Libye, Côte d-Ivoire, colonialisme, ONU, Union Africaine, guerre coloniale, propagande, résolution 1973

Point de vue un peu tardif (23 avril) de Jean-Pierre Dussaud sur les événements de Libye  (envoyé au Mouvement de la paix national et à Marianne Rouxin de la Fase):

Pour interpréter l’intervention en Libye, n’oublions pas le contexte colonial, la proclamation absurde par notre Assemblée nationale du côté positif de la colonisation, alors que, par exemple, quatre Kanaks sur cinq ont été massacrés par les soldats de la IVe République. N’oublions pas la kyrielle de bases militaires, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, avec comme modèle la monarchie élective qu’est la Ve République et des campagnes électorales réglées par des médias de masses qui sont tous propriétés des actionnaires du CAC 40, leur représentant politique contrôlant les médias publics. N’oublions pas la propagande de guerre et la manipulation des images qui se situent à un niveau mondial.

Au-delà des faits à confirmer ou à décrypter, au-delà des raccourcis simplificateurs entre l’argumentation et une décision pratique à multiples motivations plus ou moins conscientes (le « j’ai telle opinion, par conséquent je ferai telle action »), au-delà des procès et des faux débats de la concurrence sur le marché politique des certitudes pour se manifester comme les meilleurs défenseurs de la population libyenne, appuyons nous sur des positions de principe.

La position du Mouvement de la paix dans la résolution des conflits a toujours été de soutenir les forces pacifiques des deux camps, toutes les forces qui œuvrent à la paix, au dialogue et à la coopération, contre toutes les forces qui voient dans la guerre une solution. Sur le plan juridique, œuvrant pour le droit international, notre mouvement soutient la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme. Notre mouvement organise son action dans le cadre de la culture de paix définie par l’ONU et par l’Unesco.

Il semble qu’il y ait deux problèmes, celui de notre attitude à l’égard des deux camps libyens, celui des résolutions du Conseil de sécurité.

1) Ce dernier problème est récurrent. Il tient à l’organisation actuelle de l’ONU, avec un Conseil de sécurité qui n’est pas l’émanation démocratique de l’Assemblée générale de l’ONU, puisque cinq membres y sont inamovibles, et avec droit de veto.

Face à une ambiguïté d’un texte de résolution du Conseil de sécurité, les États membres qui veulent détourner l’esprit du texte peuvent s’opposer, s’ils ont le droit de veto, à toute autre résolution mettant en question leur interprétation. Par conséquent, les États qui ont le droit de veto sont sûrs de pouvoir placer leur action sous le signe de l’ONU, à partir du moment où ils arrivent à construire un texte de résolution suffisamment ambigu pour prêter à leur interprétation et suffisamment convaincant pour lever les résistances des autres États ayant le droit de veto. On peut effectivement parler de piège ou d’engrenage.

Autrement dit, il faut être attentif au processus de passage d’une résolution de l’ONU à son application contestable ou contestée, avec des résolutions suffisamment ambiguës pour que certaines actions militaires paraissent médiatiquement justifiées.

La résolution 1970 du 26 février 2011 semble ne poser aucun problème (Elle accueille avec satisfaction la résolution du Conseil des droits de l’homme du 25 février décidant l’envoi d’urgence d’une commission internationale indépendante pour enquêter sur toutes les violations présumées des droits de l’homme. Elle considère que les attaques systématiques et généralisées commises contre la population civile pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Elle exhorte les autorités libyennes à respecter les droits de l’homme et le droit international humanitaire. Elle décide de saisir le Procureur de la Cour pénale internationale et enjoint les autorités libyennes à coopérer avec la Cour et le Procureur. Elle décide l’embargo sur les armes, des interdictions de voyager et des gels d’avoirs).

La deuxième résolution est contestée (Elle fait suite à l’appel du Secrétaire général de l’ONU du 16 mars 2011 à un cessez-le-feu immédiat. Le Conseil de sécurité, dans cette résolution 1973 du 17 mars 2011, déplorant que les autorités libyennes ne respectent pas la résolution 1970, exige un cessez-le-feu immédiat et la cessation totale des violences et des attaques et exactions contre la population, se déclare résolu à assurer la protection des civils et des secteurs où vivent des civils, considère que l’interdiction de tout vol dans l’espace aérien est importante pour assurer la protection des civils et pour faire cesser les hostilités, pour faire en sorte que des aéronefs ne puissent être utilisés pour des attaques aériennes contre la population civile, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen).

Pour les partisans de cette résolution 1973 qui en demandent le respect intégral, au sens où il ne doit pas y avoir d’action au sol, l’instauration de la zone sans avion empêche que les avions de Kadhafi ne bombardent les villes, et, ajoutent-t-ils, il s’est malheureusement passé trop de temps, trois semaines, avant le vote de cette résolution.

Pour d’autres, l’intervention aérienne faisant des victimes civiles, la résolution 1973 est interprétée, par la France, l’Angleterre et les Etats-Unis, non comme une défense de la population libyenne mais comme la prise de parti pour la victoire du camp du conseil national de transition (CNT) sur le camp Kadhafi. La propagande de guerre parle très peu ou pas du tout des atrocités racistes commises par le camp du CNT, à qui on attribue une représentativité qui n’est pas toujours reconnue sur le terrain. Le but de l’intervention proclamé par la France, l’Angleterre, les Etats-Unis et le CNT est l’élimination de Kadhafi. C’est un engrenage guerrier, un engrenage militaire et d’opérations de guerre dont il sera difficile de sortir. Il faut craindre que ce ne soit le peuple libyen qui paye.

Il faut constater la réalité d’une résolution 1973 qui existe comme loi internationale présente, en attendant une autre résolution qui soit acceptée par les États ayant un droit de veto, une résolution 1973 dont les peuples doivent orienter l’interprétation dans le sens de la protection véritable des populations civiles libyennes, dans le sens de la paix.

2) En ce qui concerne notre attitude à l’égard des deux camps, référerons nous d’abord à l’attitude de ceux qui ont le plus eu à connaître, eux-mêmes ou par leurs ancêtres, le racisme, l’exploitation, les massacres coloniaux et autres exactions, ce que font heureusement les résolutions 1970 et 1973 elles-mêmes, qui mentionnent explicitement l’Union africaine et sa condamnation des violations des droits de l’homme commises en Libye.

Les démarches de l’Union africaine sont peu médiatisées. Pour notre gouvernement, l’Afrique n’est pas encore entrée dans l’histoire, et seuls ne sont pas des dictatures les régimes qui lui font allégeance.

L’Union africaine (ex-OUA) a construit une feuille de route pour la Libye allant dans le sens du cessez-le-feu, du repli des hommes armés dans les casernes et de l’engagement de discussions entre les deux camps. Elle met chacun des deux camps devant un choix de paix ou de guerre, ce qui permettrait que nous soutenions tous les partisans de la paix, quels que soient les crimes commis de part ou d’autre. L’extermination d’un camp par l’autre est une solution dont la population civile sera la victime.

Après l’acceptation du 10 avril de la feuille de route de l’Union africaine par Kadhafi, l’Union africaine regrette la non-acceptation du 12 avril de cette feuille de route par le Conseil national de transition de Benghazi, le CNT : « Le comité ad hoc de haut niveau de l’Union africaine et le CNT ont traité longuement de la nécessité d’un cessez-le-feu urgent, y compris le principe du retour de toutes les forces dans leurs casernes, qui devra être surveillé par un mécanisme international crédible et efficace, afin d’assurer la protection effective de la population civile et de créer les conditions propices à la satisfaction des aspirations et demandes légitimes du peuple libyen à la démocratie, à la liberté, à l’État de droit et au développement socio-économique. Cependant, en raison d’une condition politique avancée par le CNT comme un préalable au lancement urgent de discussions sur les modalités d’un cessez-le-feu, il n’a pas été possible, à ce stade de dégager un accord sur la question essentielle de la cessation des hostilités. Le comité lance un appel pressant au CNT à coopérer. » Le chef du CNT précise alors ses justifications du refus du cessez-le-feu : « L’initiative qui a été présentée aujourd’hui est dépassée. Le peuple réclame le départ de Kadhafi et de ses fils. Toute initiative ne tenant pas compte de cette demande n’est pas digne de considération. »

Pour notre part, continuons à soutenir toute initiative diplomatique, toute initiative de cessez-le-feu, et en particulier opposons-nous à toute interprétation guerrière de la résolution 1973, c’est-à-dire à toute intervention militaire se fixant comme objectif l’élimination d’un des deux camps, sous couvert de défense de la population civile.

Conclusion : l’histoire coloniale nous apprend qu’il y a deux types de guerre coloniale, l’intervention militaire directe, par exemple celle de Bush fils en Irak (c’était « pour la démocratie ») et l’intervention indirecte par le soutien des puissances coloniales à l’un des camps en conflit pour qu’il élimine l’autre camp, et actuellement c’est cette version de la guerre coloniale qui semble être utilisée, avec ce soutien de la France, de l’Angleterre et des États-Unis au CNT pour qu’il élimine Kadhafi (c’est « pour la protection des populations civiles »). Ce qui est sûr, c’est qu’on vient de vivre un tel type de guerre en Côte d’Ivoire.

Apprenons aux jeunes des versions de l’histoire non officielles (non à la « colonisation positive » !), des versions de l’histoire non expurgées des génocides, des massacres et de l’esclavage commis au nom de la civilisation, et dénonçons les propagandes de guerre, les silences, les déformations, les manipulations et la quasi-absence de débat pluraliste dans les médias de masse.

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