Boltanski : « De la critique. »
L’anthropologie
L’être humain se distingue de l’animal non par son être social mais par sa réflexivité, par sa capacité de revenir sur ce qu’il a fait et ce qu’il a dit, par sa capacité morale quand le jugement est indexé par les catégories de bien et de mal, par sa capacité critique quand le jugement porte sur des représentations des propriétés ou des actions des êtres, et donc une des grandes occupations des hommes est la dispute, avec des interprétations différentes, des critiques suivies de justifications, elles-mêmes suivies de critiques, et ainsi de suite.
L’activité pratique met très peu en jeu la réflexivité, l’écart entre les formes symboliques et les états de choses étant réduit au minimum.
L’activité de confirmation se lance dans des justifications tautologiques et répétitives, dans un déploiement fastueux de correspondances et de cohérences, mais l’acteur qui confirme la réalité de ce qui est laisse à la seule institution auquel il obéit la capacité réflexive, manifestant seulement de l’émotion, de la sidération dans cet abandon de sa propre réflexivité à l’institution.
L’activité critique met en jeu pleinement la réflexivité, mettant en valeur l’écart entre formes symboliques et état de choses, entre réalité et monde.
Les sociologies
Il existe une sociologie purement descriptive, la sociologie empirique qui étudie la « société », les sources et les lieux de pouvoir, leur répartition toujours locale, les rapports de pouvoir enchevêtrés étant évidents pour les acteurs comme pour le sociologue, dans la mesure où exercer un pouvoir ou être soumis à un pouvoir est visible, dans la mesure où les relations de pouvoir sont stabilisées dans des coutumes ou des textes, sauf dans le cas du pouvoir arbitraire qui n’a aucun format
. Cette sociologie, adossée à des protocoles, pratique l’expérience de pensée consistant à se situer à l’extérieur, une extériorité simple dépouillant le réel de son caractère de nécessité puis lui restituant une nécessité de caractère réflexif, ouverte sur les possibles et se réclamant de la vérité. Elle est, en situation de neutralité axiologique, séparant jugement de fait et jugement de valeur, ne laissant aucune place à l’orientation normative ou critique et à la vision globale, les asymétries observées étant toujours partielles, locales, transitoires. Pour éloigner le fantôme de la critique, ces sociologies multiplient les signes de scientificité, les marques d’impersonnalité, les références, se dissolvant dans l’automate mondial de la communauté scientifique.
Les sociologies critiques construisent un système global synthétisant toutes les dimensions de la société et qu’elles appellent l’ordre social, elles disent que c’est une construction et elles dévoilent des asymétries profondes et durables. Elles ne veulent pas de la sociologie pour la sociologie, elles se veulent ancrées dans le collectif.
Certaines de ces sociologies ont un point de vue surplombant impérialiste, prenant en compte à peine les critiques ordinaires, les acteurs étant considérés comme abusés idéologiquement, dans l’illusion, ne percevant pas la domination que met à jour le sociologue, alors que l’idéologie sert surtout à justifier la domination et à unifier et discipliner les fractions de la classe dominante, alors que ce qui compte vraiment pour les classes dominées ce sont les dispositifs oppressifs qui font tenir la réalité et les dispositifs libérateurs qui la mettent en question.
Prenant le point de vue de la totalité, ces sociologies surplombantes ont cependant le mérite de relativiser la réalité, puisque décrire la totalité de l’ordre social suppose qu’on a trouvé une position où on peut confronter cet ordre social à d’autres ordres sociaux possibles, ce qui fournit aux acteurs désavantagés des outils collectifs et des formes de classement qui les aident à prendre le contre-pied des conceptions méritocratiques individualisantes qui contribuent à leur fragmentation et à leur exploitation.
Cependant, tirant vers la cartographie, la métrologie, la morphologie sociale, la statistique et les instruments de totalisation de la gestion étatique, mais aussi l’histoire, puisque le monde déjà là est le produit du passé, ces sociologies surplombantes ont du mal à définir les instances permettant de repérer les totalisations et les collectifs à l’intérieur desquels mettre en valeur les asymétries, allant jusqu’à rabattre toutes les asymétries sur une asymétrie unique, elles ignorent le caractère distribué du pouvoir et le pluralisme des modes d’évaluation et des attachements, identifiant la reconnaissance de la pluralité à celle de l’individualisme libéral, ne tiennent compte ni du refus des acteurs à une vision du monde se donnant pour absolue, ni de la tolérance de ces mêmes acteurs à la contradiction.
En sous-estimant les capacités critiques des acteurs, en leur renvoyant une image d’eux-mêmes mettant l’accent sur leur dépendance, sur le caractère implacable de la domination et sur les seules relations verticales, même à l’intérieur de leur collectifs, ces sociologies de la domination démoralisent en ne repérant pas des zones d’autonomie et de coordination locales, et en confondant les contraintes nécessaires à toute vie sociale et les oppressions qui se superposent à ces contraintes, les parasitent ou les mettent à profit.
Le sociologue surplombant ne décrit pas les situations, description dans laquelle les acteurs pourraient se reconnaître, mais les dispositions des acteurs, conséquences des normes et des structures mises en valeur à partir des documents et statistiques étatiques, à la fois instruments et objets d’étude. Le schéma explicatif est tellement fort qu’il écrase les données empiriques, la description de l’action des acteurs devenant inutile dans la mesure où on sait d’avance ce que les acteurs vont faire quelque soit la situation, du fait de l’invariabilité de leurs dispositions. Le changement social, l’action et la critique des acteurs ont du mal à trouver de la place, la critique du sociologue se manifestant surtout par des moyens rhétoriques suscitant l’indignation, tandis que la séparation radicale entre le discours scientifique du sociologue et celui idéologique de l’acteur conduit à sous-estimer l’utilisation des concepts sociologiques dans la vie quotidienne des acteurs, du fait de l’école et des médias.
Les sociologies critiques pragmatiques
Les sociologies critiques pragmatiques, au plus près des critiques ordinaires, ne s’identifient pour autant à des intérêts ou à des idéaux moraux particuliers, ce qui ne veut pas dire qu’ils perdent le sens des réalités et le contact avec la collectivité. Ces sociologies prennent donc entièrement en compte les critiques ordinaires et les critiques de la sociologie empirique, mais en les reformulant et les formalisant, en essayant de dévoiler des aspects de la réalité en relation immédiate avec les acteurs, en rendant acceptable aux acteurs cette réalité pour qu’ils puissent prendre de la distance avec elle et qu’ils puissent ainsi la transformer dans le sens de l’émancipation. Ces sociologies révèlent ces critiques ordinaires ou empiriques à elles-mêmes, en allant au-delà du local et du partiel vers le systématique et le global, par la problématisation du cadre lui-même, ce qui constitue ces sociologies critiques en sociologies métacritiques.
Il y a donc, dans ce type de sociologie, une observation sur les acteurs en situation, sur leur langage, sur leurs interprétations, sur leur sens moral et leur sens de la justice, sur leurs critiques et justifications, sur leurs revendications, sur leurs preuves et leurs arguments, sur leur perspicacité à dévoiler les intentions et travers de leurs adversaires, sur les disputes permettant de coordonner les actions et de faire converger les interprétations, sur les enquêtes consignant les interprétations dans des rapports, sur l’attribution des qualifications, sur le passage des épreuves. Ce type de sociologie étudie la formation du sens en situation, les schèmes générateurs produisant les critiques et justifications. Cette sociologie explicite et si possible modélise les dispositifs cognitifs et les compétences des acteurs en situation, leur façon dont ils font et défont les liens. Elle clarifie les positions normatives des acteurs quand ils critiquent ou se justifient.
La sociologie critique pragmatique identifie les différents types d’épreuve, épreuves plus ou moins institutionnalisées par des formats, des définitions, des qualifications, épreuves au cours desquelles les acteurs produisent des justifications et des critiques. Une épreuve, pour être juste, pour ne pas être une épreuve de force, doit être pure c’est-à-dire mettre en jeu une seule qualification, une seule grandeur, un seul principe de justice, constituant ce qu’on peut appeler une cité, la cité industrielle, par exemple, mesurant la grandeur « efficacité » des êtres qui passent l’épreuve, et, toujours pour être juste, l’épreuve doit inclure dans son format l’exigence d’un retour à l’épreuve, de telle façon que la grandeur d’une personne ne soit pas figée.
Dans cette approche, les positions prises par les acteurs dans les disputes ne sortent pas d’un certain modèle situé historiquement et géographiquement du sens de la justice, alors que, certains groupes maintiennent des formes spécifiques de normativité.
D’autre part, le conformisme des acteurs est surestimé. Réalistes, les acteurs se contenteraient, en comparant leur situation plus ou moins défavorisée avec la situation des proches, de trouver injuste telle ou telle épreuve, telle ou telle qualification. Mais, dans les moments de désorganisation, ils peuvent avoir accès à des dispositifs pratiques et à des outils cognitifs rompant l’isolement et l’atomisation, comme la connaissance des réglementations des épreuves ou des instruments théoriques de totalisation rapprochant les épreuves, et alors ils peuvent contester la réalité admise et élever une protestation publique d’injustice, d’autant plus efficace qu’elle est appuyée par un collectif.
Enfin, le modèle du sens de la justice mis en évidence correspond à une conception concurrentielle de la justice, les acteurs cherchant à maximiser les différences, comme si chaque acteur pouvait occuper une place correspondant à ses capacités grâce à des épreuves s’adaptant à chacun, alors que les acteurs, disposant d’instruments de totalisation permettant de faire le lien entre leurs expériences et la construction politique de l’ordre social, peuvent très bien vouloir plus de justice sociale, aller vers une similarité de leur situation avec la situation des autres.
Cet idéal irréalisable de la juste rétribution des capacités individuelles par la concurrence régulée arraisonne la réalité en formatant les épreuves de telle façon que la faiblesse dans une épreuve affecte l’accès aux autres épreuves, les succès et les échecs se contaminant selon la logique du cumul des handicaps et des avantages, la séparation entre les épreuves n’ayant plus qu’un caractère formel. Une réponse est de ne pas poser la question de savoir s’il est juste que telle personne ait réussi telle épreuve, ou la question de savoir si les mérites individuels sont justement évalués et si la distribution des biens matériels ou symboliques correspond aux mérites individuels, mais de dire qu’il n’est pas juste que ce soit toujours les mêmes qui réussissent aux épreuves, et les mêmes qui échouent, qu’il n’est pas juste que la réalité soit satisfaisante toujours pour les mêmes. Ce faisant, on utilise des mises en équivalence permettant le rapprochement des personnes en classes sociales, sous un rapport jugé préférentiel, les autres rapports, qui constitueraient d’autres collectifs, étant estompés comme secondaires, en ayant conscience du caractère fictif de la notion de classe sociale et aussi de son caractère nécessaire dans la mesure où une dénonciation perd son caractère individuel, incertain et instable quand elle devient collective. Il faut monter en généralité si l’on veut que l’attention aux différences individuelles entre proches se déplace vers l’attention aux différences à distance entre collectifs, vers la perception des différences catégorielles globales.
Les épreuves
Les épreuves de vérité, cérémonies, fêtes, célébrations, rituels, confirment la réalité, de peur qu’apparaisse la contradiction herméneutique entre les institutions et la critique, la séparation entre la réalité et le monde, de peur que la critique mette en question la réalité.
L’institution, comme être sans corps, se manifeste corporellement, dans le monde des corps, par un rituel, tout le monde faisant ou disant la même chose, mais aussi par des réglementations, par des qualifications, par des définitions de format d’épreuve. L’institution s’appuie sur des organisations et des administrations.
L’épreuve de réalité obéit à un format institutionnalisé, défini. Elle est une opération de qualification des êtres, leur attribuant des titres, des valeurs, de telle façon que soit maintenue la cohérence et la cohésion d’une réalité la plus ressemblante possible aux représentations que déploient les épreuves de vérité. La réalité étant le plus suivant préajustée aux formats d’épreuve, l’épreuve de réalité valide la réalité et ses hiérarchies en place.
En général, celui qui passe une épreuve de réalité ne met pas en question le format de l’épreuve, sa réflexivité est limitée. L’entreprise détermine comme grandeur l’efficacité des êtres, en particulier celle des ouvriers. L’école attribue des grades scolaires, un certain niveau de diplôme. La critique peut mettre en valeur le fait que la mise en œuvre du format n’est pas conforme. Une critique plus radicale remet en question le format lui-même, c’est-à-dire ce type de critique remet en question ce qui est et ce qui vaut, la teneur de la réalité.
Enfin, l’épreuve existentielle, expérience d’une injustice vécue dans la souffrance ou d’une transgression dans la joie, discriminée comme excès de sensibilité ou paranoïa, est une épreuve dont le format n’est pas institutionnalisé, mais le désir individuel peut devenir revendication collective. Le roman, la poésie expriment publiquement une telle expérience. Cette épreuve prend un exemple, échantillon prélevé dans le monde, et le projette dans la réalité, cet arrangement contournant et dissimulant avec beaucoup de cohérence et de logique les contradictions du monde. L’exemple met en question la complétude des définitions, des qualifications, des épreuves ou du droit, met en valeur les contradictions entre éléments des épreuves de vérité et les contradictions entre les principes des épreuves de réalité. Dans l’expérience quotidienne, les grammaires de l’action vivent en minimisant ces contradictions qui apparaissent dans la réalité même quand il n’y a pas de critique, malgré tous les efforts des institutions, et c’est ce que ne supporte pas le fou.
Les régimes politiques
Un régime politique est un arrangement permettant, par la domination, de dissimuler la contradiction herméneutique entre les institutions et la critique.
La domination est simple quand elle utilise la violence publiquement, complexe dans le cas contraire.
La solution poétique privilégie les institutions analogiques respectant les singularités en les intégrant dans des réseaux de correspondances par l’établissement de leurs similitudes et différences. Le changement, intégré dans la pulsation d’un réseau qui se forme et se déforme constamment, est sous-estimé, dans la mesure où il est reconnu localement, sans parvenir à prendre une forme générale. Les institutions analogiques sont constamment sur la brèche pour réparer les déchirures du tissu des correspondances, en multipliant les cérémonies, les rituels, les poèmes, les récits, les jeux de symboles permettant l’établissement de correspondances. La critique analogique met l’accent sur la non admission d’un événement, sur l’échec des opérations narratives et rituelles intégrant un événement dans la chaîne des correspondances et lui donnant un sens.
La solution politique, propre à la modernité, privilégie des institutions idéalistes où des experts imposent des types, des classifications, des idéaux, des essences et des catégories, gommant les singularités, donnant sens et forme à la réalité, contenant des vérités que les singularités tendent sans cesse à trahir, pour éviter la fragmentation de l’opinion et des points de vue, pour orienter de gré ou de force les affections et les actions des citoyens vers ces points focaux soustraits à la perception. Les institutions idéalistes se consacrent à la prévention, à la prévision et à l’éducation. Les guides ont une sagesse qui consiste, tout en n’étant pas aveugle au changement, à lui résister, à le retarder, à l’interpréter de façon à l’intégrer en douceur à l’ordre social, c’est-à-dire de façon à lui ôter ses potentialités révolutionnaires. La critique idéaliste conteste la représentativité et l’intégrité des porte-parole, la compétence des experts, et elle déstabilise les types et les idéaux en exhibant des êtres non qualifiés et des contradictions entre espèces catégorielles
Les régimes oppressifs, à domination simple, ne laissent presque aucune place à la critique et privilégient donc les épreuves de réalité. Les instances en charge de dire ce qui est et ce qui vaut confirment sans cesse en multipliant les cérémonies, en évoquant la nation, le peuple, le parti, en dissimulant le corps ordinaire des porte-parole, vieillards en uniforme.
Le régime gestionnaire
Les régimes gestionnaires, à domination complexe, institutionnalisent la critique pour mieux la neutraliser, autrement dit les épreuves de réalité, qui prédominent sur les épreuves de vérité, ne laissent que peu de place aux épreuves existentielles.
Le régime gestionnaire par le changement reconnaît le changement surtout comme changement à venir, changement imaginé, et essaye de transformer le monde dans ce qu’il a de plus accessible, le long des frontières d’avec la réalité, en fonction de cette idée de l’avenir, qui est ce qu’il appelle le changement, et au nom de ce changement, qu’il présente comme une nécessité, une fatalité, il se permet de changer les épreuves de réalité, l’institution scolaire, le système de protection sociale, sans obéir à des intérêts particuliers, puisque les experts et les scientifiques se portent caution. Ce régime opère par des petits changements locaux, ponctuels, techniques, sans conscience des effets sur la totalité, mais tous ces changements procèdent d’un même langage, celui de l’élite mondialisée, langage fondé sur ce qui est appelé la science économique et sur le management, culture inscrite dans les dispositifs d’entreprise, dans la comptabilité, dans les ordinateurs. L’État est transformé en une entreprise. Le monde est constamment intégré à la réalité par les scientifiques sur le mode de la nécessité, laissant peu de place à ce type de critique qui puise dans le monde de quoi mettre en question la réalité. Aux moments de calme, avec la multiplicité de ces interventions ponctuelles et techniques, apparemment sans cohérence, succèdent les moments de crise qui révèlent le monde, sa brutalité et l’impuissance supposée des acteurs.
Comme les interventions gestionnaires changent constamment les formats d’épreuve, à un point tel que certains formats comme les palmarès, ou les sondages envisagés de façon manipulatoire, intègrent le changement en continu et sont en prise directe avec la réalisation, la critique ne peut plus mettre en question la mise en œuvre injuste des épreuves. Comme la réalité est constamment modifiée, comme pour y inscrire le monde et même l’abolir, les épreuves apparaissant et disparaissant, la critique n’a pas le temps de puiser dans le monde des exemples mettant en question une insaisissable réalité. Comme les interventions gestionnaires sont présentées comme le résultat inéluctable des lois économiques, quand le responsable énumère toutes les contraintes qu’il est obligé de respecter et que le législatif et exécutif ne sont plus distingués, la critique a du mal à mettre en question l’arbitraire ou l’intégrité du porte-parole. Comme la réalité est présentée comme la seule possible, qu’il n’y a pas d’alternative, la critique a du mal à montrer que cette réalité est construite. Comme la réalité et le monde, avec leurs moments calmes et leurs crises, sont découpés en secteurs autonomes, la critique a du mal à envisager une approche globale. Comme des responsables différents occupent les mêmes places à différents moments, et que toute gestion locale se réclame des normes, du cadre comptable et juridictionnel, des règlements européens, détruisant le tissu humain, excluant les travailleurs, la critique a du mal à personnifier la domination pour en faire autre chose qu’une domination systémique, anonyme et fatale. La critique peut montrer que les dominants ne reconnaissent que certains changements, et que les changements qu’ils reconnaissent sont interprétés dans une direction favorable au maintien des asymétries. La critique peut montrer que, quand il y a des injustices, ce n’est pas la responsabilité de personne, la responsabilité du hasard ou des lois du monde, ce n’est pas une responsabilité individuelle, la responsabilité des victimes qui ne voudraient pas saisir leur chance ou n’en auraient pas la capacité génétique, mais la responsabilité des décisions des responsables.
Ce régime de domination gestionnaire non seulement essaye d’intégrer la critique dans les débats d’experts, ce qui entraîne la critique à adopter les catégories des experts ou à se taire, mais la domination prend la place de la critique sous la forme de débats entre intervenants s’accordant sur l’essentiel, ce qu’on appelle les débats pointus.
Les capacités d’action et l’attitude à l’égard des règles comme critères de distinction de classe
Il y a deux facteurs essentiels d’inégalité ou d’asymétrie, deux facteurs de classes sociales. Le premier concerne les capacités d’action sur soi-même et sur les autres, certains acteurs n’ayant même pas la maîtrise de leur propre vie, les dominants ayant comme moyen d’action, entre autres moyens d’action, les dominés. Le deuxième facteur d’asymétrie concerne l’attitude par rapport aux règles, les dominants ayant un rapport instrumental aux règles, chaque règle ayant une utilité et sa transgression une autre utilité, et à chaque fois la décision consiste à choisir soit d’observer la règle comme doit le faire obligatoirement le dominé, soit de la transgresser, avec la conscience que dans les deux cas la réussite de la décision aura lieu, à un moment que le dominant fixe pour chaque décision, la réalité lui donnant toujours raison, puisque c’est le dominant qui fait les règles. Le « responsable » observe les règles quand il est dans l’organisation et les contourne quand il est dans le réseau.
Ces deux facteurs des capacités d’action et de l’attitude face aux règles conditionnent la possibilité pour un acteur de changer la réalité.
Le mouvement révolutionnaire, pour avoir prise sur la réalité, doit donc se donner comme objectif une autre répartition des capacités d’action et un autre rapport aux règles, de type instrumental et non moral, avec en particulier la conscience de la fragilité du lien entre la propriété et la personne, entre le titre ou la qualification et la personne.
L’émancipation comme reconnaissance par tous de la contradiction herméneutique, ce qui implique la fin de l’exploitation, c’est-à-dire le communisme
Le mouvement révolutionnaire ne doit pas, de manière nihiliste ou libertaire, vouloir la suppression des institutions, car ces instances de confirmation sont un élément de sécurité sémantique pour les acteurs en situation de domination, fixant les identités de chacun, mais ce mouvement révolutionnaire doit aussi souligner, contrairement aux mouvements réactionnaires, la nécessité pour les institutions non seulement de faire la place à la critique des institutions, mais de donner une place prédominante à cette critique, prééminence nécessaire des instances critiques sur les instances de confirmation, dans la mesure où ces instances critiques ne sont pas institutionnalisées, qu’elles ont moins de force, tout en soulignant la fragilité nécessaire de la critique, le fait que la critique doit donner sa place aux institutions, la nécessité qu’elle a de s’appuyer sur la réalité produite et reproduite par les institutions.
Le mouvement révolutionnaire, dans les moments de calme comme dans les moments de crise, où il risque encore plus la récupération, doit donc rendre présents à la conscience des acteurs aussi bien la fragilité et la nécessité des institutions que la fragilité et la nécessité de la critique.
La critique réformiste, s’appuyant sur l’expérience des épreuves de réalité, améliorera la mise en œuvre des épreuves et changera les formats d’épreuve. La critique radicale, à partir des expériences existentielles, changera les catégories de la réalité, le rapport de propriété.
L’exploitation, et la domination qui l’accompagne, seront mises en question au profit d’un monde commun plus solidaire, ne laissant pas de place à l’exploitation.
- 1. La description n’est pas incompatible avec l’orientation normative ou critique, elle peut être même à son service. Une institution a une fonction sémantique, dans la mesure où elle construit la réalité en qualifiant les êtres et en définissant les schémas des épreuves. Comme les épreuves et les qualifications ne coïncident pas avec leurs schémas ou leurs formats, comme la construction de la réalité ne coïncide pas avec le monde, il y a possibilité d’une critique. Mais la critique est entravée par la domination.
La sociologie, constituée sur le modèle des sciences, avec une orientation descriptive, doit-elle être mise au service d’une critique de la société, c’est-à-dire d’une optique normative de la société, et dans l’affirmative, comment doit-elle s’y prendre pour rendre compatibles description et critique, fait et valeur, science et idéologie, déterminisme et autonomie, structure et action, macro et micro, explication et interprétation.
Les institutions ont des fonctions sémantiques quand elles sont des instruments pour construire la réalité par l’intermédiaire d’opérations de qualification des êtres, personnes et objets, et de définition de formats d’épreuve.
La possibilité de la critique vient d’une contradiction au cœur des institutions. Elle montre soit que les épreuves ne concordent pas avec leur format, soit que la réalité de la réalité, ce qu’il en est de ce qui est, doit changer ses contours. Le travail de la critique est entravé de manière plus ou moins apparente par les modalités de la domination. La critique pourrait s’engager dans le sens d’une émancipation.
- 2. La sociologie empirique décrit différentes dimensions de la vie sociale, différentes formes de pouvoir, sans chercher à les intégrer dans une totalité, mais au contraire à en montrer les spécificités. Elle construit l’objet « société » censé découler de l’observation empirique. Pour ces sociologues, la sociologie ne peut observer que des relations de pouvoir, avec des sources et des lieux différents de pouvoir, avec des pouvoirs qui s’enchevêtrent, se contredisent, se neutralisent. En effet, le fait d’exercer un pouvoir ou de se soumettre à un pouvoir est visible aussi bien par les acteurs que par le sociologue et les relations de pouvoir sont stabilisées sous forme de coutume ou inscrites dans des textes juridiques ou législatifs. Les relations de pouvoir obéissent donc à des formats préétablis, sauf dans les cas de pouvoir arbitraire, sans format préétabli, rendant difficile les attentes de ceux qui le subissent. Le pouvoir tend à être rationalisé, dans la mesure où les détenteurs du pouvoir, pour le stabiliser et pour revendiquer leur légitimité, essayent de le justifier, ce qui oblige le critique à monter en généralité en mettant en question les principes invoqués par les détenteurs du pouvoir. Le sociologue observe bien des asymétries, mais elles sont diverses, partielles, locales et transitoires. Les sociologies critiques de la domination posent l’existence d’asymétries profondes et durables, colonisant l’ensemble de la réalité. Les formes patentes de pouvoir ne sont qu’une dimension superficielle des dispositifs de domination. Ces sociologies critiques dévoilent les relations entre les différentes dimensions de la vie sociale pour en construire le système, appelé ordre social, et qui est revendiqué comme construction. Les détracteurs de ces sociologies disent que la construction ne correspond pas à la réalité des relations sociales, que c’est une construction illusoire, exprimant, de la part du sociologue, un rejet de la réalité, un point de vue particulier, un ressentiment ou un désir.
La domination sociale désigne les façons de mettre une puissance au service d’une politique, mais aussi les manifestations jugées outrancières et abusives de la puissance. Les sociologies de la domination forgent un objet de synthèse, qui ne peut être observé directement.
La sociologie traditionnelle ne peut observer que des relations de pouvoir, avec des asymétries diverses, partielles, locales ou transitoires, avec des sources et des lieux différents de pouvoir s’enchevêtrant, se contredisant, se neutralisant. Le fait d’exercer un pouvoir ou de se soumettre à un pouvoir n’échappe pas à la conscience des acteurs et les relations de pouvoir sont le plus souvent visibles aux yeux d’un observateur. Les relations sociales sont traversées de pouvoirs, observables au moins en certaines situations.
Les rapports de pouvoir sont inscrits dans des formats préétablis, stabilisés sous forme de coutume ou consignés dans des textes juridiques et des règlements.
Le pouvoir tend à être rationalisé, dans la mesure où ses structures et son exercice sont soumis, au moins formellement, à des exigences de justification qui leur confère une certaine robustesse. Les détenteurs du pouvoir invoquent ces exigences pour revendiquer leur pouvoir comme légitime, contraignant ceux qui les contestent à monter en généralité de façon à soumettre à la critique les principes dont les détenteurs du pouvoir se réclament.
Il existe des cas de pouvoir arbitraire, sans format préétabli, rendant difficilement prévisibles les attentes de ceux qui le subissent.
Les théories critiques de la domination posent l’existence d’asymétries profondes et durables, prenant différents aspects, mais colonisant la réalité dans son ensemble. La domination se dissimule dans des dispositifs dont les formes patentes de pouvoir constituent une dimension superficielle.
Les acteurs subissent une domination non seulement à leur insu, mais parfois même en contribuant à son exercice. À un ordre donné par la hiérarchie s’oppose un environnement déterminant un acteur à faire quelque chose au bénéfice d’un autre comme s’il le faisait de lui-même et pour lui-même.
La sociologie empirique décrit différentes dimensions de la vie sociale, différentes formes de pouvoir, sans viser nécessairement à les intégrer dans une totalité cohérente et même en cherchant, au contraire, à faire ressortir la spécificité de chacune des dimensions ou formes. Il s’agit de la construction de l’objet « société », en général un État-nation, objet supposé découler de l’observation empirique.
Les sociologies de la domination dévoilent les relations entre les diverses dimensions, afin de mettre en lumière la façon dont ces dimensions font système. Il s’agit de la construction de l’objet « ordre social », manifestement construit, dénoncé par les détracteurs de cette sociologie comme illusoire, non ressemblant à la réalité des relations sociales. Il exprimerait, de la part du sociologue de la domination, un rejet de la réalité, un point de vue particulier contestable, un désir, un ressentiment.
- 3. L’être humain se distingue de l’animal par sa réflexivité, c’est-à-dire par le jugement sur ce que font ou disent les autres ou sur ce qu’il vient de faire ou dire, un jugement moral quand il est indexé sur le bien ou le mal, une critique quand il s’agit d’un jugement sur les représentations qu’on donne des propriétés ou des actions des êtres, que ce soient les jugements critiques des personnes ordinaires, adossés à une morale et à une culture, ou les jugements de valeur du sociologue, que les sociologues empiriques prétendent pouvoir bannir, au nom de ce qu’ils appellent la neutralité descriptive ou la neutralité axiologique.
Par rapport aux sciences de la nature, les sciences sociales saisissent l’être humain comme capable de réflexivité. Les êtres humains reviennent sur leurs propres actions ou sur celles des autres pour porter sur elles des jugements, souvent indexés à la question du bien et du mal, des jugements moraux. Ils réagissent aux représentations que l’on donne de leurs propriétés ou de leurs actions.
Les jugements moraux ont souvent la forme de critiques. Il y a les jugements critiques portés par des personnes ordinaires, adossés à des morales et à des cultures, jugements qui constituent des faits, des objets légitimes de description sociologique, et les jugements critiques portés par le sociologue, jugements de valeur qui doivent être bannis au nom de la neutralité axiologique.
Les théories critiques contiennent ces jugements de valeur, jugements critiques sur l’ordre social, assumés par l’analyste en son nom propre, ce qui correspond à l’abandon de la prétention à la neutralité.
- 4. Une théorie critique ne peut pas prendre appui sur des critiques locales, associées à des intérêts particuliers, à des idéaux moraux, ce qui contredirait son exigence comparatiste ne mise à plat de tous les idéaux moraux existants et la dissoudrait dans l’océan des critiques ordinaires. Une théorie critique ne peut pas non plus être abstraite, utopique, perdant le sens des réalités, sans relation avec la collectivité et la pratique quotidienne de la collectivité, sans relation avec le processus de transformation de la collectivité. Il s’agit en particulier de se saisir des insatisfactions des acteurs et de modifier leur rapport à la réalité dans le sens d’une émancipation. Pour cela, on essaiera de dévoiler des aspects de la réalité en relation immédiate avec les acteurs et avec les critiques ordinaires qu’ils produisent, on reformulera ces critiques ordinaires de façon à rendre la réalité acceptable, ce qui est une condition pour engager les acteurs dans une transformation des contours de cette réalité. La théorie métacritique va à la rencontre des critiques ordinaires comme si elle en émanait, dévoilant les critiques ordinaires à elles-mêmes. Les acteurs sont amenés à reconnaître ce qu’ils savaient déjà sans le savoir. Ils réalisent ce qu’est la réalité, ils prennent donc de la distance par rapport à cette réalité, comme si on pouvait la changer. La théorie métacritique, non seulement va au-delà des critiques ordinaires, qu’elle prend plus ou moins sérieusement en compte, mais elle va aussi au-delà des critiques ponctuelles des experts pour améliorer ou réparer une dimension des relations sociales, sans problématiser le cadre dans lequel cette dimension s’inscrit, puisqu’elle vise une critique systématique et globale de l’ordre social.
D’un côté, ces théories critiques ne peuvent prendre appui sur les critiques de nature spirituelle ou morale à caractère local, associés à des intérêts particuliers, par exemple juger au nom d’un idéal moral en soi, contredisant l’exigence comparatiste de mise à plat de tous les idéaux moraux présents dans toutes les sociétés connues. Ces théories critiques ne peuvent pas se dissoudre dans l’océan des critiques ordinaires formant la trame de la vie politique quotidienne au sens large.
D’un autre côté, ces théories critiques ne doivent pas être abstraites, utopique, déplorations d’intellectuels déracinés ayant perdu le sens des réalités et jusqu’au désir d’agir pour transformer la collectivité. Ces théories doivent avoir une relation concrète avec un groupe, avec le public, avec une classe, avec un genre, avec l’objectif de se saisir des insatisfactions des acteurs et de modifier par le travail de théorisation le rapport à la réalité de ces acteurs dans le sens d’une émancipation, ce qui implique le dévoilement d’aspects de la réalité en rapport immédiat avec les acteurs et leurs critiques ordinaires, par une reformulation de ces critiques ordinaires pour rendre la réalité acceptable, ce qui a pour résultat d’engager les personnes dans le changement des contours de cette réalité. Ces théories vont à la rencontre des critiques ordinaires comme si ces théories en émanaient et ne faisaient que dévoiler les critiques ordinaires à elles-mêmes, les acteurs étant amenés à reconnaître ce qu’ils connaissaient déjà mais, en quelque sorte, sans le savoir, étant amenés à réaliser ce en quoi consiste la réalité, à prendre leurs distances avec cette réalité, comme s’il était possible de la changer.
Il s’agit de théories métacritiques dans la mesure où l’attention aux critiques ordinaires considérées comme morcelées est plus au moins soutenu, allant du rejet des illusions morales des critiques ordinaires à leur prise en compte partielle, pour ouvrir la voie à la Grande Critique, critique systématique de l’ordre social saisi dans sa globalité, ce qui différencie ces théories métacritiques des critiques ponctuelles, depuis une expertise savante, pour réparer ou améliorer une dimension des relations sociales sans problématiser le cadre dans lequel cette dimension des relations sociales s’inscrit.
- 5. Pour décrire le cadre de la vie sociale, il faut faire appel à l’expérience de pensée consistant à se placer à l’extérieur du cadre pour le considérer dans son ensemble, d’avoir ainsi une position d’extériorité, même si notre distance géographique ou temporelle au cadre est nulle, dans la mesure où nous sommes à l’intérieur du cadre. Les experts et les ingénieurs n’ont pas besoin de prendre cette position d’extériorité, il est même déconseillé qu’ils problématisent le cadre à l’intérieur duquel ils travaillent, dans la mesure où, se mettant au diapason des responsables, ils examinent les relations entre des éléments qui ont déjà fait l’objet d’un formatage dans les langages de description administrative ou économique, pour essayer d’accroître la rationalité et la productivité des organisations, pour limiter les coûts humains d’une gestion pour le profit par des mesures sociales palliatives, pour fournir des justifications aux acteurs qui mettent en œuvre ces politiques. L’extériorité simple est donc une sortie imaginaire de la viscosité du réel, le dépouillement de la réalité de son caractère de nécessité tacite, comme si la réalité pouvait être autre qu’elle est, comme si la réalité était arbitraire, comme si la réalité pouvait ne pas être. Ensuite, on restitue à cette réalité la nécessité dont on l’avait privée, mais il s’agit alors d’une nécessité à caractère réflexif et global, les formes de nécessité étant rapportées à un univers de possibles. Cette extériorité simple, en plus adossée à des protocoles et à des consignes censés prendre le dessus sur les désirs conscients ou inconscients, se revendique souvent de la vérité. L’extériorité complexe est celle que revendique la sociologie métacritique. L’extériorité complexe prend appui sur l’extériorité simple, car avant de parler de la valeur de l’ordre social, avant de le critiquer, il faut le décrire. L’extériorité complexe se donne les moyens de porter un jugement sur l’ordre social en introduisant les concepts de domination et d’exploitation. L’exploitation est la façon dont un petit nombre de gens tire parti de différentiels pour en tirer du profit, au détriment du plus grand nombre. Mais la domination est obligatoire pour exploiter, puisque sans la domination les acteurs ne se laisseraient pas exploiter. Et sans l’exploitation, la domination n’aurait pas lieu d’être, puisqu’elle n’aurait aucune utilité. La domination vise à définir ce qui est, à mettre en relation les formes symboliques et les états de choses, à établir des qualifications fixant les propriétés et les valeurs des êtres, qualifications s’appuyant sur des formats et à des types définis dans des coutumes, des récits, des exemples emblématiques, des rituels, des codes, des règlements, formats associés aux classifications des êtres en groupes et en catégories, aux réglementations dans l’accès et l’usage des biens, à la formation et à la stabilisation des asymétries.
Le projet de prendre la société pour objet et de décrire le cadre de vie sociale fait appel à l’expérience de pensée consistant à se placer à l’extérieur de ce cadre pour le considérer dans son ensemble.
Ce cadre n’est pas saisissable de l’intérieur, car, avec un point de vue à partir d’une position à l’intérieur du cadre, le cadre se confond avec la réalité dans son impérieuse nécessité. C’est la position de l’ingénieur ou de l’expert à qui on demande de se mettre au diapason des responsables des vastes organisations et d’examiner la relation problématique entre des éléments qui ont déjà fait l’objet d’un formatage dans les langages de description administrative ou économique des responsables. Il s’agit d’accroître la rationalité des organisations, d’augmenter leur productivité, selon les critères du management, et aussi de limiter les coûts humains de la gestion visant le profit par des soins palliatifs, définissant les politiques sociales et fournissant des justifications à ceux qui les mettent en œuvre. Ces travaux d’experts doivent être réalisés sans que soit problématisé le cadre général.
Les sciences sociales disent la possibilité d’un projet de description qui serait celui d’une anthropologie sociale générale, faisant souvent appel au comparatisme, depuis une position d’extériorité.
Quand l’extériorité n’est pas favorisée par la distance géographique ou temporelle de l’objet étudié, l’observateur est partie prenante de ce qu’il entend décrire, et comme la possibilité de l’extériorisation fait problème, cela conduit à prendre mieux conscience du mouvement vers l’extériorisation.
La sortie imaginaire de la viscosité du réel suppose de dépouiller la réalité de son caractère de nécessité tacite, comme si elle était arbitraire, comme si elle pouvait être autre qu’elle n’est ou même ne pas être, pour ensuite lui restituer la nécessité dont on l’avait privée, une nécessité ayant dorénavant un caractère réflexif et global, les formes de nécessité identifiées localement étant rapportées à un univers de possibles.
Cette extériorisation est adossée à la mise en œuvre de protocoles et de consignes contraignant à prendre le dessus sur les désirs conscients ou inconscients. D’où une prétention à la vérité, du fait du point d’appui plus ou moins extra territorialisé par rapport à la société qui fait l’objet de l’étude, et même une pointe critique.
Dans le cas des théories de domination, l’extériorité complexe sur laquelle repose la critique prend d’abord appui sur l’extériorité simple, celle que nous venons de voir, de façon de se doter des données nécessaires pour faire le tableau de l’ordre social qui sera soumis à la critique, la théorie métacritique étant adossée à une sociologie descriptive ou à une anthropologie descriptive, mais il faut se donner aussi les moyens de porter un jugement sur la valeur de l’ordre social.
La domination est articulée à l’exploitation, façon dont un petit nombre de gens tire parti de différentiels afin d’en extraire du profit, au détriment du plus grand nombre. La domination sert à l’exploitation et l’exploitation exige une forme de domination, puisque, s’ils n’étaient pas dominés, les êtres humains ne se laisseraient pas exploiter.
La domination est un concept qui vise la détermination de ce qui est, la relation entre les formes symboliques et les états de choses, l’établissement des qualifications comme opérations qui fixent à la fois les propriétés des êtres et leur valeur, en prenant appui sur des formats ou des types souvent associés à des descriptions et à des définitions stockées dans des règlements, codes, coutumes, rituels, récits, exemples emblématiques, formats incorporant des classifications, distribuant notamment les personnes entre des groupes ou catégories, formats associés à des règles exerçant une contrainte sur l’accès aux biens et à leur usage, formats jouant un grand rôle dans la formation et la stabilisation des asymétries.
Pour les théories métacritiques, les acteurs méconnaissent l’exploitation dont ils sont l’objet, les conditions sociales qui rendent possibles cette exploitation, et donc les moyens par lesquels ils pourraient la faire cesser.
Plusieurs compromis sont possibles pour faire tenir ensemble l’exigence de neutralité descriptive, celle de l’extériorité simple, et l’exigence de la recherche de points d’appui ouvrant la voie à la critique, celle de l’extériorité complexe. Autrement dit, plusieurs arrangements sont possibles à la sociologie pour se lier à la critique.
- 6. Tirant parti d’une anthropologie philosophique définissant l’humanité, anthropologie normative ayant une position quasi transcendantale, anthropologie suffisamment générale pour ne pas s’identifier à une tradition morale ou religieuse et suffisamment précise pour concerner un ordre social bien particulier, que cette anthropologie soit intemporelle ou historique, attachée ou non à une philosophie de l’histoire, la critique montrera que l’ordre social existant ne permet pas à tous ses membres de réaliser ses potentialités de commune humanité, avec l’exigence d’égalité de traitement entre les membres selon laquelle tout empêchement de réaliser ce que chacun est capable de faire, toute oppression, toute exclusion, tout mépris sont condamnés. Seules certaines différences seraient acceptables. À côté de cette critique, existe une critique partant d’une description de l’ordre social, mais avec une position normative selon laquelle cet ordre social ne correspond pas à un idéal de société transparente et authentique, où les élites au pouvoir mettent en œuvre ce qu’elles proposent, où les normes juridiques correspondent à la réalité, soit que l’idéal officiel ne corresponde pas à la réalisation officieuse, l’ordre n’étant pas conforme, en fait, avec les normes qu’il se donne, en principe, soit que les normes légales ne correspondent pas ou plus à l’état des mœurs. Une autre façon d’aborder la critique est de se saisir des attentes morales que les acteurs révèlent dans les activités quotidiennes, dans les interactions collectives où les acteurs se livrent à des expériences et à des disputes, témoignant chez eux d’un sens moral permanent. La critique se contente alors d’une normativité procédurale selon laquelle toute société doit laisser s’exprimer les points de vue et expériences en toute liberté.
On peut tirer un parti à la fois sociologique et normatif d’une anthropologie philosophique.
La capacité des êtres humains à vivre en société tient, selon les anthropologies, à la rationalité, à la capacité d’échanger des biens, à la capacité de communiquer en se soumettant à des exigences de pertinence, à la sympathie pour la souffrance d’autrui, à la reconnaissance.
La critique consiste alors à montrer en quoi l’ordre social existant ne permet pas aux membres, ou à certains d’entre eux, de réaliser les potentialités constitutives de leur commune humanité.
Il y a une exigence d’égalité de traitement entre les membres d’une même société, toute exclusion, oppression, manifestation de mépris et empêchement de réaliser ce que chacun est capable étant condamnés.
Ce genre de construction doit soit critiquer toute différence, ce qui est peu réaliste, soit justifier la distinction entre différences acceptables et différences inacceptables.
De plus, l’anthropologie utilisée doit être suffisamment générale pour ne pas s’identifier avec une tradition morale ou religieuse, et suffisamment précise pour permettre la dénonciation d’ordres sociaux spécifiques.
L’anthropologie peut être soit intemporelle soit historique, avec un évolutionnisme ou un progressisme exigeant le recours à une philosophie de l’histoire compatible avec les descriptions historiques.
Cependant, la position normative servant d’appui à la critique de l’ordre social peut être extraite de la description de cet ordre, ce qui donne moins de poids à une anthropologie normative placée en situation quasi transcendantale.
L’idéal officiel auquel cet ordre prétend ne correspond pas aux accomplissements officieux effectivement mis en œuvre, à la condition réelle des membres ou de certains d’entre eux. L’ordre n’est pas conforme, en fait, aux normes qu’il se donne, en principe, tel est un argument critique possible.
Les règles légales, dont la transgression est assortie de sanctions, n’ont pas leur répondant dans les normes contraignantes immanentes au social, reconnues et intériorisées par les acteurs. Depuis une analyse de l’état des mœurs, on a une critique du droit. Cette position critique est plus robuste si elle entre en compromis avec une perspective historique montrant que le droit est resté immuable alors que les mœurs ont changé, ce qui donne la critique selon laquelle le droit est en retard sur l’état des mœurs.
Dans ces deux dernières positions, le point d’appui normatif est celui d’une société transparente et authentique, une société où les élites au pouvoir mettent en œuvre les idéaux revendiqués officiellement ou inscrits dans le droit et où les normes juridiques sont le reflet de la conscience collective, des normes morales reconnues par tous les membres ou par la majorité d’entre eux.
On peut se saisir, pour en tirer un parti normatif, des attentes morales que les acteurs révèlent dans le cours de leurs actions, en considérant qu’elles témoignent chez eux d’un sens moral robuste, permanent. La métacritique recueille et synthétise les critiques ordinaires, dans les activités quotidiennes, dans les moments de dispute où les acteurs expriment leurs prétentions morales, dans les interactions collectives où les acteurs se livrent à des expériences et mettent en œuvre leur créativité.
Pour échapper à l’accusation de n’exprimer que le point de vue particulier des acteurs sur lesquels ont porté les observations, on prendra appui sur une normativité procédurale dessinant les contours d’un ordre social dans lequel différents points de vue peuvent s’exprimer, s’opposer et se réaliser par le truchement d’expériences, en opposition à un ordre social où ces expériences sont entravées par un pouvoir autoritaire.
- 7. Tout un courant de la métacritique met entre parenthèses les références morales et prend appui sur le constat des contradictions, des conflits, des luttes, des dominations, des rapports de force immanents de l’ordre social, avec l’adoption de la perspective historique selon laquelle l’ordre social existant ne peut pas persister dans son être. Parmi ceux qui considèrent que ces luttes aboutiront à la destruction de l’ordre social et même de tout ordre social, parce que les conflits sont sans solution actuelle ou future, il y a ceux qui dissocient analyse sociologique et action politique, le sociologue se contentant de chercher le sens que les acteurs donnent à ce qui se passe, à donner des enchaînements probables de causalité, à éclairer le politique sur les conséquences des choix qu’il va faire et à reprocher aux actions politiques déjà faites la prise en considération insuffisante des conséquences. Mais il y aussi, parmi ceux qui envisagent les luttes sociales de façon négative, les sociologues qui se mettent au service du renforcement de l’autorité de l’État, critiquant ce qui affaiblit l’ordre, dilue l’autorité, estompe les valeurs repères. Il y a ensuite tout le courant qui complète la description de la contradiction entre la théorie et la pratique, de l’exploitation, des classes sociales dominantes et dominées et de l’utilisation de l’idéologie qui lui sont associées, par une anthropologie philosophique et une philosophie de l’histoire orientant, de manière linéaire et fatale, les ordres sociaux dans le sens d’une émancipation, courant auquel s’oppose ceux qui complètent la sociologie descriptive des contradictions et des aliénations par une sociologie de l’action d’hommes révoltés, et cependant dotés de raisons et de justifications, des hommes capables d’autonomie, capables de prendre conscience de leur aliénation et de se dresser contre les forces qui les dominent. La sociologie doit prendre en compte l’intentionnalité des acteurs, leur capacité à concevoir et réaliser leurs intérêts et désirs, à forger des interprétations nouvelles de la réalité pour les mettre au service de la critique. En définitive, la sociologie et la critique sont inséparables. Certains sociologues croient pouvoir éloigner la critique en multipliant les preuves de scientificité sur le modèle des sciences naturelles, avec la multiplication des signes d’impersonnalité, avec l’accumulation de chiffres, de tableaux, de références, avec des controverses pointues évitant de s’interroger sur les prémices communes, avec la dissolution de l’œuvre dans un automate mondial, celui de la communauté scientifique et des réseaux, pour éloigner le fantôme du partial de la critique. Ces sociologues voudraient faire de la sociologie pour la sociologie, comme on fait de l’art pour l’art, alors que la sociologie a pour tâche non seulement de savoir comment les collectifs se font et se défont, comment les acteurs constituent, font perdurer et subvertissent les ensembles dont ils font partie, quelles sont les mises en cause et les justifications de l’ordre existant, mais aussi de contribuer au changement ou à la conservation de l’ordre existant. Une sociologie croyant mettre à distance l’ordre social comme pour le dominer, c’est-à-dire une sociologie conçue comme une pure discipline de savoir, ne débouchant pas sur la critique, s’épuise. Certains autres sociologues, trop pressés de s’engager dans l’action politique, ont tort d’abandonner l’exigence perspective d’impartialité.
Au lieu d’incorporer dans la métacritique des jugements moraux formés depuis une anthropologie ou dérivés de l’ordre moral, on prétend mettre entre parenthèses les références morales et on prend appui sur le dévoilement des contradictions immanentes de l’ordre social, la critique n’étant pas assumée à titre personnel, depuis des valeurs, mais résultant d’un constat ou de la prédiction que l’ordre social ne peut persister dans son être, ce qui suppose l’adoption d’une perspective historique, l’identification des contradictions, de leur généalogie, de leur destin et de leur association aux conflits de groupe dans lesquels ces contradictions sont incorporées.
Il n’y a ni bien commun, ni espace de débat où s’opposeraient des points de vue différents, mais des luttes, des dominations, des rapports de forces entre groupes antagonistes.
Ces luttes peuvent être envisagées de façon négative. Elles entraîneraient la destruction de l’ordre social et même de tout ordre social. Il s’agirait de conflits entre valeurs et intérêts sans solution justifiable en toute généralité, soit au sens où il n’existe pas de valeur supérieure permettant de hiérarchiser ces valeurs et intérêts, soit parce qu’aucune dialectique historique n’est envisagée.
Une première option met l’accent sur la dissociation entre analyse sociologique et action politique ayant des logiques incompatibles. Le sociologue ou « savant » cherche à comprendre le sens que les acteurs donnent à ce qui se passe et à déployer des enchaînements probables de causalité. Le politique, homme d’action, fait des choix, le sociologue éclairant sur les conséquences probables des différents choix possibles et critiquant les décisions prises de mauvaise foi, quand leurs conséquences n’ont pas été envisagées.
Une deuxième option associe le sociologue au maintien de l’ordre. Le sociologue critique ce qui affaiblit l’ordre, dilue l’autorité, estompe les valeurs repères. Il devient au service du renforcement de l’autorité de l’État, au service d’un État autoritaire.
Pour la sociologie critique de tradition marxiste, il y a une contradiction centrale dérivant de la séparation entre l’activité théorique, qui se veut purement intellectuelle, et l’activité pratique productive. Cette séparation est la cause de la formation des classes sociales, en relation avec le développement de l’exploitation, avec l’accaparement du pouvoir par certains groupes, les classes dominantes, avec la suprématie des spéculations développées de façon théorique, idéologique, disant la réalité depuis le point de vue des intérêts dominants, alors que seuls les modes de connaissance émanant de la pratique, en particulier de ses dimensions productives, iraient au fond des choses.
Les sociologies critiques orientées vers l’émancipation ne se contentent pas de mettre au premier plan la lutte et la contradiction, dévoilant les forces et les instances d’exploitation et de domination, et plaçant donc la violence au cœur de la vie sociale. Dire qu’une société suscite par essence de la violence et de la domination ne donne pas prise à une approche critique, puisque la mise à bas d’un ordre social dans lequel s’exerce une forme de domination sera suivie de la formation d’un autre ordre avec des forces de domination différentes mais non moindres. Il faut donc compléter la description pessimiste par une description optimiste prenante appui sur les formes historicistes du projet de libération des Lumières, sur une philosophie de l’histoire et sur une anthropologie philosophique orientant la succession des ordres sociaux dans le sens de l’émancipation.
La description sociologique des forces et des rapports de force met l’accent sur la puissance des mécanismes d’oppression, sur la façon dont les opprimés les trouvent déjà là, avant même leur entrée dans le monde, sur la manière dont ils les subissent passivement ou même, pour rendre compte de leur aliénation, sur le fait qu’ils vont adopter les « valeurs » qui les asservissent, intériorisées sous forme d’idéologies. La description en termes d’un développement progressiste orienté vers l’émancipation et reposant non sur une évolution linéaire et fatale, mais sur les actions d’hommes révoltés et cependant dotés de raisons et de justifications, met l’accent sur l’autonomie des êtres humains capables, dans certaines conditions, de prendre conscience de leur aliénation et de s’élever contre les forces qui les dominent, ce qui implique le recours aux sociologies de l’action prenant en compte l’intentionnalité des acteurs, leur capacité à concevoir et à rendre effectif, à réaliser leurs intérêts et leurs désirs véritables, à forger des interprétations nouvelles de la réalité et à les mettre au service d’une activité critique.
La sociologie et la critique comme sociologie critique ou comme sociologie métacritique sont impliquées et en tension, leur distinction n’ayant qu’un caractère analytique.
La tension entre les deux projets se trahit par défaut dans le souci de scientificité, d’ailleurs voué à l’échec, de rejoindre une certaine vision contestable des sciences dites positives, avec l’accumulation des signes extérieurs d’impersonnalité, comme « nous » ou « on », la multiplication des références à des inconnus, l’accumulation de chiffres et de tableaux, les controverses pointues sur ce qui ferait la différence, évitant de s’interroger sur les prémices communes, les manœuvres pour installer le discours dans la texture d’un corps, en l’occurence la communauté scientifique, ou dans la texture d’un réseau aux ramifications mondiales, comme si la dissolution de l’œuvre dans un automate agrégeant les interventions partielles éloignait le risque du partial et le fantôme de la critique.
Les intellectuels trop pressés de s’engager dans les luttes politiques ont tort de croire qu’ils peuvent se passer d’impartialité. Ils doivent admettre la possibilité d’une extériorité simple.
Mais aussi les descriptions sociologiques sont orientées vers le genre d’usage qu’en feront les théories méta critiques. Analyser les manières réflexives dont on fait ou défait les collectifs, analyser les processus par lesquels les acteurs constituent, font perdurer et subvertissent les ensembles dont ils font partie, c’est mettre en évidence les mises en cause ou les justifications des ordres existants, c’est contribuer à déterminer le changement ou la conservation de l’objet de l’analyse, c’est montrer la possibilité de la critique.
On ne peut se mettre à distance du monde social, comme pour le dominer de l’extérieur. La sociologie pour la sociologie, comme on dit l’art pour l’art, une sociologie pure discipline du savoir, sans assise sociale, sans débouché critique s’épuise.
- 8. Ce que le sociologue présente comme domination ou violence symbolique n’est pas vécu par les acteurs dans ce registre, si bien que, pour ce sociologue, les acteurs sont dominés sans le savoir, qu’ils ont des capacités critiques limitées. Ce qui explique l’action des acteurs, ce n’est pas tellement la situation et ses incertitudes, mais les dispositions des acteurs, dispositions en relation circulaire avec les structures, intériorisation et incorporation des normes, inscription des normes dans le corps, à la façon des habitudes, ce qui a pour conséquence, d’une part d’enlever à l’action son sens, puisqu’il n’y a plus de choix, les dispositions s’exprimant de la même façon quelle que soit la situation, d’autre part de réserver au sociologue la connaissance, puisque, s’il y a quelque chose qui peut être connu en commun par le sociologue et par l’acteur, c’est la situation, et non les structures, dont la connaissance exige la maîtrise des instruments statistiques de l’État. On a une sociologie qui prend beaucoup plus en compte les relations verticales et l’opacité aliénée des consciences que les relations horizontales, les relations en réseaux ou l’intentionnalité et l’action des acteurs. La prise en compte du changement social et en particulier de la critique est difficile puisque l’issue de la discussion ou de l’action, du fait des dispositions, n’est plus incertaine. L’asymétrie de connaissance entre les acteurs et le sociologue se creuse, avec cette prétention impérialiste d’en savoir beaucoup plus sur les acteurs qu’elles n’en savent elles-mêmes, le sociologue se substituant au sage pour guider la société. Le fait de concevoir les acteurs comme des individus abusés porte à considérer comme idéologiques ou comme reposant sur des idéologies toutes sortes de formes de connaissance et à se réserver un pré carré scientifique servant d’appui à cette entreprise gigantesque de dévoilement de l’idéologique et de l’illusion. Le sociologue étudie la société et en particulier les instruments étatiques de connaissance en utilisant naïvement ces mêmes instruments de connaissance. Le durcissement de la séparation entre le discours sociologique et les critiques ordinaires entraîne la sous-estimation de la prise en compte par ces critiques ordinaires des concepts sociologiques vulgarisés par les médias et l’école, c’est-à-dire une sous-estimation de l’effet en retour de la sociologie sur la société. Du fait de la référence constante à la « science sociale », les ressources normatives de l’anthropologie philosophique pour l’entreprise critique ne sont pas prises en compte, la critique, non assumée comme telle, n’apparaissant que par des moyens rhétoriques suscitant l’indignation tout au long du discours sociologique. Le discours explicatif est tellement puissant qu’on a l’impression que le sociologue connaît à l’avance ce qu’il va découvrir. Il y a comme un écrasement des données. On est passé trop vite à la critique, il faut revenir au plus près des acteurs et de la réalité de l’activité des acteurs en situation.
Ce que le sociologue considère, dans une optique critique, comme une relation de domination n’est pas nécessairement présenté, ni encore moins vécu, par les acteurs dans ce registre. Cette extension de la notion de domination conduit à étendre la notion de violence de façon à prolonger la violence physique, expérimentée et décrite par les acteurs comme violence, en direction d’une violence symbolique qui n’est pas vécue comme telle.
Les acteurs seraient donc dominés sans le savoir. Il y aurait les illusions qui les aveuglent et en plus l’inconscient.
Les acteurs sont abusés.
Les acteurs ont des capacités critiques sous-estimées ou ignorées.
Les propriétés dispositionnelles des acteurs ont plus d’importance que les propriétés des situations dans lesquelles ils sont. L’intériorisation des normes dominantes prend la forme d’une incorporation, d’une inscription des normes dans le corps, à la façon des habitudes, ce qui rend compte de la reproduction des structures. Or, si les situations peuvent être observées par les acteurs comme par le sociologue, la connaissance des structures n’est accessible que par ce dernier, grâce aux statistiques et à leurs catégories, nomenclatures et métrologies, sous la dépendance des États, qui constituent à la fois des instruments de connaissance et les objets de cette connaissance. Ces instruments étatiques de connaissance de l’activité sociale sont aussi les produits de cette même activité sociale.
L’asymétrie entre les acteurs abusés et le sociologue seul capable de leur dévoiler la vérité de leurs conditions sociales, se creuse, surestimant la puissance de la sociologie, avec la prétention impérialiste d’en savoir beaucoup plus sur les personnes qu’elles n’en savent elles-mêmes.
L’entreprise critique est alors déchirée entre, d’un côté, la tentation d’étendre à toutes les formes de connaissance le dévoilement des « idéologies » sur lesquelles reposent ces formes de connaissance et, de l’autre, la nécessité de maintenir un domaine réservé, « scientifique », susceptible de fournir un point d’appui à ce dévoilement.
Le durcissement de la différence entre sociologie et connaissance ordinaire conduit à sous-estimer les effets de retour des discours sociologiques dans la société, leur réappropriation ou réinterprétation par les acteurs.
L’acteur, dans la mesure où ses actions sont interprétées en fonction de ses dispositions, dispositions se manifestant de façon similaire quelle que soit la situation, est plutôt un agent. Les relations circulaires entre les dispositions incorporées et les structures sous-jacentes résorbent l’incertitude de l’acteur face à une situation où il doit agir, et comme une action prend sens sur fond d’incertitude ou au moins par référence à une pluralité d’options possibles, et comme une dispute a une issue incertaine, avec les faits et interprétations incertains des divers partenaires, le concept d’action et celui de dispute sont vidés de leur sens. Tout semble joué d’avance. Le changement social et le rôle de la critique dans ce changement sont difficiles à prendre en compte.
L’insistance mise sur la science sociale comme principal accès à la vérité rend indisponibles les ressources normatives susceptibles de soutenir un projet métacritique. Les références à une anthropologie philosophique sont mises entre parenthèses. Les prises de position critique, non assumées comme telles, par crainte de faillir aux exigences de la science, sont encastrées dans la trame de la description par le truchement de moyens rhétoriques exerçant sur le lecteur des effets d’indignation.
Le sociologue omniscient se substitue au sage philosophe dans l’ambition de guider la société.
Il faut rebasculer de l’orientation critique vers la recherche d’une meilleure description de l’activité des acteurs en situation.
Un dispositif explicatif trop puissant, comme si le sociologue connaissait par avance ce qu’il allait découvrir, risque d’écraser les données.
- 9. Les acteurs sont les principales agences de formation du social. Le pragmatisme centre son attention sur les acteurs en situation, sur leur langage, sur leurs interprétations de la situation, sur leur sens moral et sur leur sens de la justice, mais aussi sur la formation du sens en situation, sur les schèmes générateurs produisant les critiques et justifications des acteurs. Les acteurs en situation d’incertitude procèdent à des enquêtes, consignent leurs interprétations de ce qui se passe dans des rapports, établissent des qualifications, se soumettent à des épreuves, critiquent, se justifient face à la critique, parviennent, par le truchement des disputes, à coordonner leurs actions et à faire converger leurs interprétations. Nous considérons que le sociologue peut mettre à distance ses propres catégories d’interprétation et expliciter et si possible modéliser les dispositifs cognitifs et les compétences des acteurs en situation, leur façon dont ils font et défont les liens, clarifier les positions normatives des acteurs quand ils critiquent ou se justifient. Les acteurs sont toujours actifs et critiques. Ils dévoilent les intentions et les travers cachés de leurs adversaires en utilisant souvent des concepts de la sociologie. Les acteurs revendiquent, dénoncent les injustices, produisent des preuves à l’appui de leur plainte, forgent des arguments pour se justifier. Les critiques ordinaires s’appuient sur des principes de justice atténuant la tension entre la contrainte d’égalité, selon laquelle, du fait de notre commune humanité, il faut une distribution égale des biens matériels et symboliques, des statuts et des titres, et la contrainte d’ordre selon laquelle les acteurs n’ont pas la même grandeur, grâce à la contrainte d’interdire d’attacher définitivement à une personne un état de grandeur déterminé. Chaque principe de justice constitue une cité, une forme particulière de bien commun. Dans la cité industrielle, la grandeur étalon, le principe d’équivalence, est l’efficacité, excluant d’autres types de qualification, mesurant le caractère plus ou moins efficace d’un être, ordonnant et hiérarchisant les capacités sous ce seul rapport de l’efficacité. À chaque cité correspond une sphère de cohérence, ensemble d’objets matériels ou symboliques que les acteurs peuvent confronter dans une épreuve de réalité à leurs prétentions et à leurs arguments, ce qui permet dans certains cas de sortir de la dispute et d’éviter la violence. À chaque grandeur est associé un ensemble de dispositifs, de valeurs et d’objets dont l’assemblage constitue une sphère de pertinence, sur laquelle il est possible de prendre appui pour constituer une épreuve et porter un jugement sur la grandeur des êtres. Ainsi, à la grandeur domestique qui évalue la position dans la parenté et dans les chaînes de dépendance personnelle, on peut associer les fêtes de famille, les testaments, les marques de respect constituant une sphère de pertinence à partir de laquelle on pourra juger dans une épreuve légitime de la grandeur des personnes. Une épreuve concernant une grandeur est injuste ou impure si interviennent d’autres grandeurs dans l’évaluation, et dans ce cas l’épreuve peut être l’objet d’une critique. Une épreuve de force est une épreuve où toutes les grandeurs sont admises. Selon leur importance, les épreuves sont plus ou moins institutionnalisées, avec, pour les épreuves les plus institutionnalisées, des procédures et des formats explicites, concernant une grandeur bien déterminée. Le format peut être l’objet de critiques si, insuffisamment précis, il donne la possibilité à des forces adjacentes d’intervenir dans l’épreuve. L’épreuve pourra être critiquée si le format est mal réalisé. L’exigence du retour vers l’épreuve de tous les acteurs permet d’éviter l’injustice de figer définitivement la grandeur de chacun.
Il faut une description rapprochée des faits et gestes des acteurs, décrire naïvement ce que font les acteurs, la manière dont ils interprètent les intentions des autres, la façon dont ils argumentent leur cause.
Il faut arrimer solidement la critique à la réalité sociale, affermir son pouvoir de conviction dans un contexte où on ne met plus l’accent sur les relations verticales et sur l’opacité de la conscience aliénée des agents, mais sur les relations horizontales, sur les réseaux, sur une action interprétée en termes de motivations stratégiques et de choix rationnels.
Il faut donc observer, décrire, interpréter les situations où les personnes se livrent à la critique, c’est-à-dire les disputes dans des domaines et des situations diverses, ce qui implique l’utilisation du cadre théorique du pragmatisme, recentrant l’attention sur les acteurs en situation, en tant que principales agences de formation du social, l’attention sur le langage et le travail d’interprétation en situation accompli par les acteurs, l’attention sur la formation du sens en situation, l’attention sur les schèmes générateurs produisant les critiques et justifications des acteurs, sur leur sens moral et leur sens de la justice.
Le monde social est la scène d’un procès, au cours duquel les acteurs en situation d’incertitude, procèdent à des enquêtes, consignent leurs interprétations de ce qui se passe dans des rapports, établissent des qualifications et se soumettent à des épreuves. Il s’agit de modéliser des équipements cognitifs et déontiques, c’est-à-dire des compétences, pour comprendre comment les acteurs parviennent, par le truchement des disputes, à coordonner leurs actions et à faire converger leurs interprétations.
Nous considérons donc possible de mettre à distance les catégories d’interprétation que nous devons à notre propre enracinement.
Il s’agit d’expliciter, de clarifier et, quand cela est possible, de modéliser les méthodes mises en œuvre dans le monde social pour faire et défaire les liens. Dans un format soumis à une exigence de mise en ordre et de clarté, de manière acceptable, il s’agit de présenter la compétence sociale d’acteurs qui n’en ont pas nécessairement pleinement conscience quand ils l’exercent. Pour faire émerger une normativité critique depuis la description, il faut clarifier les positions normatives des acteurs quand ils critiquent ou quand ils se justifient face à la critique.
Les acteurs sont toujours actifs, et non passifs. Ils sont critiques, un peu à la façon des sociologues critiques, ne cessant de dévoiler les intentions et les travers cachés de leurs adversaires, souvent rapportés à leur position sociale, en mobilisant des schèmes empruntés à la sociologie critique et diffusés par l’enseignement ou les médias. Ils font valoir leurs revendications, dénoncent les injustices, produisent des preuves à l’appui de leurs plaintes, forgent les arguments pour se justifier face aux critiques dont ils sont l’objet. Il n’y a pas une domination subie passivement et inconsciemment, mais un espace traversé par une multitude de disputes, de critiques, de désaccords et de tentatives pour réinstaurer localement des accords toujours fragiles.
En synergie avec les enquêtes de terrain, un travail théorique modélise l’activité des acteurs et les compétences mises en œuvre dans le cours des disputes, particulièrement concernant le sens de la justice. Dans les situations publiques de disputes où l’action est confrontée à la critique, les critiques et les justifications ne sont pas de simples paroles en l’air. Les critiques s’appuient sur des principes de jugement ou des principes de justice dotés d’une certaine robustesse. Il s’agit par exemple de problèmes de distribution de biens matériels ou symboliques comme les titres et les statuts à égalité entre différentes personnes.
Mais s’il faut tenir compte aussi de la valeur relative de chacun, de la grandeur de chacun. Cette grandeur est évaluée sous un rapport spécifié, excluant les autres rapports, par un parmi les huit principes d’équivalence appelés aussi principes de grandeur ou principes de justice.
Ces principes sont formalisés à partir de philosophies politiques classiques et constituent chacun la base d’une forme de bien commun, ce qu’on appelle une cité.
Ces principes ont une structure commune sous-jacente, une grammaire commune reposant sur une construction permettant d’atténuer la tension entre la contrainte d’égalité, l’exigence de commune humanité, et une contrainte d’ordre. Cette contrainte d’ordre place des êtres par principe égaux du fait de leur appartenance à l’humanité commune dans des positions hiérarchisées ou asymétriques. L’atténuation de la tension est réalisée par la contrainte d’interdire d’attacher à une personne un état de grandeur de façon définitive.
Non seulement les personnes, dans le cours de leurs disputes, déploient des arguments, mais elles mettent en œuvre des moyens pour chercher à sortir de la dispute et à rétablir un accord, sans passer par la violence, mais en prenant appui sur la réalité. Les personnes mettent leurs prétentions à l’épreuve de la réalité en les confrontant à des objets matériels ou symboliques, disposés dans des situations. À chaque cité, correspondant aux divers principes identifiés, sont associés des répertoires d’objets dont le rapprochement et la mise en cohérence dessine des sphères de cohérence.
Dans la cité industrielle, la grandeur est fondée sur l’efficacité et détermine une échelle des capacités professionnelles. Ce régime de justification repose sur un principe particulier d’évaluation, l’efficacité, excluant d’autres types de qualification et permettant d’établir un ordre entre les êtres sous ce rapport.
Ce principe d’évaluation est un principe d’équivalence, parce qu’elle suppose la référence à un étalon, à une forme d’équivalence générale.
Sous le rapport de l’efficacité, les personnes mises à l’épreuve se révèlent avoir plus ou moins de valeur. La grandeur est la valeur attribuée à une personne sous un certain rapport, quand elle est le résultat d’une procédure légitime. À la grandeur industrielle, qui se reconnaît à l’efficacité, sont associées des outils de mesure et des moyens de calcul permettant de juger du caractère plus ou moins efficace d’un objet ou d’une personne.
À la grandeur domestique, qui évalue des personnes en fonction de leur position dans la parenté ou dans les chaînes de dépendance personnelle, sont associés des dispositifs, des valeurs et des objets, tels que les fêtes de famille, les marques de respect, les dispositions testamentaires, dont l’assemblage compose une sphère de pertinence, sur laquelle il est possible de prendre appui pour mettre en place des épreuves et porter un jugement sur la grandeur des personnes.
Les cités relativement incompatibles ne peuvent être engagés en même temps dans une même situation, sinon en forgeant un compromis toujours fragile.
Dans les disputes, les critiques mettent en cause les modalités d’un jugement propre à une situation, soit en invoquant un principe de grandeur différent de celui sur lequel se fixent les autres participants, soit en montrant que le jugement ne repose pas sur les principes officiellement admis mais sur des principes différents et tacites.
Quand on dit que l’examen scolaire tient compte de l’origine sociale de l’élève, de ses bonnes manières, de sa distinction, la situation est injuste parce qu’une épreuve d’ordre industriel, évaluant un efficacité des élèves, est corrompue par la prise en compte de formes de grandeur domestique. Une réponse possible à cette critique est de rendre les épreuves plus pures, en rendant le concours anonyme par exemple.
Pour un modèle du sens ordinaire de la justice, une épreuve est injuste quand elle tient compte de forces qui ne relèvent pas du genre de cité dans lequel cette épreuve est inscrite. Toute épreuve est une épreuve de force, mais une épreuve juste est une épreuve de quelque chose dans laquelle la force mise à l’épreuve est spécifiée, capacité à créer une œuvre d’art, capacité à résoudre un problème, capacité à faire faire du profit, capacité à être un père aimant. Une pure épreuve de force échappant au règne de la justice est une épreuve où les partenaires peuvent engager n’importe quel genre de force afin de l’emporter.
Les épreuves sont plus ou moins institutionnalisées. Les épreuves circonstancielles et locales ont un caractère injuste difficile à objectiver. Les épreuves portant sur des points importants et ayant affronté la critique, telle la désignation des responsables ou la sélection de personnes accédant à des positions et avantages recherchés, font l’objet d’un travail d’institutionnalisation par le droit ou par les règlements, qui fixe les procédures et le format des épreuves. La critique peut montrer que la mise en œuvre locale de l’épreuve n’a pas respecté les procédures établies, ou bien montrer que l’agencement du format des épreuves ne permet pas de contrôler l’ensemble des forces engagées dans l’épreuve, ce qui favorise certains concurrents.
Il faut tirer parti du point de vue des acteurs, prendre appui sur leurs critiques ordinaires, sur leur sens moral et particulièrement sur leur sens de la justice pour rendre manifeste le décalage entre le monde tel qu’il est et ce qu’il devrait être pour satisfaire aux attentes morales des personnes.
On peut, comme le font les acteurs, mettre en cause certaines épreuves en montrant qu’elles aboutissent à des jugements reposant non pas uniquement sur l’évaluation des forces explicitement intégrées au format officiel de ces épreuves, mais aussi sur la prise en compte implicite de forces adjacentes, ce qui entraîne des conséquences injustes. Les épreuves associées à la recherche d’un emploi sont biaisées par la prise en compte de propriétés sociales non valides, et on peut dénoncer les discriminations qui handicapent certains candidats.
L’exigence de retour vers l’épreuve est rarement satisfaite, si bien que les avantages résultant d’une épreuve réussie sont attachés une fois pour toutes à la personne du bénéficiaire, et il en va de même pour ceux qui ont échoué.
- 10. L’ensemble des positions prises par les acteurs dans les disputes constitue un cadre politique et culturel lié à un État-nation, un modèle situé historiquement et géographiquement du sens de la justice. Premièrement, l’intégration étatique est surestimée, dans la mesure où certains groupes maintiennent des formes spécifiques de normativité. Deuxièmement, le conformisme des acteurs est surestimé, dans la mesure où nous considérons que les acteurs ne remettent pas en question le cadre, soit parce qu’ils ne disposent pas des instruments de totalisation, soit par ce qu’ils intériorisent leur impuissance face à la robustesse de la réalité. La représentation de ce qui est ou de ce qui est pertinent pour le collectif recouvre entièrement le champ événementiel. La description de ce qui arrive ou de ce qui pourrait arriver se présente comme des nécessités, comme un réseau de causalités reliant des entités stabilisées en catégories quantifiables et institutionnelles. Les acteurs, réalistes, se contentent donc, en comparant leur situation plus ou moins défavorisée avec la situation des proches, de trouver injuste telle ou telle épreuve, telle ou telle qualification. Mais, dans les moments de désorganisation du cadre, ils peuvent avoir accès à des dispositifs pratiques et à des outils cognitifs rompant l’isolement, l’atomisation, comme la connaissance des réglementations des épreuves ou des instruments théoriques de totalisation rapprochant les épreuves et les conditions. Le sens de la normalité peut alors évoluer pour laisser une place à la contestation dans la réalité admise, une protestation publique d’injustice, surtout si elle est appuyée par un collectif, devenant normale. Troisièmement, notre modèle du sens de la justice correspond à une conception concurrentielle de la justice, les acteurs cherchant à maximiser les différences, comme si chaque acteur pouvait occuper une place correspondant à ses capacités, à ses mérites, les épreuves étant constamment transformées pour s’adapter à l’époque et à chacun, et comme cela est impossible, il faudrait fixer biologiquement les capacités des acteurs. En fait, les acteurs peuvent très bien disposer d’instruments de totalisation permettant de faire le lien entre leurs expériences et la construction politique de l’ordre social, ils peuvent très bien vouloir plus de justice sociale, aller vers une similarité de leur situation avec la situation des autres.
Les divergences entre les positions prises par les acteurs dans une dispute, les moyens qu’ils avancent dans leurs critiques ou justifications constituent un ensemble, si on adopte une position structuraliste.
Cet ensemble ne constitue pas un cadre universaliste, puisque les cités sont des constructions historiques. Il s’agit d’un cadre politique culturaliste, dans la mesure où les points d’appui normatifs sur lesquels reposent les critiques et justifications sont associés à des dispositifs produits de l’histoire politique, avec des variations entre les contours et les agencements des cités selon les États-nations.
Nous pouvons surestimer l’intégration étatique des acteurs et des groupes, dans la mesure où certains groupes maintiennent des formes spécifiques de normativité.
Nous pouvons aussi privilégier les valeurs et intérêts des classes dominantes ou des colonisateurs, dans la mesure où les points d’appui normatifs intégrés au système des cités universalisent et imposent à tous les positions correspondant à ces valeurs et intérêts des groupes dominants.
Les acteurs sont réalistes, ils ne demandent pas l’impossible, avec un sens de la réalité qui est soutenu par la façon dont ils se saisissent de leur environnement social. Ils évaluent le caractère juste ou injuste, privilégié ou défavorisé, de leurs conditions, en rapprochant leur vie de celle de personnes qui leur sont familières ou en comparant leur situation à celle qu’ils avaient auparavant ou à celle de leurs parents. Ils mettent rarement en question le cadre général dans lequel s’inscrivent les situations qui suscitent de leur part indignations et protestations, c’est-à-dire l’ensemble des formats d’épreuve et des qualifications instituées et leurs effets, soit parce qu’ils ne disposent pas d’outils de totalisation, soit parce qu’ils savent implicitement que les épreuves adossées à des formats institués sont plus fortes qu’eux-mêmes, si bien qu’il est impossible d’exiger pour eux-mêmes des changements dans leur vie qui supposeraient une transformation radicale de ce cadre. Les acteurs prennent au sérieux la réalité et le caractère réel de l’épreuve de réalité. Le serveur de café ne trouve pas injuste de ne pas être professeur d’université.
Le modèle du sens de la justice que nous avons construit fait une part trop belle à une conception méritocratique de la justice, à un moment de défaite des efforts pour valider une conception collective de la justice, envisagée en tant que justice sociale. Une société juste, au sens méritocratique, serait une société où chaque acteur occuperait une place correspondant à ses capacités personnelles, épreuve de réalité et réalité éprouvée se superposant. La critique des épreuves n’aurait pas lieu d’être. Les épreuves prendraient la forme de routines et deviendraient inutiles. Mais une telle société n’est pas réalisable, d’une part parce que les capacités que l’épreuve dévoile sont instables et cachées, si bien que, comme on ne peut renouveler sans cesse les épreuves, il faudrait enraciner ces capacités au plus profond des individus, dans leur substrat biologique, d’où un naturalisme biologisant, voire un racisme, d’autre part parce que en particularisant chaque épreuve en fonction de chaque personne et de chaque situation pour que chaque épreuve soit juste du point de vue méritocratique, on retirerait aux épreuves toute capacité de comparabilité, on leur ôterait le pouvoir de justifier des hiérarchies sociales, elles deviendraient inutiles.
Même dans le cas utopique d’une société où les épreuves de la réalité et la réalité sont ajustées, le monde social pourrait être cependant la cible d’une critique radicale, prenant appui sur une extériorité complexe, critiquant non seulement la façon dont sont mis en œuvre les épreuves de réalité mais la réalité elle-même. Certains acteurs orientent la comparaison de leurs conditions non sous la forme d’une concurrence individuelle consistant à maximiser les différences avec ceux relativement proches qui sont confrontés aux mêmes épreuves, mais en mettant l’accent sur les similarités de conditions, dans une perspective de rapprochement et de justice sociale, ainsi que sur les injustices collectives, avec un sens de la totalité permettant de faire le va et vient entre situation particulière dont les acteurs ont une expérience directe et les ordres sociaux auxquels on accède par des constructions politiques.
L’auto restriction réaliste des protestations varie selon le degré auquel la réalité parvient à faire croire à sa robustesse et à faire intérioriser par les acteurs leur impuissance à changer les formats d’épreuve. La réalité est robuste et se tient quand les instruments de totalisation et de représentation de ce qui est ou de ce qui est donné comme pertinent pour le collectif, paraissent recouvrir complètement le champ événementiel actuel ou même virtuel, et quand ces instruments parviennent à donner des descriptions de ce qui arrive et de ce qui pourrait advenir, sous la forme d’un réseau de causalité reliant des entités et des forces, elles-mêmes identifiées et stabilisées au moyen d’instruments de catégorisation compatibles avec des opérations de dénombrement.
Ces instruments, d’ordre gestionnaire, comptable, statistique ou politique, relevant de l’État, organisent la réalité autour de la rareté comme valeur centrale, surdéterminant la représentation de la réalité par référence à la nécessité.
La réalité est robuste et se tient quand aucun événement ne survient dans l’espace public avec un relief suffisant pour remettre en cause l’harmonie entre la réalité et la mise en spectacle de la réalité, soit que l’événement n’ait pas lieu d’être, soit qu’il demeure invisible.
L’expérience de la rareté et des contraintes s’exerçant sur les désirs se rapporte à la réalité construite par les instruments qui en assurent l’ordre, dans le domaine de la représentation comme dans celui des faits et des causalités.
La réalité de la réalité est entretenue par la sérialité comme liaison d’impuissance.
La possibilité d’introduire du jeu dans la réalité dépend de l’accès par les acteurs à des dispositifs pratiques et des outils cognitifs permettant de rompre l’isolement et de rapprocher les situations, l’accès aux réglementations ouvrant aux formats d’épreuve, l’accès aux constructions prenant le point de vue de la totalité et rapprochant les conditions face aux épreuves.
L’auto restriction des protestations, maximales dans les situations atomisées où chacun ne peut compter que sur ses propres forces, diminue quand l’action collective semble possible, dans les situations de désorganisation des cadres contraignants, ouvrant le champ des possibles, libérant les attentes et aspirations jusqu’à maintenant inaudibles, refoulées, jugées inadmissibles ou délirantes ou symptômes d’une perte du sens de la réalité.
La grammaire de la normalité définit les règles de transformations auxquelles doit satisfaire une plainte pour être jugée digne d’être examinée au lieu d’être renvoyée au domaine de la singularité ou de la folie.
Il y a un sens ordinaire de la normalité qui est une manifestation du sens de la réalité. Les chances pour une protestation d’injustice être reçue comme normale dépend non seulement de quelques règles de transformation mais du degré auquel l’auteur qui la rend publique parvient à se lier à un collectif susceptible de corroborer sa plainte et de lui apporter son soutien.
- 11. Si un collectif ou une communauté ou une institution ne peut être le sujet de verbes d’action, si ce sont des fictions, des constructions, il n’empêche qu’ils sont sans cesse mis en œuvre par les acteurs, qu’ils sont un instrument théorique nécessaire à la réflexivité de l’action sociale. Ainsi, quand une revendication ou une dénonciation acquiert un caractère collectif, elles deviennent évidentes, puisque la réalité, dans sa relation avec chacun, a un caractère incertain, instable, n’est reconnue et renforcée, n’acquiert une valeur générale, que quand elle est corroborée par d’autres, que quand elle est prise en charge par un collectif. Pour diminuer la contrainte du sens de la réalité, pour contester le format des épreuves, il faut monter en généralité si l’on veut un rapprochement des contestataires, si on veut que les demandes ne soient pas interprétées comme individuelles et locales, l’attention aux différences individuelles entre proches se déplaçant vers l’attention aux différences à distance entre collectifs. On ne pose pas la question de savoir s’il est juste que telle personne ait réussi telle épreuve, ou la question de savoir si les mérites individuels sont justement évalués et si la distribution des biens matériels ou symboliques correspond aux mérites individuels, mais on dit qu’il n’est pas juste que ce sont toujours les mêmes qui réussissent aux épreuves, et les mêmes qui échouent, qu’il n’est pas juste que la réalité soit satisfaisante toujours pour les mêmes, et si l’état des formes de classification, de catégorisation et d’identification, l’état des repères dans l’espace social et symbolique, le permet, si les outils cognitifs de rapprochement sémantique des acteurs et des épreuves sont disponibles, si existent des instruments de mise en équivalence permettant le rapprochement des personnes sous un rapport jugé préférentiel, les autres rapports, qui constitueraient d’autres collectifs, étant estompés comme secondaires, ce qui lisse les différences, on pourra parler de rapports de domination et d’exploitation, de la place de chacun dans ces rapports, et prendre conscience de l’appartenance de classe de chacun. Quand cette perception des différences catégorielles globales et des identités est importée de l’extérieur et non le résultat de l’expérience individuelle, quand un groupe bénéficiant soi-disant d’avantages est désigné à la vindicte publique, on a une fragmentation de la communauté. Une référence non chosifiée aux classes sociales est la réponse nécessaire à l’idéal irréalisable de la juste rétribution des capacités individuelles par la concurrence régulée, idéal arraisonnant la réalité en formatant les épreuves de telle façon que la faiblesse dans une épreuve affecte l’accès aux autres épreuves, les succès et les échecs se contaminant selon la logique du cumul des handicaps et des avantages, la séparation entre les épreuves n’ayant plus qu’un caractère formel.
Pour certains, faire d’un collectif un sujet de verbes d’action est abusif. En ce sens, le collectif où la communauté est une fiction, mais ce genre de construction est sans cesse mis en œuvre par les acteurs. C’est une façon de construire la réflexivité de l’action sociale. Ces fictions ont donc un caractère nécessaire.
La façon dont la réalité se présente à chacun permet de comprendre pourquoi l’acceptabilité d’une dénonciation publique ou d’une revendication augmente quand ces dernières sont répercutées par d’autres, jusqu’à prendre un caractère d’évidence lorsqu’on pense acceptable de leur appliquer la qualification de collective.
La teneur de la réalité a, pour chaque personne prise isolément, un caractère incertain. La relation à la réalité est semblable à la relation que chacun entretient avec son propre désir. Chacun ne reconnaît la réalité ou ce qui, dans son expérience relève bien de la réalité, que parce que d’autres la lui désignent comme telle. La réalité souffre d’une fragilité intrinsèque, si bien que la réalité de la réalité doit sans cesse se trouver renforcée pour perdurer. C’est ce processus qui permet de comprendre le rôle que joue, pour les acteurs, la référence à des collectifs ou à des institutions. La socialité a un caractère paradoxal et fragile.
La contrainte exercée par le sens de la réalité sur les prétentions et les demandes des acteurs diminue quand ces dernières sont interprétées non comme étant individuelles ou locales mais comme susceptibles de prétendre à une validité générale. La montée en généralité est une condition de la réussite de l’ampleur des protestations publiques.
Dans les situations de mise en forme collective des plaintes individuelles, l’attention à la différence n’est pas abolie mais elle est déplacée de l’attention aux différences individuelles entre proches vers les différences qui, à distance, séparent des collectifs ou des groupes.
Parfois, les différences catégorielles globales sont importées de l’extérieur et non puisées dans l’expérience des acteurs, et les acteurs, pour donner corps à ces différences, les projettent sur l’espace de proximité, identifiant ceux qui jouissent localement d’avantages légèrement supérieurs aux leurs comme étant les représentants de ces forces externes et nuisibles dont on leur a parlé. On a alors non un processus de rapprochement mais un mécanisme de morcellement et de luttes violentes de tous contre tous. Ainsi une révolution dégénère quand elle est monopolisée par des avant-gardes qui projettent sur des espaces vécus des outils dogmatiques d’identification et de catégorisation.
Quand le processus de rapprochement s’enracine dans l’expérience des acteurs, une possibilité de contester les formats des épreuves émerge. À la question de savoir pourquoi la valeur de telle personne a été reconnue dans l’épreuve et s’il est juste qu’il en soit ainsi, se substitue une question prenant d’emblée un ton collectif. Pourquoi ce sont les mêmes qui satisfont à toutes ou à la plupart des épreuves, pourquoi inversement ce sont les mêmes qui, face à toutes les épreuves ou presque, se révèlent médiocres, et s’il est juste qu’il en soit ainsi. Ces questions se présentent différemment selon l’état des outils sociaux, l’état des formes de classification disponibles pour construire des entités collectives et les inscrire dans une totalité, de façon à donner sens à des notions comme celles de domination ou d’exploitation.
Avec le mouvement d’individualisation de la relation de travail, le sentiment d’appartenance à un groupe ou à une classe a été atténué et même désorienté. Ce sentiment allait de pair avec l’intériorisation par les acteurs de formes de classification tenant compte de la place dans les rapports de domination. L’outil de gestion étatique des catégories socioprofessionnelles s’était mis en place à la suite de mouvements revendicatifs, relayé par la médiation des conventions collectives, des instituts de sondage et des systèmes de retraite, et intégré aux dispositifs cognitifs permettant de se repérer dans l’espace social, d’identifier les autres et de s’identifier soi-même. Malgré la croissance des inégalités et la diminution de la mobilité sociale, c’est-à-dire le renforcement des barrières entre classes, le sentiment d’appartenance de classe s’est atténué ou désorienté, en relation avec le démantèlement des instruments sémantiques d’identification et de classification des groupes sociaux et des antagonismes sociaux. Le sentiment d’injustice se manifeste sous forme de ressentiment, mouvement d’humeur, inquiétude difficile à objectiver en l’absence d’outils permettant de rapprocher aussi bien les acteurs inégalement et différemment désavantagés que les épreuves relevant de domaines différents.
Les inégalités entre genres résultant de la domination masculine ont été l’objet d’une prise en charge collective et de revendications et luttes spécifiques, dans la mesure où le mouvement féministe construisait une sémantique à partir des oppressions subies par les femmes, le harcèlement sexuel au travail, par exemple, était décrit, rendant possible le le va-et-vient entre l’expérience de chaque femme en particulier et la condition féminine dans sa généralité.
Il ne s’agit plus de la juste évaluation des mérites individuels et de la juste distribution des biens matériels et symboliques entre les individus en fonction de leur mérite, mais de montrer que c’est pour les mêmes que la réalité est toujours satisfaisante et au contraire pour d’autres, qui sont aussi les mêmes, que la réalité est toujours éprouvante. L’idée de classe n’est pas aisée à établir et à faire tenir au cœur de la critique, puisqu’il faut surmonter l’obstacle des différences et des singularités individuelles. Ces dernières doivent être lissées grâce à des instruments de mises en équivalence qui favorisent le rapprochement des personnes sous un rapport constitué comme préférentiel, ce qui tend à estomper d’autres rapports sur lesquels différentes personnes pourraient se trouver rassemblées et qui doivent alors être traités comme secondaires.
Un travail cognitif, politique et institutionnel a accompagné la formation de la catégorie des cadres, dont l’existence est tenue pour évidente à partir des années 1960. D’autres regroupements, reposant sur d’autres principes équivalence, ont été mis à l’épreuve sans réussir à prendre forme de façon crédible et durable, ainsi la catégorie de « classe moyenne » qui n’a pas accédé à la reconnaissance institutionnelle.
Le caractère fictionnel des classes sociales apparaît quand on leur donne une définition substantielle, comme si les catégories surgissant du travail de catégorisation étaient enracinées de toute éternité dans la trame chosifiée du social. Cette chosification fait ressortir des opérations quasi juridiques de définition et de classification et fait surgir des problèmes qui ne sont que des artefacts, comme le problème des frontières entre classes. Par contre, on peut voir dans la référence aux classes sociales le pendant nécessaire d’un ordre social qui met au premier plan de ses valeurs la concurrence régulée entre les individus, idéal irréalisable de la juste rétribution des capacités individuelles, arraisonnant la réalité elle-même en la formatant par l’intermédiaire d’épreuves de réalité s’ajustant les unes aux autres de façon telle que la faiblesse dans une épreuve affecte l’accès aux autres épreuves. Bien que chaque épreuve s’adresse aux personnes envisagées sous un rapport spécifique, quand il s’agit des mêmes personnes, la séparation entre les épreuves n’a qu’un caractère formel, et les réussites ou les échecs tendent à se contaminer selon la logique du cumul des handicaps et des avantages.
- 12. Même s’ils reconnaissent que les acteurs ont d’une part le sens de la justice, de leur appartenance à une commune humanité, d’autre part la capacité de faire des rapprochements et de comprendre que ce sont toujours les mêmes qui réussissent, certains sociologues expliquent l’acceptation par les acteurs des inégalités, leur soumission aux croyances dont ils sont les victimes, parce qu’ils auraient intériorisé les idéologies dominantes minorant ou justifiant les inégalités. Mais ces idéologies servent surtout à discipliner les classes dominantes, à maintenir la cohésion entre les fractions, de renforcer la confiance en la validité des privilèges. Ce qui compte pour les classes dominées, ce sont les dispositifs qui assurent la tenue de la réalité et l’état des dispositifs collectifs sur lesquels les acteurs peuvent s’appuyer pour s’arracher à la réalité, pour mettre en cause sa validité, pour en minorer les pouvoirs. La critique a du mal à s’arracher à la viscosité du réel. Même si elle a un projet ou une alternative, elle est souvent intégrée aux formats qui donnent corps à la réalité dans ses dimensions publiques. Il y a plusieurs moyens pour prendre ses distances par rapport à la réalité, la révolte, l’insurrection qui fait réponse à l’état d’exception, l’expérience de pensée fictionnelle se mettant à l’écart de la réalité, la dépouillant de la nécessité dont elle se réclame, la traitant comme si elle était arbitraire, la connaissance par extériorité de la sociologie, la référence à ces autres expériences de pensée que sont les collectifs et les actions collectives pour formuler la théorie de la domination, le fait de poser la question de savoir comment un petit nombre d’individus peut assurer le contrôle sémantique sur la détermination de ce qui est, donner l’illusion d’une force agissant comme un seul homme et assurer la fragmentation des classes qu’il domine. Agir pour l’émancipation, c’est faire passer les classes dominées d’un état fragmentaire à un état collectif, avec une étape détachant les individus de leurs anciennes appartenances, les déterminant comme individus autonomes, et l’exigence de construction de nouveaux collectifs préservant et même renforçant l’autonomie individuelle. Les sociologies surplombantes semblent avoir une capacité critique et émancipatrice supérieure dans la mesure où, prenant le point de vue de la totalité, elles relativisent la réalité, puisque décrire la totalité de l’ordre social suppose qu’on a trouvé une position où on peut confronter cet ordre social à d’autres ordres sociaux possibles, et elles fournissent aux acteurs désavantagés des outils collectifs et des formes de classement qui augmentent leurs capacités critiques pour lutter contre les forces de fragmentation et identifier ce qui les domine, ce qui les aide à prendre le contre-pied des conceptions méritocratiques individualisantes qui contribuent à leur fragmentation et à leur exploitation. Cependant, ces sociologies surplombantes, qui mettent entre parenthèses des agents qui sont représentés comme jetés à une place, faisant un tableau surplombant de leur environnement social, tirant vers la cartographie, la métrologie, la morphologie sociale, la statistique, mais aussi l’histoire, puisque le monde déjà là est le produit du passé, tirent parti des instruments de totalisation de la gestion étatique, au moment où justement l’immigration, l’absence de guerre mondiale et la mondialisation dénationalisent les classes, si bien que ces sociologies ont du mal à définir les collectifs à l’intérieur desquels mettre en valeur les asymétries, les êtres qu’il faut prendre en compte, les instances permettant de repérer les totalisations. En sous-estimant les capacités critiques des acteurs, en leur renvoyant une image d’eux-mêmes mettant l’accent sur leur dépendance, sur le caractère implacable de la domination et sur les seules relations verticales, même à l’intérieur de leur collectifs, ces sociologies de la domination démoralisent, découragent de l’action politique en ne repérant pas des zones d’autonomie et de coordination locales, confondent les contraintes nécessaires à toute vie sociale et les oppressions qui se superposent à ces contraintes, les parasitent ou les mettent à profit pour asseoir le pouvoir de certains groupes dominants, transforment le relativisme en nihilisme et le réalisme en fatalisme. Bien qu’elles alignent les croyances religieuses, les orientations morales et esthétiques, les répertoires symboliques, les modes d’établissement de la vérité sur l’axe central de l’idéologie dominante, ces sociologies surplombantes rabattent toutes les asymétries sur une asymétrie unique, ignorent le caractère distribué du pouvoir et le pluralisme des modes d’évaluation et des attachements, identifient la reconnaissance de la pluralité à celle de l’individualisme libéral, ne tiennent pas compte du refus des acteurs à une vision du monde se donnant pour absolue, de la tolérance de ces mêmes acteurs à la contradiction, de leurs attentes pluralistes, la participation à un groupe n’étant pas exclusive de la participation à un autre groupe, de leur refus de cet intégrisme qui consiste à rabattre « en dernière analyse » toutes les dimensions de la vie sur une seule, incarnée dans un groupe défini substantiellement.
Quand on reconnaît que les acteurs sont dotés, d’une part de la capacité cognitive à faire des rapprochements, en sorte qu’ils comprennent que les mêmes réussissent et que les mêmes échouent, d’autre part d’un sens de la justice intégrant l’idée de commune humanité, donc d’égalité de principe entre les êtres humains, même si cette égalité peut entrer en conflit avec des conceptions nationalistes, raciste ou exclusivistes du collectif, on explique leur acceptation de la factualité des inégalités, difficilement justifiables, même dans une logique méritocratique, leur soumission apparente aux croyances et illusions dont ils sont victimes, parce qu’ils se trouvent sous l’empire d’idéologies dominantes dont ils auraient intériorisé les structures catégorielles. Mais ces idéologies dominantes qui minorent et justifient des inégalités, sont tournées en priorité vers la disciplinarisation des classes dominantes, dont les membres rencontrent aussi la tension entre l’idéal égalitaire et le fait massivement inégalitaire. Il s’agit de maintenir la cohésion entre les fractions de la classe dominante et de renforcer la confiance que leurs membres ont de la validité de leurs privilèges.
Pour les classes dominées, il faut faire l’état des dispositifs qui assurent la tenue de la réalité, qui peut se révéler plus ou moins robuste, ainsi que l’état des dispositifs collectifs sur lesquels les acteurs peuvent prendre appui pour s’arracher à la réalité, pour mettre en cause sa validité, pour en minorer les pouvoirs. Ce qui fait défaut à la critique, c’est moins l’énergie critique qu’un fond sur lequel la critique pourrait se détacher et prendre forme, dans la mesure où actuellement toute critique, à peine formulée, est déjà intégrée aux formats qui donnent corps à la réalité dans ses dimensions publiques. La critique peine à s’arracher à la sérialité et à la viscosité du réel, à son excès de réalité. Il ne s’agit pas d’un problème de projet ou d’alternative.
C’est toujours à partir de la révolte que surgit une alternative et non l’inverse.
La révolte ou insurrection, dont la manifestation, assez exceptionnelle, est souvent une réponse à l’état d’exception, n’est qu’un moyen parmi d’autres de prendre des distances par rapport à la réalité, de la relativiser.
La sociologie orientée vers une métacritique de l’ordre social favorise aussi ce processus de prise de distance, dans la mesure où le projet de mettre en cause un ordre social dans sa totalité suppose l’adoption d’un point de vue situé à l’écart de la réalité, ce qui relève d’une expérience de pensée de caractère fictionnel, l’appui de ce levier extérieur permettant de dépouiller la réalité de la nécessité dont elle se réclame et de la traiter comme si elle était relativement arbitraire.
Une théorie de la domination de peut se passer de la référence à des collectifs et à des formes d’action collective, même si cela relève d’une expérience de pensée.
Sous-jacent à la dénonciation de la domination est la question du nombre, savoir comment des acteurs en petit nombre peut établir durablement le pouvoir sur des acteurs en grand nombre, les dominer en exerçant un contrôle sémantique sur la détermination de ce qui est, et les soumettre à une forme ou une autre d’exploitation, plus exactement savoir comment des êtres humains en petit nombre peuvent accroître leur force en se liant les uns aux autres de façon à donner l’illusion qu’ils agissent comme un seul homme et savoir quels sont les conditions qui favorisent la fragmentation de ceux qui sont dominés, qui ne peuvent mobiliser que leurs forces propres, en tant qu’individus isolés.
Le travail d’émancipation que se propose la critique a donc pour objet de faire passer les dominés d’un état fragmentaire à un état collectif, même si une première étape consiste à détacher les acteurs de leurs anciennes appartenances collectives, en les déterminant comme individus autonomes, avant de poser la question, au-delà du moment de l’individualisation, de savoir comment l’autonomie peut être préservée et même renforcée en composant avec la formation de collectifs d’un genre nouveau.
La sociologie critique a un caractère surplombant, avec des agents assujettis à des structures qui leur échappent et l’impasse sur leurs capacités critiques. La sociologie pragmatique de la critique accorde de l’attention aux actions critiques des acteurs, mais les potentialités critiques propres de ces acteurs sont limitées.
En corollaire, la sociologie critique décrit en partant d’un monde social déjà fait, faisant un tableau de l’environnement social dans lequel un être humain nouveau se trouve malgré lui plongé lorsqu’il vient au monde. La société, pour lui, est déjà là et il s’y trouve jeté dans une certaine place. Les descriptions peuvent être réalisées de surplomb en mettant plus ou moins entre parenthèses les personnes en tant qu’elles agissent, en tant qu’acteurs. La description tire vers la cartographie, la métrologie, la morphologie sociale, avec la statistique, et aussi l’histoire, puisque le monde déjà là est le produit du passé. Elle tire parti des instruments de totalisation fabriqués pour gérer la société, instruments de gestion sur lesquels repose la flexibilité sociale quand elle gouvernée d’en haut, en tant qu’outils et en tant qu’objets d’analyse.
La sociologie pragmatique de la critique décrit en partant du monde social en train d’être fait. Elle observe les personnes en action, comment ces personnes fabriquent le monde social, comment elles le performent. La description est par en bas, prenant pour objet des situations, cadres dans lesquels l’action se donne à voir. Elle met en avant la capacité interactive et interprétative des acteurs.
Les sociologies critiques surplombantes mettent l’accent sur les contraintes et sur les forces qui pèsent sur les agents, les sociologies pragmatiques de la critique mettent l’accent sur la créativité et les capacités interprétatives d’acteurs qui, non seulement s’adaptent à leur environnement, mais aussi le modifient sans cesse.
Les sociologies critiques surplombantes semblent dégager une force critique supérieure à celle des sociologies pragmatiques de la critique, d’abord parce que, prenant le point de vue de la totalité, elles fournissent aux acteurs désavantagés des outils collectifs et des modes de classement qui accroissent leurs capacités critiques, pour lutter contre les forces de fragmentation et identifier ce qui les domine, ce qui les aide à prendre le contre-pied des représentations méritocratiques individualisantes qui contribuent à leur fragmentation et, par-là, à leur domination. Les sociologies surplombantes, en prenant le point de vue de la totalité, ouvrent la possibilité d’une relativisation de la réalité, puisque décrire l’ordre social dans sa totalité suppose que l’on fait comme s’il existait une position d’où l’on puisse confronter cet ordre social particulier à d’autres ordres possibles. Or, la relativisation de la réalité est le premier pas de la critique.
La sociologie pragmatique, à l’inverse, parce qu’elle s’enracine dans la proximité et qu’elle entend partir de la réalité telle qu’elle se présente à la fois aux acteurs et aux observateurs, tend à produire un effet de clôture de la réalité sur elle-même.
Cependant, la position surplombante a été associée aux États-nations, avec une définition des classes sociales en référence à la nation et l’utilisation des catégories de gestion étatique. Avec l’éclatement des centres de pouvoir situés en deçà ou au-delà de l’État-nation, avec la dénationalisation des classes, du fait de l’afflux des travailleurs migrants poussés par la nécessité, avec le mode d’existence supranational des classes dominantes, du fait de l’inexistence de guerres mondiales et de l’absence du repliement de l’économie sur la nation, la sociologie peine à définir les ensembles à l’intérieur desquels les asymétries doivent être dévoilées, les êtres qu’il est permis de prendre en compte, les instance sur lesquelles prendre appui pour repérer les totalisations.
En sous-estimant les capacités critiques des acteurs, en leur renvoyant une image d’eux-mêmes qui met l’accent sur leur dépendance, sur leur passivité et sur leurs illusions, les sociologies surplombantes de la domination exercent un effet de démoralisation, de déprise de soi, transformant, quand la réalité semble robuste, le relativisme en nihilisme et le réalisme en fatalisme. À trop mettre l’accent sur le caractère implacable de la domination, sur la prééminence des relations verticales sur les relations horizontales, même à l’intérieur du collectif critique, on décourage l’action politique, on ne différencie pas les degrés inégaux d’assujettissement, on ne comprend pas comment les acteurs peuvent ouvrir des voies vers la libération, ne serait-ce qu’en établissant des zones d’autonomie temporaire, nécessairement locales, ou en coordonnant leurs actions de façon à mettre en question la nécessité de l’ordre social. À force de voir la domination partout, on ouvre la voie à ceux qui ne veulent voir de la domination nulle part.
Si on veut donner sens au concept de domination, il faut le construire de façon qu’il puisse être confondu avec l’ensemble des opérations institutionnelles de détermination de ce qui est. Il faut faire la distinction entre des contraintes identifiables dans un grand nombre de sociétés, voire dans toutes, qui ne concordent pas avec un idéal d’autonomie absolue du sujet ou de libération totale du désir, mais que leur généralité tend à soustraire à la critique, car sans elles il n’y aurait pas de société, et les formes d’oppression qui se superposent aux contraintes ordinaires, les parasitent ou les mettent à profit pour asseoir le pouvoir de certains groupes dominants.
Les théories surplombantes de la domination tendent à rabattre toutes les asymétries sur une asymétrie fondamentale, les classes, les genres, les ethnies, ignorant la nature distribuée du pouvoir. Elles ignorent le caractère pluraliste des modes d’évaluation et des attachements, c’est-à-dire le caractère pluraliste des cités, ce qui contredit les attentes critiques des acteurs qui ne confondent pas travail d’émancipation et adhésion à des visions du monde se donnant pour absolues et qui, même, ont acquis une sorte de tolérance à l’égard de la contradiction qui est le principal rempart contre l’intégrisme. Les théories surplombantes de la domination tendent à identifier la reconnaissance de la pluralité avec l’individualisme libéral. Elles montrent, dans les ordres sociaux mis en cause, un alignement des croyances religieuses, des orientations morales et esthétiques, des répertoires symboliques, des modes d’établissement de la vérité sur l’axe central de l’idéologie dominante, lui-même ajusté aux intérêts d’une classe, d’un groupe national ou ethnique, d’un genre. Or cette dénonciation de l’absolutisme devrait engager vers le pluralisme, son contraire, et non sur la tentation de tout rabattre sur un facteur jugé déterminant « en dernière analyse ».
Il faut retenir du programme surplombant le parti pris d’extériorité, la mise en cause de la réalité, les outils pour résister à la fragmentation par un tableau de l’ordre social et par des principes d’équivalence permettant les rapprochements, les liens et les collectifs.
Il faut retenir du programme pragmatique l’attention aux activités et compétences critiques des acteurs, la reconnaissance des attentes pluralistes dans leur sens critique. Les acteurs critiques sont aujourd’hui disposés à se rassembler dans des collectifs établis sous un certain rapport, ce qui n’empêche pas les participants de se lier, sous d’autres rapports, à d’autres genres de collectifs. Les ensembles critiques valorisant l’ambivalence entrent en conflit avec les tendances critiques intégristes rabattant toutes les dimensions de la vie sur un rapport préférentiel, religieux, ethnique, de genre ou de classe, incarné dans un groupe défini de façon substantielle et souvent associé à un territoire.
- 13. La plupart du temps, les acteurs adhèrent tacitement à la réalité, mais il y a des moments où leur activité est critique. Certains sociologues critiques de la domination voient des institutions partout, des institutions jouant un rôle négatif de domination, ne laissant aucune place à la critique des acteurs. Les sociologues critiques pragmatistes radicaux auraient tendance plutôt à mettre entre parenthèses les institutions, dans la mesure où elles sont dotées de sémantiques stabilisées, de dispositifs maintenant les identités, comme si la permanence d’un mot comme celui de classe créait l’existence de la chose qu’il désigne, une chose en surplomb, institutions qui seraient donc des instances totalitaires ignorant les situations et le sens contextuel des énoncés, contraignant les êtres humains, leur action, leurs capacités d’invention, d’expérimentation, d’interprétation, de négociation, de réparation des situations menacées de discrédit, leurs capacités de mise en œuvre du sens commun, de réalisation d’accords et de coopérations sur la base de la rationalité de l’homme économique ou de la répétition des expériences d’interaction ou de discussion, leurs capacités de résorber l’incertitude et l’inquiétude qu’elle suscite, leurs capacités de maintenir les liens, de protéger les dispositifs sociaux, leurs capacités de faire sens et de rétablir l’adhésion à la réalité. Ces sociologues font trop confiance aux acteurs et, à côté de l’accord, ne laissent que peu de place au pluralisme du sens de la justice et aux disputes. Ils ne laissent pas de place à la critique des acteurs.
Les différentes sociologies critiques veulent contribuer à la critique sociale et s’intéressent aux moyens par lesquels les acteurs cherchent à prendre prise sur ce qui advient, c’est-à-dire à surmonter leur impuissance.
L’activité sociale n’est pas constamment critique. La forme critique se détache sur un fond caractérisé par une adhésion tacite à la réalité telle qu’elle se présente dans le cours des activités ordinaires, par un « cela va de soi ».
Dans la sociologie critique, la notion d’institution est marquée négativement, et elle en voit partout. Quand il y a des institutions partout, il y a de la domination partout.
C’est le contraire dans la sociologie pragmatiste, quand, implicitement, elle ignore les institutions, quand elle oppose d’un côté le mauvais structuralisme, holiste, macro, totalisant, voire totalitaire, entaché de juridisme, ignorant l’humanité des êtres humains et les modalités de leur engagement dans l’action, et de l’autre côté le bon pragmatisme, respectueux des personnes et des situations où elles interagissent et dans lesquelles elles mettent leur capacité d’invention, d’expérimentation et d’interprétation au service de la recherche d’un « vivre ensemble », prenant en compte un sens des énoncés toujours contextuel, local, situé, improvisé, jamais indépendant de l’acte d’énonciation, contrairement aux outils sémantiques dont se dotent les institutions, en particulier les outils juridiques. L’institutionnel consiste alors en des contraintes qui s’imposent de l’extérieur aux acteurs et entravent leur capacité à interpréter, à négocier, à réparer les situations menacées de discrédit, à mettre en œuvre leur sens commun pour trouver des solutions locales à des problèmes nouveaux. Ceux qui invoquent des sémantiques stabilisées et des dispositifs au moyen desquels des acteurs maintiennent leur identité en se déplaçant entre les situations où des énoncés maintiennent leur sens entre différents contextes d’énonciation ignoreraient le jeu entre les objets et leur désignation, allant directement du substantif à la substance, croyant naïvement à l’existence d’entités éternelles comme l’État, les classes, la famille, en position de surplomb par rapport à ce qu’il y a dans les situations concrètes, comme si la permanence d’un mot utilisé aurait pour corollaire une identité des choses désignées.
Ce pragmatisme radical met l’accent sur l’incertitude des agencements sociaux, sur la fragilité de la réalité, mais il fait trop confiance aux capacités des acteurs pour résorber cette incertitude et l’inquiétude qu’elle suscite, comme si les acteurs étaient habités par le désir de protéger des agencements sociaux, de maintenir les liens en état, de rétablir l’adhésion à la réalité, de coopérer pour quelque chose, de faire du sens et de le rétablir, dans l’horreur du vide social. Le sens commun serait déposé dans l’intériorité de chacun des acteurs. Un ensemble d’évidences partagées servirait d’assise aux accords, une même expérience des sens, les mêmes dispositions rationnelles, les mêmes exigences formelles rationnelles, le même univers linguistique avec les mêmes catégories, la même culture ou tradition, les mêmes ressources. L’accord est traité comme une sorte de nécessité. La socialisation du jeune résulte de l’expérience, l’accord résulte d’une rationalité commune, celle de l’homme économique, ou d’une interaction répétée, ou d’une discussion. On minore l’importance des désaccords, de la dispute, de l’incertitude, on met l’accent sur ce sur quoi tout le monde parviendrait à un accord.
Pour échapper à cet absolutisme de l’accord traité comme un phénomène primitif, il faut un cadre pluraliste permettant de rendre compte à la fois de l’accord et de la dispute, de l’acquiescement et de la critique et des basculements rapides entre les deux alternatives.
Le pluralisme interne du sens de la justice est prolongé par un pluralisme externe, l’action orientée vers la justice relevant d’un régime d’action parmi d’autres régimes d’action.
- 14. Ce qui est, ce qui vaut, ce qui importe, ce qui tient, ce qui paraît se tenir par sa seule force, ce qu’il faut respecter, ce qui lie, ce qui est en commun, ce qu’on peut décrire par des tableaux censés être en position de surplomb, ce qui est produit et reproduit par des épreuves de réalité et des qualifications plus ou moins instituées, ce qui sert de repère et qui constitue l’ordre ou la réalité est placé dans l’incertitude et dans l’inquiétude des métamorphoses, de ce qui arrive dans le flux de la vie, au-delà de la possibilité, de la prévisibilité et de la probabilité, manifestant le monde en changement incessant dans l’action ou la parole. Un acteur ne peut avoir qu’un point de vue particulier sur le monde, autrement dit deux acteurs placés dans le même contexte, défini par des coordonnées spatiales et temporelles, interprètent différemment ce qui se passe et font un usage différent des ressources présentes, ils sont dans des situations différentes. Toute réalité est fragile. Tout accord est fragile. Pour se représenter la réalité et se lier de manière quelque peu durable, les acteurs font appel à ces ensembles inexistants, fragiles et disparates, dont seuls existent les éléments, comme les classes. Les arrangements qui constituent et organisent la réalité, arrangements structurés par des règles explicites ou des normes implicites, essayent non de dépasser les contradictions immanentes du monde mais de les encadrer en les estompant ou en les contournant de façon à les rendre tolérables. Ces arrangements sont fragiles, parce que la critique peut à tout moment aller puiser dans le monde des événements qui contredisent la logique de la réalité et qui dévoilent son caractère arbitraire ou hypocrite, ouvrant la voie à la constitution de nouveaux arrangements.
L’incertitude concerne ce qu’il en est de ce qui est, ce qui importe, ce qui a valeur, ce qu’il convient de respecter et ce qu’il convient d’y regarder à deux fois. Quand les acteurs se disputent, ils se délient des engagements pratiques qui maintenaient un cours de l’action plus ou moins commun, coordonné autour de repères. L’inquiétude concernant ce qui est et ce qui vaut est constante, même si elle n’est qu’à l’état latent quand il semble que l’ordre règne. Elle se manifeste dans les moments de dispute.
La critique ne prend sens que par rapport à l’ordre qu’elle met en crise. Les dispositifs de maintien de l’ordre ne prennent sens que par rapport à la possibilité constante de la critique.
On ne peut voir la relation entre ce qui se tient et ce qui est frappé d’incertitude que dans le cadre de ce qui arrive, ce qu’on appelle le monde, et non dans le cadre de la réalité, car la réalité se confond avec ce qui paraît se tenir par sa seule force, c’est-à-dire avec l’ordre. Rien ne permet alors de comprendre la mise en cause de l’ordre par la critique.
Le risque, probabilisable, est un instrument de construction de la réalité dans le gouvernement libéral, mais tout événement n’est pas maîtrisable dans la logique du risque. Il existe une part inconnue d’incertitude, une incertitude radicale.
Si on peut faire le projet de décrire la réalité, on ne le peut du monde. Quelque chose du monde se manifeste chaque fois que des événements ou des expériences, dont la possibilité ou la probabilité n’est pas insérée dans le dessein de la réalité, se rendent présents dans la parole ou accèdent au registre de l’action, individuelle ou collective.
La réalité est orientée vers la permanence, vers le maintien de l’ordre, dans la mesure où les éléments qu’elle prend en charge sont soutenus par des épreuves de réalité et par des qualifications plus ou moins instituées, qui, par le truchement d’effets de boucle, tendent à la produire et à la reproduire.
Le monde est l’objet de changements incessants. Son pouvoir sur la réalité se manifeste par des métamorphoses. Il est l’immanence, ce en quoi chacun se trouve pris en tant qu’il est plongé dans le flux de la vie, alors que la réalité fait l’objet de tableaux prétendant à une autorité de surplomb.
Il y a les contradictions immanentes et les arrangements qu’ils encadrent, arrangements structurés par des règles explicites et des normes implicites, que l’on peut décrire dans une grammaire, mais ces arrangements ne permettent pas de dépasser les contradictions, seulement ils aident à les contourner et à les estomper de façon à les rendre tolérables. Ces arrangements, qui constituent et organisent la réalité, sont fragiles parce que la critique peut toujours aller puiser dans le monde des événements qui contredisent la logique de la réalité, qui en dévoilent le caractère arbitraire ou hypocrite, qui ouvrent la voie à la formation de nouveaux arrangements. La critique dénonce des objets dans le cadre de la réalité. Elle devient radicale quand elle accueille des événements et des expériences arrachées au monde.
Comme ayant un corps et donc situé, chaque individu ne peut avoir sur le monde qu’un point de vue.
Mais les points de vue ne sont pas partagés et ne convergent qu’avec difficulté. Aucun individu n’est en mesure de dire aux autres ce qu’il en est de ce qui est. Aucun ne dispose de ressources permettant de résorber l’incertitude et de dissiper l’inquiétude qu’elle suscite. Des personnes placées dans le même contexte, défini par des coordonnées spatiales et temporelles, interprètent différemment ce qui se passe et font des usages différents des ressources présentes, elles ne sont pas plongées dans la même situation.
La sociologie pragmatique, si elle dégage les caractéristiques d’un registre d’action pratique, ne prend pas assez en compte la menace que la critique, en se saisissant de l’incertitude mondaine, fait peser sur les dispositifs de maintien de l’ordre. Elle ne saisit pas les procédés par lesquels la réalité parvient à tenir, même s’il est difficile de s’accorder sur ce qui est et à faire perdurer dans le temps des êtres soumis au changement.
Les êtres inexistants comme les sociétés, les collectifs, les groupes, les classes, les genres, les nations, les patries, les églises, les peuples, les ethnies, les partis politiques désignent des ensembles dont seuls existent les éléments, des ensembles instables, disparates, avec des éléments qui disparaissent et d’autres qui entrent, mais la sociologie accorde du crédit à ces entités à la suite des acteurs, incapables sans la référence à ces êtres inexistants, de se donner une représentation de la réalité et de se lier les uns aux autres de manière durable, même si cette entreprise est difficile.
Pour saisir le rôle de l’incertitude dans la vie sociale, ou bien on prend pour objet la critique et les disputes au cours desquelles les acteurs opposent leurs points de vue divergents, chacun présentant une interprétation différente de ce qui s’est réellement passé, pour soutenir sa prétention à la vérité, ou bien on prend pour objet les moyens institutionnels pour résorber l’incertitude, pour au moins diminuer l’inquiétude qu’elle suscite, pour faire que quelque chose se tienne, c’est-à-dire pour qu’il y ait de la réalité. Dans les deux cas, on renonce à un accord implicite qui serait immanent au fonctionnement de la vie sociale et on met la dispute et la divergence des points de vue, des interprétations et des usages au centre, pour souligner le caractère fragile et exceptionnel de l’accord.
- 15. Il y a les moments pratiques, exclusivement étudiés par le sociologue pragmatique, pendant lesquelles les personnes éloignent l’inquiétude en ignorant les différences d’interprétation sur ce qui se passe et en fermant les yeux sur les écarts de conduite, et les moments de réflexivité où les acteurs mettent en œuvre des procédures métapragmatiques qui sont soit des dispositifs de confirmation sélectionnant dans le flux continu de ce qui arrive ce qui est et le maintenant comme étant vraiment, dans l’absolu, au-delà du temps, écartant ainsi l’incertitude, prévenant la critique, soit des entreprises critiques contestant la réalité de ce qui se donne comme étant dans les manifestations officielles ou dans le sens commun, s’appuyant ainsi sur le travail de confirmation pour introduire l’inquiétude.
L’approche pragmatique, qui met l’accent sur les usages dans un certain contexte, s’est surtout intéressée aux moments pratiques, pendant lesquels les personnes concourent activement à éloigner l’inquiétude en ignorant les différences d’interprétation sur ce qui se passe et en fermant les yeux sur les écarts de conduite qui pourraient introduire des facteurs d’incertitude.
Mais il y a aussi, opposés, les moments de réflexivité où les acteurs mettent en œuvre des procédures métapragmatiques, une forme associée à des dispositifs de confirmation étant opposée à une forme associée à des dispositifs critiques.
Les premières formes permettent d’établir, en opérant une sélection dans le flux continu de ce qui arrive, ce qui est, et de le maintenir comme étant malgré le passage du temps. Elles écartent l’incertitude en confirmant que ce qui est est, au sens d’est vraiment, dans l’absolu. Elles soutiennent aussi bien des assomptions officielles que celles qui sont contenues dans les expressions du sens commun, conçu comme un accord minimal sur ce qui est, accord susceptible d’être engagé dans les modalités pratiques de l’action.
Les formes critiques sont associées à des dispositifs prenant appui sur les facteurs d’incertitude pour faire surgir une inquiétude en contestant la réalité de ce qui se donne pour étant, soit dans des expressions officielles, soit dans des manifestations de sens commun.
La confirmation a pour orientation principale de prévenir la critique. La critique perdrait tout point d’application et tomberait dans le nihilisme si elle ne prenait appui sur l’expérience de ce qui arrive dans le monde pour contester les assertions confirmées sur lesquelles repose la réalité.
- 16. Les moments pratiques réunissent les personnes dans l’accomplissement d’une tâche. Les personnes agissent selon un accord tacite, comme si elles savaient plus ou moins de quoi il s’agissait et comme si tous pouvaient coopérer. L’action est tournée vers le futur, avec le sentiment d’une plus ou moins grande urgence et le souci de vite en finir pour passer à une autre séquence d’actions. Pour coordonner les actions, les personnes se disposent par rapport à des repères, objets matériels ou symboliques, habitudes, dispositions, états d’esprit. Se forment des régularités et des habitudes, avec une grande tolérance à l’égard des écarts à l’intérieur de ce cadre flou, pour éviter de mettre en question l’accord fragile, les acteurs évitant de prononcer des sanctions explicites, avec aussi la peur d’être eux-mêmes l’objet de critiques. Le faible niveau de réflexivité est une condition de la tolérance. Il n’y a pas de position de surplomb, pas de catégorisation, ce qui risquerait de transformer les insatisfactions en revendication, les tensions entre les personnes ou entre la réalité et le monde en contradictions. Le langage en registre pratique s’appuie sur le contexte et sur la monstration, avec des catégories qui sont des points focaux autour desquels se met en place un espace à bords flous en relation avec les objets de l’énonciation. Le langage ne sert pas à faire un rapport sur une action passée ou future, comme s’il n’y avait pas de séparation entre les formes symboliques et l’état des choses, entre un type et une de ses occurrences, entre une qualification et ce qu’elle qualifie, entre la réalité et le monde. La question de la vérité ne se pose pas, puisqu’il n’y a qu’une vérité, et une vérité absolue. De même, la critique n’a pas lieu d’être.
Les actions en commun relevant des moments pratiques, c’est-à-dire les actions pratiques, réunissent des personnes dans l’accomplissement d’une tâche. Ces personnes agissent comme si elles savaient plus ou moins de quoi il retourne, ce que l’on est en train d’accomplir, et comme si les autres ou certains autres, à qui l’on peut faire confiance, le savaient. Ces personnes agissent aussi comme si tous pouvaient plus ou moins, avec plus ou moins de succès, converger, coopérer, se coordonner dans la tâche en cours.
C’est, de l’extérieur, un accord tacite pour ne pas faire se lever une inquiétude sur ce qui se passe et ne pas s’embarrasser de la question de l’accord.
L’action en commun est tournée vers le futur, vers une tâche à accomplir, avec un sentiment de plus ou moins grande urgence, avec le souci de s’en sortir, de finir la séquence d’actions pour qu’on puisse passer à autre chose.
Bien qu’il n’y ait ni plan ni procédures prédéfinies, il y a des contraintes, des points saillants, des repères plus ou moins marqués, interprétés diversement selon les acteurs, fournissant des prises pour coordonner plus ou moins les actions. Les repères extérieurs sont des dispositifs, des objets, matériels ou symboliques. Les repères intérieurs sont des habitudes, des dispositions, c’est-à-dire des dispositifs inscrits dans le corps, des états d’esprit plus ou moins stables pouvant donner lieu à qualification et même, en situation publique, se prolonger en justifications, les configurations intemporelles inconscientes relevant de la vie psychique. Les acteurs se disposent par rapport à ces repères et ils apprennent, au fur et à mesure, à faire ou à refaire les gestes nécessaires, les habitudes se formant. Il n’y a pas de règles, d’instructions explicites, seulement des régularités, des actions toujours situées.
Dans ces moments pratiques règne une plus ou moins grande tolérance aux écarts de conduite à l’intérieur d’un cadre général assez flou. On ferme les yeux sur la diversité des usages. Les écarts sont vus mais non relevés, comme s’ils n’étaient pas pertinents.
Les acteurs évitent donc de se mettre en situation d’avoir à exécuter une sanction, au moins de façon explicite. Promulguer une sanction, c’est assumer publiquement la responsabilité d’un jugement et d’une demande de sanction, et donc se mettre en position d’être jugé par les autres qui peuvent considérer par exemple que la sanction est non fondée ou excessive.
Dans le cas d’une sanction tacite, par exemple jeter un sale coup d’œil, faire la gueule, accomplir une tâche de mauvaise grâce, celui qui en fait l’objet peut s’en indigner publiquement, donnant une forme explicite à ce qui était implicite, au risque de voir dénier le caractère réel de la sanction évoquée et d’être accusé de délire de persécution.
Il est possible aussi que personne ne prenne le risque de sanctionner parce que personne n’a l’autorité suffisante pour le faire.
Mais plus généralement, la tolérance pratique trouve son motif tacite dans le souci commun d’empêcher ou de retarder la dispute, ce qui, d’un point de vue éthique, la fait qualifier de sagesse ou d’hypocrisie.
La tolérance est liée à un faible niveau de réflexivité. Les réparations et ajustements ont un caractère local. Il n’y a pas de position de surplomb, pas d’outils catégoriels permettant de faire des équivalences et de donner une forme explicite aux rapprochements tacites, pas d’instruments de calcul, pas d’outils graphiques de totalisation, de listes, de diagrammes, de tableaux. Il est donc difficile de transformer les insatisfactions et malaises en revendications explicites, les tensions patentes en contradictions notoires.
Un niveau sous-optimal de coordination facilite la poursuite d’une action en commun qui se trouverait menacée par la transformation des différences dans les façons de faire en divergences quant à la façon dont elles doivent être faites, selon un effort d’explicitation de la coordination pour l’améliorer.
Le régime pratique permet aux acteurs de ne pas s’attarder sur leurs contradictions et sur les contradictions entre la réalité et le monde, ce qui permet le maintien de l’apparence d’un accord.
Le faible niveau de réflexivité est une condition de la tolérance, il permet de maintenir un niveau minimal de coordination, évitant la dispute ou les interventions autoritaires prenant appui sur un pouvoir et un dispositif de surplomb. Il y a une auto limitation des disputes tant que les antagonismes sont en dessous du seuil de tolérance.
Le langage en registre pratique prend appui sur le contexte et peut s’accompagner de monstration. Les catégories incorporées au langage sont des points focaux autour desquels se met en place un espace à bords flous en relation avec les objets de l’énonciation, non des espaces homogènes délimités par des frontières. Le langage fait corps avec ce qu’il désigne. C’est la même chose de nommer et de montrer en désignant du doigt. Le langage ne sert pas à faire un rapport sur une action passée ou sur une action à faire, comme s’il n’y avait pas de séparation entre l’état des choses et les formes symboliques, entre les objets et les qualifications, entre les occurrences et les types, le soupçon d’absence de vérité est refoulé, la critique n’a pas lieu d’être.
Le registre pratique ne peut être le seul cadre de l’action en commun. Les repères nécessaires au maintien d’un cadre minimal à l’action ont une dimension normative. De plus, quand le seuil de tolérance est dépassé, le travail en commun ne peut être maintenu par le seul moyen disponible du registre pratique. L’idée d’une vérité absolue et mise en péril. Le différentiel entre la réalité et le monde, plus ou moins absorbé dans le cours de l’action, se creuse, puisque c’est la texture de la réalité qui est mise en question par la projection dans le champ polémique d’éléments arrachés au monde.
- 17. Dans les moments métapragmatiques, le niveau de réflexivité est élevé, l’attention se déplace de la tâche à accomplir, de ce qu’il faut faire, des urgences de la réalité, avec une utilisation instrumentale du langage, comme si le langage coïncidait avec la réalité, vers la qualification des modalités, des formes, des règles et des conditions de l’action en commun, de ce qui se passe, de ce qu’on est en train de faire, de ce qu’il faudrait faire, la qualification, à la fois descriptive et normative, de la relation entre d’un côté les sens, les mots, les situations types, les rôles, les formes symboliques, les prédicats et relations, le mot juste placé dans une hiérarchie de valeurs, ce qu’on devrait faire et qui a une valeur, et de l’autre le contexte, la référence, la performance, l’action, les conséquences, l’usage ou l’utilisation ou la prolifération des mots, la situation occurrence, les états de choses, ce qu’on est en train de faire, l’attention aux écarts entre formes symboliques et état de choses que les moments pratiques faisaient coïncider, l’attention aux qualifications et aux valeurs des actions, des événements, l’inquiétude quant aux défaillances des êtres, c’est-à-dire leur écarts de comportement par rapport à ce que ce comportement devrait être. Non seulement il ne faut pas être ambigu, ne pas se tromper dans la dénomination, ne pas être flou, mais surtout il faut déterminer, avec des définitions et des règles stabilisées et précises, la valeur de l’être qu’on désigne et les conséquences de l’action qu’on désigne. Ce qui importe, ce qui a de la valeur, n’est pas traité en une seule fois de manière purement contextuelle, contingente, selon son usage ici et maintenant, mais en deux fois, avec respect, en lui donnant une valeur, une importance, en le référant à un type. En prenant son propre discours comme objet de discours, on prend de la distance par rapport à son discours, on le juge, on le critique, par exemple en mettant en question la dénomination de telle occurrence, l’utilisation de telle forme symbolique plutôt que telle autre.
Les moments métapragmatiques sont marqués par une élévation du niveau de réflexivité. L’attention se déplace de la tâche à accomplir vers la question de savoir comment qualifier ce qui se passe, la question des modalités, des formes, des conditions de possibilité de l’action en commun. Ce qu’on est en train de faire ne va plus de soi. On se détourne de ce qu’il y a à faire, des urgences de la réalité, pour aborder la question de savoir ce que l’on fait, au juste, et ce qu’il faudrait faire pour que ce que l’on fait soit fait en vérité. La question de la règle vient au premier plan.
La situation s’identifie, d’un côté, par la référence à un contexte où l’action prend place et, de l’autre, par le sens qui est donné à ce contexte en le rapportant à un type d’action. Un même contexte, c’est-à-dire une situation occurrence, ce que nous sommes en train de faire, peut être le siège de situations différentes, de situations types, ce qu’on devrait faire.
L’état des choses se distingue et est en relation avec des formes symboliques dont les traits sont disposés logiquement et ont des valeurs.
L’attention portée aux termes par lesquels on désigne un objet de la réalité, l’obsession du mot juste, s’explique par le fait que la référence à un type rend saillant la place du terme ou du mot dans une hiérarchie de valeurs.
La qualification fixe le rapport entre, d’une part, une forme symbolique associée à un état de choses et à des rôles dans une situation type, et d’autre part, une forme symbolique associée à un état de choses et à des performances dans une situation occurrence.
La qualification vise à contrôler la référence ou à prendre en charge le rapport entre, d’une part, les propriétés conférées originellement aux noms et, d’autre part, les propriétés que manifeste l’utilisation de ces noms, leur prolifération.
Elle associe à la situation ou à l’objet non seulement des prédicats mais aussi des relations à d’autres objets, ce qui permet d’investir cette situation ou cet objet d’une valeur. Elle pointe vers les conséquences au niveau de la réalité, notamment au niveau de l’usage, de façon à poser l’alternative entre un bon usage et un usage transgressif, et à ouvrir par là la possibilité d’une sanction.
La qualification est à la fois descriptive et normative. Elle établit ou fixe des types, ou alors elle rapproche au cas par cas d’un côté des types déjà établis et plus ou moins stabilisée et, de l’autre, des occurrences.
Elle concerne les objets qui importent, ceux pris en charge par le droit, ou par les réglementations non étatiques, ceux qui sont regardés deux fois, une première fois dans leur mode d’être indexical ou contextuel et, une seconde fois, en tant qu’ils sont rapportés à un type. On fait revenir le type sur l’occurrence.
La relation entre forme symbolique et état de choses mis en crise ou risquant d’être mis en crise par la critique va vers la réédition de leur coïncidence. Un état de choses considéré une seule fois est purement contextuel, sa pertinence ne dépend que du contexte ou de l’usage ici et maintenant, il peut être traité comme contingent. Un état de choses considéré deux fois, avec respect, est rapporté à son type, est doté de valeurs positives ou négatives, doté d’importance.
Alors que dans le registre pratique, le langage, mis en œuvre de façon instrumentale, est traité comme s’il coïncidait avec le monde, dans le registre métapragmatiques les écarts entre les formes symboliques et les états de choses est au centre des préoccupations communes. L’incertitude, au cœur de la vie sociale, se déplace en une inquiétude quant à la possibilité d’une défaillance des êtres qui composent l’environnement, avec par exemple l’interrogation pour savoir si le moteur va fonctionner ou le cheval obéir, pour se porter sur la question de la qualification, avec l’interrogation sur ce que nous faisons au juste, sur la nature de la situation, sur le fait de savoir, dans tel cas, s’il s’agit d’un crime ou d’un acte d’amour ou d’un acte de courage, s’il s’agit d’un plébiscite ou d’un référendum.
Il ne s’agit pas seulement de désigner l’objet dans ses propriétés descriptives et fonctionnelles, de ne pas se tromper dans la nomination, de ne pas créer de l’ambiguïté, mais il s’agit de la valeur qu’il faut accorder à l’objet avec les conséquences que cela suppose. On passe, dans l’usage des catégories incorporées au langage, d’ensembles flous polarisés autour de points focaux ou de prototypes, ce qui favorise la variabilité indexicale, à des espaces sémantiques homogènes bornés par des frontières, stabilisés par des définitions et associés à des règles.
Une caractéristique du registre métapragmatique est l’utilisation de la possibilité de la langue naturelle de parler du langage lui-même sans changer de langue. Le locuteur, tout en restant immergé dans le langage naturel, fait comme s’il pouvait se placer dans une position depuis laquelle il pourrait mettre à distance son discours et lui-même comme sujet de l’énonciation. Le recours au métalangage comme langage instrument servant à parler d’un langage objet permet de tourner l’attention vers la relation entre les formes symboliques et les états de choses, relation qui reste opaque et sans pertinence dans un registre pratique.
Le recours aux possibilités offertes par le métalangage se voit dans certaines critiques qui font partie du registre métapragmatique. On peut critiquer une situation occurrence par référence à une situation type, pointer que l’état de choses ici et maintenant ne mérite pas d’être désigné par la forme symbolique qui indexe les propriétés de la situation type.
- 18. La tautologie, qu’elle soit un redoublement, ou une confirmation que ce qui est dans un certain contexte correspond bien au type désigné, est une opération de confirmation, donc une opération faisant partie des moments métapragmatiques. Le discours épidictique ou discours de célébration rend manifeste à la fois l’être de ce qui est et sa valeur, fixant une fois pour toutes, pour s’opposer à toute contestation, la liste des prédicats de l’être en question. Le discours épidictique n’a pas de contenu informatif, puisqu’il traite de ce qui est connu de tous, de ce qui ne prête pas à controverse. Public, le discours épidictique transforme les auditeurs en témoins engagés que ce qui a été dit a bien été dit, témoignage d’un savoir commun. Pour mettre fin à une dispute sur ce qui est pour tous, aussi bien ici que là-bas, dans une situation de doute sur les intentions et les desseins de l’interlocuteur, avec l’écart entre la lettre et l’esprit, les points de vue particuliers des êtres corporels que sont les participants ne suffisent pas, il faut l’être incorporel de l’institution, qui dit et confirme ce qui est et doit être, même si cela n’existe pas, ce qui importe, ce qui doit être respecté et regardé à deux fois, ce qui est durable, éternel, non accidentel, ce qui vaut non seulement ici et maintenant mais ailleurs, autrefois et plus tard, en établissant des types, fixés et mémorisés dans des codes, des récits, des contes, des images, des rituels, des définitions, des qualifications d’états de choses. Les institutions donnent de la teneur, une existence, à des êtres sans corps comme « la patrie ». Les institutions encadrent sémantiquement les formes symboliques, les rituels, les langages, fixent les références, stabilisent les prédicats des objets qui importent par des définitions, tranchent dans des continuum, homogénéisent, déterminent les usages, ce qui, pour la critique, relève de la violence symbolique, surtout quand la logique des marquages et démarquages attache une qualification définitive à une personne, transformant par exemple l’être humain en sujet du libéralisme, même si ces qualifications et cette création d’être corporel en être incorporel peuvent être considérées d’un autre point de vue comme de la sécurité sémantique. Ce sont les institutions qui transforment une chose en un produit qui peut être transmis, détaché de la personne qu’il possédait. Ce sont les institutions qui définissent la bonne appellation d’un produit et comment son prix doit être déterminé. Pour agir dans le monde des corps, l’institution utilise l’organisation, qui a une fonction de coordination, et l’administration, qui a une fonction de police. Le terme d’institution a parfois un usage réifié dénotant, à travers l’insistance sur le cadre réglementaire, comptable et matériel, des aspects organisationnels, administratifs et mêmes pratiques des situations. En relation avec l’administration, les institutions mettent en place des définitions qui, si elles ne sont pas respectées, sont l’objet de sanctions. Il faut régulièrement réinstaurer la présence de l’être sans corps, réinstitutionnaliser, rappeler qu’il faut agir dans les formes, pour éviter la dilution de l’institution dans les agencements de ceux qui se réclament d’elle, ceux qui se disent faussement membres de l’institution. Les institutions confèrent aux individus une certaine grandeur en fixant les procédures et les formats des épreuves de réalité, établissant ainsi des garanties institutionnelles et des textes réglementaires, épreuves de quelque chose s’opposant aux épreuves de force qui sont sans règles. Il y a évidemment des cas où l’action en commun est routinière et n’a pas besoin de la formalisation d’une épreuve, les cas de convention tacite où chacun se conforme au comportement qu’il pense que l’autre adoptera, mais il n’y a pas de mise en évidence de valeur, il n’y a pas de définition de la propriété des objets, et on ne se pose pas la question de savoir si les repères sont arbitraires, c’est-à-dire dépendant d’intérêts particuliers. Dans les cas de dispute, la règle prescrite doit être justifiée, de façon que la critique ne puisse pas la qualifier d’arbitraire, c’est-à-dire servant des intérêts particuliers, et la justification ne peut pas être ponctuelle, à moins que, pour les participants à la discussion, elle ne soit acceptée comme évidente, si bien que la justification doit être disséminée dans un enchaînement de justifications, de critiques et de justifications en retour, dans une montée en généralité. En ce qui concerne les rites, ce qui est mis en avant ce sont les manières de faire et de dire, sans tenir compte des conséquences. Il s’agit de faire coïncider les formes symboliques avec les états de choses, de faire taire l’inquiétude quant à leur écart, la réalité étant de façon définitive.
Le registre de la confirmation fait partie du registre métapragmatique.
« Un séminaire est un séminaire » est une tautologie qui peut avoir deux orientations référentielles.
Dans un premier cas, les deux termes renvoient au type, la situation type séminaire. La qualification de ce qu’est un séminaire, dans son type, est marquée par un redoublement, on a une vraie tautologie.
Dans un second cas, l’un des termes renvoie à la situation type séminaire et l’autre terme à la situation occurrence. Un état de choses est qualifié de séminaire, par référence au type établi du séminaire, et les deux sont identifiés l’un à l’autre. Il s’agit de consolider ce qui est en confirmant que ce qui est, dans un certain contexte, est dans tous les mondes possibles, dans la mesure où l’énoncé tautologique est vrai pour quiconque et indépendamment des circonstances de l’énonciation.
Le discours épidictique ou discours de célébration est un discours d’éloges ou de blâme rendant manifeste en même temps l’être de ce qui est et sa valeur. Il est accompli en public, mais ne possède pas de contenu informatif, puisqu’il traite de ce qui ne prête pas à controverse, de ce qui est connu de tous. En manifestant ce qui est et ce qui vaut, ce discours le fixe une fois pour toutes. Dans l’éloge funèbre, celui qui fait l’objet de la description ne pourra modifier par de nouvelles actions la liste des prédicats dont la célébration le dote. On apaise l’inquiétude sur ce qui est, pour faire face à la menace constante de la critique dans le cas où cette critique poserait la question dérangeante de savoir si celui dont on parle s’appelle vraiment bien un héros ou un savant, si ce que l’on désigne a vraiment bien de la valeur.
Étant public, le discours épidictique stabilise l’interprétation, en limite les modifications ultérieures. Il transforme l’opinion que chacun peut avoir par devers soi en un savoir commun tel que chacun saura désormais que ce qu’il sait, les autres le savent également et savent qu’il le sait. Une telle performance transforme les autres en témoins engagés à faire mémoire de ce qui s’est passé.
Les acteurs qui fabriquent le monde social se posent la question de ce qui est, quand la situation est envahie par la dispute et que la violence menace, et il s’agit de ce qui est pour tous, de ce qui est ici aussi bien que là. Mais un individu a un corps, il est situé, il n’a qu’un point de vue. Quand la dispute devient explicite et s’étend, quand il faut mettre fin à des désaccords qui peuvent basculer dans la violence, l’expression d’un point de vue est insuffisante. L’entente avec autrui ne peut être réussie par un locuteur, même sincère et sérieux, car une distance infranchissable sépare le sens littéral d’un énoncé de la force intentionnelle sur autrui avec laquelle il est émis, si bien qu’autrui doit interpréter le dessein occulte, caché, secret, inavouable, du locuteur, son intention. L’incertitude est toujours là, le malentendu est toujours installé au cœur de toute interlocution. L’écart entre la lettre et l’esprit ne peut être résorbé. Le doute est dans toute discussion.
Seul un tiers aura le monopole de l’interprétation juste, un tiers sans corps. La tâche de dire ce qu’il en est de ce qui est délégué à un être sans corps, l’institution.
L’institution doit être envisagée dans ses fonctions sémantiques. Elle dit et confirme ce qui importe, en établissant des types, fixés et mémorisés dans des codes, des récits, des contes, des images, des rituels, stockés dans des définitions qui ne tiennent pas compte des variations de contexte, bien que ces définitions soient associées à des domaines d’usage, de façon à être disponibles pour qualifier, en situation d’incertitude, des états de choses faisant l’objet d’usages et d’interprétations ambiguës ou contradictoires. Les institutions font le tri, d’une part, de ce qui doit être respecté, ce par rapport à quoi il convient d’y regarder à deux fois, ce qui est non seulement ici et maintenant mais aussi ailleurs et avant et plus tard, ce qui est soustrait à la corruption du temps, ce qui est durable, éternel, d’autre part, de ce qui peut ne pas être respecté, ce que l’on ne peut considérer qu’une fois, en association avec un contexte, comme s’il s’agissait d’un accident, de ce qui n’est qu’ici et maintenant.
Les institutions, êtres sans corps, sont seules à pouvoir donner une teneur aux êtres inexistants, une existence qui n’est pas illusoire. Des millions d’hommes sont morts pour défendre la patrie.
Les fonctions sémantiques des institutions prennent en charge l’encadrement de nombreuses formes symboliques, ainsi la gestuelle, l’icône, la musique coordonnés dans des rituels et étroitement définis par des règles explicites.
Les institutions proprement linguistiques façonnent les langues, tranchant dans un continuum de patois pour créer des langues nationales. La constitution d’une langue repose sur un travail d’homogénéisation des vocabulaires et des syntaxes, de détermination des bons et mauvais usages, de façon à les imposer sur un territoire déterminé. Cette homogénéisation prend souvent un appui sur un parler dominant et peut s’accompagner d’une véritable violence à l’égard des sujets parlants périphériques. Les patois sont réduits à l’état de jargons ou même de langages privés.
Les institutions fixent la référence, particulièrement lorsque la référence porte sur des objets dont la valeur importe et dont les prédicats doivent être stabilisés par des définitions.
Ainsi la transformation de possessions de fait en capitaux suppose un changement des formes de détermination de la propriété. Les avoirs doivent pouvoir se maintenir sans la garantie des témoignages personnels et circuler en s’affranchissant du corps des personnes qui, à la fois, les possèdent et sont possédés par eux. Les opérations institutionnelles arriment les choses à des personnes ou à des organisations, de façon qu’elles puissent se transmettre, mais encore définissent les propriétés de ces choses, ce qui transforme les choses en produits ou en biens et rend possible l’établissement de marchés.
Le marché des produits agroalimentaires est, face aux changements introduits par les innovations technologiques, sans arrêt encadré par des opérations de qualification qui définissent les propriétés que doivent posséder les produits pour accéder au statut d’appellation contrôlée.
Pour qu’une offre et une demande puissent se rencontrer et qu’un marché puisse s’établir et plus ou moins fonctionner, il faut que l’information sur les biens soit concentrée dans les prix, à condition qu’au préalable les biens aient été l’objet d’un travail de définition, plus exactement que les relations entre les biens et les mots qui les désignent aient été stabilisées par une description définie, les marques fixant la référence pour empêcher que les objets perdent leur identité.
De telles opérations, du point de vue de la critique, relèvent de la violence symbolique. Au moyen de phrases déclaratives, les actes institutionnels font la réalité. Ils ont un caractère performatif, fabricateur. La force illocutionnaire des actes institutionnels est aussi arbitraire que la force que donne la disponibilité d’instruments de police, puisque les actes institutionnels consistent à trancher, c’est-à-dire à substituer du discontinu au continu.
La logique des marquages et des démarcations opérés par les institutions transforme des petits écarts en différences d’autant plus considérables qu’elles se trouvent attachées une fois pour toutes aux personnes.
Loin de se borner à confirmer une valeur, elles contribuent largement à la créer. Cette logique rend possible la réidentification dans différents contextes des êtres et particulièrement des êtres abstraits, ces êtres que l’on ne peut ni toucher ni montrer du doigt. Elle transforme des êtres concrets en êtres abstraits stabilisés, les êtres humains en sujets du libéralisme.
Des propriétés permanentes sont attachées à des êtres dont la vie est fugitive et changeante et dont les contours identitaires se modifient en fonction de la situation.
Cette logique assure une sécurité sémantique. L’esclave, même ami du maître, est sans sécurité sémantique. Les institutions ont donc un rôle sémantique consistant à stabiliser la référence en tenant compte le moins possible du contexte d’usage.
Si les institutions ont une fonction sémantique, les organisations assurent une fonction de coordination et les administrations des fonctions de police. Organisations et administrations sont les moyens dont les institutions se donnent pour agir dans le monde des corps. Les institutions ne se contentent pas d’établir des dictionnaires. Elles édictent des définitions dont l’ignorance entraîne des sanctions. Travail sémantique et travail policier vont alors de pair.
Le terme d’institution est parfois utilisé d’une façon quasi réifiée. L’accent est mis sur le cadre réglementaire, comptable, matériel. Les situations qui s’inscrivent dans ce cadre ont souvent des aspects d’ordre administratif ou organisationnel et même se déroulent dans le registre pratique.
Lorsque des anicroches ne permettent plus aux routines de s’effectuer, la dimension institutionnelle de l’institution prend le dessus. Il faut réinstitutionnaliser, restaurer la présence de l’être sans corps en rappelant l’exigence d’agir dans les formes, pour éviter sa dilution dans les agencements composites de personnes corporelles dont on dit à tort qu’elles en sont les membres ou qu’elles le composent.
L’institution est quelque chose qui n’existe pas ou, plutôt, qui n’existe que par ce que nous la faisons exister, et inversement, nous ne sommes rien que les créatures de cet être qui nous confère notre humble grandeur, qui nous transmet une part de son autorité.
Les épreuves et les règles sont à l’articulation des contraintes physiques et des contrôles sémantiques. Les formats des épreuves de réalité font l’objet de garanties institutionnelles ou de textes réglementaires définissant les procédures qui doivent être suivies pour que l’épreuve puisse être jugée valide. Ne sont dans l’inconnu que les qualités des êtres qui se trouvent soumis aux tests, les définitions prétendant à tort stabiliser et expliciter les composantes de l’épreuve
. L’épreuve de réalité se présente comme épreuve de quelque chose pour se distinguer des épreuves de force, où tous les moyens sont bons pour l’emporter.
Les habitudes, les régularités objectives, les conventions tacites, permettant la convergence des actions sur des points focaux traités comme arbitraires, chacun se conformant aux comportements qu’il croit que l’autre adoptera, peuvent apparaître d’elles-mêmes par les interactions et leur répétition. Ces processus machinaux font l’impasse sur la détermination des propriétés des objets. Ils ne font pas émerger de valeur. L’obéissance aux habitudes, le repérage prenant appui sur des régularités ou sur les signes dans lesquels ces régularités sont déposées suffisent à orienter l’action dans toutes les occasions routinières, dans la mesure où on ne se demande pas si ces repères sont ou non arbitraires.
Dans les situations de dispute, la règle prescrite doit être justifiée, de façon que soit entravée la possibilité qu’elle puisse être mise en question par la critique qui la taxerait d’arbitraire, c’est-à-dire servant des intérêts particuliers. Et la justification n’est pas ponctuelle, à moins qu’elle soit acceptée par tous comme évidente. Les bonnes raisons proposées s’inscrivent dans un enchaînement de justifications, de critiques et de justifications en retour, ce qui tend à déplacer et disséminer la justification dans une montée en généralité. Comme la disputé et la critique occupent une place centrale dans la vie sociale, la normativité ne peut pas concerner seulement la régularité.
La ritualisation fait prévaloir la manière de faire ou de dire sur la prise en compte des conséquences de ce qui est fait ou dit. Il s’agit d’abolir la distance qui sépare la situation type et la situation occurrence, comme si elles pouvaient coïncider dans un acte synthétique où formes symboliques et états de choses se superposent indissolublement.
La stylisation sélectionne certains traits, jugés pertinents. La réalité confirmée comme étant ce qu’elle est et comme étant ce qu’elle doit être pour être ce qu’elle est, donc comme ne pouvant être autre qu’elle n’est. La ritualisation, réalisée en public, assure la coordination des acteurs et des spectateurs, rendant indistincts activité et passivité, meneurs et menés. Des êtres humains, jusque-là dispersés dans une multiplicité d’états se trouvent plongés dans la certitude que ce qui est est est vraiment, de façon incontestable et souvent, comme dans les rites de passage, de façon définitive.
Le fils a bien quitté l’enfance, on ne peut en douter. Mais il arrive que le doute s’installe.
- 19. La fragilité des institutions peut tenir à la perte de croyance en leur existence, à l’absence de fondement à leur autorité, au manque de crédibilité de leurs porte-parole, même si ces derniers sont affublés de costumes et d’uniformes, de tournures rhétoriques et d’un port du corps imposés, mais, surtout, cette fragilité tient à l’ambivalence de l’attitude des acteurs à l’égard de l’institution, à la conscience de la part des acteurs de la contradiction herméneutique, contradiction entre d’une part la croyance en l’institution, la conscience que c’est elle qui fait tenir la réalité, la croyance en l’existence d’une position de surplomb tenue par l’institution au-dessus des points de vue intéressés, d’autre part la critique de l’institution, la conscience qu’elle est une fiction n’existant que par les membres et les porte-parole de l’institution, la conscience que la place de l’institution est occupée par des êtres corporels intéressés, contradiction qui est d’autant plus présente à la conscience que les acteurs émettent des doutes sur la teneur de la réalité, du fait de certains désajustements entre éléments de l’environnement ou du fait de disputes. Ou bien les acteurs renoncent à dire ce qu’il en est de la réalité pour tous, chacun se repliant sur son point de vue, créant ainsi de l’inquiétude et de l’angoisse face à l’instabilité identitaire des êtres, la fragmentation des collectifs en microcosmes interprétatifs et le risque de non clôture de la discussion et donc de violence, ou bien les acteurs délèguent la tâche de dire ce qui est aux institutions, mais avec l’inquiétude quant aux véritables motivations des porte-parole. Ces types d’inquiétude se manifestent dans l’adhésion des acteurs à des idéologies et à des croyances ou dans leur questionnement sur ce qu’il faut croire, sur comment il faut agir, sur les possibilités de l’action, sur ses limites et sur ses chances. Pour diminuer ces inquiétudes, l’institution essaye d’exprimer une parole au plus près de la pratique, de recouvrir sémantiquement la totalité du champ de l’expérience, mais fondre la diversité des situations en un tissu situationnel continu, c’est oublier que l’action existe dans le monde des corps, dans des contextes changeants et associés à des interprétations, à moins que l’institution ne devienne un rituel. Le rituel, pour résorber le différentiel entre la réalité et le monde, assure une correspondance entre les paroles, les gestes, les actions, la disposition des êtres, les dates répétitives, les objets et lieux prédéfinis, chaque élément faisant peser une contrainte sur tous les autres. Il n’y a pas de contexte dans lequel l’acte rituel devrait s’adapter. La défaillance d’un seul élément fait échouer le rituel, par exemple une personne présente dans le contexte et qui n’entre pas dans la situation. Le caractère d’artefact du rituel se manifeste alors. La religion, rituel accompagné d’un dispositif permettant une évocation explicite de chacun avec l’être sans corps nommé Dieu, toujours pour résorber le différentiel entre la réalité et le monde, par un jeu prenant appui sur ce différentiel, est constamment en train de réparer la réalité pour maintenir cette réalité en tant que telle et la rendre capable d’affronter l’épreuve du monde. Pour cela, le rituel religieux fait peser sur les participants un ordonnancement, chaque corps accomplissant les mêmes gestes, disant les mêmes paroles, l’être sans corps n’étant pas seulement évoqué sous forme de monde divin mais se manifestant réellement, concrètement, opposé au monde mondain, l’opposition entre la réalité le monde devenant celle entre le monde divin et le monde mondain. Dieu, pratiqué et évoqué, se manifeste aussi dans le cœur des hommes, limite entre la réalité et le monde, et même dans le monde sous forme de miracles. La sémantique est constamment menacée par la performance. Comme le répertoire symbolique est utilisé de manière sous déterminée, avec une certaine plasticité, les limites étant fixées au cas par cas par les gardiens du dogme, il est possible d’intégrer des acteurs divers, des événements différents. Tout ce qui arrive prend sens, on trouve toujours une correspondance avec ce qui constitue le rituel. Même si elle reconnaît l’existence d’un contexte, la politique dit se situer entièrement dans la réalité, ce qui ne l’empêche pas d’invoquer quelque chose de fondamental et qui n’est pas construit, à savoir l’autorité dont serait privée la majorité, et de mettre en place des cérémonies, des fêtes, des moments d’effervescence pour manifester l’existence de l’institution, comme être sans corps. La réalité, prolongement du rituel, censée arraisonner le monde en ne laissant aucune place à une critique distinguant réalité et monde, est constituée par la relation entre des éléments arrachés au monde et des formats d’épreuves, des qualifications, des principes de catégorisation, des modes de totalisation, ayant une forme scientifique ou juridique ou coutumière, possédant le double caractère d’outils descriptifs qui disent ce qu’il en est de ce qui est vraiment, et de puissances déontiques générant des prescriptions et des interdits. Le formatage institutionnel ne peut pas seulement conformer des conduites en les soumettant à des règles, il doit stabiliser les contextes dans lesquels ces conduites se déploient, afin que les règles rencontrent des conditions d’exécution qui leur correspondent, mais c’est au prix de contraintes et de violences, avec, à la limite, l’institution totale excluant toute critique, toute interprétation, toute alternative, tout autre point de vue, autrement dit la ritualisation totale de la politique, une sémantique stabilisée institutionnellement voulant recouvrir toute la réalité, même si une pragmatique dominant la sémantique entraînerait une fragmentation, une action tranchant ses liens avec toute sémiotique et donc impossible sinon sous forme ritualisée d’actions politiquement correctes, une langue fixant le vocabulaire et la syntaxe en formules stéréotypées, stabilisant la référence quel que soit le contexte, instituant des prescriptions et des interdits à l’usage, cette langue de bois ou cette langue officielle ne pouvant plus dire grand-chose sur les situations concrètes où la parole est liée à l’action. Il y a bien les efforts du parler vrai qui consistent à donner un corps, un naturel à l’institution, mais c’est au risque d’identifier le porte-parole en représentant d’intérêts corporels particuliers. La violence sémantique, accompagnée par la coordination des personnes autour de la célébration de ce qui est, se complète par la violence administrative et par la violence organisationnelle. Il s’agit coûte que coûte de cacher le différentiel entre la réalité et le monde, faire taire les mécontents qui ne croient plus au fonctionnement des institutions, ou tout au moins il s’agit d’empêcher la convergence des mécontentements.
Les institutions sont à la fois nécessaires et fragiles, bénéfiques et abusives.
En tant qu’elles sont nécessaires et bénéfiques, il faut bien croire à leur existence.
Leur fragilité tient aux doutes quant à leur existence, surtout quand elles sont abusives.
Fondatrices d’une autorité, les institutions doivent pour tenir debout, être fondées, s’inscrire dans une chaîne d’autorisations, et se pose la question apparemment insoluble du dernier fondement.
Mais il y a d’autres causes de fragilité, d’abord leur incarnation dans des porte-parole. Même officiellement mandatés et autorisés, ces derniers ne sont que des êtres corporels situés, intéressés, libidineux, donc condamnés à la fatalité du point de vue, au moins quand ils ne sont pas supposés s’exprimer en tant que délégués d’une institution. On les dote de marques symboliques spécifiques, des uniformes, des tournures rhétoriques imposées, pour rendre manifeste les occasions où ils s’expriment au nom d’une institution qui est censée investir leur corporéité des propriétés d’un être sans corps. Cependant, l’apparence extérieure de ces porte-parole ne peut se modifier que faiblement, sinon par le costume, le ton de voix, le port du corps, selon qu’ils se présentent dans leur être ordinaire ou dans leur modalité institutionnelle. Aucun signe ne permet d’accéder à leur intériorité de manière sûre, pour être certain qu’ils ne trompent pas, qu’ils sont bien l’institution incarnée.
De là une ambivalence à l’égard des institutions constituant la contradiction herméneutique. D’un côté la croyance dans l’institution. On leur fait confiance, on croit en elles. Sans leur intervention, l’inquiétude sur ce qui est ne pourrait que croître en même temps que les désaccords. D’un autre côté la critique de l’institution. Chacun sait que les institutions sont des fictions et que seuls sont réels les êtres humains qui les composent, qui parlent en leur nom et qui ne possèdent aucune qualité particulière qui permettrait de leur faire confiance.
Cette contradiction herméneutique pose le dilemme suivant.
Soit on renonce à la tâche de dire ce qu’il en est de ce qui est, en soi, pour tous, au profit d’un échange de points de vue, avec le risque, non seulement de ne pas parvenir à une clôture de la discussion, mais de réveiller l’incertitude quant à la détermination et à la stabilité des êtres et de susciter ainsi une angoisse de fragmentation dont on sort en se repliant sur des microcosmes interprétatifs, d’où le morcellement des collectifs et le risques de violence.
Soit on délègue la tâche de dire ce qu’il en est de ce qui est aux institutions, mais au prix d’une certaine inquiétude, celle de savoir si les porte-parole qui permettent à l’institution de s’exprimer traduisent bien la volonté de l’institution et non la leur propre.
Cette contradiction herméneutique n’est pas seulement un dispositif analytique, elle est sans arrêt présente à la conscience des acteurs, ou, au moins, à ses confins, et elle se réactive à la suite d’une dispute ou d’un désajustement entre éléments de l’environnement quand se lève le doute quant à la teneur de la réalité.
Cette inquiétude se manifeste quand on se pose la question de ce qu’il faut croire et on s’en protège en se laissant abuser par des croyances et des idéologies, et surtout en se posant des questions comme celle de comment agir ou de ce qu’il est possible de faire, c’est-à-dire quand on se pose la question de notre pouvoir d’agir, qui suppose une appréciation réaliste des limites imposées par d’autres pouvoirs, une exploration des possibles offerts par l’expérience du monde, par tout ce qui peut arriver et une appréciation des chances qui sont offertes à l’action sans avoir à le payer de façon exorbitante.
Il n’y aurait pas d’inquiétude si la parole que se donne institution était au plus près de la pratique, si la fonction sémantique de l’institution pouvait recouvrir la totalité du champ de l’expérience, mais cela supposerait de fondre la diversité des situations concrètes dans un tissu situationnel continu, ce qui est impossible puisque l’action, à l’œuvre dans le monde des corps, ne peut s’affranchir du contexte changeant et est donc associée à des interprétations.
Le rituel met en place une situation maintenant une correspondance entre ce qui se fait par la parole et ce qui se fait par les gestes et une correspondance entre ces actions humaines et la disposition des êtres environnants, êtres prédéfinis, lieux déterminés, dates, moments choisis et répétitifs. Chaque élément de la situation fait peser une contrainte sur tous les autres.
L’idée de contexte, comme ensemble de conditions indépendant des actions rituelles et auquel ces actions devraient s’ajuster au prix de variations reposant sur des interprétations, est étrangère aux rituels.
Il suffit qu’un seul des éléments soit absent ou non conforme aux attentes pour que la correspondance se défasse et que le rituel échoue. Le monde est alors parvenu à imposer sa présence intempestive dans cet environnement entièrement constitué pour l’incorporer et pour résorber jusqu’à la possibilité de sa manifestation. Le monde s’est manifesté en tant que distinct de la réalité. La situation rituelle avoue son mode d’être artefactuel. Elle n’est qu’une réalité construite parmi d’autres possibles, alors que son intention est de résorber le différentiel entre la réalité et le monde. Le moindre écart est une critique. Si une seule personne, présente dans le même contexte, se refuse ostensiblement à rentrer dans la situation, l’action rituelle est ébranlée, dénoncée.
La résorption du différentiel entre le monde et la réalité est la seule façon de faire exister, dans le monde des corps, un être sans corps.
Un corps a pour manière d’être de persister dans l’être au prix d’ajustements à un environnement changeant, c’est-à-dire par un jeu permanent prenant appui sur la différence entre le monde et la réalité. La réalité est constamment réparée pour se maintenir en tant que telle et, par là, se mettre à l’épreuve de ce monde qui la met en cause.
Dans les religions, qui établissent des agencements permettant à des êtres humains de s’adresser à des dieux, la présence de l’être sans corps est dévoilée par la contrainte que l’ordonnance du rituel fait peser sur tous les participants. La conjonction des corps, prononçant les mêmes paroles, accomplissant les mêmes gestes, réalise un analogue virtuel, et pourtant matériel, de l’être sans corps, à la fois évoqué et présenté.
Les dispositifs religieux constituent un trésor de procédés dans lequel viennent puiser d’autres fonctionnalités, ainsi celle d’ordre politique, chaque fois qu’elles prennent appui sur la référence à des êtres sans corps.
Mais il y a des difficultés que seule la religion peut contourner. Les religions du salut dotent leurs dieux de la capacité d’intervenir directement dans l’intériorité des personnes, dans leur cœur, point d’indifférenciation entre la réalité et le monde. Il y a aussi le miracle, irruption intempestive de l’être sans corps dans le monde des corps où il intervient à la façon des corps.
L’être sans corps acquiert une réalité tangible, mais la tension entre la réalité et le monde apparaît sous la forme de la tension entre ce monde mondain et l’autre monde, le monde divin.
Même dans les rituels religieux, la dimension sémantique est sans cesse menacée par des modifications qui affectent la performance. Il y a des aléas dans la maîtrise des changements du contexte d’action. La dimension pragmatique de l’interaction entre les acteurs et de leurs relations aux objets prend alors le pas sur la dimension sémantique.
Le symbolisme révèle son ambiguïté. Comme les parcours rituels exploitent le répertoire symbolique disponible de façon sous déterminée, ils peuvent incorporer au passage des acteurs dont les propriétés, les attentes, l’histoire de vie sont différentes. Ils peuvent aussi incorporer des événements imprévus, des échecs ou des démentis, dont l’interprétation tolère une certaine plasticité, dont les limites dépendent de représentants institutionnels chargés du contrôle dogmatique. Grâce à cette plasticité, l’indistinction entre la réalité et le monde est maintenu. Tout ce qui arrive prend sens. Sont dévoilées les correspondances entre ces êtres et événements disparates aux entités qui interviennent dans le rituel.
La politique, jusqu’à maintenant presque toujours, prend appui sur des institutions, traités comme des êtres sans corps, et quand c’est le cas, elle doit à la fois se situer entièrement dans la réalité, tout en se réclamant de quelque chose de plus fondamental et de plus permanent qui ne serait pas simplement construit, comme pour s’arrimer à une puissance, l’autorité, dont ne dispose aucun être humain, condamné à la fatalité du point de vue, pour conférer à quelques-uns, agissant comme un seul homme, un pouvoir exorbitant sur tous les autres, livrés à la fragmentation. Mais une telle opération n’est réalisable que dans les cérémonies, les fêtes, les moments d’effervescence, car une politique qui se veut réaliste doit reconnaître l’existence d’un contexte qui lui échappe partiellement, même si elle se donne pour ambition de le dominer.
La réalité est constituée par la relation entre des éléments arrachés au monde et des formats d’épreuves, des qualifications, des principes de catégorisation, des modes de totalisation, ayant une forme scientifique ou juridique ou coutumière, possédant le double caractère d’outils descriptifs qui disent ce qu’il en est de ce qui est vraiment, et de puissances déontiques générant des prescriptions et des interdits. Ces formats, déterminés sous la contrainte du pouvoir institutionnel, incorporeraient et stabiliseraient des morceaux du monde et même arraisonneraient le monde dans sa totalité.
La distinction entre le monde et la réalité s’enracine dans une optique particulière qui est déjà celle de la critique. La réalité, en tant que réalité construite sous le pouvoir des institutions, se place dans le prolongement du rituel. La réalité est une tentative vouée à l’échec pour pousser la ritualisation au-delà des limites où elle demeure possible, là où elle rencontre la contingence et l’incertitude inhérentes aux situations, qui sont aussi dans le monde, là où elle rencontre les exigences de l’action pour faire face à ces situations qui ne sont que rarement rituelles.
Le formatage institutionnel, en tant que réaliste, ne peut pas seulement conformer des conduites en les soumettant à des règles, il doit stabiliser les contextes dans lesquels ces conduites se déploient, afin que les règles rencontrent des conditions d’exécution qui leur correspondent, mais c’est au prix de contraintes et de violences rendant l’action infaisable, et l’ajustement ne se réalise pas. Une réalité dans laquelle l’institution serait totale, c’est-à-dire une réalité excluant la possibilité de la critique, serait une réalité ne donnant aucune prise à l’interprétation, avec une sémantique stabilisée depuis des positions institutionnelles soumettant entièrement la réalité, rendant l’action impossible, condamnée à trancher ses liens au langage ou même à toute espèce de sémiotique.
Il est vrai aussi qu’une pragmatique dominant la sémantique engendrerait un morcellement infini des significations.
L’usage institutionnel du langage fixe le vocabulaire et la syntaxe dans des formules stéréotypées, faisant référence au langage lui-même, comme s’il était possible de stabiliser la référence, quel que soit le contexte. L’usage du langage est fondé sur un catalogue de prescriptions et interdits, sur une violence sémantique. C’est la langue de bois qui ne permet plus de dire grand-chose de situations concrètes où la parole doit se lier à l’action. C’est l’inadéquation des formulations officielles par rapport à des situations où il faut se confronter à une pluralité d’êtres par des interprétations ouvrant la voie à une remise en cause des qualifications institutionnelles.
Les porte-parole cherchent à se prémunir contre l’effet déréalisant de la performance institutionnelle et à en atténuer la violence en s’ajustant aux situations comme s’ils s’y trouvaient plongés en tant qu’individus ordinaires, en donnant un corps à l’institution, par des modifications légères de vocabulaire, de syntaxe, de tenue, rendant la parole institutionnelle plus naturelle, plus vivante, comme s’il s’agissait de leur propre parole. Ce parler vrai, le fait de donner plus de poids à la présence corporelle de celui qui porte la parole de l’être sans corps, risque d’accroître le doute quant à la question de savoir si c’est bien l’être sans corps qui dit ce qui est dit ou un être incorporé, banal, avec ses intérêts.
La dévolution à une institution de l’autorité nécessaire pour, au-delà des points de vue, dire ce qu’il en de ce qui est, a un rôle pacificateur, mais le pouvoir dont le langage institutionnel est investi ne peut se manifester sans trahir la violence qui l’habite, et qui se trouve déniée en insérant la responsabilité des mesures adoptées dans une chaîne d’autorisations conduisant à l’être inexistant et en disant que l’institution offre le seul point de vue possible sur le monde, la norme du vrai, comme si les contextes d’action ne variaient pas et que les écarts et interprétations divergentes de ce qui arrive n’existaient pas.
Si le seul dispositif sémantique suffisait pour que les pratiques s’homogénéisent, comme s’il n’existait aucune distance entre le dire et le faire, les institutions n’auraient nul besoin des organisations pour gouverner les acteurs en vue de coordonner les activités, encore moins des administrations, exerçant une fonction de police.
La violence sémantique, opérée dans la texture du langage afin d’en fixer les usages et d’en stabiliser les références, doit être associée à une violence physique, ou au moins à sa menace, pour stabiliser les interprétations et éloigner le risque de la dispute. À la violence, verbale ou physique, qui se déchaîne dans la dispute, l’institution oppose une violence enchaînée aux dispositifs sémantiques et administratifs.
La fonction répressive du droit est évidente et assumée comme violence légitime et conservatrice, à moins qu’elle ne soit niée au titre de violence fondatrice.
Les mises en scène immuables des rituels ne sont pas seulement des formalismes vides de tout contenu, étrangers aux flux mouvant de la vraie vie, inauthentiques. Leur acharnement à coordonner les participants autour de la célébration de ce qui est, comme s’il ne pouvait en être autrement, relève, pour le point de vue critique, du registre de la domination.
La violence est tacitement présente dans les institutions parce qu’elles doivent lutter contre le dévoilement de la contradiction herméneutique, dévoilement insupportable car il met à jour la contradiction entre l’ordre légal et l’ordre social, c’est-à-dire la contradiction entre la position de surplomb qu’occupe l’être sans corps, au-dessus des points de vue associés à des intérêts, et le caractère intéressé des êtres corporels qui occupent cette place de l’être sans corps et donnent la parole à cet être sans corps. Les institutions ne peuvent affirmer leur existence réelle qu’en se liant à un absolu. La tentation absolutiste est inhérente à la prétention d’occuper une position de surplomb, hors d’atteinte des disputes, mais capable de les dénoncer et de pacifier, de promouvoir un bien commun sans perdant, bien commun supérieur aux biens incompatibles des acteurs. Les perdants doivent cesser d’être des plaignants et renoncer à contester la validité des épreuves qui leur ont été défavorables, mais pour cela il faut, par une action sur les corps, priver les mécontents de la parole ou faire obstacle aux efforts qu’ils peuvent déployer pour se coordonner, pour faire converger, dans une action collective, des mécontentements dispersés.
- 20. La critique, en réunissant les témoignages, en comparant les motifs de mécontentement, suspecte le format ou la mise en œuvre de l’épreuve, en particulier les personnes chargées de cette mise en œuvre, et même l’institution elle-même, qui apparaît comme fiction, le travail de confirmation apparaissant comme violence symbolique. Si le critique en appelle du bien commun et non d’intérêts particuliers, il devient porte-parole d’une institution virtuelle. À partir du moment où existent des dispositifs de confirmation de ce qui est et de ce qui vaut, dispositifs clôturant la dispute et la nature sérielle et locale des critiques qui la constituent alors, la nouvelle critique, oscillant entre une position d’adhésion qu’elle ne reconnaît pas toujours explicitement et une position de doute, est polarisée par les points saillants de la réalité construite par les institutions, vérité officielle, sens commun, normalité, réunissant les acteurs éparpillés dans des disputes locales. La critique met en question l’isomorphisme supposé entre les états de choses et les formes symboliques, entre ce qui est et ce qu’on dit de ce qui est, entre les objets et les types qui les identifient, portant des jugements de valeur sur ces identifications et symbolisations. Les institutions, pour faire face à la menace de la critique, sont obligées de confirmer sans cesse à nouveau la réalité de la réalité. Alors que la critique a un caractère réflexif personnel et public, avec une lucidité dénonçant les vérités confirmées et les vérités de sens commun, avec le risque d’être disqualifié comme paranoïaque, excentrique ou terroriste, le caractère de réflexivité de la confirmation existe seulement dans ses dispositifs puisque la confirmation a pour objet la relation et le rapprochement entre formes symboliques et état de choses et que les porte-parole ne sont que des desservants non engagés personnellement dans l’action, même s’ils ne sont pas indifférents à la relation entre le langage et le monde, apaisant ou prévenant leur inquiétude non par la réflexivité personnelle mais par un abandon, interprété comme émotion, exprimant qu’ils reconnaissent la réflexivité du dispositif et sa capacité à dire ce qui est et ce qui vaut. Il y a une sidération, l’expérience d’une sorte de plénitude de sens, dans l’apaisement de l’inquiétude de ce à quoi on est attaché, témoignant de l’attente d’un monde réconcilié dont la critique serait absente. L’émotion est la forme au plan individuel que prend la réflexivité dans le registre de la confirmation, particulièrement dans le type de célébration ou de rituel où on se rassemble moins pour célébrer la fusion ou la communion, avec conscience du caractère illusoire de cet effervescence collective, que pour célébrer la possibilité qu’il pourrait exister un accord sur ce qui est.
On suspecte la façon dont l’épreuve a été mise en œuvre localement, on réunit les témoignages d’autres acteurs défavorisés par des épreuves similaires, on met en cause le format qui, au niveau le plus général, règle les procédures auxquelles obéissent les épreuves.
Le soupçon peut porter d’abord sur des individus accusés d’avoir outrepassé leurs fonctions ou d’avoir interprété les directives, ce qui revient à mettre à l’abri de la critique de l’institution. On accuse le mauvais conseiller du bon prince.
On compare les motifs de mécontentement.
La séparation radicale entre la volonté pure et bonne de l’être sans corps et les volontés incarnées et mauvaises des porte-parole apparaît comme une fiction.
La réflexivité comme la pragmatique des acteurs se développant, l’écart entre la qualification sémantique officielle de la situation et les interprétations de ce qui arrive croît. Les porte-parole apparaissent solidaires d’intérêts particuliers. L’institution apparaît comme une fiction sans contenu.
La sécurité sémantique du pouvoir institutionnel apparaît comme violence symbolique et non dispositif de pacification.
Le dévoilement de cette violence symbolique, le dévoilement du travail de confirmation institutionnelle, le dévoilement des rapports de forces sous les rapports de droit, constituent une justification des violences de la critique, quand ces protestations vagues contre la société deviennent des accusations de personnes.
La dénonciation des injustices où l’accusateur fonde son acte non sur la défense d’intérêts particuliers mais sur la défense du bien commun, le pose comme porte-parole d’une institution virtuelle.
La dispute prend le dessus sur les dispositifs de confirmation supposés faire accepter sa clôture, mais ce n’est plus la dispute qui émerge du registre pratique et suit le tracé de chaînages sériels, c’est une critique polarisée par les résistances que lui oppose une réalité construite et conservée par les forces institutionnelles. Comme la réalité tient, que les porte-parole en certifient la nécessité, qu’ils soutiennent que la réalité n’est rien d’autre que le monde, qu’elle ne peut être autrement, la critique peut se donner des objectifs et réunir de façon temporaire autour de ces points saillants, eux-mêmes provisoires et fragiles, des acteurs si différents qu’autrement leurs liens seraient distribués en une multitude de disputes locales.
Le travail institutionnel de détermination et de qualification de ce qui est et de ce qui vaut constitue une vérité officielle et un sens commun des conduites jugées normales ou anormales, exerçant ainsi un effet de domination qui, sans les tensions incorporées dans les institutions, serait sans limite.
C’est la contradiction herméneutique qui ouvre une brèche dans laquelle la critique peut s’engouffrer.
La genèse formelle des institutions est indissociablement genèse formelle de la critique. La critique bascule entre une position d’adhésion et une position de doute, à moins qu’elle n’adopte les deux positions en même temps, souvent à propos des mêmes objets, du fait de l’incertitude générée par une contradiction herméneutique qui ne peut être supprimée.
Face aux institutions qui disent ce qui est, la critique s’adresse aux objets et événements qui importent, ceux qu’il convient de respecter et pour lesquels le lien entre formes symboliques et état de choses a été soudé par des opérations de confirmation et célébré. La critique met alors explicitement en cause ce lien et ouvre ainsi la béance entre ce qui est et ce que l’on dit de ce qui est. Elle tente en même temps d’arrêter le cours de l’action. Elle confronte donc les objets concrets ou abstraits, soi-disant respectables, dans leurs instanciations en contexte, contexte mondain où propositionnel, avec les types qui les identifient, avant de mettre en cause la valeur de ces types.
Les institutions sont si peu sûres de leur fait qu’elles redisent sans cesse ce qu’elles veulent dire, comme si les affirmations les plus péremptoires et en apparence les plus imparables étaient toujours confrontées à la menace du déni, comme si la possibilité de la critique ne pouvait jamais être écartée. Les institutions doivent non seulement dire ce qui est et ce qui vaut, mais aussi sans cesse le reconfirmer pour tenter de protéger un certain état de la relation entre formes symboliques et état de choses, c’est-à-dire un certain état de la réalité, des attaques de la critique.
La critique arraisonne les changements survenus dans le monde pour les faire servir à la mise en cause d’une réalité n’étant « en fait » qu’un certain état de la réalité, et donc pouvant être transformée.
Confirmation et critique sont deux fonctions qui s’entredéfinissent mutuellement et n’existent que l’une par l’autre.
La réflexivité critique prend une forme personnelle, celle de la lucidité, qui met en cause les vérités institutionnellement confirmées et les vérités de sens commun, souvent les mêmes. Cette mise en cause est une transgression dans laquelle il faut s’engager publiquement et personnellement, avec le risque de susciter la réprobation ou la colère des défenseurs de l’ordre établi, avec le risque de ne rencontrer personne pour suivre et de se voir disqualifié comme excentrique ou paranoïaque par le jugement de normalité.
Le pamphlétaire, comme le théoricien critique, prend à partie l’ordre social dans son ensemble, mais il enracine sa parole non dans une description sociologique objective mais dans son expérience existentielle personnelle à l’origine de son engagement. De sa lucidité particulière il tire un accès au monde à partir duquel peut être mis en question la réalité de la réalité.
Dans le registre métapragmatique de la confirmation, le rapport des formes symboliques aux états de choses et singulièrement le rapport du langage au monde, n’est plus traité comme indifférent ou innocent, comme dans le registre pratique. Il suscite au contraire une inquiétude, qui est le moteur de l’action critique et que la confirmation cherche à apaiser ou à prévenir. Les opérations de confirmation ont un caractère réflexif puisqu’elles ont pour objet la relation entre formes symboliques et état de choses, cela afin de les rapprocher ou de prévenir la menace de mise en cause que fait peser la critique, mais c’est le dispositif qui a un caractère de réflexivité, non les acteurs, qui ne sont qu’en position de porte-parole ou de desservants de l’être sans corps. Ils ne sont pas censés s’engager à titre personnel dans leur action. On ne se demande pas s’ils croient personnellement à ce qu’ils disent ou font, ce qui importe c’est qu’ils accomplissent ce qu’on attend d’eux dans les formes prescrites, afin que cela soit fait et bien fait.
Les porte-parole des partis révolutionnaires, les hommes d’appareil, en porte-à-faux entre la parole critique et le service institutionnel, ont un verbe critique entaché d’inauthenticité du fait de leur compromission avec un collectif quasi institué dont ils appliquent des directives.
Les témoins d’un rituel ou d’une cérémonie, qu’ils participent activement au passivement, ne doivent pas développer de réflexivité personnelle, mais montrer un abandon, interprété comme émotion, exprimant qu’ils reconnaissent la réflexivité du dispositif et sa capacité à rendre manifeste ce qui est. Cette émotion, qu’on peut appeler collective, même si elle prend forme dans des corps individuels séparés, trouve sa source dans, l’effet de sidération s’évanouissant. l’expérience d’une sorte de plénitude de sens, de l’ordre de l’éblouissement, c’est-à-dire dans l’apaisement de l’inquiétude quant à l’existence de ce qui est et de ce qui a valeur, de ce à quoi on est attaché, au sens affectif du terme, témoignant de l’attente d’un monde réconcilié dont la critique serait absente, ce dont le fait que personne ne prend la parole pour faire échouer la démonstration en cours semble faire toucher du doigt la possibilité. L’émotion est la forme au plan individuel que prend la réflexivité dans le registre de la confirmation, particulièrement dans le type de célébration ou de rituel où on se rassemble moins pour célébrer la fusion ou la communion, avec conscience du caractère illusoire de cet effervescence collective, que pour célébrer la possibilité qu’il pourrait exister un accord sur ce qui est, un moment où l’être sans corps s’incarnerait dans le monde des corps, faisant croire qu’il existe. Il suffit d’une personne non engagée dans l’état requis, avec une présence distante ou ironique, équivalent tacite d’une critique, pour démotiver le rituel
Les différentes formes de réflexivité vont de pair avec des formes d’inconscience. Les instances de confirmation, vigilantes à l’égard du risque de la critique, ferment les yeux sur le caractère évanescent de ce qui leur tient lieu de fondement, auquel la critique oppose sa lucidité. La critique ignore ce qu’elle doit au travail de confirmation qui lui fournit l’axe sans lequel elle serait condamnée à errer, sans direction.
- 21. Les épreuves de vérité sont mises en œuvre par les instances de confirmation à fonction sémantique, les institutions au sens large, pour confirmer sans cesse la cohérence et la saturation de la correspondance entre formes symboliques ou types et état de choses ou occurrences ou contexte ou performance, telle qu’elle a été préétablie, autrement dit pour assurer la maintenance de la réalité. La répétition fait voir qu’il y a de la norme. Les formes de codification sont dupliquées, déployées, transformées selon les ordres et les structures des cérémonies, en conjuguant les énoncés, les images, les gestes, les performances, et particulièrement les formules, énoncés sans sujet ni contenu informatif, avec la logique ou la méthodologie des tautologies et des correspondances, la signification de l’ensemble se donnant dans chacun de ses éléments, un élément détaché de l’ensemble, quelle que soit sa véritable valeur ou nature, n’étant que le signe de l’ensemble, soutenant la vérité des autres éléments. Le recouvrement sémantique de tous les éléments produit un effet de cohérence, fermeture et clôture de la totalité sur elle-même répondant à l’attente de vérité. Même en l’absence de critique, un événement intempestif minuscule ne répondant pas aux attentes et non intégré, échappant au contrôle étroit, peut conduire à l’échec. Les éléments extérieurs comme la critique sont neutralisés et désamorcés par une intégration ne tenant pas vraiment compte des spécificités. L’épreuve de vérité, épreuve de justesse, dévoile un univers de signes en le déployant avec éclat dans sa complétude et sa cohérence, cet éclat justifiant le respect dont cet univers doit être l’objet.
Le monde social est soumis à un premier genre d’épreuve, mis en œuvre par les institutions au sens large, c’est-à-dire les instances de confirmation dotées d’une fonction sémantique, les épreuves de vérité. Ces épreuves cherchent à déployer de façon stylisée, avec une visée de cohérence et de saturation, un certain état préétabli de la relation entre formes symboliques et état de choses de façon à le reconfirmer sans cesse.
L’état de choses dont il faut confirmer la réalité et la valeur est mis en place dans des situations occurrences et qui ont, autant que faire se peut, les propriétés des situations types qui leur correspondent, ce qui suppose un contrôle étroit du contexte dans lequel la performance a lieu.
La répétition a pour seul rôle de faire voir qu’il y a de la norme.
La cérémonie réapplique des formes de codification en les dupliquant, les déployant et les transformant selon des ordres et des structures, elle conjugue plusieurs modes de représentations telles que des énoncés, des performances, des icônes et des gestes entre lesquels s’établissent des correspondances, de façon à faire voir, confirmer et stabiliser la relation entre l’ordre des propositions symboliques et l’ordre des états de choses dont ces propositions sont l’image.
Les énoncés sont des quasi tautologies, redupliquées dans des médiums différents, avec une préférence pour la formule, énoncé sans sujet d’énonciation, puisque celui qui la prononce ne fait qu’actualiser un dire qui le précède et qui, sans contenu informatif, est aux antipodes de l’argument.
Le jeu des correspondances et des rapports tautologiques ferme la totalité sur elle-même de façon que sa signification se donne tout entière dans chacun de ces éléments.
Les êtres nouveaux sont soit intégrés au prix de réinterprétations, sans tenir compte de leurs spécificités, soit rejetés.
Les rituels transgressifs, où les interdits sont levés et l’inversion prescrite, visent à désamorcer la critique, à intégrer la négativité dans une formule isomorphe à la célébration de la partie respectable du monde.
Ces mises en forme et en représentation d’un monde cohérent sont bien des épreuves puisqu’elles peuvent échouer, même en l’absence de critique, quand le monde se manifeste de façon intempestive et anarchique, particulièrement quand les êtres non humains se soustraient aux attentes placées en eux, les animaux manifestant leurs pulsions propres, les machines tombant en panne.
Recouvrir d’un même tissu sémantique tous les états de choses produit un effet de cohérence et de clôture satisfaisant aux attentes de vérité, rend manifeste une intentionnalité dont la force s’impose, produit la maintenance de la réalité sans la mettre à l’épreuve.
La réalité de la réalité n’est pas ce qui importe.
Les éléments détachés de la réalité, un héros du travail ou un vieux dirigeant dans une cérémonie stalinienne, ne sont là qu’en tant que signes, chaque signe soutenant la vérité des autres. Peu importe si le héros est en fait un arriviste paresseux et le chef un dictateur gâteux et criminel.
- 22. Les épreuves de réalité confrontent les prétentions des êtres à leurs capacités à satisfaire aux exigences, qualifications, formats, dispositifs en place, prétentions formulées et critiquées dans les disputes. Ces capacités ou valeurs, non connaissables à l’avance, ce qui laisse une place à l’incertitude, sont concrétisées dans l’épreuve, ce qui exige pour les attester des preuves prétendant à une validité générale et ce qui exprime la conscience de l’existence d’un différentiel entre valeur et fait, symbole et réalité, être et devoir être, exigeant le recours aux procédés argumentatifs. La réalité étant le plus suivant préajustée aux formats d’épreuve, l’épreuve de réalité valide la réalité et ses hiérarchies en place. La critique réformiste ne met en cause ni les formats et encore moins la réalité de la réalité, mais seulement soit la mise en œuvre de l’épreuve, quand elle en appelle au bon droit, au règlement, au respect des procédures, soit la cohérence entre les épreuves, quand elle considère que telle personne n’est pas reconnue à sa juste valeur, soit l’absence d’épreuve concernant un aspect important de la réalité, autrement dit la critique réformiste cherche à améliorer l’ensemble des épreuves de réalité. Celui qui s’engage dans une épreuve pour faire reconnaître ses capacités injustement méconnues tend à conforter la réalité de la réalité. Le caractère hétéroclite des épreuves peut favoriser une remise en cause de la réalité. L’épreuve de réalité, épreuve de justice, dévoile les puissances cachées dans l’intériorité des êtres, pour que le traitement qu’on leur accorde soit mis en concordance avec ce qu’ils sont vraiment et que soit maintenue ainsi la cohérence et la cohésion d’une réalité la plus ressemblante possible aux représentations que déploient les épreuves de vérité.
Les épreuves de réalité sont mises en œuvre pour faire face à la critique dans une situation de dispute. Elles mettent à l’épreuve les prétentions des êtres en les confrontant à leur capacité à satisfaire aux exigences, qualifications et formats, aux conditions des dispositifs en place.
Dans certains cas, l’épreuve est mise à l’épreuve, quand on examine si la façon dont elle est réalisée est conforme aux formats et aux procédures préétablies.
Une place est accordée à l’incertitude, celle qui porte sur les capacités des êtres, capacités non accessibles au sens, incertitude seulement résorbée dans l’action.
Comme dans les épreuves de vérité, il y a déploiement de ce qui fait valeur, mais l’épreuve de réalité cherche si cette valeur est ou non concrétisée dans la réalité et si cette concrétisation est attestée par des preuves prétendant à une validité générale. Tandis que l’épreuve de vérité déploie ce qui est désirable comme s’il s’agissait de ce qui est, l’épreuve de réalité pose un différentiel entre le devoir être et l’être, entre le jugement de valeur et le jugement de fait, et explore ce différentiel. De là, la préférence pour les dispositifs argumentatifs.
Tandis que l’épreuve de vérité conforte l’ordre existant, l’épreuve de réalité soit confirme l’ordre établi quand elle assure les hiérarchies existantes en validant une réalité déjà en grande partie préajustée aux formats d’épreuve, une réalité construite, soit critique l’ordre établi, que ce soit en dévoilant des contradictions entre diverses formes d’expressions normatives, ou en portant au jour des dimensions oubliées de la réalité.
La critique trouve dans les agencements hétéroclites d’épreuves des éléments favorisant la remise en cause des représentations confirmées de la réalité. Telle personne n’a pas la position correspondant à ce qu’elle peut faire en fait, elle n’est pas reconnue comme elle le mériterait, et la dénonciation s’appuie sur des preuves apportées par l’épreuve de réalité. Telle épreuve est mise en œuvre de manière non conforme, ou il y a un manque de cohérence entre les différentes logiques présidant à différentes épreuves, et la critique réclame un compromis pour atténuer les tensions.
Mais la réalité en tant que telle n’est jamais mise en cause, et même ces critiques peuvent contribuer à renforcer la réalité de la réalité. Des personnes ou des groupes animés par des dispositions critiques s’engagent dans une épreuve de réalité pour faire reconnaître la validité de leurs prétentions et le caractère factuel de l’injustice dont ils sont victimes, tout en reconnaissant la réalité de la réalité, c’est-à-dire la validité des agencements garantis et reproduits par les formats institués d’épreuves. Ils en appellent au bon droit, au règlement, au respect d’une procédure instituée. Il s’agit d’une critique réformiste, destinée à améliorer les épreuves de réalité existantes.
- 23. L’épreuve existentielle, au départ non institutionnalisée, est ou bien l’expérience de quelque chose qui affecte, d’une injustice, d’un manque ou d’une humiliation générant de la souffrance, de la honte, mais aussi du désir exigeant un remplissement par des possibles déjà décelables, ou bien l’expérience d’une transgression génératrice de joie, faisant accéder à une authenticité, toutes expériences difficilement formulées, puisque sans cadre préétabli, et disqualifiées comme aberrantes, participant d’une mauvaise interprétation ou d’un excès de sensibilité, voire de paranoïa. Les épreuves existentielles prennent appui sur des formes d’expression où il est permis de livrer au public des expériences personnelles et des sentiments et où il est possible de contourner les contraintes de cohérence et de justification morale ou juridique du discours argumentatif. L’épreuve existentielle, en soi, peut devenir collective quand elle est mise en partage, réclamant un changement des contours de la réalité, et devenir pour soi, sous forme d’une épreuve de réalité, de façon à objectiver l’offense concernée. Quant un désir est exprimé, il peut être mis en partage sous forme de desiderata et explicité en revendication. La sociologie de la critique essaye de rendre visibles et compréhensibles les expériences existentielles des acteurs ordinaires. L’exemple, ou ce qu’on appelle les affaires, ont comme échantillon d’êtres prélevé dans le monde, dans le flux de la vie, et projeté dans la réalité, met en péril la complétude des définitions établies, jette le doute sur le caractère universel des relations confirmées, met en défaut une épreuve ou une qualification instituée, révèle le droit comme lettre morte ne correspondant plus à la sensibilité et au sens moral, révèle les contradictions entre éléments des épreuves de vérité ainsi que les contradictions entre les principes des épreuves de réalité, surtout quand, dans les contextes de rapprochement et d’interférence d’épreuves à principes contradictoires, quand les mêmes êtres prennent des sens et des qualifications incompatibles, les personnes prennent de la liberté par rapport aux exigences de cohérence, quand elles ne respectent plus le sens de la normalité et les grammaires, constituées de procédés rhétoriques et d’arrangements pratiques, permettant d’estomper les contradictions. Le fou se définit comme ne pouvant pas respecter ce laxisme des grammaires de l’action. Le provocateur crée artificiellement une contradiction pour, en mettant l’adversaire en situation de mettre difficilement en application ses grammaires de la contradiction, le faire sortir de ses gonds, le rendre fou. Proche du critique aliéné qui ne fait qu’une description critique de l’ordre social, qui ne va pas à la rencontre des critiques ordinaires et qui donc, implicitement de par sa position surplombante, propose comme alternative une autre oppression à l’oppression décrite, l’esthète du geste critique et de l’acte transgressif, recherchés et appréciés pour eux-mêmes, exprime une volonté de dévoilement généralisé, une pulsion nihiliste de soupçon, sans ancrage dans un désir de quelque chose, de quelque alternative, la critique s’épuisant à la fois par un manque et par un excès d’objets, toute vérité accréditée étant suspecte, n’ayant même pas besoin de réponse ou de vérification, ce qui peut aller jusqu’à attribuer à la réalité une intentionnalité, la considérant dans sa globalité comme complot, cette critique esthète, déterminée par les seules forces qui paraissent lui résister, sans désir, n’est que la transformation inversée de ce qui l’oppresse. Dans la logique du blasphème face à des normes considérées comme rigides, la contestation est excitante, permettant de montrer que les normes peuvent être transgressées.
Les épreuves existentielles ne font pas l’objet d’un procès d’institutionnalisation. Elles ont un caractère individuel, vécu, même lorsqu’elles affectent un grand nombre de personnes, mais chacune prise isolément. La mise en partage de ces épreuves peut leur conférer un caractère collectif, qui peut être évoqué pour soutenir des revendications, critiquer des épreuves de réalité existantes ou demander que soient mises en place de nouvelles épreuves de réalité, pour sanctionner la reconnaissance de facteurs d’offense vus mais non relevés ni intégrés au domaine de la réalité.
L’épreuve existentielle n’est pas un test comme l’épreuve de réalité mais ce qui suscite une souffrance, au moins psychique, ce qui affecte, l’expérience de l’injustice ou de l’humiliation, avec la honte qui les accompagne ou la joie que suscite la transgression quand elle procure l’accès à une authenticité, expériences difficilement formulées ou thèmatisées parce qu’il n’existe pas, pour les encadrer, de format préétabli et aussi parce qu’elles possèdent un caractère aberrant du point de vue de l’ordre existant, expériences disqualifiées, ridiculisées, dont on dénie la réalité, quand celui qui les éprouve cherche à les faire partager à autrui. On parle de personnes trop sensibles, ayant mal interprété, paranoïaques.
Comme ces épreuves se situent en marge de la réalité telle qu’elle est construite dans un certain ordre social, elles ouvrent un chemin vers le monde et peuvent être la source d’une critique radicale, s’appuyant sur des expressions engagées dans des formes de création, poésie, art plastique, roman, où il est permis, au moins depuis le romantisme, de livrer au public des expériences personnelles et des sentiments et où l’orientation esthétique contourne les contraintes de cohérence et de justification juridique ou morale qui pèsent sur le discours argumentatif.
La sociologie de la critique cherche à sortir la critique du carcan de réalité en cherchant sa matière dans les expériences existentielles des personnes ordinaires, expérience qu’il faut rendre visibles et compréhensibles.
Les épreuves en soi, c’est-à-dire les épreuves vécues par les homosexuels ont été traduites dans des œuvres théâtrales avant de prendre une forme collective ouvrant la voie à un collectif réclamant un changement des contours de la réalité et la mise en place d’épreuves pour soi, c’est-à-dire d’épreuves de réalité, permettant d’objectiver l’offense par un délit d’homophobie.
La critique essaye de défaire les relations acceptées entre formes symboliques et état de choses en puisant dans le monde des exemples qui mettent en péril la complétude des définitions établies, jettent le doute sur le caractère universel des relations confirmées, mettent en défaut les épreuves de réalité instituées. Les exemples sont des échantillons d’êtres, prélevés dans le monde et projetés dans la réalité. La possibilité de donner des exemples rompt le risque de circularité auquel est affrontée la définition, en l’ouvrant sur l’extérieur.
Un acte dans sa particularité contextuelle peut être référé à un type auquel est associé une évaluation positive, par exemple le type de l’acte héroïque, aussi bien qu’à un type auquel est associé une évaluation négative, par exemple un acte criminel.
Les « affaires » reposent sur des épreuves existentielles prenant appui sur des expériences vécues, servant à extraire du monde ou du flux de la vie des éléments susceptibles de mettre en défaut la réalité, de changer les outils qui soutiennent les opérations de qualification mises en œuvre par les institutions, d’apporter des exemples qui ne cadrent pas avec les définitions admises, de mettre en cause le droit et de le dénoncer comme lettre morte, ne concordant pas avec l’état des choses actuel ou avec la sensibilité et le sens moral actuels.
La critique exploite les contradictions qui traversent la réalité, non seulement dans ses accomplissements mais aussi dans ses formats.
Le maintien de la cohérence des éléments disparates des épreuves de vérité comme le maintien de la cohérence interne polarisée par des principes régulateurs des épreuves de réalité, ne peut être satisfait que si les épreuves interfèrent dans des contextes proches en prenant appui sur des principes divergents ou incompatibles. La critique rapprochera des épreuves ou des positions engagées dans divers domaines, de façon à faire ressortir les contradictions dans lesquelles s’enferment les acteurs. La critique tire parti d’une part des objets de référence qui prennent des sens différents et incompatibles selon la situation où ils sont engagés, d’autre part des êtres qui ont des qualifications contradictoires selon les situations où ils sont engagés.
Pour éloigner la critique, des grammaires de la qualification et de l’action suggèrent aux acteurs les chemins à prendre ou à ne pas prendre pour éviter les rapprochements dangereux, pour proposer des arrangements pratiques et des formes rhétoriques afin d’estomper la contradiction.
L’incapacité à manier correctement ces grammaires signale le dérangement mental. Le sens de la normalité ne prend pas seulement appui sur une connaissance de modèles normatifs ou de rôles, avec un sens de la transgression normative de l’ordre de la criminalité ou de la simple excentricité, il est attentif à la façon dont les personnes se tirent des situations dans lesquelles elles sont confrontées au risque de la contradiction, avec un sens de la folie, où les grammaires de la contradiction sont mises en œuvre, souvent avec excès, comme si les fous ne toléraient pas le peu d’exigences des personnes normales avec les principes de cohérence.
La critique peut faire surgir les contradictions contenues dans un état de la réalité sociale par la provocation, un geste étant accompli publiquement pour faire réagir les spectateurs, pour les faire sortir de leurs gonds, c’est-à-dire pour les forcer à se conduire en dehors des grammaires de la contradiction. La contradiction estompée se trouve alors dévoilée. Ainsi, par un acte de violence, on oblige l’ordre politique qui se réclame de la démocratie à utiliser la violence répressive qui lui est latente.
L’épreuve de vérité dévoile un univers de signes en le déployant dans sa complétude et sa cohérence. Elle rend manifeste et donne de l’éclat à ce qui, en lui, fait corps avec le sentiment de respect que cet univers inspire. L’épreuve de réalité dévoile par des actes les puissances cachées dans l’intériorité des êtres, pour que le traitement qu’on leur accorde soit mis en concordance avec ce qu’ils sont vraiment et que soit maintenue ainsi la cohérence et la cohésion d’une réalité la plus ressemblante possible aux représentations que déploient les épreuves de vérité, c’est-à-dire une réalité dont la justesse fasse corps avec la justice. L’épreuves existentielles dévoilent l’incomplétude de la réalité, et même sa contingence en puisant dans le flux de la vie des exemples susceptibles de faire vaciller les assises de la réalité et de la mettre en cause de façon à la confronter à cette réserve inépuisable et donc impossible à totaliser que constitue le monde.
Comme les épreuves de réalité, les épreuves existentielles sont des épreuves de quelque chose, même si ce qui est éprouvé n’est pas l’objet d’une qualification officielle, voire d’une caractérisation explicite, susceptible de l’incorporer aux formats normatifs qui soutiennent la réalité. Mais ce quelque chose peut faire l’objet d’une explicitation par des acteurs, depuis la souffrance qui accompagne la privation de ce quelque chose, ce qui, en déterminant ce quelque chose comme désir de quelque chose, amorce son remplissement substantiel et la possibilité de donner en partage cette privation et ce désir, ce qui ouvre la voie à l’expression de desiderata qui, s’ils sont reconnus et assumés par d’autres, prennent la forme de revendications collectives.
La critique ne se détermine pas seulement par son opposition à l’ordre établi de la réalité, mais aussi et surtout par sa référence à des possibles, déjà identifiables dans l’expérience du monde, la souffrance peut et le désir étant la manifestation de cette expérience du monde dans le flux de la vie.
L’expérience de la souffrance et du manque, surtout quand ils sont grands, peut se concrétiser sous la forme d’un dévoilement généralisé, d’une pulsion de soupçons, d’un nihilisme. Il n’y a pas d’ancrage dans un désir spécifié comme désir de quelque chose. La critique s’épuise à la fois par un manque et par un excès d’objets. Toute vérité accréditée est suspecte. Il n’est pas besoin de répondre aux justifications ni d’éprouver leur solidité. La critique n’est déterminée que par les forces qui paraissent lui résister. Le désir qui meut cette critique, privé d’objet, n’est que la transformation inversée de ce qui l’oppresse. On a alors des élaborations fonctionnelles, des gestes critiques, une esthétisation des actes transgressifs recherchés et appréciés pour eux-mêmes, comme s’il s’agissait d’œuvres d’art.
Quand la réalité atteint un certain degré de cohérence, de fermeture, de solidité et de pérennité, les attentes se heurtent à des épreuves qui découragent, d’où l’attribution à la réalité d’une intentionnalité, la considérant dans sa globalité comme complot.
Dans la logique du blasphème, la contestation est vertigineusement excitante, permettant de montrer que les normes absolues, rigides, peuvent être transgressées.
Les situations de domination les plus inflexibles ne sont pas sous ce rapport les moins vulnérables, même si la critique aliénée les met à bas au profit d’autres situations de domination. Mais ces critiques aliénées peuvent restaurer les liens qui les rattachent aussi bien à l’expérience des acteurs, aux souffrances et désirs des acteurs qui sont ceux qu’ils ont eux-mêmes éprouvés, qu’au sens moral mis en pratique par les acteurs pour interpréter les épreuves et chercher à les surmonter en leur donnant une orientation politique, transformant peines et rêves en revendications et attentes.
- 24. Un régime politique est un ensemble d’arrangements incarnant et dissimulant la contradiction entre des institutions perpétuant l’asymétrie et l’exploitation et une critique forte, la dissimulation de cette contradiction étant assurée par la domination dont la fonction est de restreindre le champ de la critique et, tendanciellement, de lui ôter toute prise sur la réalité, en affermissant la réalité de telle façon qu’elle recouvre le monde avec un souci pathologique de cohérence et de négation du pluralisme, grâce à la prééminence des épreuves de vérité. Dans les situations où les acteurs ont une marge d’autonomie, c’est-à-dire quand ils ne se contentent pas de suivre des consignes ou un programme intériorisé, ils ont la possibilité se saisir de la contradiction inscrite dans les dispositifs. La contradiction herméneutique se manifeste sous des formes spécifiques en s’articulant à des gouvernements plus ou moins oppressifs, le régime politique se réclamant de la volonté générale ou de l’expertise, la contradiction étant dissimulée en absolutisant les institutions par le recours aux symboles du droit divin, du peuple souverain, de la nation ou de la science, et en évitant le rapprochement entre les différentes positions, institutionnelles et ordinaires, des porte-parole.
Si la contradiction herméneutique entre le caractère nécessaire des institutions et la possibilité inévitable de la critique est une conséquence fatale de tout ordre politique, la critique serait plus ou moins vaine puisqu’elle ne pourrait s’émanciper des liens qui l’attachent aux institutions, contribuant à reproduire un ordre politique équivalent. En fait, la contradiction herméneutique, d’une part, se manifeste toujours sous des formes spécifiques et, d’autre part, s’articule à des modes de gouvernement qui sont, non seulement différents, mais inégalement oppressifs.
Un régime politique est un ensemble d’arrangements s’établissant autour de la contradiction herméneutique, à la fois pour l’incarner sous différentes formes et pour la dissimuler.
Pour assurer cette dissimulation, se mettent en place des modes de domination, d’autant plus nécessaires que les institutions perpétuent l’asymétrie et l’exploitation et que la critique est forte. Aucun régime politique n’échappe à la critique. Par le processus de domination, les instances déterminant ce qui est essayent d’endiguer la critique de telle façon que la réalité ait une robustesse suffisante pour recouvrir le monde et l’empêcher de se manifester. Un effet de domination se caractérise par sa capacité à restreindre le champ de la critique, à lui ôter toute prise sur la réalité.
En situation de domination, la fonction de confirmation tend à l’emporter sur la fonction critique jusqu’à la réduire au silence, ce qui se manifeste par une prééminence absolue des épreuves de vérité sur les épreuves de réalité, les épreuves existentielles n’arrivant plus à accéder à la communication publique.
Quand le contexte respecte la marge d’autonomie dont les acteurs ont besoin pour agir, pour faire face à une incertitude sans se contenter de suivre des consignes ou d’exécuter un programme intériorisé, la contradiction herméneutique est inscrite dans les dispositifs qui encadrent la vie sociale, les personnes pouvant alors soit faire comme si elles l’ignoraient, soit s’en saisir et la ramener au premier plan.
À l’inverse, dans un contexte de domination, la contradiction herméneutique fait l’objet d’une forclusion, d’un refoulement, et on peut utiliser un langage normatif pour parler de situation pathologique, caractérisée non par l’incohérence ou le désaccord mais par la recherche maniaque de la cohérence, comme s’il pouvait être donné aux êtres humains de vivre dans un seul monde et, tous ensemble, toujours dans le même.
Une analyse de la façon dont la contradiction s’actualise dans les situations et les régimes, comment elle façonne un ordre politique spécifique, peut prendre en compte quelques dimensions pertinentes.
Il y a d’abord la forme dans laquelle s’investit la contradiction en fonction du régime politico-sémantique prépondérant, c’est-à-dire selon la nature des institutions disant ce qu’il en est de ce qui est. Certaines institutions se réclament de la volonté générale, d’autres prennent appui sur l’expertise avec, aux confins, l’autorité de la science.
Il y a ensuite la forme prise par les dispositifs qui contribuent à voiler la contradiction, à la contourner, à la dissimuler, ce qui caractérise une part du régime politique.
Parmi ces dispositifs, certains contribuent à absolutiser les institutions. Ils peuvent alors avoir une dimension symbolique, mythique, quand par exemple ils enracinent dans une philosophie politique la fiction qui sert de fondement aux institutions et en particulier à l’institution de l’État souverain, la plus puissante et la plus générale, sur laquelle les institutions opérant dans des domaines particuliers prennent appui pour assurer leur légitimité.
À côté de ces grands mythes théologico-politiques faisant appel au droit divin, au peuple souverain, à la nation, à la science, figurent des dispositifs plus modestes, ayant pour objet d’oindre les porte parole et les magistrats de façon à détacher leur incarnation institutionnelle de leurs manifestations corporelles dans les situations où ils agissent comme personnes ordinaires. Parmi ces dispositifs, il y a des dispositifs encadrant la multipositionnalité, qui visent à rendre difficile le rapprochement dans un tableau synoptique des différentes positions qu’une même personne occupe.
Il y a enfin l’articulation du pouvoir institutionnel et de la critique. Les régimes politiques peuvent se distinguer par la place qu’ils accordent à la critique face aux institutions. Certains régimes maintiennent le pouvoir institutionnel au prix d’un écrasement de la critique, d’autres lui laissent une place, sans pour autant écarter toute forme de domination.
- 25. Les institutions intègrent le changement à l’ordre, sans arrêt contrarient le changement, pour éviter la disparition du groupe et faire tenir la réalité, mais aussi reprennent constamment l’expérience du changement de telle façon que la réalité ne perde pas tout lien avec le monde. La critique prend appui sur le changement pour contester l’ordre et ébranler la réalité construite. Une première solution, la solution politique, celle des institutions idéalistes, est que les détenteurs de la connaissance, les experts et les guides, par un compromis avec la volonté populaire, établissent des types, des idéaux et des essences, donnant sens et forme à la réalité, contenant des vérités que l’apparence, les singularités labiles, tendent sans cesse à trahir, pour éviter la fragmentation de l’opinion et des points de vue, pour orienter de gré ou de force les affections et les actions des citoyens vers ces points focaux soustraits à la perception, classifications et catégorisations qui, en faisant référence au type qui définit la classe, ne respectent pas les singularités. Les institutions idéalistes se consacrent à la prévention, à la prévision et à l’éducation. Les guides ont une sagesse qui consiste, tout en n’étant pas aveugle au changement, à lui résister, à le retarder, à l’interpréter de façon à l’intégrer en douceur à l’ordre social, c’est-à-dire de façon à lui ôter ses potentialités révolutionnaires. La critique idéaliste conteste la représentativité et l’intégrité des porte-parole, la compétence des experts et des guides, et elle déstabilise les types et les idéaux en exhibant des êtres non qualifiés et des contradictions entre espèces catégorielles. Une deuxième solution, la solution poétique, celle des institutions analogiques, consiste à partir des singularités dans la multiplicité de leurs contextes, à établir à partir de leurs propriétés sensibles leurs similitudes et leurs différences pour les plonger dans un réseau fin et ouvert de correspondances, permettant des rapprochements analogiques préservant les singularités des êtres et de leurs expériences. Dans ce mode analogique de construction de la réalité, le changement, intégré dans la pulsation d’un réseau qui se forme et se déforme constamment, est tout à la fois reconnu et ignoré, ou au moins sous-estimé, dans la mesure où il est reconnu localement, dans ses dimensions circonstancielles, sans parvenir à prendre une forme générale. Les institutions analogiques sont constamment sur la brèche pour réparer les déchirures du tissu des correspondances, en multipliant les cérémonies, les rituels, les poèmes, les récits, les jeux de symboles permettant l’établissement de correspondances, surtout dans les cas où un événement met en question le champ global des singularités ou dans les cas où il faut accompagner les métamorphoses des êtres. La critique analogique met l’accent sur la non admission d’un événement, sur l’échec des opérations narratives et rituelles intégrant un événement dans la chaîne des correspondances et lui donnant un sens, pouvant par exemple évoquer le non-respect des procédures rituelles, ce qui sème d’autant plus l’inquiétude que cela rappelle le fait douloureux et constant qu’aucune procédure ne peut épouser les circonstances. La modernité se caractérise par une plus grande intensité de la critique idéaliste, avec une restriction de la critique sociale à ce qui reste du champ politique, dans la mesure où les sciences naturelles, auxquelles se sont joints les sciences humaines et sociales, et les institutions scientifiques qui les incarnent, s’accaparent de plus en plus le discours statuant sur ce qui est, monopolisent la critique au détriment des critiques ordinaires, stabilisent de manière conservatrice la relation entre les formes symboliques et les états de choses, le mode analogique de construction de la réalité et les manifestations cérémonielles et langagières des institutions déclinant, ce qui conduit à un nouveau type de régime politique, celui du gouvernement par les seuls experts, au-delà du régime de compromis entre les porte-parole et les experts.
Les métaphysiques politiques traitent le problème de l’intégration de changements continus, graduels ou brutaux, mais en tout cas inévitables, à l’ordre tel qu’il est établi.
La relation entre formes institutionnelles et formes de la critique, sous contrainte d’incertitude, est adossée au changement.
L’expérience du changement est la plus générale et la plus incontournable, mais elle doit être contrariée sans arrêt, sous peine d’une disparition du groupe dans la multitude des états de choses se succédant et se superposant de façon quasi aléatoire, sans oublier que cette expérience du changement doit être sans arrêt reprise, de manière que la réalité ne perde pas tout lien avec le monde. Les institutions doivent surmonter le changement en l’intégrant à un ordre susceptible, à la fois, de l’admettre et de le résorber, afin de faire tenir la réalité.
La critique cherche à prendre appui sur le changement pour dénoncer ces ordres et ébranler ces réalités construites.
Pour les institutions comme pour la critique, plusieurs solutions sont possibles, plusieurs actualisations de la contradiction herméneutique.
On établit des types, des idéaux, des essences contenant des vérités que l’apparence des choses tend sans arrêt à trahir. L’accès à la connaissance se fait non par l’observation et la description des apparences de surface, associées à des singularités labiles et trompeuses, mais par l’intelligence des types ou des idéaux qui ont seuls le pouvoir de donner forme et de donner sens à la réalité sensible.
Les détenteurs de la connaissance doivent être ceux sur qui repose l’autorité et donc l’exercice légitime du pouvoir. En eux s’incarnent les institutions, leur tâche étant donc de faire obstacle à la fragmentation qui menace la cité quand elle est livrée à l’affrontement des points de vue, c’est-à-dire à l’opinion, en orientant, de gré ou de force, les affections et les actions des citoyens vers ces points focaux soustraits à la perception ordinaire que sont les types et les idéaux.
Cette solution politique forge un compromis, toujours précaire, entre une volonté populaire, exprimée directement ou par le truchement de représentants, et l’autorité de guides ou d’experts choisis pour leur savoir et pour une sagesse consistant, tout en n’étant pas aveugles au changement, à résister et à retarder ce changement, ou à l’interpréter de façon à s’en saisir et à l’intégrer en douceur à l’ordre social existant, ce qui revient à lui ôter ses potentialités révolutionnaires.
On peut partir des singularités, les envisager dans la multiplicité des contextes spatiaux et temporels dans lesquelles elles sont engagées, tout en établissant entre elles des similitudes et des différences à partir de propriétés sensibles, de façon à les plonger dans un réseau finement tressé et jamais clos de correspondances. Ces correspondances, en se projetant sur le fond des expériences que vivent les êtres, permettent de faire entre elles des rapprochements analogiques préservant les singularités, alors que les classifications et catégorisations, en faisant référence au type qui définit la classe, ne préservent pas les singularités.
Le changement est ainsi absorbé en étant intégré dans la pulsation du réseau qui se forme et se déforme constamment. Mais il est appréhendé localement, dans ses dimensions circonstancielles, sans parvenir à prendre d’une forme générale, si bien qu’il est reconnu et ignoré, ou pour le moins sous-estimé.
Dans cette solution poétique, les institutions confirment avec constance, par des gestes et des paroles, par des cérémonies, des rituels, des poèmes, les jeux de symboles qui rendent possibles l’établissement des correspondances, et cela avec une intensité particulière quand des événements semblent mettre en cause le champ des singularités dans son ensemble ou quand il faut accompagner les métamorphoses dont les êtres sont l’objet, soit qu’ils changent extérieurement tout en demeurant identiques intérieurement, soit qu’ils demeurent identiques dans leur apparence extérieure tout en se modifiant intérieurement.
Tandis que les institutions idéalistes se consacrent à la prévision et à la prévention, avec une attention à l’éducation des citoyens, les institutions analogiques, plus actives, plus présentes, plus visibles, sont constamment sur la brèche pour réparer les déchirures du tissu des correspondances suscitées par l’irruption d’événements imprévisibles.
Face aux institutions idéalistes, la critique, prenant appui sur une conception incarnée de la contradiction, conteste soit la représentativité ou l’intégrité du porte-parole, soit la compétence du guide ou de l’expert, et cherche à déstabiliser les types et les idéaux tantôt en exhibant des états de choses inqualifiables, tantôt en dévoilant des contradictions entre espèces catégorielles.
Face aux institutions analogiques, la critique met l’accent sur le caractère inadmissible d’un événement particulier et sur l’échec des opérations, rituelles ou narratives, visant à le réinsérer dans la trame des correspondances hors de laquelle ce qui arrive est privé de sens, la contradiction herméneutique prenant ainsi une saillance d’ordre performatif, le critique montrant que les rites institutionnels se sont trouvés voués à l’échec car ils n’ont pas été accomplis de façon adéquate, jetant le trouble dans l’ordre des choses. L’inquiétude porte moins sur la personne des autorités que sur la question de savoir si les faits et gestes requis ont été correctement réalisés, dans leurs moindres détails, et le trouble est difficile à apaiser car, même quand il y a une procédure précise et écrite, cette dernière ne peut épouser les circonstances qui sont engagées dans le monde.
La modernité se caractériserait par un accroissement de la place donnée à la critique, mais il s’agit surtout d’un développement de la critique idéaliste, d’un développement de l’intensité et de la visibilité de la critique au détriment de son champ d’application.
Il y a eu un déclin des modes analogiques de construction de la réalité, marquée par la diminution de la présence des institutions dans leurs performances symboliques, rituelles, cérémonielles, langagières et par un raffermissement des formes de vie institutionnelles idéalistes.
La montée en puissance de la critique et son endiguement sont allés de pair avec le développement du Grand Partage, distribution de la tâche de statuer sur ce qui est et de le confirmer continuellement entre les institutions scientifiques s’occupant des faits de nature et les institutions politiques s’occupant des faits relevant de la vie sociale, des collectifs. Le pouvoir de la science est continuellement accru en s’emparant de faits attribués à la politique.
La science a fait de la critique son principal instrument de connaissance, mais ce faisant la critique était soustraite au plus grand nombre.
Les scientifiques s’arrogent le pouvoir de déclarer indiscutables les vérités qu’ils professent à un certain moment, tout en se réservant la liberté de les récuser l’instant d’après.
La science, du fait des faveurs dont elle a été l’objet, a contribué à stabiliser la relation entre formes symboliques et état de choses à propos des objets qu’elle jugeait pertinents. Du coup la critique sociale s’est autonomisée dans le domaine politique, ou ce qu’il en restait, une critique d’ampleur donc limitée.
L’arrivée des sciences sociales a modifié le compromis entre la grande science et la petite politique en réduisant le champ de cette dernière. On passe d’une politique fondée sur un compromis entre les représentants du peuple investis du rôle de porte-parole et les experts se réclamant du rôle de la science vers une politique entièrement subordonnée à l’expertise. C’est un nouveau régime politique, un nouveau mode de domination.
- 26. La domination simple ou domination patente essaye de faire abstraction de la réalité et du changement. Ou bien, dans un contexte où de profondes asymétries sont maintenues, les personnes sont privées de liberté élémentaire, ne pouvant reconnaître leurs rapports que dans le cadre des classifications officielles, la critique et le questionnement étant exclus, l’absence de collectifs et la fragmentation étant totales, la coordination des actions étant obtenue par la violence ou par la menace de la violence ou par les dispositifs en place, la justification et les idéologies n’étant utiles que pour le personnel en charge de l’oppression par violence à froid et sur le long terme. Ou bien, dans un contexte où les dirigeants font l’effort de se justifier, les personnes ont quelques libertés, mais elles ne le savent pas jusqu’où elles peuvent aller dans la critique, elles ne savent pas dans quelle mesure le discours officiel de justice méritocratique, de justice sociale, d’égalité des chances et de lutte contre les handicaps correspondra à la pratique officieuse, dans la mesure où il n’y a pas de moyens pour contrôler la conformité du déroulement et des résultats des épreuves de réalité à leurs formats. Les acteurs sont lucides mais dans l’impossibilité d’agir, les expériences existentielles ne peuvent se formaliser en revendications, les justifications officielles se dégradent en prétextes. Les instances en charge de dire ce qui est et ce qui vaut, en état de guerre contre un ennemi intérieur, confirment sans cesse la réalité en multipliant les épreuves de vérité, les cérémonies, les défilés, les décorations, la sacralisation des institutions en invoquant le droit divin, la nation, le peuple souverain, le parti, la sacralisation des porte-parole et desservants des institutions en les entourant d’apparat, leurs déguisements manifestant leur corps glorieux, faisant oublier leur corps ordinaire, ou en choisissant des vieillards, dans la mesure où ils ont moins de présence corporelle, moins de pulsions, et donc sont plus susceptibles d’incarner le bien commun, c’est-à-dire de maintenir l’ordre. L’utilisation de la répression est admise.
Une première façon de refouler la contradiction herméneutique est de rompre les relations entre épreuves de vérité et épreuves de réalité, c’est-à-dire de faire abstraction de la réalité, y compris ou surtout en tant que réalité construite par référence à des formats confirmés d’épreuves, comme s’il était possible de s’en passer sans que rien de fâcheux n’advienne.
L’angoisse obsessionnelle concerne le changement sur lequel il faut fermer les yeux.
À cette façon de refouler la contradiction herméneutique correspond une domination simple ou domination patente, qu’on peut repérer dans deux situations.
D’une part dans des situations limites associées à des contextes où les personnes sont partiellement ou complètement privées de liberté élémentaire et dans lesquelles de profondes asymétries sont maintenues ou créées en mettant en œuvre une violence directe, bien que non exclusivement physique.
On peut parler d’oppression, mais l’oppression désigne aussi les situations où l’orthodoxie est obtenue par les moyens d’une violence visant à étouffer la critique.
Dans ces situations, les personnes se reconnaissent difficilement quelque chose en commun en se considérant sous d’autres rapports que ceux pris en compte par les classifications officielles. Le collectif est très difficile à établir. La fragmentation est totale, l’éventualité de la critique, comme la possibilité de poser des questions sur ce qui se passe sont exclues.
Critique et questionnement étant évacués, la justification n’a pas lieu d’être. Ces situations peuvent se passer d’idéologie et d’instances de confirmation, puisqu’on ne peut poser des questions sur ce qui est, au moins en direction des dominés, puisque la coordination des actions ne fait pas appel au consentement mais est obtenue directement par la violence ou sa menace et par les dispositifs en place, sinon pour ce qui est du personnel qui met en œuvre la violence, à froid et sur le long terme.
D’autre part, on peut repérer des effets de domination simple dans des situations où la critique est possible, mais les acteurs ne savent pas dans quelle mesure ni jusqu’où ils peuvent aller sans que les coûts de la critique deviennent exorbitants, et où des justifications sont données par les acteurs ou les instances qui mettent en œuvre les effets de domination.
Dans ces contextes, la différence principale est entre l’officiel et l’officieux, dans la mesure où les justifications officielles ne sont pas confrontées à la réalité. Personne ne peut contrôler la conformité du déroulement et du résultat des épreuves de réalité mises en œuvre au format auquel elles sont censées correspondre. Les exigences de justice méritocratique, de justice sociale, d’égalité des chances ou de lutte contre les handicaps sont cantonnées dans les déclarations officielles.
Dans ces contextes, la critique est sans effet réel, les justifications se dégradent en simples prétextes et prennent la forme de paroles verbales, un savoir officieux se constitue à partir des expériences quotidiennes, les épreuves existentielles peuvent difficilement être mises en partage et déboucher en revendications.
Les acteurs, pour diminuer les contraintes, identifient des espaces de liberté en mettant à profit les failles dans les dispositifs de contrôle. Ils n’ont perdu ni le sens de la justice, ni le désir de liberté, ni la justesse de leurs interprétations quant à ce qui se passe en réalité, ils n’ont pas perdu leur lucidité, mais ils sont dans l’impossibilité d’agir.
Face à cette lucidité, les instances soutenant l’état de ce qui est et de ce qui vaut ainsi que les asymétries permettant l’exploitation cherchent à réduire les dispositions à la critique, en reconfirmant régulièrement l’ordre établi par un déploiement spectaculaire d’épreuves de vérité, rituels, cérémonies, défilés, octrois de décorations, et par la répression des administrations détentrices des moyens de violence. Les instances de confirmation sont obsessionnellement orientées vers le maintien d’une réalité toute faite, qui doit être mise à l’abri des perturbations que pourraient susciter la prise en compte d’expériences en prise avec le monde. C’est le refus du changement et l’état de guerre contre un perpétuel ennemi intérieur.
La dissimulation de la contradiction herméneutique prend la forme d’une sacralisation des institutions et surtout de leurs porte-parole et de leurs desservants, au sens propre quand le principe de souveraineté fondant les institutions est rapporté à une origine religieuse, de droit divin, au sens figuré d’une sacralisation laïcisée lorsque la place du dieu est occupée par son homologue terrestre, la nation, le peuple souverain, le parti. Les porte-parole et desservants sont entourés d’apparat comme si les déguisements manifestaient leurs corps glorieux et faisaient oublier leur corps ordinaire, situé, qui lui sert de support.
On choisit des vieillards dans la mesure où ils ont moins de présence corporelle et où il y a moins d’inquiétude à avoir quant à leurs pulsions libidinales qui pourraient submerger leur prétention à incarner le bien commun, l’essentiel étant une volonté qui se justifie en édictant et conservant les règles définissant les procédures, les qualifications, les formats d’épreuves, dont l’observance doit permettre le maintien de l’ordre, c’est-à-dire de la réalité telle qu’elle ne peut être autrement qu’elle est.
- 27. La domination complexe ou domination gestionnaire ou domination par le changement ou régime politico-sémantique reposant sur l’expertise scientifique, refoule la contradiction herméneutique en modifiant de façon continue la réalité, comme pour y inscrire le monde, mais le monde est alors aboli. La violence répressive n’est pas revendiquée, n’existant que dans les coulisses. Les actions publiques sont soumises à un impératif de justification, la critique considérée comme légitime est incorporée aux routines de la vie sociale, les disputes sont subordonnées aux épreuves de réalité. Quand la critique met en évidence que ce sont toujours les mêmes qui réussissent aux épreuves et que les asymétries de propriété ou de mobilité persistent, les dominants expriment de la surprise, entreprennent un examen de conscience et une révision déchirante, invoquent la dure réalité, les circonstances fortuites ou l’évolution des sciences et des techniques dans un espace autonome et neutre, les effets pervers d’une politique pourtant bien intentionnée, la mise en œuvre injuste et excessive d’une épreuve de réalité, blâment les victimes à qui on accorde pourtant de l’autonomie mais qui ne veulent pas se saisir des chances qu’on leur offre, à moins qu’elles ne soient incapables génétiquement de les saisir, ce qui déplace la responsabilité sociale vers la responsabilité individuelle ou la « responsabilité » du hasard génétique, et dans ce cas c’est la faute à personne. Comme des personnes différentes peuvent, à divers moments, avoir prise sur des dispositifs de domination qui ne sont plus incarnés dans des individus mais prennent un caractère impersonnel, l’identification par la critique des détenteurs de puissances d’agir devient difficile. Comme ces dispositifs n’entravent pas le changement afin de maintenir une orthodoxie, mais au contraire interviennent en valorisant, en accompagnant et en orientant le changement, modifiant alternativement, par une pluralité d’interventions, tantôt les formats d’épreuves, tantôt la réalité, construite et validée par l’issue des épreuves, tantôt le monde, la critique est désarmée, elle ne peut plus dire que les épreuves de réalité ne sont pas conformes au format officiel, elle ne peut plus puiser dans le monde des expériences échappant à la réalité construite pour mettre en question les définitions et les qualifications. Les interventions institutionnelles sont présentées comme étant non dénonçables par la critique comme arbitraires, obéissant à des intérêts particuliers, mais légitimes, soucieuses du bien commun, parce qu’incorporées à un processus d’accompagnement d’un changement permanent et inéluctable, obéissant à des forces impersonnelles et inexorables, selon des lois tenant à la nature des choses, c’est-à-dire indissociablement dans la réalité et dans le monde, le monde étant incorporé à la réalité et s’identifiant à ce qu’on peut connaître maintenant par les sciences, la réalité n’étant plus dénonçable par la critique comme construite selon le désir d’un collectif, mais étant fatalement, incorporant tout ce qu’on peut envisager comme étant, réelle, ne pouvant être autre qu’elle n’est, et comme ce changement est inévitable, même si ce changement fait des victimes et des exclus, il faut vouloir et accompagner le changement, prendre les choses en main, les maîtriser, modeler sa volonté sur la volonté objective des forces auxquelles on est confronté, reconnaître la puissance de ces forces et notre propre impuissance relative, pour faire servir ces forces au bien commun, pour éviter le pire, il faut vouloir la nécessité, être moderniste, novateur, réaliste, le changement n’étant qu’un changement annoncé, un changement construit par les experts et les centres de prévision et de calcul, un changement dont on dit qu’il s’imposera à tous. L’argument du changement perpétuel se réserve le privilège de l’interpréter, en se donnant par là la possibilité d’impulser ce changement interprété dans une direction favorable au maintien des asymétries et des formes d’exploitation existantes. La volonté des porte-parole n’est rien d’autre que la volonté du monde lui-même, dans la représentation modélisée qu’en donnent les experts, modèles produisant des modifications de la texture du monde là où cette texture est la plus facilement atteignable, c’est-à-dire là où elle en contact avec la réalité, modifications entrant en rétroaction avec les représentations de ce qui est, et cela d’autant mieux que ces représentations ont un caractère prévisionnel. Ceux qui façonnent ces représentations ou s’en saisissent ont aussi le pouvoir de les rendre réelles parce qu’ils disposent des moyens juridiques, réglementaires, policiers de modifier les contours de la réalité. Les responsables ne sont responsables de rien, bien qu’ils soient en charge de tout. Pour ajuster la réalité à la représentation que l’on se fait du futur, il est légitime de changer les formats d’épreuves, les qualifications, le droit, les dispositifs d’aide sociale, le système d’éducation, les activités intellectuelles et artistiques. Le recadrage les épreuves, comprenant les nouveaux concepts de la sociologie ou de l’économie, les nouveaux savoirs, entraîne des déplacements, des changements de la réalité, de ce qui est pertinent et a de la valeur, des changements de l’état du monde, des résultats souvent non voulus, par exemple ceux qui ne trouvent plus avantage aux anciens formats à la suite d’un changement de formats, quittent les épreuves concernées et les dévalorisent du même coup, tandis que les nouveaux arrivants, mal informés, se rendent compte un peu tard de l’inutilité de leurs efforts. Certains formats comme les palmarès sont en soi évolutifs et évidemment ont une action sur le monde, quand une bonne place dans un palmarès donne des avantages, ce qui favorise ceux qui sont capables de remplir les critères et peut changer la hiérarchie des êtres du monde. Les processus en boucle se mettent en place entre les formats des épreuves et le monde spécifique qu’elles concernent, par exemple entre la science économique et le monde économique. Les pouvoirs locaux, selon une gouvernance strictement gestionnaire par les normes, sans avoir à se justifier par une idéologie ou par la cohérence et l’apparat impliqués par le recours à des procédures de vérité, la référence au cadre comptable et juridictionnel suffisant, invoquent les formats, les vocabulaires et les concepts, les définitions des postes de travail et des propriétés que doivent avoir les personnes pour être embauchées, les qualifications, les réglementations, les normes, les procédures pour changer la destinée des personnes présentant toujours des cas particuliers souvent « douloureux » et transformer des situations toujours locales et particulières, l’accumulation de ces changements particuliers, la multiplication des mesures sectorisées, techniques, discrètes, voire opaques, ponctuées par des crises manifestant l’irruption du monde, cette série de petites interventions ponctuelles ou techniques sur les formats d’épreuve, peu cohérentes en apparence et dont chacune ne paraît pas avoir de conséquences générales, constituant une fabrication non complètement maîtrisée de cette réalité sociale sectorisée qui se donnera à voir dans la prochaine crise, non une réalité construite, mais une réalité nue, habitée de ses propres forces, indifférente aux volontés de ceux qui guident les autres par leur savoir, leurs expériences ou leur sens des responsabilités, une réalité telle quelle, une réalité réifiée qui agresse ou qui s’échappe, non une réalité unie mais des réalités, une réalité économique, se donnant à voir de façon autonome et incontestable à une science spécifique, la science économique, et sujette à des crises économiques d’hyper inflation, séparée d’une réalité financière sujette à des crises financières, les bulles, et d’une réalité sociale objet autonome et évident d’une sociologie et sujette à des crises sociales, des grèves, des manifestations, de l’insécurité. Les crises, moments de désorganisation sectorielle, le désarroi moral, de panique, de sauve-qui-peut, d’individualisme forcené, d’anomie, mettent en cause la relation entre formes symboliques et état de choses, introduisent une incertitude radicale sur la qualification des objets et sur la relation qui les unit, c’est-à-dire sur leur valeur, perturbent les rapports des individus aux biens par l’incohérence des systèmes d’équivalence, la possibilité d’une prédiction tendant à disparaître. La mise en place de remèdes, souvent pires que le mal, témoigne du caractère impérieux de la réalité, de la compétence des experts et de la capacité des porte-parole à protéger les acteurs ordinaires contre la réalité.
Une autre façon de refouler la contradiction herméneutique est de modifier de façon continue les contours de la réalité comme pour y inscrire le monde, mais c’est le monde qui est alors aboli.
Il correspond à ce type de refoulement une domination complexe ou domination gestionnaire.
Il y a une rupture avec la domination simple. Pour ce qui est donné en spectacle, et non pour ce qui est accompli hors publicité, dans les coulisses, on évite le recours à la répression.
Les faits et gestes délivrés dans l’espace public, et les discours qui les rapportent, sont soumis à un impératif de justification, de façon qu’ils puissent être rendus discutables par n’importe quel destinataire légitime.
Les prétentions antagonistes des personnes dans les disputes publiques sont subordonnées à la mise en oeuvre d’épreuves de réalité.
Les dispositifs sociaux excluent la possibilité d’une domination, en aménageant les relations entre les institutions et une critique qui doit être entendue, sinon satisfaite, au moins quand elle se manifeste sous des formes compatibles avec les conventions légitimes. La critique est incorporée aux routines de la vie sociale.
La domination persiste, mais elle n’exclut pas le changement, elle s’exerce même par l’intermédiaire du changement, en utilisant si possible des moyens plus ou moins pacifiques, au moins pris à leur valeur faciale.
L’exploitation tire parti de l’instrumentalisation de différentiels de propriété ou de mobilité pour engendrer un profit, la domination entretenant le maintien d’asymétries profondes, au sens où les mêmes profitent de toutes les épreuves, ou presque, maintien d’asymétries s’exerçant non intentionnellement ou avec une intention déniée. La mise en lumière des asymétries par la critique provoque une surprise, un examen de conscience. On procède à une révision déchirante, on invoque la dure réalité ou les effets pervers de politiques pourtant bien intentionnées, la mise en œuvre injuste ou excessive d’épreuves particulières.
La critique est donc en partie reconnue, mais les processus de son incorporation ont pour résultat d’en limiter d’extension.
Quand le maintien ou l’augmentation des asymétries est mise en cause, ce qui finit par arriver, la justification de l’ordre des choses existantes fait place à des excuses invoquant tantôt des circonstances fortuites, tantôt des évolutions historiques assignées à un espace autonome et neutre, habituellement celui de la science et de la technique, tantôt ceux-là mêmes qui échouent à la plupart des épreuves, soit parce qu’ils sont supposés boire ou se droguer, soit parce qu’ils ne veulent pas travailler, ce qui revient à blâmer la victime, c’est-à-dire à déplacer sur une responsabilité individuelle le poids des contraintes qui s’exercent à un niveau collectif.
Les personnes sont dotées d’une autonomie formelle et, non moins formellement, d’un égal accès à un éventail de chances, en sorte que tout échec face aux épreuves est assimilé à une défaillance de celui qui, de sa propre responsabilité, n’a pas voulu saisir les chances qui lui étaient offertes, ou de celui qui s’est montré inapte à saisir ces chances, inaptitude imputée à des facteurs biologiques, à une dotation génétique insuffisante, si bien que c’est la faute à personne sinon au hasard génétique.
Un tel régime offre donc moins de prise à la critique.
Des personnes différentes peuvent, à divers moments, avoir prise sur les dispositifs de cette forme de domination, ce qui rend difficile l’identification par la critique des détenteurs de puissances d’agir qui, incarnées dans des individus, conservent néanmoins un caractère plus ou moins impersonnel. La question de savoir qui sont les dominants est problématique.
Ces dispositifs n’entravent pas le changement afin de maintenir une orthodoxie, comme dans les sociétés totalitaires, au contraire, ils interviennent en valorisant, en accompagnant et en orientant le changement. Ces dispositifs interviennent pour modifier alternativement tantôt les formats d’épreuves, tantôt la réalité, construite et validée par l’issue des épreuves, tantôt le monde.
La critique est désarmée par cette pluralité d’interventions, car elle ne peut pas dire que les épreuves de réalité ne concordent pas avec leur format officiel, car elle ne peut pas puiser dans le monde des expériences qui échappent à la réalité construite pour mettre en cause la validité des définitions et des qualifications établies.
Pour que les interventions institutionnelles ne soient pas accusées d’être portées par une volonté de domination, elles doivent être irréprochables et présentées comme incorporées à un processus d’accompagnement d’un changement permanent, présenté à la fois comme inéluctable et comme souhaitable.
Les responsables ou les élites prônent le changement, se veulent radicalement novateurs et modernistes. Il faut vouloir le changement parce qu’il est inévitable, il faut donc vouloir la nécessité. Même si le changement fait des victimes, les exclus, ceux qui ne peuvent suivre le rythme, tout serait pire si, en tant que responsables, nous nous refusions à accompagner le changement, si nous ne voulions pas le changement.
Le changement n’est qu’un changement annoncé, un changement prévu par des experts en sciences sociales, par des centres de calcul et de prévision, un changement qui s’imposera à tous.
Il y a un rapprochement entre la volonté et la nécessité, comme dans les régimes totalitaires se réclamant d’une philosophie déterministe de l’histoire.
L’insistance sur la nécessité rend l’action politique légitime dans un cadre formellement orienté vers le bien commun. Dans un tel cadre, une action est illégitime quand elle est arbitraire, c’est-à-dire soumis à la volonté d’un individu ou d’un groupe assumant à lui seul la décision.. Invoquer les forces impersonnelles et inexorables permet de subordonner la volonté d’acteurs en position dominante à la volonté des lois inscrites dans la nature des choses, c’est-à-dire indissociablement dans la réalité et dans le monde, tel que le modélisent les experts, ce qui permet de résorber le monde en le rendant indistinct de la réalité dans laquelle il se trouve dès lors incorporé.
Cela estompe aussi les contours d’une réalité qui n’est plus habitée par la volonté d’un collectif incarné dans des institutions et dans des acteurs dominants supposés réaliser cette volonté parce que la réalité qu’ils font et qu’ils défendent serait en soi désirable. En effet, cette réalité perd ses dimensions cérémonielles et fictionnelles permettant la manifestation du désir. Du coup, la réalité ne peut plus être dénoncée par la critique comme n’étant pas réelle, au sens d’une totalité incorporant tout ce qui peut être envisagé comme étant. La réalité ne peut plus être dénoncée comme simplement construite. La réalité n’est donc plus que ce qu’elle est, qu’on le veuille ou non. Elle est ce qui est fatalement. Elle ne peut pas être autrement. Mais être ce qu’il est et qui ne peut être autrement est la caractéristique non de la réalité mais du monde. Or, alors que la réalité peut être connue, on ne peut connaître le monde.
Dans la métaphysique sous-jacente à cette forme de domination, le monde est ce que l’on peut connaître maintenant, par les pouvoirs de la science, mêlant sciences naturelles, humaines et sociales.
Dans un tel cadre, on est fondé à changer les formats d’épreuves, les qualifications, le droit qui règlent les procédures des épreuves importantes comme les épreuves de sélection, le droit du travail, le droit fiscal, le droit de la propriété, le droit de la finance, les dispositifs d’aide sociale, le système d’éducation, les activités artistiques et intellectuelles, pour ajuster la réalité à la représentation qui est donnée du futur.
Ceux dont les avantages antérieurs sont entamés par le recadrage des épreuves ont tendance à délaisser ces épreuves pour chercher d’autres chemins de profit, ce qui modifie l’état du monde de façon adjacente, tacite, non explicitement reconnue, avec des effets collatéraux, des résultats non voulus. Ces déplacements dévalorisent et rendent obsolètes les épreuves existantes, qui sont toujours recherchées par ceux dont les positions et les expériences antérieures ne les ont pas fait bénéficier d’un avantage d’information, les nouveaux arrivants, les membres des classes populaires cherchant une mobilité sociale par l’école, les étrangers, les femmes nouvellement entrées sur le marché du travail. Quand ils réalisent que leur investissement pour se présenter aux épreuves et y révéler leur valeur n’est pas payé de retour, c’est la déception.
Ce qui est mis à l’épreuve s’ajuste aux nouveaux formats d’épreuves, dans la mesure où le tri est fait entre ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas, entre ce à quoi une valeur est reconnue et ce qui est jugé sans intérêt et sans valeur. Le changement des formats d’épreuves comme celui des modes de qualification a pour effet d’agir sur la construction de la réalité, de la remodeler.
La science économique n’est pas seulement la résultante de connaissance de la vie économique, elle agit sur la vie économique des sociétés, distinguant dans le monde économique ce qui importe et aura de la valeur, la vie économique s’ajustant alors à la science économique. De même, pour la sociologie. Les processus en boucle réduisent la nécessité de la distinction des éléments du couple connaissance économique-monde économique ou du couple sociologie-monde social.
L’existence de palmarès permettant de hiérarchiser les organisations selon leur efficacité exerce aussi un effet de bouclage réflexif. De la position hiérarchique obtenue dans le palmarès dépend l’accès à des avantages, dotations s’il s’agit d’administration publique, avantages fiscaux, facilités d’accès au marché. Les organisations qui peuvent rapidement modifier leurs contours en tirant parti de leur environnement s’efforcent de maximiser les indicateurs retenus afin de relever leur niveau d’ordre dans le palmarès. Les contours de la réalité s’en trouvent progressivement transformés.
Les acteurs en position de pouvoir local prennent appui sur les modes de qualification et les formats d’épreuves reconnus et établis, consolidés par des définitions, des règlements et des procédures, pour modifier la réalité ordinaire et quotidienne.
Quand le terme opérateur a pris la place du terme ouvrier, associé à des changements des postes de travail et surtout des définitions formalisant les propriétés de ceux qui devaient être embauchés pour les occuper ou mis à l’écart, c’est-à-dire quand les formats d’épreuves auxquels étaient soumis les travailleurs ont changé, on a invoqué ces nouvelles épreuves dans une multitude de situations quotidiennes locales et chaque fois singulières pour modifier la destinée des personnes envisagées comme présentant des cas particuliers, souvent « douloureux », à résoudre. L’accumulation de ces cas particuliers a eu pour effet de modifier profondément la réalité du monde du travail et, par là, la réalité sociale tout entière.
Ce mode de gouvernance est celle d’un gouvernement par les normes, avec des interventions et des justifications instrumentales, strictement gestionnaires.
Les mesures adoptées trouvent leur principe de nécessité dans le respect d’un cadre comptable ou juridictionnel, sans exiger un large déploiement de discours idéologiques ni, surtout, la mise en place d’épreuves de vérité mettant en valeur la cohérence d’un ordre sur le plan symbolique. Dans la domination par le changement, tout se fait sans apparat et sans affectation de grandeur. Le caractère technique des mesures rend difficile, voire inutile, leur transmission à un large public. Rien ne vient assurer la cohérence d’ensemble, si ce n’est le cadre comptable ou juridictionnel.
Les longues périodes de succession de mesures sectorisées, techniques, discrètes, voire opaques, sont ponctuées de moments de crise où le monde est incorporé à la réalité.
La réalité se manifeste comme ayant une existence autonome qu’aucune volonté humaine, et surtout pas celle d’une classe dirigeante, n’aurait laborieusement façonné par le truchement d’une série, peu cohérente en apparence, de petites interventions dont chacune ne semble pas destinée à avoir des conséquences générales.
Comme la nature se donne à voir de façon incontestable aux sciences exactes, les réalités économiques, financières ou sociales, par référence aux disciplines du même nom, se donnent à voir comme réalités autonomes et incontestables dans les crises respectivement économiques, avec l’hyper inflation, financières, avec les bulles financières, et sociales, avec les grèves, les émeutes, l’insécurité.
Les crises mettent en cause la relation entre formes symboliques et état de choses et introduisent une incertitude radicale sur la qualification des objets et sur la relation qui les unit, c’est-à-dire sur leur valeur. Ainsi, dans une crise d’hyper inflation, la possibilité d’une prédiction tend à disparaître, parce que les rapports entre les individus et les biens sont perturbés par l’incohérence des systèmes d’équivalences.
Mais ces moments de désorganisation sont l’occasion à ce régime de domination par le changement de réaffirmer sa maîtrise, alors qu’un régime de domination simple réaffirmerait l’orthodoxie, organiserait des rituels réparateurs, désignerait des boucs émissaires.
La crise innocente la classe dominante, particulièrement dans les régimes politiques reposant sur l’autorité d’experts, en leur permettant d’échapper à une critique déconstructionniste, dans la mesure où ce qui se manifeste dans la crise n’est pas une réalité construite, mais une réalité nue, habitée de ses propres forces, indifférente aux volontés de ceux qui guident les autres par leur savoir, leurs expériences ou leur sens des responsabilités, une réalité telle quelle.
La crise rend patent et visible sur la scène publique, de façon inattaquable, l’existence de cette nécessité qu’invoquent les responsables pour donner un appui à leurs interventions.
La crise est l’occasion de redonner aux responsables le blanc-seing qu’ils réclament pour agit, dans la mesure où ils seraient les mieux capables de protéger les êtres humains de la réalité, cette réalité réifiée qui semble leur échapper et les agresser.
La crise montre la nécessité d’être réaliste. Les responsables, en reprenant les choses en main, modèlent leur volonté sur la volonté objective des forces auxquelles ils sont confrontés, reconnaissent la puissance de ces forces et leur propre impuissance relative, pour faire servir ces forces au bien commun, de manière à maîtriser et à épuiser la crise en l’accompagnant.
Même si les remèdes peuvent paraître pires que le mal, ce sont quand même des remèdes, ce qui montre, à l’intention des acteurs ordinaires, le caractère impérieux des lois de l’économie ou de la société et la compétence des experts.
Dans un régime de domination gestionnaire, fondé sur la valorisation et l’exploitation du changement, les moments de panique, de désorganisation, de désarroi moral, de sauve-qui-peut, donc aussi d’individualisme forcené, d’anomie, font couple avec les périodes apparemment calmes, propices à la multiplication des interventions ponctuelles sur la réalité ou des interventions techniques sur les formats d’épreuves qui, en se cumulant, de manière qui n’est jamais complètement maîtrisée, façonnent la réalité telle qu’elle se donnera de nouveau à voir, avec le caractère d’une nécessité implacable, au cours de la crise suivante.
- 28. Si le mouvement révolutionnaire ne s’appuie pas d’abord sur un long travail de critique mettant en cause les épreuves de réalité, sur l’expérience quotidienne de la révolte, s’il n’est pas capable de donner à chacun des prises sur l’action et la capacité de formuler des attentes fondées sur la réappropriation réflexive des épreuves existentielles, s’il ne fait que profiter des moments de crise et de désagrégation de l’ordre social, alors il sera réincorporé à la logique d’un ordre qui se perpétue par le changement interprété dans une direction favorable au maintien des asymétries et des formes d’exploitations existantes, avec la caution des experts et scientifiques qui transforment le monde accessible, les représentations alors transformées de ce qui est et ce qui va être étant rendues réelles grâce aux moyens juridiques et policiers. La critique ne peut plus s’appuyer sur le monde pour mettre en cause la réalité. Elle est facilement absorbée en étant réinterprétée dans les formes données par les instances scientifiques et techniques servant de répondant aux institutions, la critique entrant dans des querelles entre expertise et contre-expertise, dans laquelle la contre-expertise ne peut se rendre admissible ou simplement audible qu’en se pliant aux formats d’épreuves mis en place par l’expertise, en adoptant son formalisme ou ses modes d’encodage de la réalité, ce qui produit des avis uniformes et conformes au seul courant dominant, une homogénéisation et une censure d’une partie au moins de la critique, à moins qu’elle ne recourt à l’autocensure, évitant de prendre des positions claires ou même s’abstenant d’intervenir. Les instances critiques autorisées, non exclues, non renvoyées à la sauvagerie, dans les mailles serrées du droit, ne peuvent plus exprimer les nouvelles injustices ni mettre en œuvre les nouvelles formes de protestation. La domination par le changement essaye de prendre la place de la critique en se réclamant elle même de la critique, mais d’une critique interne, construite à l’image des disputes scientifiques entre ceux-là seuls détenant les titres, où il y a un accord sur l’essentiel et une opposition à la marge, dans ce qu’on appelle des débats pointus.
Certaines conceptions politiques fondent l’espérance révolutionnaire sur les moments, présentés comme exceptionnels ou historiques, de désagrégation de l’ordre social dominant. Si ces moments peuvent être favorables à la manifestation de la critique ou à l’expression d’une contestation, ils coïncident avec ces moments de crise dont se nourrit le régime de domination et peuvent donc être réincorporés à la logique d’un ordre qui se perpétue par le changement, à moins qu’ils n’interviennent à la suite d’un long travail de la critique prenant appui d’abord sur la mise en cause des épreuves de réalité existantes, c’est-à-dire sur une expérience quotidienne de la révolte, susceptible de redonner aux personnes, individuellement et collectivement, des prises sur l’action et la capacité à formuler des attentes fondées sur une réappropriation réflexive de leurs épreuves existentielles.
Dans le régime de domination gestionnaire, les dispositifs qui assurent la domination prennent appui sur l’argument d’un changement perpétuel, en se réservant toutefois le privilège de l’interpréter, et en se donnant par là la possibilité d’impulser ce changement interprété dans une direction favorable au maintien des asymétries et des formes d’exploitation existantes. Ce processus est possible parce que les institutions se fondent sur une forme d’autorité, celle des experts, qui entend se situer au point d’indistinction entre la réalité et le monde.
Les porte-parole des institutions expriment leur volonté comme n’étant rien d’autre que la volonté du monde lui-même, dans la représentation nécessairement modélisée qu’en donnent les experts.
Comme ces modèles sont aussi des instruments pour l’action, ils produisent des modifications profondes de la texture du monde, là où cette texture est la plus facilement atteignable, c’est-à-dire là où elle en contact avec la réalité. Ces modifications entrent en rétroaction avec les représentations de ce qui est, et cela d’autant mieux que ces représentations ont un caractère prévisionnel. Ceux qui façonnent ces représentations ou s’en saisissent ont aussi le pouvoir de les rendre réelles parce qu’ils disposent des moyens juridiques, réglementaires, policiers de modifier les contours de la réalité.
Mais la modification permanente des formats qui encadrent et façonnent la réalité n’a plus besoin d’être mis sur le compte d’une volonté personnelle puisque les responsables ont en charge un tout dont les desseins ne sont ceux de personne en particulier. Les responsables ne sont responsables de rien, bien qu’ils soient en charge de tout.
Ce tout n’est ni une réalité que les dominants protégeraient des assauts du monde, ni un monde dont les dominés se saisiraient pour entreprendre de mettre en cause la réalité dans laquelle ils sont opprimés. L’arraisonnement de ce tout par les instances dominantes ne laisse pas beaucoup de place à la critique, puisque la critique est dépouillée de cette extériorité que constitue le monde, sur laquelle elle pouvait s’appuyer pour mettre en cause la réalité, qu’elle est facilement absorbée dans les dispositifs de domination où elle est réinterprétée dans les formes données par les instances scientifiques et techniques servant de répondant aux institutions. Les experts vident la politique de tout contenu critique.
La critique entre dans des querelles entre expertise et contre-expertise, dans laquelle la contre-expertise est dominée et perdante, puisqu’elle ne peut atteindre l’expertise, c’est-à-dire qu’elle ne peut se rendre admissible ou simplement audible, qu’en se pliant aux formats d’épreuves mis en place par l’expertise en adoptant son formalisme ou les modes d’encodage de la réalité. Le Conseil d’analyse économique, composé d’économistes de différents courants entre lesquels devaient s’instaurer un débat, n’a produit que des avis uniformes et conformes au seul courant néoclassique, les économistes hétérodoxes soit, pour se faire reconnaître, empruntant les modèles et les formalistes dominants, ce qui exerçait un effet d’homogénéisation et de censure d’une partie au moins de ce qu’ils avaient à dire, soit sous autocensuraient en évitant de prendre des positions claires, soit se taisaient.
Dans les luttes sociales, la reconnaissance légale d’instances critiques jugées responsables et légitimes, par opposition aux instances critiques exclues ou renvoyées à la sauvagerie, enferment ces instances autorisées à se manifester dans les mailles serrées du droit existant, ce qui ne permet plus l’expression d’injustices nouvelles, ni la mise en œuvre de formes de protestation novatrices.
Cette façon de maîtriser la critique en l’incorporant est renforcée par le fait que la domination par le changement se réclame elle même de la critique, mais d’une critique interne, construite à l’image des disputes scientifiques qui s’instaurent entre ceux-là seuls détenant l’autorité nécessaire, justifiés par leurs compétences ou plutôt par leurs titres. Or, ce qui caractérise ces querelles d’experts, c’est que ceux qui s’y disputent s’accordent sur l’essentiel et ne rentrent en opposition que sur des points à la marge. C’est ce qu’on appelle avec admiration des débats pointus.
- 29. Dans la domination par le changement, la science et la technique ont le pouvoir de dire ce qui est, en se réclamant d’un tout qui n’est ni réalité ni monde, rendant caduque la distinction du législatif et de l’exécutif, les lois ou décrets promulgués par le gouvernement n’étant plus que les mises en forme des lois économiques et sociales impersonnelles, les porte-parole n’invoquant plus leur volonté comme traduction de la volonté générale dont ils sont les dépositaires, mais énumérant, selon ce qu’ils appellent un parler vrai, les contraintes avec lesquelles ils doivent compter et qui, sans alternative possible, les obligent à agir comme ils le font, c’est-à-dire, d’un point de vue critique, à ne pas agir. La critique, sans porter la suspicion sur les porte-parole, se demande si l’expert est bien réaliste, s’il n’est pas plutôt constructionniste, faisant passer les faits, censés être dotés d’une nécessité implacable, au filtre d’une construction de son cru. Avec le benchmarking ou certains sondages, comme techniques de description visant à modifier l’objet décrit et donc à manipuler le comportement des citoyens en fonction d’intérêts particuliers à maximiser, l’impartialité des institutions, l’objectivité et le caractère surplombant et détaché de leur point de vue, la séparation entre le sujet et l’objet de la connaissance, la stabilité et la reproductibilité des jugements dans un contexte déterminé, sont mis en cause. L’État n’est donc plus l’État centralisé, protecteur et militaire, modèle de l’entreprise intégrée à visée plus ou moins sociale, mais une organisation sur le modèle de l’entreprise, gérant des ressources pour tirer du profit sous contrainte de concurrence, mais aussi pour faire face à la contestation et pour augmenter la productivité du capital et le profit des actionnaires. L’État essaye cependant de concilier, d’une part, son caractère électif et territorialisé au sein d’une nation, son caractère de pouvoir populaire, et d’autre part, son caractère expert, de nature entrepreneuriale, conciliation manifestant la contradiction herméneutique. Il est censé assurer la sécurité de la population d’un territoire, multipliant, sous la pression des luttes sociales, les prises en charge des citoyens, augmentant le niveau de contrôle et de contrainte de ces mêmes citoyens. Les citoyens ne peuvent être réduits à l’état de salariés de l’État-nation, puisque, d’une part, il n’est pas possible de mettre à l’écart la population surnuméraire, les exclus, les insuffisamment productifs restant sur place, protestant, votant, comme s’il pouvait exister une entreprise dont le personnel mis à la porte aurait le droit de continuer à vaquer dans les locaux, et d’autre part, est insoluble l’exigence de contrôler les entrées, en fonction des « besoins de l’économie », cette exigence prenant une forme obsessionnelle et s’armant de la violence physique à l’égard des étrangers, et même à l’égard des « issus de l’immigration ».L’entreprise a au contraire la liberté de contrôler les paramètres dont dépend la détermination du profit, dans un certain cadre comptable, notamment ses flux d’entrée et de sortie en marchandises et travailleurs, les salariés n’étant pas des citoyens de l’entreprise, puisque l’entreprise doit pouvoir les embaucher ou les débaucher au gré de ses intérêts. L’entreprise peut se libérer des contraintes territoriales puisqu’elle peut externaliser ses sites de production. L’entreprise peut s’affranchir de l’exigence d’avoir à durer, puisque, si ses profits diminuent, elle ferme pour laisser la place à des organisations plus productives.
Dans la domination par le changement, les institutions se font modestes et se délestent au profit de la science et de la technique, qui occupent désormais la place du pouvoir de dire ce qui est, tout en n’étant que les interprètes des institutions.
Les épreuves de vérité, quand elles se maintiennent, sont regardées avec la suffisance un peu nostalgique que l’on accorde aux grandeurs obsolètes.
Le principe de souveraineté dont se réclament la science et la technique est ce tout qui n’est ni réalité, ni monde, mais à la fois réalité et monde, ce qui tend à rendre caduque la distinction du législatif et de l’exécutif. Les lois, ou plutôt les décrets, que promulgue le gouvernement, se présentent comme de simples mises en forme des lois économiques et sociales auxquelles le gouvernement prétend se plier, des manifestations de la volonté impersonnelle de ces lois. Les porte-parole, qui se justifient surtout par leur efficience, manifestent le pouvoir dont ils sont investis moins en invoquant leur volonté qui rendrait opératoire la volonté générale dont ils sont dépositaires, qu’en énumérant les contraintes avec lesquelles ils doivent compter et qui les obligent à agir comme ils le font, sans aucune alternative possible, ce qui constituerait le parler vrai, mais ils s’exposent à être suspectés de ne pas agir du tout.
Dans un régime politico-sémantique où les institutions qui disent ce qu’il en est de ce qui est sont comprises dans des architectures fondées sur des formes de représentation du corps politique ou du peuple, la critique tire parti de la contradiction herméneutique sous la forme d’une suspicion à l’égard des représentants, constituant la forme rousseauiste de la contradiction herméneutique.
Dans un régime politico sémantique fondée sur l’expertise se réclamant des sciences naturelles ou sociales, la contradiction herméneutique se manifeste sous la forme d’un antagonisme, celui du réalisme contre le constructionnisme. Le trouble introduit par la critique porte sur la question de savoir si l’expert montre bien les choses telles qu’elles sont, avec une transparence excluant toute médiation et conférant aux faits une nécessité implacable, ou bien si l’expert fait passer les faits par le filtre d’une construction de son cru, en sorte qu’on pourrait présenter ces faits autrement.
Jusque dans les années 1980, le statisticien était censé au moins idéalement se tenir à une distance maximale de la réalité, à représenter la réalité de la façon la plus objective possible, telle qu’elle est supposée en soi, indépendamment de l’observateur, selon la conception d’une séparation du sujet et de l’objet de connaissance. Mais la divulgation des résultats modifie la réalité.
Dans le benchmarking, l’objectif explicite des palmarès publics est d’inciter les acteurs à changer leur comportement pour accroître leur rang hiérarchique dans le palmarès. La description assume explicitement l’existence de boucles de rétroaction entre le sujet et l’objet de la connaissance, et elle les met en œuvre pour accroître l’efficacité des mesures visant à la modification des contours de la réalité, pour accroître l’efficience des acteurs, augmenter leur productivité et maximiser le profit.
Un tel déplacement accroît l’inquiétude quant à la capacité des institutions de dire ce qu’il en est de ce qui est, à partir d’un point de vue surplombant. En effet, la reconnaissance de cette capacité implique l’impartialité des magistrats, l’idée de détachement associée à la position de surplomb occupée par les instances gouvernementales et l’idée de séparation entre le sujet et l’objet de la connaissance, de façon à permettre à l’observateur de porter, dans le cadre d’un laboratoire, des jugements stables dans le temps et reproductibles par d’autres dans un même contexte expérimental, trois idées constituant l’objectivité.
L’utilisation par des institutions, dont la légitimité découle de leur rattachement à l’État, de techniques de description visant à modifier l’objet décrit, c’est-à-dire le comportement des citoyens, met en cause l’impartialité et le détachement attribués aux institutions étatiques, ne serait-ce que parce qu’elles s’en réclament, pour les rabattre au rang d’instruments de manipulation n’ayant d’autre objectif que de faire prévaloir le point de vue de quelques-uns, pour leur permettre de maximiser leurs intérêts particuliers.
Ce mode de domination, forgé dans le laboratoire du management, mis en œuvre dans le cadre du gouvernement de l’entreprise où il s’est affiné grâce aux critiques, a été implanté dans l’État, considéré dès lors, au même titre que l’entreprise, comme une organisation visant à gérer un ensemble de ressources de façon à en extraire un profit sous contrainte de concurrence avec d’autres organisations du même genre, ce qui correspond à un nouvel esprit du capitalisme, pour répondre aux contestations, pour restaurer la productivité du capital et surtout le profit des actionnaires, succédant à la période de l’État centralisé, protecteur et militaire, modèle de la grande entreprise intégrée à visée plus ou moins sociale.
Ce renversement de tendance, de l’État comme modèle de l’entreprise à l’entreprise comme modèle de l’État, pose la question de l’articulation entre ces deux instruments de domination qui doivent faire face à des contraintes différentes.
Dans le cadre du capitalisme, l’entreprise, dont la raison d’être est de dégager des profits sous contrainte de concurrence, réclame la liberté de contrôler les paramètres dont dépend la détermination du profit, dans un certain cadre comptable, notamment ses flux d’entrée et de sortie en marchandises et travailleurs. Les salariés ne sont pas des citoyens de l’entreprise, puisque l’entreprise doit pouvoir les embaucher ou les débaucher au gré de ses intérêts. L’entreprise peut se libérer des contraintes territoriales dérivant du mode de détermination des États-nations, puisqu’elle peut externaliser ses sites de production. L’entreprise peut s’affranchir de l’exigence d’avoir à durer, puisque, si ses profits diminuent, doit fermer pour laisser la place à des organisations plus productives.
L’État, s’il n’ignore pas le profit, est soumis à des contraintes de territorialité et de durée. Il est censé assurer la sécurité de la population d’un territoire, multipliant sous la pression des luttes sociales les prises en charge des citoyens, augmentant le niveau de contrôle et de contrainte de ces mêmes citoyens. Les citoyens ne peuvent être réduits à l’état de salariés de l’État-nation, puisque, dans une conjoncture de raréfaction des territoires ouverts à la colonisation et d’augmentation des exportations du fait de l’augmentation du différentiel entre pays riches et pauvres, l’État ne peut contrôler ses entrées et ses sorties, mettre à l’écart la population surnuméraire en favorisant son émigration ou importer une population peu exigeante sous le rapport des conditions de travail et du salaire. Quand l’État est envisagé comme une entreprise à gérer par ceux qui en ont la direction, l’exigence de contrôler les entrées, en fonction des « besoins de l’économie », prend une forme obsessionnelle et s’arme de la violence physique à l’égard des étrangers, et même à l’égard des « issus de l’immigration », et la question du contrôle des sorties est insoluble, puisque les exclus, les insuffisamment productifs restent sur place, susceptibles de protester et de voter, comme s’il pouvait exister une entreprise dont le personnel mis à la porte aurait le droit de continuer à vaquer dans les locaux.
La contradiction herméneutique s’exprime comme relativisation entre les deux fondements de l’institution actuelle, l’expertise, surtout de nature économique, associée à la conception de l’État comme entreprise, et l’élection, pour tenter de sauver ce qui reste de l’enracinement de l’État dans une nation, c’est-à-dire une totalité constituée par une population des citoyens inscrits sur un territoire.
La volonté de l’être sans corps, toujours glorifié puisqu’il est censé émaner du pouvoir électif dévolu au peuple souverain, est accomplie par des êtres corporels qui ne peuvent se parer de cette gloire puisque leur autorité trouve son principe dans la querelle d’experts, modalité internalisée de la critique. Des experts bien intentionnés et inventifs, pour parer à cette contradiction, imaginent des dispositifs enfermant en un même corps pouvoir populaire et pouvoir d’experts, sous la forme de forums hybrides ou de jurys populaires.
- 30. L’utilisation de réseaux délocalisés, de dispositifs complexes peu dépendants des inscriptions locales et dont l’action s’accomplit à distance, donne l’apparence d’un pouvoir systémique n’appartenant à personne et dont le contrôle échappe même aux responsables. En fait, le mode de domination opère techniquement sur les dispositifs et distribue le pouvoir à des groupes d’acteurs différents par leur culture ou leur habitus, avec un faible niveau de coordination explicite, sinon un langage commun s’enracinant dans une culture internationale de l’économie et du management, transmise par l’oral, par l’écrit et surtout incorporée à des formats informatiques, juridictionnels ou comptables. Au-delà de ce savoir et de cette pratique internationaux communs, il y a une forme de solidarité entre celui qui définit les formats d’épreuve et les qualifications et ceux qui ont un travail parcellaire sur le terrain mais avec effets globaux. Il y a aussi une connivence entre tous ceux qui ont des grandes capacités d’action pour changer le monde, la réalité, les formats d’épreuve, leur propre vie comme la vie d’autres personnes. Enfin, il y a la solidarité de tous ceux qui ont cette sagesse, ce discernement, cette dextérité, ce savoir commun implicite selon lequel les règles sont nécessairement les mêmes pour tous, pour discipliner, contraindre et ordonner les exécutants de ces grands desseins de responsables qui cherchent à maintenir la teneur de la réalité ou à la modifier, mais qu’il est nécessaire, sans nihilisme, sans s’abandonner à l’arbitraire et aux pulsions, penchants et désirs ordinaires, sans désavouer ou déconstruire comme si cela pouvait être autrement, de détourner, contourner, interpréter, oublier ou changer ces règles pour avoir prise sur la réalité, pour être efficace et utile dans ce monde incertain et changeant, avec les objectifs d’action généraux, souvent vagues et changeants, des règles qui n’ont rien d’absolu, qui ne doivent pas être un handicap et qui ne sont en définitive que des conventions pour coordonner pacifiquement les actions. Pour transgresser les règles sans avoir le sentiment de les trahir, il faut considérer qu’on incarne au moins implicitement, dans sa personne même, l’esprit de la règle, que l’on peut transgresser la lettre de la règle sans en trahir l’esprit, et on peut incarner la règle parce qu’on la fait. Ce rapport relativiste ou approximatif ou opaque aux règles est favorisé par l’expérience internationale où il faut tirer parti et jouer sur des systèmes diversifiés et souvent contradictoires de règles, normes et usages, adossés à des corpus juridiques. Quand il y a des textes juridiques contradictoires, on peut se donner la liberté de les invoquer ou non, ce n’est plus l’État de droit, c’est l’État des droits. On ne peut aller vers plus de transparence, plus de responsabilisation, moins d’opacité, car les actions sont de plus en plus fragmentées et techniques, sans connaissance de leurs effets globaux, car il y a toujours une recherche de différentiels d’information de façon à détourner les procédures réglant la concurrence. Les responsables doivent faire preuve d’un réalisme conciliant d’une part leurs positions officielles dans des organisations privées ou publiques où ils réclament une certaine stabilité, une limitation de la flexibilité, et exigent le respect de lois et de règlements qui s’imposent à eux comme à tous, d’autre part leur présence dans des réseaux financiers, industriels ou intellectuels, réseaux autonomes par rapport aux organisations, où la valorisation de soi, considéré comme l’entreprise de soi, par le truchement des déplacements dans le réseau, dépend de la mobilité et de la légèreté et où l’activité de faiseur de réseau implique de jouer avec une multiplicité de règles différentes et souvent inconciliables, utilisées de façon stratégique pour étendre les champs d’intervention et maximiser les avantages potentiels.
La fonction sémantique assurée par l’institution, en particulier quand elle fixe les termes de la loi, est sans arrêt recouverte par des pratiques du gouvernement. Des lois sont non appliquées. Des décrets, des circulaires ou directives techniques, définies de façon ad hoc, pour des objectifs précis et morcelés, soutiennent des mesures de police. La dénonciation de l’arbitraire des mesures, de leur absence de justification, sinon la justification de leur efficacité en termes strictement numériques, la dénonciation des contradictions des lois selon les circonstances d’application, placent au bord du dévoilement la violence institutionnelle, et particulièrement la violence d’État.
Le mode de domination gestionnaire prend appui sur des réseaux délocalisés et sur des dispositifs complexes peu dépendants des inscriptions locales et dont l’action s’accomplit aussi bien, et même mieux, à distance, ce qui donne l’apparence d’un pouvoir systémique, n’appartenant à personne, distribué au sein d’assemblages d’êtres humains et de machines dont le contrôle échapperait partiellement à chacun des acteurs pris isolément, y compris à ceux qui occupent des positions officielles dans ce qui reste des institutions.
Mais cette conception d’un pouvoir devenu complètement machinal et impersonnel vide l’idée de domination d’une grande partie de sa substance, dans la mesure où, même si on a mis l’accent sur les structures plus que sur les individus, on n’a pas identifié un groupe ou une classe dominante.
Pour que l’idée de domination ait un sens, il faut donc montrer qu’il existe un facteur de convergence entre des acteurs dispersés dans l’espace, exerçant des activités différentes, occupant des positions diverses par rapport aux autorités institutionnelles, dotés de puissances inégales en capitaux et propriétés, acteurs concourants, par leur action, à la poursuite de la domination, sans nécessairement supposer qu’il existerait entre eux une concertation explicite, encore moins une complicité sur le mode de la conspiration. Le mode de domination actuel opère techniquement sur des dispositifs et distribue le pouvoir à des groupes d’acteurs fort différents, avec un faible niveau de coordination explicite.
Bourdieu, au-delà de la propriété des moyens de production et de la rente dégageant les contours de la classe dominante, parle de la diversité des positions dominantes, de la division du travail de domination et d’une convergence entre fractions, assurée par des affinités entre habitus, par une culture commune transmise par l’école, comme s’il y avait une orchestration sans chef d’orchestre.
Les élites mondialisées peuvent ne pas être rentières ou propriétaires de moyens de production, même si une fraction en capte une part non négligeable, et elles ont été formées au sein de cultures familiales et scolaires différentes. Ces élites communiquent dans un langage commun prenant appui sur une nouvelle culture internationale s’enracinant dans l’économie et surtout dans les disciplines du management, transmise par la parole et par l’écrit, et surtout incorporée à des formats informatiques, juridictionnels, comptables.
Il peut y avoir une forme de solidarité créant une sorte de connivence entre ceux qui exercent une activité parcellaire et techniquement orientée mais ayant des effets globaux, c’est-à-dire ceux qui, pragmatiques, sur le terrain, exercent sur la réalité, et ceux qui, intellectuels, experts, juristes, mettent en œuvre leur réflexivité pour définir les formats d’épreuves et les modes de qualification.
Il faut plutôt insister sur la position de l’acteur par rapport à l’action et aux possibilités d’action, et sur sa position par rapport aux conventions, aux procédures et aux règles qui définissent les formats d’épreuve et les modes de qualification et de valorisation.
La classe dominante rassemble les responsables, ceux qui peuvent mettre en œuvre une large gamme d’actions concourant à modifier non seulement leur propre vie mais la vie d’un nombre plus ou moins élevé d’autres personnes et qui, aussi, ont acquis une expérience particulière de la relation entre l’action sur la réalité et l’action sur les formats d’épreuve.
Le fait de disposer de grandes capacités d’action non seulement sur le monde, mais sur la construction de la réalité et sur la détermination des formats d’épreuve, a pour effet de les mener à adopter une position particulière par rapport aux règles.
Il est indispensable d’avoir des règles, c’est-à-dire du droit, des procédures, des normes, des standards, des règlements, pour contraindre et ordonner les actions des exécutants qui concourent à la réalisation des grands desseins par lesquels les responsables cherchent à maintenir la teneur de la réalité ou à la modifier, mais on ne peut rien faire de vraiment profitable, dans leur langage « de vraiment utile », on ne peut pas agir, dans un monde incertain et changeant, avec une action orientée vers la satisfaction d’objectifs très généraux, souvent vagues et changeants, si on suit ces règles.
L’observation des règles se présente à eux comme un handicap. Tout en rappelant que les règles sont les mêmes pour tous, ils se sentent justifiés de penser que ces règles n’ont, en fait, rien d’absolu, qu’elles ne sont que des conventions ayant pour vertu de coordonner sans violence les actions nécessaires.
Ce rapport relativiste aux règles est favorisé par l’expérience internationale des responsables, qui poursuivent leurs objectifs en tirant parti des systèmes diversifiés de règles souvent contradictoires. Le droit international des affaires n’existe pas. La réalisation des montages économiques internationaux suppose une grande dextérité dans le jeu avec les règles, normes et usages, adossés à des corpus juridiques.
Avec des textes juridiques contradictoires, on peut se donner la liberté de les invoquer ou non selon les circonstances. Ce n’est plus l’État de droit, mais l’État des droits.
Il y a entre responsables ce savoir commun qu’ils ne peuvent avouer, qui n’est ni du nihilisme ni une critique des règles, puisque les règles sont nécessaires, mais il faut pouvoir les détourner, les contourner, les changer pour être efficace, pour avoir prise sur la réalité, et cela aussi est nécessaire. Ce genre de sagesse ne peut être rendu publique car ceux qui sont habitués aux règles confondraient cette sagesse avec le nihilisme il s’abandonneraient à leurs penchants, désirs, pulsions en déconstruisant les règles, les donnant pour arbitraires, comme pouvant n’être pas ce qu’elles sont, sans posséder le discernement qui consiste à savoir que ces règles sont indispensables et pourtant destinées à être contournées, interprétées, oubliées, modifiées, mais jamais désavouées.
Pour contourner ou transgresser les règles sans avoir le sentiment de les trahir, il faut considérer qu’on incarne au moins implicitement, dans sa personne même, l’esprit de la règle. Appartenir à la classe dominante, c’est être convaincu que l’on peut transgresser la lettre de la règle sans en trahir l’esprit. Mais ce genre de croyances ne peut être le fait que de ceux qui pensent pouvoir incarner la règle, pour la bonne raison qu’ils la font.
Le caractère fragmenté et technique des interventions sur la réalité favorise une opacité de la relation que chacun entretient à sa propre action, écho intérieur de l’opacité qui entoure les interventions sur la réalité. Quand les effets du rapport approximatif aux règles aboutit à un désastre difficile à dissimuler, à un scandale, les personnes mises en cause sont réellement surprises et contrites, se déclarant à la fois responsables et innocentes, non coupables, en toute bonne foi.
Le capitalisme contemporain recherche toujours de nouveaux différentiels à exploiter, notamment, des différentiels d’informations, de façon à contourner les procédures réglant la concurrence. On ne peut élever le niveau de transparence des banques et leur conformité aux règles sans nuire au taux de profit, puisque le profit résulte d’asymétries d’information.
Dans une forme d’État gérée comme une entreprise et pénétrée par la logique du management, un responsable ne peut croire à l’intangibilité des règles, puisque les institutions qui sont censées en être les garantes ne cessent de les contourner ou de les modifier pour maximiser les asymétries politiques et économiques.
Les responsables ont la possibilité d’agir dans deux genres d’espace, d’une part dans des organisations privées et dans des administrations publiques où ils occupent des positions officielles de direction, direction réclamant une certaine stabilité, qui attachement, des pesanteurs, une limitation de la flexibilité, exigeant le respect de lois et de règlements qui s’imposent à eux comme à tous, d’autre part dans des réseaux financiers, industriels ou intellectuels, réseaux autonomes par rapport aux organisations, où la valorisation de soi, considéré comme l’entreprise de soi, par le truchement des déplacements dans le réseau, dépend de la mobilité et de la légèreté et où l’activité de faiseur de réseau implique de jouer avec une multiplicité de règles différentes et souvent inconciliables, utilisées de façon stratégique pour étendre les champs d’intervention et maximiser les avantages potentiels.
La réussite des acteurs en position dominante est fonction de leur réalisme, c’est-à-dire de leur capacité à concilier ces deux appartenances, sources de tension, ces deux types de contraintes définissant ce savoir commun du réalisme qui constitue une des bases de la connivence entre les membres de la classe dominante.
Si un des leurs est confronté à la critique, même s’il est allé un peu loin, un peu fort, on ne peut lui jeter la pierre et faire alliance avec la critique, dans la mesure où soi-même on agit un peu à la légère avec les règles, bien sûr par nécessité, et où ceux qui ne connaissent d’autres nécessités que celles des règles qui s’imposent à eux et à qui la capacité d’agir n’est pas reconnue ne peuvent pas comprendre le fardeau qui pèse sur les responsables.
- L’émancipation est critique de la domination. Contribuer à l’émancipation, c’est tout à la fois augmenter la puissance de ceux qui portent la critique et consolider le pouvoir et la capacité de la critique à modifier la réalité. Ceux qui portent la critique ont des capacités d’action faibles sur leur propre vie même, et ils doivent se conformer aux règles, toute violation d’une règle, même si elle n’a pas de conséquences, étant punie de sanctions. Pour le dominé, la règle est une règle morale, alors que pour le dominant, transgresser la règle est une démarche technique apportant certaines contraintes bien déterminées, transgression qui peut toujours se justifier puisqu’elle a forcément des conséquences bénéfiques à un moment ou à un autre, la réalité lui donnant tout le temps raison, puisque c’est le dominant qui fixe la clôture du bilan, lui qui est le maître du temps. La règle n’est qu’un instrument dans la recherche du profit, la transgression de la règle pouvant être tout autant un instrument légitime de la recherche de profit, pour le bien de tous. Autrement dit, le dominant fixe au cas par cas les règles morales qu’il faut respecter et celles qu’on peut enfreindre, il est le seul à décider, à affronter le danger et en particulier le risque de contourner les règles, du fait de ses capacités, de sa position de pouvoir dans les organisations, de ses déplacements rapides dans les réseaux, de son nom, de ses moyens d’action, et en particulier de ces moyens d’action que sont les dominés, ces irresponsables qui ne savent qu’obéir aux règles et dont le nom disparaîtra de la mémoire collective. Les dominants sont des survivants qui auraient l’utilité de maintenir les dominés en état de survie. Les dominés n’ont d’autres secours pour durer et pour accéder à une grandeur à laquelle ils ne peuvent prétendre chacun pris isolément que leur solidarité. Certains sont sceptiques, relativistes, c’est-à-dire peu pressés d’exécuter les ordres, ou bien respectant ostensiblement les règles en situation de représentation et les transgressant dans la joie en situation cachée d’entre soi. D’autres, voyant l’attitude des dominants vis-à-vis des règles, rêvent d’une société parfaite où les règles sont appliquées, une société méritocratique, moraliste, intégriste.
Contribuer à la critique sociale de la domination et, indissociablement, à l’émancipation, c’est renforcer le rôle de la critique, c’est-à-dire augmenter la puissance de ceux qui portent la critique, ce qui implique la reprise d’une sociologie des classes sociales pour savoir comment se constitue les collectifs entrant dans des relations asymétriques comportant des degrés variables d’exploitation, d’autre part consolider le pouvoir de la critique, de sa capacité à embrayer sur la réalité de façon à en modifier les contours.
Une étude des classes sociales, envisagées sous le rapport de la domination, peut prendre appui à la fois sur l’analyse du rapport à la règle et sur la prise en compte des capacités d’action.
On peut distinguer les acteurs possédant un large éventail de capacité d’action, non seulement sur leur propre vie, mais aussi sur la vie d’un nombre plus ou moins élevé d’autres personnes, les acteurs qui disposent d’une relative maîtrise des actions qui concernent leur propre vie, mais qui ont peu de moyens de contraindre celle d’autres personnes, les acteurs qui n’ont ni la maîtrise de leur propre vie ni celle des autres.
Sous le rapport de leur assujettissement aux règles, dominants et dominés sont en position symétrique et inverse. Les dominants sont assez libres de s’y soustraire. Les dominés reçoivent les règles imposées de l’extérieur, mais ils doivent s’y conformer.
Les responsables peuvent utiliser les règles comme s’il s’agissait de règles techniques. La violation de la règle a pour effet mécanique de poser des contraintes. La relation de la règle à la sanction est analytique. Il y a une utilisation instrumentale des règles.
Les mêmes règles sont imposées aux subordonnés sur le mode de la règle morale où il y a entre l’acte et sa conséquence une hétérogénéité complète, si bien que les conséquences sont rattachées à l’acte par un lien synthétique. Ces règles valent comme pour elles-mêmes. La sanction accompagne la violation de la règle, violation interprétée comme une transgression, quelqu’aient été ses effets. La sanction n’accompagne pas les échecs auxquels a pu conduire le fait de ne pas avoir suivi la règle ou au contraire de s’y être conformé.
Les responsables ont une morale supérieure. Comme ils incarnent la totalité, qu’ils comprennent les petits, qu’ils les déchiffrent et les incluent, ils considèrent ne pouvoir être évalués qu’à l’aune de la réussite ou de l’échec final de leurs entreprises. Le moment où le bilan est arrêté peut être rapproché ou repoussé dans un avenir lointain, en fonction des intérêts des parties prenantes qui, maîtrisant la durée, délimitent à la manière des institutions, fixent un terme au processus. Ces grands se réclament d’une durée qui peut excéder, de loin, celle de la vie humaine. L’histoire jugera. Le responsable se place dans la perspective d’un horizon temporel de façon que la réalité lui donne finalement raison, même si, mesurés aux épreuves actuelles, ses actions sont vouées à l’échec.
Le responsable rebondit après une traversée du désert. C’est un survivant, qui veut encore être là alors que ses fidèles comme ses ennemis ou concurrents seront tombés, ce qui l’assure qu’il est le plus grand, le plus fort, qu’il possède davantage de vie, qu’il est un héros, que les puissances supérieures lui sont propices. Le seul indice de la victoire pour le survivant, l’indice qu’il dure, qu’il survit, c’est de voir les morts s’accumuler autour de lui. Sa survie est le seul indice de sa victoire.
Même en cas d’échec apparent, on peut espérer transmuer un échec en victoire en éloignant le moment de l’appréciation terminale, le responsable s’enorgueillit du fait qu’il a su se confronter à des décisions sans trop se préoccuper de les justifier. La décision est l’apanage du responsable et elle fait son orgueil.
Mais la décision n’est que l’effet secondaire de la capacité d’action dont il est doté et qui dépend elle-même de la maîtrise d’un large éventail de ressources.
La reconnaissance aussi bien de l’occupation de positions de pouvoir dans les organisations que des résultats des procès de valorisation réalisés par le truchement d’un déplacement rapide dans les réseaux, convergent sur le nom du responsable.
Le responsable tire son orgueil d’avoir affronté le risque au moment de la décision et d’avoir contourné les règles, et il prend appui sur cet orgueil pour maîtriser les dominés, ceux qui n’ont pas pris de risques, ceux qui sont demeurés à l’abri du danger parce qu’ils n’ont fait qu’obéir, ceux qui, en agissant selon les règles, n’ont rien fait d’autre que ce que le responsable attendait précisément d’eux.
Le responsable est prêt à tout pour survivre. Il a le maximum de chances de parvenir à survivre parce qu’il dispose de la gamme la plus étendue des moyens d’action, dont les plus importants et utiles sont les dominés, sur lesquels il s’assure d’un pouvoir en limitant leurs moyens d’action.
Le responsable est aussi celui qui pense que sa survie est nécessaire, parce que cette survie réalise la réalité et que, ce faisant, elle procure une survie temporaire, au mieux, de quoi se nourrir, un logement, à la masse de ceux qui, soumis à l’épreuve de la réalité, c’est-à-dire asservis a son pouvoir, sont quand même destinés à disparaître, au moins de la mémoire collective.
Le dominé est un sans nom. De son vivant et dans des espaces restreints, parmi ses proches, une suite de sons sert à le désigner, mais cette simple appellation s’efface avec la disparition physique de son porteur. L’horizon temporel du dominé se limite au temps de sa vie physique, et lorsque sa condition s’améliore, à l’espoir qu’il place dans sa progéniture.
Comme ils ne sont pas destinés à être des survivants, les dominés n’ont d’autres secours pour durer que leurs affiliations, leur solidarité, pour accéder à une grandeur auquel ils ne peuvent prétendre chacun pris isolément.
Ces irresponsables, dépouillés de la possibilité de formater des règles ou d’en tirer parti, tenus à distance du pouvoir économique et de l’action politique, rendent supportables le poids des règles du jeu en étant sceptiques et relativistes, peu pressés d’exécuter les ordres, avec une sorte de dédoublement entre les situations de représentation publique et de travail où les règles sont ostensiblement respectées et les situations cachées d’entre soi, où, dans la joie, elles sont transgressées.
Ceux qui vivent à proximité des responsables, prenant conscience de la relation scandaleuse des dominants avec les règles, peuvent cependant continuer à croire en une société intégriste, moraliste, méritocratique, où les règles, qualifications et formats, appliqués à la lettre, feraient corps avec une réalité tout d’une pièce.
- Contribuer à l’émancipation, c’est renforcer aussi la capacité de la critique a modifier la réalité en rendant explicite à tous la contradiction herméneutique, pour que chacun la regarde en face et s’habitue à vivre avec elle, ce qui revient à valoriser aussi bien les instances de confirmation, les institutions et leur rôle de sécurisation sémantique et d’identification des personnes en situation de domination que la critique des institutions, avec une prééminence des instances critiques dans la mesure où elles ont moins de force, qu’elles ne sont institutionnalisées, ce qui conduit à une prise des personnes sur le collectif, sans renoncer au conflit au nom d’un consensus factice, tout en ayant conscience du caractère provisoire, révisable des accords sur les qualifications, les formats d’épreuve et les définitions de la réalité, une réalité incertaine, disparate, fragile, inachevée, une réalité entourée par le monde auquel la critique arrache quelque chose pour transformer cette réalité, avec en particulier la reconnaissance du caractère aléatoire, partiel et instable du rapport de propriété des personnes aux choses, du caractère précaire de la valeur attribuée aux biens, du caractère réversible des jugements portés sur les qualités des personnes et leur niveau d’excellence, du caractère contestable des évaluations scolaires et bureaucratiques qui consolident les hiérarchies sociales comme des évaluations néolibérales qui mettent en concurrence les acteurs les uns contre les autres et développent l’individualisme, toutes reconnaissances qui renforceraient la solidarité.
Le projet critique d’une diminution des privilèges par rapport aux règles et d’un engagement vers l’émancipation des classes dominées jusqu’ici contraintes à l’obéissance suppose de rendre explicite à tous la contradiction herméneutique, pour la regarder en face et s’habituer à vivre à ses côtés.
Cela ne conduirait pas à un rejet de la critique au nom de la valorisation des sources d’autorité, la science, le droit, l’État impartial, la loi du père, renforçant la violence symbolique des institutions, ni à un renoncement aux institutions, qui assurent une sécurité sémantique minimale assurant une réidentification des personnes, permettant de les soustraire à la brutalité des dominations.
Cela conduirait les personnes à une prise sur les collectifs, sans renoncer aux conflits au nom d’un consensus qui n’est qu’un habillage de la domination, sans s’arrêter au moment du conflit, dans la mesure où l’accord pourrait se faire sur le caractère provisoire et révisable des modes de qualification, des formats d’épreuve et des définitions de la réalité.
Un retour réflexif généralisé sur la contradiction herméneutique reposera sur la prééminence des instances critiques sur les instances de confirmation, justifiée car les premières ne sont pas institutionnalisées, ne peuvent pas l’être, souffrant d’un déficit de force.
La réalité sociale serait reconnue dans sa fragilité et son inachèvement constitutifs, se ressaisirait de l’incertitude et du disparate qu’elle mettrait au panthéon de ses valeurs au lieu de les résorber au nom de l’ordre et de la cohérence.
Le différentiel entre le monde et la réalité ne serait pas aboli, la possibilité étant ouverte que quelque chose soit arraché au monde par la critique pour être inscrit dans la réalité en contribuant à la transformer.
Un tel mouvement rendant complémentaires le rôle de la critique et la place des institutions, allant donc dans le sens d’un assujettissement des puissances de domination, remettrait en cause l’exploitation fondée sur une distribution inégale de la propriété, en relativisant le mode d’attachement des choses aux personnes reposant sur le droit, dont ceux qui en tirent bénéfice connaissent le caractère instable, partiel et parfois quasi aléatoire. On tire du profit de créances douteuses. La valeur des entreprises dépend des conventions comptables. Ce relâchement et cette précarisation des liens de propriété et des valeurs attachées aux biens seraient prolongés en direction des personnes en atténuant les titres d’appartenance hiérarchique, en rendant réversibles les jugements sur les qualités des acteurs ou sur leur niveau d’excellence, ce qui prendrait le contre-pied aussi bien des évaluations scolaires et bureaucratiques qui jouent un rôle dans le maintien des hiérarchies que des évaluations néolibérales qui mettent sans arrêt les acteurs en concurrence les uns avec les autres, développant l’individualisme. Les tendances égalitaires et les solidarités seraient renforcées.
- 33. La critique, bien que formellement libre, c’est-à-dire faiblement entravée par des épreuves de vérité, peut difficilement puiser dans les ressources des épreuves existentielles car elle a du mal à s’arracher aux épreuves de réalité, car elle n’a pas les capacités politiques permettant de transformer la réalité, d’avoir une prise sur la réalité, dans la mesure où les experts rafistolent cette réalité constamment en arraisonnant, intégrant et faisant taire la critique. Ces experts ne se rendent pas compte que la critique est nécessaire au maintien des institutions, la critique réformiste, en mettant en cause les épreuves de réalité, embraye les institutions sur la réalité et la critique radicale, à partir de l’expérience existentielle, donne un contact avec le monde aux institutions. Pour la critique, il s’agit de changer les relations du collectif avec les institutions en dépouillant ces dernières des surdéterminations dont elles se réclament pour justifier leur existence et pour dissimuler leur violence, en montrant donc que les institutions ne sont pas à la hauteur de leur concept, qu’elles ne sont que des arrangements approximatifs entre des êtres temporaires pour ralentir le rythme du changement et lui donner une forme, ce qui ne veut donc pas dire la dissolution libertaire ou anarchiste des institutions, ce qui ne veut pas dire non plus que les institutions faibles auraient face à elle une critique forte, puisque la contradiction herméneutique met en valeur la fragilité aussi bien des institutions que de la critique.
Un préalable à ce mouvement d’émancipation est une meilleure distribution des capacités d’action, en particulier des capacités politiques, dont l’usage permet de transformer la réalité en l’ouvrant sur le monde. La clôture de la réalité sur elle-même décourage la critique. Bien que faiblement entravée par les épreuves de vérité et formellement libre dans la démocratie d’opinion, la critique peut difficilement s’arracher aux épreuves de réalité, ou, ce qui revient au même, à leur rejet aussi radical que vain, de façon à puiser des ressources dans les épreuves existentielles, dans le flux de la vie.
La critique est à la fois très présente, très désireuse d’exister et de se rendre manifeste et, en même temps, très consciente de sa difficulté à avoir la moindre prise sur la réalité. La critique s’épuise dans une course perpétuelle avec une réalité robuste, constamment rafistolée par des experts, réalité qui arraisonne la critique, l’intègre et la fait taire avant même que cette critique ait compris ce vers quoi elle tend.
La critique va dans le sens de la libération et de l’émancipation, mais la référence à la contradiction herméneutique permet d’éloigner ces deux termes de libération et d’émancipation de la référence à la plus ou moins grande autonomie individuelle ou à la référence à l’émancipation par rapport aux dépendances personnelles, références auxquelles ces termes ont été associés depuis les Lumières.
L’émancipation désignera un chemin dirigé vers le changement de la relation entre le collectif et les institutions, non vers la dissolution libertaire ou anarchiste de toute institution, mais vers le dépouillement des formes de surdétermination dont se réclament les institutions pour justifier leur existence et dissimuler leur violence, pour dévoiler le fait qu’elles sont sans fondement, ce qui ne les rend pas plus fragiles qu’elles ne sont.
Le destin des institutions est consolidé quand on se rend compte qu’il est lié à celui de la critique. En effet, par le truchement de la critique réformiste qui met en cause les épreuves de réalité, les institutions embrayent sur quelque chose de réel, et par le truchement des formes radicales de la critique existentielle, elles gardent un contact avec le monde, alors que, livrées aux épreuves de vérité et à elles seules, elles périclitent.
Reconnaître la présence de la contradiction herméneutique au cœur de la vie sociale reviendrait à admettre le fait que les institutions sont faites, mais aussi que l’instance ainsi réalisée n’est pas conforme à son concept, aucune institution n’étant à la hauteur d’elle-même. Les institutions ne sont que des arrangements approximatifs passés entre des êtres temporaires pour ralentir le rythme du changement et lui donner une forme. Mais cela n’empêche pas que les institutions jouent leur rôle à la fois nécessaire et faible et cela ne signifie pas que la critique va disparaître. La critique doit réaménager ses relations avec les institutions, tout en reconnaissant aussi sa propre fragilité.
- 34. Le réaménagement de la relation entre collectif et institutions, entre forces critiques et forces de confirmation passe par la révolte contre les institutions, contre les épreuves de sélection, contre l’école, contre l’entreprise, contre le travail, contre les dispositifs de la démocratie, contre l’État comme forme d’aménagement entre critique et institutions, révolte qui peut prendre la forme de la violence quand l’acteur n’a comme ressource que sa force propre ou du retrait quand l’acteur peut se permettre, par la possession d’une compétence certifiée, une survie à l’écart ou à la lisière des parcours d’épreuves reconnus. L’État est bien mis en cause quand il est traité comme une ressource parmi d’autres, un instrument permettant une vie à l’écart, quand les précaires considèrent qu’il n’est plus le garant des épreuves de sélection, quand les acteurs parlent de transformer l’État et recherchent une autre forme de vie en commun en parlant de communes, de communauté, de réseau, de l’établissement de boucles courtes entre instances de confirmation et instances critiques permettant une prise sur l’action, en faisant le projet communiste d’une société utilisant de manière moins violente les ressources terrestres et agençant les rapports entre les êtres humains sans exploitation, en parlant d’une société où des sciences sociales conscientes de leur précarité aideraient les acteurs à se maintenir consciemment dans un état de déséquilibre permanent entre les institutions et la critique, pour éviter que la domination s’empare de tout. La disparition de l’État ou sa transformation dans le sens une précarisation des institutions et d’une libération relative de la critique, des forces de contestation et de l’initiative des acteurs, ne libérerait pas le capitalisme du peu de contraintes qui lui impose, mais au contraire l’affaiblirait puisque c’est l’État qui lui assure ses ressources institutionnelles de fixation des droits de propriété, des qualifications et des standards et ses ressources administratives de garantie des contrats et de police, et alors aux yeux d’acteurs dorénavant en mouvement le capitalisme montrerait ses contradictions à nu.
La première victime de ce réaménagement de la relation entre collectifs et institutions, entre forces critiques et forces de confirmation serait l’État-nation, supposé souverain.
Pour aller dans cette direction, il n’y a pas d’autre chemin que la révolte, la révolte contre les épreuves, et surtout les épreuves de sélection, y compris les mieux intentionnées et les plus impeccables sous le rapport d’un idéal méritocratique, les révoltes contre l’école, contre l’entreprise, contre le travail, contre les dispositifs de la démocratie. Quand les ressources dont on dispose ne dépassent pas celles du corps propre, la révolte prend la forme de la violence. Quand la possession d’une compétence certifiée permet la survie matérielle et précaire en lisière des parcours d’épreuves reconnues, la révolte prend la forme du retrait.
L’État est bien mis en cause quand il est traité comme une simple ressource susceptible d’être mise à profit, parmi d’autres, il est l’instrument qui rend possible un genre de vie à l’écart, si précaire et difficile soit-il.
L’État est aussi mis en cause au sein de ces ensembles flous qu’on ne peut guère appeler des classes sociales mais plutôt des collectifs affinitaires, dont l’existence est caractérisée par la précarité, d’abord en tant que garant des épreuves de sélection.
Le désintérêt à l’égard de l’État s’accompagne de la recherche d’autres formes de constitution du monde commun que l’État, en empruntant le langage des communautés ou des communes, ou celui des réseaux, un monde social où la relation entre puissances de confirmation et puissances critiques pourrait s’établir selon des boucles courtes donnant prise à l’action, ce qui suppose non l’abandon total de l’État mais au moins sa transformation.
Le désintérêt ou le mépris à l’égard de l’État, qui n’est pas, loin de là, rejet de la politique, pourrait comporter le risque de libérer le capitalisme des maigres contraintes étatiques, mais d’une part, le capitalisme a partie liée avec l’État, il en profite plus qu’il n’est contraint par lui, ayant besoin de ses ressources institutionnelles pour fixer les droits de propriété, les qualifications et les standards, et de ses ressources administratives pour assurer la police et garantir les contrats, et d’autre part, le tournant néolibéral n’a pas entraîné le dépérissement de l’État mais sa transformation sur le modèle de l’entreprise, si bien que la perte de confiance dans l’État mettrait le capitalisme à nu, rendrait visibles ses contradictions, que l’État contribue à atténuer.
En redonnant l’initiative aux acteurs, le mouvement d’émancipation mobiliserait des énergies considérables contre le capitalisme, favoriserait son remplacement par des formes moins violentes d’utilisation des ressources terrestres et par des façons d’agencer les relations entre les êtres humains qui ne seraient plus de l’ordre de l’exploitation, un certain communisme revivant son orientation émancipatrice, qui a été perdue par le capitalisme d’État et par la violence totalitaire.
La sociologie raconte des histoires à dormir debout dans la mesure où elle demeure au plus près de ce qui fait son objet, plus exactement elle est impossible car ce dont elle s’occupe, la réalité sociale, ne tient pas debout, que cette réalité est quelque chose d’impossible, que la vie en commun est quelque chose d’impossible, si bien que on ne peut parler que d’un appel de la vie en commun, appel à la vie en commun qui est à la fois reconnaissance et dénégation de la possibilité de se lier de façon cohérente, stable et juste. La sociologie aide la société, c’est-à-dire les gens ordinaires, à se maintenir sciemment dans cet état de déséquilibre permanent, entre les institutions et la critique, état de déséquilibre en l’absence duquel la domination s’empare de tout.
Archivé sous: Démocratiser | Laisser un commentaire »