moralité de la politique est d’être simplement une excellente politique, ceux pour qui les droits doivent être attribués non à ceux qui ne savent ni les conquérir ni les défendre mais à ceux qui s’en tiennent à leur propre pensée et qui répandent leur propre sang.

Il faut parler des Anglais qui, pour soutenir la participation de la Russie à la Grande guerre, ferment les yeux sur les massacres tsaristes génocidaires, prélude à la solution finale, il faut parler de l’appui des Anglais et des Français aux Blancs de la contre-révolution et à leurs massacres.

Il faut parler des massacres anglais en Irak en 1920, en Inde en 1942, en Afrique 1951 et 1955, des massacres mussoliniens en Libye.

Il faut parler, lors de la Deuxième guerre mondiale, des camps aux États-Unis, du racisme, en particulier antijaponais et antiallemand, aux États-Unis, des bombardements terroristes des villes allemandes, italiennes et japonaises, et, en Allemagne, des camps anglais et américains de la fin de la guerre.

b) Le caractère problématique de l’attribution des responsabilités. Établir les responsabilités n’est pas facile, et s’il y a peut-être des acteurs d’actes horribles qui ne se posent pas de question, ce qui est peu vraisemblable, la plupart reconnaissent qu’ils sont face à des dilemmes moraux, et dans le cas d’un conflit, sous peine de dogmatisme sur le plan théorique et d’hypocrisie sur le plan moral, il faut analyser les dilemmes moraux de chaque camp en conflit. L’auteur matériel immédiat d’une action horrible n’est pas toujours le principal responsable, et le principal responsable attribue souvent la responsabilité à d’autres ou à des circonstances indépendantes de sa volonté, ce qui n’est pas toujours faux. Le goulag et la terreur, une fois la première guerre civile résolue, peuvent s’expliquer non tellement par la fureur idéologique ou par la paranoïa, mais plutôt, dans une situation de brutalisation inouïe et d’omniprésence de la mort, par de nombreux déterminants comme l’existence de deux menaces indubitables, la volonté de coloniser l’Est européen de Guillaume II, volonté mise en forme dans le Mein Kampf de Hitler, l’hostilité des puissances coloniales voyant d’un mauvais œil l’anticolonialisme et la reconnaissance des nationalités et des cultures, ce qui constitue bien une menace massive objective permanente, comme aussi le déterminant du messianisme terroriste, les complots et les tentatives de coup d’État, développant la troisième guerre civile. Il y a des crimes de légitime défense, des crimes qu’on est obligé de commettre lorsqu’on ne peut pas faire autrement sans commettre indirectement d’autres crimes encore plus horribles, par exemple dans les états d’urgence où ne pas commettre le crime, par vanité ou orgueil moral, valorisation excessive de soi à travers la morale, serait mettre en question la vie des concitoyens, ce qui n’est pas le cas dans le contre-exemple de l’industrialisation et de la collectivisation forcées qui n’étaient pas une nécessité immédiate, même si le danger de guerre était relativement imminent, cette imminence pouvant constituer des circonstances atténuantes, en tenant compte du fait qu’il n’y avait pas d’intention explicitement criminelle, mais que, en définitive, le crime a quand même eu lieu. Il y a des crimes en soi, des crimes inexcusables, par exemple les bombardements de villes allemandes et japonaises, alors que l’Allemagne et le Japon vont indubitablement capituler, ou l’exécution de prisonniers, par simple vengeance ou par racisme ou par idéologie coloniale, c’est-à-dire pour des raisons abjectes. L’imminence du danger n’étant pas mesurable, le jugement moral ne peut pas tenir compte seulement de l’excuse de l’imminence du danger, il faut un jugement complexe, tenant compte des circonstances historiques, un jugement moral qui coïncide en définitive avec le jugement politique

Le problème des responsabilités est complexe. Ainsi, la responsabilité de la Deuxième guerre mondiale pourrait être partagée entre la politique nazie et la politique d’apaisement d’un gouvernement anglais voulant dévier vers l’Est l’expansionnisme nazi.

Selon l’idée que la responsabilité d’une action horrible ne doit pas être nécessairement attribuée à l’auteur matériel de cette action, les dirigeants soviétiques reconnaissent des horreurs, mais en attribuent la responsabilité à l’environnement impérialiste et à la politique agressive des grandes puissances, tandis que les dirigeants américains reconnaissent l’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki, mais en attribuent la responsabilité à un gouvernement japonais pervers et qui liquide les valeurs morales et la raison.

Il est légitime de s’interroger sur les dilemmes moraux avec lesquels les personnalités sont en prise, mais ne s’intéresser qu’aux dilemmes moraux des personnalités d’un seul camp, et, encore pire, ne s’intéresser qu’aux dilemmes moraux des personnalités de son propre camp, c’est, par définition, faire preuve de dogmatisme sur le plan théorique et d’hypocrisie sur le plan moral.

Hiroshima est un crime, crime de tuer et terroriser des civils alors qu’on est déjà victorieux, sans même tenter une réelle négociation avec les Japonais, de même qu’est un crime le bombardement des villes japonaises et allemandes, une fois la guerre virtuellement gagnée.

Les bombardements anglais de populations civiles allemandes quand l’Allemagne triomphe pose le problème de savoir si on peut piétiner les droits des gens innocents pour sauver sa propre communauté.

Pour défendre la loi morale, on peut se sacrifier soi-même, mais pas ses concitoyens ?

Face à une horreur sans issue, face a une urgence suprême, à un état de nécessité, il n’y a pas de choix, il faut sauver ses concitoyens, on ne peut soi-même se soustraire à ce choix, ce serait de la vanité. Il nous faut nous effacer devant les autres, la nécessité ne connaissant pas de règle morale. Il faut assumer le poids de la criminalité, l’inéluctabilité de la faute ?

Avec ce raisonnement, on pourrait dire que, sans la collectivisation forcée de l’agriculture et l’industrialisation forcée, sans le procès des généraux, sans la terreur, il était impossible de résister aux nazis, et on pourrait ajouter que le goulag n’était pas nécessaire, mais alors, toujours selon ce point de vue que l’urgence extrême doit être inhabituelle et horrible, que le danger doit être imminent pour justifier la faute, la collectivisation forcée et l’industrialisation à marche forcée, cause de la croissance horrible du goulag, n’étaient pas justifiables, puisque le péril de guerre était loin et qu’Hitler n’avait pas encore conquis le pouvoir.

Il est bien difficile de passer du général au particulier.

Pour Guillaume II, le conflit avec la Russie est une guerre raciale où est en jeu l’existence des deux peuples slave et germain, l’être ou ne pas être de la race germanique en Europe, cet affrontements excluant toute réconciliation ou reconnaissance réciproque. À partir de Brest Litovsk, émerge l’opinion d’une entente avec la Grande-Bretagne pour réaliser le démantèlement de la Russie et créer les prémices d’une position mondiale de l’Allemagne et d’une politique continentale grandiose. Cette solution au problème de l’espace vital d’un empire continental allemand à édifier sur les ruines de l’URSS est énoncé par Mein Kampf. Cela explique les angoisses de Staline.

L’imminence du danger n’est certes pas mesurable, mais il faut l’affronter de façon adéquate, et si les bombardements sont un crime en soi, même en cas d’urgence suprême, la collectivisation et l’industrialisation forcées finissent par aboutir à une série de crimes. Le massacre de Katyn est un crime en soi, la situation de péril précipitant l’horrible décision, qui est ensuite amèrement regrettée par Staline. Les dilemmes moraux ne sont pas absents.

L’exécution par Patton des soldats italiens qui se rendent ne tient pas à la préoccupation pour la sécurité du pays, mais à l’esprit de vengeance ou même le mépris racial, c’est-à-dire il s’agit d’un délit pour des motifs abjects.

Des réfugiés nord-coréens, en majorité des femmes et des enfants, sont tués par l’armée américaine, sur ordre du gouvernement américain, sous prétexte que des infiltrés nord-coréens en font partie, ainsi qu’est liquidée la cinquième colonne potentielle, c’est-à-dire les citoyens suspects d’être communistes, leurs femmes et enfants compris, et les citoyens des villes reconquises. Pour une guerre menée à des milliards de kilomètres des États-Unis, on ne peut invoquer l’urgence suprême. Les Katyn des États-Unis et de la Corée-du-Sud sont est encore plus sans scrupules que les Katyn soviétiques.

L’approche morale manichéenne est inadéquate.

Le jugement moral inéluctable qui fait abstraction du contexte historique est superficiel et hypocrite.

Le jugement moral est complexe, à caractère problématique.

Dans le cas de l’URSS, on a l’intrication , d’une part, des circonstances objectives caractérisées par un état d’exception prolongé dans une situation de brutalisation inouïe et généralisée, et, d’autre part, des responsabilités subjectives, et en ce qui concerne ces dernières, il faut faire la part de celles qui reviennent à un groupe dirigeant dans son ensemble, un groupe où la pitié a été tuée par l’omniprésence de la mort, et celle qui met en cause des individus singuliers.

Pour ce qui concerne Staline, en plus des conflits dévastateurs et des dilemmes moraux caractérisant la Seconde guerre de 30 ans, il avait à affronter les conflits et les dilemmes moraux particuliers de l’histoire russe et de l’histoire de la Seconde période des désordres, l’ombre de l’urgence suprême dominant ses 30 années d’exercice du pouvoir.

Le passage de l’état d’exception à la condition de normalité fait face à l’obstacle des conditions objectives, mais aussi à l’obstacle du messianisme, puissamment stimulé par la Première guerre mondiale, et intrinsèque à une vision qui s’attend à la disparition du marché, de l’argent, de l’État et de la règle juridique, la désillusion ou l’indignation exacerbant un conflit qu’il n’est pas possible de réguler par des normes juridiques purement formelles, puisque appelées à disparaître, supplément potentiel de violence.

Le jugement moral coïncide avec le jugement politique.

Pour l’Occident libéral, dans la guerre nazie, dans les bombardements en Allemagne ou au Japon, il y a le poids de l’idéologie raciale, d’où un supplément de violence qu’on peut justifier non par l’urgence suprême mais par une idéologie coloniale, qui assimile les indigènes de l’Est à des Peaux Rouges à décimer et des Noirs à mettre en esclavage, qui traite les Japonais et les Allemands à l’instar des peuples colonisés qui doivent être ramenés à l’obéissance.

c) L’attitude des révolutionnaires vis-à-vis des infamies du mouvement communiste. Certains communistes prennent leurs distances avec les pages les plus noires du mouvement communiste, caractérisant ces pages comme une trahison ou une dégénérescence de l’idéal communiste originel, ce qui a parfois tendance à focaliser l’attention non sur des mouvements sociaux faisant siennes des théories, mais sur des théories considérées comme non innocentes et sur des personnalités et les théories que ces personnalités ont produites ou appliquées, sans tenir compte des expériences et des influences complexes expliquant la production théorique en question, ni des déterminants encore plus complexes de la décision pratique, de « l’application » de la théorie. Les théories ne sont pas innocentes, mais le degré de responsabilité des théoriciens est variable. Par exemple, Marx n’est pas responsable directement de ce qui s’est passé après sa mort, il n’a pas légitimé le goulag. Les utopies aussi ne sont pas innocentes, ainsi l’utopie d’un marché autorégulé est responsable de la mort de milliers d’Irlandais.

Face à la réduction à un crime ou à une folie criminelle du mouvement communiste, certains, croyant défendre l’honneur du communisme, prennent leurs distances avec les pages les plus noires du communisme en les stigmatisant comme trahison ou dégénérescence des idéaux originels, mais alors les pages noires du christianisme sont une dégénérescence du christianisme, les régimes qui s’affirment dans le monde protestant sont une dégénérescence de la Réforme, Cromwell est d’un dégénéré par rapport aux protagonistes de la Révolution puritaine, la Terreur jacobine est une dégénérescence des idées de 1789, le fondamentalisme est une dégénérescence du Coran, l’esclavage et le colonialisme sont une dégénérescence du libéralisme, Washington, Jefferson, Madison, Franklin, Locke, c’est-à-dire le panthéon des grands esprits du libéralisme, comme propriétaires d’esclaves ou justifiant l’esclavage, seraient des traîtres, ce à quoi les libéraux répondent que les traîtres au libéralisme sont les abolitionnistes, avec leur jacobinisme et leur fanatisme anti-esclavagiste qui trahissent les idéaux de tolérance et de respect du droit de propriété sous toutes ses formes, y compris le droit d’avoir la propriété d’esclaves.

Dans le mouvement communiste, pour certains, le traître et criminel par excellence est Staline, pour les communistes chinois et albanais, les traîtres sont les champions de la déstalinisation, tandis qu’aujourd’hui la criminalisation touche aussi Lénine, Mao, Tito, Ho Chi Minh et Castro, sans parler de Pol Pot.

L’histoire du mouvement communiste en tant que crime est rebaptisée histoire de la trahison des idéaux originels.

Cette approche fait disparaître l’histoire réelle et profane, qui est remplacée par l’histoire d’une malheureuse et mystérieuse corruption et distorsion de doctrines élevées a priori à l’empirée de la pureté et de la sainteté, si ce n’est que la théorie n’est jamais innocente.

On se fourvoie à opposer la médiocrité ou l’horreur de l’histoire réelle à la noblesse des idéaux originels.

L’historiographie est actuellement engagée dans la criminalisation des bolcheviques dans leur ensemble, mais aussi dans la dénonciation des présupposés théoriques de la terreur et du goulag chez, déjà, les auteurs à qui les bolcheviques se réfèrent.

En refusant le mythe de l’innocence de la théorie, on s’interroge de manière licite sur le rôle direct ou indirect joué par Marx et Engels, en enquêtant sur l’histoire réelle du succès de cette théorie et sur les raisons de ce succès, mais aussi on procède de façon analogue pour tous les grands intellectuels.

Y a-t-il un rapport entre le refus de Locke d’étendre la tolérance et même la compassion aux papistes et les massacres subis en Irlande par les catholiques ? Y a-t-il un lien entre sa théorisation de l’esclavage dans les colonies et l’holocauste noir ?

John Stuart Mill doit-il être tenu coresponsable de la terreur et des massacres qui accompagnent l’expansion coloniale quand il théorise le despotisme de l’Occident sur les races mineures, tenues à une obéissance absolue, et le caractère bénéfique de l’esclavage imposé aux « tribus sauvages ».

Les philippiques enflammées contre le pouvoir et la richesse des Pères de l’église expliquent-t-elles les caractéristiques ruineuses et sanguinaires du cycle révolutionnaire ? Ceux qui dénoncent les protagonistes des croisades comme des traîtres au christianisme doivent prendre conscience que l’Ancien Testament légitime et célèbre les Guerres du Seigneur.

La non-innocence de la théorie étant réaffirmée, il faut alors différencier les degrés de responsabilité.

Locke était actionnaire d’une société qui gérait la traite des esclaves.

Marx et Engels n’ont pas bénéficié du travail forcé caractérisant le goulag, ils ont peut-être par anticipation légitimé une violence qui sera opérée après leur mort.

Mill légitime des pratiques qui lui sont contemporaines.

Tocqueville légitime des pratiques génocidaires renvoyant au présent immédiat et dont il est un décisionnaire.

La responsabilité des représentants de la tradition libérale dans les infamies du colonialisme est ici plus direct que la responsabilité de Marx et Engels pour les infamies du régime soviétique, responsabilité médiatisée par les événements imprévisibles de la Première guerre mondiale et de l’état d’exception permanent.

Comme la théorie, l’utopie ne peut revendiquer aucune innocence.

L’utopie anglaise d’un marché auto régulé, avec refus d’une quelconque intervention de l’État pour régler la maladie de la pomme de terre par exemple, a coûté la vie à des centaines de milliers d’Irlandais.

L’utopie de Wilson, Popper ou Bush junior d’une paix perpétuelle à réaliser au moyen de la diffusion planétaire de la démocratie l’arme au point provoque des catastrophes.

L’attente messianique d’une société sans État ni règle juridique, sans frontière nationale et sans marché, ni argent, une société privée en définitive de tout conflit réel, une telle attente fait obstacle au passage à la normalité, prolongeant l’état d’exception provoqué par la crise de l’ancien régime, par la guerre et par les agressions successives.

Les approches qui prennent appui sur les catégories respectivement de crime et de trahison ont la caractéristique commune de concentrer l’attention sur la nature criminelle ou traîtresse d’individualités singulières, renonçant ainsi à comprendre le déroulement historique réel, renonçant à comprendre l’efficience historique des mouvements sociaux, politiques et religieux qui ont exercé une capacité d’attraction planétaire et dont l’influence se déploie dans une période de temps plus long.

Les infamies de l’Allemagne hitlérienne, qui pourtant ne dure que 12 ans et n’arrive à exercer une attraction que dans le milieu de la race des seigneurs, ne peut s’expliquer par Hitler seul, par la seule reconstruction de l’enfance et de l’adolescence de Hitler, alors que Hitler reprend, en les radicalisant, deux éléments centraux de sa théorie à un monde qui lui préexiste, d’une part, la célébration de la mission colonisatrice de la race blanche et de l’Occident, appelés maintenant à étendre leur domination en Europe orientale, d’autre part, la lecture de la Révolution d’octobre comme complot judéo-bolchevique qui, en stimulant la révolte des peuples coloniaux, en minant la hiérarchie naturelle des races, en infectant l’organisme de la société, constitue une menace effrayante pour la civilisation, qu’il faut affronter par tous les moyens, « solution finale » comprise.

Le goulag est une institution qui naît en Russie tsariste et auquelle ont eu recours les pays de l’Occident libéral au cours de l’expansion coloniale comme à l’occasion de l’état d’exception provoqué par la Seconde guerre de 30 ans.

On ne peut expliquer l’esclavage, la décimation ou l’extermination des Indiens à partir des caractéristiques individuelles des Pères fondateurs, on ne peut déduire les bombardements de civils de la nature perverse de Churchill, Roosevelt ou Truman, ni déduire l’horreur de Guantanamo de l’adolescence de Bush junior.

Si nous refusons l’approche de Staline par le crime ou la folie criminelle ou la trahison des idéaux originels et si nous discutons des personnalités et des événements, cela ne veut pas dire un engourdissement moral.

En amorçant une approche critique de l’histoire sacrée du christianisme, à une distance temporelle qui réduit l’impact sur les intérêts et les passions du présent, le portrait sombre de Néron par la propagande des chrétiens et de l’aristocratie, un Néron incendiant Rome pour inculper les chrétiens, tient-il compte des courants chrétiens apocalyptiques et fondamentalistes, qui voulaient voir réduit en cendres ce lieu de la superstition et du péché qu’était Rome, et accélérer ainsi l’accomplissement de leurs espérances eschatologiques ? La persécution antichrétienne de Dioclétien est-elle le résultat d’une haine théologique inexplicable et étrangère aux traditions romaines ou la préoccupation pour l’agitation pacifiste chrétienne au moment des invasions barbares, ce qui ne veut pas dire que l’historien minimise la persécution des chrétiens ou qu’il veuille la réédition de cette persécution ?

Certes, critiquer l’histoire sacrée de l’Occident et de son pays guide est difficile du fait de l’impact sur les intérêts et les passions actuelles, de même qu’il est difficile de trouver les raisons de ceux dont la défaite a ouvert la voie au triomphe du siècle américain.

Diabolisation et hagiographie continuent à avoir du poids, de même que le culte négatif des héros et l’oubli correspondant des mouvements sociaux.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.