Pierre Musso : « Le sarkoberlusconisme » et « Télépolitique ».
L’observation de la télévision actuelle est très importante dans toute démarche politique contemporaine, dans la mesure où la télévision joue un rôle important dans la production et la diffusion des valeurs.
On peut distinguer la coexistence de trois télévisions :
une vieille télévision éducatrice, où l’État et les partis qui le dirigent se considèrent comme détenteur de la vérité, la politique ayant pour mission de communiquer au plus grand nombre cette vérité,
une nouvelle télévision commerciale, publicitaire, qui met en spectacle la société capitaliste de consommation et de communication à travers la compétition et la lutte entre gagnants et perdants dans les jeux, dans le sport, dans les pseudo débats avec animateur, dans les fictions policières ou les sagas familiales,
et enfin une télévision commerciale de participation, une télévision relationnelle, où on essaye de faire participer le téléspectateur, non seulement par la présence sur le plateau d’un représentant ou de plusieurs représentants du public, mais dans la possibilité qu’on donne aux téléspectateurs de choisir la programmation, de décider d’éliminer tel candidat ou tel autre, de participer financièrement à une action humanitaire.
Ce qu’il est important de voir, c’est que, actuellement, l’information est fictionnalisée et que les fictions sont la principale contribution à la construction de l’hégémonie culturelle. Plus exactement, c’est la programmation des grilles télévisuelles qui est essentielle, dans la mesure où elle rythme les journées du téléspectateur spectateur consommateur citoyen. On a un rythme haché et relâché, le rythme de l’entrepreneur angoissé, agité, allant de droite à gauche, la succession de spots, d’épisodes et de plans courts, le monde des criminels nés dans les séries et dans les journaux d’information, le monde concurrentiel du jeu et du sport, la peur et l’insécurité du téléspectateur, et le rythme de l’entrepreneur heureux du succès de son entreprise, le sourire éternel du bonimenteur qui propose le bonheur par sa marchandise, les séries qui se terminent bien, les bons résultats de la politique gouvernementale, les affaires de cœur des stars et des héros, la convivialité et le sentiment d’appartenance que l’on trouve avec son poste de télévision branché cinq heures par jour, avec ses animateurs, ses stars, ses héros politiques qui nous racontent tout de leur intimité, le bonheur de satisfaire par procuration ou par anticipation ses désirs de consommation et de possession.
Se pose alors le problème des rapports entre la télévision, telle qu’elle existe actuellement, et la politique. Dire que le politique utilise la télévision comme un moyen, un outil de manipulation des consciences, selon la théorie des effets, c’est ne pas voir l’efficace propre de la télévision, ne pas critiquer les journalistes et les programmateurs. Dire que la politique est complètement dominée par la télévision, qu’elle n’est plus qu’un spectacle, c’est oublier que la politique exprime des valeurs, les valeurs de l’entreprise, du marché et de la concurrence, les valeurs de l’État soutien aux entreprises multinationales à base française sur le front de la guerre économique mondiale, les valeurs de l’État éducateur et sécuritaire assurant la guerre de position à l’arrière de cette guerre de mouvement, mais aussi les valeurs catholiques, pour moraliser le capitalisme. Il s’agit d’un bricolage de symboles faibles, et donc souvent renouvelés, réagencés. Dans une certaine mesure, il y a bien, d’une certaine façon, une dépolitisation des masses populaires correspondant à la mise en spectacle du politique dans la télévision, selon l’image des vases communicants.
Un aspect important de la néopolitique, en tant que politique appliquant le management, le marketing, les techniques de l’entreprise et utilisant la néotélévision, comme télévision commerciale privée ou comme télévision publique appliquant les technologies du privé, est la promotion du manichéisme des oppositions simplistes et fortes, avec deux camps qui s’opposent et le choix d’un des deux camps, le camp de l’entreprise privée, de la liberté, contre le camp du communisme, contre l’État et les services publics.
Une condition du développement de la néopolitique étant le développement de la néotélévision, le héros néopolitique, dans la conquête du pouvoir comme dans la consolidation de ce pouvoir, doit déréguler l’audiovisuel. En France, avec du retard par rapport au reste du monde occidental, la dérégulation de l’audiovisuel a été engagée par François Mitterrand, une dérégulation qui lui a permis de prévoir la possibilité de la néopolitique, c’est-à-dire un changement de nature de la vie politique et de la démocratie, avec l’affaiblissement de toutes les forces de contestation du capitalisme et en particulier avec la disparition du parti communiste, dans la mesure où ces forces de contestation ne se donnaient pas les moyens intellectuels et de discussion pour affronter cette nouveauté. François Mitterrand semblait affirmatif, sûr de lui, face aux inquiétudes de certains partis socialistes quant à la signature par le parti socialiste français d’un programme commun avec le parti communiste français, quand il prévoyait, au congrès de l’Internationale socialiste à Vienne, le déclin du parti communiste français, et peut-être même, plus généralement, la décomposition des autres partis communistes occidentaux et l’effondrement des pays socialistes de l’Est, et la possibilité de la montée en puissance électorale d’un parti socialiste à 3 %, par la conscience de la possibilité nouvelle de l’utilisation par la politique du marketing et de la néotélévision.
Notons l’alliance entre les libéraux, les anarchistes et les libertaires dans la mise en question des services publics et de l’État-providence par la dérégulation dans le domaine de l’économie et de la communication, au nom de la liberté et de l’antiétatisme, au nom de la lutte contre le communisme, identifié au totalitarisme.
- 1. Le politique combine un référent symbolique invisible et sa mise en spectacle, en signe. Le référent symbolique du néopolitique est l’entreprise, mais aussi la religion. Il ne faut pas se laisser abuser par la débauche des moyens utilisés.
Le politique est spécifiquement la combinaison d’une référence symbolique fondatrice, tel Dieu, le contrat social, la nation, la république, et son incarnation par un représentant qui en est le messager et le metteur en scène, tel le roi, le président. Il y a donc un référent symbolique du politique et une spectacularisation du politique dans les signes. Le roi a un corps politique ou mystique, et un corps physique ou naturel. Le politique concerne le symbolique, il évoque une chose absente. La représentation politique met en signe, redouble, insiste, intensifie une présence, se présente représentant, se représente représentant une puissance symbolique, théâtralise en frappant l’œil et en assujettissant le regard, exprime une force et se légitime par cette force. Le politique théâtralise une symbolique. Le représentant est toujours double, il représente une société et représente dans ses mises en scène une puissance symbolique absente. Le politique combine un référent symbolique et sa mise en scène.
La représentation de Sarkozy est moins la symbolique de l’État, les valeurs symboliques traditionnelles de l’État s’effilochant, que celle de l’entreprise enchâssée dans la politique, Sarkozy étant un chef d’entreprise placée à la tête de l’État, antipolitique installé dans le politique. Il ne faut pas voir seulement la mise en scène, l’hyperthéâtralisation, c’est ne décrypter que le visible et les signes, alors que le cœur, le symbolique, invisible, n’apparaît que par son représentant messager, par celui qui prétend l’incarner, le drapeau pour la nation, le Christ pour Dieu, le président pour la république. Le référent symbolique de Sarkozy, ce sont les croyances religieuses, les valeurs et l’éthique catholiques, la moralisation du capitalisme, les croyances, des valeurs et la culture de l’entreprise et du management, la dogmatique managériale, l’efficacité, l’efficience, la compétitivité, le travail, les méthodes du néomanagement pour capter les publics, les sondages, le marketing, le storytelling, alors que l’audiovisuel, le spectacle ne sont que des technologies adaptées à ces référents symboliques mis en scène.
Dans les pays de droit romain, plus attachés à la loi qu’au contrat, où l’État-providence a structuré le contrat social, où les partis communistes ont dominé, structuré et clivé la vie politique et sociale, où la culture est bâtie autour du couple catholicisme gaulliste et communisme, il s’agit pour Sarkozy de promouvoir un État libéral.
Il faut critiquer le politique à partir de ce qui le définit en propre, à savoir du symbolique théâtralisée par des signes, c’est-à-dire une référence et sa mise en scène. Même s’ils abusent des technologies issues du marketing, du management et des industries audiovisuelles, le phénomène Sarkozy est un phénomène politique.
- La schématisation du processus télévisuel. La théorie des effets, de manière simpliste, affirme le primat de l’émetteur tout-puissant produisant des effets directs de manipulation, d’imposition ou d’aliénation sur un récepteur passif, en état quasi-hypnotique, selon la théorie du panoptique où le centre voit tout, en demeurant lui-même invisible, cette réduction d’un processus à une cause abstraite simple déchargeant le politique de la critique des médias et des journalistes. En réaction, on a la théorie du récepteur tout-puissant, selon laquelle l’émetteur ne ferait que répondre à une demande, ce qui occulte le fait que le décodage du message est toujours dans certaines limites culturelles et d’autant plus ouvert que le message est plus ambigu. En fait, entre l’émetteur et le récepteur, il y a d’une certaine manière, plutôt conversation, négociation, à l’intérieur d’un agenda qui structure les préoccupations et les priorités, un cadrage qui configure des problèmes, un amorçage qui oriente l’attention vers ce qui devient des critères d’évaluation.
La théorie des effets, revisitée par la psychosociologie des foules, par les théories de la propagande, par la théorie de la piqûre hypodermique donnant le pouvoir à l’émetteur, par l’école de la manipulation des masses, cette théorie des effets affirme le primat de l’émetteur tout-puissant produisant des effets directs de manipulation ou d’aliénation sur un récepteur passif, en état quasi-hypnotique, selon la théorie du panoptique où le centre voit tout, en demeurant lui-même invisible. Cette approche vulgarisée de la télévision comme instrument de manipulation, approche réduisant le mouvement général à une cause abstraite isolée, décharge le politique de la critique des médias et des journalistes.
Parfois, l’émetteur est détrôné au profit de groupes intermédiaires ou de leaders d’opinion qui réinterprètent le message de l’émetteur, ou bien on a les théories de la réception avec le récepteur roi, créateur de tout message, qui décode et interprète activement les programmes, avec un écart entre codage décodage, si bien que le modèle conversationnel se substituant au modèle linéaire unidirectionnel, la captation de l’attention et son orientation, son organisation, deviennent ce qu’il y a de plus important.
Les signes télévisuels actualisent une culture dominante, expriment l’ordre social, manient des grilles de lecture bien privilégiées, voire institutionnalisées, tandis que le décodage du téléspectateur s’opère à l’intérieur de limites fixées par le codage, lui-même inscrit dans la culture dominante, le décodage étant d’autant plus ouvert que le discours télévisuel n’est pas sûr, que son ambiguïté neutralise le sens, si bien que le sens résulte d’une négociation entre émetteur et récepteur. Il n’y a ni imposition ni simple réponse à une demande de consommation, mais interaction politique et culturelle, négociation, insérées dans un ensemble culturel et social plus vaste, codage-décodage, incertitudes sur le message, avec un agenda qui structure les préoccupations et les priorités du public, un cadrage qui contribue à la configuration des problèmes et oriente l’opinion publique, un amorçage qui oriente l’attention vers certains objets qui deviennent des critères d’évaluation des personnages, des processus et des résultats de l’action politique.
- 3. Critique des théories sur la néopolitique et ses rapports avec la néotélévision. Certains considèrent que l’essentiel de la néopolitique est dans des phénomènes abstraits, isolés de la totalité sociale, comme la presse people, le populisme, le populisme médiatique, le popularisme ou la télécratie. Certains réduisent la néopolitique à la néotélévision ou parlent d’une domination de la télévision sur la néopolitique. Si les médias sont de plus en plus le lieu où se fabrique l’actualité politique, le lieu principal de la politique, s’il n’y a pas de politique sans médiatique, dans la mesure où les médias sont le lieu principal où se fait le travail sur les représentations sociales quand les institutions politiques sont dépossédées de cette fonction, entre la télévision et le politique, il y a cependant interaction réciproque. Si la néotélévision utilise les rêves et les peurs de la néopolitique, inversement le politique utilise la télévision, avec ses présentations, ses mises en récit de la compétition, dans les jeux, les sagas familiales, les séries policières ou réalistes, le sport ou les paroles des experts économiques, ses mises en scène de la compassion dans les pseudo débats participatifs, les mélodrames, les collectes de dons ou les journaux télévisés ruisselants, pour techniciser la politique, tout en n’oubliant pas de superposer des valeurs spirituelles ou religieuses, plus exactement la croyance en l’État néolibéral, à la fois compétitif et compassionnel, une croyance a visée hégémonique. Selon la théorie des vases communicants, avec le déclin des partis, la crise de légitimité d’une classe politique qui se soucie plus de son image, de sa communication que de ceux qu’elle représente, la dépolitisation d’un téléspectateur citoyen voyeur, le déclin des idéologies, des institutions et de la société civile, la télévision devient un parti politique transversal, le héros politique s’identifiant à son image télévisuelle. Mais plus le héros politique confond son corps à son image télévisuelle, plus il est présent et transparent, plus il est visible et sympathique, plus il dévalue son autorité, plus il perd de sa transcendance et de sa moralité, mais il doit renouveler ses références symboliques. Plus la politique se met en spectacle télévisuel, plus elle privilégie le paraître, la présentation sur la représentation, plus, pour éviter le risque de sombrer dans la misère symbolique, elle recourt au syncrétisme symbolique, tout en n’oubliant pas d’accompagner et même de susciter le développement de la néotélévision de telle façon que les clivages politiques deviennent des clivages télévisuels, entre partis télévisuels, pour ou contre la télévision publique. Plus la néopolitique se technicise par des images chocs autoexpressives, plus ces images politiques se banalisent et s’usent, plus elles doivent être rapidement renouvelées, au moins en apparence.
La peopolisation, mis en public des états d’âme du dirigeant par la presse populaire, n’éclaire rien pour définir la néopolitique.
Le qualificatif de populisme désigne le recours à la rhétorique de l’appel au peuple et à une légitimation de type charismatique, pour valoriser le changement. Il est sans contenu, péjoratif, inflationniste, ambigu, vague et polémique. Il disqualifie a priori le héros néopolitique, tout en limitant le travail d’interprétation et le nécessaire approfondissement de l’analyse sur les techniques de prise de pouvoir à travers une administration habile des médias. Recourir à ce mot de populisme pour définir la néopolitique simplifie le mode de fonctionnement du politique.
Le populisme médiatique, quant à lui, consisterait simplement à s’adresser directement au peuple à travers les médias, en dehors du Parlement, orientant le cours de la politique en éliminant la médiation parlementaire. Il suffirait d’additionner le populisme, la télévision, le marketing et quelques images de la vie privée dans la presse people, ce qui n’aurait rien à voir avec l’idéal démocratique du débat argumenté, de la réflexion et de l’écrit. Voilà encore une façon insuffisante de définir la néopolitique.
Le popularisme, quant à lui, serait un système de pouvoir définissant la néopolitique qui serait soucieux de séduire et de satisfaire l’opinion, de gagner et conserver le pouvoir, et mettrait en scène l’agir, qui impressionnerait, frapperait, déciderait, dans la mesure où cela manifesterait l’efficacité. Il ne connaîtrait que l’urgence, l’immédiat, sautant d’un problème à un autre.
Pour la télécratie, comme définissant la néopolitique, les médias sont une scène majeure de la mise en spectacle du politique, le peuple étant remplacé par le public ou les spectateurs. On aurait une séduction vulgaire et une manipulation grossière du peuple. Cette vision conduit à la diabolisation des protagonistes, à la réduction des médias à de simples moyens de manipulation de masse, avec des émetteurs tout-puissants et des récepteurs passifs, selon la théorie fonctionnaliste des effets immédiats. Le propriétaire des médias définit et contrôle le contenu des médias, leur forme, leur production, mais aussi l’opinion publique, puisque les médias agissent directement sur les opinions publiques, formant leurs choix et comportements de façon quasi béhavioriste. Cette thèse de la manipulation ou du complot fait écran à la compréhension. Il n’y a pas d’effet direct de médias sur le comportement électoral, mais seulement une influence diffuse. Constater que le politique se fait à la télé est une banalité.
La télécratie pose que l’individuation se fait par le marché et qu’il faut pour cela contrôler en totalité la transindividuation. Le populisme industriel associe les dimensions culturelles et économiques de cette télécratie.
Entre la télévision et le politique, il n’y a ni causalité ni domination, mais interaction, trafic, par lequel le politique tente de capturer le sens commun et la théâtralisation des émotions et des communions populaires, tout en offrant continuellement ses rêves et ses peurs à la néotélévision et en la soutenant par ses choix de régulation.
La néopolitique s’approprie les institutions techniciennes désymbolisées à forte production fictionnelle que sont les télévisions pour techniciser la politique, ce qui suppose de superposer à la mollesse politique de cette importation des valeurs spirituelles ou religieuses constituant la moralisation du capitalisme.
La néotélévision offre à la représentation politique des moyens de présentation, des moyens de mise en scène et en récit de la présence de cette représentation politique, et comme les opérations symboliques et la gestion des images symboliques ne sont pas réalisées, et que la politique ne peut pas être seulement un spectacle, un bricolage symbolique autour des valeurs managériales est construit.
La néopolitique ne peut être réduit à la fusion de la télévision et du corps présidentiel, elle est, au-delà des personnages qui l’incarnent, le spectacle d’une croyance collective qui tente de devenir hégémonique, la croyance en l’État néolibéral, d’une part entrepreneurial, avec un président entrepreneur ou patron, et d’autre part policier justicier au service des victimes, un État à la fois compétitif et compassionnel, la promotion de cet État trouvant ses mises en scène clé en main dans la télé réalité et les compétitions, les talk-shows et les compassions.
Comme les grandes expositions mettent en scène les industries et les innovations, constituant les spectacles de la production, la télévision met en vitrine des marchandises, des coutumes, des rêves collectifs, des images, des peurs, des signes, des masques destinés à capter l’attention des consommateurs, voire à les sidérer. La télévision est le spectacle de la consommation, elle reflète le vécu de la consommation, en donne une image idéale ou la dramatise, correspondant à la signification que peut avoir pour les acteurs le post-industrialisme des industries culturelles.
Le héros de la néopolitique, en gouvernant par le rêve et par la dramatisation néotélévisuelle, en recyclant le talk-show et le réality-show, en gérant sa présence comme dans les feuilletons et les soap opéras, s’inscrit dans un imaginaire populaire de référence et dans une hégémonie culturelle, le public y reconnaissant des valeurs et des personnages familiers. Le contact télévisuel avec le héros reconnu de la néopolitique vaut proximité, connaissance, puisque la néotélévision, antihiérarchique, annule la coupure entre protagonistes et public.
Le décodage, l’interprétation et la lecture du téléspectateur sont en interaction, en négociation avec l’émetteur, qui produit un cryptage culturel à décrypter, mais dans un cadre culturel hégémonique. Le téléspectateur décode la culture, l’imaginaire et le message proposés dans le cadre des structures culturelles dominantes, soit en suivant les termes de référence de l’émetteur, soit en mélangeant adaptation et opposition, soit en suivant sa propre interprétation.
Certains considèrent que les médias sont de plus en plus le lieu où se fabrique l’actualité politique, le lieu principal de la politique. Il n’y a pas de politique sans médiatique, dans la mesure où les médias sont le seul lieu où se fait le travail sur les représentations sociales, les institutions politiques étant dépossédées de cette fonction.
Mais le politique ne peut être réduit au médiatique, car il combine toujours une dimension symbolique, fût-elle molle, et l’organisation dans un parti et des alliances. S’il n’y a quand même pas un envahissement de l’imaginaire télévisuel sur la politique, il y a un certain affaiblissement de la symbolique politique, son relatif aplatissement sur l’imaginaire télévisuel, une politique à symbolique syncrétique et affaiblie se nouant aux fictions et imageries néotélévisuelles.
Selon l’analogie avec les vases communicants, d’une part, le politique s’affaiblit symboliquement avec le déclin des partis comme organisations militantes d’élites ou de masses agrégeant les opinions et les intérêts, avec la crise de la représentation, la crise de légitimité de la classe politique, les hommes politiques se souciant de leur image et de la communication de leurs messages sans se définir comme des représentants de tout ou partie du peuple, d’autre part, la puissance croissante de la néotélévision, le recours croissant à de nouvelles techniques de communication combinant technologies moderne et savoir-faire acquis dans la publicité commerciale, c’est-à-dire la médiatisation du politique, le triomphe de l’imaginaire néotélévisuel, la part spectaculaire et dramatique du politique étant grignotée, voire remplacée, par l’imagerie télévisuelle de plus en plus séductrice.
La dépolitisation s’opérerait pas la télévision, car le monde est désormais offert sur le mode du regard, le téléspectateur devenu voyeur laissant venir à lui le monde sans péril, certain de n’être en rien changé par ce qu’il voit et entend, le politique, qui craint la rue, l’homme de la rue devenant homme politique, se réjouit de n’être plus qu’un entrepreneur de spectacle, endormant en nous le citoyen pour ne tenir éveillé que l’infatigable voyeur d’images.
La communication télévisée ne s’impose plus que les contraintes de l’Audimat et du marché publicitaire et devient une actrice sociale et politique, son importance, sa créativité, sa capacité critique, son rôle d’accompagnement de l’action collective étant d’autant plus grands que la société civile et les institutions sont moins vivantes, que les idéologies sont moins fortes.
La télévision devient une force politique, un parti transversal qui élabore une vision du monde et la diffuse dans le corps social pour assurer l’hégémonie, agissant de façon plus efficace que les partis, et même jouant au-delà des partis et de l’État en apparaissant comme une force autonome, seule capable d’unifier. Il y a donc une politisation par la télévision. Le politique trouve sa légitimité dans ses références télévisuelles.
Certains parlent de fusion et confusion du politique et de la télévision, de confusion du corps du leader politique et de son image télévisuelle, sous forme du télé président, le corps du président devenant un média. Le leader politique, quand il est trop présent à la télévision, dévalue son autorité. La personnalisation physique et la transparence ruinent la personnification morale et la transcendance.
La mise en images de la vie publique conduit à une transformation de la représentation politique, la présentation télévisuelle venant au secours d’une représentation politique en crise, anesthésiée cathodiquement, du fait de l’exaspération du spectaculaire, le spectacle imagier utilisant les moyens médiatiques du politique pour dévaloriser ce dernier, la mise en scène de la néotélévision et la technicisation de la société étant si puissants qu’elles affaiblissent la symbolicité du politique, mais sans faire disparaître le politique, qui change de forme, de lieux d’exercice, d’acteurs et de scène, caché sous des masques.
Il y aurait une dégradation de la politique symbolique, une misère symbolique du politique, une difficulté du politique à renouveler et refonder ses références symboliques avec une survalorisation de sa mise en spectacle télévisuel, les images télévisuelles, l’imagerie politique télévisuelle quotidienne, se substituant aux images symboliques usées, en technicisant le politique par la production quotidienne d’images choc, d’images autoexpressives, des images qui se banalisent et s’usent et exigent donc de fréquents renouvellements ou la création d’apparences de nouveautés.
Les jeux de l’écran imposent le télépoliticien, avec une dramatisation permanente adaptable aux circonstances et aux objectifs, une unité de lieu, une visibilité au même moment dans une multitude de foyers. Le paraître, la présence imagière, la présentation l’emportent sur la représentation.
Le politique, autrefois occupant de la télévision, est maintenant occupé-colonisé par la télévision. Le médiatique est politisé et le politique est médiatisé.
L’hypervisibilité du politique compense l’affaiblissement de sa légitimation symbolique. Non seulement le politique ne disparaît pas au profit du spectacle, mais il manie la néotélévision pour régénérer sa mise en scène, car la part symbolique du politique est irréductible à l’imagerie proliférante de la néotélévision et des autres technologies du marketing, la domestication de la télévision ne suffisant plus, le politique devant innover dans la télévision avec une théâtralisation d’un syncrétisme symbolique combinant américanisme, tradition catholique romaine, néomanagement et néotélévision commerciale, avec un dosage entre les restes de symbolique et le nouvel imaginaire politique, le politique devant être sympathique, visible, et tirer sa légitimité d’un ailleurs toujours à redéfinir, avec un accompagnement de cette télévision qui donne le la de toute visibilité, une innovation dans sa direction, à savoir la dérégulation audiovisuelle pour suivre et développer la néotélévision qui, à son tour, valorise une économie consumériste et publicitaire ainsi que des industries audiovisuelles de taille internationale.
Le politique intègre le langage et les codes culturels de la néotélévision et les inscrits dans sa scénologie du divertissement politique, tout en dérégulant la télévision pour soutenir et renouveler la néotélévision commerciale, pour créer des clivages télévisuels, des conflits à l’intérieur de l’imagerie télévisuelle.
C’est un troc entre la néopolitique, qui ne parvient plus à gérer des images symboliques fortes, et la néotélévision.
La conflictualité socio-politique est déplacée sur le terrain des imaginaires culturels et des valeurs, pour mettre en scène l’établissement de l’État néolibéral dual, ce qui suppose de critiquer l’illusoire indépendance de la télévision par rapport au pouvoir, qu’il soit politico-étatique pour la télévision publique ou économico-publicitaire pour la télévision privée.
Cela permet de recycler la critique libertaire, de récupérer la critique de sens commun sur la manipulation et le contrôle des médias, de demander la dépolitisation de la télévision, le desserrement du contrôle des pouvoirs sur l’information, au nom de l’autonomie, de revenir ainsi à la scène primitive opposant d’une part la propagande d’État d’une télévision éducatrice et surpolitisée, dispendieuse, communiste, d’autre part la télévision commerciale, c’est-à-dire le marché, la publicité.
- 4. Retour sur la néopolitique et la néotélévision. Il s’agit de créer chez le téléspectateur consommateur et citoyen, ressource d’achat et de vote, des clivages sur les valeurs et les symboles, de lui désigner un ennemi ou un bouc émissaire, de généraliser la bagarre télévisée pour désorienter l’adversaire, de créer deux camps télévisuels pour s’identifier au camp du sens commun. Il s’agit de fictionner le réel en le présentant comme un rêve à réaliser ou un péril à conjurer, de transformer la vie quotidienne en un drame, une fable, un rêve. On n’utilisera pas tellement la logique mais plutôt, dans un flux continu, l’association, l’analogie, l’échangisme généralisé, la confusion du privé lié à la consommation et du public lié au vote et à la politique, la confusion de l’individuel et du social, le mélange des genres et des émissions, avec la transformation de la Nation et de l’offre politique en produits affectifs et émotionnels à promouvoir, avec le héros ou la star de l’entreprise ou de la néotélévision devenant aussi héros de la néopolitique. Pour la télévision, il s’agit de devenir un service essentiel apporté aux consommateurs, rythmant et organisant leur quotidien, formatant leurs désirs et leur imaginaire, devenant l’ami, le compagnon, le confident, créant un sentiment d’appartenance télévisuelle. Il s’agit de mettre en relation, de capturer par le marketing, la publicité, la fiction, le récit vraisemblable, une certaine image du monde, de communiquer avant tout acte de consommation ou de vote, de faire la révolution intellectuelle avant de faire la révolution économique, de gagner les idées, les croyances, l’hégémonie culturelle, pour obtenir un consentement actif. Il s’agit donc de construire des représentations individuelles et collectives, des désirs, des besoins, des attentes, des demandes, d’enfermer dans un cercle vertueux. La société rêvée ou dramatisée par la néopolitique, cette société de la consommation et de la communication qui donne le spectacle du bonheur consumériste et publicitaire, est associée aux fictions créées industriellement de la néotélévision et du consumérisme, à la fête et au divertissement quotidiens de la néotélévision, spectacles souriants et bienfaisants, à la sortie régulière à l’hypermarché, Le héros néopolitique se veut un modèle de réussite et de sacrifice, pour appeler au mimétisme. Un modèle n’a pas besoin de référent symbolique, il lui suffit d’être perçu comme modèle par l’opinion publique. La néopolitique propose des modèles, des archétypes et des stéréotypes qui doivent être imités si on ne veut pas être blâmé et exclu de la communauté et subir un sentiment de honte, une honte qui vient de cette réprobation sociale qui ternit notre image.
Le néopolitique vise les inactifs, grands consommateurs de télévision, et ceux qui travaillent en entreprise, dirigeants et salariés, qui peuvent se reconnaître dans son discours sur l’entreprise.
Elle profite du vide réglementaire ou de la dérégulation pour constituer des groupes médiatiques privés et d’un vide politique pour former un parti et conquérir le pouvoir.
Pour réussir, elle constitue constamment des clivages sur des valeurs et des symboles.
La télévision devient un service apporté aux consommateurs, un service essentiel inséré dans le parcours consumériste quotidien, organisant et rythmant le quotidien, fusionnant l’acte de consommation et l’imaginaire du consommateur, liant entre elles toutes les activités de la vie quotidienne. La télévision est faite pour les gens. Elle sait interpréter les désirs des gens et contribuer à améliorer la qualité de la vie. Elle forme et formate l’imaginaire du consommateur.
Le néopolitique constitue un bloc de pouvoir avec les annonceurs, les entrepreneurs de télévision, les consommateurs, tout en désignant l’ennemi, la télévision d’État.
Le temps disponible du téléspectateur est transformé en audience vendue à un annonceur.
Il faut des fictions, des spectacles, des images du bonheur quotidien, des divertissements, une catharsis.
La télévision accompagne la vie quotidienne, devenant une amie, une confidente faisant partie de la famille, ce qui crée dans chaque foyer un sentiment d’appartenance télévisuelle.
Vendre des appartements sur plan, c’est vendre du rêve. Vendre de la fiction, des imageries, c’est développer le négoce des biens immatériels, c’est manifester le savoir-faire dans le maniement des signes et des symboles, dans le fictionnement de la réalité, dans l’animation des soirées et des spectacles, dans la promotion des marchandises et des services, dans la vente de services dont on a promu au préalable l’imaginaire, dans la vente de rêves qu’on va incarner, dans la praxis manageriale de l’imaginaire, en fictionnant le réel, en le présentant comme un rêve à réaliser ou un péril à conjurer.
On promeut des rêves pour les incarner. On sollicite des peurs pour se promouvoir en héros capable de les repousser.
La scène politique se fait sur les plateaux de télévision, avec les techniques de mise en scène, de story-telling et de programmation de la télévision commerciale.
Il faut une télévision qui divertit, fait s’évader, fait rire et pleurer.
Le politique devient de l’audiovisuel continué par d’autres moyens.
La vie quotidienne est transformée en une fable, un drame ou un rêve.
Le temps du téléspectateur est transformé en ressources plébiscitaires et publicitaires, en votes et en achats.
On a un flux continu où opère moins une logique que des associations et des analogies prises dans un mélange d’émissions et de genres. C’est une télévision fluide, liquide, une télévision de l’échangisme généralisé, de mise en relation de différentes sphères d’activité, avec la sphère de l’imaginaire pour capter le temps des téléspectateurs et la sphère économique marchande, avec le téléspectateur dédoublé en celui qui accède au plateau et le consommateur des produits promus.
L’homme de télévision devient politique, considérant la nation comme une entreprise de télévision. L’entrepreneur devient politique, considérant la nation comme une entreprise. L’animateur de télévision ou le président de club deviennent ministres.
La représentation politique est investie par la théâtralisation télévisuelle, par la séduction publicitaire transmuée en utopie plébiscitaire.
La nation, objet affectif et émotionnel, aimée et incarnée par le héros néopolitique, est un nouveau produit à promouvoir, par des talk-shows et des séries néotélévisuelles. Le rêve national de sortie de crise devient le contrat passé entre le héros et le public. L’amour de la patrie sollicite tantôt la promesse et le rêve, incarnés par la réussite socio-économique, tantôt la menace et la peur, incarnées par le sacrifice et la mission à accomplir au service de la patrie.
La transsubstantiation du chef d’entreprise en politicien est facilitée par une néotélévision qui est un lieu d’échangisme permanent des rôles, si bien qu’on passe d’un client à un autre, du téléspectateur consommateur au citoyen électeur.
On vendra aux téléspectateurs et à l’espace public une offre politique, un parti, un candidat, toute une gamme de produits.
Il faut la contre programmation, l’utilisation systématique de la bagarre télévisée pour désorienter l’adversaire.
Il faut le recours à une esthétique glamour, la conversion de la star en politicien.
Le métro boulot dodo de l’actif devient le télé conso vote de l’inactif.
Il faut intégrer les sphères imaginaires et les pratiques marchandes ou électives, ne plus distinguer les espaces privés et publics, l’espace public se privatisant et l’espace privé se publicisant. On passe de l’espace médiatico-publicitaire à l’espace politico-plébiscitaire. On confond la sphère privée et imaginaire de la néotélévision avec le lieu marchand de la consommation et l’espace public. On efface les frontières entre activités individuelles et sociales. Tout se vaut et est interchangeable. L’entreprise patrie est entreprise parti, l’entreprise est l’entrepreneur, le parti est la partie, le politique est le télévisuel.
L’entreprise, en amont, est tantôt annonceur, tantôt fournisseur. Au centre, l’éditeur programmateur de télévision est aussi distributeur de biens et services. En aval, le téléspectateur est soit consommateur d’images à domicile, soit client sur le marché.
Ce circuit télé réel éclaire une conception d’une télévision utilisée comme moyen de mise en relation et d’enfermement de différents acteurs dans un cercle vertueux dont la télévision est le pivot, à condition que le consommateur soit capturé en amont du marketing et de la publicité par des rêves, des fictions et des récits que les programmes de la néotélévision rendent vraisemblables.
Il faut travailler sur l’imaginaire et l’image du monde des téléspectateurs consommateurs pour guider les actes d’achat et de consommation. Il faut un travail sur l’imaginaire qui précède l’acte consumériste, la publicité de marketing ne pouvant suffire.
Il faut détourner l’attention et le désir du consommateur par des images et des fictions, ce que permet la néotélévision.
Il faut informer les représentations collectives et individuelles avant d’offrir. Il faut construire une attente, un désir, voire une demande. L’hégémonie culturelle et politique, la communication sont un préalable à l’action. Le développement de la consommation imaginaire provoque un accroissement de la demande réelle, des besoins réels, eux-mêmes imbibés d’imaginaire.
Le néopolitique offre au téléspectateur électeur des fictions, des histoires, des images, qui sont en continuité et en osmose avec celles qu’il reçoit sur le petit écran.
Le président entrepreneur qui gagne peut améliorer la situation du pays.
Des clivages entre partis télévisuels, entre d’une part les partisans de la télévision publique, associée à l’État, à la gauche, à la pédagogie, au passé, et d’autre part les partisans de la télévision privée assimilée à la proximité, à l’émotion, à la passion, au divertissement, au ludique, à la promotion sociale par la starisation du téléspectateur ordinaire, se traduisent par un sentiment d’appartenance télévisuelle pro public ou pro privé, un sentiment de confiance en la télévision publique ou en la télévision privée, ce qui structure en deux camps télévisuels, voire deux partis télévisuels, correspondant à des choix politiques.
Le héros politique signe un contrat avec les électeurs, le téléspectateur étant impliqué et continuellement appelé.
La télévision devient le champ de bataille de la politique, des politiques, des partis, si bien que les politiques sont éloignés de la société et que les journalistes deviennent des acteurs politiques. Le système mixte public-privé préfigure ou fabrique une bipolarisation politico-culturelle de la société. Le clivage télévisuel serait équivalent à l’affrontement politique. La télévision commerciale serait neutre, objective, non partisane, non ennuyeuse, cherchant la satisfaction de tous, donnant à chacun la possibilité d’être en empathie avec elle. La néopolitique est fusionnée avec la néotélévision en une seule télé réalité. La télévision publique est politisée pour mieux dépolitiser la télévision privée. Les clivages politiques sont déplacés du terrain socio-économique à celui des valeurs et des imaginaires culturels.
Il faut multiplier les coupures verticales du social, travailleurs et assistés, citoyens et consommateurs, intellectuels et peuple, cultures élitaire et populaire, et il faut s’identifier à un camp, celui du sens commun et de l’homme ordinaire.
Il faut monter la fiction de la séparation entre deux nations télévisuelles, susciter un débat de valeurs traversant le clivage droite gauche, en l’occurence pour ou contre la publicité.
Il faut d’abord gagner sur le terrain de l’hégémonie culturelle, sur le terrain des idées, pour construire un consentement populaire actif. Il faut conquérir les imaginaires, les valeurs, les croyances, faire la révolution dans les esprits, une révolution intellectuelle, avant de faire la révolution économique.
La circulation de l’imaginaire néo télévisuel au réel consumériste et politique est réversible.
L’image du politique est l’incarnation d’une société rêvée associée aux fictions de la néotélévision et du consumérisme.
Dans la fête du divertissement quotidien du petit écran néo télévisuel, spectacle souriant et bienfaisant, fête associée à la sortie régulière à l’hypermarché, la société se montre idéalement sur le mode spectaculaire comme société de la consommation et de la communication, ce spectacle du bonheur consumériste et publicitaire d’une société rêvée ou dramatisée, celle des séries et des fictions produites par les industries culturelles créatives et récréatives, se démarque en creux du spectacle inverse, le spectacle de la télévision publique, éducatrice et politisée.
Le héros néopolitique est obligé de s’identifier à son image publique produite par l’institution miroir, afin d’entretenir sa visibilité. Il assume son image télévisuelle, car il saisit dans cette image télé réelle le regard du grand public qui le scrute, le poursuit et le juge, le regard panoptique inversé.
Il y a du narcissisme et de l’effroi dans le fait de satisfaire le regard omniprésent du public et sa fiction associée, le jugement de l’opinion publique.
Le néopolitique doit paraître et fasciner, mêler le réel et la fiction, gérer son image, mettre en scène son projet de société rêvée ou rejetée, inscrire des clivages culturels et une imagerie de partis posés comme opposés, mais il doit aussi accompagner la néotélévision dans son développement pour qu’elle crée des phénomènes d’appartenance télévisuelle, voire qu’elle forme un parti télévisuel, tout cela venant au secours d’un bricolage symbolique syncrétique.
Les fictions assurent le lien entre l’imagerie proliférante et la symbolique usée, elles envahissent simultanément la néopolitique et la néotélévision.
Le héros néopolitique se veut un modèle de réussite et de sacrifice de chef d’État entreprise ou de chef d’État justicier, pour appeler au mimétisme.
Un modèle n’a pas besoin de référent symbolique, il lui suffit d’être perçu comme modèle par l’opinion publique. La néopolitique propose des modèles, des archétypes et des stéréotypes qui doivent être imités si on ne veut pas être blâmé et exclu de la communauté et subir un sentiment de honte.
La norme est étalée dans la lumière aveuglante des plateaux de néotélévisés et du récit quotidien du héros néopolitique.
Dans les cultures de la culpabilité, cultures correspondant à une symbolique forte, on impose des interdits, et celui qui les viole se sent opprimé par un sentiment mêlé d’angoisse, de faute et de remords. La honte vient de l’extérieur, de la réprobation sociale, du blâme de la collectivité, du mépris de l’opinion publique, qui ternissent l’image de l’individu à laquelle l’individu s’identifie sans réserve. La peur de l’isolement ou de la mise à l’écart conduit chaque individu à se positionner par rapport à l’opinion.
La symbolique affaiblie de la néopolitique est un ensemble de valeurs passe-partout, celles de l’entreprise, du néomanagement, de la néotélévision, ficelées par l’éthique catholique du capitalisme, ses valeurs, en particulier la valeur travail, valeurs destinées à l’adhésion du plus grand nombre.
Le héros néopolitique non seulement a une bonne image, séduisant par les apparences, convaincant dans l’instant, il est aussi présentateur animateur du récit télévisuel, acteur de la régulation de cet audiovisuel qui le met en scène.
La néopolitique est l’encastrement d’une symbolique faible dans une institution technologique puissante grâce au nouage fictionnel opéré entre la néotélévision qui fabrique des fictions et la néopolitique qui fictionnalise le réel, la production fictionnelle devant satisfaire à une certaine crédibilité, au vraisemblable.
Le héros néopolitique doit demeurer crédible et vraisemblable en entretenant la prolifération des fictions, en produisant et multipliant les petites dramaturgies, les petites fictions imagées, avec la recherche de l’accord de l’opinion.
Le talon d’Achille de la néopolitique est la faiblesse de ses références symboliques agrégées dans un syncrétisme néolibéral. Les béquilles de la néopolitique sont l’entreprise maniant le néomanagement et le marketing, et la néotélévision, avec sa scénologie et sa fabrique de fictions.
La néopolitique additionne les référents symboliques, les valeurs et les signes et elle emploie les techno institutions pour les présenter et se présenter, le héros néopolitique, prenant exemple sur l’animateur, se faisant modèle.
La néopolitique, c’est le syncrétisme des valeurs et le présentisme ubiquitaire, la désymbolisation du politique, avec la symbolique molle de l’État entreprise, et la technologisation-théâtralisation abusive de la politique.
La représentation politique accentue sa présentation pour réagir à la faiblesse du dispositif symbolique qui la légitime.
Le présentisme néopolitique est un rabattement du futur sur l’action immédiate, de la durée sur l’instant, un repliement de la représentation sur la présence.
La néopolitique, à symbolicité faible et syncrétique, sursollicite la visibilité médiatique, les mots et les images, au détriment de la Nation entreprise qu’il prétend symboliser et incarner dans le président manager.
Néotélévision et néopolitique sont toutes deux des boîtes à fictions, des usines culturelles, l’entreprise nation étant l’extension du modèle industriel de production culturelle à la société tout entière.
L’hégémonie culturelle, l’imaginaire et les signes naissent directement du travail industriel et de ses usines de la culture. L’industrie est une pensée clés en mains.
La néopolitique extrait ses référents des boîtes à fictions managériales et télévisuelles et soutient ces industries afin d’alimenter sa propre mis en scène. Ces usines culturelles sont des sources symboliques, il est vrai faibles, et des ressources scénologiques puissantes. Elles forment avec la néopolitique un bloc de pouvoir où l’industrie audiovisuelle livre à la néopolitique qui la soutient une pensée et une théâtralisation préfabriquées.
- 5. Le héros politique. L’homme politique utilise les techniques du spectacle, pour séduire, capter l’attention, entretenir une relation spéculaire avec le public à la façon de l’animateur, focaliser l’attention sur soi, être omniprésent, fixer l’agenda, créer des événements, se présenter en héros sauveur et en champion. Il s’agit alors de simplifier pour garder la maîtrise du débat, de séparer, de créer des clivages, des oppositions sur les personnes et en particulier sur soi, pour éviter l’indifférence et susciter la passion et l’engagement irréfléchi. Il s’agit de détruire les barrières entre public et privé, pour montrer son propre dévouement et la fidélité de ses amis, mais aussi pour préparer la privatisation des services publics. De même que la technique produit des fictions, raconte des fables, le politique fictionne le réel, se présente comme un personnage, se met en scène, romance sa vie, utilise et répète des phrases simples et faciles à retenir, des signes et des images qui attirent l’attention et suscitent l’émotion, évite toute argumentation, tout programme explicite. Le politique produit une fiction à partir du réel constitué par lui-même ou par son environnement, pour faire rêver, pour faire peur, pour fixer l’attention. Le politique produit un scénario avec un super héros martyr, désigné par des superlatifs, et un antihéros repoussoir. Le politique produit une contre réalité, une communauté virtuelle, de telle façon que les gens, se détournant de la réalité, se sentent bien. On ne peut que s’identifier à un héros configuré comme soi-même, de plus un héros animateur, confident, faisant des signes de connivence avec le téléspectateur, omniprésent dans la mesure où il maîtrise l’agenda. Le corps du héros incarne le dressage des valeurs du management et de la compétition, invitant au mimétisme. Il est toujours en mouvement, dans l’urgence, avec le sourire inoxydable du vendeur, indice de la réussite, de la créativité, de la douceur et du bonheur, à moins qu’il ne soit sportif, en sueur, omniprésent, stressé, quand il fait de la politique. Un corps souffrant, prenant en charge les destinées du pays. Le héros politique construit son personnage, prépare son activité en fonction de la présentation télévisuelle et de l’actualité qu’il contribue à fabriquer, organise son agenda en fonction de la programmation des grandes chaînes. C’est l’omniprésence et l’ubuiquité. Le héros politique dit aimer sans distanciation la télévision, compréhensible immédiatement par tout le monde puisque reflétant l’autorité du plus grand nombre, valorisant non le message, l’information, mais la convivialité, la présence. Le héros politique considère la télévision comme un lieu d’authenticité, de vérité, toute connaissance étant non dans la démonstration argumentée et rationnelle mais dans l’émotion, dans l’image, tout débat étant dans les oppositions simples, postidéologiques, le manichéisme, l’affrontement vif, le clivage dramatisé, le marquage caricatural des identités et des différences, suscitant non l’ennui mais la prise de position, la prise de parti pour un des deux camps, le camp du sens commun. Le héros politique voit dans la télévision un lieu de proximité, de relation directe et de communication transparente avec un public fictionné en opinion publique, une télévision mettant en scène tout le réel, sans aucune censure, et en conséquence le héros politique contribue à construire une télévision faisant lien social, une télévision avec plus d’émissions fédératives, pour tout le monde. Le public surveille constamment le leader politique, le suit comme le héros d’un récit ou d’un feuilleton, et peut ainsi partager ses préoccupations et ses émotions, le politique et son projet de société rêvée ou de société rejetée étant ainsi dans une lumière aveuglante. Le héros politique, avec narcissisme et effroi, offre son image à cette surveillance permanente de tous, conformément à la fiction de l’opinion publique, car la visibilité télévisuelle est censée dire le vrai, qu’elle ne peut mentir, alors qu’elle n’offre que le télé réel et la vraisemblance. Il doit être conforme à cette image qui manifeste la fiction de l’opinion publique.
La référence symbolique à l’efficacité et à la compétitivité de l’entreprise Nation est théâtralisée, esthétisée, pour s’incarner dans les signes, des emblèmes, des messagers.
Cette référence est mise en images et en récits par deux techniques productrices de fiction destinées à séduire les publics, le marketing et la télévision.
La technique produit des fictions. Elle raconte des histoires, des récits, des discours narratifs, des fables. Elle fictionne le réel.
L’homme politique fictionne aussi le réel. Il se présente comme un personnage de roman, se met en scène en images, en musique. Il romance sa vie, se présente comme l’incarnation de son roman.
Ses stratégies narratives, ce sont des paroles simples, des phrases courtes, des slogans faciles à retenir, un vocabulaire limité, des images et des signes qui attirent l’attention et suscitent l’émotion, ce sont la captation de l’attention sur un thème clé comme la sécurité ou le pouvoir d’achat, la répétition sur un mode publicitaire et plébiscitaire, selon les techniques du marketing pour vendre un produit, l’électeur citoyen étant traité comme un consommateur, dans une relation immédiate, passionnelle et émotionnelle, l’argumentaire sophistiqué étant considéré comme inutile.
La fiction n’est pas l’illusion, mais une narration captivante et captatrice de l’attention du public, une transformation et un accompagnement du réel par des discours et des commentaires comme une notice accompagne l’utilisation d’un objet technique. Il s’agit de fictionner soi-même et son environnement, de faire rêver ou de faire peur, de monter un récit pour fidéliser l’attention, par exemple d’écrire l’histoire de soi-même héroïsé et réussissant, une vie de self-made-man incarnant les valeurs du travail et de la réussite sociale, au bout d’un chemin de croix, d’un chemin d’efforts et de souffrance, le pouvoir étant un sacrifice, un don de soi au pays, le héros étant un martyr, capable de souffrir ou de réussir, capable de s’identifier à ses concitoyens plus que de porter une symbolique transcendante, capable de parler de sa relation avec le téléspectateur comme de parler de lui-même, un héros portant le poids du monde, s’exposant à toutes les attaques, si bien que toute critique provoque l’admiration pour le sacrifice.
La vie politique est considérée comme une narration trompeuse ayant pour fonction de substituer à l’assemblée délibérative des citoyens une audience captive, mimant une communauté virtuelle et fictionnelle.
Chaque jour, le politique élabore un scénario afin de créer une contre réalité, détourner l’attention des gens des enjeux essentiels, en créant un monde de mythes et de symboles, afin que ces gens se sentent bien avec eux-mêmes et leur pays.
L’histoire de l’homme politique est l’histoire du pays puisqu’il en est l’incarnation.
La communication précède l’action et peut même s’y substituer.
Les récits fictifs créent un univers de héros et d’antihéros, de victimes et de sauveurs, afin de structurer les imaginaires du débat public.
Les fables accompagnent la démarche néolibérale et managériale. Les récits et leur théâtralisation, porteurs d’espoir, de fables, de visions et de prophéties, sont respectueux de l’ordre établi.
On a un contre héros, un super ennemi fictif, responsable de tous les maux, du déclin, de la crise politico-morale, un repoussoir, le communisme, synonyme d’étatisme, de dictature, de bureaucratie, de mensonges, de pénurie, ou mai 68, synonyme de laxisme, de perte d’autorité et de références, de désordre, de chaos, de crise morale, le spectre à combattre.
On a le héros, porteur de toutes les valeurs positives, héros auquel il faut s’identifier, puisque en allant vers le héros, l’électeur téléspectateur citoyen ne fait qu’aller vers lui-même, qu’exprimer son identité et ses choix antérieurs, puisque le héros est configuré de façon spéculaire, renvoyant au client l’expression de ses choix antérieurs, qu’il n’y a pas de distance, de décalage entre le représentant et le représenté, entre l’élection et l’action.
Après avoir défini l’adversaire, l’ennemi fictif, le héros invite un interlocuteur ordinaire, une victime, à soutenir son point de vue, à moins qu’il n’utilise le procédé rhétorique de l’objection ou de la question qu’il adresse à lui-même, convoquant en creux l’adversaire fictif, ou qu’il ne s’identifie à l’interlocuteur ordinaire, à la victime, au faible.
Le shérif compassionnel défend les victimes face au laxisme. Le président entreprenant défend les petits chefs d’entreprise contre l’État.
Dans la carrière politique moderne, l’important est d’être vu par tous sans pouvoir voir ou sans être obligé de voir, l’important est donc la visibilité permanente, mais aussi le fait d’inviter sur le plateau le public, de telle façon à établir une relation entre le téléspectateur placé devant son écran et son double passé de l’autre côté, c’est-à-dire de telle façon à construire un spectacle où l’animateur tient une place essentielle, où le téléspectateur, consommateur-roi, en miroir avec le roi, c’est-à-dire le héros, est en relation également spéculaire avec son double sur la scène télévisuelle, de telle façon à construire une série imposant ses thèmes, ses rythmes, ses personnages, une série où l’électeur téléspectateur s’identifie au héros qui lui raconte son histoire à lui, téléspectateur, un héros qui fictionne sa vie et la société dans lequel il vit, un héros qui dramatise le débat public pour capter son attention.
Ce héros met en scène sa propre vie de héros, sa famille, ses amours, effaçant les frontières du public et du privé, du politique et de l’intime, psychologisant la politique, invitant le téléspectateur à décrypter en direct ses comportements, comme s’il assistait à une émission de télé réalité, un téléspectateur qui devient un commentateur toujours plus avisé et perspicace, mais maintenu à sa place devant son écran.
Ce héros se présente au téléspectateur comme un animateur de talk-show, médiateur, confident, complice, ordonnateur de l’échange, homme orchestre s’adressant au téléspectateur par des signes, des gestes ou des mimiques, afin d’entretenir une relation de complicité, source de fidélisation, manager communiquant, fluide, flexible, liquide, occupant tous les rôles dans une émission de variété comme dans une émission littéraire.
La télé réalité impose le principe de la régulation sociale par la compétition, par l’élimination de l’autre. Son seul message est : la réalité est faite de vainqueurs et de vaincus, de forts et de faibles, la compétition étant la vie même. La construction de l’émission se fait sur le registre de la concurrence compétition.
Pour fidéliser, on tend un miroir au spectateur citoyen pour répondre à ses attentes préalablement décryptées par les sondages.
Il faut maîtriser l’agenda, dans la mesure où les médias n’ont pas d’effets sur le « quoi penser », c’est-à-dire le contenu, mais n’ont qu’une fonction de cadrage, c’est-à-dire disent « ce à quoi il faut penser », le choix de l’information et sa mise en forme, l’importance des questions à traiter et l’ordre dans lequel les traiter.
On produit pour les journalistes des scénarios tout prêts et un récit de soi sur le mode du feuilleton quotidien.
Le héros est présent quotidiennement sur les écrans. On le voit partout, constamment et dans toutes les situations, connaissant des échecs mais les surmontant, connaissant la souffrance et donc comprenant ceux qui souffrent, changeant parce que la vie le change.
Les affrontements politiques sont des confrontations de représentations sociales et de cartes mentales.
Le sondage est intégré à la gestion du politique qui se configure en fonction des tendances, des humeurs, des idées dans l’air du temps, des désirs, des rêves et des craintes de l’opinion, les promesses anticipant les désirs de l’opinion.
Le désir de changement, l’antipolitique, l’attente de révolution sont recyclés sur un mode consumériste.
Le produit à vendre selon les techniques du marketing, c’est soi-même.
Le citoyen est traité comme un consommateur par une offre de services dont on a au préalable promu l’image.
On répond aux attentes à l’aide d’un rêve, synthèse, coagulation de narrations et de référents multiples issus de l’entreprise, de la réussite sociale, de la télévision, du sport, tous incarnés par le héros, l’enchanteur social, avec des superlatifs, des hyperboles, des oxymores comme « la rupture tranquille », des slogans, des formulations chocs, des spots publicitaires, le tout remplaçant le programme de gouvernement.
Il faut gouverner par le paraître, les apparitions et disparitions, les mises en scène du corps, des mimiques, de la gestuelle, un corps emblème incarnant des valeurs du management et de la compétition, corps du patron, corps efficace, dynamique, toujours au travail, en mouvement, pris dans l’urgence et la culture du résultat et de l’efficacité, manager souriant, détendu, voire comique, avec le rire publicitaire, le sourire inoxydable du vendeur et du présentateur, indice du bonheur, vulgate managériale de la créativité d’entreprise, image de la douceur du pouvoir, ou bien manager nerveux, tendu, maniant le stress et la suractivité, quand il surjoue le management pour incarner sa politique. Un corps théâtralisant le dressage télévisuel et managérial, un corps langage idéal, dynamique, sportif, invitation silencieuse au mimétisme, dressage appelant le citoyen à être toujours en forme, à ne pas s’endormir, à ne pas grossir, à ne pas faire la sieste, à ne pas vieillir. Un corps lifté et bronzé, pressé et stressé, un corps qui cache son effort ou qui est en sueur, car on travaille et on gagne à la sueur de son front, en démultipliant sa présence sur tous les fronts, sur tous les dossiers, en surexposant son dynamisme, un corps mimant le sportif, le manager, un corps commercial, tantôt tendu dans l’effort jusqu’à la limite de ses forces, tantôt sans sueur et sans odeur, un corps stressé mais décontracté, un corps étendard, emblème de l’idéologie manageriale de la compétition pour conquérir le pouvoir et défendre les intérêts du pays, un corps omniscient, omniprésent, flexible, disponible et adaptable, image d’efficacité. Un corps d’ubuiquité, avec le téléphone portable. Un corps de mobilité, avec le jogging, image de la France en mouvement.
Le corps du président est le représentant et le messager de la compétition économique mondiale. Il donne à lire qu’il exerce une mission au service du pays, qu’il vit une souffrance proche du peuple et utile, pouvant aller jusqu’au sacrifice, comme le Christ.
La politique est comme une industrie du spectacle. Le dirigeant politique a plusieurs modes de relations avec les médias.
Il y a le contrôle direct, quand il est propriétaire, le contrôle indirect, quand il est ami avec le propriétaire, le contrôle plus ou moins étroit, l’accès plus ou moins facile aux médias.
Il y a la maîtrise plus ou moins grande des techniques audiovisuelles, la capacité plus ou moins importante à séduire et à capter les publics, la capacité à entretenir une relation spectaculaire et spéculaire avec les publics, la capacité à imiter l’animateur de télévision, la capacité à focaliser l’attention sur sa propre personne, sur ses faits et gestes.
Il y a la capacité à être omniprésent, à fixer l’agenda du débat public, la capacité à transformer toutes les consultations électorales en référendum pour ou contre soi.
Il y a la volonté plus ou moins nette de chercher le clivage pour simplifier le débat public pour en garder la maîtrise, de manière passionnelle et fictive, en opposant continuellement libéraux et communistes, fatalistes résignés et volontaristes gagneurs, laxistes 60-huitards et hommes rétablissant l’autorité.
Il y a le rappel constant qu’il faut choisir son camp, qu’il y a deux camps, deux options, qu’il y a une norme et une pathologie.
Il y a la recherche de l’opposition sur les personnes, en se laissant diaboliser pour rester au centre du débat public et obliger les électeurs à se positionner pour ou contre soi.
Il y a la volonté de séparer, de monter des oppositions fictives afin de simplifier le réel à son profit, créant ainsi un univers virtuel peuplé de héros et d’antihéros, sur le modèle de la fiction télévisée ou du jeu vidéo, en se présentant comme sauveur face aux peurs et aux dangers.
Il y a la volonté de se positionner en contraposition, en agrégeant les mécontentements, en suscitant des oppositions sur des sujets de société pour provoquer des réactions émotionnelles d’adhésion ou de rejet.
Il y a la volonté de produire constamment des événements, y compris en sortant du programme officiel, pour créer un jeu permanent de mise en visibilité-invisibilité, pour être désiré, attendu, deviné.
On a l’histoire à succès d’un champion héroïsé et maniant les fétiches de la réussite sociale, le pouvoir, l’argent, la télé, le showbuziness, un champion accumulant les signes du bonheur et de la réussite, pour construire une figure objet d’amour ou de haine, pour faire clivage, pour ne pas laisser indifférent.
On a un effacement des frontières entre public et privé, une mise en visibilité du quotidien individuel transformant le petit écran en confessionnal ou en divan d’analyse.
L’homme public se présente comme aimant le pouvoir, comme ayant une mission, une vocation, un travail sans intérêt personnel allant jusqu’au sacrifice. C’est l’étalage et la répétition d’une passion constituant un don de soi, d’une politique expressive, faite d’images et de passions provoquant les émotions, l’amour, l’amitié.
C’est l’effacement des frontières entre vie privée et fonction présidentielle pour briser la distinction entre privé et public, pour déréguler la politique par l’antipolitique, l’économie par la libéralisation, le secteur public étant invité à se mêler et se confondre avec le marché, le monde des affaires à pénétrer dans la sphère publique.
Toutes les stars, toutes les figures populaires sont promues comme représentantes du président, dans un jeu de miroirs du champion avec son référent, dans une chaîne hiérarchisée, avec en haut la mission, les valeurs, la foi, la passion politiques fondatrices, le fondement symbolique, consistant dans le renouvellement de la politique, le service de la nation, de la république et de Dieu, la vision d’une dérégulation du politique et de l’État, d’une modification des rapports entre la politique et l’économie, avec en bas l’incarnation dans le héros politique messager et la série des représentants à son image.
Le héros construit son personnage en fonction de son image, prépare son activité dans la perspective de la présentation télévisuelle, organise son agenda en relation avec la programmation des grandes chaînes.
Il dit aimer la télévision, ses émissions et les téléspectateurs.
Il souligne que la télé fait lien social, et en conséquence il veut plus de variétés, plus d’émissions pour tout le monde, dans la mesure où de telles émissions sont fédératives, toute la famille pouvant regarder ensemble.
Le héros refuse la position distanciée à l’égard de la télévision. L’image est authenticité, vérité, proximité, relation directe avec le téléspectateur. La télévision est le réel. Elle dit le vrai. Elle révèle la sincérité de celui qui parle, son intimité, sa vérité. Le plateau et l’image délivrent la vérité. À la télé, la politique est vraie. La télévision reflète le réel.
Il ne peut y avoir de censure, car tout le réel est sur le plateau, et il n’y a pas d’extériorité, tout est auto référé. Il n’y a pas de référence à une réalité extrinsèque, le monde de la vie, puisque le monde de la télévision est le monde de la vie.
À la télévision, tout se voit, le réel est sur le plateau dans la présence de l’animateur en relation intime avec l’invité et avec le téléspectateur, l’interviewé et l’intervieweur devant nécessairement s’entendre.
Il n’y a rien à décrypter, puisqu’il n’y a plus de censure. La connaissance est livrée dans l’image. Voir un homme suffit à le comprendre, à le connaître. La télévision se comprend immédiatement. Elle est accessible à chacun. Elle permet de communiquer directement avec nos concitoyens.
Ce qui est important, ce n’est pas le message, l’information, mais la relation, la convivialité. La télévision ne traite que du vraisemblable, c’est-à-dire qu’elle ne traite que de l’autorité du plus grand nombre et du sens commun.
La télévision est le lieu majeur du débat politique où l’image et l’émotion l’emportent sur la démonstration argumentée et rationnelle. L’affrontement doit être vif et le clivage marqué, pour susciter une dramaturgie et la prise de position du téléspectateur, et non son ennui.
La politique et l’image, l’action et la communication sont indissociables. Les médias sont des miroirs du politique pour le public et des miroirs du public pour le politique.
Le politique est de l’audiovisuel réussi, mais son image médiatique est éphémère, elle s’use vite. La télévision survalorise l’image et la présence du politique mais réduit sa durée de vie, cette réduction étant le prix à payer de l’omniprésence médiatique.
Le rythme du politique s’aligne sur celui des médias, sur la vitesse de renouvellement de l’actualité. Il faut réagir à l’actualité, parfois la précéder, ou même l’organiser.
Le politique est mi-journaliste commentateur, mi politique acteur.
La différence entre la télévision et la politique est celle entre l’observation et l’action, entre le spectateur et l’acteur. Les citoyens sont identifiés à un public. C’est la démocratie du public, la démocratie contemplative, où, si on n’est pas content d’un spectacle, on prend la place des acteurs.
L’acteur politique et le public sont directement reliés par le théâtre télévisuel et la communication du politique. Alors que le téléspectateur ordinaire et le journaliste sont seulement observateurs, le militant est aussi acteur. Le leader politique ou l’acteur politique observé est soumis en permanence à tous les regards, celui du téléspectateur, celui des médias, celui du militant, tous les regards de tous les spectateurs observants.
La représentation politique se réduit à une imagerie et à une présence multipliée dans l’omniprésence et l’ubuiquité du politique.
La télévision transforme la politique en une succession d’images et en un récit, le public en la fiction de l’opinion publique qui juge et possède l’autorité, le pouvoir s’inversant.
La télévision, avec ses stars, ses dirigeants, sa régulation, est donc, dans cette conception, importante.
Comme la politique est scénarisée par la télévision, la télévision doit être l’objet d’affrontements politiques sur des valeurs, des images et des imaginaires, d’où l’idée de deux types de télévision, une télévision privée et une télévision éloignée du marché et rapprochée de l’État au nom de la culture et de la qualité.
Le public surveille constamment le leader politique, le suit comme le héros d’un récit ou d’un feuilleton, et peut ainsi partager ses préoccupations et ses émotions.
Le politique et son projet de société rêvée ou de société rejetée sont ainsi dans une lumière aveuglante.
L’inversion de l’ordre n’est pas le renversement de l’ordre et peut même être utilisée à son renforcement. La transparence et l’omniprésence des images du pouvoir et de son projet de société, surexposés en pleine lumière, renforcent un pouvoir qui n’a plus rien à cacher ou à censurer.
Tout tend à être vu, tous à être voyeurs.
Le héros politique télé réel offre son image à cette surveillance permanente de tous, car la visibilité télévisuelle est censée dire le vrai, qu’elle ne peut mentir, alors qu’elle n’offre que le télé réel et la vraisemblance.
Ce héros est biface, d’une part héros de la success story, heureux et détendu, image de la joie de vivre et du bonheur, malgré la difficulté de la mission, d’autre part déterminé et acharné au travail, héros martyr se sacrifiant pour sa vocation et sa mission.
Le héros néopolitique est obligé de s’identifier à son image publique produite par l’institution miroir, afin d’entretenir sa visibilité. Il assume son image télévisuelle, car il saisit dans cette image télé réelle le regard du grand public qui le scrute, le poursuit et le juge, le regard panoptique inversé.
Il y a du narcissisme et de l’effroi dans le fait de satisfaire le regard omniprésent du public et sa fiction associée, le jugement de l’opinion publique.
Le héros néopolitique non seulement a une bonne image, séduisant par les apparences, convaincant dans l’instant, il est aussi présentateur animateur du récit télévisuel, acteur de la régulation de cet audiovisuel qui le met en scène.
Le héros néopolitique doit demeurer crédible et vraisemblable en entretenant la prolifération des fictions, en produisant et multipliant les petites dramaturgies, les petites fictions imagées, avec la recherche de l’accord de l’opinion.
- 6. Les partis politiques et les projets politiques. On utilise un parti de masse, entreprise et réseau, dévoué au chef et dirigé sur un mode charismatique, on transforme le bipartisme en bipersonnalisation, avec sa personne en exergue, on se définit « contre », pour capter l’attention et agréger les mécontentements, contre l’étatisme, la bureaucratie, le communisme, le laxisme, les corporatismes, l’État-providence, la politique partitocratique de la gauche, contre l’archaïsme de la représentation de la droite traditionnelle, on crée des oppositions simplistes avec un ennemi fictif de « gauche », et un héros recyclant le vocabulaire, les slogans et les mots d’ordre de la gauche, ainsi la thématique du changement, intégrant certaines personnalités de gauche dans le gouvernement, en attendant de faire alliance avec la « gauche »
Sarkozy utilise les outils traditionnels du politique pour conquérir et exercer le pouvoir.
Il peut utiliser un parti de masse, un parti entreprise s’appuyant sur les cercles de qualité d’une entreprise, les militants étant des salariés, un réseau de clubs et des comités locaux de soutien, un programme séduisant construit d’après le consensus en place, grâce au marketing, aux sondages et aux enquêtes, ou bien il peut utiliser un parti de masse avec un réseau d’élus et de cadres du parti, un parti de masse dévoué au chef et dirigé sur un mode charismatique.
Il faut jouer la bipolarisation entre deux camps en affrontement, c’est-à-dire le bipartisme transformé en bipersonnalisation et donc en référendum autour d’une personne.
Il faut se définir toujours contre le laxisme, le communisme, l’étatisme, l’immobilisme, l’archaïsme de la gauche, ressusciter un simulacre de guerre idéologique, constituer au moment du vote deux coalitions larges, rassembleuses, à partir de deux grands partis, coalitions s’incarnant dans deux leaders. Il faut établir des clivages simplificateurs entre deux équipes et entre deux personnalités très psychologisées, posées comme opposées, même si les programmes sont semblables.
En fait, les programmes, rassembleurs, sont une synthèse.
Il faut être « contre » pour capter l’attention et agréger les mécontentements, contre la gauche, contre le communisme, contre l’étatisme, contre les utopies du progrès, contre le laxisme, contre l’État-providence, contre les statuts, contre le déclin et la crise politique et morale, contre l’inertie, le fatalisme et le retard des institutions, contre les corporatismes, contre la vieille politique partitocratique, liée à l’appareil d’État, contre les figures classiques de la représentation, mais aussi contre la vieille façon de pratiquer la politique à droite, la politique de la droite conservatrice, immobile, tournée vers le passé, tout cela pour répondre aux attentes de mouvement, de changement, de modernité, de rupture, de volontarisme, voire de révolution.
On est pour le marché et l’entreprise, pour l’homme nouveau, neuf, pour l’esprit d’entreprise, pour l’innovation, contre la classe politique en crise, dépassée par les faits, le temps, la corruption, le déficit public.
Un ennemi fictif est désigné comme cause de tous les maux auxquels le héros salvateur porte remède, un héros qui, par son audace et son courage, redresse le pays, réalise des réformes et même une révolution.
Le discours de contestation des partis communistes est recyclé en direction des couches populaires. Les mots de révolution, changement, rupture sont réinvestis par la droite et retournés contre la gauche taxée d’immobilisme.
À sa capacité de rassembler son camp, Sarkozy ajoute une aptitude à diviser le camp adverse, en poussant à sa fragmentation et en intégrant une partie de son vocabulaire, de ses slogans et de ses mots d’ordre, notamment la thématique du changement, puis en associant plusieurs de ses personnalités à l’exercice du pouvoir.
Il s’agit d’un schéma classique de conquête du pouvoir. D’abord, mener une campagne camp contre camp pour cliver l’électorat, personnaliser le choix autour du leader de chaque coalition, et ensuite éclater les forces d’opposition pour réduire leurs capacités critiques et de construction alternative. Donc, d’abord affronter un camp et ensuite le diviser, le récupérer et réduire sa force d’opposition. Rassembler pour gagner, diviser pour régner.
Au-delà, il faut viser à des alliances droite-gauche comme en Allemagne pour repousser les oppositions aux extrêmes.
- 7. La construction des désirs du public. Gouverner par le rêve, la réussite, le plein-emploi, pour diriger la consommation et la politique, grâce à l’analyse, voire à la production des désirs et des attentes, et gouverner par la peur, l’échec, la précarité, l’insécurité, l’action politique se réduisant alors à la construction d’un rôle de sauveur d’une victime et d’un otage, suivie d’une dramatisation, suivie elle-même de la nécessaire étape de sécurisation, une peur qui ne trouble pas le pouvoir et qui suscite un désir de sécurité, qui fait appeler au secours le héros salvateur qui vous protégera, fût-ce au prix de plus de paupérisation et de domination.
L’esprit d’entreprise, l’idéologie d’entreprise, l’imaginaire entrepreneurial, est la production intellectuelle et symbolique de l’entreprise entendue comme institution économique contraposée à l’institution étatique. La théâtralisation de cet imaginaire s’opère par le rêve structuré autour du travail, de la réussite, du plein-emploi, et par la peur suscitée par l’échec, la précarité, l’insécurité. Ce gouvernement par le rêve, c’est-à-dire par la promesse de réussite sociale, et par la peur, c’est-à-dire le bâton sécuritaire, se fait au nom de l’efficacité dont l’entreprise est la gardienne. La peur et le rêve remplacent le projet politique.
Le Sarkozy heureux ou comique produit des fables et des fictions pour occuper l’espace laissé vacant par l’utopie politique et sociale.
Il combine rêve et action pragmatique pour transformer le rêve en réalité.
Il exporte le modèle télévisuel de la fabrique des désirs dans le champ politique en crise.
Le néomanager est un rêveur pragmatique, un visionnaire réaliste, un industriel de la fiction, un manager du désir, mais sur un mode affectif, passionnel. Il faut réaliser ses propres rêves et il faut produire industriellement des rêves alimentant et soutenant la consommation, produire des rêves pour diriger la politique et la société sur un mode fictionnel, nouant le micro rêve de l’entrepreneur et le macro rêve de la nation entreprise, offrant aux consommateurs électeurs, par un suivi de leurs désirs, les produits et services qu’ils s’attendent, ce qui implique une analyse de marché, une analyse de la demande et de l’attente du consommateur, des mesures d’audience et des sondages d’opinion.
Les partis doivent s’adapter aux électeurs et même les précéder par la construction de rêves, avec des stars pour capter et enchanter les publics.
Les discours de la peur deviennent le fonds de commerce politique du Sarkozy menaçant et chef de la police. Peur des agressions, peur de l’insécurité, peur de la précarité, du chômage, de la violence, de la marginalisation, de la nourriture, du changement climatique, du terrorisme, peur de tout, et les candidats n’ont plus qu’à se prévaloir de leur dimension salvatrice, de leur habileté et de leur capacité à lutter contre ces angoisses collectives, attisant même ces dernières, selon un cercle vicieux.
Le projet se réduit la sécurisation, à la prévention des risques, au principe de précaution.
La peur de perdre ses avantages, la terreur devant la globalisation et la modernisation, cette peur conservatrice et crépusculaire crée le désir d’avoir un maître qui vous protège, fût-ce en vous opprimant et paupérisant plus encore.
Certaines peurs sont ignorées, celles qui troublent le pouvoir, d’autres sont accentuées, celles qui permettent au pouvoir de promettre et de rassurer, celles qui permettent de susciter un désir de sécurité, une attente de réassurance.
Comme dans une fiction, on dramatise une situation avant de se déclarer candidat à son dénouement. On suscite une peur pour créer une attente urgente à laquelle un produit va apporter une solution, pour créer un appel au secours adressé au politique, à l’homme providentiel, pour ramener l’ordre et la sécurité, pour rassurer.
Le président se construit, dans les faits divers médiatisés, un rôle de shérif, en association avec l’État policier, au secours d’une victime, au secours d’un otage, rôle qu’on peut étendre à tous les usagers pris en otage et à toutes les victimes de la sécurité et du laxisme, et même à toute la nation qui part à la dérive.
- 8. L’État néolibéral. L’idéologie d’entreprise, le management comme idéologie, et même comme forme symbolique, comme culture et même religion mondiale, c’est l’État libéral, c’est-à-dire le remplacement de l’État-providence par l’État-pénitence, ou État surveillant général, à l’intérieur et l’État-entreprise, ou État- concurrence, structure d’appui aux entreprises champions à l’extérieur. C’est la victoire du mouvement antiétatique, l’échec du socialisme d’État, le démantèlement de l’État, le désert institutionnel, la fin de la laïcité, de la réglementation du marché et de la valeur socio-économique mais aussi fictionnelle de l’État, c’est une communauté qui ne pense plus, avec une participation supplantée par les techniques de marketing. L’État va chercher à l’extérieur, dans l’entreprise, dans les médias, dans le sport, dans la religion, des rythmes, des valeurs, des croyances. L’entreprise est hégémonique, la valeur suprême étant une religion relookée, productrice de récits et de valeurs, le travail faisant le lien entre l’hédonisme de la réussite et de l’efficacité et la croyance religieuse, dans ce capitalisme moralisé. La stratégie étatico libertaire considère l’État comme bouclier pour les entreprises multinationales à base française, des entreprises patriotiques dignes de soutien étatique, dans la guerre économique mondiale, guerre de mouvement, le marché, valeur patriotique digne de soutien étatique, étant régulateur social, assurant la logistique, la sécurité, mais aussi le conditionnement et la formation des esprits, c’est-à-dire assurant la guerre de position.
Sarkozy combine la personnalisation du pouvoir et l’idéologie d’entreprise.
Le changement social, en l’occurence la libéralisation, vient du sommet et suppose l’autorité d’un chef déterminé qui doit se faire respecter et même faire peur.
L’État libéral n’est pas un État faible, c’est un État qui se débarrasse de sa fonction de redistribution socio-économique d’État-providence, mais qui conserve et renforce ses fonctions régaliennes, en réponse à une situation de crise ou de déclin, de décadence, en réponse aux difficultés de la politique, en réponse à la crise des classes dirigeantes, en réponse au climat de défiance, de pessimisme et de scepticisme, en réponse à l’abaissement national, à la crise morale et à l’irresponsabilité des gouvernés les plus faibles et les plus démunis.
Le président, entrepreneur ou shérif, est efficace, pragmatique, à la recherche de résultats.
Le management désigne les connaissances nécessaires à l’organisation, à la gestion et à la direction de l’entreprise, la gestion efficace de l’entreprise consistant à produire le maximum de résultats avec le minimum de moyens, son efficience consistant à augmenter la capacité de rendement.
Le management, dans le sens large qu’il prend de plus en plus, est identique à l’économie, comme théorie de l’efficacité applicable à la gestion de toutes les organisations, voire aux individus, comme nouvelle rationalité à prétention universelle.
C’est donc une idéologie, et même une forme symbolique, dans la mesure où elles s’imposent à tous et ne rencontre pas d’adversaire.
La culture de l’entreprise sort de la sphère micro de l’entreprise pour devenir une culture et même une religion à vocation planétaire, chacun, travailleur, consommateur, épargnant, rentier, promeneur, devant être efficace, performant, compétitif, selon une logique de compétition et de concurrence, une culture du défi, du dépassement de soi, de l’effort, l’ordre de l’efficacité étant intériorisé et même autogéré, la dynamique entrepreneuriale, la croyance en la nécessité de la concurrence, la culture des résultats, le souci de l’efficacité, la fixation d’objectifs et l’évaluation des résultats. En conquérant la société et dynamisant les sujets, l’imaginaire de l’entreprise pénétre dans le champ politique évidé et dans l’action diplomatique, le pays étant vu comme une entreprise en concurrence dans le cadre d’une mondialisation conçue comme une guerre.
Il faut changer, il faut vendre, il faut diriger, il faut organiser la mobilité, la flexibilité, avec rapidité. Il faut maîtriser les comptes et contrôler. Il faut réviser complètement les comportements.
L’État a été vidé de son idéologie propre, celle de l’intérêt général, de la puissance des services publics, pour se transformer en État concurrence, structure d’appui aux entreprises champions, et en État pénitence, surveillant général garantissant la sécurité interne.
Le président construit des fictions et détruit l’usine à fictions de l’État qui réglementait le marché et laïcisait les institutions, un État par quoi la communauté pensait, tout cela au profit du marché et de la religion.
L’État est évidé de sa valeur socio-économique. Un capitalisme désétatisé est instauré.
Un désert institutionnel correspond au démantèlement de l’État.
C’est la victoire du mouvement antiétatique, l’échec du socialisme d’État, la fin de la régulation du marché et de la laïcisation institutionnelle.
L’État est réinvesti de nouvelles valeurs spirituelles et morales. L’anti étatisme cimente libéraux et libertaires, libéralisme économique et ordre moral libertaire ou anarchiste.
Le manager conquiert la cité. L’entreprise se fait État. Le patron gouverne le citoyen. Les techniques du marketing supplantent la participation.
L’État imite l’entreprise, intègre ses codes, ses référents, notamment l’obligation de performance et d’efficacité, ses méthodes de management, ses langages, ses récits, ses discours, sa gestuelle. L’entreprise prescrit son rythme à l’État en crise avec le culte de la course, du stress, de l’urgence, du présent.
L’organisation du temps, attribut le plus important de la domination, règle toutes les activités communes. Le pouvoir s’exerce sous des formes rythmiques.
L’État va chercher à l’extérieur, dans les médias, dans les églises, dans les entreprises ou dans les institutions sportives, des modèles, des méthodes, des rythmes, des valeurs, des croyances, agglomérant des discours et des options très disparates, bricolant, pour évider l’État-providence et renforcer l’État libéral, un État sans pensée, addition d’intérêts, expression des seuls conflits juridiquement formulables.
La politique actuelle est à la fois technique de management de l’entreprise et scénarisation télévisuelle, efficacité et communication, théâtralisation médiatique, combinaison du management et du médiatique, captation des publics à l’aide des moyens extérieurs au politique et à l’étatique, les moyens du marketing et de la télévision.
L’État se désengage économiquement par les privatisations, les transferts de régulations et de compétences ainsi que symboliquement par importation de la production idéologique venue d’autres acteurs, notamment la grande entreprise, la télévision, le sport, la religion. On a une néopolitique antipolitique, un État antiétatique, un président non président, non père qui rassure, non force tranquille, mais chef ou patron ou parvenu ou bling bling, entrepreneur qui risque, innove, s’aventure.
On a un gouvernement d’hommes d’affaires s’occupant d’affaires, la politique n’étant plus qu’une gestion de l’économie, une affaire d’intérêts, selon le modèle anglo-saxon de régulation du capitalisme.
L’hégémonie naît de l’usine. L’américanisme se caractérise par une production d’idées et de valeurs issues du champ de l’organisation économique. L’entreprise produit directement, sans médiation, les fictions et les valeurs qui sont importées dans le champ politique.
La fonction culturelle de l’État est transférée vers l’entreprise qui devient productrice d’une économie symbolique, mais cela n’est pas suffisant pour l’État, si bien qu’il faut des béquilles symboliques et culturelles, il faut mobiliser l’éthique catholique, ce qui tombe bien puisque le catholicisme est antiétatique, anti laïque.
Le pouvoir temporel est dévalorisé, le politique est désinvesti, la cité, la citoyenneté, l’espace public se dégradent, le pouvoir spirituel est survalorisé. La valeur suprême est dans la religion.
Il faut rassembler tous les récits, les fictions, les petits dieux du marketing, du sport ou de la télévision, les petits mythes médiatiques, le président du club de foot, l’aventurier riche et puissant, la star de la télé, le fidèle de l’église, parce que le symbolique de la performance et de l’efficacité ne signifie pas grand-chose pour ceux qui ne sont pas « au front » de la compétition économique, et que la compassion et l’accompagnement des victimes ne suffit pas.
Le culte de l’entreprise, de la télé, du sport et du travail se complète par une transcendance moralisatrice qui corrode les valeurs laïques associées à l’État-nation et qui superpose une dimension spirituelle à la célébration de l’homme de pouvoir qui a réussi.
Par rapport au protestantisme, le catholicisme est plus détaché du monde, ses éléments ascétiques révèlent un idéal plus élevé, il inculque une plus grande indifférence à l’égard des biens de ce monde.
Le héros manie une religion relookée comme une institution productrice de grands récits, de valeurs et de croyances, pour colmater la crise de l’État et du politique, pour servir de supplément d’âme, de fournisseur de sens, du pourquoi de la vie, de la finalité de l’homme, l’entreprise et le management s’occupant des choses sérieuses, de l’action efficace.
Pour compenser l’hédonisme qui rompt la vision ascétique du pouvoir, il faut survaloriser la croyance temporelle et spirituelle dans les valeurs de l’individu, de la famille, de l’entreprise, de la compétition, du développement, de l’efficacité, du marché libre, de la solidarité, de la liberté, de la justice.
Valeur, rêve, action, pragmatisme, se complètent dans le néomanagement, le discours du management étant à la fois formel et historique, global et situé, mêlant principes généraux et exemples. Chaque narration d’entreprise, chaque conviction doit être illustrée par un cas concret ou extraite d’un cas concret. Comme toute dogmatique, le discours managérial procède par affirmations associées à des exemples vécus.
Le héros est un saint, un mystique. Il prêche l’amour de soi, l’amour de Dieu et l’amour des autres, et en retour il sollicite l’amour de ses concitoyens.
Le héros prône un capitalisme spirituel, moralisé, un capitalisme d’entrepreneurs et non de spéculateurs, mais en même temps le héros entretient un rapport décomplexé au plaisir, à l’argent, au luxe, promus comme valeurs temporelles significatives de la réussite personnelle, si bien que, pour rendre compatibles le culte de la compétitivité et de la réussite et l’éthique catholique, il célèbre la valeur travail, l’argent gagné à la sueur de son front, le travail acharné étant le moyen ascétique, à la fois agir et valeur. Saint-Paul dit que celui qui ne travaille pas ne mange pas.
Il s’agit de transformer l’État-providence en État libéral, voire en État-pénitence, débarrassé de sa gangue assurancielle et culturelle pour lui substituer un agir entrepreneurial associé à une croyance religieuse, le travail assurant l’unité de la pratique et de la croyance, déportant la citoyenneté dans la sphère de l’entreprise, le citoyen, représentant le dire, étant considéré comme un travailleur, représentant le faire, et un consommateur, représentant le croire.
Le culte du travail est le coeur du dispositif symbolique de captation des publics, dans la mesure où l’enjeu essentiel est le développement de l’esprit du capitalisme, avec en même temps l’évolution de l’éthique catholique latine ascétique du capitalisme vers le nouvel esprit du capitalisme hédoniste, l’éthique protestante à l’anglo-saxonne du capitalisme, par le raccommodage des trois courants du catholicisme, le catholicisme social, la démocratie chrétienne et le catholicisme libéral, par le rassemblement des droites, par l’américanisme et le néomanagement, par la télévision commerciale, par le culte du présent et l’obsession d’effacer du corps tout vieillissement, de telle façon que tout bouge et rien ne bouge.
L’État doit être un bouclier industriel, le marché un régulateur social. C’est la stratégie étatico-libertaire. Donc, retrait de l’État de la société civile au profit du marché régulateur social, c’est-à-dire privatisation de la gestion des services publics, un État venant en appui aux groupes érigés en champions nationaux. Une guerre de mouvement à l’échelle internationale pour les grandes firmes et les États, le complexe étatico-industriel, et une guerre de position pour assurer la logistique de cette guerre économique mondiale, en particulier la guerre des images, un État se désengageant du social et assurant la sécurité et l’éducation.
L’État mime l’entreprise et l’entreprise sollicite le patriotisme. Le soutien public à une entreprise privée est légitimé par le patriotisme économique. En conséquence, les médias privés sont aidés par l’État.
- 9. La démocratie néolibérale. La démocratie compétitive, correspondant au maximum de gouvernabilité et au maximum de pluralisme dans la modération, doit se technologiser en dépassant les affrontements politiques et idéologiques et les grands récits, pour les remplacer par l’utilisation de la fiction guerrière du management, dans les métaphores de la compétition économique et sportive, chacun devant faire équipe, jouer collectif et suivre les règles du jeu. Le miroir télévisuel fonctionnant comme un panoptique renversé, avec un héros politique placé en continu et en permanence sur la scène télévisuelle, sous les regards inquisitoriaux des téléspectateurs, offrant au regard de tout le monde l’illusion d’une visibilité absolue, l’illusion de tout voir et de tout savoir, dans l’acharnement à tout visualiser, le téléspectateur jouit du fantasme de la toute puissance de regarder, sans être vu, le pouvoir central censé le surveiller, si bien que le champ social est transformé en champ de visibilité, et la fascination pour ce changement d’optique sociale permet de faire l’économie de la contrainte physique, car la captation de l’attention du téléspectateur vaut capture du citoyen.
À la crise de la représentation politique, il n’y aurait comme réponse que la démocratie compétitive liée au marché et à l’entreprise et la démocratie participative répondant aux attentes de la société civile, valorisant le local et la proximité.
La démocratie compétitive dépasse l’affrontement anticommunisme-anticapitalisme pour adopter le méta discours à prétention universelle de la concurrence dans un champ politique pacifié, abandonnant la conflictualité idéologique pour la concurrence commerciale, dépassant les affrontements idéologiques et les grands récits idéologiques dans la fiction guerrière du management, dans les métaphores de la compétition économique et sportive, l’essentiel étant d’être compétitif pour affronter la concurrence internationale.
Il faut introduire le maximum de gouvernabilité et le maximum de pluralisme, en privilégiant les positions modérées, donc introduire la culture managériale et la logique d’entreprise dans les appareils publics. La démocratie doit devenir compétitive, technologisée par le management. La république doit être une entreprise et une république d’actionnaires.
La métaphore sportive de la compétition, du culte de l’effort, de l’équipe qui gagne, est mise en scène par le jogging quotidien, sorte de prière matinale du manager moderne. Chacun doit jouer collectif et suivre les règles du jeu. La rationalité et la symbolique d’entreprise sont popularisées dans l’espace politique par la métaphore sportive.
Le clivage entre la télévision publique et la néotélévision commerciale privée, déplacement sur le terrain audiovisuel des conflits politiques, s’accompagne d’un renversement de fonctionnement de la télévision, le miroir télévisuel fonctionnant comme un panoptique renversé, avec un héros politique placé en continu et en permanence sur la scène télévisuelle, sous les regards inquisitoriaux des téléspectateurs. La néotélévision offre au regard de tout le monde l’illusion d’une visibilité et d’une lisibilité absolues, l’illusion de tout voir et de tout savoir, dans l’acharnement à tout visualiser. Le téléspectateur jouit du fantasme de la toute puissance de regarder, sans être vu, le pouvoir central censé le surveiller.
Le champ social est transformé en champ de visibilité, et cette visibilité permet de faire l’économie de la contrainte physique, car la captation de l’attention du téléspectateur vaut capture du citoyen, la fascination du public par les illusions de l’optique sociale qui se renverse l’emporte sur sa brutale manipulation.
- 10. La paléotélévision correspond à un consensus du bloc de pouvoir issu de la résistance, l’État et le service public garantissant le pluralisme, faisant de la télévision publique un bon monopole, mais ce monopole est rapidement confisqué par le parti au pouvoir, qui contrôle l’information, considérant que l’opinion publique doit être formée et informée, laissant cependant une autonomie aux réalisateurs et créateurs. La télévision est une fenêtre ouverte sur le monde, une messagère de la réalité. Elle prétend traiter du vrai. Son image est une image profondeur.
Trois types de télévision coexistent.
Un bloc de pouvoir est une triangulation politique-industrie-médias définissant une élite imbriquée entre partis, entreprises et organes d’information.
Le premier consensus politique constitutif du bloc de pouvoir issu de la Résistance, contre le bloc de pouvoir politico financier, consiste à confier à l’État le soin de garantir le pluralisme interne des opinions et des programmations. La nature de l’État, dictature ou démocratie, définit le caractère démocratique ou non de l’usage de la radio-télévision, ce qui sépare le mauvais monopole de la propagande officielle du bon monopole garantissant le pluralisme des opinions et expressions.
L’État républicain est le mieux à même de garantir le pluralisme dans le monopole, mais ce mode de régulation est rapidement soumis au contrôle et confisqué, pour ce qui concerne l’information, par le parti gouvernemental. Se constitue un partage du pouvoir entre les réalisateurs et les professionnels qui développent les potentialités créatrices et culturelles de ce média populaire et le pouvoir politique qui surveille l’information quotidienne.
Pendant un quart de siècle, c’est le monopole public et juridique intégral qui couvre l’ensemble de la filière audiovisuelle, à savoir la production, la programmation et la diffusion, avec un contrôle de l’information par les partis au pouvoir. Ce monopole est, à la Libération, supposé garant du pluralisme, écartant la propagande de l’État totalitaire et la mainmise des forces de l’argent. Cette paléotélévision est une télé publique séparant l’information de la fiction, mettant en scène le message émis par le pouvoir à destination d’un public de citoyens qu’il faut éduquer et informer, considérant la télévision comme un instrument de formation et de contrôle de l’opinion publique et donc devant accorder une grande place aux programmes d’éducation scolaire et pédagogique.
La télévision fenêtre ou messagère est comme une fenêtre ouverte sur la réalité du monde. Elle prétend traiter du vrai. Elle a un rôle complémentaire, parallèle à celui de l’école. L’émetteur étatique est omnipotent. Le journal télévisé est une simple diffusion de son message. Le téléspectateur est traité comme un citoyen et un sujet à former et informer. La télévision est un canal transmettant le message d’un émetteur censé dire le vrai ou le réel. Elle établit un contrat de vérité et de réalité avec le téléspectateur. Elle est une fenêtre ouverte sur la réalité du monde à découvrir, selon une image profondeur présupposant l’existence d’un réel à montrer et un contrat de visibilité prétendant à l’objectivité du voir, du monde montré, contrat visant la crédibilité de l’image. La télévision doit dire le vrai, elle est un bien public rare.
- 11. La néotélévision commerciale généraliste introduite par la dérégulation de l’audiovisuel bouleverse aussi la télévision publique. Le pouvoir politique, dans un premier temps, devient invisible, derrière la pluralité des chaînes, leur concurrence, assimilées au pluralisme, derrière une autorité soi-disant indépendante de régulation, derrière les directives européennes, impuissant qu’il serait face à la télévision maîtresse et non plus servante. On a une télévision miroir, avec l’Audimat, les sondages, le marketing, y compris dans le service public, si bien que le politique prend le parti de l’hypervisibilité, en adoptant les rythmes de la néotélévision et en profitant de son audience, et réciproquement, le politique introduit dans l’audiovisuel, selon les techniques de séparation du marketing, les clivages simplificateurs et générateurs de passion, par exemple entre la télévision publique coûteuse, éducatrice et politisée et la télévision privée, gratuite, libre, joyeuse, attractive, distractive. La dérégulation est encouragée par l’alliance des libéraux, des libertaires et des anarchistes, contre l’étatisme, contre le monopole public, contre la bureaucratie, contre les partis, contre les services publics, alliance constituant le nouveau bloc de pouvoir. La télévision est un miroir aussi parce que le téléspectateur derrière son poste se retrouve sur le plateau de télévision, seul centre de la mise en scène, dans un talk-show ou un jeu, avec son double, un téléspectateur anonyme ou un animateur, qui s’adresse à lui, qui parle de son intimité, de ses douleurs, de ses succès, avec émotion et compassion. C’est une télévision invitant à la plus longue consommation possible des images télévisées et à la plus grande consommation possible des produits dans les supermarchés. L’image, spectacle et surface, se fait fragment, pulsation, énergie, vidée de tout sens, permettant une relation directe plus active avec le consommateur impulsif, l’image éclatée rythmant le regard, comme l’acte d’achat dans le supermarché. Avec la publiphobie, c’est le retour au pouvoir du bloc politico financier, le soutien du politique aux grands groupes audiovisuels, la télévision réflecteur ou actrice pour les abonnés, le téléspectateur devenant, dans la télé réalité, de manière fictionnelle, confondant rêve et réalité, observation et action, dans l’illusion d’agir socialement par écran interposé, acteur ou programmateur, participant fictif à la mise en scène. L’étatisme et le service public audiovisuel , le spectacle de l’État majestueux et pédagogue sont montrés du doigt pour promouvoir la consommation, la compassion du talk-show, la compétition de la télé réalité, le spectacle séduisant de la consommation et du divertissement, l’exaltation d’une culture consumériste, de l’esprit entrepreneurial et de la compétition individuelle. La néotélévision n’est plus un espace de formation mais un espace de convivialité, un espace intégré à l’espace quotidien, un lieu de vie, établissant une relation de proximité, puisqu’à tout moment, le téléspectateur est invité à donner son avis et à intervenir, qu’il participe, évalue, choisit, puisqu’il se dédouble, qu’il est devant son poste et sur le plateau. La télévision miroir, surface réfléchissante sans profondeur qu’il faut alimenter par un flux continu, se réfère à elle-même, à son propre plateau et à ses propres héros, les animateurs vedettes producteurs.
La nouvelle politique culturelle, en changeant le modèle économique de la télévision publique, introduit la confusion du politique et de la télévision.
Au début, le pouvoir domestiquait la télévision, qui n’était qu’une servante. Ensuite, le pouvoir s’est apparemment éloigné de la télévision, le politique passant de la visibilité à l’invisibilité. Enfin, le pouvoir est actuellement transformé par la télévision, la télévision devenant maîtresse, le politique passant de l’invisibilité à l’hypervisibilité.
La néotélévision combine la publicité, le divertissement et la relation spéculaire avec le téléspectateur.
Sarkozy emprunte à la néotélévision un langage et des technologies de mise en scène et en récits pour conquérir et exercer le pouvoir et réciproquement, il soutient la dérégulation audiovisuelle, car cette forme de télévision aide à sa propre scénographie.
La télévision organise le théâtre politique, et même monte des conflits de valeurs dans le champ audiovisuel, avec une télévision publique culturelle et pédagogique opposé à une télévision commerciale de divertissement et de consommation, avec des télé- partis, des télé-politiciens faisant de la télé- politique, les partis traitant leur présentation sur le mode audiovisuel, recherchant une prise de parti télévisuelle à l’intérieur du champ télévisuel.
La néotélévision généraliste fait lien social à l’échelle nationale et joue un rôle majeur dans les démocraties.
Pour le pouvoir, il s’agit, dans le champ audiovisuel, de marquer et démarquer, d’opposer des camps et des identités, sur le modèle du marketing.
Il ne suffit pas d’avoir la propriété des médias, il faut avoir l’accès et la maîtrise des techniques audiovisuelles, la capacité à séduire et à capter les publics, la maîtrise de la néotélévision généraliste, espace cardinal de mise en scène des politiques établissant une relation spectaculaire et spéculaire avec les publics.
Les émissions et la programmation de la néotélévision généraliste, la fiction, le talk-show, le réality-show scénarisent, voire structurent, la néopolitique. Cette contamination du politique par le média télévisuel est si profonde que la télévision est en retour marquée par le politique et devient un objet de clivages politicoculturels, la télé suscitant des camps pro et anti service public, pro et anti TF1, à l’instar des camps pro et anti Sarkozy.
La dérégulation audiovisuelle non seulement modifie l’économie de l’audiovisuel par la mise en concurrence de la télévision publique, mais produit un nouveau type de télévision agissant sur les représentations collectives en valorisant la libéralisation et la libération promise par la fin du monopole, libéralisation portée par les critiques libéralo-libertaires- anarchistes de l’étatisme identifié au monopole.
Mai 68 discrédite le monopole public, assimilé au monopole politique du pouvoir. Il faut trouver un nouveau consensus, ce sera le bloc de pouvoir libéral libertaire, celui du système mixte public-privé.
Il faut libérer la télévision de la tutelle étatico-politique. Toutes les réformes se feront contre l’étatisation du service public, négativement, contre l’État, contre les partis, contre la bureaucratie, contre la censure politique. Le nouveau bloc est libéral libertaire et célèbre le meurtre du père étatique.
Sans la tutelle de l’État, le service public serait libre et indépendant. Le marché s’identifierait à la liberté, le libéralisme économique au libéralisme politique, la multiplication des chaînes et de la concurrence, la pluralité des acteurs s’identifieraient au pluralisme.
Trois thématiques ambiguës et mythifiées dominent. Celle de la décentralisation, pour multiplier les unités de production. Celle de la libéralisation, qui signifierait aussi bien l’indépendance de la télévision que sa mise en concurrence, voire sa privatisation. Celle de la quête de l’autonomie. Ces trois thématiques alternatives mettent tout en cause la tutelle étatique, bureaucratique et politique, constituant l’antiétatisme et le nouveau bloc de pouvoir, l’alliance libérale libertaire, ouvrant la voie au bloc de pouvoir politico financier rejeté à la Libération.
Le politique devient invisible, derrière les lois de la concurrence et du marché, derrière les stratégies et les directions d’entreprise, derrière les autorités indépendantes de régulation, derrière les directives européennes, manifestant que l’audiovisuel ne relève plus du ressort du politique, que le politique est impuissant face au développement de l’audiovisuel.
La télévision miroir renvoie le téléspectateur à son double sur le plateau, avec le talk-show et la mise en scène de la relation intime. Cette néotélévision est comme un miroir établissant une relation duelle entre la télévision et son téléspectateur. Elle prétend traiter du semblable. C’est une télévision relationnelle. L’émetteur est détrôné au profit du téléspectateur et de l’animateur dont la relation est mise en scène dans le talk-show ou le jeu, le plateau de télévision devenant le centre de la mise en scène.
C’est l’image de surface, puisque le téléspectateur entre dans la télévision, dans la mise en scène, dans les rituels et les processus de masse, le contrat de visibilité étant un contrat de spectacle. La télévision s’adresse au téléspectateur et à son double, le consommateur d’images et le consommateur des produits promus à l’écran, établissant une relation de réflexion entre le téléspectateur et son double mise en scène sur le plateau où il vient exprimer sa vérité, son histoire, sa douleur ou son succès. Cette télévision de l’intimité favorise la catharsis, l’émotion et la compassion, invitant à la communion entre le téléspectateur chez lui et le téléspectateur sur le plateau, ou l’animateur, entre le public et son échantillon présent sur le plateau. Cette télévision est la relation spéculaire du spectateur et de son double inséré dans l’environnement spectaculaire du plateau.
L’image se fait fragment, pulsation sur le modèle du clip, image vidée de tout sens, avec un contrat de visibilité énergétique et pulsatif, cette image éclatée permettant une relation directe plus active du programmateur avec le téléspectateur consommateur impulsif, l’image du spot ou du clip rythmant le regard du téléspectateur, comme l’acte d’achat dans le supermarché.
Cette télé miroir traite de la découverte du moi de l’animateur et du téléspectateur, la découverte du sujet, invitant au passage de la télé au caddie, de la consommation d’images et de fictions à la consommation de produits, la télévision et l’hypermarché étant les lieux de sociabilité qui structurent la vie quotidienne des inactifs.
Cette télévision ne demande aucun travail à son utilisateur. Elle fait rêver et sollicite son attention maximale. C’est la démocratie contemplative avec des téléspectateurs électeurs anesthésiés.
Avec la déréglementation de l’audiovisuel et la nouvelle politique culturelle, les chaînes se multiplient, l’Audimat règne, le nombre d’heures diffusées explose.
L’ORTF éclate, avec, dans un premier temps, une chaîne dédiée aux régions, la décentralisation et une autonomie de gestion des chaînes publiques.
En 1968, c’est la publicité sur la première chaîne.
En 1974, avec Giscard d’Estaing, c’est l’autonomie, la décentralisation et la concurrence interne à l’intérieur du monopole. Pour les libéraux et les libertaires, ce monopole est assimilé au monopole politique du parti au pouvoir.
Le monopole public éclate sous la pression de la critique convergente des libéraux, des libertaires et des anarchistes, critiques provenant des entreprises et de la société civile, c’est-à-dire des associations, des groupes de jeunes, des partis, les églises, des collectivités locales, des petites entreprises. Les revendications de libération économique et de libération socio-économique et politico-culturelle se rencontrent.
En 1982, c’est le lancement de Canal+, de la cinquième et de la sixième chaîne et la privatisation de TF1. La néotélévision commerciale triomphe en diffusant en continu des divertissements, des séries, des jeux, des variétés et des longs-métrages truffés de spots.
Bien public financé par le téléspectateur citoyen, la télévision devient un produit financé indirectement par le téléspectateur consommateur, puis un service payé par le téléspectateur client. Avec la publicité comme péage indirect, on a un lien qui s’opère entre le téléspectateur consommateur de flux d’images avec spots insérés et le client acheteur des produits promus sur le petit écran. Ce téléspectateur consommateur est l’objet de mesures d’audience et de sondages destinés à capter en permanence son attention devant le téléviseur et sur le lieu de vente, là où se diffuse la publicité, mais le public est vite saturé par les spots, d’où le développement de la publiphobie et la solution de l’abonnement à des réseaux ou à des services, abonnement que les groupes cherchent à fidéliser.
Sarkozy étant ministre des finances en charge de la communication dans le gouvernement Balladur, c’est la recherche des groupes champions dans l’audiovisuel. C’est le retour du bloc de pouvoir politico financier.
Le politique revient en force, en dénonçant l’hypocrisie consistant à s’abriter derrière le CSA, en affirmant ouvertement son identité de manager. Le politique se place en hypervisibilité télévisuelle, omniprésent sur l’écran mais aussi derrière l’écran, dans les coulisses de sa gestion et de sa régulation, et ce retour du pouvoir politique est associé et justifié par le soutien affiché aux groupes audiovisuels puissants, champions nationaux face à l’hégémonie américaine, faisant rayonner la culture française en finançant et diffusant les créateurs.
La télévision réflecteur, ou télévision actrice, est un approfondissement de la télé miroir. C’est une télé de la flexibilité qui brouille toutes les frontières, notamment entre réel et fiction, une télévision qui traite du vraisemblable, qui façonne pour représenter. Le téléspectateur est censé devenir l’acteur central avec la télé réalité.
La télé devient réflexive. La télévision n’est pas seulement un miroir, mais miroir actif faisant du récepteur un acteur ou un programmateur. Elle ouvre au monde du vraisemblable, de la vérité fausse, de la fiction, à la confusion du réel et de la fiction, de l’observation et de l’action. C’est l’abonnement où le téléspectateur devient coauteur de téléréalités, sujet-roi qui choisit et qui voit pour ce qu’il paye. La relation d’interaction n’offre ni vérité ni double de consommation, mais renvoie le téléspectateur à la confusion télé-réelle, à l’illusion de l’action sociale via le petit écran. La télévision est la rencontre d’un téléspectateur, sujet roi client, programmateur et acteur, immergé dans la confusion télé-réelle et la fiction de l’action via l’écran, pouvant accéder à la totalité des services audiovisuels.
La conséquence de la confusion du pluralisme avec la pluralité, plus il y a de chaîne, plus il y a de pluralisme, confusion s’exprimant dans un système mixte privé public plus ou moins équilibré, avec une autorité indépendante de régulation censée garantir l’indépendance et l’autonomie des médias vis-à-vis du pouvoir politique, la conséquence sur le service public est une logique de management d’entreprise dans le groupe public, la concurrence accrue avec les chaînes commerciales, ce qui pose les problèmes de qualité, d’identité et même de légitimité du service public audiovisuel, le service public n’étant plus une référence obligée mais un complément.
Le service de qualité serait maintenu dans la marginalité. La télé publique serait identifiée à l’État, la télé privée serait identifiée au marché, le couple télévision publique et télévision privée redoublant le couple État et marché, faisant clivage politique et culturel.
La dérégulation de l’audiovisuel contribue au mouvement anti-État, produit une hégémonie culturelle « anti », une culture populaire et un imaginaire mis en scène par la néotélévision généraliste des 3 C, la consommation, la compassion du talk-show, la compétition de la télé réalité, ce qui constitue une nouvelle forme de spectacle, non la mise en scène de l’État majestueux et pédagogue, mais le spectacle séduisant de la consommation et du divertissement, l’exaltation d’une culture consumériste, de l’esprit entrepreneurial et de la compétition individuelle, marginalisant les valeurs culturelles de gauche et la culture étatiste éducative, critiquant le service public et l’État pédagogue.
La néotélévision n’est plus un espace de formation mais un espace de convivialité, un espace intégré à l’espace quotidien, un lieu de vie. Elle établit une relation de proximité dont la vie quotidienne est le référent. Le public est impliqué dans la télévision. À tout moment, le téléspectateur est invité à donner son avis et à intervenir. Il participe, il évalue, il choisit. Le spectateur se dédouble, il est devant son poste et sur le plateau.
La télévision miroir se réfère à elle-même, à son plateau et à ses héros, les animateurs vedettes producteurs. Elle traite de sa relation intime au téléspectateur.
Il n’y a pas de profondeur à atteindre, de réalité cachée à révéler, mais simplement une surface réfléchissante à alimenter d’un flux continu.
Cette télévision miroir réfléchit si bien son public populaire que le politique en tient compte pour se légitimer, qu’il se met au service de cette télévision pour bénéficier de sa popularité et s’y montrer en permanence, empruntant le rythme, le langage, les slogans, la présentation et la gestuelle des animateurs, les hybridations permanentes de la fiction avec le réel, du privé avec le public, adoptant le mode d’expression émotionnelle et de mise en scène de la télévision, s’adaptant à elle, recherchant une relation intime, spéculaire et spectaculaire avec le téléspectateur citoyen consommateur. Le politique se place alors en pleine lumière.
C’est une télévision réflecteur dans la mesure où elle forme l’imaginaire populaire et le travaille pour le renvoyer au marché et au politique.
Sarkozy déplace la conflictualité politique sur le terrain audiovisuel, objet passionnel sur lequel chacun a un avis et sur lequel peuvent opérer des clivages simplificateurs et abstraits entre public et privé, entre culture et publicité, entre État et marché.
La dérégulation audiovisuelle permet d’opposer la néotélévision commerciale du divertissement et du plaisir, la télévision libre et gratuite, à la paléotélévision publique éducatrice, soumise au politique, la télévision privée étant dans une logique quotidienne de contre programmation et dans une critique permanente de la soumission à la partitocratie et à la bureaucratie. La néopolitique soutient la néotélévision commerciale qui promeut ses références dans l’imaginaire populaire, qui se reconnaît en retour dans les valeurs de la néopolitique, dans un jeu de miroirs sans fin.
L’enjeu n’est pas le contrôle des médias mais la fabrication et la promotion d’une image du monde contribuant à l’hégémonie culturelle du néopolitique. La culture présente le monde, et le politique soutient la néotélévision miroir dans la mesure où celle-ci structure et théâtralise une image du monde adéquate à ce qu’il recherche.
- 12. Le contrôle du rythme et de la programmation. L’enjeu politique n’est plus le contrôle direct de l’information mais le contrôle de l’ensemble des programmations et de leur contenu, le contrôle du flux des significations et des valeurs dans leurs modalités et leurs combinaisons, le contrôle de la culture populaire et de l’opinion publique portées par la néotélévision, la construction d’un super texte, d’un contexte, d’une culture, d’une hégémonie culturelle fondant la néopolitique. Par une opposition simple, postidéologique, entre service public dispendieux et ennuyeux et entreprise privée et marché, où règne la liberté, la joie et la distraction, on met en scène deux hégémonies culturelles caricaturales pour que le public prenne parti pour l’entreprise privée et pour l’État entreprise, uniquement sécuritaire et éducateur, c’est-à-dire pour l’hégémonie néolibérale, de façon à ce que ce public ne soit pas le peuple de la tradition civique et progressiste, mais le peuple de la néotélévision. L’essentiel n’est pas d’échanger des messages mais de demeurer ensemble dans la complicité, la proximité et la convivialité. L’essentiel est la réduction des distances par le plan rapproché, le téléobjectif, par la fusion et la communion émotionnelle entre les stars, les animateurs et le public, par le partage des émotions, des désirs, des plaisirs, des indignations, des compassions, par la mise en commun de valeurs communes ou de valeurs passe-partout, par la personnalisation, voire la psychologisation du héros sur le plateau, constituant un spectacle familier, avec des personnages proches, avec lesquels nous avons un rapport durable, intime, personnalisé, sans oublier la dramatisation et la fictionnalisation pour que le téléspectateur se projette et s’identifie. Il s’agit de rendre hégémoniques les valeurs néolibérales, avec la réduction de la vie publique à la vie intime, cette vie personnelle faite de compétition, dans la figure des stars du quotidien, des victimes et des justiciers, avec des héros à la fois humains pour qu’on puisse s’identifier à eux et divins pour qu’on puisse autoréaliser ses rêves, ses projections, avec la psychologisation et l’individualisation des relations sociales, avec la valorisation de la culture consumériste et du marché, avec l’image d’une vie souhaitable avec fin heureuse. La néotélévision, dans sa recherche de l’audience maximale et la plus longue possible, mêle les genres dans un flot continu, en créant des repères et en rythmant avec des rendez-vous réguliers, avec des animateurs présentateurs stars, compagnons de tous les jours et de tout le monde, un ensemble qui contribue à organiser la vie sociale et politique. L’élément essentiel de la textualité télévisuelle est la grille de programmation où le spectacle et le divertissement sont les référents centraux, l’information se mêlant au divertissement voire à la fiction, avec un sens commun réordonné, simplifié, soumis à des règles fixes et à des plans de fonctionnement pour en tirer un modèle idéal faisant partie de la même quotidienneté que celle du téléspectateur, lequel l’intègre comme partie de sa vie. Talk-shows, séries, feuilletons, soap opéras dominent la grille. Au lieu de contenus, on a le flux continu de programmes ponctué par des clips et des spots publicitaires, la séquence insérée dans un contexte culturel, le continuum ne distinguant pas les genres d’émissions, opérant par association, analogie, échangisme, équivalence, avec des rendez-vous réguliers et répétés avec des animateurs et des séries, ainsi que des soirées thématiques pour capturer dès le début de soirée. Le modèle rythmique de la programmation est celui du clip et du spot, celui d’un temps court, fragmenté et compulsif fait de slogans et de messages simples, celui de la dictature de l’instant, appelant une satisfaction immédiate, celui de la temporalité de l’urgence et de l’immédiateté, celui du temps court du stress de l’entreprise dont le pouvoir s’exerce sous des formes rythmiques énergiques, pour se différencier de l’immobilisme et de l’inertie des services publics, le culte de l’urgence, de la compétition, du présentisme. L’offre s’adapte tardivement, nerveusement, fébrilement à l’urgence. Il faut coller au présent. C’est la tyrannie du temps réel. Il faut montrer une image qui dit la vérité. C’est la tyrannie du visible, de la visibilité, de l’ubuiquité permanente. Cette double tyrannie du temps réel et de la visibilité permanente que s’impose le présentisme est une garantie d’authenticité, de télé réalité. Le sourire inoxydable et l’autodérision signifient qu’on oublie la souffrance, qu’on ne pense à rien, qu’on est impuissant, qu’on est d’accord avec tout, qu’on renonce à toute résistance.
Le contrôle de l’exécutif est étendu au-delà de l’information à l’ensemble de la programmation de la télévision publique, niant le professionnalisme et l’indépendance des personnels, ce qui contribue à faire la différence entre télévisions publiques et télévisions privées, selon la logique marketing de marquage des identités et de différenciation des marques télévisuelles, dans le but de capter l’attention. On a donc des identités fortes, des dichotomies à inscrire dans les imaginaires, avec, d’un côté, une télévision publique pédagogue, une télévision de l’école, de la culture, de l’État, la main visible de l’État éducateur et policier, une télévision destinée au citoyen que l’État éduque et surveille, et de l’autre côté, une télévision privée gratuite, celle du divertissement, du libre choix, du spectacle, la main invisible du marché séducteur, libre et divertissant, une télévision pour le consommateur dont le marché satisfait les désirs. D’un côté l’État grand éducateur, de l’autre le divin marché assimilé au plaisir populaire de la consommation. D’un côté l’école, de l’autre le divertissement. D’un côté le travail, de l’autre le loisir. D’un côté la télé fenêtre, de l’autre la télé vitrine.
Ces oppositions simples, post-idéologiques, se substituent aux conflits idéologiques et ordonnent le débat public. D’un côté la télévision privée soumise aux exigences de la publicité, avec le risque de la tyrannie de l’audience, le risque de l’aliénation, de l’autre côté la télévision publique, la qualité, la culture, au risque du contrôle politique.
L’enjeu politique n’est plus le contrôle direct de l’information mais le contrôle de l’ensemble des programmations et de leur contenu, le contrôle du flux des significations et des valeurs dans leurs modalités et leurs combinaisons, le contrôle de la culture populaire et de l’opinion publique, le contrôle de la néotélévision comme institution de tout le monde, porteuse d’une culture que le politique cherche à capter et incarner, la construction d’un super texte, d’un contexte, d’une culture, d’une hégémonie culturelle fondant la néopolitique.
La production d’un clivage télévisuel, c’est une prise de parti télévisuel pour le peuple de la néotélévision, contre le peuple de la tradition civique et progressiste.
Il y a, dans cette volonté de contrôle de l’ensemble des programmations, une prise de parti télévisuel constitutif d’une lutte pour l’hégémonie culturelle, avec la volonté de déplacer les clivages politiques traditionnels dans le champ culturel et télévisuel.
Le dualisme télévisuel, duopole privé/public, combinant les aspects culturels et économiques, sert de réflecteur au dualisme de l’État néolibéral, qui associe la fonction interne d’éducation et de surveillance avec la fonction externe de soutien aux groupes champions.
Le pluralisme n’est ni le monopole public, ni la pluralité des chaînes, ni la concurrence, mais un dualisme concurrentiel producteur de valeurs. L’hypervisibilité du politique revient sous forme de marquage politico-culturel des chaînes télévisuelles. La néotélévision colonise le politique et le transforme en néopolitique. Le politique marque la télévision pour la séparer en deux partis télévisuels opposés. C’est une télé politisation, avec une confusion ou une rencontre des récits et des fictions de la néotélévision et de ceux du néopolitique.
Au-delà de la division entre deux types de télévision, le héros promeut deux visions de la culture et du social, deux hégémonies culturelles, pour valoriser la doctrine néolibérale, en dressant les figures de l’État éducateur et de l’État entreprise.
La néotélévision construit un imaginaire collectif et une culture populaire qui devienne des référents dans lesquels le héros s’inscrit et qu’il capture à son profit.
La néotélévision est exclusivement animé par la demande. Elle définit son rôle et ses programmes d’après les attentes du public, en fonction de ses goûts supputés, célébrant le public devenu acteur et client roi.
C’est une télévision de la complicité et de la convivialité avec le public, cherchant à réduire les distances par le plan rapproché, le téléobjectif, mais pour remédier à la distanciation qui subsiste, elle cherche la fusion et la communion émotionnelle entre ses stars, ses animateurs et le public, si bien qu’il ne s’agit plus d’échanger mais simplement de demeurer ensemble de chaque côté de l’étrange lucarne. Cette télévision crée de la proximité par la communion et le partage des émotions, des désirs, des plaisirs, des indignations, des compassions. La communication n’est pas transmission à distance d’un message mais mise en commun de valeurs communes ou de valeurs passe-partout, d’où une proximité, une personnalisation, voire une psychologisation du héros sur le plateau, constituant un spectacle familier, avec des personnages proches, avec lesquels nous avons un rapport durable, intime, personnalisé.
La néotélévision construit un imaginaire populaire, une communauté émotionnelle, un sens commun, ce que recycle le néopolitique pour construire et célébrer ses propres valeurs, la confusion de la vie publique et de la vie intime, la compétition, la figure des stars du quotidien, des victimes et des justiciers, la psychologisation et l’individualisation des relations sociales, la culture consumériste, le marché, l’image d’une vie souhaitable avec fin heureuse, des héros à la fois humains pour qu’on puisse s’identifier à eux et divins pour qu’on puisse autoréaliser ses rêves, ses projections.
La captation et la séduction d’un public, la recherche de l’audience maximale sont partagées par la néotélévision et la néopolitique.
Les citoyens et les téléspectateurs sont confondus dans la démocratie du public.
L’élément essentiel de la textualité télévisuelle est la grille de programmation où le spectacle et le divertissement sont les référents centraux, l’information se mêlant au divertissement voire à la fiction. Talk-shows, séries, feuilletons, soap opéras dominent la grille.
Le politique est vampirisé, hybridé, banalisé par la scénographie télévisuelle, avec son plateau central, son public dédoublé sur scène, ses animateurs omniprésents et son irruption du quotidien, du sens commun, réordonné, simplifié, soumis à des règles fixes et à des plans de fonctionnement pour en tirer un modèle idéal faisant partie de la même quotidienneté que celle du téléspectateur, lequel l’intègre comme partie de sa vie.
La représentation politique est seulement représentation, présence pleine, inflation d’imageries politiques et de fictions, jeu spéculaire en lien direct avec le peuple représenté, sans chose représentée, sans symbolisme, sans distance entre le paraître et l’être. Ce qui importe est l’être ensemble, le contact, l’émotion partagée, le quotidien, la relation quotidienne étant valorisés.
Mais la télévision sait aussi mettre en scène la dramatisation et la fictionnalisation pour que le téléspectateur se projette et s’identifie.
Elle mêle les genres dans un flot continu, en créant des repères et en rythmant avec des rendez-vous réguliers, avec des animateurs présentateurs, compagnons de tous les jours et de tout le monde, et avec des stars, un ensemble qui contribue à organiser la vie sociale et politique.
Le contenu, comme texte inséré dans un contexte culturel, est organisé en séquence ou en flux, si bien qu’il s’agit plus d’une télévision de continuum que d’une télévision de contenu, un flux continu de programmes ne distinguant plus les genres d’émissions, opérant par association et analogie plus que par logique, une textualité fluide, liquide, celle de l’échangisme généralisé, de l’équivaloir généralisé, un flux continu ponctué par des spots publicitaires ou des clips.
C’est la régularité des rendez-vous qui compte, c’est-à-dire les flux priment sur les substances et les déterminent en partie.
La notion de soirée télévisuelle sera conçue comme un tout homogène, car le téléspectateur sera capturé en début de soirée.
Les repères sont les rendez-vous, notamment les séries, ainsi que l’animateur présentateur auquel le téléspectateur est attaché.
Le flux continuel et les rythmes sont organisés selon un agenda fixé par l’émetteur animateur, repère, chef d’orchestre circulant des plateaux de télévision au terrain, héros plastique, omniprésent, suivi en permanence.
La politique du héros est en adéquation avec la programmation néo télévisuelle dont le modèle rythmique est celui du clip et du spot, celui d’un temps court, fragmenté et compulsif fait de slogans et de messages simples, celui de la dictature de l’instant, appelant une satisfaction immédiate, celui de la temporalité de l’urgence et de l’immédiateté, celui du temps court du stress de l’entreprise, pouvoir s’exerçant sous des formes rythmiques énergiques, pour se différencier de l’immobilisme et de l’inertie de la paléotélé et de l’État-providence, les rythmes de l’entreprise et des médias, le culte de l’urgence, de la compétition, du présentisme. L’offre politique s’adapte tardivement, nerveusement, fébrilement à l’urgence des mondes médiatiques. Il faut coller au présent. C’est la tyrannie du temps réel. Il faut montrer une image qui dit la vérité. C’est la tyrannie du visible, de la visibilité, de l’ubuiquité permanente. Cette double tyrannie du temps réel et de la visibilité permanente que s’impose le présentisme est une garantie d’authenticité, de télé réalité.
La politique et le divertissement s’hybrident. La politique est simplifiée par la personnalisation et la privatisation. Elle se mêle au divertissement et se réduit à un spectacle, une mise en scène superficielle, suscitant patience et émotion, même si la politique n’est pas que spectacle, mais spectacle de quelque chose, de valeurs, de références symboliques, fussent-elles bricolées, et organisation en partis et alliances.
De plus, l’opposition entre l’espace public de l’État et l’espace public publicitaire, entre la télé publique d’État, repoussoir par sa connotation propagandiste, et le modèle fluidique distractif de la néotélévision et de la publicité, est accentuée.
La politique essaye de capter l’imaginaire néotélévisuel pour se renouveler comme politique distractive, s’inspirant de la dramaturgie et de la théâtralisation télévisuelles. Le politique se déprave et le divertissement se politise. Les émissions politiques se rapprochent des émissions de variétés, la politique se variétise.
L’ordre des choses est confirmé par le rire, par l’autodérision, sur le mode du sourire inoxydable et des blagues, car s’amuser signifie être d’accord, ne penser à rien, oublier la souffrance, manifester son impuissance, fuir devant toute résistance.
- 13. Ce qu’est le débat dans la néotélévision, avec le rôle de l’animateur et la présence du public sur le plateau. Il s’agit d’une conversation observée appelant le commentaire du public spectateur, avec la présence sur le plateau des doubles du téléspectateur, des sans-grade, des « vrais gens », des victimes que viennent sauver heureusement des shérifs et des chefs d’entreprise, et bien sûr avec l’omniprésence de l’animateur, garant de la continuité de l’émission, dépositaire de la possibilité du dialogue, incarnation de l’opinion publique et du sens commun, et donc suscitant la confiance, la connivence, la complicité et même l’identification du public, un mobilisateur agité, un chef d’orchestre contextualisant, distribuant les rôles, imposant son rythme et ses thèmes, suscitant des clivages, l’essentiel étant de rester ensemble dans une ambiance conviviale et domestique, en entretenant la conversation, en désacralisant et mettant en équivalence les invités, en suscitant la mise en public de leurs expériences personnelles, de leurs histoires de coeur, de leurs souffrances, ces aveux palliant l’absence du lien de discours, l’angoisse de la relation sociale, dans la société du client roi.
Cinq technologies de la néotélévision sont utilisées par la néopolitique.
On a d’abord le talk-show, la conversation télévisuelle ou le débat public théâtralisé sur le plateau, créant une télévision de la parole, une démocratie contemplative du commentaire et de l’observation, un spectacle de face à face que le téléspectateur peut commenter. Il y a l’animateur présentateur, conducteur, leader, connecteur, guide, chef, homme orchestre, distributeur de rôle, animant le débat en se faisant le complice et le médiateur du public, donnant la parole, contextualisant, dirigeant, suscitant les clivages, maîtrisant seul le déroulé de l’émission, créant seul l’événement ou la dramatisation. Il y a la constante évocation d’un public actif, dédoublé sur le plateau, la mise en scène d’une ambiance familiale et domestique, l’important étant de rester ensemble et d’entretenir la conversation.
Tous les invités sont désacralisés, mis en équivalence, leurs expériences personnelles soumises au débat public.
L’animateur émeut, fait pleurer et sourire, impose ses rythmes et ses thèmes, est garant de l’émission et de sa continuité, incarne le sens commun, l’opinion publique, l’homme ordinaire, porte la voix des gens, suscitent la connivence, la confiance, voire l’identification. Il fait et dit ce que le téléspectateur ferait et dirait. Il est comme le téléspectateur. Il se laisse tutoyer. Il supprime sa cravate. Par conséquent, le téléspectateur peut se fier à lui.
Le double de l’animateur c’est-à-dire le public, est présent sur le plateau et devant l’écran. Le public peut devenir, avec la télé actrice, protagoniste dans le déroulement de l’émission et de son scénario. Il passe au premier plan quand l’animateur le sollicite, anticipant et redoublant les réactions émotionnelles du public devant l’écran, ce dernier pouvant être sollicité par téléphone, mails, sms ou sondages.
On a une hybridation vie privée/vie publique, mis en scène des histoires de coeur et du discours de la souffrance, de la déchirure personnelle, le triomphe de la compassion publicisée, anonymes et célébrités confiant leurs histoires de coeur. Ces aveux pallient l’appauvrissement du lien de discours, l’isolement des individus aux prises avec l’angoisse des relations duelles dans la société du sujet roi. On théâtralise et on donne la parole aux « vrais gens », aux humbles, aux sans-grade, aux anonymes, aux gens ordinaires, aux victimes que viennent sauver des héros, des entrepreneurs redressant l’économie, des shérifs traquant les coupables.
L’animateur est entre l’invité et le public, mais il penche toujours vers le public, il est le copain du public, mais un copain star, mi-homme, mi-dieu, prêtre investi d’un rôle sacré, dépositaire de la possibilité de l’effectuation du dialogue, donc l’un pouvoir à la fois laïc et religieux, intermédiaire entre le lieu sacré qu’est le plateau et le public. Dans la télévision actrice, l’animateur a un rôle mobilisateur, et il le montre en s’agitant, en courant, en encourageant, en interpellant le public et les invités. L’animateur a les traits de l’homme moyen riche de qualités, de défauts et de réactions émotives, capable d’endosser plusieurs identités au même moment, capable de circuler d’une émission à l’autre. Ce saltimbanque est en fait l’artisan des transformations de la télévision, le principal acteur de la télévision relationnelle.
- 14. La télé réalité, le sport et le jeu. La télévision livre, soi-disant de façon neutre, en réalité de façon spectaculaire et parfois obscène, des faits, des réalités vécues par tous, des sentiments, des émotions à partager, scénarise, de façon manichéenne, le conflit, la concurrence, la compétition, pour opposer des camps et permettre aux téléspectateurs de partager des opinions, des comportements, et transforme la télévision et le téléspectateur en acteur de la vie sociale, en assistante sociale, en prêtre compatissant et charitable, en association humanitaire, en participant de la compétition, de la politique, du divertissement, du sport et du jeu.
La télé réalité identifie le média à la réalité, gommant l’idée de médiation. La télé devient un moyen de filmer « de façon neutre » la réalité en recherchant les « faits », pour transformer le téléspectateur en acteur, pour livrer des « réalités » vécues par tous, pour spectaculariser des sentiments et des émotions à partager.
La vie quotidienne des gens ordinaires est montrée de manière obscène. Le pouvoir se dépouille. La télé se désacralise pour se rapprocher du public, l’invitant à traverser l’écran. On approfondit la recherche de la communion, de l’émotion et du divertissement.
La télévision passe à l’acte, devenant protagoniste de la vie sociale, assistante sociale accueillant sur ses plateaux la misère du monde, prêtre récoltant pour ses pauvres les dons de ses fidèles, association humanitaire.
Le téléspectateur partage les émotions de son double porté à l’écran, communie en s’identifiant à l’autre et en souffrant avec lui.
La compassion cathodique est cousine de la charité catholique.
Comme le jeu et le sport, la télé réalité a une fonction d’intégration, car elle scénarise la compétition et la concurrence, voire le conflit, pour opposer les camps, ce qui permet au public de partager des opinions, des réactions, des comportements.
La télé réalité met en scène le perdant ou la victime attirant la compassion et le gagnant en compétition, ce qui ordonne une vision manichéenne des relations sociales et du héros.
Le héros politique est tantôt gagnant et triomphant, tantôt martyr assumant une mission impopulaire au service de la nation, face aux difficultés, ce qui fait écho à la figure de l’État néolibéral dual agissant tantôt sur le front comme l’État entrepreneur en compétition et tantôt à l’arrière comme l’État compassionnel et sécuritaire.
Le héros politique mixe la vraie vie et le jeu, l’imitation de la vraie vie. Il dédouble sa présence sur le terrain et sur le plateau, va et vient constamment entre la télévision et le réel, pour répondre aux désirs de télé réalité.
- 15. Les fictions télévisuelles, les récits, les séries, les feuilletons, y compris en politique. Il s’agit de récits, avec des retours répétés de personnages connus, immuables et donc devenus familiers, proches, récits organisés autour des pôles du bien et du mal, les pôles de l’amour, de l’émotion, de l’action, de l’évasion, le pôle du bien étant toujours en définitif vainqueur, même si la victoire n’est jamais acquise, pour maintenir le suspense. On a, de manière manichéenne, dans un effacement de la frontière entre le réel et la fiction, des bons héros, ainsi le héros politique dont on suit les aventures sentimentales et les démêlés politiques et judiciaires, et des anti-héros, ainsi les adversaires méchants, ignobles, incompréhensibles. La série s’effectue en épisodes clos, présentant en apparence une histoire nouvelle à chaque fois, mais pour comprendre l’intrigue il est préférable de suivre l’intégralité des épisodes. Le feuilleton raconte l’histoire d’un groupe sur une période. Au-delà de la diversité des fictions, ce qui importe, c’est la fidélisation par la répétition, la suite, la reprise
Les fictions télévisuelles sont conçues comme des séries longues ou des feuilletons, des récits séquentiels qui, par répétition et retour de personnages connus, immuables et devenus familiers, dans différents milieux et situations, créent du divertissement et du plaisir, une familiarité et une proximité.
Ce récit est organisé autour du pôle de l’amour et du pôle de l’action, de l’émotion ou de l’évasion, contre le pôle du mal, avec un bien vainqueur, la victoire jamais acquise étant le moteur du suspense.
La série s’effectue en épisodes clos, présentant apparemment une histoire nouvelle à chaque fois, plusieurs personnages se croisant, se rencontrant, se perdant, alors que le feuilleton raconte l’histoire d’un groupe, d’une famille, sur une période historique. La série invite à suivre l’intégralité des épisodes pour comprendre l’intrigue.
Le contenu est facile et universel.
Au-delà de la diversité des fictions, ce qui importe, c’est la répétition, la suite, la reprise, le rendez-vous dans la grille, pour fidéliser.
La politique et le divertissement s’hybrident, les héros sont des hommes méchants, égoïstes, aux motivations ignobles ou incompréhensibles, sauf le bon héros dont on suit le feuilleton, les aventures amoureuses, les amitiés, les passions, les démêlés politiques et judiciaires, tout ceci pour fidéliser un public attaché à traquer un héros ou un anti héros, car seul compte la captation de l’attention aux personnages, là où la frontière entre fiction et réel s’efface, le télé réel étant constitué de faits fictions.
- 16. Définition de la télévision. La télévision, sans imposer, de manière libertaire, gère le temps libre, rythme les activités, fait lien social, constitue des communautés, dramatise l’information, rend visible ce qui est ailleurs, produit industriellement des fictions, des brouillages entre le réel et l’image du réel, mais aussi des jeux ou du sport, selon des technologies narratives, un langage codifié et structuré, une esthétique, introduisant une composante familiale aux différents genres de la culture populaire, genres qu’elle mélange dans un flux continu à l’allure de mélopée, flux rythmé par des répétitions, ce qui ordonne la vitesse, ce qui constitue un super texte, une culture, une hégémonie culturelle, un sens commun, ce qui fonctionne sur le registre cérémoniel de mise en scène de la communion, par collage et agencements de sujets, de dispositifs, d’expressions, de thèmes dans un discours texte arrangé non pour faire savoir ou pour faire penser mais pour faire jouir de quelque chose qui ne concerne pas le contenu du discours, la seule légitimation de la télévision étant en définitive non la connaissance, le symbolique, mais sa relation avec ceux qui l’aiment et ceux qu’elle aime, c’est-à-dire le spectacle, les signes, les images, ce qui oblige la néopolitique, liée à la néotélévision, donc déportée vers l’imaginaire, mais ayant besoin de symbolique, à bricoler des morceaux de symbolique pris çà et là. La télévision produit à distance tout en étant omniprésente dans l’intimité, avec une image d’une part proche, analogue, sans besoin d’être décodée, c’est-à-dire sans contenu symbolique, et d’autre part distante, avec des doubles du téléspectateur sur le plateau de télévision à la fois proches et lointains, chacun, téléspectateur ou héros néotélévisuel ou néopolitique, de manière narcissique, s’identifiant à l’image que produit de lui la télévision. La télévision est objet de passions, de polémiques et d’idéologies. La télévision met en vitrine des marchandises, des coutumes, des rêves collectifs, des images, des peurs, des signes, des masques destinés à capter l’attention des consommateurs, voire à les sidérer, elle est le spectacle de la consommation, elle reflète le vécu de la consommation, en donne une image idéale ou la dramatise.
La télévision, c’est une horloge sociale, une babby-sitter, une dame de compagnie, car elle gère le temps libre ou perdu, elle recycle le temps disponible, rythme les activités, avec deux à trois heures par jour de spectacle et de fiction, avec une information mise en images et en scène, simulée dramatiquement.
Elle rend visible ce qui est ailleurs, à distance, au-delà de la réalité présente.
Elle est omniprésente dans l’intimité, mais sa production, sa fabrication, sa conception sont lointaines, à distance, si bien qu’elle demeure un mystère.
Elle est objet de passion, de polémiques. On l’aime ou on ne l’aime pas.
Elle est ainsi l’objet des idéologies de la manipulation, du contrôle, de la maîtrise par des pouvoirs économiques et politiques, idéologies oubliant que la télévision est un pouvoir, pas seulement un instrument de pouvoir, et un pouvoir en relations complexes avec le pouvoir politique ou le pouvoir économique.
La télévision contribue à construire les images et les imaginaire des publics, elle est une institution et une technologie narrative organisée industriellement, une institution qui produit et diffuse dans ses grilles des fictions, des rêves, des peurs, des divertissements, des émotions, du plaisir, des jeux, de l’information, de la culture, des images, de l’imaginaire, des récits, des narrations, des mondes vraisemblables entre réalité et fiction.
La télévision est un langage codifié et structuré, un texte symbolique, un moyen de représentation, avec des mises en scène mêlant le réel, le fictif et le ludique, avec une esthétique.
La télévision est une relation au public, interconnectant des espaces domestiques, faisant lien social, rythmant la vie sociale, formant un public et une communauté.
Au-delà des études sur des émissions ou des programmes particuliers, on peut analyser les complexes amalgames d’images, de messages et de récits qui constituent les soirées de télévision.
La télévision introduit une composante de nature familiale à l’intérieur des genres qu’elle reprend aux autres médias de la culture populaire. Elle est un super texte dans lequel toutes les frontières s’effacent, un flux, une tresse, un ruban, avec des interruptions programmées, des messages récurrents. C’est un média temporel, domestique, construisant des mondes hybrides, entre réalité et fiction, avec une fascination tenant à la récitation, à la mélopée, au flux, à l’enchaînement, au flot, au rythme, à la répétition, pour donner des repères, un ordre à la vitesse.
La télévision est une techno institution langagière et rythmique, institution encastrée dans la technologie de la transmission et de la diffusion d’images sonorisées à distance, institution dont la légitimité n’est pas dans une symbolique mais dans son efficacité à capter ou à détourner l’attention d’un public pour la production de fictions, de récits, d’un imaginaire, de langages, d’un super texte, d’une culture, d’une hégémonie culturelle populaire, d’un sens commun.
La télévision fonctionne sur le registre cérémoniel, c’est-à-dire par collage de sujets dans un discours texte arrangé pour faire jouir de quelque chose qui n’est pas la littéralité de ce discours, produisant un spectacle de la communion, choisissant un agencement de dispositifs, d’expressions, de thèmes, selon des ressources.
La télévision, si elle n’est pas une autorité au sens juridique, si elle n’a pas de portée juridique, si elle est donc plastique, dépossède les institutions judiciaires, exécutives ou représentatives, de leur autorité, réduit le pouvoir du politique, sa production textuelle et scénographique vampirisant les autres institutions. Le néopolitique capte et recycle les technologies imagières et langagières et le sens commun produit par la néotélévision.
La télévision est une institution miroir produisant un face-à-face spéculaire et spectaculaire, un lien entre une société et son imaginaire.
La télévision ne renvoie qu’à elle-même. Elle est autoréférée.
Elle reflète les désirs et l’imaginaire du public.
Elle crée une relation directe, en direct, entre une scène, le plateau et son animateur, et des spectateurs. La société se voit à travers la télévision. La télévision offre à une société une représentation d’elle-même.
Le miroir néotélévisuel est autoréféré, ne renvoie à rien d’autre qu’à sa relation au public, puisque les messages télévisuels n’ont pas pour but de faire savoir mais de faire jouir. La télévision n’est qu’une cabine du plaisir populaire déchaînant les passions, permettant le partage des émotions.
C’est une institution qui ne pense pas, mais qui réfléchit, puisqu’elle ne réfère pas à une instance symbolique de légitimation, mais renvoie des images et des signes à ceux qui la contemple.
C’est une institution surface de laquelle la symbolique est absente mais qui technicise l’imaginaire en produisant des fictions et des brouillages télé-réels et vrais-semblables, une institution qui accapare l’imaginaire donnant du réel une image à la fois analogue et distante, image perçue comme proche du réel et sans décodage symbolique, une institution qui se légitime dans la relation qu’elle entretient avec ceux qu’elle fascine, avec ceux qui l’aiment.
Cette culture de masse définie par la néotélévision et qui relève de l’industrie et du commerce, est libertaire dans la mesure où elle propose sans imposer des interdits, subit les tabous de la religion, de l’État sans en créer, propose des modèles sans ordonner.
Ayant comme la politique une dimension institutionnelle et une capacité à dramatiser, à produire des fictions et des textes, le langage de la techno institution de la néotélévision peut se transférer vers l’institution politique. La télévision perd son rôle de loisirs et d’amusement et commence à fournir des structures au système politique, son discours devenant le discours de notre époque, ses potentialités de pénétration et d’organisation du discours se développant sans l’opposition d’une législation adéquate.
L’écran de télévision est un lieu d’exhibition narcissique, d’amour porté à soi-même. Le téléspectateur finit par se reconnaître dans les autres qui sont sur le plateau, à la place de son image, sur l’écran miroir, et il y a une contagion, le téléspectateur devient l’image qu’il voit dans le miroir, le miroir néotélévisuel fonctionnant comme panoptique inversé.
Le héros est surveillé en permanence, devant constamment se mettre en scène pour maîtriser son image, et il néglige sa dimension symbolique, les signes et les fictions l’emportant sur les symboles.
La télévision déporte du côté de l’imaginaire et des signes, alors que le politique est d’abord affaire symbolique, même affaiblie, si bien que le néopolitique est condamné, dans un contexte d’inflation imagière, à la réorganisation par le management de l’affaissement symbolique, au syncrétisme de la symbolique, bricolant, maniant les références à l’entreprise, à la catholicité et à l’américanisme.
Comme les grandes expositions mettent en scène les industries et les innovations, constituant les spectacles de la production, la télévision met en vitrine des marchandises, des coutumes, des rêves collectifs, des images, des peurs, des signes, des masques destinés à capter l’attention des consommateurs, voire à les sidérer. La télévision est le spectacle de la consommation, elle reflète le vécu de la consommation, en donne une image idéale ou la dramatise, correspondant à la signification que peut avoir pour les acteurs le post-industrialisme des industries culturelles.
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