La décision politique

Bellaciao LUCIEN SÈVE : Le communisme a t-il été essayé ? [extrait]
25 mai 2008 - 18h17 - Posté par Jean-Pierre Dussaud - 90.**.183.***

Aucune théorie socio-politique n’est applicable, car les sciences sociales ne sont pas des sciences expérimentales au sens strict. La décision politique est le résultat d’une délibération collective ou personnelle. Toutes sortes de théories, d’idéologies, de croyances, de soi-disant évidences sont mises en jeu dans la multitude des choix politiques plus ou moins hiérarchisés qui constituent la vie de la société. Par conséquent, il y a les théories de Marx, le communisme ou le socialisme comme idéologie ou théorie, et à côté, non pas leur réalisation, mais une réalisation qu’on peut appeler le communisme réel ou le socialisme réalisé mais qui n’a tenu compte du communisme ou du socialisme ou des théories de Marx que comme des éléments parmi d’autres. Alors, avec Lucien Sève, on peut dire que le communisme n’a jamais été réalisé, mais on peut dire aussi que, à moins de simplifier le processus de décision, jamais le communisme comme corpus de projets, ni aucune autre vision idéale de la société, ne sera « réalisé ».

Les adversaires du communisme, ceux qui considèrent que leur raison de vivre sur terre est d’amasser des biens et non de lutter pour plus d’égalité et de solidarité, en toute bonne conscience cherchent de bonnes raisons pour diaboliser le communisme, et entre autres fautes logiques, ils confondent le plan de la théorie et celui de la décision, schématisant cette dernière comme réalisation de la première. Il y a dans tout cela le mépris colonialiste ou impérialiste, un mépris qui se permet de caricaturer et de simplifier la réalité des pays dominés ou autrefois dominés et qui ont osé faire autre chose. Ce n’est pas parce qu’il y a eu les crimes du stalinisme qu’il faudrait jeter l’anathème sur les théories de Marx et de ses successeurs , les mettre à la poubelle.

Si la théorie marxiste est à prendre sérieusement en considération, en relation avec tout ce qui est fait par ailleurs sur le plan théorique et dans la pratique politique, c’est qu’elle peut être un élément décisif dans les prises de décision politique, à condition que la délibération soit collective, large et démocratique. À un moment ou à un autre, elle peut être dans une existence individuelle un enthousiasme portant au militantisme, une ligne directrice, une vision du monde, organisant une partie de la complexité de l’existence quotidienne et donnant dans les délibérations politiques un éclairage original ou pertinent, en toute modestie.

Si la politique concrète consiste à pénétrer pédagogiquement dans les foyers populaires, il faut tenir compte du contexte : d’une part 2 h 30 de télévision en moyenne par jour, avec des médias contrôlés par les actionnaires et les publicitaires, d’autre part une monarchie politique et des dictatures patronales qui nécessitent partout des lieux de parole et de délibération politiques. Une condition de la république, du point de vue de tout un chacun, est de décrédibiliser à chaque occasion des médias et des institutions politiques qui nous considèrent comme des sous citoyens. Alors, à cette condition, pourra-t-on faire enfin comprendre cette manipulation que dénonce Lucien Sève, une manipulation qui discrimine la théorie marxiste, une théorie qui donne un éclairage extrêmement important sur notre situation. une manipulation qui révise l’histoire et décrédibilise les mouvements politiques se réclamant du communisme

Pour une Constitution élaborée démocratiquement

(Publié début juillet 2006 sur le site des Collectifs antilibéraux)
Certains parmi nous pensent que le changement de république n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui serait important, ce ne serait pas de changer de constitution, mais de changer de politique, de donner un autre contenu, un contenu antilibéral, aux institutions existantes, avec éventuellement quelques corrections institutionnelles à la marge. Il est vrai qu’on pourrait changer de constitution et ne pas avoir de politique antilibérale, ce serait le cas si la nouvelle constitution ne favorisait pas la participation des citoyens à la vie politique. Mais reste la question essentielle : les institutions actuelles rendent-elles possible le déploiement d’une véritable politique antilibérale ?

Il faut donc se poser la question des conditions actuelles d’exercice de la citoyenneté, la question du degré de démocratie de la Ve république, et pour y répondre il est très révélateur d’aborder la question de savoir comment historiquement notre Ve république s’est mise en place, si elle s’est mise en place de façon démocratique, même si nous savons que cette dernière question n’est pas considérée comme importante, aussi bien par ceux qui pensent que des moyens antidémocratiques peuvent générer de la démocratie (la fin justifie les moyens, une minorité consciente peut faire le bien des gens malgré eux), que par ceux qui considèrent que la Ve république est une donnée institutionnelle naturelle, non construite historiquement, et qui donc ne voient pas pourquoi la changer.

La Ve république, comme dispositif institutionnel et pratique conditionnant l’exercice de la citoyenneté, peut être caractérisée non seulement par sa Constitution mais aussi par les traités internationaux et certains lois, règlements et règles qui peuvent être considérés comme faisant partie du domaine constitutionnel.

I) La mise en place de la Constitution de la Ve république

Au fur et à mesure que 1945 s’éloigne, qu’on oublie la collaboration de la grande majorité du patronat avec le nazisme et que l’armée prend de plus en plus de place avec les guerres coloniales, les nostalgiques de la domination avec un minimum de contre-pouvoir populaire reprennent du poil de la bête et remettent en question la Constitution de la Quatrième République, la Constitution issue de la Résistance. Il disent que la Quatrième République est le régime des partis (un parti politique défend des intérêts trop particuliers), qu’elle est le règne de l’instabilité gouvernementale (il faut assurer au gouvernement une certaine sécurité, ne pas laisser trop de place à l’incertitude des expressions populaires), qu’il faut associer le capitalisme et le travail (sous-entendu, il y a convergence d’intérêts entre l’actionnaire et le travailleur, autrement dit il n’y a pas de classes sociales), qu‘il est donc possible qu’existe un Président de « tous les Français », « indépendant des partis » ou « au-dessus des partis ».

La mise en place de la Ve république comporte plusieurs étapes et plusieurs modalités.

1) La coup d’Etat militaire du 13 mai 1958 à Alger et les évènements qui l‘entourent et lui succèdent, dans le contexte décrit précédemment, sont l’occasion pour quelques « experts » d’élaborer une Constitution, la Constitution de la Ve république, où le Président acquiert beaucoup de pouvoir. Il n’y a donc pas de Constituante (pas question de convoquer une Constituante, les gens sont censés ne pas être capables de discuter d’une constitution). Il n’y a qu’un référendum, le minimum qu’on puisse faire, mais c’est encore trop, si bien qu’on fait de telle façon que le référendum devienne un plébiscite, c’est-à-dire qu’il ne porte pas tellement sur le contenu de la Constitution mais sur : « moi, Charles-de-Gaulle, ou le chaos de la IVe république ».

2) En 1962, la Constitution est complétée, à la suite d’un référendum, par l’élection du Président au suffrage universel : l’Assemblée nationale n’a plus le pouvoir de nommer le Président, qui désormais a l’essentiel du pouvoir. C’est à partir de ce moment qu’il est dit que les députés de la majorité sont les « godillots » du Président.

Les étapes suivantes de changement des conditions d’exercice de la citoyenneté ne donnent lieu qu’à très peu de procédures démocratiques, en particulier parce tout le monde semble d’accord pour dire qu’il ne s’agit pas de changements constitutionnels, et aussi parce qu’on a pensé qu’on pouvait continuer avec un minimum de consultation populaire.

3) Après 1983, le Parlement libéralise les marchés financiers : les députés, le gouvernement et le Président se sont eux-mêmes volontairement dépossédés d’une partie importante de leurs pouvoirs en matière de politique économique.

4) Tout au long de la Ve république, l’exécutif entreprend la signature de traités européens et mondiaux qui transfèrent une partie des pouvoirs du Parlement français à la Commission européenne et à des bureaucraties mondiales du même genre constituées par les gouvernements ultralibéraux et par les multinationales. Certains traités, tel celui de Maastricht, donnent lieu quand même à un référendum, et le projet de Constitution de Giscard donne lieu en France aussi à un référendum, mais il n’est pas précédé par une véritable Constituante puisque la Convention était composée de membres qui n’étaient pas élus avec le mandat d’élaborer une Constitution.

5) En 1982-1983, les « lois » de décentralisation, qui transfèrent de nombreuses prérogatives du Parlement à des assemblées régionales, départementales, intercommunales et communales, ce qui permettrait de rapprocher les citoyens du pouvoir de décision et de développer la démocratie participative, relèvent dans une grande mesure du domaine constitutionnel. Les députés qui les ont votées n’avaient pas abordé ce sujet dans leurs professions de foi de 1981.

La décentralisation Raffarin , quant à elle, donne lieu à un minimum de consultation.

Au moment où, grâce à la puissance des technologies de l’information, les grandes organisations, pour plus d’efficacité, conjuguent centralisation et décentralisation, c’est-à-dire gèrent leurs empires à partir d’un seul centre tout en prenant en compte les données locales et en laissant une autonomie contrôlée à la périphérie, le débat, s’il avait eu vraiment lieu, aurait montré qu’il faut dépasser l’opposition simpliste entre centralisation =bureaucratie mammouth et décentralisation =démocratie participative, puisque, si la centralisation peut dégénérer en bureaucratie, la décentralisation est aussi, d’un certain point de vue, la mise en place de la concurrence libre et non faussée.

6) Il faut considérer comme des transformations fondamentales la longue suite des privatisations, qui changent la structure de l’État et de la propriété du peuple. La propagande nous répète qu’Il s’agit ici de mieux servir la population et de baisser les prix. Les candidats aux élections n’ont jamais inscrit dans leur programme une quelconque privatisation, et aucune privatisation n’a donné lieu à référendum.

7) Il faut parler aussi de la gestion des services publics et des entreprises publiques qui s’est transformée de manière subreptice mais tout à fait déterminée sur le modèle de la gestion des entreprises privées, sous prétexte d’efficacité et de rationalité, sans qu’à aucun moment les citoyens puissent donner explicitement et électoralement leur avis.

8) Il faut enfin parler de la transformation progressive du système des médias dont le résultat est actuellement l’absence d’indépendance des journalistes et des médias par rapport au pouvoir politique, économique et financier, à l’opposé des déclarations récurrentes sur la liberté d’expression.

Considérant l’ensemble de ces changements, il n’y a pas eu de Constituante, quelquefois des référendums, et quand les décisions ont été prises par le Parlement ou par le Président, jamais les candidats n’ont mis dans leur profession de foi ni la libéralisation des marchés financiers, ni le contenu des traités internationaux, ni la décentralisation, ni les privatisations, ni la gestion managériale du secteur public, ni la mise sous tutelle de l’information.

II) La répartition des pouvoirs

Le pouvoir des assemblées nationales, régionales, départementales et communales n’est pas un pouvoir strictement politique mais ce qu’on pourrait appeler un pouvoir de gestion, c’est-à-dire un pouvoir limité, puisque l’essentiel du pouvoir appartient en dernier ressort au Président, de la République, même si tout est fait pour donner à ces assemblées l’apparence d’un fonctionnement démocratique autonome. On a donc, sous les apparences d’une grande décentralisation, la réalité d’une hypercentralisation de la décision politique, puisqu’un seul homme décide de tout en dernier ressort. Il n’est qu’à observer la vie politique pour voir que l’ambition d’une grande partie du personnel politique est autour de la candidature à l’élection présidentielle.

Quant aux pouvoirs de l’assemblée européenne, ils sont très limités puisqu’on sait que l’essentiel du pouvoir est aux mains d’instances où la part de décision qui revient à la France appartient au Président de la République française.

On a donc une multiplication d’assemblées, mais des assemblées sans vrai pouvoir pleinement politique. Pour résumer, on a donc un dispositif qui, sous l’apparence d’une intense et complexe vie démocratique, dessaisit les citoyens de leur pouvoir spécifiquement politique.

Tout ce fonctionnement met de côté le peuple, censément parce que la politique devenant complexe (et on la complexifie à plaisir), il faut des professionnels de la politique. En fait, il s’agit de servir les intérêts d’une petite minorité, la preuve en étant l’augmentation des inégalités, la pauvreté et la précarité pour de plus en plus de personnes.

Sur le plan international, une telle politique de ségrégation du plus grand nombre, une politique au service des privilégiés, a pour résultat 40 millions de morts de faim par an. Les responsables de cette politique (les multinationales, les gouvernements néolibéraux et sociolibéraux, l’impérialisme) bénéficient d’une absence de condamnation. Le silence sur ce qu’il faudrait appeler des crimes contre l’humanité s’explique parce que les dominants concentrent tous les pouvoirs, en particulier les pouvoirs d’action sur les consciences, sur les pratiques quotidiennes, et donc sur les capacités de révolte et de résistance.

III) L’exercice de la citoyenneté

De telles conditions d’exercice de la citoyenneté politique en France conduisent à une dégradation de la vie politique.

Les candidats, les élus et les partis qui acceptent passivement, sans le dire aux citoyens, de faire une gestion encadrée par des principes qu’ils ne maîtrisent pas peuvent donner l’impression qu’ils font de la politique, alors qu’ils ont pris l’habitude de ne plus en faire véritablement, souvent sans en avoir conscience. Ces élus sont voués en grande partie à des pouvoirs de type clientéliste et électoraliste, au coup par coup, ou à des pouvoirs étriqués dans le carcan des réglementations nationales et européennes, sous la dépendance des faveurs et des subventions.

En dehors des élections présidentielles, les citoyens votent pour des candidats qui ne peuvent pas tenir leurs promesses (puisqu’ils n’ont pas le pouvoir de les tenir), ou qui abordent des questions percutantes mais marginales. Quand les citoyens s’en rendent compte, ils risquent de se tourner vers l’abstention, la dépolitisation ou la violence. De nombreux élus considèrent leur mandat comme une délégation de pouvoir sans définition précise des contenus (en particulier, il est devenu une habitude, nous venons de le voir, que la révision constitutionnelle et la réorganisation de la vie politique et économique peuvent être engagées sans mandat explicite).

Il ne reste plus aux candidats que de valoriser leur propre personnalité, et aux citoyens de faire confiance aveuglément, spectateurs d’une compétition électorale en termes d’images souriantes, de petites phrases surprenantes et de promesses toutes plus belles les unes que les autres.

Dans les conditions institutionnelles difficiles, dégradées et dégradantes, il y a quand même des possibilités pour faire de la politique. La dignité des élus et des partis consiste à essayer, en plus de la gestion, de faire jouer aux assemblées le rôle politique que la Constitution leur ôte et aussi à essayer de mobiliser politiquement les électeurs et les citoyens, ce qui signifie leur montrer les limites de leurs pouvoirs, la nature d’un vrai changement et la façon de s’en sortir, pour que le changement soit possible.

IV) Par quoi remplacer la constitution actuelle ?

Parler de la possibilité d’une résistance dans le cadre des institutions actuelles ne veut pas dire que cela serait facile et qu’on pourrait se passer d’un changement des institutions. Il serait irréaliste de minimiser l’importance de ce dispositif de la Ve république, de minimiser la responsabilité des institutions, pour exagérer les possibilités de l’action citoyenne dans un cadre qui vise à l’empêcher, pour culpabiliser la soi-disant passivité des citoyens et des partis en appelant les électeurs à plus de citoyenneté et de participation, les partis, syndicats et mouvements à plus de combativité, faisant l‘impasse sur la nécessité d’un combat pour le changement de Constitution. Il faut le répéter, ce dispositif de la Ve république est fabriqué pour priver les citoyens et leurs organisations et collectifs de tout pouvoir de décision politique au profit d’une minorité, voire d‘un seul homme.

Les modes d’organisation de certains partis, syndicats et mouvements, quand ils n’associent pas les adhérents et les électeurs ou sympathisants à la prise de décision, autrement dit quand ils ne prennent pas le risque de créativité propre à la démocratie, non seulement consolident le dispositif, mais perdent la légitimité qui leur permettrait d’agir de manière indépendante à l’égard des institutions en place.

L’alternative institutionnelle pourrait comporter une seule assemblée disposant de la plénitude du pouvoir politique, mais une assemblée contrôlée en continu par la participation des citoyens. Une seule assemblée, cela simplifierait la compréhension de la politique par le plus grand nombre, donnerait la possibilité et le temps à tous de participer aux débats électoraux et aux décisions politiques, éviterait la dispersion dans des discussions inessentielles et dans des tâches de gestion, empêcherait les élus d’attribuer leurs échecs à d’autres instances. Les assemblées régionales, départementales et communales, de même que les traités internationaux, devraient se plier à ce nouveau cadre et faire la part de ce qui est gestionnaire, et donc exécutable par des moyens et du personnel administratifs et techniques, et de ce qui est proprement politique. Concrètement, il faut reprendre chacune des différentes étapes de la mise en place de la Ve république, en faire le bilan, avec les côtés positifs et négatifs, les mettre dans le débat qui n’a pas eu lieu avec la population, et il y a des chances que les conclusions du débat populaire seront que le rétablissement de la souveraineté populaire exige la récupération par l’Assemblée nationale de l’essentiel des pouvoirs politiques.

    Remarques sur quelques questions

    1) Je ne suis pas pour une quelconque exclusion parmi ceux qui sont censés écrire la Constitution

    En ce qui concerne le type de choix des gens qui vont rédiger le Constitution, je ne serais pas prescriptif, et je n’y accorderais pas une importance excessive. Parmi les hommes neufs en politique, il y a des gens qui endossent de vieilles idéologies et des pratiques barbares, et cela est normal puisque les écoles, les médias et d‘autres institutions, au moins par leur direction politique, consciemment ou non, distillent à longueur de journée des idéologies antidémocratiques et impérialistes, et réciproquement, parmi ceux qu’on appelle les professionnels de la politique, qu’ils soient dans la politique par cooptation, par vocation ou par la force des choses, il y en a qui sont capables de critique par rapport à cet esprit dominant raciste et colonialiste qui est la condition idéologique à notre participation à la colonisation du Sud. Autrement dit, je ne me fais pas trop d’illusions sur le désintéressement par rapport au pouvoir du nouvel élu, proclamé tout propre tout neuf, et je me refuse de discriminer quelqu’un parce qu’il a une quelconque expérience du pouvoir, à moins qu’il ait été gravement et directement responsable d’une politique répréhensible. Mais qui n’a pas été en quelque manière responsable d‘une orientation de pouvoir, sinon par ses fonctions politiques, du moins par ses votes, son engagement politique ou son travail quotidien ?

    Avec le changement systématique du personnel politique que constitueraient le mandat non renouvelable, l’exclusion de l’écriture de la Constitution de tous ceux qui ont été ou qui seront au pouvoir, ou le tirage au sort, on pourrait donc avoir le contraire d’un vrai renouvellement du personnel politique, on aurait encore pire que ce qui se passe actuellement, même si, dans le cadre de la Constitution de la Ve République, au degré zéro de la démocratie où l’on en est, avec la possibilité de l’accaparement du pouvoir en continu par quelques-uns, le mandat non renouvelable, le tirage au sort et la séparation du processus constituant des titulaires du législatif et de l’exécutif pourraient être effectivement un progrès, mais un progrès relatif infinitésimal.

    Dans les nouvelles conditions de libération de la parole de la population, que nous appelons de nos voeux, il faudra au contraire laisser la place au raisonnement et à l’argumentation, à ceux qui sont capables de les porter et de les perfectionner et ainsi de se faire reconnaître comme porteur d’une cohérence, et ils sont potentiellement nombreux, bien au-delà du personnel politique en place, avec chacun son expérience spécifique, tout en créant les conditions pour un degré encore plus élevé d’expression politique et de capacité critique de tous, en particulier par des moyens massifs de formation.

    Dans les conditions dégradées actuelles de la vie politique, pour se donner l’illusion qu’on peut démocratiser notre monarchie élective, les hommes politiques et les professeurs de droit constitutionnel inventent toutes sortes de solutions ad hoc censées corriger l’institution et la sauver, et qui parfois en aggravent le caractère non démocratique.

    2) Je ne veux pas constituer tous les hommes politiques en une caste qui nous domine.

    Les hommes se feraient voler le pouvoir par leurs propres élus. Les politiciens de métier s’opposeraient aux citoyens, le pouvoir agissant comme une drogue. Les élus se constitueraient ainsi en aristocratie voleuse de pouvoir.

    Ce qui me gêne, c’est de mettre tous les hommes politiques d’un même côté.

    Selon Jospin, le groupe dominant qui se constitue en aristocratie comprendrait les grands dirigeants d’entreprises, les financiers, les cadres élevés de l’industrie et des services, certains hauts fonctionnaires de l’État et les privilégiés des médias, mais ne comprend pas des hommes politiques. Personnellement, contrairement à Jospin, j’intégrerais certains hommes politiques dans cette aristocratie, mais évidemment pas tous les hommes politiques, dans la mesure où il y a des hommes politiques vraiment de gauche et des partis politiques vraiment de gauche. La critique des représentations politiques et le changement des institutions politiques sont des aspects à ne pas sous-estimer. Il y a des partis politiques qui, avec les associations et les syndicats, enrichissent et renforcent le mouvement social vers cet objectif de plus de démocratie économique et politique, plus de participation de la population au fonctionnement de la société.

    3) La classe dominante ne peut cesser de dominer sans un changement des structures de l’économie et du pouvoir

    Toujours selon les caractérisations de Jospin, cette aristocratie qui nous domine distingue totalement son sort de celui des autres, enjoint les autres catégories sociales aux sacrifices mais ne consent pour elle-même à aucun effort ou renoncement, oscillant entre l’insensibilité sociale et la bonne conscience idéologique. Si l’on suit la logique implicite de Jospin, il suffirait donc, de la part de cette aristocratie, d’un peu d’écoute, de reconnaissance de l’autre, de moins d’insensibilité, de plus de lucidité, d’un effort de renoncement et d’un esprit de sacrifice pour que le paysage politique et social en soit changé. Je suis interrogatif par rapport à cette analyse de Jospin.

    Ceux qui constituent cette aristocratie suivent, de mon point de vue, une logique de maximisation du profit et du pouvoir qui dépasse la psychologie, les sentiments et la morale individuels, parce que les institutions du capitalisme restent en place, et la lucidité de cette aristocratie et des hommes politiques qui en font partie, quoi que semble penser Lionel Jospin, n’ira pas jusqu’à prendre conscience de la malfaisance du système dont ils profitent et de l’impossibilité de le réformer fondamentalement. Cette aristocratie sera dans sa masse toujours insensible, mais sous la pression des rapports de force, elle sera peut-être amenée à quelques compromis, sauvegardant cependant l’essentiel de ses privilèges, pour éviter de s‘autodétruire en tant que catégorie sociale, et elle couvrira l’insensibilité qui tient à sa position par de la charité et de l’humanitaire.

    4) Je pense que, si la représentation parlementaire doit refléter les opinions de la population, il faut la proportionnelle intégrale. Il faut donc exclure le scrutin majoritaire.

    Personnellement, le système de représentation politique doit avoir d’abord la propriété de la fidélité, d’une bonne représentation de toutes les opinions et demandes de toute la population, une image correcte, un reflet fidèle.

    Combien de fois, perversion de masse organisée, des millions de citoyens, et moi en particulier, ont-ils voté, non pour des candidats qui représentent leurs intérêts au plus près, mais, par la vertu du scrutin majoritaire, pour des candidatures soi-disant « utiles » et qui, à travers des professions de foi attrape tout, se révèlent pratiquer, une fois au pouvoir, la régression des droits, des valeurs et des acquis ?

    Les élus par un scrutin majoritaire n’ont plus la responsabilité devant leurs électeurs de constituer des majorités parlementaires, puisque tout est bouclé pour toute la législature. Tous les reniements sont couverts par ce soi-disant assentiment initial des électeurs au compromis majoritaire.

    Pendant les 15 jours précédant le deuxième tour, il est demandé aux électeurs non d’exprimer leurs besoins, leurs volontés et leurs désirs, mais d’apprécier quelle alliance est capable de gouverner, comme si la constitution d’une alliance pour gouverner, avec le respect des identités de chacun, était un processus facile et possible en 15 jours. En fait, si je suis négociateur, il faut d’abord que je lutte pour que les alliés potentiels reconnaissent ma position, il faut aussi que je fasse l’effort de reconnaître les positions des alliés en question et une fois les positions mutuellement reconnues il faut élaborer ensemble un compromis de gouvernement. Cela demande du temps, de la disponibilité, des moyens d’information, des échanges en situation, de la persévérance.

    C’est bien parce qu’il n’y a pas de scrutin proportionnel que nous, les antilibéraux, malgré nos différences de perspectives, nous sommes contraints en ce moment de nous trouver un programme commun et des candidats communs, et cela ne semble pas si facile de mobiliser sur ces questions l’ensemble de la population, mais il vaut mieux le faire maintenant, en présentant un candidat avec une profession de foi cohérente et compréhensible, plutôt que pendant les 15 jours précédents le scrutin final, avec le chantage au vote utile et à l’urgence.

    Ce sera aux élus à la proportionnelle intégrale de travailler en profondeur un consensus pour gouverner, et de rendre compte de leurs efforts pour appliquer les professions de foi de manière fidèle et réaliste, par la formation d’une majorité, éventuellement en retournant devant les électeurs s’il y a des impossibilités.

    Un autre aspect de la fidélité, c’est la sensibilité au renouvellement des opinions, et pour cela, il faut instituer l’initiative citoyenne, les comptes-rendus périodiques de mandat, mais aussi, j’insiste plutôt là-dessus, limiter la durée des législatures à un an ou deux ans maximum, tout au moins au début de l‘expérience.

    5) Je ne crois pas qu’il y ait toujours de bons arguments pour discréditer la IVe République

    Au regard de la démocratie, la Constitution de la IVe République est légitime, puisqu’elle a été élaborée par toutes les familles politiques de la Résistance, avec une Constituante et un référendum. Certes, elle est imparfaite, ne serait-ce que parce qu’elle a permis des guerres coloniales.

    Il y a eu un consensus de la droite et d’une partie de la gauche pour en discréditer les aspects démocratiques.

    Je ne pense pas qu’il s’agissait seulement d’une question de mode de scrutin.

    Pour Collovald et Gaïti (« La démocratie aux extrêmes, questions sur la radicalisation politique », 2006, La Dispute), si j’ai bien compris leur analyse, dans les années 1950 de guerre coloniale, quelques défenseurs de l’Algérie française, postés dans la plupart des partis, jouent le rôle de minorité de blocage, empêchant la formation des gouvernements qui ne sont pas en accord avec eux, stigmatisant en trahison toute position médiane, interdisant l’exploration de solutions autres que la continuation de la guerre, retirant toute efficacité aux négociations en coulisses.

    6) Je crois que toute Constitution a un contenu politique, chaque alternance étant obligée de respecter ce contenu, qu’elle le veuille ou non

    Les Constitutions ont une signification politique, dans la mesure où elles excluent certaines politiques et où les politiques pertinentes, celles qui constituent l’alternance, ont une marge de liberté bien cadrée.

    La Constitution de la Ve république est une Constitution qui exclut ceux qui ne sont pas pour le pouvoir d’un seul. Elle n’accepte donc dans l’exercice considéré comme légitime de la politique que les partisans d’un pouvoir non démocratique et ceux qui s’en accommodent, parce qu’ils en vivent, car sans cette Constitution, ils n’existeraient pas politiquement.

    Les Constitutions anglaises et américaines, ces soi-disant modèles de démocratie, sont telles qu’elles n’ont pas empêché les massacres coloniaux, parfois les génocides, ainsi les génocides de nombreux peuples indiens, l’esclavage, le racisme, la ségrégation raciale, et actuellement, par des aventures impérialistes, le non-respect de la Charte des Nations unies, que les États-Unis et la Grande-Bretagne ont pourtant signée, et qui devrait primer sur les Constitutions nationales.

    La prochaine Constitution qui sera élaborée devra innover pour rendre impossible de telles barbaries.

    Va dans le sens de cette innovation, le critère : « pas de guerre sans accord direct du peuple et du parlement, pas de guerre sans référendum ».

    7) Les traités internationaux que les gouvernements signent ne doivent pas remettre en question la Constitution

    Il ne faut pas que la Constitution soit remise en question, de manière subreptice, par des traités internationaux, dans la mesure où les traités internationaux sont supérieurs aux lois nationales. De ce point de vue, l’élaboration de la Constitution de la VIe république devra aller de pair avec la redéfinition éventuelle des traités internationaux, en particulier les traités européens.

    Je suggère d’ajouter dès maintenant comme critère d’une bonne Constitution : « primauté de la Charte des Nations unies sur la Constitution », parce que la Charte des Nations unies, si elle était appliquée, garantirait la paix et parce qu’il vaut mieux rappeler la primauté du droit international légitime sur le droit national. On pourrait ajouter le critère : « obligation d’une interruption des relations avec les pays qui ne respectent pas les résolutions des Nations unies », pour être conséquent.

    Pendant que j’y suis, un autre critère : « démarche vers l’interdiction de possession d’armes génocidaires, telles les bombes atomiques », ce qui permettrait le respect de la signature du Traité de non-prolifération nucléaire.

    On est arrivé au point où des gouvernements appliquent ou n’appliquent pas les traités internationaux qu‘ils ont pourtant signé, et ils ont même le culot de vouloir appliquer à d’autres pays les traités internationaux qu’ils n’appliquent pas eux-mêmes.

    Notons que les traités européens, sous peine d’être illégitimes, devraient respecter la Charte des Nations unies et le Traité de non-prolifération nucléaire.

    6) Je pense être d’accord pour étendre et préciser le champ d’action de la Constitution

    Je pense que la nécessité de séparation des pouvoirs concerne non seulement les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, mais aussi le pouvoir médiatique, et que la Constitution doit non seulement exprimer cette séparation des pouvoirs, mais aussi concerner l’utilisation du pouvoir militaire, peut-être même l’utilisation des forces de police, et l’extension précise de la propriété publique, c’est-à-dire ce qui constitue le pouvoir économique réel des citoyens, la propriété commune, qu’il ne serait au pouvoir d’aucun gouvernement de privatiser sans un changement constitutionnel.

Plus de réalisme dans la vie politique

(octobre 2007, publié en novembre sur le site AlternativeForge.net)
Le déclin de la gauche du fait de son manque de réalisme à l’égard des médias et des institutions
L’analyse par la gauche de ses échecs électoraux paraît être déficiente du fait de la prise en compte insuffisante du rôle qu’ont pu jouer dans ces échecs les appareils idéologiques où le pouvoir a réussi à assurer son hégémonie. Etant donné cet irréalisme de l’analyse, les changements d’orientation et d’organisation qui ne prennent pas en compte ce rôle des médias et des institutions de la Vème République dans les défaites de la gauche et qui sont censés éviter ces défaites à l’avenir, risquent de n’avoir aucun effet. Profitant du fait que la gauche laisse un champ libre au contrôle des appareils idéologiques, les classes dominantes essaient de configurer les mentalités à leur avantage pour intensifier l’exploitation et la domination comme pour diviser et désorganiser les classes dominées et diaboliser toute résistance.

J’essaie d’expliciter à mon niveau, qui est non universitaire, quelques questions et remarques, en particulier à la suite de la lecture de quelques-uns des nombreux textes de votre site, lecture que leurs auteurs trouveront certainement approximative, et aussi à la suite d’une expérience partielle des collectifs antilibéraux.

1. La gauche n’est pas toujours misérabiliste et sans projet

En relation avec le développement extraordinaire des techniques et des connaissances, les espaces de liberté dont nous jouissons se diversifient, ce qui se manifeste en particulier par le bouillonnement des critiques et des actions revendicatives dans toutes les catégories socioprofessionnelles et chez les jeunes. Mais il faut bien aussi constater une tendance à la restriction d’un certain nombre de ces espaces de liberté. Dans l’entreprise, l’employé a de plus en plus d’autonomie localement, sur son poste de travail, mais les syndicats sont de plus en plus mal acceptés et la décision de licenciement ou de délocalisation tombe par surprise d’en haut. Dans les entreprises comme dans les administrations, plus il y a de décentralisation et d’attribution d’autonomie et de liberté aux acteurs de la base, plus la centralisation est efficace et puissante et les acteurs contrôlés. Autrement dit, le schéma de répartition du pouvoir est le suivant : la décision stratégique pour le centre, les miettes de liberté et de pouvoir octroyées à la valetaille de la périphérie.

Ce n’est pas être misérabiliste que de dire que des acquis sociaux importants sont remis en question, au niveau national comme au niveau international. Il est difficile d’exprimer le plaisir de notre émancipation relative quand nous savons qu’elle n’est que bien peu partagée aussi bien par les pays du Sud que, dans notre pays, par les exclus de la compétition économique, c’est-à-dire une majorité de la population, et quand nous voyons notre gouvernement prendre le risque de la guerre impérialiste et du chaos social. Le bonheur, déjà inégalement partagé, peut se transformer du jour au lendemain en cauchemar nucléaire pour tous.

Les critiques des dysfonctionnements du système capitaliste ne relèvent pas d’un ressentiment purement destructeur. En effet, ces critiques sont souvent pris en compte par les décideurs pour essayer d’améliorer ce système. Ainsi, les critiques des aspects extrémistes de la politique du président sont prises en compte, au moins du bout des lèvres, par ceux des membres de sa majorité qui s’en inquiètent.

Surtout, contrairement à ce qui est dit à droite comme à gauche, les critiques du capitalisme ne sont pas purement négatives, mais proposent, au moins en creux, des alternatives démocratiques. Ainsi, la proposition d’une démocratie dans les médias et dans les institutions politiques n’est pas une absence de projet. Par contre, les mesures économiques que prendrait un gouvernement de gauche sans ces moyens politiques et médiatiques démocratiques pourraient relever d’un projet non réalisable. En ce sens, la gauche aveugle au rôle des appareils idéologiques n’a rien de sérieux et de réaliste à proposer.

2. Les efforts des rénovateurs pour enrayer l’échec électoral

Pour les rénovateurs de gauche qui observent l’absence de cohérence des propositions de cette gauche aveugle, la droite aurait gagné la dernière élection par défaut. La gauche n’aurait rien eu de sérieux à lui opposer, au mieux un catalogue de propositions. Ces rénovateurs ne semblent pas s’apercevoir de l’oubli de la prise en compte, dans ce catalogue, des propositions de démocratisation des médias et des institutions politiques, qui donneraient au tout une cohérence et à chaque proposition un caractère réalisable.

La gauche communiste rénovatrice se reproche d’avoir été conservatrice et de manquer d’ouverture. Pour s’en sortir, elle propose d’identifier les retards, qui sont, de manière très théorique, retard dans la prise en compte de l’individu, de l’écologie et des problèmes sociétaux, retard dans la prise en compte des changements des rapports sociaux et de la technologie, etc. Mais il n’est malheureusement pas question là aussi d’un retard qui n’est pas théorique, le retard dans la prise en compte des appareils idéologiques.

Face aux échecs électoraux et à la baisse du militantisme, les rénovateurs ont donc tendance à en chercher les causes exclusivement dans des erreurs de théorie, de politique, de programme ou d’organisation de leur propre parti. Face à un nouvel échec, au lieu de prendre en compte la rénovation précédente comme un facteur possible d’échec, ils se lancent dans des nouvelles restructurations théoriques ou d’organisation, une révision des statuts, un abandon de concept, une formulation supposée plus pertinente et explicite, une nouvelle géographie des alliances. Chaque restructuration approfondit la crise dans la mesure où elle en est un de ses facteurs. Cette volonté de changer, c’est-à-dire en l’occurrence d’arrêter le déclin et de retrouver de l’efficacité et de la légitimité, ne devrait pas être synonyme de précipitation dans l’élaboration des nouvelles organisations et pratiques. Repartir de zéro à chaque fois avec une nouvelle conceptualisation, au gré des enquêtes d’opinion sur l’efficacité de tel ou tel thème, en fonction de la portée électorale supposée de tel ou tel mot, c’est considérer que le progrès dans la théorie sociale et politique se fait démagogiquement, de manière électoraliste, et non par la recherche rationnelle et ouverte d’un plus grand réalisme de la théorie.

Il serait préférable d’analyser globalement et systématiquement l’ensemble de la situation et en particulier d’identifier les obstacles réels opposés par l’adversaire, un adversaire dont la puissance et l’intelligence ne sont pas à sous-estimer, un de ces obstacles étant la configuration des appareils idéologiques politique, culturel et d’information, en faisant attention de ne pas abandonner sans discussion approfondie les concepts et les théories qui permettent l’analyse critique.

L’attitude iconoclaste des rénovateurs a un aspect positif, puisque, apparemment, ce sont eux qui font bouger et qui posent les questions. Mais de là à prétendre connaître les réponses, il y a un pas vers le dogmatisme, un dogmatisme qui rejoint celui des « orthodoxes ».

Echapper à la discrimination ou à l’indifférence politiques dans les médias, dans la rue et sur les lieux de travail, retrouver le contact avec la population et les jeunes, sortir les gens de leur lassitude à l’égard de la chose politique de gauche, obtenir un sourire de reconnaissance et de soutien, ce sont des objectifs qui sont partagés par tous les militants, pas seulement les « rénovateurs », tout en notant qu’il s’agit d’un minimum militant, qui présuppose la coexistence figée d’une avant-garde dynamique et d’une masse peu participante et fragile, pratiquant un militantisme par procuration.

3. La division en deux dogmatismes se diabolisant mutuellement

L’opposition manichéenne entre orthodoxie et rénovation, deux tendances qui sans cesse se constituent et se reconstituent avec des compositions différentes, est moins le dialogue entre deux points de vues opposés dans une discussion éprise de vérité qu’une polémique conforme aux règles du débat politique implicitement imposées par les institutions et les médias (absence d’argumentation, affirmations péremptoires, manque d’écoute de l’adversaire, désaccord laissés en friche, absence de volonté commune de rechercher la vérité, etc.).

Dans la gauche comme dans chaque parti de gauche, il y aurait les orthodoxes contre les rénovateurs, les conservateurs contre les réformateurs, les réactionnaires contre les révolutionnaires. Les orthodoxes voudraient maintenir les acquis théoriques et organisationnels, ne pas jeter l’expérience communiste ou socialiste avec l’eau du bain, tandis que les rénovateurs ou les liquidateurs voudraient tenir compte des changements de la situation d’exploitation et de domination, se libérer du fardeau des expériences étatistes dites communistes ou socialistes et se situer dans le domaine de l’utopie et de l’imagination politiques, en phase avec la jeunesse et la modernisation, comme s’il n’était pas possible d’être à la fois rigoureux et créatif, à la fois rationnel et imaginatif. Ces deux visions manichéennes de l’adversaire, qui s’entretiennent mutuellement, partagent la même indifférence à l’égard des conditions de la discussion politique, à l’égard du climat politique et médiatique de la Ve république, comme si le problème du contrôle des médias et des autres institutions idéologiques et le problème de leur influence sur les discussions politiques à gauche allaient de soi.

Symptôme spécifique du climat politique de la Ve république, climat contribuant à la division de la gauche, cette difficulté à discuter à l’intérieur de chaque parti de gauche se retrouve dans (et est renforcé par) les exclusives entre organisations de gauche, en particulier le refus de certains dirigeants du parti socialiste de rencontrer l’extrême gauche, voire les antilibéraux ou le parti communiste, ou bien l’ostracisme de certains partis d’extrême gauche à l’égard du parti socialiste et même à l’égard du parti communiste, tout cela a priori, avec des justifications ad hoc, ces deux intolérances s’alimentant mutuellement, de manière quasiment complice.

4. La distance entre les professions de foi et l’exercice d’un pouvoir

Il est important de se poser la question des crimes et des erreurs des régimes ou des politiques communistes ou socialistes, tels la politique socialiste en Algérie ou le soutien au stalinisme, comme la question du manque de démocratie et de participation dans les organisations communistes ou socialistes, avec les éléphants qui trustent les directions, les campagnes internes qui s’appuient sur les médias ou les exclusions de militants. Prétendre avoir trouvé la solution pour que cela ne se reproduise pas, c’est être immodeste. Si nous savions vraiment ce qui a rendu le stalinisme possible (le culte de la personnalité, le contexte de guerre, l’absence de démocratie, la théorie marxiste-léniniste, le parti unique, la personnalité pathologique de Staline, l’incompétence économique, tout ou partie de ces facteurs, d’autres facteurs encore), nous en tirerions les leçons. L’historien essaye d’approcher la vérité sans être sûr de l’atteindre. A supposé que nous approchions très près de cette vérité, nous ne pourrions en tirer que des recettes approximatives et non une assurance sur l’avenir, car jamais nous ne retrouverons la même situation. Autrement dit, on verra les promesses les plus pures, une fois arrivées au pouvoir, se corrompre plus ou moins lamentablement. Face aux circonstances toujours imprévues, celui qui est sûr de lui sera déstabilisé. En tout cas, ce n’est pas en abandonnant la recherche théorique, comme si la connaissance historique était désormais définitivement acquise, et en se laissant aller, de manière assurée et conquérante, à un humanisme vague d’élargissement du périmètre des alliances que l’on sera à l’abri des surprises de type boomerang propres au manque de rigueur de l’idéologie.

On a vu récemment les partisans de la démocratie et du réalisme, conscients de la nécessité d’une candidature unique de la gauche, avec l’illusion de la non nécessité d’un relais médiatique important pour toucher les classes populaires, c’est-à-dire de la suffisance d’Internet et du militantisme traditionnel du porte-à-porte et du bouche à oreille, avec aussi l’illusion de la possibilité d’une discussion entre membres des collectifs dégagée des moeurs autistiques de la Ve république, accepter dans l’urgence la construction d’une structure de participation politique ouverte et pluraliste en collectifs. Ces collectifs, sans qu’un système électoral puisse être mis en place, étant donné l’échéance proche de l’élection présidentielle, avaient un organe de décision coopté et un système de production et de diffusion de l’information du même type. Cette organisation, dans laquelle de nombreux membres contestaient l’idée même d’organisation ou de parti politique comme aliénante et non démocratique, une organisation qui fonctionnait donc en partie à la non organisation, c’est-à-dire à une organisation implicite qui ne donne pas son nom, a produit un objectif contraire à celui pour lequel il avait été fondé.

5. Le manque de réalisme à gauche, lors des dernières élections présidentielles

Ce qui a semblé caractériser les forces de contestation lors de la campagne présidentielle, c’est le manque de réalisme, du point de vue de celui qui veut changer les choses ici et maintenant, celui qui ne croit pas tellement au bonheur pour plus tard. Cela me paraît particulièrement évident quand les partis d’extrême gauche proposent leur candidature en solo de manière délibérée. Ils considèrent la victoire électorale comme impossible, selon la conviction que le rapport de force électoral est figé, ou du moins qu’il ne peut pas être l’objet d’une dynamique actuelle positive suffisante, sur des bases de gauche. Ou bien ils considèrent la victoire électorale de la gauche comme inutile, parce que la gauche n’est pas à gauche et parce que l’essentiel se passerait dans la rue, et éventuellement dans les entreprises. Ils ont en plus la croyance que les électeurs des classes populaires pourraient faire l’effort de se déplacer aux urnes sans l’espoir d’améliorer réellement et immédiatement leurs conditions de vie.

Le manque de réalisme du PS est un peu moins évident.

Il faut quand même se rappeler que le parti socialiste a lancé sa candidature aux élections présidentielles lui aussi en solo. Il a d’ailleurs été le premier à le faire, donnant en quelque sorte l’exemple, sans tenir compte véritablement du rapport des forces, sans concertation avec les autres forces de gauche, comme s’il pouvait gagner sans elles, reprenant au pied de la lettre l’affirmation répétée des journalistes que « la gauche, c’est le parti socialiste ». Plus exactement, à travers l’orientation vers la droite du programme socialiste, il y avait l’abandon de la lutte contre le néolibéralisme et contre la mainmise néolibérale des médias et des institutions, la certitude corrélative d’un accueil généreux par les médias et donc, à défaut d’un potentiel militant en chute libre, la certitude d’un accès privilégié dans chaque foyer par la télévision, avec, en cas d’échec électoral, la porte de sortie de l’obtention de places grâce à la reconnaissance des classes dominantes. Le parti socialiste se sentait gagnant dans tous les cas, sans se rendre compte qu’il perdait petit à petit sa crédibilité auprès des électeurs de gauche et qu’à droite il y avait une concurrence qui ne reposait pas sur la confrontation libre des idées devant la population. A droite, tout suppose une logique du profit, logique qui ne peut pas être fondamentalement remise en question, ce qui justifie l’utilisation de tous les moyens non discursifs possibles, l’appel aux pseudo compétences ou expertises, les manipulations de l’information, les achats de prises de position, l’interdiction de parler des sujets tabous, comme celui de la participation populaire aux choix politiques ou médiatiques.

Le manque de réalisme du parti socialiste porte à douter du souci proclamé de réalisme de la part de certains dirigeants socialistes pour justifier des virages de stratégie et de théorie. Le réalisme, ce n’est pas renoncer à affronter l’obstacle de l’adversaire par des compromis avec lui et l’abandon des principes et des promesses électorales. S’il y a bien dans ces compromis et abandons une espèce de prise de conscience de l’obstacle, il y a cependant oubli par le parti de sa propre raison d’être, qui est de défendre les intérêts de la population, et cela, ce n’est pas vraiment du réalisme à long terme, puisque cela dessine une perspective de perte des électeurs de gauche, perte occultée par les piqûres médiatiques quotidiennes visant à maintenir une crédibilité minimum du parti socialiste comme parti de gauche.

6. La manipulation consentie du parti socialiste par les médias

On peut se demander si le système de pouvoir néolibéral n’est pas allé trop loin en manipulant de manière aussi extrême la campagne électorale pour les élections présidentielles, dans la mesure où ne durera qu’un temps le quasi unanimisme et le sérieux qui a considéré les deux candidats Royal et Sarkozy comme candidats légitimes. Plus d’un an avant le début de la campagne électorale, les médias ne parlaient que des deux candidats, sous toutes les coutures, les interventions des autres candidats potentiels étant quasiment inexistantes. C’est ce que le CSA, organisation supposée sérieuse et objective parce que composée seulement d’hommes de droite, devait peut être concevoir comme un traitement équitable. La conséquence de tout cela a été que le résultat de l’élection a été considéré lui aussi comme légitime, alors qu’il n’y avait eu, à l’occasion de cette farce médiatico-électorale, aucun débat, même si les règles paraissaient respectées.

Le parti socialiste, avec une naïveté collective extraordinaire, s’est fait dicter sa candidature en définitive de l’extérieur, par les médias et les sondages, donnant de la crédibilité à des médias et instituts de sondages qui sont des entreprises non contrôlées démocratiquement. Une fois Royal choisie, le jeu des médias, des sondages et des deux comédiens qu’ils avaient choisis se développait de manière indépendante, le parti socialiste, en tant que parti, n’existant pratiquement plus. Le mécanisme d’aveuglement apparaît avec évidence. Des militants socialistes ont cru choisir en toute indépendance, sans se rendre compte de leur aliénation au processus médiatico-sondagier piloté par la droite.

Face à l’échec de Royal, au lieu de dénoncer la manipulation, au lieu de reconnaître l’efficacité des appareils idéologiques dans la prise de décision au parti socialiste, certains responsables socialistes rénovateurs mettent en cause la stratégie. Il faudrait encore muter, c’est-à-dire se recentrer encore et encore, ce qui permettrait d’être accepté dans le cercle du pouvoir politique, économique et médiatique avec encore plus de bienveillance, dans la mesure où les virages à droite se déplacent vers des valeurs conformes aux normes des actionnaires et des publicitaires.

7. Les conditions sociales qui pourraient permettent de comprendre ce manque de réalisme à gauche

Le manque de réalisme de certains partis de gauche tient au fait que le contexte institutionnel et médiatique fait exister ces partis sans qu’ils aient besoin de faire une analyse correcte de la situation. Ils sont assurés d’avoir une audience, quelle que soit la valeur de leur analyse, dans la mesure où ils acceptent certains présupposés des institutions, par exemple le présupposé de ne pas trop mettre en question la cinquième République ou celui de ne pas trop mettre en question les médias.

Dire par exemple que l’essentiel se passe dans la rue et dans les mouvements inorganisés, sans souligner l’importance des médias et des institutions politiques dans la domination des classes populaires, alors que nous sommes en plein dans un capitalisme hyper médiatisé, hyper informatisé, hyper organisé et hyper institutionnalisé, c’est sans doute erroné, mais cela a l’avantage de pouvoir éventuellement se ménager la possibilité d’un accès aux médias.

Il faut noter que, comme partis indissociablement « institutionnels » et médiatiques, ces partis, par ailleurs si peu réalistes, ont néanmoins tout à fait conscience que les deux conditions de leur survie se trouvent dans les institutions politiques de la Ve république et dans les médias de masse.

Les phénomènes politiques apparaissant spécifiquement avec la Ve République, le phénomène Le Pen, comme les phénomènes Laguiller et Besancenot, tout autant que le phénomène de la prégnance électorale du parti socialiste, paradoxale étant données les casseroles qu’il traîne auprès de l’opinion à la suite de ses trois expériences au gouvernement, catastrophiques en termes de destruction des acquis sociaux, et sa régression corrélative de parti de militants en parti d’élus, pour ne pas parler du phénomène étonnant de la victoire électorale de cette droite discréditée par ses passages en force et sa corruption, tous ces phénomènes politiques sont en partie des fabrications médiatiques, en relation avec les institutions de la Ve république, dans la mesure où ce sont les survalorisations et les habiletés dans les informations et les tribunes médiatiques, couplées aux restrictions institutionnelles des libertés politiques affectant spécialement les masses populaires, qui créent l’essentiel des succès électoraux, si on veut bien tenir compte du déficit en véritables militants des organisations et forces concernées.

Parmi ces organisations, certaines organisations de gauche ont bien conscience de leur fragilité, qui tient à leur dépendance par rapport aux institutions et aux médias, si bien que leur seul objectif n’est pas de servir concrètement la population en favorisant ici et maintenant l’accès à des postes de pouvoir pour appliquer une politique populaire, ce qui devrait être la vocation d’un parti politique de gauche, mais plutôt de continuer à exister. Le problème n’est plus de participer à un pouvoir de gauche, mais de continuer à profiter du pouvoir en place et des innombrables postes de représentation sans responsabilité véritable, mais non sans possibilités d’influence, que le régime de la Ve république offre généreusement à disposition, à moins qu’il ne s’agisse de perpétuer l’organisation, de se faire reconnaître par le milieu des professionnels de la politique et des médias, avec la conscience assumée que les élections sont l’occasion non de changer tout de suite la vie des gens mais simplement de faire connaître l’organisation et son programme, d’en assurer la crédibilité, dans le meilleur des cas avec la perspective d’une participation ultérieure au pouvoir.

8. La difficulté du rassemblement à gauche

Avec de tels types de connivence, l’union des forces de gauche comme prise de conscience de la contrainte imposée à la gauche par la Ve république et son type de scrutin, le « tous ensemble », exprimé par tous en 1995, et répété sans cesse depuis par le mouvement social, n’est vraiment pas perçu par tous les partis de gauche. Tant que les conditions institutionnelles et médiatiques qui rendent possibles à gauche ces configurations d’émiettement politique ne sont pas mises en question, le rassemblement ne pourra être qu’instable. Il y a un aspect utopique dans les appels au rassemblement sur des objectifs de transformation sociale à l’égard de partis et de mouvements qui, au-delà des déclarations d’intention, n’ont pas véritablement intérêt à changer la situation institutionnelle et politique. Un tel rassemblement suppose la mise en question des règles et configurations médiatiques et institutionnelles qui rendent la désunion quasiment nécessaire, mise en question qui rendra aussi et surtout possible la participation des classes populaires aux décisions politiques.

9. L’analyse qui ne se préoccupe pas de sa diffusion présuppose une société sans conflit de classes

Marx avait fait une analyse du capitalisme de son époque. Il avait aussi conscience que toucher les gens était important, que l’analyse ne suffisait pas, et il a participé à la construction d’un système de communication, d’agitation et d’organisation alternatif au système en place, et pas seulement au niveau national, au niveau international, les partis socialistes et communistes étant comme des témoins de cette construction et de ce réalisme.

Actuellement, il est encore vrai qu’il est primordial de faire une analyse du capitalisme mondialisé d’aujourd’hui.

Cette analyse ne doit pas prétende être définitive. Il faut même envisager qu’elle puisse oublier certains aspects essentiels. Devenant la propriété subjective d’un nombre suffisamment important de gens, voire de la grande majorité de la population, cette analyse sera rectifiée et complétée par les personnes et les groupes dont elle traite, en particulier ceux qui sont les victimes de ce qui est dénoncé. À quoi peut servir une analyse concernant la société, c’est-à-dire les gens qui la composent, si cette analyse ne rencontre pas concrètement ces gens dont elle parle, tous ces gens, mettant ainsi à l’épreuve son corpus de propositions, le simplifiant ou le complexifiant, le réorganisant ou le corrigeant, le laissant ouvert à de nouvelles propositions.

Des analyses apparemment justes de la conjoncture, mais sans tenir compte des effets de ce qu’on dit, du comment cela va atteindre les gens et du comment cela va être compris, sont rapidement oubliées, sans traces autres que celles de belles constructions théoriques devenant obsolètes avec les changements de la situation.

Il ne sert à rien de faire des analyses très sophistiquées si celles-ci, n’incluant pas les moyens différenciés de leur diffusion et de leur réception, ne peuvent pas accéder dans les foyers populaires. L’axiome implicite d’un tel irréalisme est la croyance à la diffusion et à la réception instantanées des analyses politiques dans une société idéalement démocratisée et informatisée, la société sans lutte de classes que serait notre société. Autrement dit, la classe dominante accepterait la contestation honnêtement, de manière démocratiquement égalitaire, selon les règles de la discussion, sans y opposer les moyens dont elle dispose et qui ne sont plus de l’ordre de l’argumentation. La classe dominante n’utiliserait pas sa possession des moyens de diffusion et de persuasion et son contrôle du corset institutionnel de la Ve République.

10. Un système libéral de propagande pour le moment très efficace

Les médias de masse constituent l’organe pratique essentiel des institutions de la Ve république, dans la mesure où la concentration du pouvoir et de la représentation en une seule personne, celle du président de la République, implique l’utilisation concentrée de médias nationaux de masse, très cohérents dans leur programmation et dans leur contenu culturel et politique, par-delà quelques moments d’autonomie qui ne doivent pas faire trop illusion et qui constituent les exceptions qui confirment la règle. La campagne présidentielle, seul moment politique véritablement crucial, donc moment hyper contrôlé et organisé, où il n’est pas question de lâcher la bride sur le cou à quiconque, ne peut être que médiatique et nationale, sous forme de ce cirque médiatico-politique, où chacun des deux candidats choisis raconte des histoires payantes en termes d’Audimat et de sondages, des histoires à perdre la raison et à faire oublier l’exploitation.

Lors des dernières élections présidentielles, l’enjeu était tellement important que le système libéral de propagande politique n’a fait aucun cadeau à Marie George Buffet, particulièrement dans les moments forts de la campagne. L’analyse de la situation par la direction du parti communiste pouvait être juste, dans le cadre qu’il avait été contraint de définir, celui de jouer malgré tout le jeu de la campagne, et le réseau des mobilisations traditionnelles fonctionner en grande partie, mais les militants communistes comme les électeurs communistes potentiels vivaient au milieu des évidences de l’actualité fabriquées par la radio, les journaux et la télévision, la surexposition des candidats vedettes, l’accumulation d’événements connotés bien qu’apparemment sans signification politique, et bien sûr le brouillage des propositions et des positions du parti communiste, ne serait-ce que par le silence, l’absence à la une, le faux équilibre des « temps de parole », ou l’attaque sans possibilité de réplique. Les propositions communistes étaient non-conformes aux normes des actionnaires et des publicitaires, dans un système médiatique où ces derniers ont le monopole de la décision stratégique.

L’appareil d’information fonctionne apparemment à la liberté, condition de sa crédibilité. Mais il y a des moments plus ou moins censurés ou autocensurés, et des moments d’autonomie relative. La centralisation de la propagande, pour être efficace, doit être conjuguée avec une forte décentralisation des initiatives journalistiques. L’essentiel de la programmation et de l’information relève de la décision stratégique des actionnaires, la prestation des journalistes devant se tenir globalement dans ce cadre, toute divergence par rapport à la norme étant corrigée par le contexte général. Le contrôle des dérapages est assuré par le recrutement formaté de journalistes à statut précaire, avec leur gestion par les menaces de licenciement ou de mise au placard en cas de non-respect du consensus.

Comme pour limiter les périodes où un contrôle particulièrement intense des médias doit être exercé, périodes qui risquent de faire apparaître les manipulations de l’information de manière trop voyante, les moments cruciaux de la vie politique sont réduits institutionnellement au maximum : une fois tous les cinq ans, sauf circonstance exceptionnelle, l’élection présidentielle constitue le seul enjeu véritablement politique, puisque tout le pouvoir proprement politique est concentré entre les mains du président.

Les manifestations de rue et les grèves peuvent donc avoir pour réponse gouvernementale le passage en force, au mieux un recul tactique provisoire, tant que les médias seront contrôlés comme ils sont contrôlés et tant que la gauche laissera faire.

Les élections non présidentielles qui désavouent le président de la République et sa majorité peuvent être ignorées, car la certitude de la maîtrise et de l’efficacité des médias lors des campagnes présidentielles, maîtrise d’autant plus importante que la manipulation des médias est ignorée ou non combattue, rendent inutiles le préalable de la conquête des collectivités locales, d’autant plus que la centralisation extrême du pouvoir politique laisse peu de véritables décisions politiques aux élus des collectivités locales, même si, de la part de la droite, un supplément de relais politique au niveau local n’est pas à dédaigner en cas de retournement de la situation, comme la situation d’une gauche unie ou celle de la perte exponentielle de légitimité du président dans les consciences des classes populaires.

Dans les médias, de véritables oppositions au consensus médiatico-politique peuvent se manifester, qui crédibilisent les proclamations de liberté d’expression, mais la plupart du temps des oppositions factices sont mises en valeur, faisant croire à l’existence du pluralisme et animant une vie politique apparemment démocratique. En politique internationale, comme pour compenser l’autocensure intérieure, l’opposition à certains régimes se manifeste plus librement, non sans arrière-pensées.

11. Le déclin international des organisations socialistes et communistes

En résumé, plutôt que de reconnaître l’importance de l’appareil idéologique dans la fabrication de l’opinion, à chaque échec électoral, il y a la tendance dans les partis de gauche à sous-estimer les dispositifs institutionnels et médiatiques et à chercher dans sa propre organisation ou sa propre conceptualisation la raison de l’échec. C’est le moment où les rénovateurs l’emportent avec, à chaque fois, des propositions de mutation comme solutions passe-partout censées arrêter le déclin, sans se rendre compte que la mutation risque à nouveau de fragiliser l’organisation et les grilles de lecture de la réalité, de les décrédibiliser, et d’approfondir la cécité sur les obstacles réels en laissant croire que la solution vient d’être trouvée.

La succession des réformes d’organisation et de théorie cache l’insuffisance d’analyse de la conjoncture, telle pourrait être une première hypothèse.

Une deuxième hypothèse serait que ce phénomène ne concerne pas que le parti communiste, mais aussi l’ensemble de la gauche, la gauche non communiste peut être encore plus que le parti communiste. Les mutations des partis socialistes s’appellent révisionnisme, réformisme, social libéralisme, social-démocratie, recentrage, etc.

Constatant le caractère international et de long terme de la crise des forces de contestation, une troisième hypothèse pourrait être qu’il ne s’agit pas d’un processus simplement récent et purement franco-français, mais d’un processus récurrent dans l’histoire des forces de transformation sociale, un processus qui pourrait correspondre à l’existence toujours continuée d’appareils idéologiques plus ou moins efficaces et organisés selon les moments historiques, chaque crise du mouvement social et politique progressiste correspondant à un surcroît de contrôle des appareils idéologiques par les classes dominantes, à une meilleure efficacité de la domination, d’autant plus efficace qu’elle est invisible, et non à une faiblesse dans l’organisation ou la stratégie du mouvement social et politique progressiste, sinon dans l’analyse insuffisante qu’il fait des appareils idéologiques. Un certain type de dérive mutationnelle des partis de gauche, avec des analyses d’autant plus sophistiquées qu’elles sont irréalistes, est la réponse biaisée et pathétique au renforcement de la domination. La mutation efficace est celle qui investit de manière pertinente les appareils idéologiques, et non celle qui fait comme si ces appareils n’avaient pas d’importance.

Les classes dominantes investissent la politique pour défendre le système de rémunération de l’actionnariat. Elles font croire que leurs experts en économie politique maîtrisent l’évolution économique et sociale, alors que le sous-produit médiatique de leurs travaux, tous plus sophistiqués les uns que les autres, consiste en des fantaisies simplistes, qui ne peuvent être crues que parce que toute contradiction dans les médias est neutralisée : les soi-disant déficits de la sécurité sociale, la faillite de l’État, les exonérations de cotisations patronales et la flexibilité du travail pour résoudre le chômage, la suppression des régimes spéciaux pour l’égalité de tous devant la retraite, la menace de l’immigré sur l’emploi national, la suppression de services publics pour assainir les comptes, etc. En fait, ce que les classes dominantes maîtrisent, ce sont les règles du jeu de la vie politique et de l’information, la gauche étant censée considérer ces règles comme le donné démocratique auquel il ne faut pas toucher. La gauche est condamnée à formuler des propositions économiques et sociales irréalisables, dans la mesure où elle ne prend pas en compte ce niveau informationnel et politique. La gauche conformiste au pouvoir va jusqu’à légitimer la Ve république et à laisser les journalistes entrer encore plus sous la dépendance des actionnaires et des publicitaires, acceptant jusqu’à la lie la problématique construite par la droite. Elle abandonne ses promesses électorales, considérant son programme économique et social inapplicable, se convertissant à ce qu’elle croit être le réalisme et qui n’est que l’abandon du politique aux classes dominantes.

12. Les appréciations différentes sur l’importance des médias

Du point de vue du pouvoir en place, les appareils idéologiques sont inégalement efficaces, en relation avec les conjonctures plus ou moins favorables en termes de résistance plus ou moins forte des classes dominées, ce qui peut expliquer les différences d’évaluation quant à leur importance.

Certains considèrent qu’ils ont peu d’importance. L’essentiel dans la formation de l’opinion serait l’influence et l’autorité de personnes ou de groupes au centre de réseaux divers, en quelque sorte des acteurs considérés comme compétents ou ayant de l’autorité, des acteurs d’avant-garde, des acteurs qui construisent l’opinion et déterminent la tonalité de la vie politique. Ou bien, l’important dans la pédagogie de masse seraient les manifestations de rues, les grèves, les luttes sociales et politiques et le militantisme actif des organisations syndicales et politiques, en quelque sorte le troisième tour dans la rue. Tout ceci est vrai, surtout quand les organisations de lutte ne sont pas affaiblies, et en fonction des conjonctures.

D’autres observateurs considèrent que les appareils idéologiques sont tellement importants, tellement puissants qu’il serait vain de les mettre en question immédiatement, qu’il faut donc les considérer comme des données institutionnelles qui ne font pas partie du champ de la décision politique et des marges de manoeuvre des organisations de gauche, cette position rejoignant donc pratiquement la position de ceux qui minimisent l’importance des appareils idéologiques.

Il faut cependant revenir aux fondamentaux de la vie politique, c’est-à-dire constater l’intensité de la lutte de classe et l’utilisation des appareils idéologiques dans cette lutte. Les courants politiques critiques doivent prendre conscience de l’existence et de l’efficacité de ces appareils, prendre la mesure de la complexité de leur identification et de leurs effets. Courageusement, à contre-courant, dans l’analyse des causes d’échec électoral, ils ne doivent pas céder à la facilité, en renonçant à une rationalité collectivement validée et en trouvant des causes dérivées ad hoc.

Sans concessions à la rigueur et à la vérité, il faut en plus tirer toutes les conséquences pratiques de l’analyse des échecs, car le risque pour les organisations progressistes est d’être inefficaces, donc de perdre leur raison d’être, qui est de transformer démocratiquement la société.

13. Le rôle politique essentiel des appareils idéologiques dans les systèmes d’exploitation

Il s’agit pour les classes dominantes de contrôler les corps et les consciences.

Il y eut le bon vieux temps de l’appareil répressif, couplé avec l’appareil religieux, le sabre et le goupillon, qu’on a utilisé sous l’Ancien Régime et dans les colonies, et qu’on réutilise à l’occasion. L’Eglise, son système d’enseignement, mais aussi le contrôle et la censure du pouvoir politique, en particulier sur tout ce qui s’écrivait, n’ont pas suffi pour éviter l’installation progressive dans les représentations populaires d’un ras-le-bol des privilèges et du refus du parasitisme de la royauté.

Puis il y a eu le temps de l’appareil scolaire, de l’appareil d’information et de l’appareil culturel, avec les journaux, puis la radio, enfin la télévision.

Les classes dominantes considèrent que l’essentiel en politique est dans le résultat. Et le résultat est ce que pensent les citoyens. Le pouvoir des classes dominantes et ses décisions doivent être sentis comme légitimes. Les partis de gauche qui considèrent qu’il suffit de faire une analyse vraie, se préoccupant peu de sa réception par le plus grand nombre, ne sont plus dans la réalité du champ politique.

En 1914, les républicains, à travers les journaux et le système d’enseignement, avaient bien préparé au nationalisme les opinions des métropoles, les jeunes partant en chantant à la guerre totale, la fleur au fusil, tandis que les « indigènes » des pays colonisés étaient recrutés de force comme chair à canon. Les fascistes, un peu plus tard, avec la radio, les rassemblements de masse sonorisés et le terrorisme d’en haut et d’en bas, assureront une mobilisation raciste et militariste encore plus totale de leur population pour des guerres aussi barbares et systématiques que les guerres coloniales.

Les systèmes d’information et de formation sont plus ou moins performants. Le système mondial d’information a joué un rôle différencié mais essentiel dans la défaite de l’URSS et dans l’avènement du néolibéralisme, le système libéral de communication se révélant très efficace. La légitimité du gouvernement soviétique s’est peu à peu dissipée auprès des populations, la représentation que les gens se faisaient de ce régime étant de moins en moins motivante, tandis que l’État social et les services publics s’imposaient dans la conscience de plus en plus de gens comme une contrainte.

En France, il y a un système d’enseignement relativement efficace du point de vue des classes dominantes. Le pouvoir essaye actuellement de changer les programmes d’histoire et d’exalter le patriotisme, mais il doit compter avec la jeunesse critique et porteuse d’une tradition d’organisation et avec les enseignants et leurs syndicats de combat. L’appareil d’information et l’appareil politique sont devenus dominants. Les médias de masse et le système politique, tous deux quasiment non participatifs, donnent le pouvoir réel à un seul homme, le président de la République, fondé de pouvoir du système dominant, et des pouvoirs politiques factices ou de gestion aux autres. Tant que ces dispositifs institutionnels et médiatiques ne sont pas contestés et ébranlés, les réformes de régression sociale peuvent se succéder sans discontinuer.

14. La passivité de nombreux hommes politiques vis-à-vis de la partialité des médias

Pour la gauche dans son ensemble, en règle générale, il semble que les médias et les institutions de la Ve république ne sont pas vraiment considérés comme des éléments du système d’exploitation.

Domine la croyance chez certains hommes de gauche que les médias sont neutres, objectifs, en tout cas non déterminants dans le système d’exploitation et de domination. Ils ne prennent pas conscience que leur présence à l’antenne, sans aucune dénonciation des manipulations de l’information, contribue à rendre ces manipulations, déjà tellement quotidiennes qu’on ne s’en aperçoit plus, encore plus invisibles. Ces hommes de gauche apportent une caution de gauche à des médias orientés à droite. En procédant ainsi, ils affaiblissent la lutte globale des dominés par la crédibilité qu’ils apportent à ces médias, quasiment tous possédés par les classes dominantes. Chaque fois qu’un responsable de gauche a la chance d’apparaître dans l’agenda médiatico-politique, il devrait dénoncer les déformations ou approximations de la vérité, jusqu’à ce que cette réalité des manipulations devienne une évidence insupportable pour une majorité de gens.

Il paraît fortement souhaitable qu’un ou plusieurs acteurs politiques fassent une action spécifique en direction des médias pour dénoncer leur présentation déformée de la réalité ou leur propagande en faveur de thèses indignes d’une démocratie, ce qui est aussi une façon d’aider les syndicats de journalistes. Une des dernières luttes progressistes concernant spécifiquement les médias, à un moment où il y avait encore un certain réalisme de perception par rapport au rôle des médias et où il y avait aussi l’absence de complaisance d’une partie de la gauche avec la droite, a été la manifestation unitaire devant le bâtiment de l’ORTF, peu avant 1981, contre la programmation de Le Pen à la télé. Le Pen n’est pas passé à la télé et il a eu un score ridicule aux élections.

15. L’insuffisance de la dénonciation des limites des institutions de la Ve république par les élus et responsables politiques

Certains hommes de gauche oublient ce qu’ils pouvaient dire du caractère non démocratique du régime au moment de sa constitution en 1958-1962, et ils croient qu’on peut tenir la Constitution de la Ve République comme une réalité pas si catastrophique que cela et à partir de laquelle on peut quand même développer, tout au moins dans certaines couches sociales et en attendant des jours meilleurs, une certaine animation, qu’ils qualifient de « politique ».

Le résultat, c’est que dans les réunions, on se contente de juxtaposer des opinions à défaut de les discuter. En effet, pourquoi discuter et essayer de conclure, puisqu’il n’y a plus d’enjeu politique, ou si peu. Les grandes constructions théoriques ou empiriques sont laissées sans réponse. Les lieux de discussion sont désertés.

La polémique, les petites phrases, les révélations sans intérêt public tiennent lieu de débat.

On a l’impression que ça fonctionne démocratiquement, si bien qu’on tire la conclusion qu’en définitive le problème des institutions n’a pas tellement d’importance.

On peut faire comme s’il n’y avait pas de problème, dire par exemple que la baisse de la participation politique ou du militantisme s’explique par ce phénomène civilisationnel de croissance de l’individualisme et du bien-être, phénomène contre lequel on ne peut rien, laisser ainsi le mouvement social et syndical s’interroger vainement sur les raisons de la désaffection des structures, alors que la gauche politique ne se donne pas les moyens de s’imposer là où elle devrait s’imposer, qu’elle n’offre aucun relais politique au mouvement social et syndical, condamnant ce dernier a une relative inefficacité. On n’éprouve pas le besoin de clarifier auprès des citoyens, à chaque fois, le rôle auquel, dans l’opposition ou dans la majorité, l’élu qui n’est pas président de la République est réduit, et par la même occasion on ne met pas à jour publiquement le mépris des institutions et de ceux qui ne les dénoncent pas à l’égard des citoyens, le statut de sous homme politique octroyé aux membres des classes les plus nombreuses par le système médiatico-politique.

Les élus de gauche doivent évidemment continuer courageusement de gérer en remettant en question les cadres de gestion, par exemple en organisant un référendum alors que le pouvoir politique n’a pas prévu de consulter la population ou en refusant d’appliquer une loi raciste. Ils doivent continuer de donner un contenu politique à la gestion, quand il y a des marges de manœuvre, par exemple en développant les services à toute la population et non aux seuls chefs d’entreprise, continuer d’informer et de faire participer les citoyens aux décisions.

Toute élection à une place de responsabilité sans les moyens politiques de cette responsabilité, en particulier les moyens d’information, est dans une certaine mesure une duperie par rapport aux électeurs. La première chose à faire, après une élection, c’est de faire connaître aux citoyens, par tous les moyens de communication, les pouvoirs réellement à la disposition des élus, les possibilités d’action qu’ils ont. Les entraves à la communication doivent être dénoncées en priorité, d’une façon ou d’une autre, puisque sans moyen de communication on ne peut pas faire savoir aux électeurs les limites de l’action des représentants qu’ils ont élus et les obstacles qu’on leur oppose.

La possibilité d’une démission d’un poste de responsabilité n’est pas à écarter a priori, dans la mesure où la population est associée.

16. La nécessité de dénoncer le caractère non démocratique d’une campagne électorale

Lors de la dernière campagne présidentielle, pour révéler l’univers de connivence médiatique et institutionnelle, pour démontrer sa propre indépendance, il aurait peut-être fallu, suffisamment tôt, un geste symbolique fort, perceptible par tous, par exemple, avec les gens et devant eux, poser la question d’une éventuel retrait de cette campagne électorale bidon, coordonnée à un appel à l’abstention, avec comme condition minimum proposée au retour dans la compétition électorale, le pluralisme dans les médias, avec une représentation de chaque candidat pour contrôler ce pluralisme. Une autre condition proposée à la présence dans la compétition électorale pourrait être, en expliquant les contraintes du système constitutionnel de la Vème et de son mode de scrutin, l’exigence de l’unité de candidature des forces de gauche, portée fortement devant l’électorat de gauche. Ou bien, sans aller jusqu’à fragiliser une Constitution qui, bien qu’élaborée sans Constituante, a été légitimée par voie de référendums, des référendums précédés il est vrai d’un conditionnement des électeurs, pour rompre le faux sérieux de cette campagne présidentielle, on aurait pu au moins manifester le caractère factice de l’égalité des temps de parole en donnant le créneau officiel attribué au candidat, et dont on sait qu’il a été peu attirant et peu regardé, à des critiques des médias, libres de décrypter les manipulations, ou à un panel de comiques dénonçant de manière attrayante le système biaisé de compétition électorale.

17. Attribuer à la population un droit à l’information et à la participation politique

Sans ces dénonciations, ces critiques et ces actions, la gauche laisse les gens dans l’illusion du caractère démocratique des institutions de la Vème République et dans la croyance en la fiabilité des médias.

Si on veut lutter contre ces dérives de la gauche qui maintiennent les gens sous domination, il ne faut pas attendre la prise du pouvoir ou le changement de Constitution, mais trouver immédiatement toutes les occasions sans exception, quand on a la parole ou quand on a de l’espace, dans la rue ou dans les médias, sur les affiches ou ailleurs, aussi bien pour dénoncer les limites de la représentation, les pièges des discours consensuels sur le fonctionnement démocratique du régime, sur la liberté dans les médias, que pour mettre en valeur le mépris à l’égard du peuple que ces discours et ces dispositifs représentent, le refus des initiatives de la base qu’ils expriment, que pour mobiliser contre les restrictions de liberté et pour le respect des engagements, de telle façon que la réalité démobilisatrice des institutions et des médias soient appropriée comme révélation et connaissance durable par la grande majorité de la population, jusqu’à lui devenir une réalité inadmissible pour la démocratie dans laquelle on est censé vivre. Les gens des classes populaires doivent prendre enfin conscience de leur droit immédiat au contrôle démocratique des médias et à une participation pleine et entière à la vie politique.

18. L’attitude de Bayrou face aux médias

François Bayrou, pendant la dernière campagne présidentielle, a eu la pertinence de mettre en question la fabrication des deux candidats vedettes par les instituts de sondages et la télévision, mais sa juste révolte, qui menaçait de déstabiliser le système, a été relativement prise en compte, mais à un prix très lourd sur le plan de la crédibilité morale pour le candidat Bayrou, au prix de sa complicité avec le système, ce qui n’étonne que ceux qui ne connaissent pas le passé de droite du personnage et les manques à l’éthique qui peuvent exister dans ce milieu de droite. Le PS et l’UMP, qui avaient accepté de corrompre la campagne électorale par la règle discriminatrice de survalorisation de leurs candidats, ont finalement intégré Bayrou dans leur milieu, avec comme deal son silence sur la critique des médias et son acceptation de l’absence de débats en échange de sa participation aux bénéfices et aux privilèges de l’information-propagande, le résultat étant une montée dans les sondages et un accès favorisé aux journaux d’information, ce qui n’est pas allé jusqu’à menacer la victoire de Sarkozy, ni la droitisation par Royal du PS.

19. La violence particulière exercée par les médias sur les milieux populaires

Les Français regardent la télévision plus de 2 h 30 par jour en moyenne, une occupation qui relève apparemment de la liberté de choix de chacun d’ouvrir ou de fermer le téléviseur, en fait une occupation qui n’offre pour la plupart des gens des classes populaires aucune alternative, même s’ils prennent conscience de temps en temps de l’aspect propagande de l’information et de la programmation. On ne se rencontre pas avec le voisin qui regarde lui aussi la télé. Le cinéma, le théâtre, le concert, les conférences, les réunions, le sport ou la fête, pour la plupart des gens, c’est trop loin ou trop cher, puisque tout est marchandise et que les services publics sont montrés du doigt et en déconfiture. Heureusement, disent certains, il y a la télé, c’est mieux que rien. Mais pas n’importe quelle télé.

Une télé avec une programmation et des informations à la fabrication desquelles on n’a pas participé et qui, dans l’ensemble, rendent évidente l’idée de la supériorité du capitalisme, de l’impérialisme et de ceux qui en sont les héros.

Il y a évidemment les moments dédiés à l’information, avec des journalistes au statut précaire, à la merci d’une exclusion s’ils ne respectent pas la norme, mais il y a aussi tout le reste, les jeux, les séries, tout ce qui est censé distraire. Par exemple cet été, une série américaine sur une chaîne publique, à 21 heures : j’apprends que les braves soldats américains se faisaient torturer par les horribles communistes au Vietnam.

En plus, nous subissons sans les avoir choisies des publicités qui vantent la valeur de certains produits et en même temps la liberté, la beauté, la jeunesse, le dynamisme et l’efficacité du contexte capitaliste.

Ces publicités et ces programmes nous disent les types de liberté que nous devons désirer, les types de contrainte que nous devons rejeter. Ils nous dirigent vers là où se trouveraient les vrais espaces de bonheur.

Par lassitude nous laissons faire ce conditionnement et cette violence symbolique, ce qui en définitive, petit à petit, stabilise et consolide le système en place. Ce n’est pas rien.

20. Une stratégie idéologique de l’impérialisme collectif

Les bulletins d’information, les journaux, les livres d’histoire ou de sciences politiques, les films et autres œuvres culturelles, l’école et l’université constituent la représentation du monde et les grilles d’appréhension de la réalité présente ou passée que nous devons intérioriser.

Les gouvernements en place comprennent l’importance de l’enjeu idéologique. La loi sur l’aspect positif de la colonisation, les lois sur l’immigration et sur la délinquance, les mesures contre le terrorisme et tout leur enrobage informatif, constituent des éléments idéologiques essentiels dans la solidarité des impérialismes pour la domination capitaliste et postcoloniale par le contrôle des consciences.

21. L’accentuation de la lutte de classes à l’initiative de la classe dominante

La stigmatisation de l’étranger et de l’immigré, associée à la stigmatisation de celui qui par la nature de ses gènes, de sa classe, de sa religion ou de son ethnie est un criminel en puissance et un terroriste, dans un contexte de multiplication à la télévision de faits divers connotés et de séries policières formatées, permet d’introduire dans la mentalité collective, dans les quartiers comme dans les entreprises, la peur, la méfiance, la xénophobie et le racisme. Il y a aussi la volonté patronale de maintenir un chômage et une précarité minimums, l’introduction de l’individualisation du salaire, la suppression des droits du salarié, la diabolisation des syndicats et des partis d’alternative, la stigmatisation de tout ce qui est public, le fichage et de contrôle des personnes, la banalisation de l’existence de l’extrême droite raciste et fasciste, l’adhésion du gouvernement à des thèses de l’extrême droite et son utilisation de méthodes d’extrême droite (débauchage de militants de gauche, intervention directe dans les médias, utilisation biaisée des institutions de la Ve république, sans parler du non-respect de la légalité internationale), la confiscation des pouvoirs de décision politique : on a une machine qui vise à empêcher la solidarité des salariés et permettre ainsi au patronat l’exploitation et la domination optimum.

Ce véritable état de guerre sociale dément les affirmations de fin de la lutte de classes. La situation très diminuée des salariés et des syndicats les empêche d’opposer toujours une résistance à la hauteur contre cette agression extrêmement violente des classes dominantes. Cette apparente invisibilité de la lutte de la classe dominée ne signifie pas la bonté et la largeur d’esprit des hommes du pouvoir politico-économique, tout au contraire.

Du fait des passages en force du gouvernement et du patronat, qui constituent une accentuation extraordinaire de la lutte de classes à l’initiative des dirigeants politiques et économiques, on peut se demander s’il n’y a pas dans les milieux populaires une demande pour renforcer quantitativement et structurellement la résistance de manière rigoureuse, systématique et concrète, à la mesure de la gravité de la conjoncture, sans concession à des dialogues factices et à des démonstrations inutiles, sans illusions, renforçant dans les entreprises et dans les quartiers les tissus de solidarité et de sécurité, alternatifs à l’insécurité et au chacun pour soi sarkoziens. Il y aurait donc un désir plus ou moins conscient de l’existence de relais formulant l’expérience de domination vécue au quotidien et indiquant des chemins pour en sortir.

22. La diabolisation des syndicats et l’héroïsation des patrons et de leurs représentants

Devant cette offensive extrêmement violente et puissante des pouvoirs par le moyen des appareils idéologiques, les syndicats se comportent comme toutes les forces de contestation face à de telles offensives, c’est-à-dire de manière diversifiée, certains syndicats, comme on a pu le voir au moment de la réforme des retraites de Fillon, acceptant des régressions pour ceux qu’ils sont censés défendre, ce qui pose la question des conditions politiques et médiatiques favorisant de telles aberrations. Le jeu puissant des médias et du gouvernement comme leurs complicités ouvertes ou implicites présentent ces reculs syndicaux comme des avancées et la résistance des véritables syndicats à ces reculs comme agressive, réactionnaire, « politique » et même criminelle, puisque les grévistes prennent en otage la population et les usagers, cassent la production, rendent plus difficile la vie au quotidien, puisque les manifestants remettent en question les décisions d’une majorité qui a été élue démocratiquement, etc.

Le gouvernement et le patronat, ces deux héros de l’histoire sociale, se présentent comme les seuls porte-parole compétents et désintéressés de la masse silencieuse et travailleuse. Ils ont toujours télévisuellement le rôle de victimes des corporatismes privilégiés, de leurs grèves, de leurs manifestations irresponsables. Comme ces gouvernants le disent dans leur petite lucarne télévisée, ils essayent bien de dialoguer et de dialoguer, mais en vain devant l’intransigeance des syndicats, des syndicats qui n’ont évidemment rien à dire, qui n’ont aucune revendication, comme on peut le constater par l’absence de leurs représentants aux informations. Mais comme les classes dominantes font le bien du peuple et que les manifestants ne sont que violents, destructeurs et irrationnels, comme les images en boucle des violences manifestantes et les borborygmes des grévistes interviewés le montrent sans contestation possible, le peuple devient peu à peu raisonnable, la preuve étant que les sondages et les médias entendent de moins en moins parler de grève ou de manifestation. Comme les médias le démontrent, seul le gouvernement et le patronat sont des autorités sérieuses et sur lesquelles on peut compter.

23. La construction de l’étranger menaçant notre identité

Nous n’avons peut-être pas conscience du pire, celui de la volonté de préparer une éventuelle guerre néocolonialiste. Cela implique un conditionnement de l’opinion. Il est donc nécessaire, dans les médias comme dans l’enseignement, de travestir le visage d’horreur du colonialisme et de diaboliser l’opposition à ce colonialisme, en particulier l’opposition communiste, en réécrivant l’histoire, tout en développant une succession de lois ou de thématiques concernant l’immigré ou l’étranger, qui constituent le fonds commun de la propagande de l’impérialisme collectif dans tous les médias occidentaux.

Ces thèmes portent sur l’immigration « clandestine », sur l’immigré génétiquement ou ethniquement délinquant, potentiellement terroriste, polygame, prolifique, analphabète et sentant mauvais, sur la révolte des banlieues exigeant l’état d’urgence, sur les civilisations incompatibles avec l’Europe chrétienne, sur l’identité française, pure et supérieure. Cette configuration idéologique fabrique une image de l’étranger africain ou asiatique ou, de proche en proche, du Français d’origine étrangère, origine plus ou moins lointaine, une ou plusieurs générations, ou du Français génétiquement délinquant et fainéant dès l’école maternelle, comme sous-catégorie menaçante et contre laquelle il va falloir se défendre, avec comme solution radicale la répression et la régression de la démocratie à l’intérieur et la guerre à l’extérieur.

24. La réécriture de l’histoire du colonialisme

Sous le voile de l’humanitaire et de la mission civilisatrice, nos appareils idéologiques essayent d’escamoter le passé du colonialisme et de dissimuler le fait que les puissances occidentales veulent continuer à maintenir leur empire sur le « Sud ». Ce verrouillage idéologique, qui nous dit comment nous devons voir et comment nous devons penser, est menacé par les anticolonialistes et les anti-impérialistes qui ont la capacité d’influencer l’opinion publique. En même temps qu’on révise l’histoire, il ne faut donc pas oublier de neutraliser ces forces anticolonialistes, en particulier le parti communiste, force politique dont une raison d’être essentielle, dès sa naissance en 1920, est l’exigence impérative de l’engagement dans la lutte anti-impérialiste.

La réécriture de l’histoire nous dit ce que nous devrions savoir, par exemple que Christophe Colomb et les conquistadors ne sont pas à l’origine d’un des plus grands génocides de l’histoire, ou bien que la démocratie américaine, qui s’est révélée compatible avec le racisme, l’esclavage, les massacres et les génocides de plusieurs peuples indiens, est un modèle pour nous tous. Les révisionnistes nous disent qu’au XIXe siècle, les troupes coloniales de la France des droits de l’homme n’ont pas massacré un Algérien sur trois, ni quatre Kanaks sur cinq, puisque qu’il s’agit simplement de dépopulations propres à la nature démographique bizarre des populations indigènes.

25. La diabolisation du communisme et l’effacement des crimes du libéralisme

La falsification de l’histoire n’est pas anodine. Elle n’est pas simplement une question de contenus de connaissance, car elle a des conséquences pratiques et politiques extrêmement importantes quant à la justification d’une guerre impérialiste à venir, quant à la légitimation des politiques libérales, mais aussi quant à la division de la gauche.

Ainsi, quand des universitaires disent que le fascisme et le nazisme ne sont pas l’introduction en Europe du racisme, des discriminations sur base ethnique, des camps de concentration, des déportations, des massacres et des génocides qui avaient cours dans les colonies des pays occidentaux, mais qu’ils sont la conséquence du communisme, et que le communisme est dès l’origine un impérialisme encore plus destructeur que le fascisme et le nazisme, il paraît naturel qu’on n’arrive plus à s’expliquer, si on se situe dans le cadre de ces croyances qui se définissent comme scientifiques et définitives, que nos parents communistes aient pu soutenir le régime soviétique et adopter des modes d’existence politique réprouvés, que tant de socialistes et de démocrates aient pu faire alliance ou être des compagnons de route des communistes.

Comme le dit Michel Rocard, personnalité représentative de celles qui ont un pouvoir de décision dans les appareils idéologiques, le PCF et les antilibéraux ne méritent pas le respect. « 15 ans après la fin du goulag, j’ai du mal à me sentir bien avec quelqu’un qui se dit antilibéral ».

Autrement dit, tout en empêchant la révélation des crimes du colonialisme et du libéralisme et en favorisant le blanchiment de ses dirigeants criminels, les appareils idéologiques s’efforcent de maintenir le souvenir exclusif du goulag et des crimes du communisme, de développer la diabolisation du mouvement communiste et la culpabilisation de ses militants.

On ne peut pas tirer vraiment les leçons du goulag en devenant libéral, car le libéralisme concret, c’est aussi le colonialisme, c’est-à-dire les camps de concentration et les génocides. Un libéral qui défend implicitement les camps de concentration du colonialisme et qui participe à la mise en place des camps de rétention des métropoles occidentales pour soi-disant réguler l’immigration, est mal placé pour donner des leçons sur les camps de concentration soviétiques. Il devrait faire le ménage d’abord dans sa propre conscience, plutôt que d’instrumentaliser les victimes des régimes dits communistes, détournant ainsi l’attention des crimes actuels du libéralisme.

J’ai du mal à me sentir bien avec quelqu’un qui, se disant libéral, ne veut pas savoir que la politique économique que lui et ses amis défendent fait au moins 40 millions de morts de faim par an, selon les rapports de l’ONU qu’il ne peut pas ne pas connaître, quelqu’un qui ne veut pas voir que la politique dont il est solidaire ou contre laquelle il ne dit mot, répand la violence et la guerre au Proche-Orient et ailleurs, sous prétexte de mission civilisatrice, de démocratie ou d’humanitarisme. De manière utopique, certains libéraux cherchent à humaniser le libéralisme, mais ils ne vont pas jusqu’à reconnaître que, si leur politique fait des millions de victimes, ils en sont quelque part responsables.

Les valises de plomb du libéral sont encore plus lourdes que celles du communiste, et en plus elles se font de plus en plus lourdes, parce qu’on laisse de plus en plus le champ libre au libéral, à proportion de la complaisance grandissante des médias et du monde politique.

Face à la nécessaire compassion envers les victimes du communisme, on va vers l’indifférence envers les victimes beaucoup plus nombreuses du libéralisme, des victimes que le système libéral continue jour après jour à produire. Une compassion pour le passé qui cache l’absence de sentiments pour le présent.

Telle est la représentation que les médias et les appareils idéologiques construisent dans la conscience de la population.

26. L’image du libéral, pur de toute erreur et de tout crime

Sans la lutte médiatique pour une information ouverte, non révisionniste, sur l’histoire du libéralisme et sur celle du colonialisme, qui en est une des composantes, et sans une histoire ouverte à la validation du débat scientifique sur les mouvements socialistes et communistes, qui se sont opposés et continuent de s’opposer aux échecs et aux crimes du libéralisme et du colonialisme, les socialistes et les communistes seront les seuls à porter leur histoire et leur identité comme un fardeau, le fardeau de leurs défaites et de leurs crimes, comme la Révolution française porte le fardeau de la Terreur. Pendant ce temps, la jet-set libérale court et saute avec les valises légères des génocides, des massacres et de l’exploitation de ces sous hommes des pays du Sud et des classes populaires qui sont d’un poids si négligeable qu’il n’est pas besoin d’en parler. Telle pourrait être la métaphore du jeune dirigeant dynamique et enthousiaste, qui occupe des fonctions stratégiques dans la détermination du meilleur profit capitaliste possible, tout ce qui est concrètement humain lui étant étranger autrement que comme source de profit, ce « héros » impérialiste et hyperactif qui occupe frénétiquement les télévisions et fanatise les populations et les journalistes, risquant de nous entraîner, avec joie, brio et approximations langagières, de manière totalement irresponsable, dans le chaos social et la catastrophe nucléaire.

La coqueluche des médias raconte de belles histoires qui illuminent la vie de labeur du salarié, prêt à vivre ces vies de substitution et à sacrifier sa vie réelle, en attendant que la gauche existe pour l’aider à prendre conscience de la supercherie.

Quant à l’ancien révolutionnaire, tout fardeau lui est insupportable. Il est prêt à participer, dans la légèreté de la dénégation de la partie noire de son passé, au ballet éthéré des libéraux. Pur de toute ambiguïté, vrai révolutionnaire de la table rase, il pourra être un des personnages de la belle saga capitaliste, introduit dans les institutions et dans les médias. Pour donner des gages à ses nouveaux maîtres, tout en revendiquant sa distance par rapport à eux et sa fidélité à l’attitude révolutionnaire, il est à l’avant-garde de l’hyper dénonciation unilatérale des crimes du camp qui fut le sien, d’autant plus qu’il en a été un acteur important.

Le socialisme et le communisme étant dénoncé comme ringards, la fausse alternative proposée à la jeunesse est entre le modèle du moderne de droite, l’entrepreneur dynamique qui dit n’importe quoi, et le modèle du moderne de gauche, le révolutionnaire sans tache qui ne sait que donner des leçons, alors que le véritable héroïsme est de rassembler le plus largement possible pour discuter humblement et démocratiquement de la situation et de chercher ensemble à l’améliorer pour tous dans le sens de plus de liberté et de bien-être.

27. Le socialisme et le communisme comme expériences actuelles

Par rapport à l’identité socialiste ou communiste, l’alternative est la suivante : ou bien on se donne les moyens en communication et en agitation pour établir dans la conscience des gens la connaissance de la réalité historique, dans la mesure où on considère que le socialisme et le communisme sont des expériences, des prises de conscience et des engagements qui sont encore d’actualité et encore à prendre en compte. Le socialisme pourrait en effet être considéré comme l’expérience de la condition dominée et exploitée dans une société libérale identifiée comme capitaliste, avec la prise de conscience et la lutte pour en sortir. Ce qui démantèle les services publics, s’accommode de la restriction des libertés ou participe du colonialisme constitue le fardeau des socialistes, fardeau dont François Mitterrand avait essayé de se débarrasser, mais qui s’est en partie reconstitué avec l’expérience sociale libérale des pouvoirs à domination socialiste. Même si le socialisme et le communisme s’interpénètrent, le communisme pourrait être considéré comme un socialisme étendu, le socialisme et son expérience de l’exploitation et des luttes dans les métropoles plus l’expérience de la colonisation, avec spécifiquement le combat contre le racisme et le fascisme dans les métropoles, contre les guerres coloniales et le pillage dans les pays du Sud. Les crimes contres les hommes et les libertés, de la part d’acteurs se réclamant du communisme ou étiquetés comme communistes constituent le fardeau du communisme.

Ou bien, autre pôle de l’alternative, sous prétexte de la puissance trop importante des appareils idéologiques, on considère ce travail pédagogique comme mission impossible, on laisse tel quel la conscience sociale des classes populaires et il semble bien qu’il ne reste plus alors qu’à bâtir quelque chose qui concerne l’émancipation, la démocratie et la paix, tout ce qu’on peut sauver du communisme et du socialisme, quelque chose qui puisse exister dans les institutions et les médias tels qu’ils sont actuellement, un discours contestataire acceptable par les actionnaires et leurs représentants. En effet, cette nouvelle expérience et cette nouvelle émancipation que l’on va construire risquent d’être discréditées par les médias si elles n’ont pas un suffisant degré de conformité. Sans cette conformité, tout serait à recommencer : un nouveau nom, une nouvelle orientation, une nouvelle organisation, etc.

Comme nouvel adjectif remplaçant ceux de « communiste » et « socialiste », qui seraient donc considérés comme discrédités, « anticapitaliste » pourrait désigner le socialisme et « anti-impérialiste » ou « anticolonialiste » le communisme, « antitotalitaire » pourrait désigner l’expérience de celui qui se révolte contre les dictatures, contre l’absence de démocratie, l’arbitraire bureaucratique et policier, la crainte quotidienne de la délation et de l’arrestation, contre les crimes politiques et l’exploitation de son travail au profit d’une nomenklatura, ou encore « libertaire », qui pourrait désigner l’expérience de celui qui se révolte contre les organisations politiques et syndicales à la dérive, contre l’abus de pouvoir et le harcèlement, contre les contraintes bureaucratiques inutiles brimant la créativité et la spontanéité.

Ces expériences réelles et ces révoltes sont celles que vivent actuellement de nombreuses populations sous domination capitaliste, l’expérience de l’exploitation et de l’absence de démocratie dans les entreprises, l’expérience de la domination des médias par les actionnaires, l’expérience de la manipulation des campagnes électorales et des types de scrutin, l’expérience de la non-participation aux décisions stratégiques, et pour certaines populations, en supplément, l’expérience de la banalisation de la discrimination, la peur de ne pas trouver à se loger et de ne pas manger à sa faim, la crainte de tous les instants du contrôle de police, du camp de rétention ou de l’expulsion par charter vers une destination inconnue.

28. L’attitude ethnocentrique vis-à-vis des pays dits socialistes ou communistes et vis-à-vis de leurs dissidents

Sous les régimes dits communistes ou socialistes, il y avait aussi, socialistes et communistes au sens strict, des combattants persécutés ou à contre-courant, qui dénonçaient sous des formes très différenciées, dans des conditions difficiles et traumatisantes, l’exploitation de leur travail, l’absence de liberté et les dérives impérialistes ou criminelles. Ces combattants, ces « dissidents », pouvaient difficilement se reconnaître comme communistes ou socialistes.

Il y a des résistances qu’il ne faut pas faire tomber dans l’oubli, au profit d’une vision simplificatrice et méprisante à l’égard des populations de sociétés présentées comme unanimistes, totalitaires, comme si les sociétés libérales étaient les seules à être complexes, de même que les libéraux n’ont pas à diaboliser les antilibéraux, quand ils considèrent le régime capitaliste et l’idéologie néolibérale comme les seuls possibles, selon une vision en définitive elle aussi totalitariste.

L’ethnocentrisme des sociétés libérales à l’égard des pays du Sud n’épargne pas les sociétés dites communistes ou socialistes. Les lois et les tribunaux internationaux ne peuvent pas concerner les pays occidentaux ou les multinationales, puisque ces derniers considèrent qu’ils participent d’une civilisation hors norme, c’est-à-dire supérieure, fabricatrice de normes.

Il ne faut pas cracher contre les résistants communistes aux crimes du communisme, soit en ignorant leur existence, relayant ainsi l’accusation des dirigeants communistes criminels qui les excluaient de la société comme non communistes, soit en les mettant dans le même sac de l’opprobe que leurs bourreaux, en les qualifiant ainsi de fascistes rouges, de totalitaires, de criminels contre la liberté et les droits de l’homme, d’antihumanistes, etc. Par contre, les bourreaux qui s’intitulaient communistes en URSS comme les tortionnaires qui s’intitulaient socialistes en Algérie sont très proches de certains dirigeants libéraux qui n’hésitent pas à condamner des populations entières à la famine et qui programment sans états d’âme des guerres contre les peuples qui n’acceptent pas la croyance libérale.

29. L’organisation nécessaire pour la résistance

L’idée de la nécessité de l’organisation est discréditée par de nombreux courants se disant de gauche, ce qui s’explique souvent par l’expérience des membres de ces courants de l’insuffisance ou de l’inexistence de la participation aux décisions dans certaines organisations.

Pour la croyance libérale aussi, l’organisation est à discréditer, car elle serait un frein au marché. Mais de la croyance libérale à la réalité libérale il y a un gouffre. En effet, dans la réalité, l’organisation est partout. Le marché est garanti par l’organisation étatique. Quand une entreprise est en difficulté, l’État subventionne, même si la même entreprise rechignait à payer des impôts. Par ailleurs, l’entreprise est elle-même une organisation sophistiquée, parfois une organisation multinationale, avec une instance hiérarchique qui a seule le pouvoir de décision stratégique. En plus, les propriétaires des moyens de production s’organisent en syndicats patronaux, et ils ont des représentants au niveau des gouvernements et des appareils idéologiques nationaux comme au niveau des institutions internationales.

Alors que dans l’idéal néolibéral, l’organisation est aliénante et donc à proscrire, en particulier pour les classes dominées, dans la pratique néolibérale des entreprises et des États, l’organisation est de plus en plus omniprésente et essentielle. Les entreprises et les États fonctionnent de plus en plus à l’organisation.

Dans la pratique, seuls les patrons auraient le droit de s’organiser, pas les salariés, sinon sous la tutelle du patron. Il y a chez les propriétaires des moyens de production le préjugé selon lequel ils sont seuls suffisamment compétents pour avoir le privilège de s’organiser et la conscience du caractère contre-productif et néfaste de l’organisation des dominés. La vocation des dominés est en quelque sorte le mode de vie qu’on peut qualifier de libertaire, contre toute organisation.

Si on considère que la droite et le patronat constituent des classes dominantes, que leurs organisations sont des outils pour assurer et développer l’exploitation et la domination des classes dominées, autrement dit si on considère qu’il y a une lutte de classes, alors il paraît nécessaire que les classes dominées s’organisent de manière efficace.

30. Deux objectifs essentiels pour l’organisation de résistance

Ce qui définit l’organisation, c’est d’abord son objectif. L’entreprise capitaliste a pour objectif le profit. L’entreprise étatique et les appareils idéologiques ont pour objectif la reproduction de cette société où la logique du profit domine.

Un des objectifs immédiats de l’organisation de résistance à l’agression des classes dominantes devrait être la garantie d’une information pluraliste dans les médias, avec une campagne préparatoire pédagogique pour mettre à jour les manipulations. Un autre objectif urgent est de constituer des structures démocratiques locales de participation à la vie politique, comme alternative immédiate à la Ve République, expérimentation de la solidarité, anticipation de la VIe République.

Ces objectifs, capables de dynamiter le système de pouvoir en place et de faire tache d’huile au niveau international, puisque on trouve plus ou moins la même situation médiatique et institutionnelle un peu partout dans le monde, sont des conditions du contenu réaliste des autres objectifs d’émancipation.

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