Lecture de Lukacs

Ontologie de l’être social, Deuxième partie, chapitres I et II, traduction de Jean-Pierre Morbois révisée par Didier Renault, éditions Delga, 2011

Il y a plusieurs types d’êtres que nous pouvons appeler complexes. Un complexe général est composé de  complexes partiels. Chaque être prend naissance à partir d’un autre être. Petit à petit, les catégories du nouvel être apparaissent, occupent de plus en plus de place et constituent des médiations, des complexes. Il s’agit donc d’une  ontologie génétique (l’ontologie est la conception du monde au sens large, l’attitude générale à l’égard de la réalité, la vision du monde, le style qui caractérise notre approche de la réalité, le caractère typique de l’analyse, sa perspective).

 Il ne suffit pas d’étudier un complexe en lui-même, de privilégier de manière démesurée ses lois et ses forces internes, il faut étudier les relations concrètes du complexe avec les autres complexes et les relations concrètes du complexe avec le complexe général, mais cette vision nécessaire de la totalité ne suffit pas encore si on  veut mettre en valeur la dynamique du complexe général: il faut mettre en valeur le complexe prédominant et les changements d’équilibre et de domination. On a alors une ontologie dynamique.

L’être organique, avec la vie, puis, à un  certain degré d’évolution, la conscience, se constitue à partir de l’être inorganique qui constitue sa base ontologique.

L’être social, qui a pour base la nature, c’est-à-dire les êtres organiques et inorganiques, se développe à partir du travail comme processus mis en mouvement par l’homme (cet être qui est le seul être biologique de l’être social). L’homme pose un objectif, détermine des moyens pour réaliser cet objectif (les outils de travail), et fabrique un produit ou un service réalisant ainsi la satisfaction des besoins à l’origine du processus de travail.

La conscience de cet homme concret est ce qui dirige le processus de travail, ce qui détermine le choix du besoin ou des besoins à satisfaire, le choix de l’objectif correspondant à ces besoins et les moyens permettant de réaliser cet objectif et qui, à chaque pas de la réalisation, par la mémoire des actions passées et en continuité avec elles, de façon informée et critique, détermine la succession des gestes.

Le processus de travail est donc une série de positions alternatives, prenant connaissance des chaînes causales spontanées de la nature pour les utiliser dans le processus de travail, générant des chaînes causales qui viennent s’ajouter aux chaînes causales de la nature, mais qui constituent une nouveauté dans le déroulement spontané de la nature.

Si un premier type de travail consiste à transformer la nature pour répondre à ses besoins personnels, un deuxième type de travail consiste à transformer la nature dans le contexte d’une coopération ou d’une division du travail, ce qui suppose l’existence du langage. Ce n’est plus une transformation de la nature par l’individu mais une transformation de la nature par la société. Un troisième type de travail consiste à faire engendrer des travaux par d’autres personnes, autrement dit il s’agit d’une position qui détermine comme  objectif  la détermination des positions d’autres processus de travail par d’autres personnes.

Dans le processus de travail, le moment de la détermination des moyens prend en compte l’expérience passée et les connaissances accumulées, autrement dit ce moment comporte un aspect de généralisation, à l’origine du développement des sciences. Nous sommes donc à un moment de plus grande socialité, un moment de développement de la socialité.

L’individu, pour se constituer en personnalité non traditionnelle, par une éducation au sens large et une généralisation ambitieuse, peut anticiper l’évolution à venir en brûlant les  étapes

Les aspects les plus biologiques de la vie humaine, comme l’alimentation ou la sexualité, se socialisent. Des médiations sociales se constituent, comme le langage, le droit, l’art, etc.

La méthode d’approche de cette ontologie a pour ambition de tenir compte de la totalité de la réalité.

En décrivant un objet, on met en valeur sa spécificité. Cette spécificité comprend les relations de l’objet avec les autres objets et avec la totalité générale. Cette spécificité est la totalité des déterminations de l’objet, la réalité de l’objet.

Il s’agit d’une ontologie matérialiste dans la mesure où les positions téléologiques caractérisent seulement l’être social, qu’il n’y a dans la nature que des causalités, que les positions téléologiques introduisent de nouvelles chaînes de causalités qui viennent s’ajouter aux chaînes spontanées de causalités, mais cette ontologie reconnaît l’existence de la conscience et l’autonomie relative des superstructures, contre le matérialisme vulgaire, dans la mesure où la conscience et les superstructures ne sont pas des reflets mécaniques et passifs mais des reflets généralisés, avec de nombreuses médiations, et des reflets actifs, des reflets qui comptent dans l’évolution d’ensemble

 

Le développement de l’être humain individuel va de la simple singularité  vers la personnalité, tandis que, parallèlement, le développement de la société et de l’espèce humaine va de la particularité vers la généricité, la médiation entre les deux développements étant constituée par les actions axiologiques des individus qui non seulement prennent des positions qui favorisent les tendances vers plus de généricité dans la société, mais aussi dépassent leur propre singularité, leur personnalité en constitution étant ainsi porteuse du développement du genre humain.

  1. 1.    Le travail comme catégorie. L’être social est un complexe. Parmi les catégories de ce complexe, le travail est la catégorie qui assure la transition entre la vie organique et la vie sociale

Il s’agit d’exposer ontologiquement les catégories de l’être social comme le travail, le langage, la coopération, la division du travail, mais aussi d’exposer la croissance de ces catégories à partir des formes antérieures de l’être, les liaisons de ces catégories avec ces formes, la manière dont ces catégories se fondent sur ces formes et s’en différencient.

Les catégories de l’être social sont entrelacées, elles ne peuvent être considérées isolément, comme le fait le positivisme avec sa fétichisation de la technique, avec la glorification de l’universalité de la manipulation, comme le font les adversaires du positivisme avec leur éthique abstraite et dogmatique.

Ce complexe qu’est l’être social sera décomposée par une abstraction analytique pour pouvoir revenir au complexe compris dans sa totalité réelle et non seulement donnée, simplement représentée.

Les catégories spécifiques d’un complexe parviennent peu à peu à dominer ce complexe.

La transition du règne organique à la vie sociale ne peut être construite expérimentalement en raison de l’irréversibilité absolue de l’historicité de l’être social, mais le stade de plus primitif peut être reconstruit par la pensée à partir du stade plus évolué.

On a une transition abrupte, ontologiquement nécessaire, d’un niveau de l’être à un autre qualitativement différent.

Les indices peuvent éclairer les étapes de la transition, mais jamais le saut. L’essence du travail humain, par rapport à l’animal, dont l’activité est plus plastique, repose sur le fait que, premièrement, il apparaît au cours du combat pour l’existence et que, deuxièmement, toutes ses étapes sont le produit de sa propre activité.

Nous donnons une place privilégiée au travail dans ce complexe des l’être social pour son rôle dans la genèse de ce complexe, les autres catégories présentant, essentiellement, des caractères purement sociaux, ne se déployant que dans un être social déjà constitué.

Le travail, dans son essence ontologique, présente seul un caractère explicite de transition, puisqu’il est par essence, une interaction entre l’homme, la société, et la nature, l’outil, la matière première, l’objet.

Le travail est la condition indispensable à l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur de la circulation matérielle entre la nature et l‘homme.

Chaque saut signifie un changement qualitatif et structurel de l‘être, une rupture dans la continuité linéaire normale.

Grâce au travail, une position téléologique est réalisée dans l’être matériel, sous forme de la naissance d’une nouvelle objectivité.

  1. 2.    La conception idéaliste ou religieuse. Dans une tentative profonde, universelle et multiple, mais en définitive erronée, d’appréhender philosophiquement l’ensemble de la réalité, le modèle de la position téléologique est élevé au rang d’une  catégorie générale cosmologique en concurrence avec la causalité, comme principe de mouvement autonome qui repose sur lui-même. Est défendu le caractère téléologique de la réalité non sociale et de la société prise comme un tout. La téléologie est une catégorie posée. L’acte de poser a un caractère ontologique, il suppose un créateur, il initie un processus réel. Dans la détresse et le désarroi, on cherche le sens de l’existence, le pourquoi de toute chose, comme si tout devait avoir un sens, comme si tout servait à quelque chose. Cette conception téléologique de l’histoire et de la réalité suppose non seulement une finalité, l’orientation vers un but, mais aussi un créateur de toutes les choses, et en particulier un créateur des causalités, la téléologie étant donc supérieure à la causalité. Les théories idéalistes ou religieuses généralisent la téléologie à tout être et non seulement à l’être social, qui n’est donc pas différencié des autres formes d’être. À la place de cette différenciation, ces théories différencient l’être purement matériel et le psychisme de l’homme, purement spirituel, dégagé de toute contingence matérielle, un homme dont les actes sont intemporels et n’interviennent pas dans la production matérielle de l’existence. Les idéalistes et les matérialistes envisagent la réalité comme objet d’intuition, les matérialistes ne voyant que le concret et pas l’activité, tandis que les idéalistes envisagent l’activité humaine, mais comme étant essentiellement subjective, intellectuelle, ce qui revient à négliger toute activité non subjective

Nous comprenons tous le caractère téléologique du travail, mais le problème ontologique vient de ce que ce modèle de la position téléologique se voit élevé au rang d’une catégorie générale cosmologique, la téléologie de la réalité prenant une grande place, étant même parfois le moteur de l’histoire et de toute conception du monde, d’où le rapport de concurrence, l’antinomie entre causalité et téléologie.

Alors que la causalité est un principe de mouvement autonome qui repose sur lui-même et qui conserve cette caractéristique même lorsqu’une série causale a pour origine un acte de la conscience, la téléologie est, par essence, une catégorie posée, c’est-à-dire que tout processus téléologique comporte la fixation d’un objectif et donc une conscience qui pose cet objectif.

Poser ne signifie pas prendre conscience. Quand la conscience pose un objectif, elle initie un processus réel qui est le processus téléologique. L’acte de poser a donc un caractère ontologique.

La conception téléologique de la nature et de l’histoire n’implique donc pas seulement leur finalité, leur orientation vers un but, mais aussi que leur existence, leur mouvement doivent avoir un créateur conscient.

Le besoin de telles conceptions est le besoin religieux de trouver un sens à l’existence, au cours du monde, jusqu’au niveau des événements de la vie individuelle, quand on pose la question du pourquoi finaliste, du « pourquoi il en est ainsi », dans la détresse et le désarroi, comme si tout devait servir à quelque chose, comme si tout avait un sens, le pourquoi finaliste pouvant parfois se transformer en pourquoi au sens causal.

Toute philosophie orientée téléologiquement doit, pour mettre conceptuellement son Dieu en accord avec le cosmos, c’est-à-dire avec le monde de l’homme, proclamer la supériorité de la téléologie sur la causalité, même lorsque le Dieu se contente de remonter l’horloge du monde, il met en mouvement le système de la causalité.

Dans la nature, il n’y a que des réalités et le changement ininterrompu de leurs formes concrètes, dont résulte, dans tous les cas, un simple être autre.

Le travail est l’unique forme de production d’un étant à partir d’une position téléologique, ce qui fonde la spécificité de l’être social, en opposition avec les théories idéalistes ou religieuses d’un règne général de la téléologie, théories pour lesquelles chaque pierre, chaque mouche serait la réalisation du travail de Dieu, de l’esprit, si bien que la différence ontologique décisive entre la société et la nature disparaîtrait, et à la place de cette différence niée apparaît une autre différence, un dualisme, le contraste entre les fonctions psychiques de l’homme, apparemment purement spirituelles, apparemment totalement dégagées de la réalité matérielle, et le monde de l’être simplement matériel, si bien que l’activité de l’homme d’échange matériel avec la nature n’est pas prise en compte comme il convient, au profit d’une activité considérée comme propre à l’homme, tombant du ciel, ontologiquement achevée comme supra temporelle ou intemporelle, comme le monde du devoir-être opposé au monde de l’être.

Il n’y a pas comme réalité objective que la nature et ses lois. Le monde sensible, l’objet, la réalité ne sont pas seulement des intuitions, des objets, mais aussi des activités humaines concrètes, des pratiques, de façon non subjective, si bien qu’il faut souligner, contre les matérialistes qui isolent la pensée de la pratique, l’aspect actif de l’activité humaine, mais aussi, contre les idéalistes, il faut souligner l’aspect concret, réel, objectif de l’activité humaine.

Aristote, malgré ses conceptions fausses sur le caractère téléologique de la réalité non sociale et de la société prise come un tout, dans sa tentative profonde, universelle et multiple d’appréhender philosophiquement l’ensemble de la réalité, perçoit un certain nombre de phénomènes qui échappent à certains qui ont pourtant des analyses pertinentes des questions particulières.

  1. 3.    La fixation du but et la recherche des moyens. Il faut distinguer la fixation de l’objectif et la recherche des moyens, des outils et des objets utilitaires pour réaliser cet objectif. La fixation du but  a une double dimension sociale. Elle naît d’un besoin social et est appelée à satisfaire socialement ce besoin, et en ce sens elle est soumission à la nature. La recherche des moyens nous introduit dans la nature, dans la recherche de moyens naturels, elle est maîtrise de la nature. Elle exige une reconnaissance objective des matérialités et des processus susceptibles de réaliser l’objectif, à travers les lois et propriétés qui régissent les objets et les forces concernés, mais aussi la découverte de nouvelles combinaisons, de nouvelles possibilités fonctionnelles ou d’emploi, de nouvelles sélections, de nouveaux effets. Certains mouvements naturels aveugles, spontanés, sont transformés en mouvements posés, en mouvements conformes à des fins, mouvements qu’il s’agira de veiller, de gouverner, de contrôler. Cette interpénétration ou cette homogénéisation de la téléologie et de la causalité constituent le processus unitaire, homogène du travail et le produit du travail. Si la connaissance est fausse ou incomplète quant à la réalisation du but, la position téléologique ne peut pas se réaliser et n’est plus qu’une chimère, une position gnoséologique qui passe à côté de son objet, un fait de conscience impuissant, une rêverie, un projet utopique. Étant donné l’infinité des propriétés et des rapports des objets et des processus, la connaissance de la nature en soi dans sa totalité n’est pas exigée, il suffit de reconnaître les facteurs qui seront utiles ou nuisibles, les facteurs qui jouent un rôle quant à la position téléologique. Il suffit donc d’une exactitude dans le seul domaine étroit de la position téléologique, exactitude pouvant aller avec une appréhension erronée de la nature en soi dans son ensemble. Pour être authentique, la fixation de l’objectif doit correspondre à une connaissance suffisante dans la nécessaire recherche des moyens, domaine où le travail se lie avec la recherche scientifique. Les moyens préservent les résultats du travail, assurent la continuité et le perfectionnement de l’expérience du travail, si bien que, même si, dans chaque processus de travail singulier, l’objectif commande et régule les moyens, la connaissance au fondement de la réalisation des moyens est plus importante que la satisfaction ponctuelle des besoins. Les outils et les objets utilitaires, dans leur durabilité, nous introduisent dans la reconnaissance des étapes de l’évolution de l’humanité, manifestant le recul progressif des barrières naturelles, c’est-à-dire la libération de la conformation et de la contrainte du matériau naturel dans la fabrication de l’outil et de l’objet utilitaire, pour leur donner les propriétés correspondant aux besoins, la nouvelle forme ne dépendant plus directement du matériau, même si elle imite les anciennes formes. Une découverte dans la recherche des moyens peut être appliquée dans un autre domaine, chaque application réussie étant une abstraction valide, si bien que les lois scientifiques abstraites et générales sont issues de l’examen des besoins pratiques et de la recherche des meilleurs moyens pour satisfaire ces besoins dans le travail, la science consistant en une autonomisation de la recherche des moyens Les modèles à la base des hypothèses scientifiques sont en partie déterminés par les représentations ontologiques et les images du monde de la vie quotidienne, elles-mêmes en relation étroite avec les expériences, les méthodes et les résultats du travail.

Il faut distinguer la position de l’objectif et la recherche des moyens pour la réalisation de cet objectif.

La réalisation de l’objectif comporte une reconnaissance objective de l’origine causale des matérialités et processus dont la mise en œuvre est en mesure de réaliser l’objectif posé.

La recherche des moyens a une double fonction, celle de déceler les lois qui régissent en soi, indépendamment de toute conscience, les objets concernés, et celle de découvrir de lesnouvelles combinaisons (de nouveaux rapports entre les propriétés de l’objet et ses possibilités d’emploi, de nouvelles possibilités fonctionnelles, de nouvelles possibilités d’emploi, de nouvelles sélections) qui, par leur mise en œuvre, permettront d’atteindre l’objectif téléologiquement posé.

L’activité propre de la nature est employée pour faire dans son être-là sensible quelque chose de tout autre que ce qu’elle voulait faire. L’activité aveugle est transformée en activité conforme à des fins. L’homme se borne à veiller et à gouverner. La position téléologique ne fait que mettre à profit l’activité propre de la nature, la transformation de cette activité la changeant en activité posée, sans modifier ses fondements ontologiques naturels.

Les propriétés et les lois de mouvement des objets et des forces sont intégrées dans des combinaisons en leur conférant des fonctions et des effets nouveaux.

Les catégories naturelles sont posées par l’intermédiaire de leurs subsomption sous une position téléologique.

L’interpénétration posée de la causalité et de la téléologie, de la nature et du travail, fait naître un objet, un processus unitaire, homogène, le processus de travail, et à la fin de celui-ci le produit du travail.

Mais cette homogénéisation suppose une connaissance adéquate des connexions causales, qui ne sont pas homogènes dans la nature.

Si la connaissance fait défaut, qu’elle soit fausse ou incomplète, les connexions causales continuent d’agir naturellement et la position téléologique se supprime puisqu’elle se réduit à un fait de conscience impuissant, n’étant plus qu’une position gnoséologique qui passe à côté de son objet.

Comme chaque objet naturel ou chaque processus naturel comporte une infinité intensive de propriétés et d’interactions avec son environnement, la connaissance, même approximative, de cette infinité intensive n’est pas nécessaire, seulement l’identification des facteurs de cette infinité qui jouent un rôle positif ou négatif dans la position téléologique, une exactitude dans le domaine étroit de la position téléologique pouvant aller avec une appréhension profondément erronée de la nature en soi, dans son ensemble.

De plus, l’homogénéisation de la finalité et des moyens dans la position doit tenir compte de la double dimension sociale de la fixation d’objectif, qui naît d’un besoin social et est appelée à satisfaire ce besoin, mais aussi du caractère naturel des moyens de sa réalisation, qui entraîne la pratique dans un environnement et une activité différents.

Ce qui décide si l’objectif est réalisable ou non est le degré auquel on est parvenu, dans la recherche des moyens, à transformer la causalité naturelle en une causalité posée au sens ontologique.

La position d’un objectif naît d’un besoin social humain, mais pour qu’elle soit authentique, il faut que la recherche des moyens, c’est-à-dire la connaissance de la nature, ait atteint un stade déterminé qui lui corresponde.

Si ce n’est pas encore le cas, la position ne reste qu’un projet utopique, une espèce de rêveries.

La recherche des moyens est le domaine où le travail se lie avec le développement de la pensée scientifique, si bien que la production ininterrompue de la nouveauté dans le travail fait du travail la catégorie native de la société, la société comme dépassement de tout caractère naturel.

Du fait que l’exploration de la nature indispensable pour le travail se concentre sur l’élaboration des moyens, ceux-ci sont le vecteur fondamental de la garantie de la préservation des résultats du travail, de la continuité de l’expérience du travail, du perfectionnement de cette expérience, si bien que, même si, dans chaque processus de travail singulier, l’objectif commande et régule les moyens, la connaissance au fondement de la réalisation des moyens est plus importante que la satisfaction ponctuelle des besoins.

Les moyens sont plus durables que les buts immédiats et leurs réalisations, même si la satisfaction des besoins a une durée et une continuité et si la consommation ne fait pas que maintenir et reproduire mais exerce une certaine influence sur la production.

Le moyen est le moment de la domination de la société sur la nature, l’homme et la société lui étant soumis dans la détermination du but.

Le moyen, l’outil, est un moyen de connaissance sur les étapes de l’évolution de l’humanité, l’analyse de l’outil nous révélant sa genèse mais aussi les modes de vie et même les conceptions du monde des utilisateurs. Peu à peu l’homme recule les barrières naturelles, c’est-à-dire, dans la fabrication de l’outil, il se libère de la conformation et de la contrainte du matériau naturel d’où il ne retirait que des morceaux, pour donner à ses objets utilitaires les propriétés correspondant à ses besoins, la nouvelle forme ne dépendant plus directement du matériau, même si elle imite les anciennes formes.

La recherche des objets et des processus dans la nature, qui précède la position de la causalité dans l’acquisition des moyens, participe de la connaissance.

Toute expérience, toute application de connexions causales, c’est-à-dire toute position d’une causalité réelle a la propriété d’être appliquée à d’autres registres, chaque application réussie étant une abstraction valide.

Des lois scientifiques abstraites et générales sont issues de l’examen des besoins pratiques, de la meilleure façon de les satisfaire, c’est-à-dire de la recherche des meilleurs moyens dans le travail.

Mais aussi des conquêtes du travail, menées à un degré d’abstraction supérieur, peuvent être le fondement d’une observation scientifique de la nature, ainsi la découverte de la roue est à l’origine de l’astronomie.

Les sciences naissent d’une tendance à l’autonomisation de la recherche des moyens.

Les modèles de représentation à la base des hypothèses scientifiques sont en partie déterminés par les représentations ontologiques et les images du monde de la vie quotidienne, elles-mêmes en relation étroite avec les expériences, les méthodes et les résultats du travail des différentes périodes, ce que dissimule le fait que, actuellement, les sciences apparaissent comme faisant des recherches préparatoires au profit de l’industrie, ce phénomène n’étant pas sans influence sur la science (d’un point de vue ontologique et critique, c’est à étudier).

  1. 4.    La conscience animale est un auxiliaire, un épiphénomène intégralement conditionné par la biologie, produit de la complexité de l‘organisme, des relations de l‘organisme avec l’environnement, de la reproduction de l‘organisme, de la flexibilité des réactions de l‘organisme. L’organisme animal s’adapte à l’environnement, il peut même transformer cet environnement, mais il s’agit d’une transformation de la nature non intentionnelle, alors que la conscience de l’être humain produit des transformations inimaginables, inconcevables si on laissait la nature se développer seule, par elle-même, si bien que la conscience humaine, profondément novatrice, n’est pas un épiphénomène.

Dans la nature, la conscience animale est un facteur partiel, auxiliaire du processus de reproduction, biologiquement fondé et se déroulant selon les lois de la biologie. La conscience animale est seulement l’auxiliaire de l’existence biologique et de la reproduction, elle n’est qu’un épiphénomène de l’être organique.

La conscience animale est un produit de la différenciation biologique, de la complexité croissante des organismes, de leur relation d’échange avec l’environnement, de la reproduction, avec une flexibilité croissante dans les réactions.

La réalisation de la position téléologique, en tant que catégorie de la nouvelle forme d’être, avec le travail, cesse d’être un épiphénomène au sens ontologique. Ce n’est que dans le travail, par la position du but et de ses moyens, que la conscience, par l’acte autonome de la position téléologique, ne se borne pas à dépasser la simple adaptation à l’environnement, qui est le fait de certaines activités animales qui modifient la nature objectivement, non intentionnellement, mais cette conscience humaine produit dans la nature des changements qui seraient impossibles, inconcevables à partir d’elle seule.

Quand la réalisation de la position téléologique devient un principe transformateur et innovant de la nature, la conscience, qui a donné naissance, impulsion et direction, ne peut-être ontologiquement un épiphénomène.

  1. 5.    Le reflet aussi exact que possible de la réalité, de l’être, condition de la position de séries causales, condition de possibilité de la fixation d’objectif et de la détermination des moyens, orienté par elles, forme objective qui n’est pas l’être, la réalité, mais qui est le vecteur de l’apparition de nouvelles objectivités et de la reproduction de l’être social et, d’autre part, la position des enchaînements causaux indispensables à la réalisation de la position téléologique sont deux actes hétérogènes au fondement de la spécificité de l’être social, un être qui, pour la première fois, n‘est pas unitaire. Le reflet manifeste la séparation, la distance entre le sujet, sa conscience, ses représentations et ses perceptions, et l’objet, le sujet étant capable d’appréhender intellectuellement, par les concepts, l’objet en soi, sinon la fixation de l’objectif ne serait pas possible, sans que cette appréhension ne puisse être totale, elle peut même être erronée, étant donné l‘infinité intensive de l‘objet, et la multiplication des médiations, par exemple les mathématiques, entre le sujet et l‘objet augmente la distance, évite des erreurs pour en créer de nouvelles. Les représentations et les perceptions sont transformées par les concepts, sous l’influence du travail.

Aux fondements de la spécificité ontologique de l’être social, deux actes hétérogènes mais en liaison ontologique constituent le complexe du travail, d’une part le reflet aussi exact que possible de la réalité considérée, d’autre part, en conséquence, la position des enchaînements causaux indispensables à la réalisation de la position téléologique.

En ce qui concerne le reflet, apparaît la séparation spécifiquement humaine entre des objets qui existent indépendamment du sujet, et des sujets qui se les représentent par des actes de conscience et peuvent se les approprier intellectuellement, séparation devenue consciente, comme produit du processus de travail et comme fondement du mode d’existence spécifiquement humain.

Si le sujet, séparé du monde objectif dans la conscience, n’était pas capable d’observer ce monde objectif et de le représenter tel qu’il est en soi, la détermination d’un objectif, la base de tout travail, serait impossible.

La perception et la représentation humaine sont transformées par les concepts, sous l’influence du travail. Il y a par exemple une division du travail des sens dans la représentation, quand on perçoit de manière visuelle des propriétés de choses qu’on ne peut appréhender que par le toucher.

Dans le reflet de la réalité, comme condition de possibilité de l’objectif et des moyens du travail, se produit une séparation, un détachement de l’homme de son environnement, une distanciation qui se manifeste par la confrontation du sujet et de l’objet.

Dans le reflet de la réalité, la représentation se sépare de la réalité représentée et se condense dans la conscience comme une forme objective qui n’est pas la réalité, puisqu’il est impossible que le reflet soit du même ordre que ce qu’il reflète.

Du point de vue ontologique, alors que les degrés antérieurs de l’être étaient très unitaires, l’être social se scinde en deux facteurs hétérogènes et opposés du point de vue de l’être : l’être et son reflet dans la conscience, les déterminations réciproques des deux facteurs ne pouvant supprimer cette dualité.

Le reflet peut se fourvoyer, puisqu’il s’oriente sur un objet indépendant de la conscience, caractérisé par son infinité intensive, puisqu’il s’efforce de saisir cet objet dans son en-soi, ce qui implique une distance.

Quand des outils complexes comme les mathématiques nous aident à saisir la réalité par le reflet, certaines possibilités d’erreurs primitives peuvent être éliminées, mais elles sont remplacées par des erreurs plus complexes produites par des systèmes de médiation qui augmentent la distanciation.

Les reproductions, qui ne peuvent donc jamais être des fidèles copies mécaniques de la réalité, des quasi photographies, sont déterminées par les objectifs de reproduction sociale de la vie, par le travail, c’est-à-dire que le reflet à une orientation téléologique concrète, ce qui explique la tendance ininterrompue du reflet à découvrir du nouveau, tendance qui est corrigée par l’objectivation.

Le reflet est, d’une part, le strict opposé de toute être, puisque, en tant que reflet, il n’est pas un être, mais, d’autre part, il est le vecteur de l’apparition de nouvelles objectivités dans l’être social, le vecteur de la reproduction de l’être social, et en ce sens la conscience qui reflète la réalité acquiert un caractère certain de possibilité. Le chômeur, dans l’impossibilité réelle de trouver un travail, reste un ouvrier. Les capacités acquises pour le travail restent des qualités de l’ouvrier sans travail.

Les propriétés d’un étant, même si elles sont inopérantes pendant de longues périodes, restent ses propriétés.

Le reflet, du point de vue ontologique, n’est ni un être en soi ni un être spectral parce qu’il n’est pas un être, mais il est la condition de la position de séries causales.

  1. 6.    L’alternative. Le travail, catégorie centrale de l’être social, est une structure dynamique, aboutissement d’un saut, à la suite d’un chemin catégoriel dont une base est l’instabilité, forte de possibilités, de l’être biologique. Dans le processus de travail, l’alternative, comme choix, comme acte de conscience, comme fonction spécifiquement humaine de la conscience, comme pratique à aspects cognitifs dominants, comme décision, est la catégorie médiatrice par laquelle le reflet de la réalité devient le véhicule de la position d’un étant naturel, elle est la transition du reflet, conséquence d’observations et d’expériences, à la position de relations causales, c’est-à-dire transition d’une forme de non-être à une forme d’être actif et productif, transformation d’un étant purement naturel en un étant prenant place dans l’être social et représentant une forme entièrement nouvelle d’objectivité de cet étant naturel, la chose purement naturelle devenant instrument de travail, outil. L’objet purement naturel peut être soumis à un processus d’élaboration destiné à faire de lui un outil plus efficace, l’alternative se révèle alors non comme un acte de décision unique, mais comme un processus, une chaîne ininterrompue d’alternatives toujours nouvelles. En fait, ce n’est pas seulement l’objectif qui est posé téléologiquement, mais aussi la chaîne causale qui le réalise et qui doit devenir une causalité posée. Il n’y a donc pas réalisation mécanique d’un objectif. Le moyen du travail comme l’objet du travail, éléments naturels soumis à la causalité naturelle, reçoivent, un caractère posé, c’est-à-dire une existence sociale. Chaque geste individuel doit être pensé adéquatement, c’est-à-dire reposer sur un reflet adéquat de la réalité, être approprié à l’objectif et être exécuté avec précision, sinon la causalité posée cesse d’agir, l’objet redevient un existant naturel, soumis à des causalités naturelles. Les erreurs peuvent être corrigées par un ou plusieurs actes ultérieurs, ce qui introduit de nouvelles alternatives dans la chaîne des décisions, à moins que l’erreur commise ne rende tout le travail vain. Une seule décision peut entraîner une «période de conséquences». Le processus de travail est une chaîne d’alternatives. Certaines alternatives du processus de travail, par l’apprentissage, l’exercice répété, l’habitude, la routine, deviennent des réflexes conditionnés et peuvent être ainsi accomplies « inconsciemment », mais chaque réflexe conditionné a fait l’objet, à l’origine, d’une décision alternative ou d’une chaîne d’alternatives. La position des causalités naturelles, si grands que peuvent être ses effets transformateurs, ne peut faire disparaître les limites naturelles, car les causalités naturelles, même celles qui sont subordonnées aux causalités posées, ne cessent jamais totalement d’agir, chaque objet naturel ayant en lui comme possibilité une infinité de propriétés dont les effets, hétérogènes totalement à la position téléologique, peuvent engendrer des conséquences opposées à la position téléologique, jusqu’à l’annihiler, si bien que l’alternative doit rester en fonction au-delà de l’achèvement du processus de travail, sous forme de surveillance, de contrôle, de réparation, c’est-à-dire sous forme de positions préventives, ce qui multiplie les alternatives.

Le phénomène du travail, comme catégorie centrale, dynamique et complexe de la naissance d’une nouvelle étape de l’être, est un complexe, une structure dynamique qui est l’aboutissement d’un chemin catégoriel abstrait dont une base partielle est l’instabilité dans l’être biologique des animaux supérieurs, une instabilité forte de possibilités latentes, une instabilité ne constituant qu’une base générale dans la mesure où la forme la plus évoluée du phénomène du travail naît comme un saut, compréhensible seulement après-coup.

La transition du reflet, comme forme du non être à l’être actif et productif de la position de relations causales constitue la dimension alternative de toute position dans le processus de travail.

Le reflet apparaît dans la détermination de l’objectif du travail.

La préhension d’une pierre adaptée aux besoins est une alternative, un choix, un acte de conscience qui n’est pas de nature biologique, puisque la pierre, en soi un objet existant de la nature inorganique, n’est pas prédestiné à devenir un instrument d’une position de relations causales, tandis que le bétail mange de l’herbe selon le lien biologique d’une nourriture qui convient à ce bétail et qui détermine le comportement selon une nécessité biologique, la conscience n’étant qu’un épiphénomène, déterminé de manière univoque, et non une alternative.

Par l’observation et l’expérience, c’est-à-dire par le reflet et son assimilation par la conscience, certaines particularités de la pierre, qui la rendent propre ou impropre à l’activité envisagée, doivent être identifiées. Il s’agit de savoir si, selon un une première alternative, la pierre est bien choisie pour le but fixé et, selon une seconde alternative, si le but est bien posé, c’est-à-dire si la pierre est un bon instrument pour l’objectif déterminé.

Ces deux alternatives ne surgissent que d’un système d’actes qui n’existent pas en eux-mêmes, un système dynamique, d’un reflet en élaboration dynamique.

Quand les résultats du reflet non-étant se condensent en une pratique de structure alternative, un étant purement naturel donne naissance à un étant prenant place dans l’être social, un couteau par exemple, et représentant une forme entièrement nouvelle d’objectivité de cet étant naturel. La pierre, dans son existence et ses propriétés, n’a aucun rapport avec un couteau.

Quand la pierre n’est pas seulement choisie et utilisée comme instrument de travail, mais soumise à un processus d’élaboration destiné à faire d’elle un outil plus efficace, l’alternative se révèle encore plus non comme un acte de décision unique, mais comme processus, une chaîne ininterrompue d’alternatives toujours nouvelles.

Il ne s’agit donc pas de la réalisation mécanique d’un objectif. Alors que dans la nature, l’enchaînement causal se déroule de lui-même, selon sa propre nécessité naturelle interne, celle du « si …, alors », dans le travail, ce n’est pas seulement l’objectif qui est posé téléologiquement, mais aussi la chaîne causale qui le réalise et qui doit devenir une causalité posée.

Le moyen du travail comme l’objet du travail sont des éléments naturels soumis à la causalité naturelle. Bien qu’ils demeurent des objets naturels, ils reçoivent, dans le processus de travail, un caractère posé, c’est-à-dire une existence sociale seulement dans la position téléologique et seulement grâce à cette position.

L’alternative se répète continûment dans le détail du processus de travail, chaque geste individuel de façonnage devant être pensé adéquatement, c’est-à-dire reposer sur un reflet adéquat de la réalité, devant être approprié à l’objectif et exécuté avec précision, sinon la causalité posée cesse d’agir, la pierre redevient un existant naturel, soumis à des causalités naturelles.

L’alternative s’étend à l’activité qui engendre, de manière adéquate ou non, des catégories qui ne deviennent des formes de la réalité qu’au cours du processus de travail.

Les erreurs peuvent être corrigées par un ou plusieurs actes ultérieurs, ce qui introduit de nouvelles alternatives dans la chaîne des décisions, à moins que l’erreur commise ne rende tout le travail vain.

Une seule décision peut entraîner une période de conséquences. Le processus de travail est une chaîne d’alternatives.

Certaines alternatives du processus de travail, par l’exercice répété, l’habitude, la routine, deviennent des réflexes conditionnés et peuvent être ainsi accomplies « inconsciemment », mais chaque réflexe conditionné a fait l’objet, à l’origine, d’une décision alternative, aussi bien au cours de l’évolution de l’humanité que de celle de chaque individu. Il y a eu apprentissage, exercice, à partir d’une chaîne d’alternatives.

L’alternative, qui est aussi un acte de la conscience, est la catégorie médiatrice par laquelle le reflet de la réalité devient le véhicule de la position d’un étant, un étant qui est naturel, d’une naturalité qui ne peut être abolie.

La position téléologique des causalités dans le processus de travail, si grands que peuvent être ses effets transformateurs, ne peut faire disparaître les limites naturelles, car les causalités naturelles, même celles qui sont subordonnées aux causalités posées dans le travail, ne cessent jamais totalement d’agir, chaque objet naturel ayant en lui comme possibilité une infinité intensive de propriétés dont les effets, hétérogènes totalement à la position téléologique, peuvent engendrer des conséquences opposées à la position téléologique, jusqu’à l’annihiler.

L’alternative doit donc rester en fonction au-delà de l’achèvement du processus de travail, sous forme de surveillance, contrôle, réparation, etc., ces positions préventives multipliant les alternatives dans la fixation d’objectif et dans la réalisation de l’objectif.

Le développement du travail fonde toujours plus fortement le comportement de l’être humain sur des décisions alternatives.

  1. L’alternative comme transformation en étant. Les nouvelles formes de l’être social que sont les positions du but et des moyens d’accomplissement de ce but, positions résultant d’une pluralité d’alternatives et pouvant se formaliser sous la forme d‘un modèle ou d‘un projet, ne deviennent des étants sociaux que si elles sont exécutées à la suite de nouvelles alternatives, sinon elles ne sont que des possibilités, c‘est-à-dire des non-existants existant en puissance. Les alternatives ne concernent pas seulement la technique, l’optimum économique de la fixation de l’objectif ne correspondant pas toujours à l’optimum technique de la détermination des moyens, mais aussi les alternatives ne concernent pas seulement les moments idéels, la liberté, la rationalité, la construction du projet, le choix et la classification des points de vue, l’effort de refléter de manière juste les causalités en rapport avec la réalisation, l‘identification des besoins que le produit est censé satisfaire. Les alternatives concernent une décision dans des circonstances concrètes, si bien que la rationalité de la réalisation est toujours singulière, concrète, jamais absolue, et il s‘agit de la rationalité d‘un enchaînement de liaisons nécessaires rendant possible l‘alternative. L’alternative présuppose la nécessaire séquence de chacune des étapes. Seule l’alternative concrète d’une personne ou d’un groupe concret, sur les conditions concrètes les plus favorables à la réalisation d’un projet concret, est capable de transformer une représentation exacte en réalité, en existant, d’initier la réalisation de la possibilité en puissance du projet, en tenant compte du fait que l’alternative ou la chaîne d’alternatives ne s‘applique pas à la réalité toute entière, puisqu‘elle constitue le choix concret entre des chemins, et, il faut le préciser, des chemins dont le but, la satisfaction des besoins, est assigné non par le sujet mais par l’être social dans lequel il vit, un complexe existant indépendamment de lui et définissant les possibilités et l’espace de liberté de sa décision, la largeur, l’étendue, la profondeur de l’exactitude du reflet de la réalité dans la conscience du sujet ne jouant qu’un rôle relatif. C’est donc le processus social réel qui détermine le champ des questions et des réponses possibles pour les alternatives effectivement réalisées, si bien que l’espace de liberté d’une position isolée se manifeste clairement si on prend en compte la totalité des actes de position, avec leurs divergences et leurs convergences.

Les nouvelles formes de l’être croissent pour devenir des déterminations universelles véritablement dominantes dans leur propre sphère, mais sont toujours quelque peu en concurrence avec les formes inférieures dont-elles sont issues et qui constituent leur base matérielle.

La position fondatrice du but et des moyens d’accomplissement de ce but prend une forme toujours plus définie, suscitant l’illusion qu’elle est par elle-même un étant social.

Le modèle d’une usine comme position téléologique est élaborée par un groupe souvent nombreux, avec des bureaux et des installations, avant qu’il puisse se réaliser dans la production, mais ce modèle n’est qu’une possibilité qui ne parvient à la réalité que par une exécution fondée sur des alternatives.

Il y a un saut de la possibilité à la réalité.

Dans l’économie, les alternatives présentent une forme toujours plus ramifiée, différenciée.

Avec le développement de la technique, le modèle est déjà le résultat d’une chaîne d’alternatives. Mais la technique n’est pas le seul critère de choix dans l’alternative, l’optimum technique ne coïncidant pas nécessairement avec l’optimum économique, ce qui correspond à l’hétérogénéité souvent contradictoire du but et des moyens.

Un projet fondé sur des représentations exactes, quel que soit sa complexité, reste, si par exemple il est refusé, un non existant.

Seule l’alternative de l’homme ou du groupe, qui est appelé à initier par le travail le processus de réalisation matérielle, peut effectuer cette transformation de la puissance en existant.

La possibilité de se réaliser a des limites qui ne se laissent pas réduire à l’exactitude, à l’originalité, à un niveau suffisant de pensée et de rationalité.

Les moments idéels du projet d’une détermination d’objectif pour le travail ne sont pas les seuls à jouer un rôle dans la décision de l’alternative, dans le passage de la possibilité à la réalité, si bien que la rationalité économique, comme la supposition que les alternatives s’accomplissent au plan d’une pure liberté abstraite, sont des mythes, dans la mesure où les alternatives orientées sur le travail s’efforcent de parvenir à une décision dans des circonstances concrètes, la rationalité, la construction du projet, le choix et la classification des points de vue, l’effort de refléter de manière juste les rapports de causalité de la réalisation, s’appuyant sur le besoin concret que le produit est destiné à satisfaire. La rationalité de la réalisation projetée, toujours singulière, n’est jamais absolue, mais concrète, celle d’un enchaînement « si, alors », ces liaisons nécessaires rendant possible l’alternative, une alternative qui présuppose donc, à l’intérieur de ce complexe concret, la nécessaire séquence de chacune des étapes.

Dans l’alternative, il y a le fondement d’une liberté de décision, mais c’est une alternative concrète, la décision d’une personne ou d’un groupe concret sur les conditions concrètes les plus favorables à la réalisation d’un projet concret, si bien qu’une alternative ou une chaîne d’alternatives ne peuvent jamais s’appliquer, dans le travail, à la réalité tout entière, toute alternative étant un choix concret entre des chemins dont le but, qui est en fin de compte la satisfaction de besoins, a été assigné non par le sujet qui prend la décision mais par l’être social dans lequel il vit et agit, un complexe existant indépendamment de lui, définissant et déterminant les possibilités, définissant l’espace de liberté dans lequel se joue la décision.

Certes, la largeur, l’étendue, la profondeur de l’exactitude du reflet de la réalité joue un rôle, mais la manière de poser les chaînes causales au sein de la position téléologique est déterminée, directement ou indirectement, par l’être social.

La décision concrète de la position téléologique ne peut être déduite intégralement des conditions qui la précèdent, mais si on considère la totalité des actes de la position téléologique et leur interaction on constate des similitudes tendancielles, des convergences, des modèles, la proportion des tendances convergentes ou divergentes dans cette totalité révélant l’espace de liberté des positions téléologiques.

Le processus social réel, d’où provient la détermination du but, la découverte et la mise en application des moyens, définit le champ des questions et réponses possibles pour les alternatives effectivement réalisées, et cette détermination apparaît plus concrètement et plus nettement dans la totalité des actes de position téléologique que dans les actes isolés.

De toute façon, l’acte de l’alternative comporte le moment de la décision, du choix, le lieu ou l’organe de cette décision étant la conscience humaine qui, par cette fonction réelle n’est plus un épiphénomène intégralement conditionné.

La catégorie décisive qui produit la transformation de la possibilité en réalité est l’alternative.

  1. 8.    L’aspect cognitif de l’alternative. Entre le besoin biologique et la satisfaction biologique s’intercale chez l’homme l’impulsion au travail, la position téléologique, l’alternative. L’alternative, comme médiation entre le besoin et la satisfaction immédiate, est une victoire du comportement conscient, une victoire d’aspect cognitif, sur la simple spontanéité de l’instinct biologique, une victoire du contrôle sur soi-même, manifestant l‘autoproduction de l‘homme, son hominisation, son autoréalisation comme être fondé sur lui-même. Dans le travail, où il faut remplacer des causalités naturelles par des causalités posées au service d‘une position, il est nécessaire d’appréhender tout ce qui est en rapport avec le travail dans son être en soi objectif, il est nécessaire de régler son comportement vis-à-vis du but du travail et des moyens du travail en fonction de l’être en soi des besoins qui déterminent le but et de l’ être en soi des moyens, ce qui implique l’intention d’un reflet objectif de la réalité et l’effort d’éliminer tout ce qui est instinctif, affectif, émotionnel, par exemple éliminer la domination de la peur ou de la fatigue, si bien que, peu à peu, de manière constamment renouvelée, la connaissance domine l’émotionnel, la conscience maîtrise le pur instinct biologique, sous forme de nouvelles alternatives, qui doivent, afin que le travail soit couronné de succès, s’achever par la victoire du point de vue juste sur le simple instinct. Les alternatives concrètes comportent donc, dans la définition du but comme dans la réalisation du but, un choix fortement cognitif entre exactitude et fausseté.

La première impulsion vers la position téléologique est la volonté de satisfaire des besoins, mais cette impulsion n’est qu’un trait commun à la vie animale et à la vie humaine.

La séparation des chemins s’effectue quand, entre le besoin et sa satisfaction, s’intercale l’impulsion au travail, la position téléologique.

L’alternative a une nature principalement cognitive, car l’insertion du travail comme médiation entre le besoin et la satisfaction immédiate représente une victoire du comportement conscient sur la simple spontanéité de l’instinct biologique.

Ce caractère cognitif primordial des alternatives du travail se manifeste lorsque la médiation se réalise dans la chaîne des alternatives du travail. L’homme travaillant, qui vise le succès de son activité, ne peut y parvenir, aussi bien dans la fixation de l’objectif que dans le choix de ses moyens, que s’il s’efforce d’appréhender tout ce qui est en rapport avec le travail dans son être en soi objectif, que s’il s’efforce de régler son comportement vis-à-vis du travail, vis-à-vis du but du travail, vis-à-vis des moyens du travail en fonction de leur être en soi, ce qui implique non seulement l’intention d’un reflet objectif de la réalité, mais aussi l’effort d’éliminer tout ce qui est simplement instinctif, affectif, tout ce qui pourrait perturber l’appréhension objective, la conscience prédominant alors sur l’instinctif, la connaissance sur l’émotionnel.

Seul un reflet exact de la réalité peut faire en sorte que des causalités naturelles se transforment en causalités posées, au service de la position téléologique, les alternatives concrètes du travail, dans la définition du but du travail comme dans l’exécution de ce but, comportant un choix entre exactitude et fausseté, faisant ainsi du caractère cognitif des alternatives du travail une donnée incontournable, constituant la spécificité ontologique du travail, sa capacité à transformer la possibilité en réalité.

Cette spécificité objective du travail transforme le sujet travaillant, hominise l’homme, en ce sens que la conscience maîtrise de manière constamment renouvelée le pur instinct biologique.

À chaque acte singulier du travail, cette maîtrise se manifeste comme nouveau problème, nouvelle alternative, qui doit, afin que le travail soit couronné de succès, s’achever par la victoire du point de vue juste sur le simple instinct.

De même que l’existence naturelle de la pierre est hétérogène avec son usage de couteau, usage correspondant à la position de chaînes causales connues adéquatement, de même l’existence biologique et instinctuelle de l’homme est hétérogène à toutes ses positions téléologiques de maîtrise de ses instincts.

L’instabilité, l’élasticité dans l’adaptation, y compris dans des circonstances fondamentalement modifiées, la flexibilité du comportement, l’actualisation des potentialités constituent le fondement biologique de la transformation d’un animal supérieur en être humain.

Chez l’animal en captivité, cette actualisation de potentialités, cette flexibilité de comportement reste purement biologique, les sollicitations ne venant que de l’homme et constituant un nouvel environnement, la conscience restant un épiphénomène.

Le travail signifie un saut dans cette évolution, l’adaptation n’étant pas seulement passage de l’instinctif au conscient, mais adaptation à des circonstances choisies et produites par l’homme lui-même, si bien que cette adaptation n’est pas stable et statique, avec une réaction identique dans un environnement constant.

L’autoproduction transforme l’environnement, mais aussi le sujet lui-même. La mer, limite au déplacement, devient par le travail moyen de liaison pour l’homme.

Le sujet, initiateur de la détermination de l’objectif, de la transformation de chaînes causales reflétées en chaînes causales posées et de la réalisation de ces positions dans le processus de travail, par ses positions théoriques et pratiques, remplace ou contrôle ce qui est saisissable immédiatement, instinctivement, par des actes de la conscience, en raison de la distanciation que toute position implique.

Quant à la transformation de mouvements apparus consciemment en réflexe conditionnés, c’est-à-dire en actes ne possédant plus un caractère directement conscient, en actes « inconscients » ou « instinctifs« , cette disparition de la conscience, née de l’accumulation des expériences, est toujours réversible, révocable, les gestes ayant toujours leur origine dans une position téléologique qui distancie, qui détermine le but et les moyens, qui contrôle et corrige l’exécution.

Cette distanciation a pour conséquence la domination ou la maîtrise consciente des affects et des instincts, par exemple la domination de la fatigue ou de la peur, dominations constituant l’essentiel de la problématique morale.

La fabrication et l’usage d’outils s’accompagne, comme condition indispensable d’un travail réussi, du contrôle de soi, un contrôle que l’homme s’impose à lui-même, contrôle de soi nécessaire à la réalisation des buts dans le travail, un travail qui est donc le véhicule de l’autoproduction, de l’auto réalisation de l’être humain, nouvelle forme d’un être fondé sur lui-même.

  1. 9.    Deux formes de travail. Le travail comme médiation entre l’homme ou la société et la nature est le modèle primitif de toute pratique sociale. Mais il y a aussi le travail qui vise à faire produire par d’autres hommes ou par un groupe, qui vise à déclencher des positions d’objectifs et des séries causales posées chez d’autres hommes.

Le travail qui produit des objets utiles, des valeurs d’usage, est le modèle de toute pratique sociale, de tout comportement social actif. Ce travail inclut un processus entre l’activité humaine et la nature, ces actions visant à la transformation d’objets naturels en valeur d’usage.

Dans les formes plus tardives du travail, de la pratique sociale, l’action sur d’autres hommes passe au premier plan, même si elle vise en dernière instance à produire, par cette médiation des hommes, des valeurs d’usage, grâce au déclenchement de positions et de séries causales. Pour cette deuxième forme de la position téléologique, dans laquelle le but posé vise directement la fixation des objectifs d’autres hommes, il s’agit d’amener un autre être humain ou un groupe d’hommes à réaliser de leur côté des positions téléologiques concrètes, dès lors que le travail est suffisamment socialisé pour reposer sur la coopération.

  1. 10.     La coopération. Il s’agit de répartir les tâches. Les positions de chacun ont donc un caractère secondaire, puisque succédant à une position générale fixant la nature, le rôle et la fonction de chacune de ces positions

Dans le cas d’une coopération répartissant les tâches, les positions ont un caractère secondaire, puisque précédées par une position déterminant la nature, le rôle, la fonction des positions individuelles. La fixation d’objectifs n’a plus pour intention immédiate la transformation d’un objet naturel, mais l’élaboration d’une position elle-même orientée vers des objets naturels. Les moyens ne sont plus des actions directes sur des objets naturels. Il vise à obtenir des actions sur des objets naturels de la part d’autres hommes.

  1. 11.     Genèse de l’être social: le travail, le concept, le mot. Le langage naît du travail, la pensée conceptuelle naît aussi du travail, c‘est-à-dire que le travail est un présupposé, que la relation entre le travail et le langage ou la relation entre le travail et le concept n‘est pas réversible. Par contre, le mot et le concept se conditionnent mutuellement, ne peuvent exister l’un sans l’autre. Plus précisément, la position consciemment accomplie dans le travail produit une distanciation du reflet par rapport à la réalité et l’apparition de la relation sujet-objet, ces deux phénomènes étant à l’origine d’une appréhension conceptuelle de la réalité et de son expression adéquate par le langage. Cette mutation des capacités et possibilités psychiques et physiques en langage et pensée conceptuelle est un saut de l’être organique à l’être social, se manifestant par l’apparition de catégories et d’actes primitifs isolés, saut suivi d’un processus caractérisé par des différenciations et des autonomisations croissantes et relatives

La totalité du complexe joue un rôle primordial par rapport à ses éléments. Il faut donc étudier les fonctions réelles de ces éléments, en tenant compte qu’il y a un moment dominant, indépendamment de toute hiérarchie de valeurs. Dans de telles relations réciproques, soit les moments isolés se conditionnent mutuellement, comme le mot et le concept, où l’un ne peut exister sans l’autre, soit un moment est le présupposé de l’apparition de l’autre moment, sans que cette relation soit réversible, ainsi on peut déduire la naissance du langage et de la pensée conceptuelle du travail.

La position téléologique consciemment accomplie produit une distanciation dans le reflet de la réalité, et avec cette distanciation apparaît la relation sujet-objet. Cette distanciation et cette relation impliquent simultanément la naissance d’une appréhension conceptuelle de la réalité et de son expression adéquate par le langage.

L’accomplissement du processus de travail pose au sujet qui le réalise des exigences qui ne peuvent être satisfaites que par la mutation en langage et pensée conceptuelle des capacités et possibilités psychique et physique existant jusque-là.

La genèse ontologique de ce complexe concrètement structuré est en même temps un saut de l’être organique à l’être social et un processus qui s’est étendu sur des millénaires.

Le saut apparaît dès que la nouvelle qualité de l’être se manifeste par des actes primitifs isolés, à la suite de quoi les nouvelles catégories de l’être croissent extensivement et intensivement par différenciation et autonomisation croissantes relatives, jusqu’à ce que le nouveau mode d’être, la nouvelle étape de l’être se constitue avec ses caractères et son autonomie.

  1. 12.     La théorie nécessaire à la pratique et réciproquement. Le reflet doit être le plus exact possible, l’acte de reflet doit être constamment vérifié, perfectionné et généralisé, dans le sens où les expériences d’un travail particulier peuvent être mises à profit pour un autre travail, ce qui peut s’autonomiser et se formaliser en une observation de forme généralisatrice, amorce d’une connaissance scientifique. Ainsi, on peut faire abstraction des réactions de l’homme dans l’expérience observée. Toute connaissance est en dernière analyse un instrument pour la reproduction de son existence et de l’existence de l’espèce humaine, autrement dit il faut toujours avoir conscience que la théorie naît de la pratique, des besoins de l‘individu et de l‘espèce, mais il se faut aussi se rendre compte que la théorie, la connaissance sont indispensables à la naissance et au développement du travail.

Dans le cadre d’un travail concret, seul un reflet objectivement exact des relations causales impliquées par le but peut accomplir la transformation de ces relations causales en relations causales posées.

Ce fait agit dans le sens d’une constante vérification et d’un constant perfectionnement des actes de reflet, mais aussi dans le sens de leur généralisation, dans la mesure où les expériences d’un travail concret peuvent être mises à profit pour un autre travail, ces expériences s’autonomisant de manière relative en observations de forme généralisatrice. Ces expériences ne se rapportent plus exclusivement et directement à l’exécution d’une tâche particulière. Ces généralisations portent en germe les futures sciences. Ainsi, la tendance à faire abstraction des déterminations liées aux réactions de l’homme, selon le principe de désanthropomorphisation.

Les concepts sont souvent associés à des représentations magiques ou mythiques, malgré les formes toujours plus évoluées de la pratique.

On doit toujours avoir à l’esprit que la conscience sur les tâches, sur le monde et sur soi, même si elle devient de plus en plus autonome et médiatisée, est l’instrument indispensable de la reproduction de sa propre existence et de la reproduction de l’existence de l’espèce.

La conscience de l’être humain intervient dans son activité d’autoreproduction.

L’autonomie de la réflexion du monde externe et interne dans la conscience de l’homme est une condition indispensable de la naissance et du développement du travail.

La théorie (ou la science) comme figure devenue autonome de positions dans le travail ne peut renier son lien au travail, à la pratique, à la satisfaction des besoins de l’espèce humaine. Il y a donc une double relation de lien et d’autonomie entre la théorie à la pratique.

  1. 13.     La contemplation et la vision abstraite de la pratique. Le pantéléologisme selon lequel la causalité est l’instrument d’accomplissement du but final conduit à la croyance que la forme la plus élevée du comportement humain est la contemplation de l’essence téléologique de la réalité objective, mais l’effort pour éliminer cette téléologie objective et son sujet religieux par le matérialisme vulgaire peut être un obstacle à la compréhension concrète de la pratique, tandis que, en réaction, l’idéalisme allemand évalue l’aspect actif de la pratique à sa juste importance, mais abstraitement. On a ou bien une insuffisante prise en compte de la pratique là où elle existe réellement et matériellement, c’est-à-dire dans le travail, ou bien une conception du travail comme seul domaine où la position d’un but aurait un rôle réel de transformation véritable du réel, ou bien une conception faisant de la téléologie et de la causalité dans le travail des moments ne constituant pas des éléments coexistants d’un complexe dynamique qu’ils caractérisent, mais des éléments s’excluant mutuellement

Tant que le processus réel de l’être dns la nature et dans l’histoire est conçu de manière téléologique, la causalité n’étant que l’organe d’accomplissement du but final, la forme la plus élevée du comportement humain est la théorie, la contemplation devant la fin ultime et le caractère téléologique de l’essence de la réalité objective.

L’effort pour éliminer la téléologie objective et son sujet religieux inventé tend à une éviction complète de la téléologie qui fait alors obstacle à une compréhension concrète de la pratique.

En réaction, l’idéalisme allemand développe l’aspect actif, évaluant la pratique à sa juste importance, mais l’idéalisme ne connaît pas l’activité réelle, l’aspect actif n’étant ainsi développé qu’abstraitement.

Marx revient sur la pratique là où elle se manifeste réellement et matériellement, là où ses déterminations ontologiques apparaissent nettement, c’est-à-dire là où coexiste dynamiquement téléologie et causalité.

Il ne suffit pas de dire que le travail ou la pratique serait l’unique complexe d’être dans lequel la position téléologique aurait un rôle réel, à l’origine des transformations véritables du réel, ni de dire que téléologie et causalité s’exclueraient.

Téléologie et causalité sont des principes hétérogènes, mais qui ne peuvent produire qu’associés le fondement ontologique de complexes qui ne peuvent exister que dans l’être social et dont l’action dans cet être social constitue la caractéristique.

  1. 14.     Causalité réelle et causalité cognitive. La position concrète, dans l’être, de séries causales concrètes présuppose la connaissance de ces séries, c’est-à-dire présuppose la position en termes cognitifs, en termes de connaissance de ces séries causales concrètes, mais cette position n’est qu’une possibilité, qu’une potentialité, préalable à l’alternative d’où jaillit la réalisation, la décision, l’acte en rapport d’altérité avec la connaissance

La téléologie ne peut fonctionner réellement que si elle est posée, c’est-à-dire que, pour décrire l’être de manière ontologiquement correcte, si un processus est caractérisé comme téléologique, il faut prouver l’existence du sujet à l’origine de la position, alors que la causalité peut être aussi bien posée que spontanée.

On ne peut faire disparaître la distinction entre position de la causalité réelle, matérielle, et position de la causalité purement cognitive, qu’elle soit gnoséologique ou logique, car seule une causalité posée matérielle, affectant l’être, peut coexister avec la téléologie (toujours posée).

La position concrète, dans l’être, de séries causales concrètes présuppose leur connaissance, c’est-à-dire leur position en termes cognitifs, mais une telle position ne permet d’atteindre qu’une possibilité, et la transformation de cette potentialité en réalisation est la décision qui jaillit de l’alternative, un acte qui présuppose la connaissance mais qui se trouve vis-à-vis d’elle en rapport d’altérité.

  1. 15.     L’influence plus ou moins grande des intérêts selon le type de travail. Dans la forme primitive du travail, la fixation du but ou de l’objectif est influencé par l’intérêt, par les besoins, c’est-à-dire que le travail et la réalisation du but sont orientés par cet intérêt, par ces besoins, mais, comme toute méconnaissance de la causalité en soi conduit à l’échec, que la transformation des causalités spontanées en causalités posées concerne exclusivement l’interaction avec la nature, les intérêts sociaux n’interfèrent pas dans le reflet des faits, le caractère purement cognitif des actes étant ainsi préservé, les actes de position de la causalité étant orientés sur l’opposition de valeur entre le vrai et le faux. Par contre, quand l’objectif du travail est de transformer ou d’orienter les positions téléologiques d’autres hommes, un objectif qui dépend de certains intérêts correspondant à certains besoins, les positions téléologiques des autres hommes seront déterminées, de manière efficace ou non, par ces intérêts, dans la mesure où ces autres hommes peuvent être indifférents à la création ou à la transformation de leur position, ou bien favorables, accentuant la réalisation, ou bien défavorables, freinant ou bloquant ou contrecarrant la réalisation. Les actes de position ne sont donc plus orientés exclusivement sur les positions de valeur entre le vrai et le faux.

La coexistence ontologique de la téléologie et de la causalité dans la pratique montre que théorie et pratique sont les moments d’un seul et même complexe d’être social, et cela apparaît dans la forme primitive du travail, car, même si ce travail est orienté téléologiquement par l’intérêt porté envers la réalisation de l’objectif fixé, la transformation des causalités spontanées en causalités posées concerne exclusivement l’interaction entre l’homme et la nature, si bien que le caractère purement cognitif des actes est préservé, les intérêts sociaux n’interférant pas dans le reflet des faits.

Les actes de position de la causalité sont orientés sur l’opposition de valeur entre le vrai et le faux, puisque toute méconnaissance de la causalité existant en soi dans le processus de sa position conduit à l’échec.

Dans toute position de la causalité où l’objectif fixé est un changement de la conscience des positions téléologiques d’autres hommes, un renforcement ou un affaiblissement des tendances favorables ou défavorables aux objectifs, l’intérêt social que comporte toute fixation d’objectifs influe sur la position des séries causales indispensables à la réalisation, et, de plus, la position de ces séries causales qui vise à des décisions déterminées dans les alternatives, s’exerce sur un matériau qui pousse spontanément à des décisions alternatives, qui sont tendanciellement sensibles, favorables, défavorables ou indifférentes aux objectifs.

  1. 16.     Nécessité d’une critique ontologique. Quand il y a perte de la confrontation avec l’être en soi de cette partie de la nature directement liée avec l’objectif du travail, quand on ne se préoccupe plus seulement de l’appréhension juste du phénomène naturel concret, quand on ne s’intéresse plus qu’aux seules propriétés en rapport avec l’objectif posé, seules les relations immédiates devant être reflétées correctement, quand la connaissance devient plus généralisée, plus approfondie, plus complète, alors apparaissent les problèmes d’une ontologie générale de la nature dans son en soi véritable, problèmes détachés des besoins de la société, indépendants de la pratique sociale et en particulier de la science, des problèmes influencés cependant par les représentations ontologiques courantes. Ainsi, en biologie, on parle d’activités, quand il s’agit en fait d’interactions d’un organisme non humain avec son milieu, interactions incapables, même s‘il y a conscience, de susciter une distanciation entre le sujet et l‘objet, ce qui impliquerait, pour que la chose devienne un objet pour la conscience non humaine, un effort d’appréhension de la conscience dans des situations où l’organisme n‘est pas liée à la chose par des liens biologiques immédiats. Ainsi, au-delà d’une conception simpliste de la pratique comme critère de la théorie, le point de vue ontologique correct, plus différenciateur, prenant en compte la complexité, est que, certes, la pratique est le critère de la théorie, mais plus précisément, pour ce qui concerne la forme originelle du travail, la simple manipulation de séries causales concrètes, la réalisation effective d’une série causale est le critère de la justesse de la position de cette série causale, et pour ce qui concerne des formes plus socialisées du travail et en particulier le développement scientifique de la position causale, la vérification expérimentale de l’hypothèse d’une relation causale est la preuve de sa vérité pour toute pratique future, la preuve d’une connaissance authentique de l’être, ce qui propulse la relation causale à un niveau de généralité sans précédent, au-delà de la relation causale comme position concrète dans une configuration concrète, la relation causale étant conceptualisée dans la spécificité de son être matériel et en harmonie avec d’autres formes d’être confirmées scientifiquement. Mais, contrairement aux allégations de la fausse conscience ontologique influencée par les dominants, qui manipulent tous les domaines de la pratique et par la religion actuelle, qui installe, à la place du sens critique pour l’être véritable, le besoin religieux fondé sur la subjectivité, allégations comme quoi toutes les relations mises à jour peuvent être exploitées pratiquement, selon les seuls critères de simplicité, de commodité, d’applicabilité comme preuves de la vérité de la formulation de ces relations, sans recours à l‘ontologie, considérée comme inutile, sans valeur, purement métaphysique, on ne peut échapper à l‘interprétation ontologique des relations causales, à l’interprétation physique des formulations mathématiques, pour sortir de l‘ambiguïté de ces relations et formulations, selon une critique ontologique consciente, c‘est-à-dire une compréhension de l‘être véritable ayant un caractère concret, fondée sur la totalité différenciée en classes de la société.

Si on ouvre la possibilité d’une connaissance plus précise, plus étendue, plus approfondie, plus complète, plus généralisée des causalités naturelles, il y a perte de la confrontation exclusive de l’homme et de la nature, de la confrontation avec l’être en soi de cette partie de la nature directement liée avec l’objectif du travail.

Le travail se préoccupe simplement de l’appréhension juste d’un phénomène naturel concret pour les seules propriétés en rapport avec l’objectif posé.

Les relations les plus immédiates doivent être reflétées correctement.

Dès que le reflet vise une généralisation, apparaissent les problèmes d’une ontologie générale de la nature dans son en soi véritable, indépendants de la société et de ses besoins, indépendants de la pratique sociale et de la science, des problèmes influencés par les représentations ontologiques sur la nature.

La conscience sociale se développe dans un environnement mental de représentations ontologiques.

Dans le monde organique, ce qui suscite l’apparence d’une activité tient à ce que le processus de reproduction entraîne des interactions entre l’organisme et son environnement, qui sont même dirigées directement par une conscience, mais ces interactions ne sont que des réactions biologiques au phénomène de l’environnement, interactions importantes pour l’existence immédiate mais incapables de susciter une distanciation, c’est-à-dire une relation sujet-objet, dans la mesure où une chose ne peut devenir un objet pour la conscience que si la conscience s’efforce de la saisir dans des situations où l’organisme n’est pas lié à la chose par des intérêts biologiques immédiats, dans la mesure aussi où le sujet transforme son attitude, sinon la position des buts et la position des moyens régis causalement ne peuvent se séparer pour se réunir.

Dans le travail, la réalisation des séries causales fournit le critère de la justesse ou de la déficience de leur position. La pratique est le critère de la théorie.

L’expérimentation mobilise un ensemble de matériaux, de forces, en s’efforçant de les isoler de facteurs étrangers, pour observer certaines de leurs interactions, pour savoir si une relation causale posée comme hypothèse correspond à la réalité, ceci en vue d’une généralisation, savoir si cette relation est correctement posée dans toute pratique future.

L’expérimentation peut, comme le travail, trancher entre le vrai et le faux, mais à un plus haut niveau de généralisation, celui d’une appréhension formulable mathématiquement des rapports quantitatifs dans le complexe considéré.

Si on veut que la connaissance ainsi acquise serve à élargir une connaissance de la nature en général, il ne suffit pas que la relation causale concrète serve de position concrète dans une configuration concrète.

La relation causale doit être comprise dans la spécificité de son être matériel, et son essence ainsi conceptualisée doit être mise en harmonie avec d’autres formes d’être confirmées scientifiquement.

La formulation mathématique ambivalente est complétée et perfectionnée par une interprétation physique qui passe nécessairement par une interprétation ontologique de la totalité de la conception du monde de la physique, interprétation influencée par la société.

Le fait que certaines relations mises à jour puissent être exploitées pratiquement, même quand on suspend les décisions ontologiques, selon l’idée qu’on choisisse ce qui est le plus commode, le plus simple, l’idée que seule l’applicabilité pratique est un critère de la vérité scientifique, conduit à rejeter toute référence à l’être comme métaphysique, non scientifique.

Dans le travail, dans la pratique, l’opposition ontologique entre la connaissance authentique de l’être par un développement scientifique de la position causale et la simple manipulation de relations causales concrètement identifiées n’est pas une simple différence de conceptions gnoséologiques, logiques ou épistémologiques.

La pratique comme critère de la théorie apparaît sous la forme d’une fausse conscience ontologique influencée par les besoins sociaux dominants, où la manipulation dans l’économie s’étendant à tous les domaines de la pratique est le facteur essentiel de reproduction, tendance renforcée par la religion qui installe, à la place des dogmes ontologiques et du sens critique pour l’être véritable, fondements de la religion d’autrefois, le besoin religieux fondé sur la subjectivité.

Le critère de la pratique doit faire intervenir une critique ontologique consciente, une compréhension de l’être véritable ayant un caractère concret, fondée dans la totalité différenciée de la société concrètement différenciée en classes et orientée vers cette totalité.

  1. 17.     Le devoir. L’acte de position et de réalisation par la mobilisation des enchaînements causaux, par la direction, l’orientation, le choix judicieux, le perfectionnement, la concrétisation, la différenciation de l’emploi des moyens, est déterminé par le devoir d‘atteindre l‘objectif, d’accomplir le but, comme nécessité subjective résultant de la fixation de l’objectif, retournant la direction de la détermination, le but dans la conscience précédant la réalisation du but, le futur et non le passé déterminant le présent, le devoir remplaçant la nécessité d’adaptation par la conservation ou la transformation du passé. À chaque réalisation partielle dans la suite des réalisations, au choix de chaque alternative dans la chaîne des alternatives, on se pose la question de savoir si elle permet d’atteindre l’objectif et comment elle atteint cet objectif. Toute connaissance adéquate des séries causales, tout reflet adéquat, toute pratique adéquate, tout devoir ne correspond pas forcément avec la réalisation de l’objet du devoir, ne favorise pas forcément cette réalisation, le devoir étant donc un moment déterminant avec le moment de la connaissance. La justesse du choix d’une alternative se juge à partir du but et de sa réalisation. Une connaissance adéquate et une pratique adaptée peuvent être catastrophiques s’ils ne correspondent pas à l’objectif. S’il ne faut pas nier le devoir, il ne faut pas non plus opposer un devoir absolu, des lois transcendantes sur ce qui doit arriver, un impératif moral coupé de toute alternative concrète, une volonté abstraite qui fait référence à une forme évoluée de la morale, avec l’homme purement naturel, un homme qui n’existe pas. Si le devoir de réaliser l’objectif du travail éveille et favorise des qualités subjectives qui deviennent décisives pour des formes plus évoluées de la pratique, ainsi la maîtrise des affects, le contrôle de soi, la maîtrise par le discernement des penchants biologiques spontanés et des habitudes, ces transformations du sujet ne concernent pas directement l’ensemble de sa personnalité, elles peuvent plutôt avoir d’excellents effets dans le travail, sur les qualités d’observation, d’habileté, d’application, d’endurance, qualités nécessaires pour maîtriser la transformation matérielle de l’objet naturel, mais ces transformations du sujet sont sans influer sur le reste de la vie du sujet, même si elles sont porteuses de possibilités.

Si l’acte décisif du sujet est sa position téléologique et sa réalisation, le facteur catégoriel décisif de ces actes comporte l’émergence d’une pratique déterminée par le devoir.

Le facteur immédiatement déterminant de toute action visant une réalisation est le devoir, ne serait-ce que parce que chaque étape de la réalisation est déterminée par le fait de savoir si et comment elle permet d’atteindre l’objectif.

Dans le déterminisme biologique normal, causal, le passé détermine le présent.

L’adaptation à l’environnement modifié se déroule selon une nécessité causale, les propriétés du passé réagissant en se conservant ou en se transformant.

La fixation de l’objectif retourne la direction de la détermination.

Le but dans la conscience précède sa réalisation, et dans le processus qui mène à la réalisation, chaque étape, chaque mouvement est dirigé par l’objectif choisi, et donc par le futur.

La causalité posée est la mobilisation des enchaînements causaux laissés à leur mouvement propre afin de permettre la réalisation du but fixé à l’origine.

Le travail est un processus causal téléologiquement dirigé, perfectionné, concrétisé, différenciant l’emploi de forces naturelles au service du travail.

Cette action déterminée par le futur est, du point de vue du sujet, une action dirigée par le devoir d’atteindre l’objectif.

La position de la causalité consiste dans la connaissance des chaînes causales et des relations causales qui sont susceptibles, pour peu qu’elles soient judicieusement choisies et orientées, d’accomplir le but fixé.

Une chaîne ininterrompue d’alternatives apparaît nécessairement, dans laquelle le choix, l’option en faveur de chacune des alternatives est déterminé par le futur, par l’objectif à réaliser.

La connaissance adéquate de la causalité, la position adéquate de la causalité sont déterminées par le but, c’est-à-dire qu’une observation adéquate et une pratique adaptée peuvent avoir des résultats désastreux s’ils ne correspondent pas à l’objectif.

Un reflet adéquat de la réalité est une condition indispensable du fonctionnement approprié du devoir, mais le devoir n’est efficace que s’il favorise réellement la réalisation de l’objet du devoir.

Par conséquent le reflet exact de la réalité et la réaction appropriée à la réalité ne suffisent pas.

La justesse ou l’erreur du choix d’une alternative dans le processus de travail est jugé à partir du but et de sa réalisation.

Dans l’interaction entre le devoir et le reflet de la réalité, entre la téléologie et la causalité posée, le devoir est le moment dominant.

La pensée idéaliste analyse en termes gnoséologiques ou logiques les manifestations les plus intellectualisées des catégories, ignorant la genèse de ces catégories et l’orientation ontologique qu’elles permettent.

Ne prenant en compte que les formes de la pratique sociale éloignées de l’échange de la société avec la nature, les formes les plus hautes de la morale, ignorant les médiations qui relient ces formes avec leurs formes originelles, la pensée idéaliste invente des oppositions strictes entre formes originelles et formes évoluées, avec l’élaboration artificielle d’une sphère du devoir, de la valeur, opposée au fantasme de l’être purement naturel de l’homme, alors que l’homme, comme le devoir, est un être social.

Le matérialisme vulgaire ignore le rôle du devoir dans l’être social, ce qui renforce la fétichisation.

La nécessité, la raison morale perd son caractère de « si …, alors », seul capable de le concrétiser, pour apparaître comme un pur absolu, avec un devoir totalement coupé des alternatives concrètes, les alternatives étant des incarnations, adaptées ou inadaptées, de commandements absolus, de lois transcendantes de ce qui doit arriver, des impératifs, des règles désignées par des devoirs, exprimant la nécessité de l’action, une volonté abstraite.

Les tentatives concrètes des hommes n’adhèrent que par hasard à la volonté abstraite.

Les préceptes pratiques ne sont pas des lois, car il leur manque la nécessité qui, pour être pratique, doit être indépendante des conditions sociales.

Dans le travail, la nature du but, de l’objet, des moyens détermine aussi la nature du comportement subjectif.

Du point de vue du sujet, seul est réussi un travail accompli sur la base de l’objectivité la plus soutenue, la subjectivité devant jouer un rôle productif utile, les qualités d’observation, d’habileté, d’application, d’endurance du sujet étant importantes quant au déroulement du processus de travail, des capacités orientées vers l’extérieur, sur la maîtrise pratique, sur la transformation matérielle de l’objet naturel.

Si le devoir sollicite l’intériorité du sujet, ce n’est que pour que les transformations intérieures deviennent le support d’une maîtrise accrue de l’échange matériel avec la nature.

Le contrôle de soi, effet du devoir dans le travail, la maîtrise par le discernement de ses penchants biologiques spontanés, de ses habitudes est régulé et dirigé par une objectivité du processus fondée dans l’être naturel de l’objet, des moyens, etc.

Cette objectivité régule la dimension du devoir qui agit sur le sujet et le modifie, c’est donc le comportement effectif du travailleur qui joue un rôle décisif, tandis que ce qui se déroule dans le même temps subjectivement ne produit pas nécessairement d’effets.

Si le devoir éveille et favorise les qualités qui deviennent décisives pour des formes plus évoluées de la pratique, ainsi la maîtrise des affects, ces transformations du sujet ne concernent pas directement l’ensemble de sa personnalité, elles peuvent avoir d’excellents effets dans le travail sans influer sur le reste de la vie du sujet, même si elles sont porteuses de possibilités.

Quand l’objectif est d’influencer d’autres hommes pour qu’ils réalisent certaines positions, la transformation des autres devient un devoir, l’objet d’une position.

  1. 18.     La valeur. Le devoir concerne des objectifs de valeur, c‘est-à-dire qu‘on ne peut pas choisir n‘importe quel objectif. De même, on n‘évalue pas n‘importe comment un produit réalisé, un résultat de travail. Le but du travail comme le produit du travail doivent être conformes à certaines valeurs. Inversement, la valeur ne peut se déduire directement des propriétés naturelles d’un objet, même si presque tous les objets d’usage peuvent être considérés, directement ou indirectement, comme des valeurs d’usage, c’est-à-dire des produits d’un travail concret. La valeur existe, se concrétise, se matérialise, par exemple sous forme de valeur d’usage, seulement si elle peut fixer à l’homme un devoir de réaliser un objectif conforme à cette valeur, en l‘occurrence fabriquer cette valeur d‘usage. La valeur d’usage n’est pas la simple résultante d’actes d’évaluation subjectifs. La valeur d’usage a un caractère objectif qui tient à son utilité pour des buts déterminé concrets, à son caractère propre ou impropre à satisfaire les besoins.

Le problème du devoir en tant que catégorie de l’être social est lié à celui de la valeur. De même que le devoir, comme facteur déterminant de la pratique subjective dans le travail, ne peut jouer ce rôle spécifique essentiel que dans la mesure où ce qui est visé a de la valeur, de même la valeur se matérialise dans le travail seulement si elle peut fixer à l’homme au travail le devoir de réaliser conformément à cette valeur.

Tandis que la valeur influence la détermination de l’objectif et l’évaluation du produit réalisé, définissant le résultat final du travail comme valide ou vain, le devoir est le régulateur du processus de travail.

La valeur ne peut se déduire directement des propriétés naturelles d’un objet.

Lorsque le besoin de l’homme n’est pas médiatisé par le travail, une valeur d’usage peut ne pas être le produit d’un travail, ainsi l’air, le sol vierge, les prairies naturelles, les bois sauvages, mais peut représenter cependant une valeur, comme base d’un travail ultérieur, comme possibilité pour la création de produits du travail, si bien que toutes les valeurs d’usage peuvent être considérées comme produit concret du travail, de la transformation des objets et des conditions, des propriétés des éléments naturels, avec un recul progressif des limites naturelles au fur et à mesure que se socialise toujours plus de travail.

La valeur d’usage est une forme de matérialité sociale dont le caractère social se fonde sur le travail.

Les valeurs d’usage sont une forme de matérialité sociale qui se distingue des autres catégories économiques dans la mesure où, en tant qu’objectivation de l’échange matériel de la société avec la nature, cette forme de matérialité sociale est une caractéristique commune à toutes les formations sociales, à tous les systèmes économiques.

Considérée dans cette dimension universelle, elle n’est soumise à aucune transformation historique, même si ces manifestations concrètes ne cessent de se modifier.

La valeur d’usage a un caractère objectif, même si, de plus en plus, de nombreuses valeurs d’usage ne servent à la satisfaction directe des besoins que de manière très médiatisée.

Le caractère objectif de la valeur d’usage tient à son utilité, une utilité pour des buts déterminés concrets, une utilité objective de la valeur d’usage, même si l’utilité a un caractère téléologique.

La valeur d’usage n’est donc pas seulement la simple résultante d’actes d’évaluation subjectifs, ceux-ci ne faisant que rendre consciente l’utilité objective de cette valeur d’usage.

Le critère de justesse ou de fausseté de ces actes d’évaluation subjectifs est dans la valeur d’usage objective.

La nature ne connaît pas l’utilité.

On ne peut déterminer comme utilité le mode d’être d’un objet qu’en rapport avec une position téléologique.

Dans la théologie, l’utilité du lièvre est de servir de nourriture au renard. Les propriétés d’un objet sont attribuées à son engendrement par le créateur. Les valeurs et les biens sont objectifs en ce sens qu’ils résultent du travail du créateur.

L’opposition antireligieuse met l’accent sur les actes subjectifs d’évaluation. Un objet d’appétit et de désir est bon, un objet de haine et d’aversion est mauvais, un objet de mépris est sans valeur, insignifiant.

Une seule et même chose peut-être bonne, mauvaise ou indifférente.

Les deux courants stigmatisent les systèmes de valeurs réellement existants comme dénués de valeur ou insignifiants et n’attribuent une validité axiologique qu’aux valeurs spirituelles les plus subtiles ou aux valeurs matérielles immédiates, car il s’agit de nier le caractère unitaire en dernière instance de la valeur comme moment réel de l’être social, en dépit de ses changements structurels qualitatifs au cours de l’évolution de la société.

Dans le travail, comme production de valeurs d’usage, l’alternative entre ce qui est propre ou impropre à satisfaire les besoins, autrement dit le problème de l’utilité, se pose en tant qu’élément actif de l’être social.

L’objectivité de la valeur implique une approbation de la position téléologique adéquate.

La justesse de la position, en présupposant que sa réalisation sera également correcte, signifie une réalisation concrète de la valeur.

La fétichisation de la valeur consiste à exagérer son objectivité, comme la fétichisation de la raison exagère la raison.

Le produit peut être mesuré à l’aune de la position.

La preuve et la vérification de l’existence objective et de la validité de la position se fait en examinant, selon la relation si-alors, si le besoin est satisfait.

La valeur n’est pas constituée par des actes d’évaluation.

La valeur qui naît dans le processus de travail acquiert une objectivité sociale, et c’est cette objectivité qui décide si l’alternative dans la position et dans sa réalisation est conforme à cette valeur, c’est-à-dire juste et valide.

  1. 19.     L’économie est le résultat de positions individuelles et de leurs réalisations sous forme d’alternatives, ce qui déclenche des chaînes causales aboutissant à un mouvement social complètement objectif, faisant face à l’homme de manière indépendante. Les sujets à l’origine des positions et décisions alternatives non seulement ont du mal à percevoir les conséquences de leurs décisions mais n’arrivent à percevoir la totalité pour orienter leurs décisions qu’en fonction de valeurs objectives, dont ils ne sont pas sûrs et parfois non conscients. La division du travail suscitée par la valeur d’échange produit l’économie du temps dans la société comme chez l’individu, un individu qui devient de plus en plus riche et développé. L’homme, apparemment noyé dans la masse, est cependant au cœur de l’économie, à son début, car l’économie répond à des besoins, à son arrivée, puisque l’économie, en particulier par la transformation de la nature, enrichit l’homme de produits utiles, mais aussi de capacités et de qualités personnelles, en particulier la maîtrise des instincts et des affects naturels. L’économie est fondatrice de la totalité sociale, dans la mesure où la valeur d’usage se généralise et s’abstrait en valeur d’échange, la maîtrise de la vie devenant universelle, concernant même les domaines extra économiques, constituant ainsi une formation sociale proprement dite, même si le comportement individuel dans le travail doit être strictement économique, oubliant les finalités humaines.

L’économie, même la plus complexe, est le résultat de positions individuelles et de leurs réalisations sous forme alternatives.

Les chaînes causales déclenchées aboutissent à un mouvement social.

Les sujets à l’origine des positions et décisions alternatives, à partir d’un certain stade d’évolution, ne peuvent plus percevoir la totalité pour orienter leurs décisions à partir des valeurs. Déjà ils ont du mal à évaluer les conséquences de leurs décisions. Ils ne peuvent faire naître la valeur économique, qui existe donc objectivement et à partir de laquelle se déterminent les positions individuelles orientées vers la valeur, même si ce n’est pas avec une certitude adéquate et avec une conscience adéquate.

La division du travail, médiatisée et suscitée par la valeur d’échange, produit d’elle-même des valeurs, produit le principe de la maîtrise du temps, de l’économie de temps, au travers de son utilisation optimale, répartition judicieuse du temps par la société comme par l’individu. L’économie du temps signifie en même temps une relation de valeur.

Le travail simple orienté seulement sur la valeur d’usage soumet la nature à l’homme, pour l’homme, aussi bien dans la transformation de la nature selon ses besoins que dans l’accession à la maîtrise de ses propres instincts et affects purement naturels et, par cette médiation, au commencement de la formation de ses capacités spécifiquement humaines.

L’orientation objective des lois économiques sur le gain de temps impose directement la division optimale du travail et entraîne l’apparition d’un être social toujours plus fortement socialisé, ce mouvement étant donc objectif, indépendant de la conscience de ceux qui y participent, un mouvement de l’être en soi initial des catégories sociales vers un être pour soi de la société évoluée, être pour soi abouti, toujours plus richement déterminé, toujours plus effectif, être pour soi dont l’incarnation est l’être humain dans sa pratique sociale concrète, un homme qui incarne l’humanité dans ses actions et par ses actions, qui inscrit l’humanité dans la réalité.

Il y a donc une relation universelle entre le développement économique objectif et le développement de l’être humain.

La pratique économique est accomplie par l’homme dans des actes alternatifs, mais sa totalité forme objectivement un complexe dynamique, dont les lois excèdent la volonté de l’individu et lui font face en tant que réalité sociale objective, avec toute la dureté qui caractérise la réalité, des lois qui ne cessent pourtant pas de produire et reproduire l’homme social à un niveau toujours plus élevé, de produire et reproduire aussi bien les relations rendant possibles le haut développement de l’homme que l’homme lui-même, les capacités qui transforment ses possibilités en réalité.

L’homme est le début et la fin, l’initiateur et le résultat final de l’ensemble du processus économique.

Il apparaît noyé dans la masse de ce processus et il l’est en tant qu’individu, mais il n’en constitue pas moins que le cœur réel du processus.

La forme originelle du travail, qui pose l’utilité comme valeur de son produit, vise la satisfaction des besoins, mais aussi déclenche chez l’homme qui l’accomplit un processus orienté vers le développement réel de son évolution, si bien que, déjà à ce stade, la valeur économique s’élève.

À partir de là, l’utilité de la valeur est élevée vers l’universalité, s’étendant à la maîtrise de la totalité de la vie humaine, tandis que l’utilité devient toujours plus abstraite avec la valeur d’échange qui prend peu à peu un rôle dominant.

Ce développement conduit à l’édification de formations véritablement sociales comme le capitalisme ou le socialisme, la socialité de la production faisant naître un système économique reposant sur sa propre immanence, dans lequel une pratique réelle, plus exactement le comportement immédiat nécessaire, n’est plus possible qu’orienté sur des objectifs économiques immanents et sur la recherche de moyens pour réaliser ces objectifs, sans oublier que tout acte économique, du travail originel jusqu’à la production purement sociale, a pour fondement l’intention de l’humanisation de l’être humain, de sa genèse à son plein déploiement.

L’économie, comme forme de l’être, a une fonction ontologiquement fondatrice, dans une relation qui n’est ni réversible, ni réciproque.

  1. 20.     Apparition de la lutte des classes et de la conflictualité des valeurs. Les valeurs ne constituent pas un système logique déduit d’un concept général, ni une hiérarchie ontologique accordant aux seules catégories élémentaires une existence, elles ont une genèse socio-historique, avec des valeurs économiques fondatrices et des valeurs dérivées, ainsi les valeurs du droit, valeurs hétérogènes, autonomes tout en étant liées aux valeurs économiques. Les valeurs décident de la justesse du choix entre les alternatives. Dans la forme simple du travail, il est facile de distinguer les alternatives économiques, évaluées positivement ou négativement, la sphère économique étant considérée comme une seconde nature, et les alternatives morales, où on rejette toute évolution économique destructrice de la vie sociale et individuelle et où on fait la profession de foi de l’intégrité morale nécessaire de la personne humaine. Dans les formes plus évoluées de la vie sociale, il y a un enchevêtrement des positions téléologiques et des valeurs, et surtout les lois font de l’antagonisme et des phénomènes conflictuels, c’est-à-dire de la société de classes, le fondement de l’évolution générale, l’appartenance de classe et la participation à la lutte des classes déterminant profondément les décisions. Les alternatives orientées sur la réalisation de valeurs prennent la forme de conflits de devoirs insolubles, les alternatives portant sur un choix entre des valeurs qui s’opposent entre elles.

À l’intérieur d’une sphère d’être, il faut comprendre la genèse des catégories pratiques ou théoriques, ici les valeurs, les plus évoluées, les plus complexes, les plus médiatisées, à partir des catégories élémentaires qui leur servent de base, en évitant toute déduction logique des catégories à partir de leur concept général compris abstraitement, car on prêterait à des relations et des propriétés qui se fondent ontologiquement sur une genèse socio-historique l’apparence d’une hiérarchie conceptuelle systématique, comme en évitant de considérer les catégories complexes comme des produits mécaniques des catégories élémentaires qui les fondent, ce qui construit une hiérarchie fausse, prétendument ontologique, n’accordant une existence qu’aux catégories élémentaires.

En ce qui concerne la relation de la valeur économique aux autres valeurs de la pratique sociale, ainsi qu’au comportement théorique qui leur est le plus étroitement lié, nous savons que la valeur est liée au caractère d’alternative de la pratique sociale. Les alternatives dans le travail et dans la pratique économique sont orientées sur les valeurs, des valeurs qui décident, dans leur objectivité à l’intérieur de l’être social, de la justesse ou de la fausseté des décisions entre alternatives orientées sur la valeur.

Les alternatives originelles dans le travail simplement orienté sur les valeurs d’usage sont des positions téléologiques qui transforment la nature. Les alternatives du travail des étapes plus évoluées ont pour objectif premier d’influer sur la conscience d’autres hommes pour leur faire accomplir les positions téléologiques souhaitées. L’économie socialement développée comporte des positions de valeur des deux sortes, d’où une complexité de la valeur et des positions de valeur dans le domaine de l’économie.

Dans les domaines extraéconomiques, certains modes de la pratique sociale comme le droit se sont autonomisés pour devenir des formes de médiation régulant au mieux la reproduction sociale.

La sphère juridique dépend de l’économie tout en lui étant hétérogène, ce qui permet la spécificité et l’objectivité de la valeur.

De plus, les positions purement économiques, lors de leur réalisation pratique, suscitent et développent des capacités humaines, ou leurs possibilités, chez les individus, dans leur relation entre eux, conséquences dépassant largement le domaine économique pur.

Comme l’évolution dans l’économie n’est pas, dans sa totalité, téléologiquement posée, bien que cette évolution soit fondée sur les positions téléologiques particulières des individus, apparaissent des oppositions entre le progrès économique objectif et ses conséquences pour l’homme, les conséquences de l’économie déterminantes pour la vie.

Dans le cas du travail comme simple échange matériel avec la nature, on peut facilement distinguer les alternatives économiques, évaluées positivement ou négativement comme succès ou échec, et les alternatives humaines et morales. Dans ce cas, le processus économique, dans son objectivité, agit comme une seconde nature et les alternatives des individus se concentrent totalement ou principalement sur le domaine proprement économique.

Dans l’économie évoluée, où les alternatives vont au-delà de l’échange avec la nature, non seulement les lois immanentes de l’économie font apparaître une contradiction entre le processus économique objectivement progressiste et nécessaire, l’essence objective du processus, et ses manifestations humaines et sociales, ses manifestations dans la vie des hommes, avec le refus de cette évolution et la profession de foi envers l’intégrité morale de l’espèce humaine, mais ces lois font de l’antagonisme, des phénomènes conflictuels, de la société de classes, le fondement de l’évolution générale, l’appartenance de classe et la participation à la lutte des classes déterminant profondément les décisions vitales des individus.

Les alternatives orientées sur la réalisation de valeurs prennent la forme de conflits de devoirs insolubles du fait que le conflit ne se joue pas au sein d’une valeur reconnue, pour déterminer une décision, mais concerne des valeurs concrètes, à la validité concrète, qui déterminent la pratique, l’alternative portant sur un choix entre des valeurs qui s’opposent entre elles.

  1. 21.      La puissance relative de la raison morale. Il n’y a pas d’impuissance absolue de la raison morale face à la réalité (avec une relativité éternelle des valeurs ou un édifice rationnel des valeurs inapplicable ou la nécessité des prescriptions et des interdits pour diriger autoritairement les individus), il y a simplement une impuissance relative, dans la mesure où les hommes ne choisissent pas les circonstances dans lesquelles ils définissent leurs positions réalisant des valeurs, dans lesquelles ils font l’histoire, mais les hommes ont un champ de possibilités de décisions, il peuvent faire des choix entre les alternatives. Les hommes se donnent des modèles, des exemples de réactions, de réponses, de solutions à des alternatives, dans les mythes, les figurations poétiques, la tradition orale, les héros qui répondent de manière positive ou négative à des alternatives, à des questionnements, à des valeurs, à des épreuves. Il s’agit de reproduire sa vie, de maintenir une continuité, une persistance et un souvenir, mais en adaptant à chaque fois le modèle à la réalité présente, en l‘interprétant. Les valeurs sont le moteur de l’évolution historique. Elles se manifestent par le devoir auquel il est nécessaire de se conformer. Les valeurs peuvent déterminer des positions dont les objectifs vont dans les directions et les niveaux les plus divers, des positions qui visent l’essentiel ou l’éphémère, des positions qui visent à favoriser ou à entraver le progrès, si bien qu’il ne s’agit pas seulement d’accepter ou de refuser une valeur donnée, il s’agit aussi de choisir une ou plusieurs valeurs au fondement de l’alternative envisagée, il s’agit de déterminer les raisons qu’on a de choisir telle position à l’égard des valeurs.

La conception relativiste et tragique selon laquelle le pluralisme conflictuel, inséparable des valeurs, est aux fondements de la pratique de l’homme dans la société, participe de l’empirisme relativiste selon lequel les manifestations du monde phénoménal se présentent comme persistance dans l’immédiateté, et d’un édifice rationnel inapplicable, une hiérarchie de valeurs hyper-logicisée, l’ensemble donnant l’impression d’une impuissance de la raison morale face à la réalité.

Les idées récentes sur l’être ont détruit la conception statique, immuable, de la substance, si bien qu’il faut reconnaître son caractère essentiellement dynamique. La substance, comme ce qui est, dans le changement perpétuel des choses, susceptible, en se transformant soi-même, de se préserver dans sa continuité, comme préservation dynamique de soi, n’est pas liée à une éternité.

Les substances ne se conservent dynamiquement que pendant la durée de leur existence, entre leur naissance et leur disparition.

Dans la praxis, comme complexe fondamental de l’être social, toute valeur authentique est un facteur important.

L’être de l’être social se conserve comme substance dans un processus de reproduction qui est un complexe et une synthèse d’actes téléologiques qui ne peuvent être séparés de l’approbation ou du refus d’une valeur.

Si toute position pratique vise une valeur positive ou négative, si les hommes font eux-mêmes leur histoire, ils ne peuvent pourtant la faire dans des circonstances qu’ils ont eux-mêmes choisies, les positions qui réalisent les valeurs surgissant directement du changement structurel ininterrompu de l’être social.

Les hommes répondent eux-mêmes, de manière plus ou moins consciente, de manière plus ou moins juste, aux alternatives concrètes posées par les possibilités de l’évolution sociale, ce qui suppose l’existence implicite de valeurs.

Ainsi, la maîtrise de l’homme sur ses affects, maîtrise comme résultat bénéfique du travail, est une valeur, mais une valeur impliquée déjà dans le travail et pouvant se réaliser socialement sans acquérir nécessairement d’emblée une forme consciente, sans manifester sa nature de valeur chez l’homme qui travaille, une valeur qui est un moment de l’être social, une valeur donc réellement existante et efficiente, même si elle est inconsciente partiellement consciente.

Dans son caractère ontologique et social réel, la valeur est une relation sociale entre l’objectif, les moyens et l’individu, la valeur est donc une existence sociale, mais une existence comportant un élément de possibilité puisque la valeur ne détermine que le champ d’action où se résolvent les alternatives concrètes, qui ont un contenu social et individuel et une orientation dans la solution aux questions contenues dans ces alternatives.

Dans les actes qui accomplissent la valeur, l’être en soi de la valeur se déploie et s’élève à un être pour soi authentique.

La réalisation de la valeur dans la pratique humaine, indispensable pour la réalité de la valeur, est indissolublement liée à cette pratique humaine.

Les alternatives, fondements de la pratique humaine, ne sont pas isolables réellement de la décision individuelle et des valeurs, comme ensemble des possibilités réelles de réaction à un ici et maintenant socio-historique.

Les décisions, qui réalisent les possibilités réelles, en affirmant ou en niant les valeurs, ont une exemplarité positive ou négative, qui se conserve sous forme de tradition orale ou de figuration poétique et artistique, avec des héros mythologiques qui répondent de manière positive ou négative à des alternatives de la vie, à des valeurs, préservation et exemplarité de solutions personnelles aux alternatives, permettant la reproduction de cette vie.

La préservation par le mythe n’est possible que si le mythe peut être soumis à de nouvelles interprétations, c’est-à-dire transformé dans son utilisation comme modèle de la pratique, car cela concerne une action orientée sur une alternative sociale qui se conserve dans son importance essentielle pour l’être social, alternative individuelle et non prescription ou interdit, ce qui manifeste que la valeur concernée naît directement de la personnalité de l’homme, du noyau de l’espèce humaine.

Cette valeur est un rapport social, car l’interprétation de l’alternative est ancrée dans les besoins sociaux du moment, et ne correspond pas forcément à une vérité historique.

Les valeurs sont objectives dans la mesure où elles sont des éléments moteurs de l’évolution historique. Souvent en opposition avec leur base économique ou entre elles, exprimant par là l’unité contradictoire du processus socio-historique, leur existence se manifeste par un devoir auquel il est nécessaire de se conformer.

Le processus socio-historique se construit par l’addition causale de positions téléologiques alternatives, les facteurs qui fondent ou font obstacle à ce processus étant constitués de positions téléologiques alternatives dont la valeur est déterminée par leur intention, objectivée dans la pratique, intention visant l’essentiel ou l’éphémère, intention favorisant ou entravant le progrès, intention dans les directions et les niveaux les plus divers, cette pluralité, cette relativité permettant que l’alternative de la pratique ne s’exprime pas seulement par l’acceptation ou le refus d’une valeur donnée, mais aussi par le choix de la valeur au fondement de l’alternative et des raisons pour lesquelles telle position est prise à l’égard de la valeur.

Comme l’évolution économique forme objectivement l’épine dorsale du progrès effectif, les valeurs se rapportant au travail sont décisives.

Ce sont les déterminations vitales objectivement sociales qui sous-tendent l’intention de la décision, et par conséquent la valeur qui se réalise dans la pratique a un caractère social objectif.

Certaines valeurs sociales requièrent un appareil institutionnel, celui du droit, de l’État, de la religion. Certaines valeurs ont pour support des objectivations du reflet de la réalité, etc.

  1. 22.     Distance du sujet par rapport à l’objet. L’animal a quelque chose à dire, à communiquer, mais il ne détache pas ce quelque chose de son existence immédiate, de son immédiateté, en posant ce quelque chose comme indépendant de lui, distant de lui, séparé de lui par des médiations, en s’efforçant, de plus, de désigner chacune de ces choses devenues indépendantes de façon distincte grâce à des signes différents, des signes qui peuvent être utilisés dans des contextes différents, si bien que le signe se sépare aussi bien de l’objet  particulier qu’il désigne que du sujet particulier qui l’utilise. Le travail médiatise la satisfaction, en intercalant les moyens entre l’immédiateté naturelle ou sociale du besoin exprimé par le but ou l’objectif de travail et la réalisation finale, le résultat, le produit du travail qui donne satisfaction, et qui constitue une nouvelle immédiateté de nature sociale. La fabrication d’armes constitue un travail qui intercale entre le besoin et sa satisfaction toute une série de médiations, toute une série de positions, et dans ce cas on peut distinguer des objectifs  immédiats et des objectifs lointains, qui font l’objet de médiations plus éloignées. Le langage permet de communiquer comme patrimoine commun la distance intellectuelle vis-à-vis des objets et vis-à-vis de soi-même, il permet d’exprimer la succession des opérations  

Comme phénomène directement issu du travail, notons l’apparition du rapport sujet-objet et la distanciation nécessaire mise en œuvre réellement du sujet par rapport à l’objet, distanciation qui engendre le langage.

Il ne suffit pas d’avoir quelque chose à se dire, d’avoir à communiquer un danger, une nourriture, un désir.

L’homme parle toujours au sujet de quelque chose de défini qu’il détache de son existence immédiate en posant l’objet comme indépendant de lui et aussi surtout en s’efforçant de désigner chaque objet de façon distincte grâce à des signes qui peuvent être utilisés dans des contextes entièrement différents.

Ce qui est représenté dans le signe verbal se sépare des objets qu’il désigne et du sujet qui l’exprime, il devient l’expression intellectuelle pour tout un groupe de phénomènes, qui peut être utilisé de façon analogue dans d’autres circonstances par d’autres sujets.

Chez l’animal, on ne parle pas de sujet et d’objet que par extrapolation, car les contenus de communication sont liés aux situations concrètes déterminées des participants, bien qu’il s’agisse d’un être vivant concret qui s’efforce de communiquer à propos d’un phénomène concret, selon une communication liée à une situation de manière précise.

La position simultanée du sujet et de l’objet dans le travail, et celle dans le langage, produisent une distanciation du sujet par rapport à l’objet et, inversement, une distanciation de l’objet concret par rapport à son concept, ce qui permet la compréhension de l’objet et sa maîtrise.

Cette distanciation dans le travail et le langage se différencie.

Même le travail élémentaire réalise une relation entre l’immédiateté du besoin, du but et la médiation des moyens, toute satisfaction étant médiatisée.

Chaque produit du travail possède pour l’homme qui l’utilise une immédiateté qui n’est plus naturelle. Faire cuire de la viande est une médiation, manger la viande cuite est aussi immédiat que de la manger crue, même si la première manière est sociale et la dernière naturelle.

Le travail ne cesse d’insérer des séries de médiations entre l’homme et les objectifs immédiats qu’il s’efforce finalement atteindre, d’où une différenciation entre les objectifs immédiats et ceux qui font l’objet de médiations plus éloignées. La fabrication d’armes nécessite toute une série de positions téléologiques diverses et hétérogènes entre elles.

Ce comportement de différenciation entre immédiateté et médiatisation dans leur coexistence, dans leur corrélation, dans leur succession ou dans leur hiérarchie, s’étend à la société toute entière.

La prise de distance intellectuelle vis-à-vis des objets qu’autorise le langage permet de communiquer la distanciation réelle ainsi apparue et l’établit comme possible patrimoine commun d’une société.

L’articulation précise du temps dans le langage aide à la succession des opérations.

  1. 23.     Il n’y a pas de dualisme de la conscience et du corps. Grâce au travail, l’homme parvient à la maîtrise de lui-même, à la maîtrise de ses habitudes, de ses instincts, de ses affects, d’une partie de sa conscience. Dans la conscience, l’objectif de travail est présent avant la réalisation, mais aussi à l’occasion de chaque mouvement pendant la réalisation, avec la nécessité de vérifier de manière critique et consciente à chaque fois. La conscience est donc un facteur actif essentiel de l’être social, elle est le support des positions téléologiques pratiques, tout en étant liée à la reproduction biologique du corps. La conscience n’est pas autonome au sens ontologique, car si on peut constater son indépendance dans le complexe d’une personnalité à un moment donné, il faut prouver l’émergence de cette indépendance, et alors on constate que la conscience a une origine dans l’être organique. On parle souvent du sens de la vie en relation avec une vision téléologique de la nature et de l’histoire

Le travail transforme la nature de l’homme par le fait surtout que ce dernier parvient à une maîtrise de lui-même, maîtrise du corps d’une partie de la conscience, des habitudes, des instincts, des affects.

L’objectif est présent dans la conscience avant sa réalisation matérielle, mais aussi chaque mouvement, et sans cesse l’homme doit vérifier de manière critique et consciente la réalisation de son programme.

Du point de vue d’une ontologie objective, la conscience n’est plus un épiphénomène biologique, elle est un facteur actif essentiel de l’être social, comme support des positions téléologiques pratiques, sans cesser d’être liée à la reprod.uction biologique du corps (selon la dépendance du système le plus évolué et le plus complexe à l’existence, à la reproduction de ce qui le fonde d’en bas).

Le corps apparaît comme un organe d’exécution des positions téléologiques déterminées par la conscience, une conscience (et son support substantiel qu’est l’âme) qui, pour diriger le corps, doit être, dans sa substance, indépendante du corps, doit être de nature qualitativement différente, doit posséder une existence autonome.

Pour autant qu’un être puisse être autonome, ce qui n’est jamais le cas que relativement, cette autonomie doit se déduire de sa genèse ontologique, le fonctionnement autonome au sein du complexe ne suffisant pas comme preuve.

Cette preuve ne peut être apportée, uniquement dans le contexte de l’être social et donc de manière relative, que pour l’être humain dans sa totalité, comme personnalité, et jamais pour le corps ou la conscience chacun pour soi, considérés isolément, puisque, du point de vue ontologique objectif, on a l’unité de l’être de la conscience et de l’être du corps.

Au plan ontologique, l’existence du corps est possible sans conscience, ce qui ne contredit pas le rôle autonome, conducteur, planificateur de la conscience à l’égard du corps.

Dans la vie quotidienne, l’image intellectuelle que l’homme a de lui-même est d’un intérêt vital.

L’action autonome de la conscience, la nature des positions téléologiques qui procèdent de la conscience, le contrôle conscient des réalisations de ces positions sont des faits objectifs de l’être social et de l’ontologie.

La conscience conçoit sa propre autonomie vis-à-vis du corps comme une vérité ontologique absolue, l’autonomie, comme apparence, comme phénomène, comme manifestation, fait ontologique non contestable, est considérée comme fondée directement et adéquatement dans la chose elle-même, dans la conscience considérée comme fait ontologique autonome, introduisant ainsi un dualisme ontologique dans ce qui est un complexe unitaire, le dualisme de l’étendue et de la pensée, du phénomène et de l’essence, de l’apparaître ou de l’apparence et de l’être, comme si l’apparence n’était pas une manifestation nécessaire de l’être.

Dans la nature, la vie, la naissance, la mort sont appréhendées en dehors de tout sens, ni pourvues ni dépourvues de sens.

L’homme peut chercher un sens à sa vie, et en cas d’échec de cette tentative de chercher un sens à sa vie, se pose le problème de l’absence de sens.

Dans les sociétés primitives, une vie pourvue de sens est une vie qui se conforme aux prescriptions de la société.

Dans nos sociétés, l’homme conduit sa vie individuellement de telle sorte qu’elle soit pourvue de sens ou de telle sorte que cette vie soit abandonnée à l’insignifiance.

L’âme est alors considérée comme autonome par rapport au corps et aussi par rapport aux affects spontanés.

La conscience de la dimension du sens de la vie est une réalité socialement reconnue du fait de la mort et d’autres faits immuables de la vie, ce qui n’implique pas forcément le dualisme du corps et de l’âme, mais souvent, dans la volonté de préserver une intégrité de la personnalité pourvue de sens, comme problème important de la vie sociale, quand la téléologie de la vie quotidienne se projette spontanément sur le monde extérieur, l’enchaînement téléologique se couronnant dans la béatitude du ciel, dans l’immatérialité extatique ou dans le néant salvateur, la signification de la vie individuelle apparaît comme un élément, comme un moment d’une œuvre de rédemption téléologique du monde, cette pseudo-ontologie, cette interprétation ontologiquement fausse d’un fait élémentaire de la vie humaine, semblant répondre aux besoins de préserver l’intégrité de sa personnalité.

Tout au long de l’histoire, on peut retracer le motif de la maîtrise de la conscience que pose des buts sur toutes les autres dimensions du sujet humain et le motif de la distance critique qu’acquiert de ce fait la conscience de l’homme vis-à-vis de sa propre personne, motifs qui ont leur origine dans le travail.

À la suite des expériences du travail conscient, l’autonomie de l’âme devient un point fixe des représentations, les expériences oniriques, les expériences de la magie et des religions peuvent alors être l’occasion d’élaborer intellectuellement des êtres transcendants.

C’est dans le travail que naît l’autonomie objectivement réelle, mais ontologiquement relative, de la conscience par rapport au corps, en même temps que l’apparence de l’indépendance totale de cette conscience et du reflet de cette conscience comme âme dans les expériences vécues du sujet.

L’autonomie de l’âme peut recevoir une interprétation immanente ou transcendante.

Les représentations magiques sont souvent immanentes. Les forces inconnues de la nature doivent être maîtrisées par la magie de la même manière que les forces connues sont maîtrisées par le travail. Les mesures de protection contre les effets pernicieux des âmes rendues autonomes par la mort correspondent dans la structure aux positions téléologiques du travail.

L’exigence d’un au-delà dans lequel la vie fragmentaire, discontinue s’achève en béatitude ou damnation, salut de l’âme, correspond à une existence sans perspective. À l’opposé, le héros guerrier, préoccupé du salut de la patrie et non du salut de son âme, affronte la mort et l’irrationalité du destin, ne demande que la reconnaissance de sa dignité et des prières pour la victoire. Le fondement de ces phénomènes divers est dans le travail, sans que celui-ci puisse expliquer la diversité des conceptions.

  1. 24.     La liberté. Le fondement ontologique de la liberté est, dans le travail, le moment subjectif de la détermination du but, détermination qui a un caractère alternatif puisqu’il s’agit de choix entre plusieurs alternatives, d’une décision concrète entre plusieurs possibilités concrètes différentes, du choix entre plusieurs directions, mais c’est aussi le moment, à caractère alternatif aussi, du choix des moyens, du choix des séquences causales parmi toutes les séquences causales possibles permettant la réalisation du but, les séquences causales choisies devant être transformées en séquences causales posées. Dans la liberté, il y a toujours la volonté de transformer la réalité, ce qui inclut la volonté de garder la réalité en l‘état, ce qui inclut la volonté de transformer la conscience d’un autre ou de soi-même, ce qui exclut les délibérations, les projets, les souhaits, qui n‘ont rien à voir avec le problème de la liberté. La liberté est donc un acte de conscience d’où résulte un nouvel être, un être posé par cet acte de conscience. La liberté n’échappe jamais au déterminisme, mais, par exemple, la satisfaction des besoins n’est pas la conséquence de chaînes causales biologiques spontanées, mais le résultat d’actions consciemment décidées et exécutées. En particulier, pour ce qui concerne l’importance du déterminisme social, on doit être attentif à  ces moments où la décision entraîne une période de conséquences limitant de manière importante la liberté de décision, jusqu’à contraindre le choix à une seule possibilité. Toute décision est marquée par l’ignorance d’une partie au moins des conséquences de la décision, et en ce qui concerne les décisions de la vie quotidienne, l‘ignorance concerne aussi une partie plus ou moins importante des éléments de la situation et de tout ce qui détermine le choix (une alternative de la vie quotidienne a souvent des objectifs extrêmement vagues, par opposition à l’objectif concret et défini existant dans la pensée lors d’un processus de travail simple producteur de valeurs d’usage, où le sujet est uniquement déterminé par ses besoins et par la connaissance objective des matériaux et des procédés, les prétendues motivations intérieures du sujet ne jouant pratiquement aucun rôle). Pour le travail simple, la liberté est la liberté de mouvement dans le matériau, ce qui veut dire que plus le sujet a la connaissance sur les rapports naturels et les enchaînements causaux susceptibles d’être efficients dans le processus de travail, plus il pourra poser ces enchaînements causaux naturels en enchaînements causaux posés, plus il aura la maîtrise, c’est-à-dire la liberté. Remarquons que, dans tout processus de travail, le sujet est transformé par le travail, sur la base de ses facultés, en partie naturelles, en partie acquises par l’apprentissage, les facultés ainsi transformées constituant des possibilités, des facteurs du processus de travail. Dans l’évolution des formes de liberté, le champ des décisions possibles comporte toujours des éléments naturels, le libre mouvement dans le matériau restant un facteur prédominant de la liberté, mais aussi de plus en plus d’éléments sociaux, le matériau dans lequel se mouvoir librement étant alors l’échange matériel de la société avec la nature ou l’échange de la société avec le processus de l’être social : la forme fondamentale de la liberté est conservée. Dans les sciences mathématiques ou dans la production artistique, qui naissent à partir d’expériences de travail toujours plus fortement généralisées et transformées, le lien avec ces expériences de travail subsiste, lointainement ramifié, à titre de vérification ultime.

 Si nous cherchons la genèse ontologique de la liberté dans le travail, nous partons du caractère alternatif de la détermination du but dans le travail. Lorsque la conscience décide, de manière alternative, l’objectif qu’elle fixe, et comment elle veut transformer les séquences causales nécessaires à sa réalisation en séquences causales posées, apparaît un complexe de réalité nouveau. La liberté est un acte de conscience dont résulte un nouvel être, posé par lui. La base de la liberté, comme moment de la réalité, est une décision concrète entre plusieurs possibilités concrètes différentes. De plus, la liberté est une volonté de transformer la réalité, ce qui peut inclure, dans certaines circonstances, le maintien de son état, ce qui implique que la réalité doit être conservée en tant que but de la transformation, même dans l’abstraction la plus extrême.

L’intention d’une décision qui vise, à travers des médiations, à modifier la conscience d’un autre ou la sienne propre, vise également un changement de cette sorte.

Tant qu’on ne peut identifier cette intention de transformer la réalité, des états de conscience telle que des délibérations, des projets, des souhaits, etc. sont sans rapport direct avec le problème réel de la liberté.

Contre l’antithèse entre liberté et déterminisme en termes de logique abstraite, on affirme que la liberté n’échappe jamais complètement à un certain déterminisme, l’être humain étant déterminé comme vivant en société et agissant socialement.

Dès le travail le plus simple, apparaissent certains points nodaux de décision. Le choix d’emprunter une direction plutôt qu’une autre peut entraîner une période de conséquences dans laquelle l’espace ouvert aux décisions se réduit considérablement, jusqu’à disparaître quasi totalement dans certaines circonstances.

Pour une conception concrète de la liberté, il est donc essentiel de savoir reconnaître ces points nodaux, pour ne pas se mettre dans une situation où on se voit contraint d’effectuer un mouvement donné, et seul possible.

Par ailleurs, la décision entre alternatives est marquée par l’inévitable ignorance de ses conséquences, ou du moins d’une partie d’entre elles.

C’est surtout la vie quotidienne qui pose continûment des alternatives, qui surgissent inopinément, et auxquelles répondre immédiatement est une exigence vitale, et la caractéristique fréquente de ce type d’alternative est que la décision à son égard est prise dans l’ignorance de la plupart des éléments, de la situation, des conséquences.

Mais même dans ce cas, la décision comporte un minimum de liberté, il s’agit ici d’un cas limite de l’alternative, et non d’un événement naturel déterminé par une causalité purement spontanée. Une alternative de la vie quotidienne de ce type a souvent des objectifs extrêmement vagues, par opposition à l’objectif concret et défini existant dans la pensée lors d’un processus de travail simple producteur de valeurs d’usage, où le sujet est uniquement déterminé par ses besoins et par ses connaissances des caractéristiques naturelles de l’objet, la connaissance objective des matériaux et des procédés, les prétendues motivations intérieures du sujet ne jouant ici pratiquement aucun rôle.

Le contenu de la liberté se différencie ici de celui des formes plus complexes.

Dans le problème de la liberté, il faut mettre en évidence la structure originelle, point de départ des formes ultérieures, ainsi que les différences qualitatives qui apparaissent d’elles-mêmes au cours du développement social et qui modifient la structure originelle.

La liberté est un phénomène multiforme, divers, ambigu. Chaque domaine singulier de l’être social parvenu à une autonomie relative engendre sa forme particulière de liberté, qui se voit à son tour soumise à des changements. Il n’y a pas de concept universel systématique de la liberté, il n’y a pas de solution aux questions ontologiques par des méthodes logiques ou gnoséologiques, il en résulte l’homogénéisation fausse souvent fétichisante de complexes d’être hétérogènes et l’emploi de formes complexes comme modèles des formes simples, ce qui rend impossible méthodologiquement la compréhension génétique des formes simples et l’évaluation correcte des formes complexes.

Dans le cas du travail simple, le contenu de la liberté peut se définir par l’affirmation que plus la connaissance acquise par le sujet des rapports naturels sera adéquate, plus grande sera sa liberté de mouvement dans son matériau, autrement dit, plus il aura une connaissance adéquate des enchaînements causaux efficients dans chacun des processus, plus il pourra les poser adéquatement en tant que causalités posées, et plus il aura assuré sa maîtrise, en d’autres termes plus il aura assuré la liberté qu’il peut atteindre ici.

Toute décision alternative forme le centre d’un complexe social, avec, parmi les composantes dynamiques, le déterminisme et la liberté.

La position d’un objectif, grâce auquel la nouveauté ontologique naît comme un être social, est un acte de la liberté naissante, puisque les voies et les moyens de la satisfaction des besoins ne sont plus les conséquences de chaînes causales biologiques spontanées, mais les résultats d’actions consciemment décidées et exécutées. Dans le même temps, inséparablement, cet acte de liberté est directement déterminé par le besoin, par la médiation de toutes les relations sociales qui définissent les propriétés, les qualités de ce besoin. Dans la réalisation de l’objectif, le déterminisme et la liberté sont simultanés et interagissants. À l’origine, tous les moyens de réalisation de l’objectif sont fournis par la nature, cette matérialité déterminant l’ensemble des actes du processus de travail (qui se compose d’une chaîne d’alternatives).

L’être humain qui accomplit le processus de travail est transformé par le travail sur la base de facultés en partie naturelles, en partie résultant d’un apprentissage social, facultés constituant des possibilités, des facteurs du processus de travail.

De même que chaque alternative est concrète, de même la liberté qui s’exprime dans l’alternative doit, selon son essence ontologique, être concrète (et non abstraite et générale), constituant un champ des décisions au sein d’un complexe social concret comportant des éléments naturels et des éléments sociaux, et même si les éléments sociaux ne cessent de prendre de l’importance, la maîtrise de la nature doit rester déterminante, le libre mouvement dans le matériau restant le facteur prédominant de la liberté tant que la liberté existe dans les alternatives du travail.

Dans la naissance de la science mathématique ou de la géométrie à partir d’expériences de travail toujours plus fortement généralisées, le lien avec la position d’objectif concrète, particulière d’un travail particulier se relâche. Cependant, puisque ce lien a toujours dans cette position son application, lointainement ramifiée, dans le travail, à titre de vérification ultime, et puisque, même si c’est de manière très générale, l’intention ultime de transformer des rapports réels en rapports posés applicables à des positions ne subit pas de bouleversements, la forme de manifestations de la liberté caractéristique du travail, la liberté de mouvement dans le matériau, ne subit pas de bouleversement fondamental.

Dans le domaine de la production artistique, la situation est analogue, bien que la relation directe avec le travail y soit souvent moins évidente. Les taches vitales des semailles, de la récolte, de la chasse ou de la guerre se transforment en danses, en architecture, etc..

La réalisation directe dans le travail est soumise à des médiations variées.

Le matériau dans lequel se mouvoir librement apparaît comme forme de la liberté n’est plus simplement la nature, mais déjà l’échange matériel de la société avec la nature, ou même le processus de l’être social. La forme fondamentale de la liberté est conservée.

  1. 25.     La nécessité, comme catégorie modale que la liberté doit prendre en compte, n’est qu’un élément de la réalité, comme totalité de toutes les catégories modales, totalité que le travail transforme. La liberté est souvent associée à la nécessité. Nous savons que la nécessité, comme relation « si…, alors », comme loi toujours concrète, fait l’objet d’une surestimation logiciste, jusqu‘à être identifiée à la détermination, concept plus vaste et au demeurant flou. La nécessité n‘est qu‘un élément, certes très important, du complexe de réalité. Il ne faut pas négliger les rapports de la liberté à la modalité totale de la réalité. De même, le travail est orienté sur la réalité, sur toute la réalité, la réalisation du travail n’étant pas seulement le produit réel que l’homme réel impose dans son combat avec la réalité, mais aussi une nouveauté ontologique dans l’être social, par opposition à la simple transformation des objets dans les processus naturels. L’homme réel, dans le travail, est face à la réalité qui entre en ligne de compte pour le travail, la réalité des matériaux, des processus, des circonstances, une réalité que le travailleur veut utiliser au profit de l’objectif qu’il s’est fixé et qui n’est pas épuisée par la nécessité des rapports déterminés. La catégorie de réalité est une catégorie privilégiée, spécifique, elle n’est pas simplement l’une des catégories modales, mais l’incarnation de la totalité réelle de toutes les catégories modales.

L’identification de la détermination, le déterminisme avec la nécessité, dont la nature ontologique est celle de la relation « si, alors », comme loi toujours concrète, ce qui constitue une universalisation rationaliste, une surestimation du concept de nécessité. D’autre part, l’extension ontologiquement illégitime du concept de téléologie à la nature et à l’histoire empêche de saisir adéquatement le saut de l’humanisation de l’homme, et l’antithèse entre nécessité et liberté, censée mettre en relief la nouveauté de l’humanisation, affaiblit cette nouveauté, non seulement quand elle projette dans la nature une téléologie qui est le présupposé ontologique de la liberté mais aussi quand elle voit dans cette antithèse une carence de la nature et des catégories naturelles.

Un processus causal dont nous avons compris les lois, la nécessité, cesse d’être impossible à maîtriser. En soi, rien n’est changé dans le processus causal naturel, mais il peut être transformé en processus que nous posons et en ce sens il cesse d’être « aveugle », selon le sens métaphorique dans la phrase « tant qu’elle n’est pas comprise, la nécessité est aveugle », mais selon une conception téléologique de la nature et de l’histoire. Selon cette même conception, on dira que l’animal et non libre, c’est-à-dire qu’il a perdu sa liberté ou qu’il ne l’a pas encore conquise, alors que l’animal et au-delà de l’antithèse entre libre et non libre.

Si on identifie nécessité et détermination, concept flou dans sa généralité, si on transpose par l’abstraction dans le registre métaphysique la nécessité, la liberté et leurs rapports réciproques, qui perdent tout sens concret, les deux concepts se dégradant en représentations inauthentiques qui s’identifient, de manière cosmique, la liberté sans nécessité ou la nécessité sans liberté étant considérée comme détermination abstraite, non vraie, la liberté authentique étant concrète, en tant que déterminée de manière éternelle, nécessaire, tandis que la nécessité authentique n’est pas simplement extérieure, détermination par le dehors, mais nécessité intérieure, liberté.

Il ne suffit pas de dire que la liberté de la volonté est la faculté de décider en connaissance de cause, il faut tenir compte des autres catégories ontologiques que celles de liberté et de nécessité, une catégorie de nécessité qui a fait l’objet d’une exagération logiciste. Il ne faut pas accorder une signification exagérée à la catégorie de nécessité, car on ne perçoit pas que la réalité est une catégorie privilégiée, spécifique, et en conséquence on néglige l‘examen des rapports de la liberté à la modalité totale de la réalité. La réalité n‘est pas simplement l‘une des catégories modales, mais l’incarnation ontologique de la totalité réelle de toutes les catégories modales.

Dans ce cadre, la nécessité, comprise comme relation « si, alors », comme loi toujours concrète, n’est qu’un élément, certes très important, du complexe de réalité. Et le travail, le processus téléologique posé qui le constitue, est orienté sur la réalité, sur toute la réalité, sa réalisation n’est pas seulement le produit fini réel que l’homme réel impose dans son combat avec la réalité, mais aussi la nouveauté ontologique dans l’être social par opposition à la simple transformation des objets dans les processus naturels. L’homme réel, dans le travail, est face à toute la réalité qui entre en ligne de compte pour le travail. La réalité, la réalité des matériaux, des processus, des circonstances que le travailleur veut utiliser au profit de l’objectif qu’il s’est fixé, n’est pas épuisée par la nécessité des rapports déterminés.

  1. 26.     Les possibilités latentes comme éléments de la réalité dont la liberté doit tenir compte. Un objet a des propriétés objectivement présentes, qui font partie de l’être de l’objet, mais qui, la plupart du temps, restent latentes, comme simples possibilités. L’objet pourra être utilisé grâce à certaines de ces propriétés, le travail transformant les possibilités existant dans la nature en réalité. Les possibilités latentes restent latentes sans le processus de travail, il ne s’agit donc pas d’un type de nécessité. Chez le sujet qui travaille, il y a des possibilités latentes qui se révèlent comme facultés, par l’exercice, les gestes, la manipulation, le travail

Il y a les possibilités latentes. Tout travail présuppose que l’homme ait identifié l’adéquation de certaines propriétés d’un objet à l’objectif qu’il vise, des propriétés qui sont objectivement présentes, qui font partie de l’être de l’objet, mais qui, la plupart du temps, restent latentes dans son être naturel en tant que le simples possibilités. Telle chose naturelle a certaines propriétés objectives qui font qu’elle pourra, façonnée d’une certaine manière, être utilisée comme outil.

Tout travail serait vain sans changement de possibilités existantes dans la nature en réalité. Il ne s’agit pas d’un type de nécessité, mais de possibilités latentes qui resteraient éternellement latentes sans le processus de travail. Il y a aussi le moment de la métamorphose du sujet qui travaille, l’éveil chez lui de possibilités, des possibilités qui, par le travail, par les gestes, par les manipulations, par l’exercice de ces gestes et de ces manipulations, deviennent des facultés.

  1. 27.     Le hasard comme élément de la réalité dont la liberté doit tenir compte. Le travailleur doit tenir compte en permanence des hasards, des circonstances très hétérogènes, des configurations fortuites. Il élimine, compense ou pallie les conséquences des hasards défavorables, il exploite les situations et circonstances fortuites pour augmenter la productivité et faire des découvertes.

Il y a aussi le hasard, dans un sens positif ou dans un sens négatif.

L’hétérogénéité ontologique de l’être naturel implique que toute activité rencontre constamment des hasards, des circonstances très hétérogènes.

Pour que la position téléologique puisse se réaliser avec succès, il faut que le travailleur en tienne compte en permanence. Il élimine, compense ou pallie les conséquences de hasards défavorables Certaines configurations fortuites permettent d’augmenter la productivité ou même de faire des découvertes. Des situations défavorables fortuites peuvent donner lieu à des réalisations remarquables, si on sait exploiter les circonstances défavorables dues au hasard.

  1. 28.     Le libre mouvement dans la matière. Il n’y a de libre mouvement dans la matière que si la réalité est connue dans toutes ses formes catégorielles modales et si la mise en œuvre est correcte.

La définition de la liberté comme « nécessité reconnue » se précise ainsi dans le cas du travail.

Le libre mouvement dans la matière n’est possible que lorsque la réalité est correctement connue dans toutes ses formes catégorielles modales, et correctement mise en œuvre dans la pratique.

Il est nécessaire, du point de vue d’une ontologie critique impartiale, d’examiner les contenus réels qui sous-tendent les enchevêtrements dialectiques.

  1. 29.     La manipulation de la science et le rejet de l’ontologie. Dans le domaine de la connaissance, la divergence entre le développement possible vers une science universelle et la simple manipulation technologique constitue une double tendance existant en soi toujours. Au début, les intentions de connaître la nature se concentrent et se limitent à ce qui est connaissable immédiatement. Avec le développement du travail et l’apparition corrélative des sciences, les généralisations doivent s’adapter aux représentations ontologiques possibles, magiques puis religieuses, une véritable étude ontologique de l’être étant réciproquement freinée par le faible développement du travail et des connaissances, d’où une dualité entre, d’une part, une rationalité parfois très développée, mais limitée, et, d’autre part, des généralisations de certains aspects et des applications à la connaissance du monde. La théorie de la manipulation de la science, censée être la seule position scientifique, affirme que la science doit se limiter à la manipulation pragmatique des faits et des lois connues, c’est-à-dire doit s’interdire tout approfondissement et généralisation ontologiques, ce rejet d’une ontologie réelle s’accompagnant d’une opposition au développement purement scientifique, dont l’organisation est désormais orientée vers la technologie. On ne peut reprocher à la manipulation des connaissances d’ignorer ce dont elle parle, de ne pas s’intéresser à la connaissance matérielle, on peut par contre lui reprocher son orientation sur un pragmatisme immédiat, aussi solidement fondé soit-il sur le plan logique. Cette manipulation conduit ontologiquement à une impasse. Il ne suffit donc pas de dire que la liberté est la faculté de décider en connaissance de cause.

La divergence entre un développement possible des connaissances issues du travail vers une science véritable universelle, et une simple manipulation technologique, divergence existant depuis le début dans la connaissance de la nature visée par le travail, double tendance existant en soi toujours, semble perdre de son actualité dans la période de la Renaissance et l’essor de la pensée scientifique au XIXe siècle.

En raison des connaissances générales très restreintes des premiers hommes sur les lois qui régissent les phénomènes naturels, les intentions de connaître la nature se concentrent et se limitent à l’îlot de ce qui est connaissable immédiatement.

Quand le développement du travail conduit au début des sciences, les généralisations ont dû s’adapter aux représentations ontologiques, magiques puis religieuses, alors possibles. Le faible développement du travail et des connaissances fait obstacle à une véritable étude ontologique de l’être. D’où une dualité entre, d’une part, une rationalité limitée, même si elle était parfois concrètement très développée dans le travail lui-même, avec les opérations mathématiques très évoluées, les observations astronomiques relativement précises, et, d’autre part, l’élaboration et l’application du savoir à la connaissance du monde, les généralisations de certains aspects de la réalité, par exemple l’astrologie.

Cette dualité entre en crise, à l’époque de Copernic, Kepler, Galilée, avec l’apparition de la théorie de la manipulation « scientifique » consciente de la science, selon laquelle la science, par principe, se limite à une manipulation pragmatique des faits et des lois connus, cette tentative semblant en échec du fait de l’avancée des sciences naturelles et de leur généralisation en une conception scientifique du monde.

Au début du Xxe siècle, le positivisme se rattache à la théorie de la manipulation de la science censée être la position scientifique, contre celle de Galilée. La maîtrise de la nature, avec son extension sans limite, érige des barrières à un approfondissement et à une généralisation ontologique du savoir, qui doit maintenant se défendre non contre des fantasmagories magiques ou religieuses, mais contre la réduction sur la base de sa propre universalité pratique.

Dans cette antinomie entre la connaissance de l’être et sa pure manipulation, la manipulation s’enracine matériellement dans le développement des forces productives et idéologiquement dans les nouvelles formes du besoin religieux, une manipulation qui ne se limite plus au simple rejet d’une ontologie réelle, mais qui s’oppose pratiquement au développement purement scientifique. Les nouvelles formes d’organisation de la recherche scientifique, le planning, le travail en équipe, sont orientées surtout vers la technologie, faisant obstacle à la recherche autonome scientifiquement productive.

On ne peut reprocher à la manipulation des connaissances d’ignorer ce dont elle parle, de ne pas s’intéresser à la connaissance matérielle, on peut par contre lui reprocher l’objectif qu’elle vise, les orientations de la connaissance factuelle sur un pragmatisme immédiat, aussi solidement fondé soit-il sur le plan logique. Cette manipulation conduit ontologiquement à une impasse.

  1. 30.     Les nouvelles formes de liberté. La structure du travail change quand la position téléologique du sujet n’est plus orientée sur une transformation d’objets naturels ou sur l’application de processus naturels, mais sur l’incitation d’autres hommes à accomplir des positions définies ou sur son propre comportement ou sa propre vie intérieure. L’être humain qui agit pratiquement dans la société se trouve confronté à une seconde nature, avec des lois « naturelles », immanentes, indépendantes de nos alternatives, vis-à-vis de laquelle il doit tenter de changer le cours des choses, indépendant de sa conscience, en un cours posé, de lui imprimer sa volonté par la connaissance qu’il a de son essence. Mais souvent, lorsque l’homme intervient, il prend position vis-à-vis du processus général de la société ou certaines de ses parties en approuvant ou refusant sans chercher forcément à connaître, qu’il ait une conscience juste ou fausse, cette prise de position manifestant ainsi une nouvelle forme de liberté. L’attitude subjective joue un rôle qu’elle ne jouait pas dans le travail simple. La fixation d’objectif peut répondre à des intérêts de classe, il peut donc y avoir des objectifs contradictoires dans la même société. Le matériau de la position causale qu’il s’agit d’accomplir dans les moyens est constitué de possibles décisions alternatives, donc d’un ensemble non homogène, en outre soumis à des changements permanents, si bien que le degré d’incertitude dans la position causale est très grand, si bien que les tentatives pour maîtriser cette incertitude dans la connaissance des moyens sont assez problématiques

La structure originelle du travail change de manière essentielle dès que la position téléologique n’est plus orientée exclusivement sur une transformation d’objets naturels ou sur l’application de processus naturels, mais doit inciter d’autres hommes à accomplir à leur tour des positions définies.

Le changement est qualitativement encore plus décisif quand l’objet de la position devient pour l’homme son propre comportement ou sa propre vie intérieure.

Les nouvelles formes ne peuvent être déduites intellectuellement des anciennes. Ces nouvelles formes ont, à un moment donné, des manifestations concrètes seulement socialement et historiquement conditionnées. De plus, les formes générales, les essences de ces nouvelles formes sont liées à un degré de développement défini de l’évolution sociale.

Mais les déterminations décisives, en dépit de la complexité de la structure, des contradictions qualitatives dans l’objet, dans le but et les moyens de la position téléologique, sont nées génétiquement du processus de travail, qui peut servir de modèle pour la pratique sociale, même dans la question de la liberté.

Les différences décisives, qui peuvent aller jusqu’à l’antinomie, naissent de ce que l’objet et le moyen de la réalisation des positions téléologiques deviennent toujours plus sociaux. L’orientation exclusive sur la nature est remplacée par des intentions plus mélangées quant à leur objet, et toujours plus fortement sociales. Les processus sociaux, les situations, etc., sont en dernière instance déclenchés par des décisions alternatives humaines, mais ces décisions ne deviennent significatives que si elles mettent en mouvement des séquences causales qui se déroulent selon leurs propres lois immanentes, plus ou moins indépendamment des intentions qui les ont posées.

L’être humain qui agit pratiquement dans la société se trouve confronté à une seconde nature vis-à-vis de laquelle il doit tout d’abord, s’il veut la dominer efficacement, se comporter tout à fait comme avec la première nature, c’est-à-dire qu’il doit tenter de changer le cours des choses, indépendant de sa conscience, en un cours posé, de lui imprimer sa volonté par la connaissance qu’il a de son essence.

Dans le travail, l’être, le mouvement, etc. dans la nature sont strictement indifférents vis-à-vis de nos décisions. C’est exclusivement leur connaissance adéquate qui permet leur maîtrise pratique.

Dans la société, ce qui se produit obéit à des lois immanentes, « naturelles », indépendantes de nos alternatives, mais lorsque l’homme intervient activement dans ce déroulement, il prend position vis-à-vis du processus, il approuve ou il refuse. Peu importe si cette prise de position se fait avec une conscience juste ou fausse, consciemment ou inconsciemment. Jusqu’à maintenant, l’attitude intérieure, subjective, ne jouait pratiquement aucun rôle, mais dorénavant elle revêt une importance toujours plus grande, dans la mesure où la liberté se fonde pour une part importante sur les prises de position concernant le processus général de la société, ou certaines de ses parties. Ce nouveau type de liberté ne se laisse plus directement déduire directement du simple travail, ne se réduit plus seulement au libre mouvement dans le matériau.

Certes, la position téléologique, avec l’alternative qu’elle comporte, se conserve par essence dans toute pratique, de même que l’interaction intime et inséparable du déterminisme et de la liberté qui la caractérise subsiste dans tous les cas.

Le changement le plus significatif est celui qui se produit dans la relation entre les fins et les moyens. Au début, le rapport de contradiction potentielle entre la fin et le moyen se déploie extensivement et intensivement. Lorsque, dans l’objet de la fixation de l’objectif, ce n’est plus la transformation de la nature mais celle de l’homme qui constitue le moment dominant, la coexistence entre détermination par la réalité sociale et liberté dans la décision entre alternatives continue d’exister. Si l’alternative a un contenu juste ou faux, simplement déterminable par la connaissance, la fixation d’objectif n’est pas contestable.

Si la fixation d’objectif est le résultat d’alternatives nées d’une société de classe, chaque question appelle pour sa solution des orientations différentes selon les points de vue de classe à partir desquels on cherche à répondre. Au fur et à mesure du progrès de la socialisation de la société, ces alternatives, qui sont au fondement de positions alternatives, ne peuvent que croître. Les contradictions entre la fixation d’objectif et les moyens de la réalisation correspondante s’aiguisent jusqu’à se renverser en différences qualitatives.

Même dans ce cas, la question qui reste au premier plan est celle de savoir si les moyens sont appropriés à la réalisation du but posé. On n’a plus affaire à la connaissance de causalités naturelles agissantes par elles-mêmes sans modification, où il suffit de connaître ce qui, en elles, est durable et ce qui est soumis à des variations naturelles.

Le matériau des positions causales qu’il s’agit d’accomplir dans les moyens a désormais un caractère social, puisqu’il est constitué de possibles décisions alternatives, donc d’un ensemble non homogène, en outre soumis à des changements permanents, si bien que le degré d’incertitude dans la position causale est très grand. Bien qu’il existe dans l’histoire des décisions qui ont surmonté avec succès cette incertitude dans la connaissance des moyens, les tentatives de maîtriser cette incertitude par les méthodes de manipulation s’avèrent problématiques dans les cas complexes.

La contradiction entre la fixation d’objectif et l’efficacité durable des moyens consiste dans la situation où, d’un côté, certains moyens paraissent rationnellement adéquats à des objectifs déterminés mais révèlent leur échec complet, catastrophique, et, de l’autre côté, on constate qu’il est impossible d’établir a priori une liste rationnelle des moyens autorisés et des moyens inadmissibles.

  1. 31.     Le rôle des motivations morales et de la liberté dans l’histoire comme réalité de l’être social. Les motivations morales de l’action sont des facteurs réels de l’être social (il ne faut pas absolutiser de manière idéaliste le comportement moral, il ne faut pas non plus le nier, au nom de la politique réaliste et du pragmatisme). Ce sont ces motivations morales par exemple qui déterminent, en fonction des valeurs que l’on veut défendre, conserver ou promouvoir (des valeurs ayant une objectivité sociale, des valeurs issues de l‘évolution sociale, par conséquent des valeurs qu‘on ne doit pas absolutiser, qu‘on ne doit pas mettre au-dessus de la réalité comme des entités intemporelles et purement spirituelles, mais aussi des valeurs qu‘on ne doit pas considérer comme seulement subjectives, comme reflets subjectifs sans effectivité sociale, cette hypostase des valeurs comme leur subjectivation étant la non reconnaissance de l‘histoire comme réalité ontologique de l’être social), quels moyens sont justes, quels moyens sont répréhensibles, si telle influence sur les hommes pour qu’ils décident de telle manière dans une alternative est appropriée à la réalisation de l’objectif. Il faut donc prendre conscience de l’importance des décisions et évaluations subjectives dans les alternatives, l’évolution sociale posant même parfois des tâches qui ne peuvent être résolues que par le renforcement des décisions subjectives. La lutte pour surmonter la détermination naturelle jusqu‘à la maîtrise constante de soi, la maîtrise de ses caractéristiques issues de la nature, de ses instincts, de ses affects, de ses habitudes, la maîtrise de sa singularité naturelle, de sa particularité naturelle, à l’occasion de tout travail ou de toute position pratique d’un objectif, est nécessaire à l’efficacité de ce travail ou de cette pratique et constitue la véritable liberté humaine, et inversement, ce travail ou cette pratique produit le sujet, en tant que membre de l’espèce humaine, qu’il soit conscient ou non, ainsi que l’espèce humaine, dépassant le simple mutisme organique de l‘espèce. Détacher la liberté du travail, l’homme n’étant pas jeté dans le travail mais jeté dans la liberté, n’étant pas condamné au travail mais condamné à la liberté, c’est soi-disant sauver la liberté, l’exalter, en la coupant de sa racine dans le travail, de sa racine dans la socialité de l’être humain, comme si la liberté n‘était pas le fruit de l‘activité.

Les motivations morales, éthiques de l’action des hommes doivent apparaître comme des facteurs réels de l’être social, agissant de manière plus ou moins effective à l’intérieur de complexes sociaux contradictoires mais unitaires dans leurs contradictions, facteurs jouant en particulier un rôle décisif pour déterminer si un moyen déterminé, en particulier une influence sur les hommes pour qu’ils décident de telle manière dans une alternative, est approprié à la réalisation d’un objectif, s’il est juste ou répréhensible.

La réalité sociale du comportement éthique dépend des valeurs, issues de l’évolution sociale, avec lesquelles il est associé et de sa relation avec leur conservation. Ce moment ne doit être ni absolutisé, de manière idéaliste, ni nié, de manière pragmatiste, façon realpolitik.

Il faut prendre conscience de l’importance des décisions subjectives dans les alternatives, ce qui ne relativise pas subjectivement l’objectivité du processus d’évolution, ce processus manifeste son immédiateté de manière socialement conditionnée et pose des tâches qui ne peuvent être entreprises et poursuivies que par le renforcement de l’importance des décisions subjectives

Les évaluations qui s’affirment au travers de ces décisions subjectives sont ancrées dans l’objectivité sociale des valeurs, dans leur importance pour l’évolution objective de l’espèce humaine, ces valeurs ou cette absence de valeurs, comme la durée et l’intensité de leur influence, étant le résultat de ce processus social objectif.

Ne pas voir que l’histoire est la réalité ontologique de l’être social, c’est soit hypostasier les valeurs pour en faire des entités intemporelles purement spirituelles, soit ne voir en elles que des reflets subjectifs de processus objectifs sur lesquels la pratique humaine ne peut influer.

En ce qui concerne les effets que le travail suscite chez celui qui l’exécute, la nécessaire maîtrise de soi, le combat constant contre ses instincts, ses affects, ses habitudes, contre ses caractéristiques héritées de la nature, il s’agit d’abord d’un problème d’efficacité, le travail ne pouvant être accompli avec succès, ne pouvant produire des valeurs d’usage, des choses utiles, que si ce contrôle de soi du sujet est permanent au cours du processus de travail comme à l’occasion de toute position pratique d’un objectif.

Mais aussi, déjà dans le travail, quel que soit le degré de conscience du sujet qui exécute le travail, ce sujet se produit lui-même en tant que membre de l’espèce humaine, et produit par conséquent l’espèce humaine elle-même.

Au-delà de la proportion entre les possibilités de réalisation des décisions dans la nature et celles dans la société, au-delà de la mesure du déterminisme dans chaque fixation d’objectif, dans chaque décision entre alternatives, la voie de la lutte pour surmonter la détermination naturelle par les instincts qui va jusqu’à la maîtrise consciente de soi, est la seule voie réelle pour une véritable liberté humaine.

Du point de vue ontologique et génétique, le dépassement du simple mutisme organique de l’espèce, sa poursuite dans le développement d’une espèce articulée des hommes devenant des êtres sociaux, ne fait qu’un avec la naissance de la liberté.

Une liberté exaltée où l’homme est jeté dans la liberté ou condamné à la liberté est une chimère. On ne peut sauver intellectuellement la liberté. Toute liberté prend racine dans la socialité de l’être humain, se développe à partir de cette socialité, fusse de manière sporadique.

La liberté véritable existe parce que l’homme s’est construit dans le travail, par le travail, en tant qu’être générique et social, parce que la liberté est le fruit de l’activité de l’homme. La liberté acquise dans le travail originel était primitive et limitée. La liberté la plus spiritualisée doit être conquise grâce aux mêmes méthodes que dans le travail le plus primitif, son résultat a le même contenu, à savoir la maîtrise par l’individu générique sur sa propre singularité, sur sa particularité purement naturelle. Le travail est le modèle de toute liberté.

Le travail, comme producteur de valeurs d’usage, est l’origine génétique de l’hominisation de l’être humain, mais il comporte, dans chacun de ses moments, des tendances réelles qui mènent au-delà. Ce modèle est une abstraction ignorant systématiquement l’environnement social qui apparaît en même temps. Cette abstraction doit être dépassée, pour aborder l’analyse de la dynamique fondamentale de la société, c’est-à-dire son procès de reproduction.

  1. 32.     La reproduction de  l’être social. Le travail est la base ontologique de  l’être social. La caractéristique de la reproduction dans l’être social est son orientation vers le changement, changement dont la raison ontologique objective est la propriété de la force de travail d’être une valeur d’usage  qui produit plus que ce qui lui est nécessaire pour sa reproduction.

Le travail, en tant que catégorie développée de l’être social, ne peut accéder à son existence véritable et appropriée que dans un ensemble social processuel, qui se reproduit dans un processus. L’abstraction du travail se justifie car le travailleur revêt, quant à la spécificité de l’être social, une importance fondamentale fondatrice de toutes les déterminations. Tout phénomène social présuppose de ce fait le travail, comme base ontologique de l‘être social.

Les tendances à la reproduction de l’individu et de l’espèce dans la vie organique sont des reproductions au sens strict, spécifiques, c’est-à-dire des reproductions du processus de vie qui fait l’être biologique d’un être vivant (seules les transformations radicales de l’environnement occasionnent des changements radicaux de ce processus).

La reproduction dans l’être social est principalement orientée sur le changement, intérieur et extérieur, avec la modification des outils et des processus de travail correspondant à des changements qualitatifs, des sauts.

La raison ontologique objective de ce changement réside en ce que le travail possède la possibilité de produire davantage qu’il n’est nécessaire à la simple reproduction de la vie du travailleur. Cette valeur d’usage de la force de travail est le fondement du capitalisme et de la possibilité de la liberté et du loisir pourvu de sens dans le socialisme.

  1. 33.     Le langage. Le langage naît du travail et de la division du travail, de la nécessité d’un médium de communication pour toutes les formes de division du travail, d’une communication précise entre les hommes réunis pour une coopération dans le travail. Il permet de fixer les connaissances, d’exprimer les objets, les relations, en particulier les objets et relations nouvelles à propos desquelles il doit  sans cesse s‘enrichir, il permet d’exprimer les réactions des êtres humains à ces objets et relations et joue un rôle très important dans les positions qui visent à inciter d’autres hommes à réaliser certaines autres positions.

La division du travail est donnée avec le travail. Une de ses formes est la coopération. Il y a aussi la collaboration lors de la fabrication ou l’emploi d’un instrument de travail.

Le langage naît du travail et de la division du travail. Le langage est une détermination décisive de l’être social, répondant à la nécessité d’un médium de communication pour n’importe quelle forme de division du travail, la nécessité d’une communication précise entre des hommes réunis par un travail.

Le langage est un instrument de la fixation des connaissances acquises et de l’expression de l’essence d’objets existants, un instrument de communication des réactions diverses, changeantes, des  êtres humains à ces objets. Il est l’organe le plus important pour les positions téléologiques qui ne portent pas sur la transformation, l’utilisation, etc. d’un objet naturel, mais qui visent à inciter d’autres hommes à réaliser la position téléologique souhaitée par le sujet qui l’énonce.

Le langage se développe sans cesse, de pair avec le développement du travail, de la division du travail, de la coopération, il doit être toujours plus riche, plus souple, plus différencié pour permettre de communiquer à propos des objets et des relations nouvellement apparues, la maîtrise croissante sur la nature s’exprimant dans le nombre des objets et des relations que le langage est en mesure de nommer.

  1. 34.     Les complexes. La société est un complexe général de complexes partiels en interaction entre eux et avec le complexe général, l’homme, le langage, la division du travail, les actes individuels, les groupes étant des complexes partiels.

Toutes les actions, relations, etc., même si elles paraissent simples, sont toujours des corrélations de complexes dont les éléments n’ont d’efficacité que comme composantes de leur complexe.

L’homme, en tant qu’être biologique, est un complexe.

Le langage est un complexe. Un mot n’a de sens communicable que dans le contexte de la langue dont il fait partie, ce qui exige pour le comprendre la connaissance de cette langue.

La division du travail est un complexe.

Les actes individuels, les diverses opérations, etc. n’ont de sens que dans le cadre du processus dont-ils font partie, c’est avant tout la fonction qu’ils ont à remplir dans ce complexe qui permet de décider s’ils sont corrects ou erronés.

Les groupes  qui naissent de la division du travail ne peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres.

L’être social est un complexe de complexes où trouvent place aussi bien les interactions des complexes partiels entre eux que les interactions du complexe d’ensemble avec ces  complexe partiels.

Le processus de reproduction du complexe général se déploie à partir des complexes partiels, ces derniers se reproduisant comme complexes relativement autonomes, la reproduction du complexe général étant le facteur prédominant dans ce système d’interactions.

  1. 35.     Le recouvrement du biologique par le social. La différenciation biologique des êtres humains incorpore des éléments sociaux, si bien que les formes du rapport sexuel, les positions de chaque sexe dans la vie sociale, la division du travail en simples occupations particulières, marquées par les caractéristiques biologiques et psychiques de leurs auteurs, les rapports d’autorité liés à l’âge, la perception des autres comme êtres biologiques, aux caractéristiques et qualités biologiques, ainsi que  l’attitude personnelle non disciplinée à l’égard des autres sont surdéterminés par l’évolution de la structure sociale.

Si la division du travail est fondée à l’origine sur la différenciation biologique des membres du groupe humain, ce principe originel de la différenciation biologique incorpore toujours davantage des éléments sociaux.

Les formes du rapport sexuel ou les positions de la femme dans la vie sociale sont déterminées par la structure sociale apparaissant lors d’un stade donné de la reproduction sociale.

Le rapport d’autorité lié à l’âge est dû aux expériences accumulées pendant une période de vie plus longue, une vie plus longue étant la base biologique de l’accumulation d’expériences de vie importantes pour la société, mais cette position de monopole de l’ancienneté tend à disparaître quand les expériences socialement décisives ne sont plus rassemblées de manière purement empirique et conservées dans la mémoire, mais déduites de généralisations.

Pour que les actes téléologiques qui ont pour objet de susciter chez d’autres hommes la volonté de positions téléologiques puissent fonctionner avec succès, il faut une connaissance des hommes chez lesquels on veut susciter cette volonté, une connaissance qui dépasse le registre biologique et présente un caractère social avec l’introduction de valeurs et d’évaluations toujours plus purement sociales concernant justement les hommes en question, et en plus de cette connaissance il faut aussi de la persuasion, de l’habileté, de l’astuce, etc., toute cette socialité pouvant acquérir un caractère institutionnel si le groupe possède d’une espèce de discipline.

  1. 36.     La division du travail. La division du travail apparaît quand les occupations particulières s’autonomisent en métiers, en professions, en corporations. Cette différenciation suppose que le travailleur spécialisé puisse se procurer tout ce dont il a besoin auprès de travailleurs produisant au-delà de ce qu‘ils ont besoin pour se reproduire. Au début cette différenciation ne concerne que quelques domaines autonomes du travail. La décomposition du processus de travail en séquences de travail, en tâches particulières génère de la virtuosité. Le développement de la division du travail fait surgir comme catégories sociales la circulation des marchandises, les rapports marchands et le rapport économique de valeur. Il apparaît dans le travail une tendance au développement ininterrompu, tendance qui pousse en particulier l’économie d’autosubsistance à s’intégrer dans l’échange de marchandises, mais cette tendance est favorisée, contrariée ou transformée par les possibilités de la structure sociale, d‘où la constitution de différents types de formation sociale et de reproduction sociale.

Recouvrement maîtrisé du biologique par du social, la division du travail commence quand les occupations particulières s’autonomisent en métiers, en corporations.

La différenciation des professions présuppose que chacun puisse se procurer dans tous les domaines de la production les produits directement nécessaires à sa vie, sans avoir dû les produire lui-même.

Cette différenciation ne concerne au début que quelques domaines du travail en tant qu’ensembles autonomes.

Avec la manufacture, le processus de travail est décomposé en séquences de travail, en tâches particulières, ce qui génère une virtuosité au-delà de la normale.

Avec la machine, la division du travail est déterminée par la technologie.

Le développement de la division du travail fait surgir de nouvelles catégories sociales, la circulation des marchandises, les rapports marchands et le rapport économique de valeur, des catégories qui ne sont pas seulement reproduites en permanence mais qui sont l’objet d’une tendance immanente à l’accroissement, au déplacement vers des formes plus évoluées.

Quand l’échange est l’échange fortuit entre deux communautés (et non entre les membres individuels d‘une même communauté), cela implique que certaines valeurs d’usage sont produites au-delà des besoins de leurs producteurs et que ces producteurs ont besoin de produits qu’ils ne produisent pas eux-mêmes.

Certains hommes se sont spécialisés dans certaines tâches, d’autres hommes travaillant au maintien et à la reproduction de la vie des premiers.

Lorsque, au moins en complément de la production domestique, l’échange apparaît dans la communauté, on est introduit dans la marchandisation des produits du travail, étape évoluée de la socialité où des catégories toujours purement sociales dominent la société.

La division du travail s’universalise et se ramifie en relation avec le développement du commerce des marchandises.

Apparaît dans le travail une tendance au développement ininterrompu, qui ne se limite pas à l’amélioration de ses bases originelles, mais agit sur le processus de travail et la division sociale du travail en poussant l’économie fondée sur l’autosubsistance immédiate à s’intégrer à l’échange de marchandises, un échange de marchandises qui devient la forme dominante de la reproduction sociale.

Mais, illustration de l’inégalité de développement comme contradiction entre une tendance et les obstacles à la réalisation de cette tendance, les étapes de cette tendance au développement ininterrompu, tendance apparemment irrésistible, sont modifiées, favorisées ou contrariées par la structure et les possibilités de développement du complexe général dans le cadre duquel ces étapes se déroulent, d’où différents types de possibilités et d’orientations de la reproduction des différentes formations économiques.

  1. 37.     La valeur. La valeur est le principe régulateur de toute activité économique. La valeur d’échange est le principe régulateur de l’échange, une valeur qui ne peut devenir réelle qu’en corrélation indissociable avec des valeurs d’usage qui, elles, sont des données naturelles transformées socialement. Le temps de travail socialement nécessaire mesure la valeur d’échange. Comme répartition du temps, distribution du temps, économie du temps, le temps de travail socialement nécessaire est un vecteur universel de socialité et la base régulatrice de la circulation des marchandises et de l’échange. Mais il faut toujours noter que chaque époque, que chaque moment de la société en développement sécrète une économie particulière du temps, un temps de travail socialement nécessaire particulier, si bien que le temps de travail socialement nécessaire de l’artisan n’est plus du tout le temps de travail socialement nécessaire sous le capitalisme. Le capitalisme peut se définir par l’universalisation d’un temps de travail socialement nécessaire qui a la caractéristique, spécifique au capitalisme, d’être réifié et fétichisé.

La division du travail conduit à la circulation des marchandises et à la valeur comme principe régulateur de toute activité économique, ce qui correspond à un développement de la socialisation de l’être social dans sa reproduction de la socialité à des échelons toujours plus élevés.

La valeur d’échange, comme principe régulateur de l’échange, est une catégorie à socialité pure, mais il n’y a pas élimination de la nature car la valeur d’échange ne peut devenir réelle que dans une corrélation indissociable de la valeur d’usage, une valeur d’usage qui est un donné naturel transformé socialement.

Le temps de travail socialement nécessaire quantifie de plus en plus la valeur d’échange.

Aux premiers stades du travail, l’essentiel était que le produit soit réalisé, le temps nécessaire à sa réalisation jouant un rôle secondaire, les différences de réalisation étant fondées sur les particularités biologiques et psychiques des travailleurs.

Le temps de travail socialement nécessaire est une catégorie sociale et une forme nouvelle d’être, bien qu’il ait une base dans l’être naturel, le temps, un temps indépendant de toute réaction à son égard, dans sa pure objectivité.

Le temps de travail socialement nécessaire devient la base de la circulation des marchandises, de la valeur d’échange et du commerce socio-économique dans sa totalité. Il n’existe pas que dans le rapport d’échange.

Les relations économiques des hommes sont régulées par le temps de travail socialement nécessaire.

L’économie du temps, le partage, la distribution du temps, est un vecteur de socialité dans toutes les formations sociales.

L’universalité sociale du temps de travail socialement nécessaire apparaît dans le capitalisme sous une forme réifiée et fétichisée, et de ce point de vue, doit être considérée comme une caractéristique spécifique du capitalisme. Il apparaît dans le féodalisme sous la forme de la corvée mesurée par le temps. Comme principe de régulation, il s’impose dans les conditions les plus diverses, de manière spontanée ou de manière consciente, planificatrice, selon une nécessité vitale, mais il est toujours lié aux relations sociales concrètes des hommes entre eux, il est donc toujours une expression de la situation de la reproduction, ce qui interdit toute transposition de la structure concrète d’une réalisation dans certaines conditions concrètes sur une autre réalisation, ainsi des artisans qui n’ont pas pris conscience que le temps de travail socialement nécessaire était devenu celui du grand capital, qu‘on ne pouvait transposer le temps de travail de l’artisan dans le temps de travail du grand capital.

  1. 38.     Le recul des limites naturelles. La reproduction biologique de l’homme est la base de la reproduction de l’être social, l’être social est fondé sur l’ensemble de l’être naturel, mais les catégories et les relations catégorielles nouvelles de type social, de plus en plus nombreuses, influent sur la reproduction biologique des hommes, le recul des limites naturelles étant cependant une transformation et non une élimination

La reproduction est la catégorie essentielle pour l’être en général. À proprement parler, être ne signifie pas autre chose que se reproduire soi-même.

Les catégories de naissance, vie et mort de l’être biologique, de l’être vivant, ne sont pas des catégories de l’être de la physique.

L’être social a pour base l’homme comme être biologique, par conséquent la reproduction de l’ être social a pour moment la reproduction biologique de l’homme.

Dans la collaboration sociale des hommes dans la reproduction de leur vie, base essentielle de leur coopération, naissent des catégories et des relations catégorielles nouvelles qui influent sur la reproduction biologique des hommes.

La reproduction de l’être social se déroule dans un environnement dont la base est la nature, mais qui est modifié par le travail. Il y a un recul des limites naturelles, une transformation et non une élimination. De même que l’être biologique est fondé sur la nature inorganique, de même l’être social est fondé sur l’ensemble de l’être naturel.

Les moments dans lesquels s’exprime le caractère indépassable de la vie biologique sont modifiés, dans leur contenu comme dans leur forme, par le développement social et ses formes de reproduction.

  1. 39.     La socialisation de l’alimentation. Si la faim et sa satisfaction ont un caractère biologique, leurs formes concrètes sont fonction du développement économique et social, la régulation des modes d’alimentation par la société ayant des conséquences biologiques. Avec le développement du marché mondial, la cuisine locale qui trouvait toutes les autres cuisines répugnantes s’internationalise en cuisine mondiale.

En ce qui concerne l’alimentation, indispensable à la reproduction biologique de tout homme en tant qu’être vivant, si la faim et sa satisfaction ont un caractère biologique indépassable, leurs formes concrètes sont fonction du développement économique et social. La faim qui se satisfait avec de la viande crue mangée avec les mains n’est pas la faim qui se satisfait avec la viande cuite mangée avec fourchette et couteau.

Notons que la faim sociale n’est pas une superstructure de la faim biologique, car la régulation des modes d’alimentation par la société a des conséquences biologiques.

La vie quotidienne de l’homme en matière d’alimentation est pénétrée fortement par le développement du commerce mondial, témoignant ainsi du haut degré de socialisation atteint par l’alimentation.

La catégorie de genre humain n’est pas une généralité abstraite mais une catégorie qui accède à la conscience sociale avec le développement du marché mondial. Le genre humain est mis à l’ordre du jour comme problème général englobant tous les hommes. Ce processus s’exprime dans l’évolution de la préparation de la nourriture, d’abord locale, quand tout autre nourriture est considérée comme répugnante, puis s’unifiant relativement à l’échelon national, puis s’internationalisant jusqu’à ce qu’on puisse parler de cuisine mondiale.

  1. 40.     La socialisation de la sexualité et des rapports entre l’homme et la femme. Le rapport naturel de l’homme à l’homme est le rapport sexuel. Ce rapport à la nature change, au niveau individuel comme au niveau social, par un développement social inégal, contradictoire. Les comportements approuvés ou rejetés changent, les rôles de sexe dominant changent, les critères physiques et sociaux de l’attirance sexuelle changent, avec des interdits, les instincts érotiques et sexuels changent, les corps, les vêtements et les cosmétiques changent, la place des femmes évolue avec leurs relations avec les hommes et avec l‘évolution du genre humain. Les contenus et les formes sociales se superposent à la sexualité purement biologique. On passe de l’homosexualité érotique et éthique et du rôle des hétaires à l’érotisme de la spiritualité ascétique, puis à l’intériorité érotique bourgeoise, toutes pratiques opprimant les femmes, pour arriver à l’idéologie du verre d’eau, c’est-à-dire la mode du sexe pour lui-même, autrement dit l’idéologie et la pratique du sexe sans limite et vide spirituellement, qui serait, pour la première fois dans l’histoire, garant de l’égalité entre les sexes.

Les mutations sociales dans les rapports entre l’homme et la femme, comme la mutation du matriarcat au patriarcat, changent les comportements typiques approuvés ou rejetés, en particulier le comportement mutuel des sexes.

Il s’agit de savoir quel sexe sera dominant ou soumis, de savoir ce qu’un sexe considère comme attirant ou repoussant chez l’autre, de savoir qui est exclu de l’attirance sexuelle, par exemple les frères et sœurs.

Si l’attirance sexuelle mutuelle ne perd jamais son caractère essentiellement physique, biologique, la sexualité incorpore, au fur et à mesure de l’intensification des catégories sociales, toujours davantage de contenus qui peuvent s’assimiler plus ou moins organiquement avec l’attirance physique, mais qui ont cependant vis-à-vis de cette attirance physique, directement ou par des médiations, un caractère hétérogène, social et humain.

L’évolution de la sexualité au sein de l’être social est marquée par des inégalités, ainsi avec le caractère érotique et éthique de l’homosexualité des citoyens grecs précédant le rôle des hétaires dans la culture décadente de la cité, suivis par l’érotisme de la spiritualité ascétique médiévale.

Ce développement inégal résulte de l’ambivalence des lois de l’être social, avec d’un côté la transformation des catégories de l’être social en catégories sociales, créés par les hommes, visant la vie humaine, et de l’autre côté, des tendances non téléologiques bien qu’elles soient la cristallisation de positions téléologiques individuelles, des tendances allant dans les directions des besoins qui suscitent les positions téléologiques, mais des besoins peu conscients puisque chaque position déclenche des chaînes causales autres que celles qui étaient consciemment visées, avec une synthèse offrant des possibilités de réalisation différentes du cours général de l’évolution.

Ainsi, l’ascèse spiritualiste chrétienne de la Vita Nuova prépare l’intériorité érotique bourgeoise de Werther, qui ne surmonte pas l’oppression de la femme et génère des fausses consciences, des hypocrisies aux exagérations de bonne foi, préparant l’idéologie et la pratique du sexe sans limite et vide spirituellement, la mode du sexe pour lui-même, l’idéologie du verre d’eau, réaction contre l’inégalité des sexes.

Conditionné socialement, ces contenus et formes se superposent à la sexualité purement biologique, la transformant et la modifiant, ils affectent le corps et, des vêtements aux cosmétiques, influencent les instincts érotiques et sexuels qui, à leur tour, sont étroitement liés au développement des relations humaines essentielles, les changements des rapports sexuels, des relations entre hommes et femmes, de la place de la femme dans la société sont en relation avec l’évolution du genre humain.

Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme, rapport générique naturel dans lequel le rapport de l’homme à la nature est immédiatement le rapport de l’homme à l’homme.

  1. 41.     La socialisation de l’éducation. L’éducation proprement humaine consiste non à faire acquérir une fois pour toutes certains comportements indispensables, mais à rendre capables de réagir à des situations et des événements nouveaux, et donc à développer, de manière spontanée dans les corporations ou de manière systématique dans les écoles, des connaissances, des capacités, des comportements, en particulier pour qu‘on puisse réagir aux nouvelles alternatives selon les intentions de la société, pour qu‘on puisse se développer en fonction de l‘évolution à un niveau social toujours plus élevé de la société et du genre humain.

Le complexe des activités constituant l’éducation vise à rendre capables les hommes de réagir à des situations et des événements nouveaux, et non à faire acquérir une fois pour toutes certains comportements indispensables.

L’éducation n’est jamais terminée. Elle doit prévoir que l’élève puisse terminer sa vie dans une société différente. Si la durée du processus d’éducation est longue, s’il y a une scolarité obligatoire, cela tient au développement industriel, qui exige des connaissances, des capacités, des comportements, cela tient aussi à la lutte de classe.

L’éducation au sens large forge des types de personnes par imprégnation plus que l’hérédité. On a même des types  de personnes correspondant à des types de corporations ou de classes, types de personnes formées par une éducation souvent spontanée.

La tradition reproduite par l’éducation au sens large décline dès que la société ne laisse plus à cette éducation au sens large la possibilité de se développer, d’influencer, de produire des alternatives réelles.

L’essence de l’éducation consiste à influencer les hommes afin qu’ils réagissent aux nouvelles alternatives de la vie selon les intentions de la société.

Si une intention de la société se réalise, au moins partiellement, en permanence, elle contribue à maintenir la continuité dans le changement de la reproduction de l’être social. Cependant, en règle générale, telle intention ne cesse d’échouer partiellement du fait de moments nouveaux auxquels aucune éducation ne peut préparer parfaitement, des moments nouveaux exprimant l’évolution objective à un niveau plus élevé, au sens ontologique, de l’être social dans sa reproduction, un être social toujours plus social, c’est-à-dire édifiant son être propre toujours plus fortement à l’aide de catégories proprement sociales, ce qui constitue un processus d’ontologie formelle aussi bien qu’objective dans la mesure où on a un processus d’intégration des communautés, de réalisation du genre humain et de déploiement toujours plus social de l’individualité humaine.

  1. 42.     La division du travail intellectuel et du travail manuel. La collaboration occasionnelle engendre une division seulement technique. Peu à peu, la division du travail se consolide en des métiers déterminés jusqu’à devenir une entité qui se dresse face aux individus en les différenciant. C’est le cas de la division entre le travail manuel et le travail intellectuel, favorisé par les activités intellectuelles qui incitent d’autres à faire un travail déterminé, activités qui souvent sont complices des dominations de classe, même si certains intellectuels prennent le parti des classes dominées.

Plus le processus de travail découvre et réalise de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire, plus il s’élargit et se perfectionne, plus il impose une répartition du travail, une division du travail qui de technique devient sociale.

La division originelle du travail est une collaboration seulement occasionnelle, et de ce fait purement technique, en vue de certaines tâches ou coopérations, puis la division du travail se consolide en des métiers déterminés jusqu’à devenir une entité sociale particulière, se dressant face aux individus en tant que forme autonome de l’être social ayant des répercussions sur l’ensemble du mode de vie des individus, cette entité sociale constituant un complexe qui provoque une différenciation aiguë de la société, unitaire à l’origine.

La division entre le travail intellectuel et travail manuel naît avec l’autonomisation en complexes des positions qui visent non une transformation d’objets naturels pour réaliser des buts humains, mais l’action sur la conscience d’autres hommes pour les inciter aux positions souhaitées, cette évolution de la division du travail se recoupant avec l’apparition des classes, puisque ces positions du deuxième type peuvent, spontanément ou institutionnellement, être mis au service d’une domination sur ceux qui sont soumis, d’où la complicité fréquente du travail intellectuel devenu autonome avec les systèmes de domination de classe, même si une partie des représentants du travail intellectuel se range, avec une certaine nécessité sociale, du côté des opprimés en rébellion.

La reproduction sociale se réalise dans les actions des individus (c’est en l’homme qu’apparaît immédiatement la réalité de l’être social), mais ces actions se combinent en plusieurs complexes qui possèdent leur dynamique propre, ne se bornant pas à exister indépendamment des consciences individuelles, à se reproduire et à devenir socialement agissant, mais donnant des impulsions aux décisions alternatives des individus.

Ces complexes, qui s’affectent et s’influencent réciproquement, dépendent chacun de la structure et de l’évolution de la formation sociale, d’où une ambivalence des circonstances des actions individuelles, mais, de toute façon, il en résulte une différenciation entre les hommes, puisque les circonstances qui donnent aux décisions alternatives leur contenu sont le résultat d’actions humaines. Parfois l’unité de la formation sociale semble remise en cause. Une telle différenciation, qui, en biologie, ne peut exister que comme apparition de nouvelles espèces, illustre le développement inégal et contradictoire du genre humain.

  1. 43.     La division entre la ville et la campagne. La ville devient un foyer industriel, commercial, culturel et intellectuel, s’éloignant de l’échange immédiat avec la nature, dans un développement inégal et contradictoire, avec des oppositions au développement.

Avec la division entre la ville et la campagne, le poids des catégories essentiellement sociales qui concourent à la formation de l’être social ne cesse de croître.

La ville est un complexe qui ne présente aucune analogie avec aucun être de niveau inférieur, un complexe dans lequel les fonctions vitales même les plus élémentaires sont déjà socialement médiatisées et dont le lien avec la nature tend à se dissoudre. C’est ainsi que même le parc ou le jardin d’une ville est essentiellement une création sociale.

Dans ses relations avec la ville, l’être de la population rurale, de l’économie jusqu’aux mœurs, subit des transformations.

Le processus de séparation du travail intellectuel et du travail physique est renforcé du seul fait de l’existence d’une ville qui devient le foyer de l’industrie, et d’une économie où la production industrielle de la ville devient prépondérante par rapport à la production agricole, les branches du travail intellectuel se concentrant dans les villes, les campagnes se trouvant isolées des progrès de la culture.

Comme la population agricole diminue par rapport à la population industrielle, commerciale, etc., essentiellement urbaine, l’humanité s’éloigne de l’échange matériel direct, immédiat avec la nature, la médiation de la ville, qui fait reculer cette immédiateté, acquiert une autonomie relative de complexe, perdant son caractère de transition pour devenir l’antipode social de la campagne.

L’être social se socialise toujours plus purement et exclusivement, à des niveaux toujours plus élevés dans le processus de reproduction, selon une tendance inégale et contradictoire, avec des progrès décisifs dans la structure générale objective, avec des progrès économiques objectifs, et des réactions d’opposition plus ou moins radicale à la tendance principale, sous forme de manifestations psychiques et culturelles.

La subordination des individus à la division du travail crée des types ruraux et urbains de comportement, mais on trouve toujours des hommes dépassant ces types de comportement par des réactions qui ne sont pas purement individuelles mais correspondent aux possibilités de solutions offertes aux hommes par les situations sociales concrètes, selon le point de vue que les actes individuels produisent des déterminations sociales objectives qui ne peuvent s’exprimer que dans le médium de l’individualité, ce qui ne remet pas en question l’objectivité de ces déterminations.

  1. 44.     La division en classes sociales. La division en classes sociales a son origine dans la propriété de la force de travail de pouvoir produire davantage qu’il est nécessaire pour sa reproduction. Le niveau et la qualité de développement socio-productif détermine le type de différenciation, la fonction et les perspectives de chaque classe, autant de caractères qui ont en retour une influence positive ou négative sur la production. Les classes sont des déterminations réflexives, c’est-à-dire qu’elle n’existent que les unes par rapport aux autres dans la totalité sociale, selon des rapports nécessairement très pratiques, très concrets, la prise de conscience de cette réflexivité, c’est-à-dire la prise de conscience non seulement des intérêts communs, de la situation commune, mais aussi de l’adversaire de classe, de la réalité et de la perspective des rapports avec lui, une prise de conscience s’accompagnant d’une lutte unitaire concrète contre l‘adversaire de classe, influence de manière indéniable la forme des rapports de classe. Il ne faut donc pas sous-estimer cette prise de conscience, comme le font les matérialistes qui voient le passage de l’être en soi à l’être pour soi comme spontané, et il ne faut pas envisager l’aspect réflexif sans son côté pratique, comme si la prise de conscience suffisait à la transformation.

La différenciation des classes est la forme de division du travail la plus importante historiquement et elle s’entrelace avec les autres formes de division du travail.

Elle a son origine dans la naissance de la valeur d’usage spécifique de la force de travail, celle de pouvoir produire davantage qu’il est nécessaire pour sa reproduction.

Le type de différenciation de classe, la fonction de chaque classe, les perspectives de chaque classe sont déterminés par le développement de la production, avec ses formes et ses limites, mais aussi ce type de différenciation, avec ces fonctions et perspectives de chaque classe et leurs relations mutuelles, a des répercussions sur la production, répercussions qui peuvent être négatives, par exemple quand l’esclavagisme limite la productivité.

Les classes, comme complexes objectivement déterminés au plan économique faisant partie d‘une formation sociale, n’existent que rapportées à la totalité de la société et que rapportées les unes aux autres, comme déterminations réflexives.

La prise de conscience de ce rapport réflexif détermine sinon l’existence du rapport de classe (l’être de classe ne dépend pas de la conscience qu‘on en a), du moins la forme particulière qu’il revêt. La conscience est donc susceptible de modifier objectivement l’être social de la classe. La conscience joue un rôle non négligeable.

L’en-soi de classe est l’être objectif de la classe, issu des rapports de production concrets et de la structure de la formation considérée, mais un pour-soi de la classe peut se développer par la conscience et la lutte, la classe en soi, avec des intérêts communs, une situation commune, en opposition avec une autre classe, se constituant en classe vis-à-vis de cette autre classe, devenant classe pour elle-même en réunissant ses membres dans la lutte.

Chaque classe ne peut exister comme complexe social que dans une société déterminée.

L’existence relativement autonome de la classe implique une relation indépassable à la société dans sa totalité et aux autres classes de cette société.

Une classe n’existe socialement qu’en interaction avec les autres classes de sa formation et avec la formation dans son ensemble.

Ainsi, si l’esclavage est la forme de classe dominante dans l’Antiquité, ses reliquats au début du Moyen Âge sont un épisode sans lendemain, dans la mesure où ces reliquats sont relativement isolés, qu’ils ne sont pas vraiment en rapport avec la société dans sa totalité et avec les autres classes, en particulier les classes importantes. Par contre, l’esclavage en Amérique est une partie constitutive du capitalisme naissant.

Le rapport réflexif, la relation réflexive dans l’être de classe, présuppose d’une part la totalité de la société dans laquelle les différentes classes se trouvent mutuellement dans des relations réflexives, et d’autre part, que le rapport réflexif soit un rapport pratique, réel, exactement la synthèse des actions de type social des individus, actions résultant de leur existence de classe, de leur appartenance de classe, ce qui contredit l’idée que la réalité suit son chemin selon ses lois, indépendamment de ce qui se joue dans la conscience des hommes, mais aussi l’idée que la pensée seule de l’homme peut modifier l’être, comme si les idées étaient par elles-mêmes capables d’ébranler une domination. Les idées et les prises de conscience  ne sont ni inutiles ni toutes-puissantes.

Il faut examiner toujours concrètement la place ontologique de la pensée dans les relations, les corrélations et les changements de l’être, la dynamique de l’être social étant constitué par la résultante des réalisations individuelles de décisions alternatives, de véritables décisions qui aboutissent médiatement ou immédiatement à des actions véritables, les conséquences matérielles étant, dans les cas individuels comme dans les synthèses générales, toutes autres que ce que les individus ne l’avaient imaginé ou souhaité.

  1. 45.     La lutte pour l’existence. La lutte de classe dans la société a pour objet l’appropriation du surtravail, qui constitue la valeur d’usage spécifique de la force de travail humaine, ce n’est donc pas une lutte naturelle pour l’existence, où il s’agit de vie ou de mort au sens biologique, où l’alternative est entre tuer et mourir. L’esclavage ou le salariat ne sont pas des modes  naturels d’existence et de lutte, ils ont un caractère socio-économique, le degré d’appropriation du surtravail étant limité par la faiblesse de la réserve de main-d’œuvre.

Quand on dit que la lutte pour l’existence est la loi commune à la nature et à la société, l’être social étant ainsi une sorte d’être naturel, la dimension sociale étant interprétée comme purement naturelle, on oublie que, dans la lutte pour l’existence, il s’agit immédiatement et véritablement de vie ou de mort au sens biologique, de tuer et de dévorer ou de mourir de faim, alors que les luttes de classes dans la société ont pour objet l’appropriation du surtravail, qui constitue la valeur d’usage spécifique de la force de travail humaine.

L’appropriation du surtravail des esclaves, avec une intensification de la somme de travail extorquée, était hypertrophiée au point de limiter drastiquement la reproduction moyenne de leur vie, avec le minimum de possibilité de reproduire cette vie. Le caractère socio-économique et non naturel de l’esclavage apparaît dans le fait que ce mode de production n’était viable que tant qu’on disposait de réserves d’esclaves pratiquement illimitées.

Au début du capitalisme, quand le contingent de travailleurs disponibles paraissait inépuisable, un tel niveau de surexploitation était possible à l’encontre des hommes prétendus « libres ».

  1. 46.     Deux types de  hasard. Le hasard de la naissance : on se trouve appartenir à une couche sociale pour des raisons biologiques, extra sociales, il s’agit d’un hasard extra social. Le hasard des rapports de l’individu avec la loi générale de la société : l’individu a une certaine marge de manœuvre, une certaine liberté, dans la mesure où il définit des positions, mais ses positions ont en général des effets non maîtrisables au niveau de la totalité de la société. Il faudrait plutôt dire une apparence de liberté qui, avec la soumission à des contextes et des relations de plus en plus nombreux, va avec la multiplicité des minuscules marges de manœuvre, des marges de manœuvre contingentes. En situation de crise, l’individu ne sait pas vraiment si son comportement va le précipiter dans la catastrophe ou lui éviter la catastrophe. En apparence, au niveau macro social, c’est la nécessité, la loi, et au niveau micro social, c’est le hasard, mais en fait  la nécessité et le hasard sont inséparables.

L’interprétation de l’être social comme être naturel et des luttes de classe comme des luttes naturelles pour l’existence, peut avoir une certaine plausibilité lorsque l’être de classe est acquis par l’acte naturel de la naissance, mais, en fait, l’appartenance d’un individu à une couche sociale résulte, du point de vue de l’individu, d’un hasard extra social, et, du point de vue de l’individu aussi, la soumission aux lois générales de l’évolution sociale a un caractère fortuit, tandis que l’articulation sociale en castes ou corporations est le produit d’une évolution socio-économique.

La forme que prend le problème de la liberté est que, au fur et à mesure d’une expression toujours plus claire et univoque des lois économiques générales, au fur et à mesure d’une socialité plus grande du processus de production, et donc au fur et à mesure du recul des limites naturelles, la place de l’individu dans la société est toujours plus manifestement soumise au hasard. Naît une apparence de liberté dans la mesure où, avec la socialisation croissante de l’être social, l’individu est soumis à des relations et des contextes objectifs toujours plus nombreux. Le type de hasard dont il est question n’est pas le type de hasard qui provient du fait que la relation de la naissance d’un homme, au sens biologique, à la situation sociale qui forme le cadre de cette naissance, ne peut être que contingente, mais le type de hasard dans la relation entre la loi générale et ses objets singuliers, qui n’est dans la nature inorganique qu’une simple unité, mais qui, dans l’être social, se développe en une relation entre la loi générale et un sujet individuel, capable de positions et contraint à ces positions. Ces positions ne peuvent rien changer à l’universalité des lois et à leurs effets contingents du point de vue de l’individu concerné, mais ces positions créent pour l’individu une marge de manœuvre qui peut jusqu’à un certain point modifier les effets sur lui de la loi générale.

Quant aux effets des crises, le comportement économique des individus peut leur permettre d’échapper à des conséquences catastrophiques ou au contraire les précipiter dans la catastrophe.

Pour évaluer cette marge de manœuvre, il faut prendre en compte que l’auteur des positions téléologiques ne peut jamais apercevoir la totalité de leurs conséquences, ce qui réduit sans la supprimer la marge de manœuvre.

Une infinité de marges de manœuvre contingentes constitue, dans leurs effets concrets, une part importante de la vie sociale de l’homme.

Les lois générales de l’économie déterminent donc peu le contenu, la forme, l’orientation, le rythme, etc. de la reproduction, elles ont peu, dans leur matérialisation concrète, un caractère général mécanique.

La polarisation entre, d’une part, la société dans sa totalité, montrant une prévalence des lois, de la nécessité, et d’autre part, la vie des individus où prévaut des hasards d’un type particulier, n’est qu’apparente, car, en fait, il y a imbrication de la nécessité, de la loi et du hasard dans la totalité comme dans les composantes de la totalité.

  1. 47.     Priorité ontologique de l’économie dans l’être social. L’ontologie matérialiste identifie les formes ou les degrés de l’être et les degrés qui présupposent les autres degrés, sans l’attribution d’une hiérarchie de valeurs à ces degrés. Ainsi, la reproduction biologique de la vie humaine et le travail qui se place directement au service de cette reproduction, mais aussi le langage, l’échange, etc., toutes les activités économiques (une reproduction biologique ayant donc un caractère social de plus en plus affirmé) sont prioritaires ontologiquement sur tout autre activité. La production de la vie matérielle, c’est-à-dire la production des moyens permettant de satisfaire les besoins essentiels comme le besoin de boire, celui de manger, celui de se loger ,celui de s’habiller, est la présupposition de toute existence humaine.

Le matérialisme en ontologie élimine les confusions résultant des catégories logiques ou gnoséologiques et distingue strictement les points de vue ontologiques des points de vue axiologiques.

La vieille ontologie élaborait une gradation hiérarchique des formes de l’être, dans laquelle l’être suprême est le plus authentique, le sommet de la hiérarchie des valeurs, le plus parfait.

L’ontologie matérialiste, sans se mêler de valeurs, sans jugement de valeur, sans position subjective arbitraire, demande quels degrés de l’être possèdent un être propre, indépendant des autres, et quels degrés présupposent l’existence de quels degrés, mettant à jour des degrés prioritaires par rapport à d‘autres.

D’un point de vue ontologique, du point de vue ontologique de la priorité de certains degrés de l‘être, la reproduction biologique de la vie humaine est prioritaire par rapport à tout autre activité.

Le travail, dès l’origine et pour une longue période, se place au service direct de cette reproduction.

Dans la genèse ontologique de l’être social, les moments de la reproduction biologique de la vie humaine acquièrent un caractère social toujours plus affirmé, font naître des déterminations qui, au plan de l’être, n’ont aucune analogie avec la reproduction biologique, comme la cuisson des aliments ou les vêtements. Ces déterminations intègrent dans le processus de reproduction des activités comme le travail, le langage, l’échange, activités qui ne dépendent de la reproduction biologique qu’à travers des médiations éloignées et qui ont un caractère social toujours plus pur.

La présupposition de toute existence humaine, partant de toute histoire, est que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir «faire l’histoire». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore. Le premier fait historique est dans la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même.

La priorité de l’économie, c’est la priorité ontologique de la reproduction biologique de l’homme comme point de départ de son activité économique, cette activité économique étant elle-même le fondement ontologique génétique d’activités toujours plus purement sociales.

  1. 48.     Le déploiement complet de la personnalité comme liberté enfin conquise, comme fin, comme valeur, comme pratique différente de la pratique économique. Dans l’être social, la véritable valeur est le développement des capacités et des forces humaines comme fin en soi, un monde de la liberté, un être au-delà de l’économie mais fondée sur elle, dans la mesure où la réduction du temps de travail est la condition de cet épanouissement de la personnalité

Il ne s’agit pas d’opposer être et valeur du seul point de vue de la théorie de la connaissance en opposant être et devoir-être, mais de laisser à la valeur sa place dans l’ontologie de l’être social. Au-delà du royaume de la nécessité, où les producteurs associés règlent et contrôlent leur échange avec la nature avec le minimum de forces et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine, le royaume de la liberté est le développement des capacités et des forces humaines comme fin en soi, se fondant sur l’autre royaume, le royaume de la nécessité, la condition de cet épanouissement de la personnalité étant la réduction de la journée de travail.

Ce royaume de la liberté représente la valeur la plus haute, l’économie demeurant dans le royaume de la nécessité. Le développement des capacités humaines comme fin en soi est en opposition à la structure de l‘économie. La nature objective des positions téléologiques est structurée différemment des pratiques fonctionnant subjectivement comme réalisation d’une fin en soi humaine.

Répétons-le : le développement des capacités humaines comme fin en soi présuppose la valeur sociale du déploiement complet de la personnalité humaine, et constitue donc elle-même une valeur. Cette valeur est un produit de l’évolution sociale, puisqu’elle suppose le développement du temps libre, la réduction de la journée de travail, c’est-à-dire un niveau déterminé de production.

Les plus hautes valeurs humaines découlent ontologiquement de la pratique économique et de la reproduction réelle des hommes réels.

  1. 49.     L’effacement du caractère muet de l’espèce humaine. Ce caractère cesse quand l’espèce humaine, comme totalité biologique objective, est transformée par des déterminations sociales et quand cette abolition du mutisme n’est pas seulement objective, en soi, mais qu’elle accède à l’être pour soi, c’est-à-dire quand une vaste communauté humaine devient pour ses membres l’incarnation de l’espèce. L’humanité, comme unité sociale du genre humain, peut être posée  dans la conscience, le marché mondial réalisant cette humanité en soi, tandis que la volonté politique et juridique peut aller vers une humanité réellement consciente et s‘incarnant institutionnellement. Mais il y a des conflits de valeurs, ceux qui ne posent l’humanité que subjectivement et ceux qui ne l‘envisagent pas, ceux qui se contentent du marché mondial et ceux qui le refusent, ceux qui veulent une intégration pour soi, c’est-à-dire consciente et effective, et ceux qui s’y opposent

Outre cette tendance objective à la réalisation des capacités et des forces humaines comme but en soi, comme but spécifique exclusif de tout autre but de type économique, l’unité ontologique du développement économique réel, axiologiquement neutre, et de la prévalence objective des valeurs se manifeste dans une autre tendance de l’autodéploiement de la socialité de l’être social, à savoir la naissance de l’espèce humaine, l’espèce humaine en voie de se réaliser, en relation avec l’intégration économique de l’humanité sous la forme du marché mondial, un marché mondial qui construit des liens indéniables.

L’espèce humaine comme totalité biologique objective cesse d’être muette quand, à la suite des conséquences objectives et subjectives des positions dans le travail, à la suite de la division du travail, etc., la reproduction phylogénétique est modifiée, métamorphosée par des déterminations sociales, une abolition du mutisme qui ne doit pas être seulement objective, en soi, mais qui accède à l’être pour soi, des collectivités humaines toujours plus vastes devenant pour leurs membres des incarnations de l’espèce, l’espèce cessant d’être muette.

La conscience pose, initialement seulement dans la pensée, l’humanité comme unité sociale et phylogénétique du genre humain.

Le marché mondial réalise l’unité du genre humain, mais seulement son être en soi, provisoirement, dans la mesure où le développement est inégal.

Certes, il y a les évaluations positives de la part de ceux qui souhaitent un processus d’intégration vers un être en soi de l’espèce humaine, avec même des individus qui expriment une intention allant dans le sens d’un pour soi unitaire de l’espèce humaine, anticipant l’évolution.

Mais il y a des mouvements défensifs contre ces progrès.

Ces deux mouvements, qui naissent sur le terrain créé par le niveau actuel de l’évolution socio-économique, expriment l’approbation ou la négation des valeurs, des conflits objectifs entre valeurs objectivées.

Si des évaluations s’opposent au présent, cela ne signifie pas l’indépendance a priori de la valeur par rapport à la réalité, mais le caractère contradictoire de la réalité.

Le marché mondial réalise l’unité existant en soi du genre humain. La transformation jusqu’au pour soi ne peut résulter que d’une action consciente de l’homme, que de positions axiologiques correctes prises par des hommes formés à une telle activité de transformation du genre humain par les déterminations du processus général, un processus qui pose les alternatives inévitables auxquelles les hommes doivent répondre par des évaluations, en développant la valeur ou en s’opposant à son instauration.

  1. 50.     Reproductions identiques de l’individu et de l’espèce dans le monde organique. Dans la nature organique, la reproduction de l’individu est identique à la reproduction de l’espèce, autrement dit la reproduction biologique de l’individu est identique au processus de son être, de sa substance, puisque l’être ou la substance de l’individu est de représenter l’espèce. L’environnement favorise, autorise ou entrave la reproduction de l’individu ou la reproduction de l’espèce, et l’individu comme l’espèce ont des capacités d’adaptation à cet environnement, mais des capacités limitées dans la mesure où l’environnement peut décider de la survie ou de l’extinction de l’espèce et donc des individus de l’espèce. On peut avoir l’impression que c’est l’individu qui choisit dans l’environnement total des éléments partiels avec lesquels il peut être en réaction, mais en réalité l’individu subit essentiellement l’action de l’ensemble de l’environnement et de facteurs qui ne sont pas forcément ceux dont il a conscience. Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction de l’individu, mais de manière transcendante pour l’individu.

La substance de l’être social en tant qu’être est par essence une substance qui se modifie sans cesse, le changement incessant dans la reproduction engendrant sans cesse du nouveau.

Issu de la nature organique, l’être social conserve les marques ontologiques permanentes de cette origine, le maillon reliant les deux sphères d’être étant l’homme comme être biologique. Sa reproduction biologique, présupposé de l’être social, est un des pôles du processus de reproduction de l‘être social, l‘autre pôle étant la totalité de la société.

Dans la nature organique, la reproduction biologique des êtres vivants est identique au processus de leur être, chaque être vivant réalisant son être dans un environnement déterminé. L’influence de cet environnement, qui favorise, autorise, entrave la reproduction de l‘individu ou de l‘espèce, est le facteur décisif pour des changements éventuels dans leur processus de reproduction.

La capacité de s’adapter est importante, mais le changement objectif est la force motrice déterminante qui décide en dernière instance de la survie ou de l’extinction de l’espèce.

L’organisme fait face, dans son processus de reproduction, à la totalité de la nature inorganique et organique, et à des interactions concrètes avec des éléments partiels de cette totalité, avec l’apparence que ce sont les propriétés des organes des êtres vivants qui déterminent le choix de ces éléments, alors qu’en réalité les forces et les objets réels que l’être vivant est organiquement incapable de percevoir peuvent déterminer son destin de manière décisive, si bien que le cercle des interactions avec l’environnement déterminé par l’organisme n’est qu’une petite partie des facteurs réellement actifs.

Comme il n’y a pas de complexe partiel permanent assurant une médiation entre l’organisme et la totalité, l’être vivant est directement placé dans la totalité de l’environnement. L’environnement est le moment prédominant de l’interaction. L’interaction entre la reproduction de l’être vivant individuel et son environnement est négligeable. La reproduction des êtres vivants individuels est identique à la reproduction de l’espèce.

Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction phylogénétique, reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction ontogénétique, mais de manière transcendante pour l’individu qui la réalise.

  1. 51.     La reproduction sociale. Les impulsions physiques et chimiques du monde extérieur sont transformées biologiquement en sons, odeurs, couleurs, transformés eux-mêmes en produits sociaux, langage, musique, écriture, arts plastiques, l‘environnement étant transformé de manière consciente et délibérée par les positions dans le travail, mais les exigences et les conditions difficiles de l‘environnement poussent, pour survivre et pour développer la culture, à aller au-delà de prendre acte et de s’adapter à l’environnement, par le perfectionnement des productions, la cueillette, la chasse et la pêche étant complétées par l‘agriculture et l‘élevage. L’homme ne se contente pas dans sa pratique de s’adapter de manière routinière, avec le changement de l’environnement il change sa pratique, se donne de nouveaux objectifs, se transforme lui-même directement par ses actes immédiats ou indirectement par la synthèse des positions de tous les individus, au niveau de la totalité de la société et au niveau du genre humain, ce qui se traduit par de nouvelles relations sociales, une nouvelle division du travail, une consolidation de la viabilité de la société et un individu de plus en plus social, aux capacités humaines de plus en plus développées, assurant ainsi la continuité et la reproduction de la société et des individus.

Dans l’être social, les deux complexes dynamiques, l’individu et la société, s’affirment et s’abolissent dans un processus de reproduction toujours renouvelé.

L’homme, comme être biologique, manifeste biologiquement les impulsions physiques et chimiques du monde extérieur, les vibrations de l’air devenant des sons, les réactions chimiques devenant des odeurs et des goûts, les rayons lumineux devenant des couleurs, tandis que l’hominisation élabore sur ces bases des produits sociaux, la musique et le langage, les arts plastiques et l’écriture et que la position téléologique dans le travail transforme l‘environnement de manière consciente et délibérée.

La cueillette, la chasse et la pêche, correspondant à une culture développée, se révèlent des productions insuffisantes face aux conditions difficiles de l’environnement qui peuvent faire tout disparaître, l’agriculture et l’élevage assurant une survie par une meilleure production et, à longue échéance, de nouvelles possibilités culturelles.

L’homme, en tant que membre d’un groupe social, s’il n’a plus une relation immédiate avec la nature et avec soi, puisque la société est médiatrice, a une relation active, pratique avec la totalité de l’environnement et face au changement de ce dernier, il ne se contente pas de prendre acte et de s’adapter, mais transforme sa pratique, se donne de nouveaux objectifs et se transforme lui-même directement par ses actes immédiats et indirectement, sous une forme régulée socialement, par le caractère spontané de la synthèse des actes individuels de tous les membres de la société (une transformation qui n’est donc pas un processus spontané et involontaire d’adaptation).

Les nouvelles formes de travail et de division du travail engendrent de nouvelles formes de relations pratiques entre les hommes, ce qui rejaillit sur l’être des hommes qui devient de plus en plus social.

Si on isole le rôle actif de l’homme de la réalité qui le suscite et des effets qu’il a, on en arrive à une autonomie de l’homme et à une puissance mystérieuse du milieu.

En réalité, l’homme doit réagir face aux alternatives posées concrètement dans l’échange matériel avec la nature par des décisions alternatives actives et des nouvelles positions qui répondent aux exigences du jour et qui s’intègrent alors dans la reproduction sociale, comme éléments du continuum de la reproduction des individus et de la société, comme consolidation de la viabilité de la société dans sa totalité, comme élargissement des capacités individuelles de chaque homme.

Dans le monde organique, la continuité n’existe qu’en soi, objectivement, comme reproduction phylogénétique, reproduction de l’espèce, qui s’exprime immédiatement, dans la reproduction ontogénétique, mais de manière transcendante pour l’individu qui la réalise.

La généricité de l’homme s’incarne dans l’individu au travail de manière non consciente, le travail faisant accéder l’homme particulier au rang de membre de l’espèce.

Le simple acte de travail signifie l’auto affirmation de l’homme, son hominisation, l’accomplissement du saut qualitatif hors de la généricité muette du règne animal.

  1. 52.     Le rôle de la conscience. L’épanouissement de l’être pour soi du genre humain ne peut se réaliser que sous forme consciente, c’est-à-dire que tous les êtres humains sans exception doivent être des êtres conscients, accomplis, réalisant les valeurs, édifiant des formes à un degré élevé, mais ce pour soi du genre humain est présent dans son en soi dès le début de l’hominisation, comme nouvelle relation de l’individu au genre dans le travail. La conscience, qu’elle soit exacte, juste, honnête, sincère ou non, est un facteur réel de l’évolution sociale, par sa consolidation de la continuité du processus général, en reliant le passé et l’avenir des tâches futures, en représentant le présent, en élaborant des prises de position par rapport aux alternatives concrètes (la conservation du passé dans la conscience n’implique pas son application automatique, l’application n’étant que la simple approbation ou le simple refus d’une alternative). Dans la continuité de l’être social, la conscience ne fait pas qu’enregistrer ce qui surgit ou disparaît dans cette continuité, elle provoque dans cette continuité des changements qualitatifs, des modifications décisives. La conscience préserve les acquis précédents comme fondements de ceux qui suivent, représente chaque étape de l’évolution de l’être, se concrétise avec l’étape en question en adoptant ses limites comme ses propres limites, une conscience ouverte laissant les voies de l’avenir. La conscience doit posséder l’intention spontanée de reproduire et favoriser la vie individuelle de la meilleure façon possible, c‘est la conscience de l’homme ordinaire, celle de la vie quotidienne. La préoccupation essentielle est donc la liaison directe de la théorie à la pratique. On s‘intéresse à la réalité, on choisit ce qu‘il faut retenir de la réalité en fonction de la préoccupation d’assurer au mieux la continuité des conditions d’une bonne reproduction de sa vie individuelle, mais en faisant cela on n‘en construit pas moins le genre humain. Plus exactement, quand l’individu rencontre dans sa vie quotidienne ces synthèses des actes individuels, ces mémoires sociales que sont les orientations, les tendances, les courants sociaux, il est influencé par ces forces sociales, des forces sociales qui renforcent en lui, qu’il y réponde par une approbation ou par un refus, la dimension générique et sociale. La conscience active, la conscience socialement efficace ne doit pas être considérée du point de vue gnoséologique, du point de vue de la justesse ou de la fausseté de son contenu, mais refléter exactement certains éléments réels, importants à un moment donné, et se convertir en pratique humaine afin de pouvoir s’imposer comme facteur historique. Les contenus de conscience ont les erreurs, les limites de leur origine socio-historique et de leur conservation dans la mémoire. Même des représentations fausses de la réalité peuvent être des facteurs importants de l’évolution historique.

Mais l’épanouissement complet de l’être pour soi du genre humain, son déploiement (et non son surgissement), ne peut se réaliser que sous une forme consciente, conscience d’un être accompli, réalisant les valeurs et édifiant les formes à un degré plus élevé, dans la conscience de tous les hommes, alors qu’actuellement la conscience ne concerne que des cas exceptionnels, sous la forme de positions de valeur.

Mais le pour soi du genre humain, incarné par le travail le plus primitif comme nouvelle relation de l’individu au genre, est présent dans son en soi dès l’hominisation.

La conscience, produit du processus objectif continu et expression qui l’accomplit, doit préserver les acquis précédents comme fondement de ceux qui suivent, comme tremplin vers des niveaux supérieurs, elle doit faire accéder à la conscience chacun des stades de sorte qu’elle reste ouverte, c’est-à-dire qu’elle ne ferme pas les voies de l’avenir à la continuité du processus comme organe de la continuité, la conscience représente toujours une certaine étape de l’évolution de l’être, elle ne peut se concrétiser que conformément à cette étape. Elle doit donc intégrer les limites de cette étape comme ses propres limites.

Comme le lien au présent de la conscience relie le passé et l’avenir, les imperfections de la conscience sont aussi des moments de la continuité qui naît dans l’être social.

La conscience, qui consolide la réalité du processus général dans sa continuité objective, est un facteur réel de l’évolution sociale.

Toute interprétation gnoséologique ou psychologique sépare des moments isolés de la conscience de la totalité de ses effets. L’exactitude ou l’inexactitude du contenu de la conscience du point de vue cognitif, son honnêteté ou son insincérité psychologiques, sa justesse relative n’affectent pas le rôle réel de la conscience dans la continuité de l’être social.

La conscience doit relier le passé à l’avenir, aux tâches encore inconnues qu’il posera, grâce à la représentation du présent et à des prises de position pratiques à l’égard des alternatives concrètes et des expériences.

La conscience doit posséder  l’intention spontanée de reproduire et favoriser la vie individuelle à laquelle elle est associée de la meilleure façon possible. La conscience qui nous préoccupe est donc celle de l’homme ordinaire, celle de la vie quotidienne, celle de la pratique quotidienne, la préoccupation essentielle étant la liaison directe de la théorie à la pratique, le facteur décisif de l’intérêt pour la réalité, du choix de ce qu’il faut retenir de la réalité, etc., est la continuité directe des conditions de reproduction de la vie individuelle.

Si, du point de vue de la conscience subjective, la reproduction des individus particuliers est prépondérante, les actes pratiques des hommes n’en appartiennent par moins, dans leur majorité, à la sphère de la généricité. Il y a donc, dans le processus général objectif à la base de la vie quotidienne comme dans les manifestations de la vie quotidienne qui relèvent de la conscience, une fusion entre le registre individuel-particulier et le registre social-générique.

Dans la synthèse des actes individuels en orientations, tendances, courants sociaux, etc., les moments sociaux deviennent prépondérants, reléguant à l’arrière-plan les simples particularités. Quand l’individu rencontre ces tendances dans la vie quotidienne, ce qui a lieu constamment, elles influencent comme force sociales et renforcent en lui, qu’il y réponde par une approbation ou par un refus, la dimension générique et sociale, si bien que c’est dans ces synthèses que s’exprime la continuité du social, des synthèses qui incarnent une sorte de mémoire de la société, qui préserve les acquis du passé et du présent et fait de ces acquis les conditions des progrès futurs.

Ce mouvement continu trouve dans la conscience de l’homme sont médium, son vecteur, sa fonction préservatrice.

La conscience est une composante effective de l’être social (elle ne peut être mesurée adéquatement selon les critères gnoséologiques abstraits). Dans la mesure où la conscience est le médium de la continuité, cette continuité acquiert un être pour soi inédit par ailleurs, ce qui spécifie l’être social par rapport à toutes les autres formes d’être.

Le rôle actif de la conscience dans la continuité de l’être social est plus qu’un simple enregistrement de ce qui surgit ou disparaît dans cette continuité, elle provoque dans la continuité de l’être social des changements qualitatifs, des modifications décisives des lois.

La conservation des faits du passé dans la mémoire sociale influence en permanence tout le devenir.

Les conditions objectives seront complétées par les expériences du passé conservées par la conscience et élaborées par elle pour être appliquées pratiquement, si bien que la continuité fixée dans la conscience est riche en aspects et déterminations. Le processus a un développement inégal, car la pratique humaine a un caractère alternatif, si bien que la conservation du passé dans la conscience n’implique pas son application automatique, l’application étant plus qu’une simple approbation ou refus d’une alternative.

La conscience active ne doit donc pas être considérée du point de vue gnoséologique, du point de vue de la justesse ou de la fausseté de son contenu, la conscience socialement efficace doit refléter exactement certains éléments réels, importants à un moment donné, et se convertir en pratique humaine afin de pouvoir s’imposer comme facteur historique.

Comme ces contenus de conscience ont une origine socio-historique concrète et qu’ils deviennent, dans une autre situation historique concrète, les objets de décisions alternatives, ils ont les erreurs, les limites de leur origine, de leur conservation dans la mémoire de la société et de leurs possibilités d’application, si bien que même des représentations fausses de la réalité peuvent être des facteurs importants de l’évolution historique, pouvant être, par leurs effets et les problèmes qui en résultent, à l’origine d’une étape supérieure d’une connaissance adéquate de la réalité.

  1. 53.     Le signal. Le signal est un mode de communication par des moyens visuels ou auditifs univoques. Le signe utilisé ne peut être confondu avec un autre, il prescrit la nécessité absolue d’une réaction définie, à l’exécution efficace, précise,  réaction automatique inconditionnelle, c’est-à-dire qui ne fait l’objet d’aucune réflexion ni d’aucune décision, qui ne suppose pas une véritable compréhension des composantes réelles de la situation, ni une réaction différenciée à son égard. Chez l’animal, le signal apparaît de manière sporadique, intermittente, la plus grande partie de la vie se déroulant avec une nécessité biologique spontanée et ne nécessitant aucune communication. Chez l’homme, le signal concerne des moments ou des situations qui s’écartent du déroulement mécanique normal, des moments isolés de la vie, et qui reviennent fréquemment, tandis que les types de réaction sont précisément fixées une fois pour toutes dans l’intérêt d’une régulation simplifiée, réactions qui sont des obligations sociales et qui fonctionnent en temps normal automatiquement, mais, si nécessaire, ces obligations sont imposées par la contrainte de l‘usage ou du droit. Même s’ils ont été pensés systématiquement, comme ils reviennent par intervalles, ils ne sont pas reliés les uns aux autres par une continuité. Le signal ne présuppose pas une connaissance, il suppose un monde déjà connu, un monde familier.

Le langage est l’organe et le médium de la continuité dans l’être social.

En relation avec leur recherche de nourriture, avec leur sexualité, avec la protection contre les ennemis, avec les exigences de la reproduction biologique, les animaux utilisent des signes. Ce type de communication par des moyens visuels ou auditifs univoques, a été repris tel quel par l’homme en devenir, reste en fonction et même se généralise, par exemple avec les feux verts et rouges. On a un signe déterminé, qui ne peut être confondu et qui prescrit la nécessité absolue d’une réaction définie (qui doit être une réaction automatique inconditionnelle, c’est-à-dire qui ne doit pas faire l’objet d’une réflexion ou d’une décision).

Ces signaux signalent des moments isolés de la vie, ils n’entretiennent pas entre eux de relations aptes à construire une continuité, ils apparaissent sporadiquement, même s’ils ont été pensés de manière systématique. Ce caractère intermittent des signaux tient chez les animaux au fait que la plus grande partie de leur vie se déroule avec une nécessité biologique spontanée et ne suscite de ce fait aucun besoin de communication par des signaux particuliers.

Dans nos sociétés, les signaux signalent des moments d’activité qui s’écartent du déroulement mécanique normal et qui reviennent fréquemment.

Cette fonction des signaux entraîne qu’ils n’apparaissent que par intervalles et ne peuvent jamais être reliés les uns aux autres par une continuité.

Le signal est lié à une situation récurrente, mais cependant toujours unique, qui exige une réaction définie, à l’exécution efficace parce que précise, mais qui ne suppose pas une véritable compréhension des composantes réelles de la situation, ni une réaction différenciée à son égard. Cet « automatisme » provient chez l’animal de l’adaptation biologique à l’environnement, alors que pour les signaux dans la société, il s’agit de fixer précisément, une fois pour toutes, certains types de réactions, dans l’intérêt d’une régulation simplifiée, une fixation de la relation entre signal et réaction au signal qui est une obligation sociale, qui fonctionne en temps normal automatiquement, par des réflexes conditionnés fixés, mais qui sont, si nécessaire, imposés par les contraintes de l’usage, du droit, etc.

Le fonctionnement le plus précis de la signalisation ne requiert nullement la connaissance plus précise de l’objet qu’elle désigne. Le signe présuppose un monde connu, sinon il ne pourrait pas devenir le fil conducteur de l’action.

  1. 54.     La conscience et le langage. Dans le processus de travail et dans l’utilisation des produits du travail, on découvre et on crée des nouveautés et, du coup, apparaissent dans la conscience des contenus nouveaux qui requièrent absolument une communication. Le langage est un vecteur de la connaissance, transformant l‘inconnu en familier, transposant dans la conscience les moments de la reproduction, les fixant ou les préservant en acquis, en conquêtes, mais aussi en base de réponses aux questions nouvelles, car, au-delà de cette préservation, cette transposition a une fonction de prolongement, si bien que la conscience ne se modèle pas complètement sur l‘état actuel de la société, elle est à la fois dépendante et indépendante. Les alternatives concrètes se cristallisent immédiatement dans la conscience en décisions manifestant soit un retard de la conscience sur les nécessités sociales du moment, freinant le mouvement, soit une avance de cette conscience sur l’état de la société, revendiquant de manière révolutionnaire. Le langage est un organe au sens subjectif, un médiateur ou un complexe au sens objectif, grâce auquel la reproduction sociale peut à chaque fois se produire dans les conditions objectives et subjectives toujours modifiées par le travail. Indépendamment de la nature des états de conscience qui l’accompagnent, le travail est objectivement un dépassement de la simple particularité de l’individu immédiat, exprimant une dimension générique, cette tendance au dépassement de la particularité de l’individu immédiat étant accentuée dans le langage où, même si l’intérêt direct de la conscience est déterminé par des objets singuliers, orienté sur eux, se manifeste une intention objective vers l’objectivité de l’objet et vers les lois générales, chaque mot exprimant non la singularité de l’objet mais toujours sa généralité, l’espèce, le type, jamais l’exemplaire individuel (la singularité étant désignée par un geste ou par une syntaxe développée). Apparaissent donc, de manière inconsciente, dans la pratique humaine et dans le langage, des catégories, comme celle d’universalité ou celle de singularité, qui sont des reflets des réalités, mais des reflets toujours imparfaits. En effet, de même que toute pratique et toute théorie qui lui est liée ont la volonté d’appréhender la totalité de la réalité tout en ayant conscience de l’impossibilité de le réaliser, de même toute expression verbale s’efforce, consciemment ou non, de résoudre ce dilemme, la visée de la totalité avec la conscience de l’utopie de cette visée.

Ce qui est familier n’est pas pour autant connu.

Toute pratique de l’homme issue du travail et le prolongeant est une incursion dans l’inconnu en vue de le connaître, l’inconnu une fois connu devenant un élément familier de la vie quotidienne. Chaque découverte amène ainsi un élargissement extensif et intensif de la connaissance, le langage étant un organe important de cette pratique et de toutes les connaissances qui en résultent.

La vie de l’animal reste dans le cadre du familier. Des éléments essentiels de sa vie sont devenus familiers dans son adaptation à l’environnement. L’inconnu, présent objectivement, n’est pas perçu comme inconnu.

Pour l’être social, comme le travail créé du nouveau, subjectivement comme objectivement, les conditions de reproduction sont à chaque fois totalement nouvelles, totalement modifiées, si bien que le langage apparaît comme un organe, au sens subjectif, un médium ou un complexe au sens objectif, grâce auquel une reproduction peut s’accomplir dans des circonstances aussi radicalement modifiées, une préservation de la continuité de l’espèce au sein d’une transformation ininterrompue de tous les moments subjectifs aussi bien qu’objectifs de la reproduction, une transposition dans la conscience de ces transformations étant indispensable comme préservation tendant à la fixation définitive des acquis et comme un prolongement faisant des conquêtes précédentes la base de développements ultérieurs, la base d’une réponse aux questions nouvelles posées par la société.

Cette double fonction de la transposition n’est pas en générale consciente, l’évolution objective de la société plaçant ses membres devant de nouvelles décisions alternatives ou bornant leur horizon au stade déjà atteint.

La conscience, sans pour autant se modeler sur l’état actuel de la société, rend possible l’accomplissement de ces deux tâches de préservation ou de prolongement.

Les alternatives se cristallisent immédiatement en décisions dans la conscience, et quels que soient les motifs, selon les circonstances, ou bien la conscience se montre conservatrice, retardant sur les nécessités sociales actuelles, entravant la progression, ou bien elle revendique, dans un sens révolutionnaire, de nouvelles avancées, pour la réalisation matérielle desquelles la société n’est pas encore suffisamment évoluée, ce qui manifeste la coexistence de la dépendance de la conscience et son indépendance relative, mais souvent considérable, à l’égard du cours objectif de l’évolution socio-économique.

Le langage présuppose un environnement jamais intégralement connu, où il n’y a pas que la dimension du familier comme médium de la reproduction générique, comme chez les animaux, où les rapports entre les individus se déroulent sans recours à des communications, sauf les cas limites où apparaissent les signaux.

Dans le processus de travail, dans l’utilisation des produits du travail, on découvre des choses qui étaient jusqu’alors inconnues, des nouveautés, on crée des choses qui étaient jusqu’alors inconnues, des nouveautés et du coup, apparaissent dans la conscience des contenus nouveaux qui requièrent absolument une communication.

La conscience est, dans son être en soi immédiat, strictement liée à l’individu dans le cerveau duquel elle naît.

Chez les animaux, cette liaison des productions du cerveau à l’individu s’intègre sans difficulté au processus biologique de reproduction, exception faite des situations exceptionnelles.

Chez l’homme, du fait de la nouveauté qu’il produit, du fait des nouveaux procédés qu’il produit, du fait de la coopération dans ces activités qui produisent de la nouveauté, l’homme fait apparaître le langage, nouveau médium de relations entre les hommes, à la hauteur du genre humain, cette nouvelle généricité.

Indépendamment de la nature des états de conscience qui l’accompagnent, le travail est objectivement un dépassement de la simple particularité de l’individu immédiat, exprimant une dimension générique, cette tendance au dépassement de la particularité de l’individu immédiat étant accentuée dans le langage où, même si l’intérêt direct de la conscience est déterminé par des objets singuliers, orienté sur eux, se manifeste une intention objective vers l’objectivité de l’objet que le sujet désigne, une intention objective vers les lois générales.

Chaque mot, même le plus simple, le plus quotidien, exprime non la singularité de l’objet mais toujours la généralité de l’objet, l’espèce, le type, jamais l’exemplaire individuel.

La singularité est désignée par une indication, un geste à l’égard de l’objet présent ou par une reproduction verbale, une syntaxe développée de l’indication sensible de l’objet présent.

Sinon le langage formule au mieux la particularité comme approximation de la singularité, une description aussi concrète que possible du type, etc. auquel appartient l’objet considéré au sein de son espèce.

Ces catégories de singularité, particularité et universalité, formes et modes de l’existence, surgissent dans la pratique humaine avant d’être identifiées en tant que telles, une pratique qui affirme et applique des éléments théoriques sans en avoir conscience.

Cette spécificité du rapport de la pratique à la théorie chez l’homme exprime deux choses.

Premièrement, ces catégories sont des reflets des réalités objectives du monde réel objectif, selon une conception du caractère mimétique de la connaissance, selon une conception du monde existant en soi, d’une objectivité des objets indissociables de leur existence matérielle, contre les conceptions qui, même si elles confèrent à l’être en soi de la réalité objective un contenu matériel, conçoivent les formes de cet être en soi comme des produits exclusifs de l’esprit.

Deuxièmement, l’objectivité de tous les objets et relations existant en soi comporte une infinité intensive et extensive de déterminations.

À partir de là, on constate que, dans la pratique, ce sont des objets réels qu’on appréhende, cette appréhension pratique étant précédée d’un reflet, d’une reproduction intellectuelle, mais que toute pratique ne peut avoir pour base de connaissance la totalité des déterminations, si bien que toute pratique et toute théorie qui lui est liée font face au dilemme suivant : sinon appréhender la totalité de la réalité, du moins viser l’appréhension de la totalité des déterminations et dans le même temps renoncer délibérément à remplir cette exigence dans sa totalité.

Du point de vue d’une critique gnoséologique de la théorie liée à la pratique, pour connaître un objet, il faut étudier tous ses aspects, mais si nous savons que nous n’y arriverons pas, cette visée nous garde des erreurs et de l’engourdissement.

La reproduction et la création ininterrompues du langage et sa conservation, en tant que pratique humaine, sont soumis à ce dilemme, toute expression verbale s’efforçant, consciemment ou non, de le résoudre.

  1. 55.     Le langage et ses tendances. Dans le travail de transformation directe de la nature, c’est l’agir générique, c’est-à-dire l’aspect générique du travail, qui est prépondérant, ce sont les traits généraux et récurrents de l’objet qui sont au centre, ce sont les méthodes les meilleures, c’est-à-dire les méthodes génériques, et non les méthodes particulières, individuelles qui sont mis en avant et même si toute réalisation est individuelle, comme solution optimale elle a un contenu susceptible d’une généralisation. Le langage, comme vecteur du travail de conviction à l’égard d’autres hommes pour qu’ils transforment directement la nature, contribue à susciter la généralité, à dépasser la particularité, à entraîner l’agir générique, par le caractère général des mots. Un acte de langage personnel et principalement affectif comme l’apostrophe individualisée d’un collègue de travail ou d’un voisin sous forme de blâme, d’éloge, de reproche, d’insulte, acte de langage plus ou moins nuancé, plus ou moins raffiné et individualisé, évolue dans la sphère de la généralité dans la mesure où ce collègue ou ce voisin est intégré comme héros ou comme canaille à un groupe typique, dans la mesure où les actions de ce collègue ou de ce voisin sont assimilés à des types de comportement, tandis que ce collègue ou ce voisin accorde beaucoup d’importance au statut ou à la valeur de comportement qu’on lui attribue. Il y a donc une tendance a l’individualisation et à la nuance, à l’écoute des autres, à la connaissance adéquate du partenaire, à l’expression du singulier, une tendance qui se renforce, profitant des ambivalences nécessaires dans des significations qui désignent des objets intrinsèquement infinis, utilisant les moyens d’expressions non verbaux comme les intonations, les mimiques ou les gestes, introduisant de nouveaux mots ou des nuances sémantiques aux mots déjà employés, mais cette tendance à l’individualisation est dans le cadre d’une tendance à la généralisation, dans la mesure où, par exemple, les mots et expressions de la vie quotidienne, exprimant des faits de la vie quotidienne, continuent d’avoir une signification extrêmement générale, universelle. La tendance à la généralisation est dominante, car toute généralisation est, de manière immanente, dépassement des acquis précédents, le langage étant un instrument essentiel, puisqu’il permet la conservation et l’accumulation des acquis, par exemple sous forme de tradition orale ou écrite, puisqu’il aide à fixer dans la conscience les activités acquises et à donner ainsi aux projets et réalisations de la souplesse, de la stabilité, des nuances, puisqu‘il permet à tout un chacun de reproduire dans sa conscience le chemin parcouru jusqu‘alors par le genre humain et prendre une position critique sur chaque étape de ce chemin comme sur le présent. Il y a aussi cette tendance à définir de manière toujours plus précise les mots et les formulations, à fixer de manière univoque leurs significations, considérant que la polysémie des mots est une insuffisance du langage, cette tendance se manifestant dans la science qui se développe à partir du travail de transformation de la nature ou dans le droit dans son effort pour réglementer les relations sociales, mais cette tentative d’éliminer la polysémie du langage aboutit, à la limite, à renoncer à la communication verbale et même à réduire la dimension langagière à des signes (la réalité est considérée comme un pur objet de manipulation, le langage est considéré comme inadéquat à la pensée pure). Le langage est la synthèse d’innombrables actes de langage plus ou moins créateurs, et en tant que synthèse son évolution est spontanée, avec des lois propres qui cependant évoluent, ayant un caractère socio-historique. Comme organe de la conscience, le langage a un contenu variable fonction de la société du moment, un contenu qui accueille l’ensemble des manifestations vitales des hommes, leur donne une forme communicable, constituant un complexe intégral, englobant cette totalité qu’il doit refléter et rendre communicable. Certaines expressions sont ainsi acceptées ou refusées, les créateurs ou les fossoyeurs étant en général anonymes : la division du travail n’isole pas un groupe d’hommes dont l’existence sociale repose sur le fonctionnement et la reproduction du langage, c’est la société tout entière qui contribue au destin de la langue. Comme complexe social, on peut parler du langage comme ayant une vie, mais on ne peut pas parler de mort du langage, mort au sens de mort de l’organisme biologique, puisque, par exemple, les éléments des langues en disparition contribuent à la construction d’une nouvelle langue. On ne parlera donc pas de la durée de vie du langage et on parlera facilement des changements du langage, beaucoup plus fréquents que les changements d‘un organisme biologique. Le langage se caractérise aussi par son absence de limites, par son ubiquité, son universalité, aucun complexe ne pouvant se passer de sa médiation, par la prédominance de son aspect fonctionnel.

Pour le travail en soi, en tant que médiation de l’échange matériel des hommes avec la nature, la prépondérance de la généricité met au centre de l’objet du travail les traits généraux et récurrents de l’objet, la prise en compte des éléments singuliers se réduisant à neutraliser les sources d’erreur. Cette prépondérance de la généricité tend sur le plan subjectif à assurer dans l’exécution la prédominance de la méthode objectivement la meilleure, qui est la méthode générique, en opposition aux méthodes particulières, individuelles. Cette solution optimale, si elle naît en règle générale d’une réalisation individuelle, a un contenu essentiellement générique, susceptible d’une généralisation.

Pour le langage, en tant qu’instrument des relations mutuelles des hommes, à l’origine instrument permettant de réaliser les positions qui visent à amener d’autres hommes à des positions déterminées, l’agir générique dans le travail, avec toutes ses déterminations objectives, reste le but final, mais le chemin vers cet objectif passe par la conscience d’autres hommes, chez lesquels cette généricité, ce dépassement de la particularité sont suscités de manière diverse, par des moyens divers, en particulier par le caractère général des mots.

L’appel personnel aux hommes, qui apparaît déjà dans le travail, peut être adressé immédiatement à un seul homme, mais, même dans ce cas, il évolue au plan du langage dans la sphère de la généralité, de la généricité. Ainsi, un reproche, un éloge, une insulte et un blâme, actes de langage purement personnels ou principalement affectifs, ne peuvent être communiqués à l’autre, désigné comme héros ou comme canaille, qu’au travers l’intégration de cet autre dans le groupe auquel s’associe son comportement, l’intégration de l’action particulière de cet autre et de cet autre lui-même comme auteur de l’action dans une classe déterminée de type de conduite, et, pour cet autre, il est vital de savoir comment on évalue son activité, son comportement, quel statut dans la société on lui reconnaît.

L’éthique concrète accorde un grand rôle à ces actes de langage et aux réactions qu’ils suscitent.

Les mots utilisés peuvent être plus ou moins nuancés et raffinés de manière à permettre une meilleure approximation du cas individuel, « espèce de crapule » pouvant être remplacé par « tu as encore fait du beau travail » dans l’expression du blâme, c’est-à-dire que le processus peut devenir plus complexe, plus raffiné, plus individualisé, cela ne change rien à la structure fondamentale de langage ici esquissée.

Plus l’incitation à l’autre de prendre une position se médiatise, que la collectivité d’individus simplement particuliers devient une collectivité de personnalités, d‘individualités, plus la formulation verbale, le registre de la connaissance des hommes, le registre de la connaissance adéquate du partenaire individuel, la parole, l’écoute tendent à l’individualisation et à la nuance, avec en particulier l’importance des moyens d’expressions non verbaux au sens strict comme les intonations, les gestes qui accompagnent le discours, les mimiques. Toute cette évolution manifeste dans le langage lui-même une lutte contre ses tendances à l’universalité, à la généricité, pour se rapprocher de l’expression du singulier, de l’individuel, une lutte qui est permise par le fait que, dans la langue comme tentative de refléter et de fixer dans une forme stable des objets intrinsèquement infinis, apparaissent des ambivalences dans les significations, ouvrant un espace aux tendances individualisantes.

Dans l’évolution du langage se déroule une autre lutte dans une direction entièrement opposée, considérant que la fixation des définitions générales doit être une des fonctions sociales les plus importantes du langage, répondant à un besoin important des relations sociales, considérant donc que la pluralité des significations des mots est une insuffisance du langage qu’il faut pallier par des définitions, comme déterminations univoques du sens des formulations. Ce besoin de maîtriser, de brider la polysémie des mots, des expressions, etc. se développe avec le développement de la science à partir du travail comme facteur de la vie sociale, avec le développement de la réglementation juridique des rapports sociaux. Cependant, l’univocité (relative) de l’acception scientifique d’un mot est essentielle à la pérennité et à l’efficacité des sciences, tandis que la tentative d’éliminer totalement la polysémie du langage aboutit à renoncer à toute communication verbale et même à l’existence du langage, pour réduire la dimension langagière à des signes, faisant de la réalité un pur objet de manipulation, avec une « langue » juridique coupée du réel, avec même un scepticisme critique à l’égard d’un langage inadéquat à la pensée pure.

Le langage comble de la manière la plus appropriée possible mais jamais parfaite un besoin social qui surgit de la relation des hommes à la nature et entre eux, et qui doit et peut se réaliser pratiquement dans ces deux exigences opposées qui ont leur racine dans l’être social de l’homme et constituent la base de la spécificité et de la fécondité du langage, d’une part, un déplacement vers une généralisation plus grande, les mots et expressions de la vie quotidienne exprimant des faits de la vie quotidienne acquérant une signification extrêmement générale, universelle, d’autre part, un déplacement vers des définitions individualisantes, avec de nouveaux mots ou l’ajout de nuances sémantiques aux mots déjà employés.

La généralité, qui résulte de l’autoréalisation de l’homme en tant qu’être générique dans sa pratique sociale, est le facteur dominant, dans la mesure où tous les éléments de la pratique qui contribuent au progrès et au renforcement objectif de la généricité, sont aussi conservés subjectivement dans la conscience des hommes, dans la mesure où, aussi et surtout, ces éléments qui contribuent au progrès de la généricité ne sont pas seulement présents en soi mais se dirigent, dans leur être en soi conservé dans la conscience, vers l’être pour soi de la généricité, ce processus permettant d’imposer une continuité de l’être social qui n’est pas seulement préservation des conquêtes précédentes mais aussi leur dépassement.

Le langage est un médium sans lequel cette continuité ne pourrait se réaliser, mais pour remplir sa fonction, le langage doit être relativement autonome, non seulement parce qu’il doit transformer la conscience de l’ensemble du processus de reproduction en vecteur de la relation entre les hommes, mais aussi parce qu’il accueille l’ensemble des manifestations vitales des hommes, leur donne une forme communicable, constituant un complexe intégral, englobant la totalité qu’il doit refléter et rendre communicable.

La conscience, cessant d’être un épiphénomène de l’être biologique, prend part activement à l’élaboration de la nature particulière de l’être social, grâce au langage qui aide à fixer dans la conscience les nouvelles formes d’activités acquises dans l’échange matériel de la société avec la nature, leur donnant plus de souplesse, de stabilité, plus de nuance dans les projets et réalisations que ne l’aurait fait une croissance sans langage.

Le langage assure la continuité sous la forme de la tradition orale, il prolonge cette fixation des acquis précédents par sa fixation dans l’écriture, les progrès techniques et la diffusion de l’écrit renforçant cette tendance, à un point tel que, en principe, chaque homme peut reproduire dans sa conscience le chemin parcouru jusqu’alors par le genre humain et prendre une position critique, positivement ou négativement, à l’égard de ces étapes, de leurs relations avec son propre présent, ses conquêtes et ses problèmes.

Considérée dans sa totalité, cette tendance présente un caractère essentiellement spontané, comme synthèse de positions individuelles, de décisions alternatives individuelles, ce qui ne signifie donc pas la négation du rôle des créateurs individuels du langage, du caractère volontaire, plus ou moins conscient, des positions individuelles.

Dans l’évolution de la langue, l’importance du rôle des positions est très inégale. Certains actes individuels, qu’ils soient créateurs ou réceptifs, qu’ils ratifient ou rejettent, jouent un rôle important, mais l’évolution de la langue est en dernier ressort déterminée par l’évolution sociale dont le langage est le reflet, la fixation dans la conscience, les innovations linguistiques individuelles ou le refus de ces innovations ne s’intégrant au complexe dynamique du langage que pour ce qui correspond au stade atteint de la généricité.

Certains mots et tournures apparaissent comme des produits anonymes, alors qu’un ou plusieurs individus simultanément en sont à l’origine, d’autres mots et tournures tombent en désuétude, parce qu’un grand nombre d’hommes, initialement à titre individuel, se refusent à les utiliser, parce qu’ils ne correspondent plus à leur sentiment de la vie.

L’unification des dialectes, la fusion des langues, la promotion d’un dialecte au rang de langue autonome, condensations d’actes individuels en processus spontanés, correspondant à la conscience générique existante, sont en particulier un reflet et un facteur actif du devenir des nations.

Comme complexe social dynamique, le langage développe selon des lois propres, mais des lois pourvues d’un caractère socio-historique. Les éléments et les lois de langue se transforment. En raison de son rôle d’organe de conscience dans la vie quotidienne, la langue est dans une relation ininterrompue et immédiate avec les changements de l’être social, mais le langage ne peut changer que selon ses lois internes. La langue vivante reflète le monde des intuitions, des sentiments, des pensées, des efforts, etc. et leur donne une expression immédiatement efficace.

Les œuvres poétiques portent la reproduction de la langue et de la littérature à un niveau supérieur

La vie d’un complexe social comme la langue est la reproduction de sa sphère propre, une perpétuation, un renouvellement au cours duquel tous les éléments empruntés à d’autres sphères de l’être ne jouent que le rôle de matériau élaboré, de force appliquée, etc.. La vie d’un complexe social est plus proche de la reproduction phylogénétique de la nature organique que de la reproduction ontogénique de cette même nature organique.

La durée de vie d’un complexe social ne connaît aucune limite naturelle comme dans la reproduction des êtres vivants individuels. Le changement qualitatif d’un complexe social est davantage possible que dans la reproduction des genres de la nature organique. La mort d’un complexe social n’est pas une interruption stricte. Par exemple, des langues en disparition constituent des éléments de construction d’autres langues.

Un complexe social comme la langue est déterminé de manière précise et univoque, mais il s’agit de déterminations principalement fonctionnelles, si bien que le langage est un complexe qui non seulement existe et se reproduit de manière indépendante, et qui possède une universalité et une ubiquité sociale, puisqu’aucun complexe social n’existe et ne se développe sans la fonction médiatrice du langage. On a donc un être déterminé, mais sans limites définies, contrairement aux organes de la vie organique.

Dans l’être social, il n’y a que la vie, il n’y a pas de mort.

Dans l’être social, il n’y a pas d’opposition entre individu et genre comme dans la nature organique et la généricité n’est pas la moyenne des particularités, la personnalité représentant une accession au niveau de la généricité, accession qui exige de sortir de la particularité initiale.

Ce ne sont pas tous les complexes qui ont un caractère universel se manifestant dans chaque autre complexe comme organe, médium de la continuité (de l’évolution), de la conservation, du dépassement.

Ce ne sont pas tous les complexes qui sont médiateurs aussi bien de l’échange matériel avec la nature que de la communication interne des relations entre hommes.

Enfin, le processus de reproduction du langage, comme spontané, s’accomplit sans que la division du travail isole un groupe d’hommes dont l’existence sociale repose sur le fonctionnement et la reproduction de son domaine, dont le statut dans la division du travail et institutionnalisé. C’est la société toute entière qui contribue au destin de la langue.

  1. Le droit. Les devoirs des coopérants doivent être réglementés avec précision pour que les bonnes positions soient prises, mais les résultats des décisions ne sont pas toujours bonnes et il faut parfois user de coercition. La complication de la réglementation juridique des activités sociales, de la résolution juridique des conflits de classe, des conflits entre créanciers et débiteurs, des guerres civiles et autres conflits, exige de plus en plus des spécialistes du droit, la morale et l’éthique se détachant peu à peu du droit, et des spécialistes de la violence, avec les institutions correspondantes (prisons, policiers, bourreaux, juges, avocats). Vis-à-vis du droit, on peut avoir plusieurs attitudes, celle de l’action simplement conforme à la légalité, c’est-à-dire que, s’il n’y a pas de témoin, si on peut sauver les apparences, s’il n’y a pas de sanction, on peut ne pas respecter la loi. On peut avoir une attitude conservatrice, critique, morale ou révolutionnaire du droit actuel, dit droit positif, à partir d’une théorie de la justice et d’une conception du droit naturel comme idéal du droit (déterminé par Dieu, par la raison, etc.) et comme devoir, comme autre système de devoirs que le système de devoirs du droit positif (le législateur fait souvent un compromis de classe, pour assurer une domination optimale, c‘est-à-dire pour limiter le nombre d‘attitudes négatives). La forme juridique étant une forme strictement générale, la totalité des cas étant classés sous quelques catégories, les correctifs ne modifiant pas cette structure, cette indifférence du droit aux motivations, aux raisons que les individus ont de se conformer à l’impératif juridique, indifférence traitée tardivement par le droit privé, entraîne des attitudes très diverses quant aux motivations de la conformation à la loi, quant aux degrés et aux causes de transgression. On a tendance à exagérer l’importance du droit, en oubliant son origine ontologique, quand, par exemple, un droit central doit s’imposer face à des droits locaux ou quand le droit devient de plus en plus abstrait pour réglementer de plus en plus d’activités, mais alors plus le droit devient un élément prosaïque de la vie quotidienne, plus il devient l’objet de manipulations, comme s’il était un objet autarcique, une pure théorie du droit incapable d‘évoluer sinon par des bricolages ou des manipulations, soit sous la forme de calculs de ce que la loi peut autoriser ou de ce qui peut résulter d’une procédure, soit sous la forme d’interventions dans la fabrication de la loi (inventer une nouvelle loi, transformer ou corriger la loi existante) de la part d’acteurs institutionnels spécialisés préoccupés de la seule utilité pratique et non de la cohérence ontologique et théorique. Comme représentation de la réalité économique, le droit est plus qu‘une contemplation, il est une reconnaissance, au sens où il ne se contente pas de contempler théoriquement les faits, les résultats des positions, il indique comment évaluer et juger ces faits et surtout il est un ensemble d’impératifs et d’interdits pour influencer les positions, en particulier les positions économiques. Et il ne faut pas oublier que c’est l’État qui détermine quels faits relèvent du droit, quels résultats des positions sont permis et comment juger les infractions, et comme l’État a une puissance ontologiquement déterminée par la structure de classe (l‘État naît avec les classes), et qu’un acteur de classe (une classe ou une coalition de classes ou de couches) l’investit, les affirmations juridiques sur les positions dépendent de cet acteur, de sa volonté de réglementer les structures économiques et sociales dans son intérêt (déterminer quand et comment un événement doit être considéré comme un fait juridique procure non la connaissance de l’en soi objectif mais la connaissance de la volonté de l’État sur ce qui doit ou non se produire; le caractère arbitraire des catégories introduites se manifeste par exemple sur le caractère arbitraire de la quantification des sanctions). Il peut y avoir une contradiction, qui peut être une contradiction de classe, entre la volonté du droit d’influencer tous les citoyens pour qu’ils acquièrent une position et la volonté du droit d’influencer les seuls juristes pour qu’ils acquièrent une autre position. Si le droit se proclame, en référence à la justice, comme un droit de l’égalité, il s’agit de l’égalité de citoyens inégaux, des citoyens plus ou moins doués physiquement et intellectuellement, c’est-à-dire de citoyens dont on ne prend qu’un aspect, la capacité offerte à tous de signer et d’appliquer un contrat de travail, un citoyen qui n‘est pas une personnalité mais un travailleur dans son sens le plus abstrait, mesuré à l’aune du temps de travail, les différences de classe n’existant pas. Les spécialistes du droit, devant la complexité du règlement des contradictions et les ingérences des pouvoirs et de l‘opinion publique, demandent une certaine autonomie sous la forme de la théorie de la séparation des pouvoirs, mais on ne doit pas isoler le droit de manière positiviste pour faire des descriptions dépourvues d’idée, en faisant attention à ne pas intégrer le droit à un système de valeurs, il faut alors délimiter le droit et la morale, de même que qu’il faut se garder de faire dépendre mécaniquement le droit du développement économique

Dès la coopération simple (la chasse), les devoirs des individus qui y participent doivent être réglementés aussi précisément que possibles (rabatteurs et chasseurs). La réglementation consiste à influencer les participants de telle sorte qu’ils accomplissent les positions qui leur ont été assignées dans le plan d’ensemble de la coopération. Comme les positions sont des décisions alternatives, elles peuvent avoir des résultats opposés ou des résultats tous bons ou des résultats tous mauvais ou pas de résultat du tout. Il peut y avoir des refus individuels contre lesquels la communauté se prémunit par une sorte de jurisprudence dont la fonction est assurée par un chef ou un ancien.

Lorsque naît l’esclavage, l’échange de marchandises, le commerce et l’usure, les conflits font l’objet d’une jurisprudence consciente, d’une réglementation, avec la création plus tardive d’une division du travail particulière dans ce but de la réglementation.

Les spécialistes du droit deviennent les vecteurs de ce complexe qui a pour fonction la réglementation juridique des activités sociales.

Simultanément à l’apparition de la sphère du droit, un groupe d’hommes est investi de la mission sociale d’imposer par la force les objectifs déterminés par ce complexe juridique, une force publique avec des prisons. Il s’agit de régler les conflits entre maîtres et esclaves, entre maîtres eux-mêmes, entre débiteurs et créanciers, entre bourgeois des villes et propriétaires fonciers.

La plupart des positions ne peuvent être extorquées, directement ou indirectement, que par la violence.

Le législateur qui met un terme à une période de guerre civile est élevé au rang de héros mythique.

Le droit est le vecteur, le centre spirituel des activités humaines en général. Les registres plus tard différenciés sous la forme de la morale et de l’éthique sont identifiés au droit.

Un peu plus tard aussi apparaît l’attitude vis-à-vis du droit consistant à n’agir que pour échapper à la sanction, c’est l’action simplement conforme à la légalité. Sans témoins, sans raisons de sauvegarder les apparences, on n’aura guère tendance à respecter la loi.

Parallèlement au droit réel existant, le droit positif, apparaît aussi un droit naturel, droit non institué, ne résultant pas d’actes sociaux, faisant figure d’idéal pour le droit positif.

Le devoir, comme référence au droit naturel, peut exercer une influence conservatrice ou révolutionnaire, ou rester à l’état de vœu pieux.

L’influence du droit sur les positions individuelles oscille en fonction des circonstances et des individus. Dans les sociétés de classe, la classe dominante, dans son activité législative, afin de s’assurer la domination optimale, doit prendre en compte, dans chaque cas, les circonstances et conclure toutes sortes de compromis, d’autant qu’au sein même de la classe dominante il n’y a pas unanimité.

Plus la vie de la société devient plus purement sociale, plus la forme juridique s’homogénéise.

Du point de vue formel, la forme juridique est une forme strictement générale, la totalité des cas pouvant être classés dans l’impératif social étant subsumés unitairement, d’un seul tenant, à la même catégorie, les correctifs différenciateurs, les subdivisions, les classifications ne modifiant pas cette structure dans la mesure où ils ont le même caractère général et subordonnant.

En même temps que cette tendance universalisante, naît une indifférence du droit aux motivations, aux raisons que les individus ont de se conformer à l’impératif juridique, le respect de la légalité pouvant ainsi s’accompagner de comportements très divers et de conflits, avec souvent beaucoup d’hypocrisie. Se posent des problèmes concernant la morale et l’éthique.

Cette indifférence n’existe que si l’interdiction formulée par le système juridique fonctionne sans anicroche dans la société ou dans les actions des individus.

Dès que l’interdiction est transgressée, les questions de degré de la transgression, de ses causes, cessent d’être considérées comme indifférentes.

Aux étapes primitives des petites communautés, les hommes se connaissent immédiatement et personnellement, les motivations de chacun sont compréhensibles par tous.

Avec les sociétés plus vastes, le droit ne peut se contenter d’interdire simplement certaines actions, il doit se préoccuper des motifs de la transgression et les inscrire dans la forme juridique, dans le droit privé.

Dans la transition du féodalisme au capitalisme, il fallait une réglementation universelle de toutes les activités et la suprématie et l’autorité de la réglementation centrale sur toutes les autres, d’où une tendance au pathos, une tendance à fétichiser le droit, à exagérer son importance, à méconnaître son essence ontologique, tendance qui se renforce quand le droit devient de plus en plus abstrait au fur et à mesure où il embrasse davantage de domaines, qu’il lutte pour la réglementation du plus grand nombre possible d’activités.

L’avènement d’un état de droit de plus en plus accompli dissipe ce fétichisme pour en faire naître un autre.

Plus le droit devient un régulateur normal et prosaïque de la vie quotidienne, plus disparaît le pathos qu’il avait acquis dans la période de sa genèse, plus les éléments manipulateurs du positivisme s’accentuent en lui, au sens où il devient une sphère de la vie sociale où les conséquences des actes, les chances de réussite, les risques de perte sont appréhendées en termes de calcul, comme dans la sphère de l’économie, avec cette différence qu’il s’agit souvent d’une annexe relativement autonome de l’activité économique, dans laquelle, dans le contexte de l’objectif économique principal, des spécialistes calculent ce que la loi autorise et, en cas de conflit, le résultat probable de la procédure.

La présence de cette manipulation du droit se manifeste aussi quand les groupes économiques puissants s’efforcent d’imposer des transformations des lois et de leurs applications juridiques, manipulation au sens où le droit positif acquiert une grande importance pratique, sa genèse sociale et les conditions sociales de son développement apparaissant indifférentes, y compris du point de vue théorique, par rapport à son utilité purement pratique.

La fétichisation consiste à traiter le droit, dans un contexte stable, comme un domaine stable, cohérent, défini de manière univoque du point de vue « logique », c’est-à-dire du point de vue de la logique juridique, objet de pure manipulation non seulement dans la pratique mais aussi dans la théorie, comme s’il était un complexe autarcique, fermé sur lui-même, clos sur sa propre immanence, une pure théorie du droit, d’où, à part les possibilités de manipulation pratique, une absence de progression de la théorie.

Quand il s’agit de représenter les intérêts, on sait cependant comment manipuler la naissance pratique d’une nouvelle loi ou les compléments ou transformations à apporter à une loi ancienne, la totalité de la pratique sociale ayant ainsi une influence constante sur les déterminations juridiques, ce qu’on appelle la puissance normative du factuel.

Le système du droit positif en vigueur est juxtaposé et enchevêtré avec les résultats socio-économiques.

Le droit est une forme spécifique de reflet, la reproduction dans la conscience de ce qui se produit de fait dans la vie économique, l’économie ayant une priorité ontologique.

Cette reproduction est une reconnaissance, au sens qu’elle n’est pas seulement théorique, à caractère contemplatif, mais aussi pratique, autrement dit elle comporte l’expression de la manière dont on doit réagir à des faits reconnus, une indication sur ce qui en découle pour les positions, une indication sur la manière d’évaluer les faits en tant que résultats de positions antérieures.

De plus, c’est l’État, dont la puissance est déterminée intrinsèquement par la structure de classe, qui juge les résultats de la pratique humaine, détermine les résultats permis, les résultats interdits, les résultats qui méritent d’être sanctionnés, qui détermine quels faits relèvent du droit et de quelle manière.

On a donc un système tendanciellement cohérent d’énoncés, de définitions de faits dont la fonction est de soumettre, selon le sens de l’État monopoliste de la violence légitime, les rapports sociaux à des règles.

Ce système, unité d’une cohérence interne et d’un ensemble d’impératifs et d’interdits pour influencer sur les positions, ne peut refléter le contexte économique réel.

Déterminer quand et comment un événement doit être considéré comme un fait procure non la connaissance de l’en soi objectif mais la connaissance de la volonté de l’État sur ce qui doit ou non se produire, et de quelle manière, dans un cas donné, puisque c’est l’État qui détermine le fait.

De plus, ce pouvoir de détermination est accaparé par l’intermédiaire de l’État par un participant intéressé, une classe ou plusieurs classes dominantes, dont la volonté est d’organiser la pratique sociale en accord avec ses intérêts.

On a donc une reproduction inadéquate du processus social.

Mais toutes les affirmations juridiques des faits, fixations les plus valides, les plus exactes, les mieux définies dans la pensée des états de fait, doivent constituer un système cohérent, sans contradiction.

Une représentation qui pourrait ne constituer qu’un écart relativement faible par rapport à un fait isolé doit, comme partie d’un système, être interprétée dans l’esprit de ce système, s’éloigner encore davantage du terrain de la réalité, car le système ne croît pas à partir du reflet de la réalité, il n’en est que sa manipulation, son homogénéisation dans la pensée abstraite.

Cette autarcique théorique du système de droit positif, la cohérence systématique, la déduction logique, le fondement et ses applications, ne sont que des apparences. Ce sont des formes sociales, des réglementations, des systèmes ancrés non dans la réalité sociale mais dans la volonté de la classe dominante d’organiser la pratique sociale en accord avec ses intérêts, si bien que l’introduction des catégories dans les définitions juridiques est arbitraires (mais nécessaire socialement), ainsi la quantification d’une sanction n’est adéquate à aucune détermination conceptuelle.

Ainsi, quant à l’illusion que la norme individuelle est la conséquence logique de la norme générale, on remarque que toute affirmation juridique est animée d’une intention double, d’une part l’intention d’influencer dans une direction définie les positions de tous les membres de la société, d’autre part l’intention d’inciter les groupes d’hommes, dont la fonction est de transposer les déterminations légales en pratique juridique, à accomplir à leur tour des positions en un sens défini. Si cette dernière condition n’est pas remplie, on a une contradiction sociale, souvent une contradiction de classe, et non une faute de déduction logique.

Le fait et sa reconnaissance juridique officielle sont le résultat de la lutte de classe, ils sont en perpétuelle réélaboration.

La subsomption des cas individuels sous la loi générale ne posait pas de problème quand on pouvait assurer la réglementation en partant des cas individuels, en procédant par inférence analogique à partir de jugements précédents.

Mais actuellement le problème prend la forme d’une position, la loi, qui doit susciter une autre position, l’application, d’où le conflit des intérêts de classe ci-dessus.

Alors que, dans l’économie, le temps de travail socialement nécessaire comme principe de régulation naît indépendamment des représentations et de la volonté des hommes, comme produit spontané de la synthèse des positions dans le travail, dans le système juridique, les principes de régulation sont le résultat d’une initiative consciente déterminant les faits.

La critique de l’injustice du droit et la morale s’élèvent contre l’application formelle stricte de la loi.

Si aucun droit n’existe sans la possibilité de l’appliquer par la contrainte, son fonctionnement satisfaisant exige un certain consensus de l’opinion publique sur ses verdicts.

Le droit naturel, système de devoir social comme le droit, déterminé par Dieu, par la nature, par la raison, etc., est une médiation entre le droit et le besoin de justice.

La critique morale de l’injustice du droit et les initiatives de réforme dans le droit naturel et à partir de lui cherchent à élever l’homme au-dessus du droit existant, cherchent à atteindre un degré de généricité supérieur à celui qui est réalisable dans le droit positif.

Le rêve de justice, tant qu’il est conçu juridiquement, ne va pas au-delà d’une conception de l’égalité (en dernière instance économique) qui est socialement déterminée à partir du temps de travail socialement nécessaire, une conception de l’égalité qui se concrétise dans le commerce des marchandises. Ce temps de travail est la base réelle et donc indépassable de toute conception juridique de l’égalité et de la justice, une justice qui se fixe la tâche impossible de mettre intellectuellement ou même institutionnellement d’accord la diversité individuelle et la spécificité des hommes avec le jugement de leurs actes sur la base de l’égalité amenée par le processus de la vie sociale. Mais le droit ne reconnaît aucune différence de classe, tout homme n’étant qu’un travailleur comme un autre, mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels, l’inégalité de la productivité du travailleur comme privilège naturel, c’est donc, dans son contenu, un droit de l’inégalité.

Comme le droit, par sa nature, ne peut consister qu’en l’application d’une même unité de mesure, les individus inégaux ne sont mesurables d’après un étalon commun que si on les considère que sous un aspect déterminé, que si on ne les considère que comme travailleurs, en faisant abstraction de tout le reste.

Même sous le socialisme, le droit, dans son essence droit bourgeois, a un concept d’égalité dont la divergence avec l’inégalité de l’individualité humaine est indépassable.

Quand disparaît la subordination de la division du travail (en particulier quand disparaît l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel), quand le travail n’est plus seulement moyen de vie mais besoin vital, quand les individus et les forces productives se sont développées suffisamment, la divergence entre l’égalité du droit et les inégalités des individus cesse en même temps que la sphère du droit devient superflue.

Notons que la naissance et la «mort» de l’ordre juridique correspondent à des changements des besoins sociaux et des positions qui en découlent.

Dès la société pré-juridique apparaissent les besoins d’une réglementation. L’ordre juridique au sens propre apparaît quand les intérêts divergents ne sont pas réglés par la violence mais ramenés à un dénominateur commun et homogénéisés en termes juridiques.

Le principe fondamental du droit comporte la synthèse aspirations hétérogènes.

Dans la mesure où la domination de classe paraît aller de soi, chaque membre de la société se soumettant « volontairement », la critique théorique n’étant autorisée qu’à l’intérieur de certaines limites, cette domination se manifeste sous la forme d’un devoir unitaire.

Mais il y a de nombreuses contradictions. La contradiction de la violence, garantie d’existence du droit, et de l’impossibilité de fonder sur la seule violence l’unité de la pratique sociale telle que le droit la garantit et la contrôle. La contradiction entre généralité et singularité, celle entre égalité et inégalité, celle entre l’immanence, l’autarcie du système juridique et sa correction incessante par les faits de la vie sociale, celle entre l’ordre rationnel de la société et l’inadéquation des catégories juridiques, ces formes d’expression de la réalité économique, celle du caractère rationnel unitaire sans contradiction du système juridique et l’hétérogénéité des contenus, relations, formes, principes individuels de formation.

En fait, le système juridique n’est pas l’unité de principes théoriques, mais l’unité de prescriptions positives ou négatives pour les actions pratiques, et dans ce but, ce système doit exclure toute contradiction pratique.

Les considérations théoriques ne démontrent pas l’absence de contradiction du droit mais visent à éliminer les contradictions pratiques susceptibles d’apparaître, sous la forme d’interprétations du droit positif ou de transformations ou de réinterprétations de dispositions particulières.

Le fonctionnement du droit repose sur une méthode consistant à manipuler un vortex de contradictions de telle manière qu’il en sorte un système unitaire, mais aussi que ce système régule pratiquement de manière optimale les événements contradictoires, qu’il évolue avec souplesse entre les pôles des contradictions, afin de provoquer, par des déplacements d’équilibre au sein d’une domination de classe en évolution, les décisions et les incitations de la pratique sociale les plus favorables pour la société.

Le complexe du droit suppose la maîtrise de techniques de manipulation par des spécialistes, juges, avocats, policiers, bourreaux, etc.

L’exigence du droit, avec le développement de la société, est son autonomie, selon la théorie de la séparation des pouvoirs.

La sphère juridique, épiphénomène du développement économique, de la stratification en classe, de la lutte des classes, peut acquérir des marges de manœuvre reposant sur des rapports de force entre classes, le droit devenant une sorte d’État dans l’État, avec une autonomie relative de la juridiction vis-à-vis de la ligne politique dominante, mais aussi vis-à-vis d’une certaine sensibilité de l’opinion publique, quand celle-ci s’exprime de manière explosive à l’égard de phénomènes juridiques particuliers.

On ne peut intégrer le droit à un système de valeurs sans se perdre dans des problèmes de délimitation entre droit et morale. On ne peut isoler sa particularité de manière positiviste sans se perdre dans une description dépourvue d’idée. On ne peut faire dépendre le droit mécaniquement du développement économique et transposer de force cette conception dans la pratique sociale.

  1. 57.     Les complexes (les formes de généricité, la seconde nature). L’interaction entre les complexes est médiatisée par la conscience juste ou fausse des individus. Les individus entrent en contact avec plusieurs complexes, et donc les complexes agissent sur les individus en les enrichissant intérieurement, en déformant leur conscience, avec des possibilités de fragmentation de la personnalité, de dislocation de son unité. Le fondement ontologique de tout être social est une reproduction physique de l’individu, mais qui n’existe que dans sa transformation socialisante, par la création de complexes, c’est-à-dire de systèmes médiateurs permettant de transformer l’environnement, en particulier les complexes, et de transformer l’homme lui-même par l’intermédiaire de cette transformation de l’environnement, essentiellement par l‘intermédiaire des complexes. La reproduction de l’espèce humaine, portée par cet environnement de complexe de complexes, est inconcevable sans la reproduction des individus, qui incarnent l’étant au sens immédiat et dont les conditions d’existence sont une priorité ontologique. Les positions essentielles à la reproduction de l’homme et du genre humain élaborent et favorisent, au début spontanément, puis de manière consciente, la création de complexes par la médiation desquels ces positions gagnent en efficacité. La généralisation, liée à la création d’une innovation radicale dans la nature, transforme le travail en acte générique, même s’il est initialement un acte individuel. Cette dimension générique du travail oriente vers la création des complexes (en particulier vers la division du travail et la coopération), formes actives de généricité qui rejaillissent sur le travail et sur les travailleurs qui perçoivent ces complexes, ces formes de généricité étant comme une seconde nature, une réalité d’objets, de relations, de mouvements indépendante de leur conscience, alors que ce sont ces mêmes travailleurs qui ont créé cette seconde nature à partir de la première nature et qui vivent en elle, alors que cette seconde nature est la propre réalisation de ces travailleurs, le produit de leur généricité. Cette apparence de la seconde nature domine dans la pratique quotidienne et dans la théorie de la connaissance qui la généralise, dans les études de détail, mais ne tient plus quand on met l’objet en relation avec la totalité ou quand on le généralise philosophiquement. Si chaque complexe partiel ou médiateur peut être défini précisément dans sa genèse, dans sa fonction, dans son essence, dans son efficacité, si chaque complexe se délimite rigoureusement des autres complexes, aucun complexe n’a de frontière précisément définissable et il y a plusieurs types de complexes, des complexes nés spontanément, dont tous les hommes assurent la reproduction dans leur pratique quotidienne, en général inconsciemment, des complexes qui sont présents comme médiateurs dans de nombreuses activités des hommes sinon dans toutes, des complexes qui concernent seulement certaines activités humaines, c’est-à-dire qui ne peuvent fonctionner que dans le cadre de la division du travail avec une corporation de spécialistes, des complexes limités par d’autres complexes et par la totalité par laquelle ils acquièrent leur dimension universelle. Cependant, pour comprendre le fonctionnement et la dynamique de reproduction, il ne suffit pas d’analyser les interactions entre complexes, aux ramifications et aux médiations lointaines, la simple action réciproque conduisant à l’état stationnaire ou à la mobilité partielle, il faut montrer le moment dominant de chaque interaction, le facteur déterminant, car ce moment dominant, par ses effets et par les résistances auxquelles il se heurte, par les résistances qu’il suscite, confère à l’interaction son orientation, le sens de son évolution. Ainsi, dans l’apparition d’une fonction nouvelle attribuée à une ancienne forme ou dans l’apparition d’une forme nouvelle, la fonction nouvelle ou les forces de la nouvelle forme doivent jouer le rôle de moment dominant dans l’interaction avec les forces de l’ancienne forme ou avec les anciennes fonctions.

La division du travail crée des tâches particulières, des formes particulières de médiation entre les complexes sociaux individuels qui acquièrent une structure interne particulière en raison de leurs fonctions particulières dans le processus de reproduction du complexe général.

Les nécessités internes du complexe général conservent leur priorité ontologique et déterminent donc la nature, l’essence, l’orientation, la qualité, etc. des fonctions des complexes médiateurs.

Dans ces complexes médiateurs engendrés par la nécessité objective, à travers les fonctions partielles assignées par le complexe général pour son bon fonctionnement, naissent une certaine autonomie, des formes particulières d’actions et de réactions indispensables à la reproduction de la totalité.

Jetons un regard typologique général sur les complexes partiels.

Le langage et le droit sont deux extrêmes, d’un côté une formation dynamique née spontanément, dont tous les hommes assurent la reproduction dans leur pratique quotidienne, pour la plus grande part involontairement et inconsciemment, une formation présente comme médium de communication indispensable dans l’ensemble des activités internes comme externes des hommes, de l’autre côté, un domaine spécialisé des activités humaines qui ne peut exister, fonctionner, se reproduire que si la division du travail lui attribue un groupe de spécialistes plus ou moins conscients, cette spécialisation rigoureuse, cette limitation du droit par d’autres complexes ou par la totalité intégrant une universalité sociale.

On a donc des interactions entre la spontanéité et la participation délibérée, entre l’universalité et les limitations par d’autres complexes ou directement par la totalité.

Si chaque complexe peut être défini précisément dans sa genèse, dans sa fonction, dans son essence, dans son efficacité, si chaque complexe se délimite rigoureusement des autres complexes, aucun complexe n’a de frontière précisément définissable (le langage est présent comme médium et porteur de médiation dans la totalité des complexes de l’être social sans perdre pour autant son indépendance et son autonomie relatives).

L’interaction entre les complexes est médiatisée par la conscience d’individus agissant dans la société, une conscience qui peut être, selon le cas, juste ou fausse.

Toute médiation réelle comporte la conscience des individus comme médium immédiat indispensable.

Chaque homme entre en contact avec plusieurs complexes, ce qui entraîne des transformations, des déformations de sa conscience, avec la possibilité d’une fragmentation de la personnalité (employé soumis qui est aussi un chef de famille despotique).

Les interactions de l’homme avec l’environnement social ou bien complètent et consolident sa personnalité, ses décisions alternatives dans le sens d’une richesse intérieure, ou bien disloquent l’unité de la personnalité, la réduisant en fragments.

Il ne suffit pas de procéder à une analyse de tous les complexes dont l’ensemble constitue la société en tant que complexe et à une analyse de leurs interactions aux ramifications et aux médiations lointaines, car l’étude des interactions ne suffit pas à comprendre le facteur déterminant du fonctionnement de ces complexes, à comprendre la dynamique de leur reproduction. La simple action réciproque conduit à l’état stationnaire, statique, ou à une mobilité partielle.

Pour exprimer la dynamique vivante de l’ être, il faut montrer le moment dominant de l’interaction.

Ce moment dominant, par ses effets, par les résistances auxquelles il se heurte, par les résistances qu’il suscite, confère à l’interaction son orientation, le sens de son évolution.

Dans la genèse d’une forme nouvelle, les forces de la nouvelle forme doivent jouer le rôle de moment dominant dans l’interaction avec les forces de l’ancienne forme.

Le développement et la domination croissante de l’ être organique sur l’être inorganique s’expriment par des changements de forme, des nouveaux genres, de nouvelles espèces, l’apparition de complexes extrêmement compliqués.

Le développement et la domination croissante de l’être social sur sa base biologique (et par cet intermédiaire sur sa base physico-chimique) ne s’expriment pas par des changements de forme mais par un changement de fonction au sein de la même forme.

La reproduction physique de l’homme comme être vivant biologique reste le fondement ontologique de tout être social, fondement qui n’existe que comme transformation dans une socialité toujours plus pure, avec la création de systèmes médiateurs, les complexes, afin de réaliser cette transformation de l’homme et d’ancrer cette transformation de l’homme dans la réalité, avec les répercussions de ce changement dans l’environnement engendré par l’espèce humaine sur l’homme lui-même, répercussions dans le sens de la socialisation de son être biologique.

La généralisation, inséparablement liée à la création d’une innovation radicale dans la nature, résultat d’une position consciente, transforme le processus de travail et le produit du travail en acte générique, même s’il est initialement un acte individuel.

Cette dimension générique dans le processus et le produit du travail oriente, de manière plus ou moins spontanée, le travail en direction de la division du travail et de la coopération qui sont des formes actives de généricité, dans la mesure où ces formes rejaillissent sur le travail et sur le travailleur et ses positions. La dimension générique augmente chez le travailleur individuel, mais elle lui fait aussi face en tant que réalité dynamique d’objets, de relations, de mouvements, comme une seconde nature, une réalité objective indépendante de sa conscience, exactement le complexe général composé de complexes partiels.

Du point de vue de la pratique quotidienne et de la théorie de la connaissance qui la généralise, cette vision est justifiée.

Du point de vue ontologique, la seconde nature toute entière n‘est qu‘une transformation de la première nature par l’espèce humaine, la seconde nature fait apparemment face à un homme qui, en fait, vit en elle, car cette seconde nature est le produit de la propre généricité de cet homme. L’apparence de la seconde nature domine dans les études de détail, mais dès qu’on met en rapport l’objet d’étude avec la totalité, ou quand l’objet est généralisé philosophiquement, l’objet n’apparaît plus comme une seconde nature seulement, mais comme la propre réalisation de nous-mêmes.

Les phénomènes de la seconde nature sont des étants, des existants, des êtres, des apparences (l’apparence est existante), mais les identifier à leur essence, c’est faire l’éloge de l’état de choses existant.

Ainsi, être subordonné à une branche du travail n’est pas l’expression de notre essence.

La reproduction de l’espèce, comme permanence et changement des espèces et des catégories engendrant un environnement de complexe de complexes destiné à porter cette reproduction, est inconcevable sans la reproduction des individus, qui incarnent l’étant au sens immédiat et dont les conditions d’existence sont une priorité ontologique.

La résistance au fait de la priorité ontologique de la reproduction biologique vient de l’apparition du complexe économique, comme ensemble des activités humaines qui servent en dernière instance à satisfaire aux exigences de la reproduction biologique de l’individu humain, une sphère économique qui a une priorité ontologique, une priorité ontologique à laquelle on ne pense plus ou bien une priorité ontologique qu’on absolutise en hiérarchie de valeurs.

  1. 58.     Le complexe militaire et d’organisation de la violence, pour défendre la vie, pour défendre, transformer ou renverser  la structure sociale. L’ensemble des activités qui participent à la reproduction biologique des individus comporte l’économie et la défense. Ces deux types d’activité se différencient en économie et guerre quand le moment est de se protéger contre d’autres collectivités. À côté du complexe de l’économie dont il est tributaire, le domaine de la stratégie guerrière et de ses théories est aussi un complexe  qui élabore lui-même ses propres principes d’action, d’organisation, etc., percevant les nouveaux facteurs de l’économie et du développement socio-historique et les transposant en stratégie, tactique, etc., produisant ainsi des innovations fondamentales. Certains phénomènes économiques apparaissent de manière plus évoluée dans le contexte militaire que dans le contexte économique, ainsi la mise au point de techniques et de connaissances que les structures et les principes de l’économie sont incapables de produire L’organisation de la force, qui servait à défendre et à étendre, etc. l’espace naturel ouvert à la reproduction de l’homme, acquiert une nouvelle fonction, celle de protéger, d’organiser et de stabiliser la confiscation, l’appropriation du surtravail, étant donné que les formes de l’appropriation du surtravail sont la caractéristique socio-économique décisive d’une formation (rappelons que l‘accaparement du surtravail est à l‘origine de l‘existence des classes). La défense de l’existence ne concerne plus simplement la communauté humaine en général et les individus qui en font partie, elle est défense de la formation économique existante contre tous ceux qui, pour des raisons élémentaires qui tiennent à leur propre existence, ne sont pas en accord avec la structure et le mode de fonctionnement de cette formation et qui sont de ce fait considérés comme des ennemis potentiels, tandis que le simple maintien, encore essentiellement biologique, de l‘existence et de la possibilité de se reproduire se métamorphose en une défense et si possible une amélioration de son statut socio-économique. Si, dans la vie quotidienne, la violence pure est remplacée par la réglementation juridique et l’adaptation des positions au statut quo économique et social, la violence est latente. Apparaissent hors du quotidien des moments de luttes pour la défense ou la transformation ou la suppression de l’une des formes d’appropriation du surtravail, avec l’idée d’autres structures, mais il ne faut pas négliger les antagonismes autres que l’antagonisme entre accapareurs du surtravail et travailleurs, de telle façon à prendre en compte le caractère extrêmement complexe du passage à une guerre civile, même si, une fois effectuée, cette guerre civile concentre et simplifie les antagonismes et les problèmes. Le problème capital, la substance dans ces changements de la structure sociale, est la manière dont on dispose du surtravail, en tenant compte du fait de l’apparition possible de nouvelles formes d‘appropriation du surtravail, de nouveaux types de garanties juridiques pour cette appropriation, de nouvelles formes de répartition du surtravail entre groupes et couches d‘accapareurs. Avec le socialisme, la société étant l’accapareur unique, l’appropriation cesse d’être un principe différenciateur des relations des individus entre eux et des groupes entre eux.

L’ensemble des activités humaines qui participent à la reproduction biologique de l’homme participent dans la chasse à la fois de l’économie et de la défense contre les bêtes sauvages, mais cet ensemble se différencie, dans les objectifs et les méthodes, en chasse et guerre, puis entre économie et violence, quand le moment est de se protéger contre d’autres collectivités, particulièrement quand l’esclavage rend nécessaire la défense du statu quo à l’intérieur et met face au dilemme de faire d’autres hommes des esclaves ou devenir esclave soi-même.

Le domaine de la stratégie guerrière et de ses théories, comme complexe social partiel survivant et fonctionnant utilement en élaborant en lui-même ses propres principes d‘action, d‘organisation, etc., est cependant tributaire de l‘économie, ce dont ont conscience les chefs militaires et les théoriciens de la stratégie quand ils perçoivent les nouveaux facteurs de l‘économie et du développement socio-historique et les transposent en stratégie, tactique, etc., produisant des innovations fondamentales (la technique, dans l’industrie comme dans la guerre, n’est qu’un moment partiel de l’évolution économique, et non un destin autonome et indépassable).

L’économie comme l’organisation de la guerre appliquent de manière ininterrompue des résultats du travail, de la division du travail, etc., l’organisation de la guerre étant parfois plus progressiste que l’économie, avec le développement du travail salarié, du machinisme, la formation de corporations, la reconnaissance dans le droit des non-pères de famille. Certains phénomènes économiques apparaissent dans le contexte militaire sous une forme plus évoluée que dans la vie économique, ainsi l’utilisation possible des machines complexes et l’utilisation et le développement possibles des connaissances mécaniques dans les armées de l’Antiquité, où le travail des esclaves ne joue pas un rôle fondamental, alors que ces développements ne sont pas possibles dans la vie économique esclavagiste.

Ainsi, les phénomènes économiques qui apparaissent dans l’armée alors que, dans la vie économique, la stratification en classe ne peut offrir un espace au développement de ces phénomènes : le développement de l’aviation militaire a été conditionné par l’abandon des limites habituelles de la rentabilité.

De même que, dans l’économie, la technique dérive du développement des forces productives, du travail, de la division du travail, de la stratification en classe, de même les catégories spécifiquement militaires telles que la tactique et la stratégie naissent non de la technique mais des relations socio-économiques.

Il ne faut pas fétichiser la technique. Ainsi, la supériorité de la technique militaire dans l’Antiquité sur la technique civile tient à l’esclavage dans la société civile. Ainsi, l’invention et l’application de la poudre, l’invention des armes à feu ne revêtent pas d’emblée une importance décisive, il faut attendre le développement du capitalisme et la stratification de la société correspondante, qui ont des conséquences sur l’organisation, la technique et la stratégie militaire.

Du point de vue ontologique, un besoin unitaire constitue en vue de sa satisfaction plusieurs organes dans lesquels l’unité originelle est à la fois abolie et conservée.

Chez les singes, il y a différenciation des fonctions pour un organe unique. Ainsi, les mains qui grimpent ou les mains qui saisissent des objets.

Chez l’homme, par contre, si jouer du violon exige une souplesse de la main, une différenciation biologique de la main, l’objet de l’action est essentiellement de restituer adéquatement un univers musical, la réussite ou l’échec étant alors déterminés par les lois internes de cet univers musical.

Les positions essentielles à la reproduction de l’homme et du genre humain élaborent et favorisent, au début spontanément, puis de manière consciente, la création d’ensembles objectifs dynamiques et autonomes par la médiation desquels ces positions gagnent en efficacité.

La réponse sociale à la question économique de savoir à qui revient la part produite au-delà de ce qui est nécessaire à la reproduction de la vie engendre la stratification de la société en classe.

La première forme d’appropriation du travail excédant l’autoreproduction est la force pure avec ses annexes matérielles, ses prisons, etc.

L’organisation de la force servait à défendre et à étendre, etc. l’espace naturel ouvert à la reproduction de l’homme. Cette organisation acquiert maintenant une nouvelle fonction, celle de protéger la confiscation de la part du travail d’autres hommes qui dépasse leur auto reproduction.

Ainsi, l’esclavage n’est plus un épiphénomène de la guerre, même si cela pouvait être un des objectifs de la guerre. Il s’agit d’organiser et de stabiliser le travail des esclaves, de s’approprier par la force du surtravail des esclaves.

Naît  ainsi une catégorie nouvelle : la défense de l’existence ne concerne plus simplement la communauté humaine en général et les individus qui en font partie, elle est défense de la formation économique existante contre tous ceux qui, pour des raisons élémentaires qui tiennent à leur propre existence, ne sont pas en accord avec la structure et le mode de fonctionnement de cette formation et qui sont de ce fait considérés comme des ennemis potentiels.

Le simple maintien, encore essentiellement biologique, de l‘existence et de la possibilité de se reproduire se métamorphose en une défense et si possible une amélioration du statut socio-économique, ces deux modalités de l‘être étant en fusion chez l‘individu agissant, avec une prépondérance, dans les positions concrètes, du statut social sur la simple vie biologique.

Dans la vie quotidienne des opprimés comme des oppresseurs, la violence pure est remplacée par la réglementation juridique et l’adaptation des positions au statu quo économique et social. La violence, même dans l’État de droit parfait, est latente.

À côté de la vie quotidienne, il y a des moments de l’évolution où la lutte porte sur la défense ou la suppression de l’une des formes d’appropriation du surtravail, ou pour une transformation de sa répartition et une réorganisation de la hiérarchie de ses bénéficiaires. Si les formes de l’appropriation du surtravail sont la caractéristique socio-économique décisive d’une formation, il faut laisser une place à d’autres structures et luttes de classe. À côté de l’antagonisme entre les esclaves et leurs propriétaires, il y a l’antagonisme entre plébéiens et patriciens, entre créancier et débiteur, entre capital marchand et capital monétaire.

La transition d’un ordre juridique à une guerre civile est donc un problème complexe, bien qu’une fois effectuée, elle donne lieu à une simplification, à une concentration des multiples antagonismes sur un complexe de problèmes déterminés. Le problème capital dans ces changements violents de la structure sociale, qu’ils soient graduels ou soudains, ouverts ou larvés, est la manière dont on dispose du surtravail.

De ce point de vue, il est identique que les patriciens fassent des concessions aux plébéiens, que, en 1848, les couches capitalistes brisent le monopole du capital monétaire, ou qu’on adopte la journée de travail à 10:00.

L’évolution économique engendre des formes nouvelles de surtravail, de nouvelles formes d’appropriation du surtravail et de garanties juridiques pour cette appropriation, de nouvelles formes de répartition du surtravail entre groupes et couches d’accapareurs.

Dans cette évolution inégale et contradictoire, se conserve comme substance du changement continu le fait de l’appropriation et de l’accroissement quantitatif et qualitatif de la somme de travail approprié.

Le socialisme se distingue par ceci qu’en lui, c’est la société en tant que totalité qui est le sujet unique de l’appropriation, et donc l’appropriation cesse d’être un principe différenciateur des relations des individus entre eux et des groupes entre eux.

C’est là que se manifeste le caractère prédominant de l’être économique, de l’activité économique.

  1. 59.     La réactivité forte mais imprévisible des complexes à l’économie. Les complexes autres qu’économiques ne se considèrent pas comme de pures subjectivités isolées face à la pure objectivité de l’économie, mais réagissent concrètement à l’évolution économique concrète, soit en accomplissant ce que la société exige, soit en s’y opposant. C’est ainsi que les classes et les luttes de classe modifient fortement l’évolution économique, même si celle-ci détermine les rapports de force de classe, si bien que le caractère subjectif des classes, et leurs dirigeants, jouent un rôle important et très diversifié dans la transformation sociale, la plupart du temps imprévisible dans la mesure où le hasard intervient fortement. Cependant, dans les rapports des complexes comme celui de l’organisation de la guerre avec la sphère économique, cette dernière joue toujours un rôle dominant dans la détermination des stratégies, des tactiques, de l’organisation, de l’armement, l’évolution de la totalité sociale décidant du destin de la lutte armée, même si parfois les formations sociales moins avancées peuvent remporter des victoires, même si les guerres accélèrent ou entravent l‘évolution économique, même si, dans les guerres révolutionnaires, les rapports de classe jouent un rôle très important. Pour le complexe du droit ou celui de la langue, on a la même configuration : le droit romain, pour des formations équivalentes, est parfois adopté, parfois non; la langue allemande se constitue avant que la nation ne soit constituée. On a donc un développement inégal, avec de nombreuses singularités par rapport aux lois.

L’activité des autres complexes n’en reste pas moins autonome, spécifique, dans la mesure où elle réagit concrètement à l’évolution économique, soit en accomplissant ce que la société exige, soit en s’opposant, ce qui manifeste la représentation que l’économie n’est pas une réalité purement objective mais la synthèse de nos actes téléologiques, c’est-à-dire la représentation qu’il n’y a pas d’opposition d’un pur monde d’objets régis par des lois et d’un monde de la subjectivité pure, d’actes et de décisions purement individuels. Par conséquent, ce n’est pas dans l’isolement que le complexe développe son autonomie, mais en répondant concrètement aux questions concrètes de l’époque.

Les classes  et les luttes de classe modifient fortement l’évolution économique, même si l’évolution économique détermine les rapports de force entre classes.

Plus les classes sont développées dans le sens social, plus l’être social a repoussé les limites naturelles, plus le facteur subjectif, la transformation de la classe en soi à la classe pour soi, le caractère des dirigeants sont importants, même si ce facteur subjectif dépend du hasard, si bien qu’il y a de grandes divergences dans la solution des crises révolutionnaires.

Dans les rapports des sphères de la conduite de la guerre avec l’évolution économique, cette dernière est le facteur prédominant, la base de l’organisation, de l’armement, de la tactique, etc.

Même si ce complexe de la guerre est en relation avec les complexes qui l’entourent (les opérations militaires des guerres civiles sont déterminées par l’articulation des classes, par les formes de la lutte des classes), sa base est la structure sociale générale (toujours déterminée en dernière instance par l’économie), si bien que le degré et la dynamique de l’évolution de la totalité sociale décident du destin de la lutte armée des peuples individuels pour leur survie, même si parfois une formation sociale moins avancée puisse remporter des victoires.

La guerre accélère ou entrave l’évolution économique et sociale générale, une victoire ou une défaite ayant de grands effets sur l’économie.

Il y a donc des interactions intenses entre l’économie et la structure hiérarchique des classes, entre l’économie et la sphère militaire. Plus les complexes sont de nature spirituelle, plus qu’ils sont reliés par des médiations complexes et lointaines avec l’économie, d’où le développement inégal.

Certains États adoptent le droit romain, d’autres non. La langue allemande apparaît bien avant l’unification allemande.

  1. 60.     Priorité ontologique de la spécificité de l’être. Il ne faut pas oublier, même dans les représentations les plus abstraites de la réalité, le véritable caractère ontologique de l’être, c’est-à-dire que l’être dans sa spécificité, avec ses inégalités de développement et ses contradictions, est l’origine et l’aboutissement de toute tentative d’appréhender ontologiquement l’être, en particulier l’être social. L’orientation ontologique sur la spécificité des complexes est liée à la conception ontologique de la dynamique historique de la substantialité, comme perpétuation d’une essence qui ne cesse de se transformer, autrement dit la substance se pense avec le caractère historique de l’être social, caractère primordial ontologiquement. L’être dans sa spécificité est ce qui est donné immédiatement à l’homme. Dans ce premier contact direct, l’individu qui ne considère pas cet être spécifique simplement comme une apparence, voire une illusion, l’individu qui ne décide pas de s’en tenir à son immédiateté comme sagesse ultime mais qui choisit d’y apercevoir un problème ontologique concret à résoudre, en vient à considérer les lois et la nécessité de cet être spécifique, comme relations « si, alors », car ces lois et cette nécessité impliquent la priorité ontologique de la spécificité de l’être. Autrement dit, penser l’immédiateté de l’être qui nous fait face comme système régi par des lois, c’est une façon de le considérer dans sa spécificité, de le considérer comme être spécifique. (Tout système régi par des lois est transformé par le point de vue gnoséologique ou logiciste en système clos sur lui-même. En effet, la nécessité dans la réalité et la rationalité, traduction de cette nécessité dans la pensée, n’étant considérées que comme la possibilité de prévoir le déroulement régulier de l‘événement dans des conditions qui se reproduisent, on élabore des formes idéelles de possibilités générales qui deviennent des instruments de la compréhension des connexions objectives, un événement étant rationnel ou nécessaire s’il peut être appréhendé adéquatement par ces formes idéelles. L’analyse directe des phénomènes est ainsi occultée par ces formes idéelles, par ces formes parfaites, en particulier des formes de nature mathématique ou géométrique. L’approche qui considère la forme « rationnelle » comme l’essence ultime de l’être, celle qui classifie les phénomènes à partir de la raison, prévaut ainsi sur l’effort d’appréhender les phénomènes dans leurs spécificités concrètes). Dans l’être social, le complexe prioritaire ontologiquement, l’économie, où l’homme identifie des lois et en fait un élément de sa propre vie, est le domaine où les lois qui régissent les événements sont le plus distinctement visibles, un domaine qui se constitue donc en système régi par des lois. Plus précisément, dans l’économie, le travail est à l’intersection des lois régissant la nature et des lois régissant la société. Tout travail présuppose la connaissance des lois de la nature qui régissent les objets et les processus que la position du travail vise à mettre à profit à des fins sociales et humaines, mais en même temps sont instituées des formes sociales spécifiques sous forme de lois, comme le temps de travail, critère de la productivité du travail, d’où la dualité des composantes techniques et économiques du travail et du produit du travail, tout processus de travail et tout produit du travail étant déterminés à la fois par les lois de la nature, par les lois de l’économie et par leur synthèse qui produit leur être spécifique, cette spécificité étant la dimension primordiale, les lois n’acquérant leur efficacité concrète, leur être pour la société, qu’en tant qu’éléments d’une telle synthèse particulière. Plus la croissance des deux composantes du travail est forte, plus la structure de la formation sociale est complexe et plus s’accentue la priorité ontologique de la spécificité de cette formation sociale par rapport aux lois individuelles qui contribuent à la possibilité de l’existence de cette formation. Ainsi, le déroulement nécessaire d’un processus régi par des lois dépend moins des propriétés nécessaires du processus que de la fonction qu’il remplit dans le complexe général spécifique dans lequel il prend place. Plus les relations d’un complexe avec l’économie sont médiatisées, plus la priorité de la spécificité du complexe général est importante. Les études statistiques, où l’homme isolé apparaît comme un individu abstrait, peuvent être utiles à l’élucidation de certaines questions particulières, mais leur simple synthèse ne permet pas de parvenir à une connaissance de la société réelle, d’une part car il faut viser les interconnexions réelles et la nature réelle de la société, d’autre part parce que l’homme est autre chose qu’un simple exemplaire individuel de l’espèce, la simple singularité d’un représentant de l’espèce, mais toujours plus, au fur et à mesure du développement social, être humain véritable, personnalité, individualité, selon le fait ontologique de la simultanéité et de l’indissociabilité de l’homme et de la société, selon la conception de l‘inséparabilité ontologique de l‘homme et du citoyen.

L’histoire abonde en singularités qui échappent à la ligne générale définie par des lois.

La connaissance adéquate de ces singularités ne proviendra que d’une dialectique matérialiste qui ne perd jamais de vue dans ses reproductions idéelles de la réalité, même les plus abstraites, le véritable caractère ontologique de l’être social, contre la fétichisation rationaliste des lois, contre la conception terre à terre de l’empirisme, contre la profondeur vide de l’irrationalisme, contre la dénégation de l’existence des lois qui régissent nos sociétés, contre l’absolutisation fétichisante de ces lois.

L’être dans sa spécificité, avec ses inégalités de développement et ses contradictions, est l’origine et l’aboutissement de toute tentative d’appréhender ontologiquement l’être en général, en particulier l’être social. L’origine, parce que tout ce à quoi l’homme se trouve confronté, et donc aussi l’être social, lui est donné immédiatement dans la spécificité de son être.

Ce premier contact direct entre le sujet et l’objet dépend de l’attitude du sujet face à cet être spécifique selon qu’il choisit d’y apercevoir un problème ontologique concret à résoudre, ou de le considérer comme une simple apparence, voire une illusion, ou encore qu’il décide de s’en tenir à son immédiateté comme sagesse ultime.

Les lois et la nécessité, comme relation « si, alors », impliquent la priorité ontologique de la spécificité de l’être.

Dans l’être social, le complexe prioritaire ontologiquement, l’économie, est le domaine où les lois qui régissent les événements sont le plus distinctement visibles, dans la mesure où il s’agit d’un domaine où, dans l’interaction de l’homme et de la nature, l’homme peut non seulement faire l’expérience des lois de la nature comme soumettant la nature, mais peut aussi identifier ces lois, et faire d’elles un véhicule, un élément de sa propre vie.

L’économie est d’une importance fatidique pour la vie de l’humanité. Plus elle élabore ses propres formes dynamiques, plus elle se révèle comme un système régi par des lois.

Ce  système est transformé par le point de vue gnoséologique ou logiciste en système clos sur lui-même. La conformité à la loi, la nécessité d’un événement, et la conséquence de cette nécessité dans la pensée, la rationalité de cet événement, ne sont rien d’autre que la capacité de prévoir le déroulement régulier de l’évènement dans des conditions qui se reproduisent.

La maîtrise intellectuelle de ces événements contraint la pensée à élaborer des formes idéelles de possibilités générales qui pourront devenir des instruments du reflet et de la compréhension des connexions objectives.

Ces formes idéelles déterminent le contenu de la rationalité : un événement est rationnel (nécessaire) s’il peut être appréhendé adéquatement par ces formes idéelles. L’analyse directe des phénomènes est ainsi occultée par ces formes idéelles, par ces formes parfaites, les plus rationnelles, en particulier des formes de nature mathématique ou géométrique. L’approche qui considère la forme « rationnelle » comme l’essence ultime de l’être, celle qui classifie les phénomènes à partir de la raison, prévaut ainsi sur l’effort d’appréhender les phénomènes dans leurs spécificités concrètes.

Dans l’économie, le travail est à l’intersection des interactions entre les lois régissant la nature et les lois régissant la société. Tout travail présuppose la connaissance des lois de la nature qui régissent les objets et les processus que la position du travail vise à mettre à profit à des fins sociales et humaines, mais en même temps sont instituées des formes sociales spécifiques pour tout ce qui concerne l’échange matériel entre la société et la nature, sous forme de lois, comme le temps de travail, critère de la productivité du travail, lois qui, en soi, n’ont aucun rapport avec les lois de la nature. Les interactions entre ces lois hétérogènes sont importantes. En particulier, le développement des forces productives du travail entraîne la découverte de nouvelles lois de la nature et de nouvelles applications des lois connues. L’hétérogénéité se manifeste par la dualité des composantes techniques et économiques du travail et du produit du travail. Tout processus de travail et tout produit du travail sont donc déterminés à la fois par les lois de la nature et par les lois de l’économie, par leur synthèse qui produit son être spécifique, cette spécificité étant la dimension primordiale, les lois n’acquérant leur efficacité concrète, leur être pour la société qu’en tant que véhicules d’une telle synthèse particulière. Le développement social du travail se manifeste par un renforcement des deux composantes, le nombre de lois naturelles mobilisées pour la production économique ne cesse de croître, le rapport du travail avec les forces sociales et leurs lois s’étend intensivement comme extensivement.

Plus la croissance de ces deux composantes est forte, plus la structure de la formation sociale ou du processus social est complexe et plus s’accentue la priorité ontologique de la spécificité de cette formation sociale ou de ce processus social par rapport aux lois individuelles qui contribuent à la possibilité de l’existence de cette formation ou de ce processus.

Des processus similaires peuvent avoir des conséquences opposées : leur déroulement nécessaire, régi par des lois, dépend moins de leurs propriétés nécessaires que de la fonction qu’ils peuvent ou doivent remplir dans le complexe spécifique considéré.

Plus les relations d’un complexe avec l’économie sont médiatisées, plus la priorité de la spécificité apparaît nettement (et plus les possibilités d’un fourvoiement ontologique s’accentuent).

Ainsi, si nous considérons la nation seulement comme un phénomène résultant des luttes de classe, nous éliminons par cette subsomption trop directe tous les traits ontologiques décisifs de la nation.

Un concept général, formé indépendamment de cette manifestation concrète spécifique, mène à l’impasse de l’universalité abstraite, qui n’explique rien.

Il faut partir, dans chaque cas, de la spécificité de la nation, toujours différente à des époques différentes, partir de l’interaction, particulière à l’époque, des lois dont la nation est la synthèse, en progressant jusqu’aux métamorphoses auxquelles elle est soumise au cours de la transformation de la totalité sociale, dans laquelle la structure économique est le moment dominant.

  1. 61.     La reproduction de l’homme. La reproduction de l’individu est le fondement d’être de la reproduction du complexe général, mais la synthèse des données individuelles doit être complétée par les interactions concrètes et par la dynamique concrète du complexe général. L’individu n’est pas un simple objet passif des lois de l’économie, l’individu isolé et abstrait des statistiques, l’individu séparé de la société, l’homme séparé du citoyen, l’individu séparé des autres, la singularité purement naturelle d’un représentant de l’espèce purement naturelle, un simple atome, ni l’homme égoïste, l’homme économique, l’homme bourgeois qui ne respecte pas la loi mais qui veut que les autres la respectent, l’homme partiel, qui asservit le citoyen, qui asservit l’homme qui se comporte comme un être générique, qui asservit l’homme vrai et authentique, qui instrumentalise à son profit la vie politique et civique, ainsi que les droits de l‘homme. L’homme concret, complexe et unitaire a un pouvoir sur ces lois de l‘économie, même si ses initiatives individuelles ne sont pas indépendantes de l’existence de la société, et il évolue dans le sens d’un être humain véritable, d’une personnalité, d’une individualité. Au-delà des constructions juridiques ou autres qui expriment la conscience isolée, il y a la relation réelle de l’individu avec l’être social, son interaction concrète avec lui, une interaction qui concerne chez l’individu les formes de pensée, de perception, d’action et de réflexion les plus intimes, les plus personnelles ainsi que toutes ses décisions alternatives concrètes qui le construisent et qui sont l‘élément immédiat du devenir socio-historique, l’être social se construisant à partir des chaînes des décisions alternatives, en notant que le cercle d’inter-influence de l‘être social et de l’individu va au-delà de la réalité sociale avec laquelle l’individu entre directement en contact, quand agissent des modes d’être déclinants ou quand l’individu élabore des perspectives d’avenir. Ces actions concrètes, ces alternatives concrètes, ces décisions concrètes, où les connaissances, les principes et autres généralisations jouent un rôle essentiel, dans la mesure où ces actions possèdent cette spécificité concrète, peuvent être généralisées et devenir des parties actives de la totalité sociale. La personnalité d’un homme est la spécificité concrète de la série de ses décisions alternatives, des décisions qui réalisent une partie de ses possibilités, chaque décision préparant la suivante et déterminant son être de manière continue, en l’élevant ou en l’abaissant.

Cette orientation ontologique sur la spécificité des complexes est liée à la conception ontologique de la dynamique historique de la substantialité, comme perpétuation d’une essence qui ne cesse de se transformer. Le concept de substance se pense simultanément avec le caractère historique de l’être social, primordial ontologiquement.

Le complexe général a une structure polarique, avec le processus de reproduction dans sa totalité intensive et extensive et l’individu dont la reproduction est le fondement d’être de la reproduction dans son ensemble.

L’individu n’est pas un objet des lois de l’économie (lois réifiées, fétichisées), dénué de pouvoir sur ces lois, et si les initiatives individuelles ne sont pas indépendantes de l’existence de la société (on n’a pas à étudier l’interaction entre deux entités ontologiquement autonomes, l’individualité et la société), au sein de l’être social, il faut distinguer la méthodologie des recherches individuelles de l’examen ontologique du processus d’ensemble, dans la mesure où les études statistiques, où l’homme isolé apparaît comme individu abstrait, peuvent être utiles à l’élucidation de certaines questions particulières, mais leur synthèse ne permet pas de parvenir à une connaissance de la société réelle, connaissance qui doit viser les interconnexions réelles et la nature réelle de la société.

L’homme, de plus, fait partie de cette société, dans son essence d’être humain, qui est autre chose que la simple singularité d’un représentant de l’espèce, l’homme dans l’histoire évoluant de la simple singularité, d’exemplaire individuel de l’espèce, dans le sens d’un être humain véritable, d’une personnalité, d’une individualité.

Dans la cité grecque, le fait ontologique de la simultanéité et de l’indissociabilité de l’homme et de la société, l’inséparabilité ontologique de l’homme et du citoyen, était une évidence, si bien qu’Aristote saisit ontologiquement l’essence générale de cette relation de l’homme et de la société (mais actuellement où l’homme et la société sont dans des rapports purement sociaux, ils apparaissent dans la conscience des membres de la nouvelle société sous une forme double, celle de la dualité entre le citoyen et l’homme bourgeois).

Dans la féodalité, la société bourgeoise a un caractère immédiatement politique. Les éléments de la vie bourgeoise, c’est-à-dire la propriété, sous la forme de la seigneurie, la famille, sous la forme de la caste, le mode de travail, sous la forme de la corporation, sont des éléments de la vie de l’État, déterminant le rapport de l’individu isolé à l’ensemble de l’État, déterminant donc la situation politique de cet individu, situation telle qu’il était exclu et séparé des autres.

Pour le bourgeois, la communauté politique, la communauté civique, avec l’homme comme homme économique, homme égoïste, n’est qu’un moyen servant à la conservation des soi-disant droits de l’homme, c’est-à-dire le citoyen est déclaré le serviteur de l’homme égoïste, la sphère où l’homme se comporte en qualité d’être générique est ravalée au-dessous de la sphère où il fonctionne en qualité d’être partiel, l’homme vrai et authentique étant non l’homme en tant que citoyen mais l’homme en tant que bourgeois.

Tout jugement moral sur l’aspect égoïste du comportement bourgeois renvoie alors, chez le bourgeois, à la citoyenneté, chacun transgressant de manière égoïste la loi tout en étant préoccupé de sa reproduction à l’échelle du reste de la société.

Contre la conception des individus comme atomes de la société, il faut affirmer que l’homme actif, agissant au sein de la société, doit réagir avec sa propre concrétude à des données concrètes, qu’il doit être un être complexe et unitaire qui ne peut avoir les caractéristiques d’un atome qu’en imagination, sa complexité concrète étant à la fois la condition préliminaire et le résultat de sa reproduction, de son interaction concrète avec son environnement.

Dans sa relation avec l’État, le sentiment moral et la conscience isolée et atomisée peuvent être en contraste direct avec la totalité de la puissance étatique, mais les constructions de concepts juridiques et les formes spécifiques de pratiques qui expriment ce sentiment moral et cette conscience isolée ne touchent jamais la relation réelle de l’individu, son interaction concrète avec cet être social avec lequel il entre réellement en contact.

Remarquons que le cercle d’influence de l’être social est souvent bien plus vaste que la réalité sociale avec laquelle l’individu entre directement en contact, ainsi les répercussions de modes d’être et de tendances déclinantes ou des perspectives d’avenir encore embryonnaires.

L’être social agit de la manière la plus concrète sur les formes de pensée, de perception, d’action et de réaction les plus intimes, les plus personnelles.

L’élément immédiat du devenir socio-historique est la décision alternative d’un être humain concret.

De même que l’être social se construit à partir de chaînes de décisions alternatives, de même la vie de l’individu se construit de leur succession et de leur engendrement mutuel, de l’homme du travail originel générant l’hominisation jusqu’à l’homme aux décisions intellectuelles et spirituelles les plus subtiles modelant son environnement, et ce faisant, par ses propres actions, se transformant d’une singularité purement naturelle en une personnalité dans le contexte d’une société.

Du point de vue ontologique, ces actions sont les actions concrètes d’un homme concret d’une partie concrète d’une société concrète.

Le fait que ces moments font l’objet d’une généralisation par le courant des pratiques sociales pour devenir des parties actives d’une totalité sociale ne peut abolir leur caractère concret de données originelles. Ces moments ne peuvent être généralisés que dans la mesure où, en tant qu’actes posés concrets, leur structure originaire possède de cette spécificité concrète.

Puisque toute véritable alternative est concrète, même lorsque les connaissances, les principes et d’autres généralisations jouent un rôle essentiel dans la décision concrète, cette décision conserve sa spécificité concrète, subjectivement comme objectivement, et cette décision influe également sur la réalité objective et, de là, détermine le développement du sujet.

La personnalité d’un homme est justement la spécificité concrète constituée par ses décisions alternatives.

Le caractère spécifique d’un homme, chez qui sont de nombreuses possibilités, se décide quand on sait quelles possibilités aboutissent à une action et quelles autres possibilités restent de simples possibilités sans effet, c’est-à-dire quelles possibilités sont adoptées et quelles possibilités sont rejetées.

On ne comprend l’homme adéquatement au plan ontologique que par ses décisions, qui déterminent son être de manière continue, en l’élevant ou en l’abaissant.

Pour un peintre, chaque coup de pinceau est une alternative dont il retire un enseignement critique et qu’il exploite pour la touche suivante.

  1. 62.     Questions et réponses. Les circonstances sociale, la famille, la couche sociale, la classe, etc., posent à l’homme des questions, des dilemmes, il ne les choisit pas. L’homme, même quand il pense agir selon les impulsions dictées par une nécessité intérieure, quand il constate que certaines de ses actions sont accompagnées de sentiments, de pensées qui les préparent, les accompagnent, les critiquent, ne fait que répondre à ces questions par des réponses pratiques, résultats de ses décisions, des réponses qui sont des acquiescements, des négations ou des abstentions.

L’homme ne choisit pas les conditions de son action, le lieu et l’époque de sa naissance, sa famille, etc. Les circonstances sont données dans leur objectivité irrévocable comme objectivités sociales soumises à une causalité objective, mais ces circonstances forment le matériau des décisions alternatives concrètes.

La nature des circonstances détermine le type et la nature des questions qui surviennent dans la vie et auxquelles les décisions alternatives de chaque homme réagissent par leurs réponses pratiques et par les généralisations que cette pratique entraîne.

Même quand il pense agir selon les impulsions dictées par une nécessité intérieure, dans des actions accompagnées de pensées et sentiments qui les préparent, les accompagnent, les identifient et les critiquent, l’homme ne fait qu’apporter des réponses pratiques aux dilemmes pratiques que posent la vie et la société, immédiatement la classe, la couche sociale, la famille, etc. dans lesquels il vit.

Les réactions de l’homme à son environnement social présentent un caractère d’alternative, elles comportent un acquiescement ou une négation, ou encore une abstention, vis-à-vis des questions posées par la société.

  1. 63.     La négation concrète. La nature organique ne connaît pas d’acquiescements ni de négations, seulement des transformations que l’on peut désigner comme positives ou négatives de façon arbitraire, autrement dit l‘acquiescement et la négation ne sont des déterminations d‘existence qu‘avec le travail, chaque geste de travail étant le rejet d‘autres possibilités considérées comme opposées au but ou moins efficaces. Les négations sont des négations concrètes correspondant à des possibilités concrètes d’un champ d’action déterminé, dans le cadre une marge de manœuvre déterminée, de même que toutes les positions, toutes les actions, même les actions révolutionnaires, se situent dans le cadre d’une marge de manœuvre objective, d’une objectivité historique

La négation n’est pas un facteur ontologique général, la nature organique ne connaît que des transformations, les éléments positifs ou négatifs étant désignés de façon arbitraire.

Ce n’est qu’avec le travail que l’acquiescement et la négation deviennent des déterminations d’existence ontologique. Il n’est pas un geste de travail que l’on puisse faire sans avoir rejeté auparavant d’autres possibilités de l’accomplir, comme opposées au but, moins efficaces, etc.

Ces négations sont des négations concrètes, c’est-à-dire se rapportant à des possibilités concrètes dans un champ d’action déterminé concret concrètement présent.

Ces négations ne peuvent en principe porter sur la marge de manœuvre dans sa totalité.

Dès qu’une approbation ou une dénégation prennent une forme concrète, elles impliquent implicitement et irrévocablement l’existence objective et l’indépendance à l’égard de cette approbation ou de cette dénégation de la marge de manoeuvre.

L’existence objective de cette marge de manoeuvre ne disparaît pas quand la marge de manœuvre ouverte aux décisions subit des modifications ou même des bouleversements complets, du fait des conditions socio-historiques.

Ainsi, l’acte révolutionnaire le plus décisif est, dans son contenu, ses formes, ses qualités spécifiques, relié à la continuité historique objective par une infinité de fils et a son origine dans les possibilités objectives que présente cette continuité objective.

Il y a certes des différences entre les positions, celles qui visent à transformer la nature, celles qui visent à influencer les positions d’autres hommes, celles qui ont un fort retentissement sur l’ensemble de la personnalité. Les différences ont en partie un caractère quantitatif ou proviennent d’influences sans que rien de décisif ne soit changé dans la dynamique de la situation et dans la dynamique du processus du comportement d’ensemble, chaque décision alternative conservant son caractère singulier, la marge de manœuvre conservant face à la décision individuelle la même objectivité que la nature et que l’échange matériel avec la nature dans le travail.

  1. 64.     La priorité de la pratique. L’homme ne réalise son essence que s’il extériorise les forces motrices de sa personnalité, ses pensées, ses sentiments, son vécu, etc., dans ses actions

Du point de vue du sujet actif et non du point de vue du processus de travail où apparaît la naissance d’une relation sujet-objet (nous nous intéressons aux conséquences du processus sur le sujet agissant considéré comme moyen de susciter des déterminations sur d’autres sujets et non comme organe accomplissant directement l’échange matériel de la société avec la nature), l’homme réalise son essence, son identité avec soi-même dans ses actes.

Ses pensées, ses sentiments, son vécu, etc. n’expriment son essence que s’ils s’extériorisent dans ses actions.

Cette priorité ontologique de la pratique a sa base dans l’être social.

Le principe de l’édification, de la préservation et de la reproduction de la personnalité humaine est immanent à celle-ci et donc intramondain, dans la mesure où les forces motrices décisives de la personnalité sont indissociablement liées à la réalité dans laquelle l’homme se réalise, se constitue en personnalité, dans la mesure où ces forces ne peuvent s’imposer qu’en interaction avec cette réalité, et c’est le cas puisque le travail est la genèse de l’hominisation de l’homme, son essence.

L’interaction entre l’être naturel et l’être social, la position qui les met en mouvement, le rôle dirigeant de la conscience dans les actes qui réalisent ces interrelations, toutes les composantes de ce complexe ont une influence décisive sur l’être de l’homme.

  1. 65.     L’importance de la conscience. Apporter une priorité à la détermination de l’objectif sur la réalisation matérielle de cet objectif conduit à l’illusion d’une séparation du spirituel et du matériel, alors que la conscience appartient à un être social réel (preuve en est l’existence virtuelle de la conscience dès avant la naissance biologique, ou la croissance de la conscience par l‘éducation et l‘expérience de la vie, ou la capacité de la conscience à saisir adéquatement les objets et les relations, à généraliser ces expériences et à les appliquer en pratique), et que cette conscience appartient aussi à un être biologique (preuve en est la disparition de la conscience après la mort biologique), une conscience qui est l’élément dynamique de l’être social, sa possibilité d’évolution, puisque, dans le travail, la position de l’objectif par la conscience va au-delà de la reproduction biologique de la vie en élaborant des systèmes de médiations, des complexes, qui visent en dernière analyse à cette reproduction mais en influençant toutes les positions ultérieures, avec de nouvelles tâches dont l’accomplissement éveille chez l’homme de nouvelles capacités, avec de nouveaux produits qui répondent aux besoins de manière inédite, s’éloignant de plus en plus de la satisfaction des seuls besoins biologiques, avec des processus de travail et des produits du travail qui introduisent dans la vie de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de satisfaire ces besoins, rendant la vie plus complexe et plus éloignée de la reproduction purement biologique. La base biologique, l’alimentation, la sexualité, etc., ne sont pas abolies mais socialisées, les positions, les refus, les acceptations, etc., étant de plus en plus prépondérantes dans les réactions au monde extérieur (certaines réactions, qui apparaissent naturelles, sont en fait des réflexes conditionnés dont l’origine est constituée par des positions). La continuité de la conscience, comme accumulation critique d’expériences, de dispositions potentielles et d’attitudes plus ou moins ouvertes d’acceptation ou de refus, est favorisée par un environnement qui fait se succéder l’ancien et le nouveau, l’attendu et l’inopiné. Cette continuité de la conscience est centrée sur le moi, puisque les positions ne peuvent être accomplies que par le sujet. Autrement dit, la conscience élabore consciemment une continuité supérieure, la continuité concrète de l’espèce humaine concrète en développement, tout en focalisant cette continuité constamment sur le moi biologique, sur l’exemplaire biologique de l’espèce humaine biologique, si bien que l’homme biologique, l’exemplaire biologique de l’espèce humaine biologique (l’homme biologique et l’espèce humaine biologique étant des existences en soi), est transformé en personnalité, exemplaire conscient de l’espèce humaine socialisée (la personnalité et l’espèce humaine socialisée étant des existences pour soi)

L’absolutisation de l’immédiateté, qui est la priorité de la détermination de l’objectif par la conscience par rapport à la réalisation matérielle de cet objectif,  conduit à l’illusion d’une séparation du spirituel et du matériel, mais l’acte, dans sa totalité dynamique, ne comporte aucune trace d’une telle séparation ontologique, la conscience qui accomplit la position appartient à un être social réel qui est en même temps un être vivant au sens biologique, une conscience dont les contenus, les capacités à saisir adéquatement les objets et les relations, à généraliser ces expériences et à les appliquer en pratique, sont indissociablement liés à l’homme social et biologique dont elle est la conscience, cette indissociabilité apparaissant dans l’existence virtuelle de la conscience dès avant la naissance, dans la réalisation de la conscience dans la croissance par l’éducation et l’expérience de la vie, dans la disparition de la conscience lors de la mort, apparaissant dans son lien à des catégories sociales comme l’éducation, etc.

Dans cette double liaison, liaison de la conscience avec l’être humain biologique, liaison de la conscience avec l’être humain social, l’être social constitue la conscience comme le moment dynamique, la possibilité d’évolution.

La conscience chez des animaux supérieurs n’est en lien qu’avec la vie organique, l’activité de la conscience se limite aux réactions au monde extérieur, normalement inchangées pendant de longues périodes et qui sont prescrites par la reproduction de la vie organique.

La conscience humaine est mise en mouvement par des positions d’objectifs qui, bien que ces objectifs sont destinés à servir la reproduction de la vie, vont au-delà de l’existence biologique puisqu’ils élaborent à cet effet des systèmes de médiations qui rejaillissent de manière croissante sur la forme et le contenu des positions, pour en revenir finalement, après ce détour par des médiations de plus en plus lointaines, au service de la reproduction de la vie organique.

Cette évolution influence les hommes agissant.

Premièrement, le travail, et toute activité sociale qui en procède ou débouche sur lui, place chaque homme devant de nouvelles tâches dont l’accomplissement éveille en lui de nouvelles capacités.

Deuxièmement, les produits du travail répondent aux besoins de manière inédite, qui s’éloigne toujours davantage de la satisfaction des besoins biologiques, sans naturellement s’en séparer jamais complètement.

Troisièmement, le travail et les produits du travail introduisent dans la vie de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire, si bien qu’ils donnent à la reproduction de la vie des aspects toujours plus variés, qu’ils la rendent toujours plus complexe, en l’éloignant toujours davantage du registre strictement biologique, qu’ils transforment l’homme actif, l’éloignant de la reproduction purement biologique de sa vie.

Ces transformations du mode de vie par le travail influencent des manifestations biologiques comme la sexualité ou l’alimentation. La base biologique n’est pas abolie mais socialisée, ce qui engendre chez l’homme de nouvelles propriétés, de nouvelles capacités qualitatives contribuant à la construction de son humanité.

Les positions sont de plus en plus prépondérantes dans les réactions au monde extérieur.

De nombreuses positions agissent progressivement, sous la forme de réflexes conditionnés.

Les positions, qui présupposent d’être posées par la conscience, contribuent à édifier un environnement social dans lequel l’ancien et le nouveau, l’attendu et l’inopiné se succèdent, contribuent aussi à édifier une continuité de la conscience, avec une accumulation critique d’expériences, des dispositions potentielles envers l’acceptation et le refus, une attitude ouverte face à certains phénomènes et le rejet de prime abord de certains autres phénomènes, et comme les positions ne peuvent être accomplies que par le sujet, cette continuité de la conscience est centrée sur le moi de chaque être humain, ce qui implique un tournant dans la relation entre la vie et la conscience.

Tout être vivant est à la fois un exemplaire de sa propre espèce et un exemplaire isolé concret d’une espèce concrète, et le rapport entre ces deux aspects n’existe qu’en soi.

La conscience humaine dans la pratique sociale n’élabore pas seulement en elle-même une continuité supérieure, consciemment fixée, mais aussi elle focalise cette continuité constamment sur le vecteur matériel, psycho physique de cette conscience, si bien que, du point de vue ontologique, l’en soi naturel de la singularité dans les exemplaires de l’espèce évolue dans le sens d’un pour soi, transformant l’homme tendanciellement en une personnalité.

(On a l’impression que l’être humain vit dans un environnement social qui lui pose des exigences variées, auquel il réagit de manière diverse, prenant connaissance, se soumettant, approuvant, refusant, etc., mais qu’il ne ferait cela que conformément à sa « nature », ou bien conformément à un reliquat d’une âme immortelle sécularisée, impression qui constitue une antithèse impossible à supprimer avec l’être social de l’homme comme avec son existence corporelle matérielle.

Dans la conception de la nature universalisée ou divinisée, il n’y a plus d’opposition de la nature de l’être humain avec son être corporel, qui devient atemporel et évalué positivement par rapport à l’être social soumis aux exigences du jour, fugaces et temporaires, la bonne réponse étant celle qui concorde avec la nature de l‘homme).

  1. 66.     L’éducation au sens large. L’éducation est un processus de formation purement social de possibilités  chez l’individu. Ce processus éducatif consiste en un enchaînement de décisions alternatives de l’enseignant et du milieu social qui préparent, consciemment ou non, de manière ciblée ou non, à des décisions alternatives chez l’homme en formation, avec des résultats positifs ou négatifs du point de vue de l’instance de formation qui juge selon les caractéristiques dominantes qui se manifestent dans la pratique de l‘homme en formation, mais le processus éducatif est aussi l’ensemble des décisions alternatives de ce même homme en formation qui réagit à l’éducation directement ou, ultérieurement, indirectement

L’être humain atteint par exemple sa maturité sexuelle à un âge où il est encore considéré socialement comme un enfant immature.

L’éducation est un processus purement social, où l’on donne et reçoit une formation purement sociale.

Si aucune éducation ne peut inculquer à l’homme des propriétés totalement nouvelles, ces propriétés ne sont pas des déterminations solides, fixées une fois pour toutes, mais des possibilités dont la manière spécifique de devenir des réalités ne peut être conçue indépendamment du processus d’évolution ni de l’humanisation de l’individu accomplie par la société.

Ce processus n’est pas une simple croissance biologique, mais un processus social consistant en un enchaînement, en une continuité de décisions alternatives.

L’éducation de l’homme a pour objectif de le préparer à des décisions alternatives d’un genre particulier, car nous ne parlons pas de l’éducation au sens étroit, exercée délibérément, mais de l’ensemble des influences qui s’exercent sur l’être humain en cours de formation, et par ailleurs, l’enfant réagit à son tour dès son plus jeune âge à son éducation au sens large par des décisions alternatives, et son éducation, la formation de son caractère, est un processus d’interaction qui se déroule continûment entre ces deux complexes.

Les résultats de l’éducation sont positifs quand l’éducateur atteint ses objectifs, négatifs sinon, mais dans les deux cas se déploient les caractéristiques de l’homme en devenir qui se sont révélées les plus fortes dans la pratique et pour la pratique et qui jouent dans les interactions le rôle du moment dominant.

  1. 67.     De la spécificité biologique à la singularité : la socialisation des sens. La spécificité biologique de l’individu humain, base des formations sociales, peut avoir une importance pratique dans certains contextes sociaux, ainsi les empreintes digitales, comme singularité biologique propre à chaque exemplaire individuel de l’espèce humaine, fait biologique immédiat dans le droit et l’administration, ainsi l’écriture, singularité immédiate de l’individu non déterminée entièrement par la biologie puisque constituant une manifestation à haut degré de socialité, ainsi la peinture et la musique, à une très grande distance, de par leur aspect de création, des facultés biologiques visuelles et auditives, comme instruments biologiques de la reproduction biologique de l’individu, par l’intermédiaire de la vision et de l’audition sociales déjà à forte composante sociale, la socialisation des sens biologiques n’abolissant pas mais raffinant et approfondissant la spécificité de l’individu, la spécificité biologique immédiatement donnée de l’être en soi de l’individu aboutissant à la spécificité de l’être pour soi de la singularité de l’individu

La spécificité biologique de l’humain reste la base des formations sociales, elle peut même revêtir une importance pratique dans certains contextes sociaux, comme les empreintes digitales des individus, où la singularité biologique de chaque exemplaire individuel de l’espèce humaine joue un rôle non négligeable dans le droit et l’administration, cette singularité restant un fait biologique immédiat.

Ces singularités biologiques sont à l’origine d’interactions pouvant conduire à des manifestations sociales, ainsi dans l’écriture de l’individu qui, activité déjà sociale mais liée à une activité physique, est une singularité immédiate de l’individu, non déterminée entièrement par la biologie comme celle des empreintes digitales.

La peinture et la musique reposent sur des bases biologiques. Les facultés visuelles et auditives sont des instruments de l’être biologique, de la reproduction biologique de l’homme en tant qu’être vivant organique, mais les prolongements de leur ligne naturelle d’évolution ne peuvent engendrer la vision du peintre, l’oreille du musicien, sans même parler des problèmes de création.

Le saut qualitatif qui sépare la vue purement biologique de la vision devenue sociale est à une étape très antérieure à celle de la naissance des arts plastiques.

La socialisation des sens n’abolit pas leur spécificité chez l’individu mais au contraire les raffine et les approfondit.

Des origines biologiques jusqu’à l’aboutissement socialisé, il y a une spécificité de l’homme.

Aussi bien pour l’espèce humaine que pour l’individu, on va de la spécificité immédiatement donnée à une spécificité de l’être pour soi de la singularité humaine, non sans contradictions.

Les composantes sociales croissent constamment dans le complexe qu’est l’homme, non sans contradictions.

  1. 68.     Un homme de plus en plus générique, de plus en plus social, de plus en plus membre d‘une communauté. Dans une communauté humaine, qui est plus que l’espèce humaine biologique, plus que le genre humain biologique, même si elle ne regroupe pas tous les individus humains biologiques, l’individu devient non plus un simple exemplaire de l’espèce humaine biologique, mais membre de cette communauté, individu générique. La généricité de l’homme est donc liée à son existence en tant que membre d’une société, en tant que membre d’une communauté. L’intention originelle de la position dans le travail est de satisfaire ses propres besoins, mais dès que le contexte objectif de ce travail est social, dès qu’une communauté se constitue pour un travail commun, dès qu’il y a la division du travail, le processus et le produit du travail font l’objet d’une généralisation dépassant les individus et cependant liée à leur pratique, une généralisation qui constitue la généricité humaine. Par la pratique constante, par la langue, par l’éducation au sens large, par la conscience de sa pratique, l’individu devient aussi générique, c’est-à-dire membre de la communauté, appartenant à la communauté, et non simple exemplaire de l’espèce humaine biologique, une espèce humaine qui était identifiée à la communauté. Peu importe si l’appartenance à la communauté est d’origine naturelle, par la naissance, peu importe si, dans les sociétés stables, les mœurs enracinées paraissent des phénomènes naturels, peu importe si le respect des anciens, avec leur accumulation essentiellement empirique d’expériences, paraît avoir une origine naturelle et pas tellement sociale comme peut l‘être l‘autorité d‘un spécialiste jeune et talentueux, l’appartenance à la communauté perd peu à peu son caractère naturel, ainsi quand des étrangers sont adoptés.

La généricité de l’homme est liée à son existence en tant que membre d’une société.

L’intention originelle de la position dans le travail est orientée immédiatement vers la satisfaction des besoins.

Ce n’est que dans un contexte objectivement social que le processus et le produit du travail font l’objet d’une généralisation dépassant l’individu isolé, et cependant liée à la pratique et à travers elle à l’être de l’homme, une généralisation qui est la généricité humaine.

Ce n’est en effet que dans les communautés humaines qui sont rassemblées par un travail commun, par la division du travail et ses conséquences, que, par la conscience de sa pratique, l’individu devient aussi membre, et non plus un simple exemplaire, de l’espèce, une espèce qui était posée naturellement comme totalement identique à la communauté en question.

L’appartenance au groupe, même si elle est d’origine naturelle, par la naissance, se construit par une pratique sociale constante, par l’éducation prise au sens large.

Cette appartenance est rendue consciente et se constitue dans la langue commune un organe propre.

Avec l’adoption d’étrangers dans la communauté, l’appartenance perd de son caractère naturel.

Plus une société est évoluée et moins le fait d’y appartenir repose sur des bases purement naturelles.

Certes, les mœurs enracinées, dans les sociétés relativement stables et qui se transforment relativement lentement, semblent revêtir dans leur validité immédiate, en dépit de leur origine et de leurs caractères sociaux, la forme de phénomènes naturels.

Ainsi, le respect des anciens, dans le cadre d’une accumulation essentiellement empirique des expériences, de leur fixation dans la tradition et de leur transmission, revêt dans la conscience immédiate l’aspect d’une origine naturelle, tandis que l’autorité d’un spécialiste jeune et talentueux est, immédiatement, plus purement sociale.

  1. 69.     Les conflits de décisions à l’intérieur de la latitude socialement déterminée. Plus la société est évoluée et complexe, plus l’individu, chargé d’accomplir une tâche de plus en plus complexe, de plus en plus éloignée et médiatisée de son objectif immédiat, doit se construire lui-même, en tant que centre responsable de la décision, un système de disponibilités à l’égard de la latitude objective constituée par différentes possibilités de réaction. Chaque individu, à l’intérieur de cette latitude socialement déterminée, prend des décisions alternatives particulières, si bien que, étant donné que les conséquences des décisions ne sont pas maîtrisées, il devient nécessaire de coordonner les décisions, par exemple distinguer dans la décision pratique singulière les éléments et les tendances qui relèvent de la simple particularité, de la simple singularité existant seulement en soi, ce qui relève des besoins particuliers du moi qui prend les décisions, et les éléments et les tendances qui relèvent de la généricité, éléments et tendances suscitées par l’environnement social, la séparation des deux éléments et des deux tendances se manifestant plus clairement quand il y a conflit et qu’il faut opérer un choix

L’évolution de la socialité correspond à une évolution dans la collaboration des hommes, constituant en une polarisation des impulsions et réactions sociales à l’égard de certaines pratiques, à l’égard des positions, avec les alternatives qui sont à leur fondement, polarisation sur la conscience de soi des individus qui doivent agir.

Plus une société est évoluée, plus elle est socialisée, plus le recul des barrières naturelles se pose pratiquement en elle, et plus cette polarisation de la décision sur le moi du sujet chargé d’accomplir une tâche donnée devient marquée, multiple et résolue.

Cette concentration des décisions sur un individu n’a pas ses sources réelles et ses forces motrices dans son évolution immanente mais dans la socialisation toujours plus intense de la société. Plus les décisions auxquelles les individus confrontés sont nombreuses, plus elles sont complexes, plus elles sont éloignées de leur objectif immédiat, plus le lien avec cet objectif repose sur des ensembles complexes de médiations et plus l’individu doit construire en lui-même une sorte de système de disponibilités à l’égard des diverses possibilités de réaction, s’il veut subsister dans cet ensemble complexe d’obligations nombreuses et variées.

On a donc une latitude socialement déterminée mais, à l’intérieur de cette latitude, les différents individus, placés pourtant dans des situations « analogues », peuvent prendre des décisions alternatives très différentes, et comme les conséquences de ces décisions ne dépendent plus d‘eux, la nécessité pour eux se fait de plus en plus pressante d’accorder leurs différents comportements, en fonction de leurs propres besoins, de leurs conséquences sociales prévisibles, etc. Cela vaut aussi bien pour les actes répétitifs de la vie quotidienne que pour les actions qui font l’objet de médiations complexes.

Toute décision pratique singulière comporte des éléments et des tendances qui relèvent de la simple particularité, de la simple singularité existant seulement en soi et des éléments qui relèvent de la généricité.

Ainsi, l’homme travaille pour satisfaire de manière immédiate ses besoins particuliers (la faim, etc.), mais son travail comporte dans son exécution et dans son résultat des éléments et tendances de la généricité.

La séparation entre les deux éléments est toujours objectivement présente, car les décisions sont simultanément suscitées par l’environnement social et liées au moi qui prend les décisions. La séparation des deux éléments, leur opposition même, ne peut accéder à la conscience que si ces deux éléments entrent en conflit et que l’individu est contraint d’opérer un choix entre les deux.

  1. 70.     L’enchevêtrement du mouvement de la particularité vers la généricité avec le mouvement de la singularité vers la personnalité. L’évolution chez l’individu humain de la particularité vers la généricité (l’espèce déploie objectivement et subjectivement ses déterminations en des formes sociales toujours plus larges et développées, avec, au cours de ce cheminement, des stades divers de la généricité humaine qui coexistent, des traces de degrés dépassés qui orientent la pratique de nombreux hommes, des formes anticipatrices indiquant en perspective la réalisation totale de la généricité, ainsi la philosophie de l’Antiquité tardive; autrement dit, il s’agit du mouvement de dépassement objectif et subjectif, dans l’être comme dans la conscience, du mutisme de l’espèce humaine hérité de la nature vers la pleine réalisation de l’espèce humaine) est enchevêtrée avec l’évolution chez l’individu humain de la singularité, existant seulement en soi, vers la personnalité, existant pour soi (le mouvement déclenché chez l’individu par la société, qui mène de la singularité existant simplement en soi vers un pour soi conscient, vers un individu qui dirige consciemment sa propre pratique), même s‘il est un fait historique que la généricité de l‘homme a revêtu une forme définie bien avant que l‘homme ne se développe en tant que personnalité. L’histoire de l’humanité est un conflit permanent et insoluble entre la généricité de l’homme et la personnalité de l’homme, ces deux produits historiques, en même temps producteurs d’histoire, étant en convergence, en corrélation, en enchevêtrement. L’espèce humaine, le genre humain ne peut se réaliser totalement s’il n’y a pas chez les individus une tendance dans le sens de l’être pour soi, si les hommes ne se contentent pas de rester des individus isolés seulement différenciés en soi par leurs particularités, mais au contraire, par leur conscience et les actions que cette conscience dirige, s’ils sont des hommes conscients d’eux-mêmes en tant qu’individualités existant pour soi, convertissant une généricité authentique en une pratique sociale, c’est-à-dire en un être social, en une humanité prenant conscience d’elle-même en tant qu’espèce humaine dans sa propre pratique

L’évolution sociale provoque sans cesse des conflits entre les éléments de la particularité (singularité) et les éléments de la généricité, avec une évolution de la particularité à la généricité qui se trouve enchevêtrée avec le mouvement qui va de la singularité de l’homme, existant seulement en soi, vers un pour soi de la personnalité, une personnalité existant pour soi.

On ne doit pas appliquer respectivement à la généricité et au pour soi une supériorité ou une infériorité de valeur, même si ce sont des moments prédominants en dernière instance dans les deux évolutions.

L’histoire de l’humanité est un conflit permanent et insoluble entre le pour soi et la généricité de l’homme, mais il y a une convergence qui permet d’exprimer une corrélation, à condition de ne pas considérer ces deux dimensions comme des entités suprahistoriques, mais comme des produits et des coproducteurs de l’histoire.

L’espèce déploie objectivement et subjectivement ses déterminations dans le cours de l’intégration de la société en des formes unitaires sociales toujours plus larges et développées. Au cours de ce cheminement, des stades divers de la généricité humaine peuvent coexister.

Dans le stade dominant, il y a des traces des degrés dépassés qui orientent de diverses manières la pratique de nombreux hommes.

Dans les stades intermédiaires, il y a des formes anticipatrices indiquant en perspective la réalisation totale de la généricité, ainsi la philosophie de l’Antiquité tardive, ces possibilités étant des parties de la latitude ouverte aux décisions alternatives des hommes.

L’intention en direction de la généricité peut provenir aussi bien de la particularité que de l’être pour soi des hommes.

La particularité joue un rôle important dans la nostalgie d’une étape révolue.

Le dépassement de la particularité chez l’individu et les tendances vers une forme plus haute de généricité convergent du point de vue de l’histoire universelle.

Si cette tendance ontologique de convergence n’est pas le principe général abstrait de tous les cas particuliers, il n’en demeure pas moins que le mouvement déclenché chez l’individu par la société, qui mène de la singularité existant simplement en soi vers un pour soi conscient, un individu qui dirige consciemment sa propre pratique, ce mouvement converge avec le mouvement de dépassement objectif et subjectif, dans l’être comme dans la conscience, du mutisme de l’espèce humaine hérité de la nature vers la pleine réalisation de l’espèce humaine, deux mouvements qui convergent en se renforçant mutuellement.

L’espèce humaine ne peut se réaliser totalement s’il n’y a pas chez les individus une tendance parallèle, socialement nécessaire, dans le sens de l’être pour soi.

Seuls des hommes conscients d’eux-mêmes en tant qu’individus, et non plus des individus isolés seulement différenciés en soi par leur particularité, sont en mesure, par leur conscience et par les actions que cette conscience dirige, de convertir une généricité authentique en une pratique sociale humaine, autrement dit en un être social.

L’évolution sociale promeut parallèlement la naissance des individualités existant pour soi chez les individus et la constitution d’une humanité qui prend conscience d’elle-même en tant qu’espèce humaine dans sa propre pratique.

  1. 71.     Questions et réponses (2). L’homme ne se contente pas de réagir de manière appropriée à son environnement, il articule ces réactions, de manière toujours novatrice, par des positions dirigées par la conscience, comme si ces réactions étaient des réponses à un environnement qui pose à son existence et à sa reproduction des tâches, les stimulations de l’environnement prenant ainsi la forme de questions. L’interaction des questions et des réponses génère une possibilité d’évolution infinie, dans la mesure où l’activité de l’homme ne comporte pas seulement des réponses à l’environnement mais crée du neuf dans cet environnement qui devient ainsi auto-engendré et qui soulève donc de nouvelles questions, des questions qui amorcent une transformation autonome en sciences. On oublie souvent cette origine des sciences et des questions comme préparations à des réponses pratiques.

Comme tout être vivant, l’homme est un être qui répond.

L’environnement pose à son existence et à sa reproduction des conditions, des tâches, etc., et son activité, dans la préservation de lui-même et de son espèce, se focalise sur les réactions appropriées à cet environnement, appropriées à ses propres besoins vitaux au sens le plus large.

On a des réactions physico-chimiques purement spontanées jusqu’à des réactions s’accompagnant d’un certain degré de conscience.

L’homme au travail ne se contente pas de réagir à son environnement, il articule, dans sa pratique, ces réactions en tant que réponses. Cette articulation repose sur la position, toujours dirigée par la conscience, et avant tout sur la nouveauté principielle que comporte implicitement chacune des positions.

La simple réaction s’articule comme réponse, et de cette façon les stimulations de l’environnement prennent la forme de questions.

L’interaction des questions et des réponses génère une possibilité illimitée d’évolution dans la mesure où l’activité de l’homme ne comporte pas seulement des réponses à l’environnement naturel, mais aussi sur le fait qu’en créant du neuf, cette activité soulève de nouvelles questions qui ne découlent plus immédiatement de l’environnement immédiat de la nature mais qui sont des composantes d’un environnement auto-engendré, l’être social.

Les questions impliquant des réponses pratiques sont de moins en moins imposées par la nature immédiate, mais par l’échange matériel de la société avec la nature, qui est un nouveau chaînon intermédiaire de médiation succédant au travail comme médiation entre l’homme et la satisfaction de ses besoins, entre l’homme travaillant et l’environnement naturel.

La structure et la dynamique immédiates des réponses en sont modifiées : les réponses apparaissent de moins en moins sous une forme immédiate, mais sont au contraire préparées, suscitées et rendues plus efficientes par des questions qui tendent jusqu’à un certain point à devenir autonomes, se constituant en sciences. Cette autonomisation des questions naît donc de l’impulsion à répondre. Derrière la dynamique propre immédiate des questions, c’est-à-dire derrière le développement des sciences, le point de départ, qui est la préparation de réponses que l’être social exige des hommes pour leur existence et leur reproduction, cesse d’être directement perceptible, si bien que non seulement il faut voir cet éloignement de l’origine mais aussi être conscient que, encore de nos jours, l’être de l’homme lui impose des exigences auxquelles il fournit des réponses qui permettent la reproduction par son travail et par les préparations à ce travail.

Cette structure dynamique où l‘homme donne des réponses aux questions qui lui sont posées (pour son existence, par la société, par son échange matériel avec la nature) n’est qu’une paraphrase, une concrétisation de l’affirmation que les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies et qui leur sont au contraire objectivement données.

  1. 72.     La socialisation croissante ou le développement de la socialité. Il faut maintenir la priorité du complexe général, sinon on autonomise des forces qui ne déterminent que la particularité du complexe partiel, des forces que rien n’entrave, et on rend incompréhensible les inégalités de développement des différents complexes. La spécificité du complexe partiel et de sa structure catégorielle est aussi déterminée par sa place et sa fonction dans le complexe général (ainsi, dans le complexe de l’organisation de la guerre, les concepts de tactique et de stratégie sont hétérogènes dans la mesure où la stratégie a un caractère politique). Dans l’apparition d’un nouveau mode d’être, en l’occurrence l‘être social, les éléments catégoriels, au départ isolés, éparpillés, se multiplient, se médiatisent, se réunissent en des complexes spécifiques. La socialisation croissante, comme fait ontologique, est mise en question quand on parle de phénomènes sociaux comme « naturels » (la transformation sociale immémoriale d’une propriété initialement naturelle apparaît dans la conscience des hommes comme naturelle). Cette socialisation croissante se manifeste par l’émergence de catégories spécifiquement sociales qui n’ont pas d’équivalent dans la nature, le travail (un travail qui prend pour objet des choses de moins en moins naturelles, avec des objectifs qui s‘éloignent de plus en plus de la satisfaction des besoins immédiats de l‘individu biologique), la communauté, la propriété, par la transformation de la fonction des lois naturelles, par la transformation de la nature en objet du processus de travail, par des positions qui introduisent des formes nouvelles, complexes, avec des médiations toujours plus sociales, par la transformation de l’environnement, etc.. Quand les hommes conçoivent les conditions de travail comme séparées de l’ensemble de la reproduction, mais aussi comme n’étant plus purement naturelles, comme impliquant du travail humain, ils leur attribuent une origine divine. Du fait de l’essence sociale du travail, de sa généricité, l’économie, comme système dynamique de toutes les médiations, base matérielle des reproductions de l‘espèce et des individus, se déploie dans le processus de socialisation de la société et des hommes, le complexe économique jouant donc un rôle prioritaire dans le processus progressif de socialisation vers des degrés de plus en plus sociaux de l’individu, des sociétés, de l’espèce humaine. La croissance des forces productives influe sur la structure de la totalité sociale et donc sur la structure et la dynamique de la socialité. On peut distinguer des moments de stabilisation dans la reproduction des sociétés plus ou moins socialisées et des moments de dissolution avec des bifurcations possibles, avec des réponses positives ou négatives quant à la question de plus de socialité ou de moins de socialité

Il faut maintenir la priorité du complexe général sur les complexes particuliers car on en arrive sinon à autonomiser par extrapolation des forces qui ne déterminent que la particularité d’un complexe partiel au sein de la totalité, on en fait des forces autonomes que rien n’entrave et on rend incompréhensible les contradictions et inégalités du développement qui résultent des relations réciproques des complexes partiels ainsi isolés ainsi que la place des complexes partiels au sein de la totalité. Chacun de ces complexes a sa spécificité, avec un système de lois propres, spécificité sans laquelle il serait impossible de comprendre son essence, mais cette spécificité est aussi déterminée par la place et la fonction du complexe dans la totalité sociale, une détermination qui n’est pas purement formelle (on la mènerait à terme dans la pensée, puis on la considérerait ensuite seulement dans son interaction) mais qui s’inscrit dans la structure catégorielle du complexe partiel en modifiant ses catégories centrales.

Ainsi, le complexe de la stratégie guerrière se fonde sur les possibilités socio-économiques de la société, et la catégorie de tactique, exprimant le stade d’évolution du complexe et sa particularité, repose sur cette base, mais le concept de stratégie qui la subsume, a un caractère principalement politique, dépassant ainsi le registre technico-militaire. Les deux catégories sont donc hétérogènes ontologiquement.

Dans la genèse de la socialité, dans ses formes les plus pures, les plus autonomes, à partir d’un mode d’être aux propriétés simples apparaît un mode d’être plus complexe, en raison d’une quelconque conjoncture de l’être. Les éléments catégoriels de la socialité, au départ isolés, éparpillés, et qui sont à l’œuvre dès le travail le plus primitif, se multiplient, se médiatisent, se réunissent en des complexes particuliers spécifiques pour donner naissance, à partir de l’interaction de toutes ces forces, à des sociétés à des stades d’évolution donnée.

La forme la plus complexe de l’être s’édifie sur la plus simple.

L’être social est la transformation du fonctionnement des catégories de l’être organique et inorganique, il ne peut se séparer de cette base, ce qui n’exclut pas l’émergence de catégories spécifiquement sociales qui n’ont pas d’équivalent dans la nature.

Si le moyen de travail et son produit transforment la fonction des lois naturelles, ces lois étant leur fondement immanent, tout geste du processus de travail étant déterminé biologiquement, il naît dans le travail un complexe dynamique dont les catégories décisives, dont la position représente par rapport à la nature une nouveauté radicale, l’essence du travail et des formes de pratique sociale qui découlent de lui est de faire naître des formes toujours nouvelles, toujours plus complexes, aux médiations toujours plus sociales, la vie de l’homme se déroulant toujours plus dans un environnement créé par lui-même en tant qu’être social, la nature apparaissant comme objet de l’échange matériel avec la nature.

Pour décrire ontologiquement cette évolution, d’une part il faut s’orienter sur la société dans sa totalité, car ce n’est que dans la totalité que les catégories dévoilent leur essence ontologique. Même si chaque complexe partiel possède son mode spécifique d’objectivité, il ne faut pas le mettre au centre de l’analyse ni le considérer isolément.

D’autre part, il faut mettre au centre la naissance et les transformations des catégories économiques, l’économie comme reproduction effective de la vie se distinguant ontologiquement de tout autre complexe, puisque la reproduction biologique et sociale de l’homme, distincte de la reproduction dans son ensemble, est la base immédiate, indépassable, de sa totalité, mais aussi, avec l’essence sociale du travail, sa généricité, l’économie comme système dynamique de toutes les médiations est la base matérielle de la reproduction de l’espèce humaine et de ses exemplaires individuels, son déploiement s’exprimant dans le processus de socialisation de la société et des hommes qui la constituent réellement.

La reproduction des hommes et la reproduction de l’espèce humaine, présupposés des manifestations les plus complexes des hommes, sont par essence, en soi, identiques, et c’est ce sur quoi il faut mettre l’accent, même si elles apparaissent objectivement parfois contradictoirement, le développement des forces productives pouvant entraîner un avilissement, une déformation, une aliénation des hommes.

La tendance principale de l’évolution est donc la prédominance croissante des catégories spécifiquement sociales dans la reproduction de l‘être social.

Il ne faut pas cependant se laisser abuser par l’idéologie. La chose même, l’objectivité d’un étant en soi, se distingue de son reflet dans la conscience des hommes, ce reflet subjectif dans la conscience des hommes étant parfois subjectivité sociale générale, ce qui n’a rien de commun avec la différence entre l’essence et l’apparence qui, toutes deux, ont une existence objective.

Lorsque la transformation sociale d’une propriété initialement naturelle est devenue immémoriale, elle apparaît dans la conscience des hommes comme naturelle, alors qu’il s’agit d’une quasi nature, ainsi celle des rapports sexuels comme celle du droit naturel et des conceptions purement idéologiques.

Le fait ontologique de la socialisation croissante n’est pas démenti par l’inégalité de développement où, dans des conditions sociales primitives, apparaissent des épanouissements précoces et inégalables dans les domaines de la culture, de la philosophie, de l’art, de la religion ou de la science. Ce contraste entre une base économiquement sous-développée et une indépassable création artistique ne récuse pas la supériorité de développement, en termes d’ontologie sociale et non de jugement de valeur, des époques suivantes.

Pour suivre le déploiement de la socialité dans le sens de son épanouissement autonome, il faut suivre l’influence de la croissance des force productives (encore largement imprégnée de déterminations naturelles, par exemple la croissance démographique de moins en moins « naturelle ») sur la structure de la totalité sociale, sur la structure et la dynamique de la socialité.

La communauté est la première condition de l’appropriation des conditions objectives d’existence et de l’activité reproductive et objective.

La terre est le moyen et la matière du travail et le siège, la base de la commune.

L’appropriation réelle au travers du procès de travail s’effectue dans des conditions qui ne sont pas liées aux produits du travail et apparaissent comme naturelles ou divines.

Le travail est donc force organisatrice et cohésive des complexes, mais un travail dont les conditions préalables ne sont pas encore le résultat du travail. Les conditions naturelles prédominent, mais les hommes ne les conçoivent pas comme purement naturelles mais d’origine divine, ce qui indique que ces conditions ne sont plus purement naturelles, qu’elles impliquent du travail humain, même si l’homme n’est pas encore en mesure de comprendre adéquatement comment elles sont apparues. Il est donc compréhensible que les moments essentiels qui régulent la relation entre l’homme et la nature (objectivement par le travail) apparaissent, quand ils surgissent isolément, sans compénétrer la totalité de la reproduction, comme des dons divins, tandis que les moments vitaux qui paraissent naturels ont objectivement, avec un degré plus ou moins grand, une base sociale, ainsi le troupeau qui n’est plus objectivement un objet naturel, même s’il paraît naturel, la pratique de l’élevage n’étant pas consciente.

Le degré relatif de stabilisation ou de reproduction de cette situation, ainsi que le moment, l’intensité et la direction d’une tendance évolutive vers une formation nouvelle naissant de la dissolution de cette situation, font l’objet d’alternatives capitales pour l’histoire universelle.

À cette alternative, on constate des réponses positives et négatives.

  1. 73.     Le modèle asiatique ou le mode de production asiatique. La communauté est fondée sur la possession commune du sol, sur  une division du travail poussée, avec agriculteurs, artisans, fonctionnaires, militaires, religieux, servant de modèle pour toute communauté nouvelle, cette infrastructure très stable étant couronnée par une superstructure étatique très instable, bien qu‘alimentée par une rente en nature. Il s’agit d’une autoproduction pour la consommation immédiate, sans production de besoins nouveaux, avec quelques marchandises accaparées pour un échange intercommunautaire et pour l’État. La ville ne vit qu’aux dépens de la campagne, avec la rente. Il n’y a pas d’existence dynamique d’une circulation des marchandises intensive pénétrant tous les pores de la société.

Il y a les possibilités résultant de la persistance dans la reproduction du mode de production asiatique, où la communauté est fondée sur la possession commune du sol, sur l’union immédiate de l’agriculture et du métier et sur une division du travail variable servant de plan et de modèle pour toute communauté nouvelle.

Une telle communauté constitue un organisme de production complet se suffisant à lui-même, la grande masse du produit étant destiné à la consommation immédiate de la communauté sans devenir marchand, de telle manière que la production soit indépendante de la division du travail occasionné par l’échange intercommunautaire, l’excédent seul des produits se transformant en des marchandises allant entre les mains de l’État qui en prélève une partie à titre de rente en nature.

On a donc une division du travail poussée, avec des artisans, des représentants de l’État s’occupant de la régulation des ressources communes et de la défense militaire contre les ennemis extérieurs, des représentants de la religion, mais un marché immuable, chaque artisan exécutant chez lui avec indépendance les opérations de son ressort.

On a une reproduction constante de la base qui, détruite accidentellement, se reconstitue à l’identique, tandis que la superstructure étatique d’ensemble est instable, avec des dissolutions, des reconstructions, des changements de dynastie.

La division du travail est principalement déterminée par les besoins de consommation immédiats, elle ne produit pas de besoins nouveaux, eux-mêmes susceptibles de rejaillir sur elle.

La relation de la base économique à la superstructure étatique fait l’objet d’une régulation statique par la rente foncière, ce qui ne produit pas d’interactions complexes génératrices de mouvements mutuels.

Le fonctionnement d’ensemble, sans bouleversement structurel profond, semble un fonctionnement naturel, à l’image de la conservation ontogénétique des espèces animales, l’état de la société semble un état naturel, mais la division du travail est avancée et les catégories comme celle de la rente ne sont pas des catégories de la nature mais des déterminations de l’être social.

Ce qui manque à cette relation interne négative des catégories sociales au progrès économique objectif, ce sont des catégories et des forces spécifiques pouvant entraîner les communautés dans le courant du développement social, et avant tout la puissance fatidique pour les hommes d’une circulation des marchandises intensive et pénétrant tous les pores de la société.

  1. 74.     Le modèle européen esclavagiste. On a un enchevêtrement relatif de formes sociales. La formation est capable d’une reproduction élargie, mais d’une reproduction élargie partielle, ne pouvant intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même. Le propriétaire privé individuel urbain d’une parcelle de terre est aussi citoyen. La propriété parcellaire des paysans cultivant eux-mêmes leurs terres est  la base économique. La seule occupation commune est la guerre, à des fins de reproduction élargie, pour s’emparer de conditions matérielles d’existence, ou pour défendre ou perpétuer une occupation, mais les guerres brisent la tradition et le travail, d’où l’apparition d’un sous-prolétariat urbain parasitaire. Le commerce est déterminé par les besoins de luxe de la classe dominante. La circulation des marchandises engendre une concentration des grandes fortunes sous forme d’esclavagisme, de capital commercial et de capital monétaire, le travail basé sur l’esclavage ne permettant qu’un accroissement extensif avant tout par l’augmentation du nombre d’esclaves, qui suppose des guerres (l’esclave, qui travaille avec les outils de son maître, auquel revient le produit du travail en totalité, n’a que la possibilité, réduite au minimum, de reproduire son existence physique, ce qui empêche l’augmentation de la productivité; notons que, comme, dans les conditions proches de la nature, il reste des possibilités de subsister d‘une manière ou d‘une autre, la violence pure peut seule permettre, en dernière instance, l‘appropriation de la survaleur, cette catégorie centrale de l’être social), le capital commercial exerçant une action dissolvante sur la production, le capital monétaire, sous forme d’usure, ruinant les propriétés petite-paysanne et petite-bourgeoise qui constituent la base des rapports politiques. La crise, de la cité grecque, organe parasitaire vers lequel converge toute activité sociale, provoque un nivellement des couches sociales, l’esclave s’élevant au rang de paysan corvéable, non libre, le colon déclinant au rang de paysan asservi.

En Grèce ou à Rome, au niveau européen et non asiatique, la séparation entre ville et campagne n’est pas comme dans le modèle asiatique, où la ville ne prend pas part à la reproduction économique directe si ce n’est par l’appropriation de la rente foncière, mais où la ville est organisée de telle sorte que l’existence du propriétaire individuel d’une parcelle est liée à sa citoyenneté, le champ étant un territoire de la ville, le territoire de la ville englobant la campagne, la ville n’étant plus un village accessoire de la campagne.

Ici, la propriété individuelle n’est pas mise en valeur par le seul travail collectif.

En tant que membre de la commune, l’individu n’a pas une relation à la terre sous la forme d’une propriété commune directe de la tribu, mais comme sa possession personnelle, il est propriétaire privé.

La grande tâche collective, le grand travail commun est la guerre, soit pour s’emparer de conditions matérielles d’existence, soit pour défendre ou perpétuer une occupation.

Les anciennes formes sociales sont assouplies ou brisées par les occupations et les migrations.

Si, dans la concentration des villes, la manufacture est l’activité accessoire des femmes et des filles (filage, tissage) ou l’activité autonome dans quelques branches, la petite agriculture travaille pour la consommation directe, avec l’égalité entre des libres paysans subvenant à leurs propres besoins, se comportant en propriétaires des conditions naturelles de leur travail, conditions naturelles sans cesse posées par le travail personnel comme élément objectif.

Cette société ne se borne plus à la simple reproduction.

La propriété parcellaire des paysans cultivant eux-mêmes leurs terres est la base économique

.L’extension, la marche en avant, la progression de cette société sont inscrits dans la dynamique de reproduction de sa propre existence.

Si l’essence de cette formation est de se reproduire sous forme élargie, de se déployer très au-delà de ses conditions initiales, les forces ainsi éveillées cessent de prolonger leurs bases sociales et leurs conditions initiales pour se transformer en tendances destructrices vis-à-vis de la structure qui les avait engendrées.

Les guerres et les conquêtes, l’une des principales conditions économiques de la commune, brisent le lien réel et les limites sur lesquelles repose cette commune, à savoir les relations à la tradition et les relations avec le travail, avec les autres travailleurs, avec les autres membres de la commune, la paysannerie est séparée d’avec la terre, d’où l’apparition d’un sous-prolétariat urbain parasitaire.

L’épanouissement économique initial avait engendré une circulation des marchandises très élargie, une concentration des grandes fortunes sous forme de capital commercial et de capital monétaire, et sous forme d’une expansion de l’esclavagisme.

Le capital commercial, au début simple mouvement intermédiaire entre des extrêmes qu’il ne domine pas et des conditions il ne crée pas, comporte une action plus ou moins dissolvante sur les organisations de la production, principalement orientées vers la valeur d’usage.

Le capital argent prend la forme de l’usure, qui sape la richesse et la propriété, qui mine et ruine la production petite paysanne et petite-bourgeoise, c’est-à-dire toutes les formes où la producteur possède ses moyens de production, ce qui a un effet d’autant plus dissolvant que la propriété des moyens de production par le producteur constitue aussi la base des rapports politiques, de l’autonomie du citoyen.

La circulation des marchandises, bien qu’elle ait pu engendrer les formes les plus extérieures et primitives de la socialisation capitaliste, exerce finalement un effet destructeur sur la structure sociale, dans la mesure où le travail et les relations sociales qui en découlent directement sont trop peu socialisées, trop déterminés par des catégories « naturelles » , la séparation de l’unité originelle des hommes actifs avec les conditions naturelles de leur métabolisme avec la nature, de leur appropriation de la nature, ne parvenant à sa forme adéquate que dans le rapport entre le travail salarié et le capital, les forces sociales immanentes étant incapable d’accomplir la séparation.

Une partie de la société est traitée comme une simple condition naturelle de la reproduction de l’autre, l’esclave est dépourvu de tout rapport avec les conditions objectives de son travail, le travail est posé comme condition inorganique de la production, parmi les autres produits de la nature, à côté du bétail ou comme appendice de la terre.

Les conditions de production sont les conditions de la nature, les conditions naturelles d’existence du producteur.

Le corps du producteur est une condition naturelle, son existence corporelle est une donnée naturelle que l’individu n’a pas posée.

Les conditions d’existence du travail, objectives comme subjectives, n’étant pas auto-engendrées mais trouvées sous forme « naturelle », n’offrent que des possibilités de développement limitées.

Le travail basé sur l’esclavage ne permet qu’un accroissement extensif, avant tout par l’augmentation du nombre d’esclaves, mais cela suppose des guerres, mais ces guerres détruisent la base militaire spécifique qu’est la couche des paysans parcellaires libres.

Les effets du capital argent et du capital commercial renforcent la décomposition, le moment prédominant étant les limites que l’économie esclavagiste pose au développement général.

La crise semble se manifester par un nivellement des couches sociales auparavant totalement hétérogènes, l’esclave s’élevant au rang de paysan corvéable, non libre, le colon déclinant au rang de paysan asservi, ces phénomènes étant ressentis comme une décomposition, dans la mesure où ces manifestations contredisent l’édifice tout entier de la société antique, alors qu’ils sont les premiers éléments de l’organisation et des méthodes de travail du féodalisme, les germes du futur, avec l’impulsion des invasions et des particularités tribales des Germains.

  1. Le servage et le féodalisme. On ne peut appréhender l’histoire en termes logiques, ainsi déduire logiquement le féodalisme de l‘esclavagisme. Les catégories sont des formes de l’être, des déterminations de l’existence, si bien qu’elles sont déterminées de manière strictement causale. Comme n’étant pas essentiellement logiques, ces catégories dépendent de la spécificité de l’être social et des conséquences de cet être social. Les lois concrètes n’ont qu’une nécessité concrète de type « si…, alors », l’existence de ce « si » conditionnel ne pouvant s’inférer que de la spécificité de la totalité de l’être social dans lequel ces lois agissent, une spécificité qui n’est que la synthèse dans la réalité de toutes les nécessités du type « si…, alors » des différents complexes d’être et de leurs interactions. Il y a bien de ce point de vue une spécificité dans cette situation historique de la rencontre contingente de la crise esclavagiste à Rome et des invasions des Germains, les tendances des deux formations sociales poussant au-delà de l’économie esclavagiste se rencontrant et se renforçant pour donner naissance au  servage, une forme sociale dont il ne faut pas exagérer la différence avec l‘esclavagisme, particulièrement au début du servage et dans les périodes de crise et de restauration. Dans le féodalisme, bien que, comme dans l’esclavage, la contrainte extra économique soit le garant en dernière instance du passage de la possibilité économique à la réalité (dans les conditions proches de la nature, il reste des possibilités de subsister d‘une manière ou d‘une autre, si bien que la violence pure peut seule permettre, en dernière instance, l‘appropriation de la survaleur, cette catégorie centrale de l’être social), le travailleur dispose de la possibilité d’élever aussi la reproduction de sa propre vie à un niveau plus élevé, puisqu’il travaille sur son propre sol, avec ses propres ustensiles, de sorte que, une fois fixées les prestations vis-à-vis du seigneur, l’augmentation de la productivité de son travail signifie une augmentation de son propre niveau de vie. Le travail et les relations sociales qui en découlent directement sont trop peu socialisés, trop déterminés par des catégories « naturelles », la séparation de l’unité originelle des hommes actifs avec les conditions naturelles du travail ne se réalisant que dans le rapport entre le travail salarié et le capital. On a une formation qui est capable d’une reproduction élargie, mais cette reproduction élargie est partielle, dans la mesure où elle ne peut intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même. Tandis que le féodalisme essaye de soumettre les villes à la campagne, les progrès économiques qu’il déclenche concernent en priorité les villes. Le développement de la production et du commerce pousse les seigneurs à surpasser les fortunes urbaines en transformant la rente foncière en rente argent, l’exploitation des paysans ne connaissant plus de bornes. C’est la faillite du système féodal, avec le dilemme, soit approfondir la crise, la pérenniser par l’introduction d’un deuxième servage, soit, grâce à l’accumulation primitive, liquider le système. Pour cette dernière alternative, la conjoncture spécifique qui favorise cette liquidation du système féodal est la rencontre et l’alliance objective des intérêts des villes affranchies et  des intérêts de la monarchie absolue, la ville se déployant comme centre de la politique et de la culture.

L’évolution européenne se distingue de l’évolution asiatique car on peut trouver en elle une série et un enchevêtrement de formations différentes, qui se remplacent mutuellement tout en montrant une continuité historique et une progression.

Mais la succession des catégories n’est pas logique, il n’y a pas de dimension logique dans la succession des catégories économiques, et inversement la séquence logique ne doit pas être transformée en déroulement historique ontologique.

On ne peut appréhender l’histoire en termes logiques, débarrassée de toutes dimension contingente.

On ne doit pas transformer des abstractions logiques en réalités ontologiques.

Les catégories sont des formes de l’être, des déterminations de l’existence, si bien que leurs interactions dans leur juxtaposition, leurs transformations, leurs changements de fonction dans le déroulement socio-historique sont déterminés de manière strictement causale.

Il ne faut pas oublier que ces catégories ne sont pas essentiellement logiques, mais dépendent au contraire de la spécificité de l’être social considéré, de la spécificité des conséquences de cet être social spécifique.

Les lois à l’œuvre dans chaque contexte concret n’ont qu’une nécessité concrète de type « si, alors », l’existence de ce « si » conditionnel ne pouvant pas s’inférer d’un système de nécessités économiques (logique ou conçu sous forme logique), ni du contexte où ce système s’exerce, ni de l’intensité avec laquelle ce contexte s’exerce, etc., mais, dans chacun des cas, c’est-à-dire dans chacun des contextes concrets où s’exercent les lois, l’existence de ce « si » conditionnel ne peut s’inférer que de la spécificité de la totalité de l’être social dans lequel ces lois concrètes agissent.

Il en résulte que la spécificité elle-même est une synthèse accomplie, par la réalité elle-même et dans la réalité elle-même, de toutes les nécessités du type « si, alors » des différents complexes d’être et de leurs interactions.

Du point de vue de la spécificité, la contingence de la rencontre de Rome et des Germains à l’origine du féodalisme s’atténue si on la laisse apparaître comme une relation réciproque devenue historiquement nécessaire, dans laquelle des tendances qui poussent au-delà de l’économie esclavagiste se rencontrent et convergent dans la réalité en tant que réalités.

Le servage à ses débuts et dans les périodes de crise de sa restauration est proche de l’esclavage.

La formation féodale, comme la formation esclavagiste, n’est capable que d’une évolution partielle, ne pouvant intégrer à son propre système les mouvements progressistes qu’elle produit elle-même, ces mouvements progressistes ayant au contraire tendance à dissoudre et à mettre en pièces le système lui-même.

Tandis que le féodalisme essayait de soumettre les villes à la campagne, les progrès économiques qu’il déclenchait concernaient en priorité les villes.

Il y a eu un moment de compatibilité entre l’évolution économique et une production basée sur le servage.

Tandis que l’esclave travaille avec les outils de son maître, auquel revient le produit du travail en totalité, qu’il ne lui revient que la possibilité, réduite au minimum, de reproduire son existence physique, ce qui empêche d’augmenter la productivité, dans le féodalisme, dans le cas de la rente produit comme de la rente de travail, bien que, comme dans l’esclavage, la contrainte extra économique soit le garant en dernière instance du passage de la possibilité économique à la réalité, le travailleur dispose, si les conditions s’y prêtent, en améliorant ses méthodes de travail, de la possibilité d’élever aussi la reproduction de sa propre vie à un niveau plus élevé, puisqu’il travaille sur son propre sol, avec ses propres ustensiles, de sorte que, une fois fixées les prestations vis-à-vis du seigneur, l’augmentation de la productivité de son travail signifie une augmentation de son propre niveau de vie.

Alors que dans la cité grecque toute l’activité sociale, tous les courants de la vie et de sa reproduction convergent vers la cité, au plan économique, politique, militaire comme culturel, sa chute, sa faillite tenant au succès de ce développement qui transforme la cité en organe social parasitaire, sous le féodalisme la vie de la ville, subordonnée à la campagne, se concentre sur une activité économique, sous forme de subordination à la structure féodale, l’économie à la campagne entraînant aussi une extension du commerce (dans l’Antiquité, le commerce était déterminé par les besoins de luxe de la classe dominante), et ce développement de la production et du commerce pousse les seigneurs à surpasser la concurrence des fortunes urbaines en transformant la rente foncière en rente argent, l’exploitation des paysans ne connaissant plus de bornes.

C’est la faillite du système féodal, avec le dilemme, soit approfondir la crise, la pérenniser par l’introduction d’un deuxième servage, soit, grâce à l’accumulation primitive, liquider le système.

Les affrontements sur le statut des villes, qui aboutissent à l’accession de certaines villes à l’indépendance, peuvent être significatifs dans le sens de la dislocation du système féodal, pour la préparation du système capitaliste, mais ne peuvent suffire pour fonder des formes durables de la société future.

De ce point de vue de la société future, il faut souligner l’importance de l’alliance des villes affranchies avec les tendances favorables à la monarchie, alliance qui constitue la forme de transition et de préparation de la construction définitive du capitalisme en tant que système pénétrant l’ensemble de la société.

Dans ce cadre, la ville peut se déployer comme centre de la politique et de la culture.

  1. 76.     Manufacture et division toujours plus sociale du  travail. Dans le féodalisme, la corporation empêche explicitement la transformation en marchandise de la force de travail (les corporations ne connaissent pas la division du travail, le travailleur, soudé à ses moyens de production, devant maîtriser tous les aspects de la production incombant à son corps de métier; quand les circonstances nécessitent une division du travail, les corporations se subdivisent en sous-genres, ou bien se forment des corporations nouvelles, sans que des métiers différents puissent être réunis dans un même atelier). La socialisation de la catégorie centrale de l’être social qu’est l’appropriation de la plus-value prend, sous le capitalisme, la forme d’une détermination économique, celle où la force de travail du salarié devient une marchandise qu’il vend au capitaliste, lui laissant ainsi la disposition du surtravail, cette période étant précédée par la période de l’accumulation primitive, avec ses débauches de violence, après quoi le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles de la production », la violence ayant perdu tout caractère naturel. Le travail prend un caractère toujours plus social, ainsi dans la manufacture, qui n’est pas un simple rassemblement quantitatif des forces de travail individuelles, une augmentation quantitative de ces forces de travail, mais une division du travail non  « naturelle », plus sociale, plus précisément un processus de travail décomposé en opérations partielles, avec des instruments spécialisés et des travailleurs transformés en virtuoses bornés de quelques gestes indéfiniment répétés. La position véritable échoit à ceux qui dirigent la production, les positions effectuées par le travailleur se réduisant à des habitudes, des routines, des réflexes conditionnés, le travailleur n’existant plus que sous une forme morcelée, atrophiée, les puissances intellectuelles, les connaissances, la volonté de la production se concentrant dans le capital.

La corporation empêche explicitement la transformation en marchandise de la force de travail, en limitant le nombre de compagnons, en interdisant l’emploi de compagnons d’un autre métier, en interdisant au marchand d’acheter le travail.

Le capital marchand et le capital argent jouent un rôle dans l’apparition du capitalisme, mais épisodique, transitoire, le rôle du capital industriel étant décisif, par l’introduction de catégories authentiquement sociales.

La socialisation de la catégorie centrale de l’être social de l’appropriation de la plus-value va de la forme de la violence pure dans l’esclavage et le servage (violence pure nécessaire dans la mesure où, dans des conditions proches de la nature, il reste les possibilités de subsister d’une manière ou d’une autre, violence qui garantit l’obligation de surtravail) jusqu’à une détermination sociale économique sous le capitalisme, la force de travail du salarié devenant une marchandise qu’il vend au capitaliste, lui laissant ainsi la disposition du surtravail, une période précédée par la période de l’accumulation primitive, avec ses débauches de violence, après quoi le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles de la production », la violence ayant perdu tout caractère naturel.

On ne peut en rester à une description aussi générale du fait.

Le rapport de travail a des fondements de plus en plus sociaux.

Le capitalisme bouleverse, sur la base du travail salarié, le processus de production au sens large en le rendant toujours plus social.

La part objectivée croissante du processus de travail et les médiations entre le processus de travail et l’ensemble social toujours plus nombreuses et complexes socialisent la production, la consommation, la distribution, etc., c’est-à-dire la reproduction économique.

La manufacture ne bouleverse pas le mode de travail mais bouleverse la division du travail, dans une situation où les corporations de connaissaient pas la division du travail, les travailleurs devant maîtriser tous les aspects de la production incombant à son corps de métier.

Quand les circonstances nécessitaient une division du travail, les corporations se subdivisaient en sous-genres, ou bien se formaient des corporations nouvelles, sans que des métiers différents fussent réunis dans un même atelier.

La division du travail y était donc organique, naturelle, le travailleur et ses moyens de production étant soudés ensemble.

La manufacture est, abstraitement, une coopération, mais la coopération est une forme immémoriale et qui reste « naturelle », parce qu’elle est le plus souvent un simple rassemblement quantitatif des forces de travail individuelles, une augmentation quantitative de ces forces de travail.

Dans la manufacture, un processus de travail unitaire, autrefois exécuté par des travailleurs isolés, est décomposé en opérations partielles, les instruments se spécialisent, le travailleur devenant un virtuose borné de quelques gestes indéfiniment répétés.

Puisque le produit final résulte d’une combinaison des tâches partielles décomposées, que chaque travailleur n’exécute qu’une tâche partielle, la position au sens propre échoit à ceux qui dirigent la production, les positions effectuées par le travailleur devenant une simple habitude, une simple routine, un réflexe conditionné, le travailleur n’existant plus que sous une forme morcelée, atrophiée.

Les puissances intellectuelles, les connaissances, la volonté de la production disparaissent du côté des ouvriers parcellaires pour se concentrer dans le capital.

  1. 77.     Machine, comptabilité et désanthropomorphisation. Les machines, qui prennent la place de l’instrument de travail, permettent de s’affranchir des limites de la force de travail, des limites de la capacité de travail d’un homme, dans la mesure où la machine peut prendre en charge une multiplicité d’outils  qu’un homme seul est incapable d’utiliser simultanément du fait de la limitation du nombre de ses organes, dans la mesure où la machine s’affranchit des bornes physiques et psychiques de l’homme. Comme la manufacture, la machine « dénature » le travail, c’est-à-dire le socialise encore plus, mais elle s’en distingue en désanthropomorphisant le travail. Avec la machine, les outils et leur maniement deviennent un système de forces existantes en soi, l’individu étant l’instrument de l’exécution d’une position sociale générale, purement économique, le subordonné de cette position sociale, sa tâche se bornant à surveiller la machine et à corriger les erreurs, les positions qu’il effectue n’étant donc que des éléments de ce type toujours plus socialisé de position qui augmente en qualité et en importance et qui vise à influencer d’autres hommes pour que ceux-ci effectuent les positions souhaitées. La désanthropomorphisation, correspondant à une socialisation toujours plus poussée, se manifeste déjà avec le simple échange de marchandises, qui va au-delà de la satisfaction immédiate des besoins par la création de valeurs d’usage, ou avec l’argent, comme forme de médiation sociale quand l’échange de marchandises se généralise, mais aussi, dans le nouveau contexte capitaliste et machinique, avec la comptabilité, quand la fortune de l’individu, sans cesser d’être sa propriété, peut prendre une forme sociale autonome, indépendante de lui, dans l’affaire, la firme ou la société par actions, qui se constituent avec un capital indépendant, distinct du patrimoine privé des sociétaires.

Les limites économiques de la production manufacturière donnent l’impulsion à l’évolution vers le travail mécanisé.

De plus, les machines permettent de s’affranchir des limites de la force de travail et de la capacité de travail de l‘homme.

Dès que l’instrument de travail est manié par un mécanisme, la machine-outil prend la place de l’instrument de travail.

La machine peut prendre en charge simultanément un nombre d’outils que l’homme ne peut utiliser en même temps du fait de la limitation du nombre de ses organes. La machine s’affranchit des bornes physiques et psychiques de l’homme comme être vivant concrètement déterminé, et par conséquent limité.

La machine prolonge la manufacture puisqu’elle continue à « dénaturer » le travail, mais elle s’en distingue en désanthropomorphisant le travail.

Alors que l’aliénation est un phénomène de l’existence humaine, qui fait partie de l’être social, la désanthropomorphisation est une forme de reflet de la réalité, et son application à la pratique, forme que l’homme élabore pour connaître la réalité dans son existence en soi, en s’approchant de la plus grande précision possible.

Les tendances à la désanthropomorphisation de la connaissance, qui s’exprimaient dans les mathématiques, ont eu une influence limitée sur la production au temps de l’esclavage, essentiellement une influence sur les instruments de guerre.

Avec la machine, les outils et leur maniement deviennent indépendants de l’homme et de ses possibilités et sont considérés comme un système de forces existantes en soi, afin de réaliser une position qui soit au niveau de leur mise en œuvre optimale, la fonction concrète, essentielle de l’individu travaillant disparaissant du processus de travail pris comme échange matériel avec la nature, l’individu étant l’instrument de l’exécution d’une position purement sociale, la subordination de cette position sociale générale, purement économique, apparaissant déjà dans la division du travail de la manufacture.

Comme la machine désanthropomorphise le processus de travail, ce dernier connaît une évolution vers plus de socialité, la tâche des hommes se bornant à surveiller la machine et à corriger les erreurs, les positions qu’ils effectuent n’étant que des éléments d’un processus téléologique global déjà mis en mouvement par la société, ces positions purement sociales n’étant pas directement orientées sur l’échange matériel de l’homme avec la nature, mais visant à influencer d’autres hommes pour que ceux-ci effectuent les positions souhaitées, ce type de position augmentant en qualité et en importance.

Ce tournant décisif dans la socialisation de l’être social n’est pas un phénomène isolé.

La première possession de l’homme est plus ou moins naturellement liée à sa personne (l’héritage, catégorie purement sociale, comme lié le plus souvent à la famille, conservant un peu de cette structure originelle).

Avec la comptabilité, la fortune de l’individu, sans cesser d’être sa propriété, prend une forme sociale autonome, indépendante de lui, et c’est la naissance de l’affaire, de la firme et de la société par actions, avec un capital indépendant, qui est rendu distinct du patrimoine privé des sociétaires.

La possession et la propriété acquiert une forme de plus en plus sociale.

La socialisation de l’être social se manifeste aussi dans la division du travail.

Le simple échange de marchandises est une forme plus sociale que le travail qui permet la satisfaction immédiate des besoins par la création de valeurs d’usage.

Lorsque l’échange atteint un certain degré de généralité, il produit son propre élément social de médiation, l’argent, avec des formes de médiation toujours nouvelles.

  1. 78.     Le taux de profit moyen. Cette nouvelle catégorie sociale commande l’échange de marchandises, par l’intermédiaire du prix  des marchandises, et par voie de conséquence tous les actes même individuels, qui viennent ainsi conclure un enchaînement purement social. Les lois universelles et complexes du mouvement général du capital déterminent ainsi à titre de principes ultimes la spécificité des actes de la vie économique et l’existence économique de chaque homme. L‘existence individuelle est de plus en plus imbriquée avec le développement matériel du genre humain. Le capitalisme et la grande industrie s’emparent de tous les secteurs, et en profondeur, c‘est-à-dire aussi bien intensivement qu’extensivement dans la mondialisation.

La socialité croissante de l’être social dans le capitalisme engendre une forme nouvelle, encore plus socialement médiatisée, le taux de profit moyen.

En effet, tout acte d’échange étant social, puisque la détermination de la valeur, autour de laquelle oscille le prix, est le temps de travail socialement nécessaire, le pivot de fonctionnement de l’échange de marchandises est le prix de revient augmenté du taux de profit moyen, si bien que tout acte, même individuel, est déterminé par l’évolution générale, par le niveau général de l’économie, et s’intègre dans son contexte universel comme acte venant conclure un enchaînement purement social.

Cette prévalence du taux de profit moyen tient à la possibilité d’un libre transfert du capital d’un secteur de l’économie à l’autre.

Les lois universelles et complexes du mouvement général du capital déterminent à titre de principes ultimes la spécificité des actes de la vie économique, l’existence économique de chaque homme.

Cette détermination des actes individuels d’échange par les mouvements du capital d’un secteur à un autre est le pendant intensif de la voie tendancielle vers l’économie mondiale dans son mode extensif.

L’existence individuelle est de plus en plus imbriquée avec le développement matériel du genre humain.

Le capitalisme s’est d’abord emparé de la production des moyens de production, des mines, de l’électricité, etc., et de la production des principales matières premières, les textiles, la minoterie, le sucre, l’élaboration directement liée à la consommation et au secteur des services étant laissée à l’artisanat et la petite industrie.

Le capitalisme actuel et la grande industrie s’emparent de tous les secteurs, des transports et des moyens de transport, des équipements domestiques des consommateurs, etc..

Le développement de l’industrie chimique, avec les matières synthétiques, fait disparaître, dans de vastes domaines, la production à demi ou totalement artisanale.

L’hôtellerie et le tourisme sont capitalisées.

La domesticité d’échapper au capitalisme.

Les médias et les marchands d’art deviennent des secteurs du grand capital.

Les catégories économiques du capitalisme, avec leur tendance intrinsèque à une pure socialité, pénètrent toujours plus fortement l’être social, intensivement comme extensivement.

  1. 79.     La plus-value relative et la conscience de l‘évolution sociale. La plus-value relative est un mode d’appropriation de la plus-value spécifique au capitalisme. Elle apparaît seulement quand la classe capitaliste dans son ensemble a de l’intérêt à ce que la classe ouvrière consomme, ce qui suppose une production de masse d’objets et des services d’usage quotidien propres à la classe ouvrière et l’attribution de moyens pour pouvoir les consommer, ce qui suppose donc l‘augmentation des salaires et la diminution du temps de travail. Le secteur des services se développe à la suite de la diminution du temps de travail. La méthode de la plus-value absolue (prolonger le temps de travail, diminuer les salaires) est abandonnée du fait de la résistance syndicale et de son caractère coercitif. L’évolution d’ensemble du capital est le produit spontané, régi par des lois, des conséquences causales qui découlent des positions isolées des capitalistes individuels et qui se cristallisent en certaines tendances objectives. Les moments de la production capitaliste qui se sont autonomisés peuvent manifester leur unité dans les crises. À partir d’études de conjoncture, dans un contexte de pauvreté de la discussion sur les théories économiques, on peut percevoir le déroulement spontané du processus général et observer certains symptômes avant-coureurs de crise, on peut prendre des mesures imposant instinctivement les intérêts généraux du capital contre les intérêts particuliers de certains groupes. L’évolution vers la prépondérance de la plus-value relative dans tous les domaines de la satisfaction des besoins peut entraîner que l’intérêt du capital général s’exprime plus directement, s’objective, soit appréhendé et transposé dans la pratique, en opposition aux intérêts des capitalistes individuels ou des groupements capitalistes.

Dans l’appropriation du surtravail, la part de la plus-value relative, mode spécifique au capitalisme d’appropriation de la plus-value, joue un rôle de plus en plus important, la plus-value absolue, par la prolongation du temps de travail ou la diminution du salaire, étant la tendance dominante des méthodes de la manufacture, méthode abandonnée du fait de la résistance syndicale.

La plus-value relative ne peut pas dominer tant que la classe capitaliste dans son ensemble ne développe un intérêt à la consommation de la classe ouvrière, par une production de masse des marchandises d’usage quotidien chez les masses les plus nombreuses, cette nouvelle universalité de la production ne pouvant se réaliser que si les travailleurs ont les moyens de consommer.

La plus-value relative permet, tout en augmentant les salaires, tout en réduisant le temps de travail, d’augmenter la part de plus-value qui revient au capital (notons que la capitalisation du secteur des services se développe à la suite de la diminution du temps de travail).

Le passage à la prédominance de la plus-value relative sur la plus-value absolue, comme mode de production et d’appropriation de la plus-value plus élevé et plus purement social que le rapport coercitif propre à la plus-value absolue, devient un intérêt vital des capitalistes, une nécessité spontanée de l’économie, engendrée par ses propres lois.

La subsomption formelle du travail au capital, forme générale de la production capitaliste, mais particulière par rapport à la production spécifique du capitalisme développé, se transforme en subsomption réelle, comme prédominance de la plus-value relative.

Ce changement n’est pas un changement de la formation sociale, puisque la méthode d’appropriation de la plus-value absolue n’a pas disparu, même si elle peut avoir perdu sa position dominante. À certains moments, elle réapparaît, parfois sous des formes drastiques, sans, apparemment, ébranler les fondements de la nouvelle situation.

Un certain nombre de régulations viennent affecter le caractère spontané de l’évolution.

L’universalisation du capital concrétise le caractère du capital dans sa totalité.

En effet, l’évolution d’ensemble du capital au sens économique est le produit spontané, régi par des lois, des conséquences causales qui découlent des positions isolées des capitalistes individuels et qui, désormais indépendantes de leur origine, se cristallisent en certaines tendances objectives.

L’unité de ce processus général acquiert donc un être en soi, qui, au début du capitalisme, ne recèle aucune possibilité de développer de lui-même un être pour soi et la conscience de cet être pour soi.

C’est au moment des crises que se manifeste l’unité des moments de la production capitaliste qui se sont autonomisés.

Cependant, l’évolution vers la prépondérance de la plus-value relative dans tous les domaines de la satisfaction des besoins entraîne que l’intérêt du capital général s’exprime plus directement et peut s’objectiver, être appréhendé et transposé dans la pratique en opposition aux intérêts des capitalistes individuels ou des groupements capitalistes.

On est aujourd’hui capable, par des études de conjoncture, d’observer certains symptômes avant-coureurs de la crise et de prendre des mesures économiques préventives, la connaissance étant relative et limitée, et l’application encore plus problématique, l’efficacité de ces mesures tenant à ce qu’elles imposent instinctivement les intérêts généraux du capital contre les intérêts particuliers de certains groupes, qui peuvent même, dans certains cas, avoir intérêt au déclenchement de la crise.

Une telle analyse ne révèle pas l’être pour soi du processus socio-économique général, mais seulement l’intérêt de l’ensemble du capital dans chaque situation concrète.

On ne peut donc de cette manière amener le processus général, par sa connaissance objective, à son être pour soi.

On peut seulement percevoir plus efficacement le déroulement spontané du processus général et le mettre à profit pratiquement.

En URSS, l’œuvre de redressement de la NEP, immédiatement après la dévastation de la guerre mondiale et de la guerre civile, s’est consacrée, sans grand fondement théorique, aux exigences du jour et à la remise en marche de la production à tout prix.

L’économie planifiée est apparue sans fondement théorique marxiste, comme tentative de réaliser un certain nombre de tâches pratiques comme la préparation et la défense face aux menaces d’une offensive de Hitler, etc., d’où sont nés un volontarisme et un subjectivisme bureaucratiques et un pragmatisme dogmatique pétrifiant en dogmes des exigences du jour toujours différentes.

Le processus de reproduction de l’économie dans son ensemble doit être discuté.

Il n’existe pas actuellement de contrepartie théorique au développement actuel du capitalisme, une économie socialiste planifiée, dans laquelle une mise en place fondée théoriquement du plan pourrait acquérir un être pour soi objectif, est encore une perspective d’avenir.

La différence entre l’essence et le phénomène dans l’être économique peut évoluer jusqu’à l’antagonisme radical, ainsi la différence entre le développement des forces productives, en particulier le développement des capacités humaines (l’essence) et la forme sous laquelle ces forces et capacités se manifestent dans le capitalisme comme abaissement et aliénation des hommes, antagonisme que les capitalismes ne reconnaissent pas.

  1. 80.     La manipulation, médiation entre la production de masse des produits de consommation et des services et la masse des consommateurs individuels, est censée informer sur la qualité des marchandises et des services pour que les millions d’acheteurs individuels puissent les consommer. Cette manipulation conduit à la destruction de toute vie privée et elle s’étend progressivement à tous les domaines de la vie, et avant tout à la politique. D’une part, la manipulation et la consommation de prestige qui lui est liée éliminent de la vie quotidienne les efforts dans le sens de la généricité, avant tout la tendance à surmonter sa propre particularité, l’objectif étant de figer, de rendre définitive le caractère particulier du produit, d’autre part, la manipulation donne à la particularité ainsi isolée un caractère abstrait, uniformisant, la particularité immédiate se dégradant en une abstraction superficielle, immédiate, statique, qui se transforme sans cesse dans le monde des apparences, si bien que, quand le produit s’échange, l’échange semble indépendant, extérieur, indifférent à la production. La manipulation, qui s’exerce constamment sur l’individu, bénéficie de son assentiment, mais cet individu pourrait non seulement la neutraliser, mais donner l’exemple et même participer à des résistances collectives amenant à un changement dans ce processus de manipulation

La manipulation n’est que de la nécessité d’amener des marchandises de consommation de masse à des millions d’acheteurs individuels, elle conduit à la destruction de toute vie privée. Elle est, en soi, une médiation entre la production de masse des produits de consommation et des services et la masse des consommateurs individuels.

À ce stade de la production, un tel système de médiation est du point de vue économique indispensable pour une information sur la qualité, etc. des marchandises.

La manipulation prend son origine dans ces informations, elle s’étend progressivement à tous les domaines de la vie, et avant tout à la politique.

Elle est parente à la méthode du néopositivisme.

On a un double mouvement, en lui-même unitaire, d’une part, la manipulation et la consommation de prestige qui lui est liée éliminent de la vie quotidienne les efforts dans le sens de la généricité, avant tout la tendance à surmonter sa propre particularité, l’objectif principal étant de figer, de rendre définitive le carafictère particulier de tout objet de l’activité humaine.

D’autre part, la particularité ainsi isolée acquiert un caractère abstrait, en dernier ressort uniformisant, la particularité immédiate, et immédiatement fondée au plan sensible de la vie quotidienne, se dégrade en une abstraction superficielle et immédiate, essentiellement pétrifiée et statique, qui se transforme sans cesse dans le monde des apparences.

Au dernier stade, quand le produit s’échange pour être directement consommé, l’échange semble indépendant, extérieur, indifférent à la production.

Les circonstances de la vie ont un caractère de nécessité, non de fatalité, puisqu’elles peuvent être changées par la société dans son ensemble.

Il y a donc une marge de manœuvre pour l’activité, y compris pour les individus.

La manipulation exerce bien sur l’individu une pression permanente, mais elle a les fondements de l’assentiment qu’elle reçoit dans les rapports interhumains.

L’action individuelle n’est pas insignifiante, d’une part parce que des actions individuelles peuvent s’additionner socialement de manière spontanée et devenir des facteurs de forces encore plus réels, d’autre part parce que l’exemple a une fonction sociale non négligeable, surtout dans la vie individuelle.

Un examen de complexes de faits particuliers liés à la manipulation, comme par exemple la mode, montre que le destin, la fatalité a des limites dans le vouloir ou le non vouloir des êtres humains.

  1. 81.     Le capitalisme reproduit en lui-même, par l’économie, ses propres présupposés. Une formation sociale dont les conditions de reproduction, les présupposés, sont donnés de l’extérieur ne peut que détruire ces conditions. Le capitalisme produit sans cesse ses propres présupposés, ses propres conditions de reproduction, l’ouvrier produisant la richesse pour le capital et pour la jouissance du capitaliste tout en étant étranger à sa propre production, séparé d‘elle. Pour le capitaliste, la production est une consommation d’une force de travail qui produit des marchandises, elles-mêmes transformées  en capital. L’individu du capitalisme n’est pas relié au processus de reproduction sociale par des systèmes de médiation comme celui des castes (qui génère la fausse conscience du caractère naturel de la caste, du caractère naturel de son appartenance à la  caste, une fausse conscience qui consolide la stabilité des modes de vie), mais par la médiation purement économique de la classe sociale. 

La production asiatique, l’esclavagisme et le féodalisme ont des conditions de reproduction dont les présupposés, du point de vue social, proviennent de l’extérieur, sont donnés ou trouvés achevés, si bien que leur processus de production ne peut pas reproduire ses propres présupposés, qu’il est au contraire voué à les détruire.

Le capitalisme produit sans cesse ses propres présupposés.

D‘un côté, le procès de production ne cesse de transformer la richesse matérielle en capital et moyens de jouissance pour le capitaliste, de l’autre, l’ouvrier, source de la richesse, mais dépouillé des moyens de la réaliser pour lui-même, sort du procès de production comme il y est entré, son propre travail, déjà aliéné avant son entrée dans le processus de travail comme propriété du capitaliste et incorporé au capital, ne cessant de s’objectiver durant le processus, mais seulement en produits étrangers à lui-même.

La production capitaliste étant en même temps consommation de la force de travail par le capitaliste, transforme sans cesse le produit du salarié en marchandise, mais aussi en capital, c’est-à-dire en valeur qui pompe la force créatrice, en moyens de production qui dominent le producteur, en moyens de subsistance qui achètent l’ouvrier.

Le travailleur produit constamment la richesse objective sous forme de capital, une puissance qui lui est étrangère, qui le domine et l’exploite, tandis que le capitaliste produit constamment la force de travail comme source de richesse subjective et abstraite, séparée de ses propres moyens d’objectivation et de réalisation, présente dans la simple existence corporelle de l’ouvrier comme travailleur salarié.

Dans les autres formations que le capitalisme, le processus de reproduction assigne également aux individus, en dernier ressort, leur place dans le système social, et comme l’homme est un être qui répond, la marge de liberté concrète laissée à sa pratique, à ses positions toujours concrètes, est donc déterminé dans chaque cas

Comme les positions ont toujours le caractère d’alternatives, il en résulte la richesse inépuisable de toute période, ce qui ne peut supprimer sa spécificité, déterminée en dernière instance par l’économie.

Le caractère spécifiquement social du capitalisme s’exprime en ce que le processus décrit ci-dessus se produit de manière purement économique, soit immédiatement, soit médiatement, c’est-à-dire que l’individu n’est pas relié au processus de reproduction sociale par des systèmes de médiation comme celui des castes, ou celui de la citoyenneté dans la cité grecque, ou celui de la noblesse, et le lien entre caste et individu est par essence différent de la relation avec une classe.

Pour l’individu, mais aussi pour le plus grand nombre et parfois pour toute la société, la formation revêt, en raison de la coutume, de la tradition, etc., un caractère de nécessité aussi irrévocable que la vie organique pour l’individu. De même que chaque individu doit accepter l’heure de sa naissance, le sexe auquel il appartient, sa taille, etc., comme donnés une fois pour toutes, de même il considère son appartenance à des formes sociales comme la caste, etc., due à sa naissance, comme un donné tout aussi naturellement immuable que son être propre tel qu’il a résulté de sa naissance.

Cette fausse conscience, dans son enracinement opiniâtre, socialement conditionné, dans son universalité durable, elle aussi socialement conditionnée, sous-tend et consolide, chez les hommes qui participent d’elle, la stabilité naturelle des formes de vie nées de la division du travail social.

L’antagonisme entre la croissance économique et une structure sociale qui se reproduit telle quelle prend une acuité d’autant plus grande que ces formes de fausse conscience peuvent survivre, certes déformées, même après la destruction de leur base sociale.

  1. 82.     Les deux aspects de l’homme et les choix  axiologiques. Du point de vue de la vie organique de l‘homme, sa position sociale comporte un hasard irréductible. Du point de vue de la vie sociale de l’homme, sa constitution biologique est un hasard irréductible. Est irréductible la contingence de la relation entre la spécificité des dispositions physiques de l’homme et la spécificité de la marge de liberté de sa personnalité, et cette contingence apparaît d‘autant plus que la formation sociale est plus socialisée. Cette antithèse ontologique est masquée par ceux qui considèrent les formes sociales comme naturelles (selon cette conception, il n’y a plus de formes sociales, la noblesse d‘une personne n‘est pas une caractérisation sociale de son appartenance à la noblesse mais une caractérisation biologique  innée de type don), comme par ceux qui considèrent les formes sociales comme de caractère métaphysique, religieux, s‘imposant à une nature définitivement soumise (le renoncement, pour une pure spiritualité s‘imposant au corps faible, aboutit à un échec, car toute chair est sociale, c‘est-à-dire incontrôlable). L’incidence de la société, de l’éducation, de l’environnement social, du mode de vie sur l’être biologique de l’homme, sur son développement corporel, sur sa prédisposition aux maladies, etc., ne peut supprimer le fait brut de cette contingence de la relation entre ces deux aspects  ontologiques hétérogènes bien qu’inséparables de l’homme.  Le caractère purement social des formations sociales produit une incarnation de l’association ontologiquement contingente de l’être biologique et de l’être social chez tout individu humain, ce qui ne brise pas l’unité de l’homme mais pose à l’homme la tâche de devenir une individualité. On ne peut sous-estimer l’aspect biologique de l’homme. Preuve en est, pour favoriser l’accession à l’individualité, pour faire valoir la socialité des individus, leur appartenance à l’espèce humaine qui se crée, la nécessité de l’existence d’organes sociaux instituant des préceptes sociaux, des principes ordonnateurs de la société, comme le droit, les coutumes, la tradition, la morale, qui s’adressent à chaque homme sans exception sous forme de postulat social. Pour l’homme agissant, il s’agit de choisir parmi toutes les exigences sociales, qui sont très diverses et antinomiques, celles qui dépassent la particularité vers la socialité et la généricité de l’espèce humaine, exigences sociales qui sont ainsi conformes au choix qu’il fait comme un devoir personnel, comme une exigence éthique, d’un développement de la personnalité propre qui dépasse sa propre particularité, autrement dit ces exigences sociales choisies sont intégrées à ce qui est considéré comme devoir personnel de tisser un lien entre un genre humain et des individus dépassant chacun leurs propres particularités, l‘évolution du simple individu vers l‘individualité étant telle que cet individu est en même temps porteur conscient du genre humain. Cette évolution ne se fait pas sans contradictions, dans la mesure où l’évolution du genre humain est un processus double qui se déroule aussi bien dans la reproduction générale, économique et objective, avec une lutte entre la particularité  et la généricité, que dans la reproduction de l’être humain individuel, avec, ici aussi, une lutte entre la particularité, la singularité  et la personnalité, l’individualité, l’homme, unité d’un être biologique et d’un être social en relation contingente, étant motivé par des valeurs et des options axiologiques très différentes, déterminant des choix entre conservation, reproduction ou dépassement (on oublie trop souvent que des facteurs décisifs de l’individualité de l’homme sont reliés à son être biologique, si bien  qu‘on sous-estime les réactions de l‘aspect biologique de l‘homme, comme si son évolution était toujours plus humaine, toujours plus sociale, sans contradiction). L’évolution de l’homme de la simple singularité jusqu’à l’individualité, dans le cadre du processus général de la reproduction de la société, est un moment d’une importance capitale dans la naissance du genre humain. Les alternatives et des choix axiologiques sont des composantes actives du processus général objectif, tout en étant nécessairement produites par ce processus général objectif. Ces composantes actives, composées des alternatives et des choix axiologiques, constituent les médiations à travers lesquelles les deux pôles de l’évolution de l’humanité, l’homme et la société, sont en symbiose réelle. Avec le capitalisme, le caractère contingent de la relation de l’individu avec sa place dans la société  se révèle crûment, son appartenance purement sociale à une classe sociale ne lui apparaît plus comme le prolongement direct de son être naturel, la place qu’il occupe dans la société par sa naissance lui apparaît comme le fait du pur hasard, avant que ne commencent ses interactions avec la société (les influences de la société peuvent avoir des effets inverses à  ce qui était visé, toute influence suscitant de toute façon  de la part de l’individu des décisions alternatives),  il est débarrassé de tout lien social de type « naturel », il est libre et autonome, il considère ses conditions d’existence comme contingentes, sans voir qu’il est subordonné à une puissance objective

Derrière ces phénomènes, il y a la relation entre l’être naturel biologique de l’homme et son être social.

Considéré à partir de la vie organique, la position sociale d’un homme quelconque comporte un hasard irréductible, de même que du point de vue de l’être social, sa constitution biologique est vouée à rester un hasard irréductible.

L’incidence de la société, de l’éducation, de l’environnement social, du mode de vie sur l’être biologique de l’homme, sur son développement corporel, sur sa prédisposition aux maladies, etc., ne peut supprimer le fait brut de la contingence dans la relation entre la spécificité de ces dispositions physiques et la spécificité de la marge de liberté sociale laissée à la personnalité sociale, une relation qui n’est pas simple juxtaposition de deux modes de d’être mais synthèse de deux modes d’être tellement hétérogènes qu’ils ne peuvent perdre leur contingence ontologique fondamentale.

Cette antithèse ontologique est masquée par ceux qui considèrent les formes de l’être social comme naturelles, par ceux pour qui un noble reste toujours un noble, la noblesse étant une qualité indissociable de son individualité, l’appartenance purement sociale à une couche sociale déterminée revêtant l’apparence d’un prolongement direct de son être naturel, comme par ceux qui donnent aux catégories sociales comme la caste un fondement dans la religion, la philosophie, l’éthique, etc.

Le capitalisme révèle crûment le caractère purement contingent de la relation de l’individu avec la place qu’il occupe dans la société, débarrassant l’homme de ses liens sociaux « naturels » et mettant sur pied la conception de l’homme libre et autonome. Mais si l’individu paraît plus libre, car ses conditions d’existence lui sont contingentes, il est en fait moins libre, car plus subordonné à une puissance objective.

Dans une formation purement sociale, la contingence de la relation de l’être biologique et de l’être social apparaît au grand jour.

Du point de vue de l’individu, c’est le pur hasard qui décide de sa place dans la société où sa naissance le plonge, et après cela commence l’interaction incessante avec l’environnement social, toute influence exercée sur l’homme suscite de sa part des décisions alternatives, l’effet des influences pouvant aboutir à un résultat inverse de ce qu’elles visaient.

Le sujet de ces réactions est à la fois biologique et social.

Le caractère purement social des formations sociales ne peut produire une socialité pure de l’être de l’homme, mais seulement une incarnation de l’association ontologiquement contingente de l’être biologique et de l’être social chez tout individu humain, ce qui ne brise pas l’unité de l’homme mais pose l’homme devant la tâche de devenir une individualité.

Dire que le rôle formateur reviendrait aux tendances sociales, les tendances biologiques constituant le matériau ainsi mis en forme, est trop général, trop tranché, car, chez l’individu, le dualisme de ces pures données ontologiques deviendrait inconnaissable.

Même le renoncement concret, vers une pure spiritualité s’imposant sur le corps faible et peccamineux, ne peut prendre une forme concrète sur le terrain extra social, car même la chair la plus rétive est déjà sociale.

Mais aussi définir la contingence hétérogène des composants en soi de l’individu comme la relation entre la puissance formatrice et le matériau formé n’implique pas que l’individualité authentique doive rester en opposition avec ses possibilités biologiques données, et c’est même le contraire, quand l’enfant en bas âge résiste à ses éducateurs, manifestant que des facteurs décisifs de l’individualité sont reliés à son être biologique.

Le fait que des influences ordonnatrices essentielles de la société comme les coutumes, la tradition, le droit, la morale s’adressent à chaque homme sans exception sous forme de postulat social, montre que l’évolution ontologique de ce qui n’est à l’origine qu’un simple exemplaire de l’espèce jusqu’à l’individualité a besoin d’un organe social auquel soient référés tous les préceptes sociaux, afin de pouvoir, par l’intermédiaire de cet organe social et à partir de la réglementation morale de la société, favoriser l’accession à l’individualité.

Tous les principes ordonnateurs de la société ont pour fonction, face aux efforts privés des individus, de faire valoir la socialité des individus, leur appartenance à l’espèce humaine qui se crée au cours de l’évolution sociale.

La dualité ainsi posée par la société ne peut être surmontée que par l’éthique, où le dépassement de la particularité individuelle acquiert une tendance unitaire.

L’exigence éthique au cœur de la personnalité de l’homme agissant est le choix entre les exigences sociales qui deviennent antinomiques et l’option déterminée de reconnaître comme devoir personnel tout ce qui est conforme à sa personnalité propre, tissant ainsi le lien entre le genre humain et les individus qui dépassent leurs propres particularités, ce qui crée la possibilité objective d’un être social du genre humain.

Les contradictions internes de cette évolution sociale, qui s’objectivent dans les formes antinomiques de l’ordre social, constituent la base permettant que l’évolution du simple individu vers l’individualité fasse de cet individu en même temps le porteur conscient du genre humain.

L’être pour soi du genre humain est le résultat d’un processus qui se déroule aussi bien dans la reproduction générale, économique et objective, avec une lutte entre la simple particularité et la généricité, que dans la reproduction de l’être humain individuel.

La particularité de l’homme partage avec son être biologique le fait de ne pouvoir être supprimé, tous deux étant constamment reproduits en lien avec leur dépassement dans l’unité complexe qu’est chaque homme.

On ne doit pas oublier dans la particularité comme dans la généricité que l’homme est l’unité d’un être biologique et d’un être social, qu’il est motivé par des options axiologiques très différentes déterminant le choix entre la conservation, la reproduction et le dépassement, que son évolution est déterminée par des valeurs, et qu’à l’origine il y a la contingence de la relation entre son être biologique  et son être social.

Seule la reconnaissance de la contingence permet de comprendre l’évolution de l’homme de la simple singularité jusqu’à l’individualité dans le cadre du processus général de la reproduction de la société comme un moment d’une importance capitale dans la naissance du genre humain, et de cette façon on peut comprendre les alternatives et des choix axiologiques comme des composantes actives du processus général, des composantes nécessairement produites par l’évolution objective, composantes à travers lesquelles les deux pôles de l’évolution de l’humanité sont en symbiose réelle.

  1. 83.     La perspective. Tout d’abord, deux préalables. De manière utopique, toute figuration subjective de la généricité humaine sous forme élevée et exemplaire est très éloignée de la généricité réelle, même si elle a une grande valeur esthétique. De manière pragmatique triviale, toute satisfaction au sein du capitalisme est vulgaire, puisqu’elle s’accommode des limites faites à la socialité. La perspective qui est ici proposée n’est pas individuelle, dans la mesure où elle exige une certaine évolution économique  objective, une certaine tendance que l’histoire et l’économie peuvent identifier, évolution et tendance engendrant la possibilité d’un genre humain authentique, au développement autonome. Cette perspective n’est donc pas une attitude subjective de l’ordre de l’espoir, mais le reflet conscient, le complément et  le prolongement des tendances de l’évolution économique  objective, l’expression de la connaissance des orientations réelles de l’évolution économique objective. Comme la réalisation de ces tendances, de ces orientations dépend des actions des hommes, des décisions alternatives qu’ils sont désireux ou capables de prendre par rapport à cette tendance, comme cette réalisation est le résultat de la multiplicité  innombrable de toutes ces positions, il faut que la perspective soit le but posé dans toutes ces décisions,  les séries causales déclenchées par ces décisions peuvent ainsi devenir des facteurs objectifs de la réalisation de cette perspective. Plus précisément, cette perspective est concrète dans la mesure où seule sa réalisation en structure sociale permettra la naissance réelle du genre humain comme espèce  autonome et consciente d’elle-même, au niveau de l’individu comme au niveau de la société. Cette perspective est celle d’un être social où la question de la contingence de la relation de l’être biologique et de l’être social n’existe plus que comme tâche vitale individuelle de transformer le donné de sa simple particularité, de sa singularité  en personnalité authentique, en représentant et organe de la généricité.

La figuration subjective de la généricité humaine sous une forme élevée, exemplaire, est très éloignée de la généricité réelle, même si ces objectivations et ces apparences ont une grande valeur esthétique.

Toute satisfaction au sein du capitalisme est vulgaire, puisqu’elle est prête à s’accommoder des limites qu’offre la pure socialité dans le cadre capitaliste, prenant l’apparence pour la réalité.

Apparaît la perspective d’un être social où la contingence de l’être biologique et de l’être social n’existera que comme tâche vitale individuelle, n’existera que comme le problème vital de l’individu de transformer sa singularité en une personnalité authentique, de faire de soi, à partir du donné de sa simple particularité, un représentant, un organe de la généricité, une perspective qui ne peut être individuelle dans la mesure où elle exige que l’évolution économique objective engendre la possibilité d’un genre humain existant pour soi.

Cette perspective n’est pas un affect subjectif de l’ordre de l’espoir, mais le reflet conscient, le complément et le prolongement de l’évolution économique objective elle-même, une connaissance des orientations réelles de l’évolution économique dans le mouvement objectif de l’économie.

La réalisation de cette tendance que l’histoire et l’économie permettent d’identifier, tendance dont la perspective est le reflet et l’expression, dépend des actions des hommes, des décisions alternatives qu’ils sont désireux ou capables de prendre vis-à-vis de cette tendance.

Cette tendance, résultat d’innombrables positions, n’a aucune orientation.

Cette perspective, que Marx appelle communisme, comme deuxième stade du socialisme, ne peut être un but posé que pour les positions d’individus ou de groupes d’hommes, un processus au cours duquel les séries causales qu’ils déclenchent peuvent devenir des facteurs objectifs de la réalisation de cette perspective.

Cette perspective est concrète dans la mesure où seule sa réalisation en structure sociale permettra la naissance réelle du genre humain comme espèce cessant d’être muette aux deux pôles de l’être social.

Lecture de Nicolas Tertulian

Préface à « Ontologie de l’être social » de Georges Lukacs, articles sur cairn.info et sur le blog des amis de Georg Lukacs

  1. 1.     Critique de l’existence quotidienne dans la société capitaliste, selon Heidegger. Le souci d’un quotidien considéré comme tentateur, séducteur, contraignant est aliénant. Ce souci constitue l’existence pleine d’impulsions et de penchants de l’être administré et calculé, accaparé par la manipulation des choses, n’existant plus qu’en fonction des outils et de leurs temporalités spécifiques. Cette existence est dissimulée en progrès et vie concrète. Elle est aliénation, dispersion, agitation, détournement de soi, destruction de sa vie. La recherche de la sécurité, de la tranquillité, de la paix, l’existence légère de l’être réjoui, hédoniste, qui se laisse envelopper par les séductions, l’existence confortable, bourgeoise, tout cela est déchéance, perte de soi, ruine, chute, effondrement. C’est le cas aussi, sur le plan théorique, de l‘ontologie qui privilégie le monde à l‘existence, dans une conscience réifiée par les choses, une conscience qui n’atteint pas le véritable être-à-portée-de-la-main. Déchéance encore les projections idéalisantes d’un avenir heureux, le fantasme de l‘humanité universelle, toutes ces théories et ces principes. Perte de soi encore la socialité, les rapports d‘échange et de coopération,  en définitive la démocratie. En effet, la déchéance concerne les règles et conventions de la coexistence sociale, les règles et des conventions qui imposent des rapports d‘entraide et de sollicitude et qui constituent une existence administrative et calculée solidifiant le soi en «moi» ou en «je» inauthentiques, parce que coupés des possibilités qui leur sont propres. Pour sortir de cette déchéance, il y a l’inquiétude ou la préoccupation, qui sont recherche de soi, retour sur soi, reconquête de soi, auto-affirmation de soi, existence authentique, mais aussi il y a le mouvement constant de la conscience pour échapper à la réification et à l‘aliénation, il y a le souci fondamental d’être ancré spécifiquement dans la pesanteur de son ici et maintenant historique, le souci de se charger de cette pesanteur, jusqu‘au face à face avec la mort, comme finitude assumée. La vie sociale est médiocrité, nivellement, conformisme,  les exigences de la production et de reproduction sociale vouant les individus instrumentalisés à des existences fonctionnelles et interchangeables, avec des rapports interhumains utilitaires et dominés par la distance, la réserve, la méfiance, même dans l‘entraide et la sollicitude quotidiennes. C’est bien l’objectivation sociale, le pôle objectif de la vie sociale, l’espace de jeu où les actions doivent s’insérer qui est en question. L’espace public est quadrillé par les puissances impersonnelles des normes, des impératifs du «on», si bien qu’il faut retrouver l’authenticité dans l’esseulement, la discrétion. L’approche cognitive, l’appréhension thématisante et catégorielle détournent de soi, un soi comme être-jeté, débarrassé des attaches sécurisantes du « d’où » et du « vers où »qui doivent rester dans l‘inconnu.  L’appel à la conscience, l’inquiétude, la sobre angoisse, la prise en charge de la dureté et de la pesanteur de l’existence, la joie martiale, le rejet de tout idéalisme, de toute valeur, de toute loi morale sont des existentiels faisant jaillir la résolution anticipatrice et l’authentique être-vers-la-mort.  Cette vision est, en définitive, une universalisation d’une situation historique particulière, celle de l’intellectuel allemand conservateur confronté à la prolifération des phénomènes d’aliénation et de déchéance dans la vie publique du capitalisme de l’époque.

Selon un romantisme anticapitaliste tourné non vers le passé mais vers la réalité quasi théologique de l’être, le « on » est l’image de la quotidienneté moderne, épurée de ses déterminations socio-économiques.

La tendance du souci, de l’attitude soucieuse, selon une fatalité, une existence dévoyée, aliénée, est tendance à la dispersion dans le monde, à se laisser emporter par le monde, à s’identifier au monde, à  sombrer  dans le monde, ce qui est un détournement de soi, une défection à soi-même, une destruction de la vie.

La déchéance est dans la recherche des attaches sécurisantes, dans la vie tranquille, apaisée, échappant à l’inquiétude fondamentale.

L’inquiétude est recherche de soi, existence authentique, la sécurité est perte de soi, existence déchue.

Le monde tentateur détourne de soi-même.

La tentation apaisante de déchoir est aliénante en ce sens que la vie factuelle devient étrangère à elle-même, en se fondant dans une agitation soucieuse et croyant être la vie, dans une existence purement intramondaine, pleine d’impulsions et de penchants. Cette tentation de déchoir ne s’aperçoit pas dans la préoccupation, la préoccupation comme ayant pour but un retour sur soi permettant une reconquête de soi.

L’inquiétude fondamentale, le mouvement constant de la conscience pour éviter la réification répond à l’exigence d’une authenticité.

Il n’est pas possible de neutraliser la déchéance.

Les projections idéalisantes d’un avenir heureux de l’humanité sont des avatars du détournement de soi de l’existence.

L’ontologie grecque privilégie le monde, ses exigences et ses impératifs, par rapport à l’existence humaine, occultant la spécificité de l’être-là. La conceptualité grecque maîtrise l’être-sous-la-main, mais non la temporalité originaire.

La réalité humaine se comprend elle-même et comprend l’être en général à partir du monde, mais l’ontologie est alors dans l’évidence, comme si l’ontologie étaie ravalée à l’état de matériau à retravailler.

Contre le fantasme de l’humanité universelle, la pensée doit plonger ses racines dans son temps, dont elle doit assumer la singularité, l’ontologie doit exprimer le souci fondamental de l’homme ancré dans son ici et maintenant historique, se charger de la pesanteur et non de principes et de théories.

La déchéance est consubstantielle à l’existence humaine, elle est l’existence quotidienne.

On est dans la ruine, la chute, l’effondrement.

L’être ruiné, l’homme submergé par la préoccupation soucieuse du monde, comporte le penchant, la suppression de la distance et le verrouillage.

La préoccupation soucieuse du monde comporte la tentation, l’apaisement, l’aliénation et l’annihilation.

La socialité intramondaine, les rapports d’échange et de coopération sont le lieu de la déchéance et de l’inauthenticité.

L’émergence du soi dans le monde, ces contacts élémentaires avec les autres, nécessaires à sa conservation, sont des actes d’auto aliénation par rapport aux possibilités existentielles.

Dès le début, le soi est pris en charge par les forces anonymes du on, par les règles et conventions de la coexistence sociale, la préoccupation soucieuse du monde impose les rapports d’entraide et de sollicitude, est le lieu de l’existence administrative et calculée où le soi se solidifie en un moi, à un je inauthentique, qui l’aliène, qui le sépare des possibilités qui lui sont propres.

Selon cette dépréciation ontologique de l’existence fondue dans le monde, la vie sociale est médiocrité, nivellement.

L’appréhension thématisante et catégorielle est une modalité déficiente à appréhender l’être.

L’activité cognitive du sujet et son objet, les catégories de l’être, sont dans l’inauthenticité, détournant le soi de son pouvoir-être le plus propre.

Mais est aussi dans l’inauthenticité tout ce qui détourne de soi, de sa condition d’être jeté, sans les attaches sécurisantes du « d’où » et du « vers quoi ».

Les activités psychiques comme l’impulsion ou le penchant son dissimulatrices, inauthentiques, car déclenchées sous la contrainte du monde et emportées par la séduction. Elles sont des formes hétéronomes du souci, ne permettent pas la libre auto-affirmation de soi.

Il faut s’arracher aux normes et aux impératifs de l’espace public, quadrillé par les puissances impersonnelles du on, et retrouver l’authenticité dans l’esseulement, la discrétion.

L’espace public, avec son intellection, soumet le soi au conformisme et au nivellement.

Les exigences de la production et de reproduction sociale vouent les individus à des existences quasi fonctionnelles et interchangeables. Les individus sont instrumentalisés par la fonction qu’ils remplissent. Les rapports interhumains sont des rapports utilitaires dominés, même dans l’entraide et la sollicitude quotidienne, par la distance, la réserve, la méfiance.

L’assujettissement du rôle dans un ensemble fonctionnel qui neutralise les différences de niveau et la singularité du soi a pour effet la médiocrité, le nivellement.

Cette déchéance, cette aliénation, cette existence déchue, inauthentique, cette compréhension vulgaire de l’histoire, est liée à l’objectivation intrasociale, au pôle objectif de la vie sociale, à l’espace de jeu où les actions individuelles doivent s‘insérer.

L’ontologisation de l’existence inauthentique est la quotidienneté, zone de dispersion, où l’existence est accaparée par la manipulation des choses, hantée par leur administration et par leur calcul, où l’être-là est un être administré et calculé, dominé par l’hétéronomie, n’existant plus qu’en fonction des outils et de leurs temporalités spécifiques.

L’existence quotidienne est une chute, une précipitation dans l’absence de sol, dans la nullité, mais cette précipitation est dissimulée comme progrès, vie concrète.

Selon une transfiguration ontologique, une transfiguration métasociale des phénomènes, on a une ontologisation de la critique de la vie quotidienne, un glissement de la radiographie critique de l’aliénation, de la critique d’une temporalité hantée par les choses et leur utilisation sous forme d’outils, vers la réfutation de l’ontologie traditionnelle, la mise en cause du temps vulgaire qui ne serait que l’expression de cette existence manipulée.

L’authenticité est arrachement à l’espace public et à sa temporalité déchéante, afin de trouver son accomplissement dans le face-à-face avec la mort, dans la finitude assumée.

L’être est, de prime abord, conçu à partir du sous-la-main, selon une réification de la conscience qui travaille avec des concepts de choses, mais l’être doit être conçu à partir de à-la-portée-de-la-main, qui se trouve davantage à proximité, selon une conscience dont l’être est positivement structuré pour que la réification y soit inadéquate, et cette désaliénation, ce passage à l’authenticité exige un désaveu de la métaphysique traditionnelle, un contact originaire avec l’être occulté par l’ontologie du sous-la-main, source de réification.

L’appel à la conscience, la sobre angoisse, la joie martiale, le rejet de tout idéalisme, comme catégories affectives, sont des existentiels assurant la conversion à l’authenticité, faisant jaillir dans l’être la résolution anticipatrice et l’authentique être-vers-la-mort, tandis que la sphère des impératifs moraux est rejetée dans la sphère de la conception vulgaire de la science. La loi morale et l’éthique matérielle des valeurs sont rejetées.

La méthodologie de sublimation ontologique ou de mythologisation ontologique des données historiques et sociales, la méthodologie de travestissement spéculatif des phénomènes qui appartiennent au concret socio-historique se veut une arme contre Marx.

La déchéance ou l’aliénation est une fatalité ontologique de la condition humaine, ce qui transgresse toute relativisation socio-historique.

L’aliénation par le on, par l’inauthenticité est identifiée à l’existence légère, sécurisée, apaisée de l’être réjoui, hédoniste, qui se laisse envelopper par les séductions, les tentations.

L’existence confortable, bourgeoise est l’occultation de l’existence authentique.

Le contre mouvement destiné à arracher l’être-là à l’aliénation est identifié à l’inquiétude, à la prise en charge de la dureté et de la pesanteur de l’existence.

L’indétermination du on s’interprète, avec ses attributs négatifs que sont le nivellement, la médiocrité, le déracinement, comme un discrédit jeté sur la socialité, même si on y décèle une image épurée et stylisée de la manipulation généralisée à laquelle sont soumis les individus dans la société bourgeoise moderne.

Il y a transfiguration ontologique, sublimation ontologique des déterminations historiques et sociales, ou plus exactement universalisation d’une situation historique particulière, celle de l’intellectuel allemand conservateur confronté à la prolifération des phénomènes d’aliénation et de déchéance dans la vie publique de l’époque.

La dévalorisation ontologique de l’espace public est une fin de non-recevoir opposée à la démocratie.

L’absence de responsabilité comme trait constitutif de l’existence publique rappelle la critique de la démocratie comme règne de l’irresponsabilité sous la tyrannie de la majorité arithmétique.

La vraie genèse historique et sociale des existentiels est escamotée.

La vraie dialectique historique est neutralisée.

La sortie de l’aliénation prend une voie mythique qui, dans le concret historique et social, s’avère porteuse des pires dangers.

L’être aliéné se laisse réappréhender par un autre commencement, qui serait un approfondissement ontologique des processus historiques et sociaux, en fait un aplatissement.

  1. 2.     L’ontologie du sujet, non l’ontologie de l’être-là. L’acte téléologique comporte l’objectivation sociale, répondant aux contraintes et aux exigences de la production et de la reproduction sociale, et l’extériorisation de l’individu, manifestation de l’autonomie de la subjectivité, dans le cadre de la contrainte de l‘objectivation.  L’aliénation à l’intérieur de l’individu est une contradiction. Le premier terme de contradiction concerne les aspirations de l’individu vers la multiplication de ses qualités et l’autonomie de sa personnalité, l’extériorisation de ses acquis, l’autoexpression de sa propre personnalité. Le deuxième terme de la contradiction concerne l’objectivation, les activités qui visent à la reproduction d’un ensemble étranger, le fonctionnement de l’individu en tant qu’agent de la reproduction sociale. Notons que l’aliénation peut être la contradiction entre, d’une part, la multiplication des qualités et des aptitudes sur le mode nul de l‘acquisition bourgeoise, un développement des capacités qui s’acquiert aux dépens d’une majorité d’individus qui se sacrifient, et, d’autre part, leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité, sur le mode de l‘éthique qui maîtrise et domestique les qualités et aptitudes du règne de l’acquisition sous le signe de l‘harmonie. Les deux niveaux d’existence sont alors celui du genre humain en soi, c’est-à-dire le règne de la nécessité, et celui du genre humain pour soi, c’est-à-dire le règne de la liberté. Le genre humain en soi réduit l’individu à sa propre  particularité, c’est l’existence de l’individu replié dans son autosuffisance, acceptant l’immédiateté des conditions imposées par le statu quo social, sans velléité de transcendance et sans véritable aspiration à l’autodétermination, l’individu qui se cantonne dans l’autosuffisance, refusant la transcendance du donné, n’aspirant pas à l’authentique genre humain, à la véritable existence humaine, ne prenant pas à son compte consciemment la transcendance, n’ayant pas la volonté de retrouver dans l’intimité de la conscience une force agissant contre les impératifs d’une existence sociale hétéronome, pour devenir une personnalité autonome, c’est l’individu fonctionnant comme agent de reproduction sociale, sous le signe de la contrainte et sous peine de naufrage, condamné à être ancré dans la particularité, situation qui se traduit par l’acceptation du statu quo, des blocages, des refoulements. Le niveau d’existence du genre humain pour soi est l’existence où l’individu aspire à sortir de cette particularité, où l’individu lutte pour transgresser sa pure particularité et atteindre le niveau de l’humanité véritable, l’autodétermination de la personnalité, l’émancipation du genre humain, où l’individu dissout les fétiches qui figent la conscience au niveau de la praxis quotidienne, les sens devenant dans leur praxis des théoriciens en s’émancipant de l’assujettissement aliénant au principe de l’avoir, contre le règne de la propriété privée, au nom de l’épanouissement du principe de l’être, c’est l’auto-affirmation qui prend le dessus, avec l’épanouissement de la personnalité à travers des rapports avec les autres fondés sur la réciprocité et l’émancipation, situation qui se traduit par des résistances et des oppositions actives. Donc, la quotidienneté, comme ontologie de la vie quotidienne, n‘est pas l’espace de l’existence déchue et aliénée, mais un espace de lutte entre l‘aliénation et la désaliénation. Les activités productives se condensent en des choses, l’énergie humaine est chosifiée, le sujet est résorbé dans le fonctionnement de l’objet, il est réifié sans être forcément aliéné. Cette réification permet à la subjectivité d’affirmer sa maîtrise sur le réel, à la conscience d’arriver à couler son intériorité dans l’extériorité des choses, dans le but d’augmenter sa maîtrise technique du réel. L’aliénation apparaît quand les mécanismes sociaux transforment le sujet réifié en un simple objet, en un sujet-objet fonctionnant pour l’autoaffirmation et la reproduction d’une force étrangère, quand l’individu vend sa force de travail dans des deconditions imposées, c’est-à-dire quand la force de travail est transformée en marchandise soumise aux exigences du capital, quand il sacrifie à la consommation de prestige imposée par la loi du marché. La réification aliénante est où le devenir chose de la subjectivité sert de support à un processus où la subjectivité est assujettie à des impératifs étrangers.  À partir des actes d’extériorisation du sujet, où s’expriment les traits de la subjectivité (une habileté particulière, par exemple), peut se mettre en place un processus de détournement de la subjectivité, assignée à des buts étrangers à son auto affirmation : il faut donc distinguer l’extériorisation non aliénante de l’extériorisation aliénante, l’aliénation étant donc un cas particulier de l’extériorisation, de même qu‘elle est un cas particulier de la réification. La prolifération des activités mécaniques et la multiplication et l’intensification des activités réifiantes de la conscience s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation et de l’émergence de phénomènes d’aliénation, la multiplication des aptitudes et des capacités étant assujettie au fonctionnement d’une structure imposée, l’autonomie du sujet étant alors une autonomie octroyée, une autonomie contrôlée et non une autonomie conquise, le travailleur n‘étant pas un libre décideur à substantialité morale suffisante, bien qu‘il dispose d‘un large spectre de compétences. En toile de fond, c’est la tension entre l’objectivité de la totalité sociale et l’exigence irréductible des subjectivités, sans qu’il y ait convergence nécessaire entre ces deux pôles, car les résultats des activités téléologiques individuelles dépassent le but poursuivi, la totalisation pouvant se retourner contre les projets initiaux.

Il faut mettre en valeur l’approche socio-historique, mettre en valeur les assises socio-historiques du phénomène d’aliénation dans une phénoménologie de la subjectivité, refuser la transfiguration métasociale, ontologique des phénomènes, refuser l’homogénéisation de l’hétérogène, quand on diabolise en bloc la technique, pour une interprétation pluraliste des processus d’aliénation.

Il y a deux niveaux d’existence, le genre humain en soi et le genre humain pour soi, le premier étant caractérisé par la tendance à réduire l’individu à sa propre particularité, le second étant caractérisé par l’aspiration à sortir de cette particularité.

L’acte téléologique, phénomène originaire de la vie sociale, comporte deux mouvements qui peuvent, à l’intérieur du même acte, être en conjonction ou en divergence : l’objectivation et l’extériorisation.

Il y a un espace d’autonomie de la subjectivité par rapport aux exigences de la production et reproduction sociale : face à une situation identique, avec ses contraintes d’objectivation, l’éventail des réactions subjectives, comme intériorisation de l’extériorité ou extériorisation de l’intériorité, peut être très large.

L’aliénation est, dans l’espace intérieur de l’individu, la contradiction vécue entre, d’une part, l’aspiration vers l’autodétermination de la personnalité, vers la multiplicité des qualités de la personnalité, et, d’autre part, des activités qui visent la reproduction d’un ensemble étranger, contradiction entre l’extériorisation comme auto expression de sa propre personnalité par l’individu et l’objectivation comme fonctionnement de l’individu en tant qu’agent de la reproduction sociale, cette distorsion se traduisant soit, dans le cas de l’acceptation du statu quo social, par des blocages et des refoulements, soit, dans le cas contraire, par des actes de résistance ou d’opposition active.

L’individu replié dans son autosuffisance, acceptant l’immédiateté de ses conditions, imposées par le statu quo social, sans velléité de transcendance et sans véritable aspiration à l’autodétermination est l’individu à l’état de particularité, l’agent du genre humain en soi, l’individu qui se cantonne dans l’autosuffisance, refusant la transcendance du donné, n’aspirant pas à l’authentique genre humain, à la véritable existence humaine, ne prenant pas à son compte consciemment la transcendance, n’ayant pas la volonté de retrouver dans l’intimité de la conscience une force agissant contre les impératifs d’une existence sociale hétéronome, pour devenir une personnalité autonome.

Selon l’ontologie de la vie quotidienne, la quotidienneté n’est pas, selon un pessimisme profond dans la description, espace de l’existence déchue ou aliénée, mais champ de combat entre aliénation et désaliénation.

Plus précisément, si on suit la genèse des différentes catégories de la vie sociale et leur sédimentation progressive, on distingue des réifications innocentes et des réifications aliénantes.

La condensation des activités dans un objet déterminé, une chose, s’accompagne de la chosification des énergies humaines qui fonctionnent comme des réflexes conditionnés, le sujet est résorbé dans le fonctionnement de l’objet selon une réification innocente, il n’est pas soumis à une aliénation proprement dite.

L’aliénation apparaît quand les mécanismes sociaux transforment le sujet réifié en un simple objet, en un sujet-objet fonctionnant pour l’autoaffirmation et la reproduction d’une force étrangère, quand l’individu vend sa force de travail dans des conditions imposées, autoaliénant ses possibilités les plus propres, quand l’individu sacrifie à la consommation de prestige imposée par la loi du marché. Ces exemples constituent des réifications aliénantes.

Les grands conflits socio-historique migrent dans l’intimité de la conscience du sujet singulier, avec la tension entre l’authenticité et l’inauthenticité dans la lutte du sujet pour transgresser sa pure particularité et atteindre, sans exclure le dépérissement tragique du sujet au cours du combat, le niveau de l’humanité véritable, l’autodétermination de la personnalité, qui fait éclater les sédiments de la réification et de l’aliénation qui obscurcissent la conscience, cette autodétermination de la personnalité étant émancipation du genre humain.

(L’idéalisme du citoyen peut se caricaturer en dévouement à une cause, sacrifice de soi, comme auto aliénation totale de l’individu et masque pour la reproduction et l’auto affirmation d’un pouvoir transformant les individus en objets, selon un asservissement et une apathie générale de la population).

L’aliénation a indissociablement des moments objectifs et des moments subjectifs. Des moments objectifs quand l’aliénation est une catégorie historique ou philosophique prenant en compte la société comme totalité, prenant en compte les structures trans-personnelles, quand l’aliénation est dans le pôle de la totalité de l’être social, avec ses exigences et ses impératifs. Des moments subjectifs, quand l’accent est mis sur le vécu des individus singuliers, quand l’aliénation est dans le pôle de la singularité des individus, de poids irremplaçable.

Il faut accorder une place de choix à l’intériorité du sujet, à l’espace intérieur, en décelant les seuils de la subjectivité dans ses rapports de tension dialectique avec l’objectivité.

La réflexion est au niveau de l’universalité, embrassant la totalité des activités humaines et esquissant une ontogenèse et une phylogenèse de la conscience pour dessiner le trajet vers l’auto-détermination du genre humain.

L’ontologie du sujet remplace l’ontologie de l’être-là.

Au-delà de la réification de la conscience, conséquence dans l’architecture du sujet du règne de la marchandise, il y a la théorie générale de l’aliénation qui embrasse l’épigenèse du phénomène et les grands moments qui scandent son évolution.

L’art a pour vocation de dissoudre les fétiches qui figent la conscience au niveau de la praxis quotidienne.

La mission déréifiante et désaliénante de l’art s’exprime par le fait que les sens deviennent dans leur praxis des théoriciens en s’émancipant de l’assujettissement aliénant au principe de l’avoir, au nom de l’épanouissement du principe de l’être, le règne de la propriété privée ayant effectivement des effets aliénants.

La réification et l’aliénation sont des activités universelles de la conscience.

L’aliénation est la contradiction entre, d’une part, la multiplication des qualités et des aptitudes, et, d’autre part, leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité : le fait que le développement des capacités s’acquiert aux dépens de la majorité des individus, l’épanouissement de l’individualité s’obtenant à travers un processus où les individus se sacrifient, pose le problème de la nécessaire coïncidence entre le développement des capacités de l’individu et leur synergie dans l’unité synthétique de la personnalité, dans l’épanouissement de la personnalité.

L’antagonisme est entre, d’une part, le règne de l’acquisition, qui est celui de la multiplication des qualités et des aptitudes, avec la nullité politique du bourgeois, et, d’autre part, le règne de l’éthique qui maîtrise et domestique les qualités et aptitudes du règne de l’acquisition sous le signe de l’harmonie.

Ce conflit entre le règne du bourgeois et le règne du citoyen est transfiguré sur le plan de l’universel, sur le plan spéculatif, dans la tragédie de l’éthique comme tragédie que l’absolu joue avec lui-même, entre les puissances souterraines ou inorganiques et la puissance divine.

On peut décrire les réverbérations dans la subjectivité des mouvements macroscopiques, avec le passage du mutisme de la vie du genre animal aux activités téléologiques qui caractérisent la vie du genre humain, avec le passage du genre humain en soi (où les individus fonctionnent comme agent de reproduction sociale, sous le signe de la contrainte et sous peine de naufrage, condamnés à être ancré dans la particularité) au genre humain pour soi, où c’est l’auto-affirmation qui prend le dessus, avec l’épanouissement de la personnalité à travers des rapports avec les autres fondés sur la réciprocité et l’émancipation.

En toile de fond, c’est la tension entre l’objectivité de la totalité sociale et l’exigence irréductible des subjectivités, sans qu’il y ait convergence nécessaire entre ces deux pôles, car les résultats des activités téléologiques individuelles dépassent le but poursuivi, la totalisation pouvant se retourner contre les projets initiaux.

Il faut poursuivre dans l’intériorité du sujet les répercussions des mutations intervenues dans la structure de l’être social.

Il ne faut pas associer le concept d’ontologie à celui d’une pensée objectiviste. Si la théorie de l’être social s’appuie sur une doctrine des catégories de l‘être, en particulier sur le rapport entre téléologie et causalité qui fonde le concept de travail, qui est un problème éminemment ontologique, la finalité de cette théorie de l’être social est l’émancipation de la subjectivité, avec les concepts d’individualité épanouie et de genre humain, en particulier le concept de spécificité du genre humain pour soi correspondant au passage du règne de la nécessité au règne de la liberté. Cette interprétation est en contradiction avec les interprétations pan-objectivistes et nécessitaristes du marxisme.

À partir des actes d’extériorisation du sujet, où s’expriment les traits indélébiles de la subjectivité (une habileté particulière, par exemple), peut se mettre en place un processus de détournement de la subjectivité, assignée à des buts étrangers à son auto affirmation : il faut donc distinguer l’extériorisation non aliénante de l’extériorisation aliénante, l’aliénation étant donc un cas particulier de l’extériorisation, liée à des circonstances historiques déterminées.

La réification est le moment où le caractère de processus et de devenir du réel se fige en des configurations chosales, il faut alors distinguer, d’une part, la réification qui joue un rôle positif, comme c’est le cas avec de nombreux objets techniques, une réification innocente par rapport à l’aliénation, une réification qui permet à la subjectivité d’affirmer sa maîtrise sur le réel, la conscience arrivant se réifier, c’est-à-dire à couler son intériorité dans l’extériorité des choses, dans le but d’augmenter sa maîtrise technique du réel, et, d’autre part, la réification aliénante où le devenir chose de la subjectivité sert de support à un processus où la subjectivité est assujettie à des impératifs étrangers, quand l’individu est réduit à l’esclavage, quand la force de travail est transformée en marchandise soumise aux exigences du capital.

L’aliénation et la réification ne peuvent être identifiées à l’objectivation, comme si la conscience était assimilée au modèle d’un esprit qui perd son intégrité, s’aliène à lui-même en s’objectivant.

Il s’agit d’une ontologie matérialiste, avec une analyse ontologique génétique de l’émergence des activités de la conscience.

  1. 3.     La priorité de l’être en soi, de l’objectualité sur l’extériorisation. La chose est une catégorie ontologique qui exprime les configurations stables dans le devenir des phénomènes (les sédimentations à fixité relative dans la fluidité du devenir). Le dualisme des choses et des énergies immatérielles est aboli par les structures dynamiques (ou les complexes dynamiques ou les êtres déréifiés). L’objectivation, comme activité de la conscience inscrivant dans les choses ses propres finalités, est différent de l’objectualité, comme autarcie ontologique de l’être en soi, indifférent aux actes d’appréhension cognitive ou émotionnelle du sujet. La prolifération des activités mécaniques et la multiplication et l’intensification des activités réifiantes de la conscience s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation et de l’émergence de phénomènes d’aliénation, la multiplication des aptitudes et des capacités étant assujettie au fonctionnement d’une structure imposée, l’autonomie du sujet étant alors une autonomie octroyée, une autonomie contrôlée et non une autonomie conquise, le travailleur n‘étant pas un libre décideur à substantialité morale suffisante, bien qu‘il dispose d‘un large spectre de compétences, ce qui infirme la conception de la rationalité de l‘agent et du système qui l’encadre, conception avec laquelle il nous faut faire aucune concession. La pensée de l’immanence doit être fondée exclusivement sur les données de l’expérience, avec la conscience de la limite de la connaissance, le réel étant hétérogène à toute appréhension cognitive ou logique, l’être étant irréductible au savoir. Il faut donc assurer le primat de la matière des phénomènes sur leurs déterminations, le primat du regard dirigé vers l’objet sur le regard dirigé vers la réflexion, selon l’affirmation de l’autonomie ontologique de l’être en soi. L’acte de connaissance est transcendant : le processus cognitif vise une réalité qui est non seulement extérieure mais qui manifeste une indifférence absolue, dans sa souveraine autonomie ontologique, à l’égard de l’approche cognitive. Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher. Par conséquent, il ne faut faire aucune concession à l’anthropomorphisme, à l’homogénéisation finaliste, logique ou rationaliste du réel, qui subordonnent le concret à des grands principes unificateurs non tirés de l’expérience mais résultant d‘une projection dans l‘immanence du monde, qui identifient la forme des phénomènes à leur essence logique, la forme prédominant sur le substrat, l’essence sur la matière. Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher par approximations successives, sans jamais réussir à l’épuiser dans l’infinité de ses déterminations. L’objet découpé par l’approche cognitive dans le tissu du réel n’est pas l’objet à caractère trans-objectif, dans son autarcie ontologique. Les zones ouvertes à l’intelligible ne sont pas celles qui restent provisoirement ou définitivement trans-intelligibles. L’irrationnel, signifiant l’incommensurable de l’être par rapport à la rationalité cognitive, a un caractère gnoséologique. Il n’y a pas d’irrationalité ontologique, dans la mesure ou l’être n’oppose aucune résistance de principe à son approche rationnelle. Il faut simplement souligner la tension entre la finitude inhérente à nos instruments de connaissance et le caractère inépuisable de l’être en soi. L’ontologie, science de l’être en tant qu’être, est le véritable fondement d’une pensée matérialiste de la nature et de la société, grâce à ses thèses sur la primauté de l’être en soi, sur les catégories comme principes de l’être et non comme entités logiques, sur le conditionnement nécessaire des catégories par leur substrat ou leur matière, sur la priorité de l’objectualité par rapport à l’activité de la subjectivité, une objectualité qui a une existence indépendante de tout acte objectivant, de toute extériorisation de la subjectivité.

Le réalisme ontologique distingue l’objectualité comme autarcie ontologique de  l’être en soi, indifférent aux actes d’appréhension cognitive ou émotionnelle du sujet, et l’objectivation comme activité de la conscience inscrivant dans les choses ses propres finalités.

La chose est une catégorie ontologique et exprime les configurations stables dans le devenir des phénomènes, les sédimentations à fixité relative dans la fluidité du devenir.

Au fur et à mesure où les activités réifiantes de la conscience se multiplient et s’intensifient, que la manipulation des choses se développe, avec la prolifération des activités mécaniques qui s’accompagnent d’une diminution du poids de l’extériorisation, se crée un terrain favorable à l’émergence des phénomènes d’aliénation, où la multiplication des aptitudes et des capacités est assujettie au fonctionnement d’une structure imposée et non à l’auto-affirmation de la personnalité. L’autonomie du sujet, quand elle existe, est une autonomie octroyée ou une autonomie contrôlée, prédéterminée par des limites rigoureusement fixées et non une autonomie conquise, résultat du libre choix alternatif du sujet. de

On a des cadres et des travailleurs dotés d’une grande variété de compétences, d’un large spectre de compétences, mais privés de la qualité de libres décideurs, du coup, des travailleurs sans nécessairement une vraie substantialité morale.

La réflexion est au niveau de l’universalité, embrassant la totalité des activités humaines et esquissant une ontogenèse et une phylogenèse de la conscience pour dessiner le trajet vers l’auto-détermination du genre humain.

Il faut une pensée de l’immanence fondée exclusivement sur les données de l’expérience, sans aucune concession à l’anthropomorphisme ou au téléologisme.

Le néopositivisme apporte une caution au dualisme prônant la coexistence entre la science (le monde sensible) et la religion (les questions métaphysiques et ontologiques) en interdisant par principe tout questionnement métaphysique.

L’approche des questions métaphysiques doit être ancrée explicitement dans les certitudes du monde phénoménal, sans recours à la transcendance.

L’ontologie traditionnelle à caractère dogmatique et constructif subordonne le concret à des grands principes unificateurs non tirés de l’expérience mais résultant d’une projection téléologique dans l’immanence du monde, le logos, Dieu, la providence.

La forme des phénomènes est identifiée à leur essence logique : cette logicisation du réel minimise le rôle du substrat, de la matière dans la constitution de la forme.

Le monde des essences prédomine sur la matière : on a une homogénéisation finaliste et une rationalisation du réel, à la base de toutes les interprétations téléologiques du monde.

La logique, homogénéisation du réel, n’épuise pas son substrat.

Comme science des lois de la pensée, qui est un miroir du réel, la logique n’épuise pas intégralement le réel.

Le réel est hétérogène à toute appréhension cognitive ou logique.

L’être est irréductible au savoir.

On a donc le primat de la matière des phénomènes sur leurs déterminations, le primat du regard dirigé vers l’objet sur le regard dirigé vers la réflexion, selon l’affirmation de l’autonomie ontologique de l’être en soi.

L’acte de connaissance est transcendant : le processus cognitif vise une réalité qui est non seulement extérieure mais qui manifeste une indifférence absolue, dans sa souveraine autonomie ontologique, à l’égard de l’approche cognitive.

Il y a un écart entre l’être en soi et les représentations de la conscience, celles-ci ne pouvant espérer que l’approcher par approximations successives, sans jamais réussir à l’épuiser dans l’infinité de ses déterminations.

L’objet découpé par l’approche cognitive dans le tissu du réel n’est pas l’objet à caractère trans-objectif, dans son autarcie ontologique.

Les zones ouvertes à l’intelligible ne sont pas celles qui restent provisoirement ou définitivement trans-intelligibles.

L’irrationnel, signifiant l’incommensurable de l’être par rapport à la rationalité cognitive, a un caractère gnoséologique. Il n’y a pas d’irrationalité ontologique, dans la mesure ou l’être n’oppose aucune résistance de principe à son approche rationnelle.

Il faut simplement souligner la tension entre la finitude inhérente à nos instruments de connaissance et le caractère inépuisable de l’être en soi.

L’ontologie, science de l’être en tant qu’être, est le véritable fondement d’une pensée matérialiste de la nature et de la société, grâce à ses thèses sur la primauté de l’être en soi, sur les catégories comme principes de l’être et non comme entités logiques, sur le conditionnement nécessaire des catégories par leur substrat, par leur matière.

Marx affirme la priorité de l’objectualité par rapport à l’activité de la subjectivité, ce qui met en cause l’identification de l’objectualité avec l’extériorisation de la subjectivité ou de la conscience de soi, avec l’objectivation des choses par un sujet.

L’objectualité a une existence indépendante de tout acte objectivant, de toute activité objectivante.

  1. 4.     Une ontologie prenant en compte la totalité des activités humaines. Les actes émotionnels à caractère transcendant représentent une approche du réel différente de l’approche cognitive, avec l’idée de la richesse qualitative du réel dans la multiplicité de ses catégories, le réel n’étant pas réduit à ce qui est logiquement exprimable ou à ce qui est mesurable et quantifiable en termes scientifiques, à ce qui peut être dissous en termes d’équations, à ce qui est manipulable, l’ontologie apparaissant comme le symbole de la résistance à l’emprise de la raison instrumentale, de la raison fonctionnaliste, la résistance à l’hégémonie du scientisme. L’ontologie existentielle est une rébellion contre l’emprise de la réification et contre l’instrumentalisation technique de l’existence humaine, mais, sur le terrain des dispositions affectives, une subjectivité fixée sur les affections non guidées par la raison et les existentiels négatifs, dans les états affectifs relativement indéterminés de la crainte et de l’espoir, sans repère dans la réalité, penche vers les illusions et les fantasmes, s’éloignant d’une approche lucide du réel. Le souci, l’angoisse, crispations dans l’indétermination, imaginations déliées de tout ancrage dans le réel, la complaisance à l’égard des situations limite comme l’angoisse devant la mort, ne peuvent être le principal révélateur de notre situation dans le monde, le fondement de la liberté humaine et de l’existence authentique. La subjectivité est inscrite dans une multiplicité de conditionnements. Il faut une analyse de l’affectivité et de la multiplicité des actes émotionnels fondée sur la concrescence de l’affectivité avec une réalité qui a sa propre consistance objective, sa propre densité, sa propre dureté par rapport à toute activité réflexive, par rapport à toute subjectivité, si bien qu‘il faut privilégier des existentiels qui révèlent notre situation dans le monde, qui sont ancrés dans le réel, participant d’une approche lucide du réel, des existentiels qui permettent de fonder une existence authentique concrète de liberté, sans un excès de subjectivisme conduisant à des impasses, sans concession aux constructions existentielles spéculatives sans ancrage dans le réel, sans approche lucide du réel. Autrement dit, l’ontologie existentielle, avec ses existentiels, ou l’ontologie du sujet, avec, en particulier, ses actes émotionnels à caractère transcendant, ou l’ontologie de l’être social doivent reposer sur une ontologie générale, comme théorie générale de l’être et de ses structures catégorielles, ce qui veut dire qu’on ne doit pas à subordonner la pensée de l’être, c’est-à-dire l’ontologie, à la pensée de la réalité humaine et de ses tourments existentiels, la question du sens de l’être étant une question dérivée de la question de l’être en tant que tel. Remarquons qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle ontologie, c’est-à-dire que l’être, dans son autarcie ontologique, exige pour être appréhendé le franchissement de la superficie phénoménale et que l’intuition d’essence, les évidences de la conscience pure doivent être confrontées aux essences dévoilées à travers l’examen critique du réel, des essences inscrites dans l’immanence du réel, conditionnées par leur substrat, il faut donc considérer l’être-ainsi de la chose et non l’être-là de la chose. Tout cela veut dire aussi deux autres choses. D’une part, dans la mesure où l’ontologie sous-jacente à une pensée offre une approche catégorielle rigoureuse de la multiplicité des activités humaines, cette pensée a une vocation universelle. D’autre part, on ne peut reprocher à l’ontologie son objectivisme dans la mesure où l’ontologie aborde les formes les plus subtiles des activités humaines, non seulement les existentiels ou les actes émotionnels à caractère transcendant, particulièrement ceux qui nous permettent d’approcher positivement le réel,  sans oublier la science qui n’est pas un préjugé, car elle est un instrument essentiel d’approche du réel et de ses déterminations transsubjectives, mais aussi le travail de la subjectivité dans ses formes les plus évoluées, celles de l’auto affirmation par les actes de liberté, celles qui caractérisent la spécificité de l’homme, l’hétéronomie de la condition humaine, préalable à une pensée de la liberté et de l’éthique, non une éthique formaliste du pur devoir, avec une activité éthique poursuivant un idéal abstrait, mais une activité éthique dont les buts se manifestent dans l’intersubjectivité vivante des individus, dans l’ouverture compréhensive vers l’autre..

La phénoménologie, qui se dit science de l’ontologie, tout en prétendant appréhender les essences dans leur objectivité, ne quitte pas le terrain de la conscience.

Il faut asseoir sa pensée sur le terrain de l’ontologie et de ses catégories.

L’ontologie critique, quand elle affirme la priorité ontologique de la réalité dans sa consistance objective, dans sa densité et même sa dureté par rapport à toute activité réflexive, s’avère un instrument redoutable dans la lutte contre le behaviourisme, contre le pragmatisme, contre le fictionnalisme, qui sont des courants qui ont en commun un certain relativisme épistémologique, sans parler du néopositivisme ou de la philosophie analytique qui réduisent le réel à ce qui est logiquement exprimable ou à ce qui est mesurable et quantifiable en termes scientifiques.

La science, ainsi que l’activité cognitive en général, n’est qu’une modalité d’approche du réel.

Il y a aussi les actes émotionnels à caractère transcendant qui représentent une approche du réel différente de l’approche purement cognitive.

La réduction du réel au logique et au quantifiable, la formidable éclosion de la manipulation du réel (y compris des individus), jusqu’à le dissoudre dans des équations, avec des conséquences redoutables pour la psyché humaine de cette raison fonctionnaliste, appelle une réaction faisant valoir la richesse qualitative du réel dans la multiplicité de ses catégories.

L’ontologie apparaît comme le symbole de la résistance à l’emprise de la raison instrumentale, à l’hégémonie du scientisme et de la réification.

Certes, l’ontologie existentielle est une rébellion contre l’emprise de la réification et contre l’instrumentalisation technique de l’existence humaine.

Sur le terrain des dispositions affectives, il faut non une construction spéculative à connotation idéologique mais une analyse de l’affectivité et de la multiplicité des actes émotionnels fondée sur une base réaliste, sur la concrescence de l’affectivité avec une réalité qui a sa propre consistance objective et sa propre densité.

Une subjectivité fixée dans les états affectifs de la crainte et de l’espoir est trop indéterminée, étrangère à l’approche lucide du réel, penchant vers les illusions et les fantasmes.

Les affections mauvaises du philistin, non guidées par la raison, il faut nous en affranchir.

L’excès de subjectivisme mène à des impasses.

La crainte et l’espoir ont les effets pervers d’une affectivité privée de repères dans le réel et génèrent une activité fantasmatique qui fonctionne dans le vide.

L’angoisse, crispation dans l’indétermination, imagination déliée de tout ancrage dans le réel, ne peut être le principal révélateur de notre situation dans le monde ni le fondement de la liberté humaine et de l’existence authentique.

On ne peut cautionner une ontologie du sujet basé sur des existentiels négatifs comme le souci, l’angoisse ou l’être pour la mort.

On ne doit pas cultiver la complaisance à l’égard de certaines situations limites comme l’hypertrophie de l’angoisse devant la mort.

Il faut un regard sans illusion, sans clin d’œil à la transcendance.

On doit construire une éthique de la liberté et de l’authenticité sur une anthropologie réaliste, où la subjectivité est inscrite dans la multiplicité des conditionnements.

La pensée de la liberté et de l’intégralité de l’homme doit être associée à un regard désanthropomorphisant sur le monde, sans faire de concessions aux préjugés religieux et aux fantasmes téléologiques.

L’ontologie du sujet ou de l’être social ne peut être développée qu’à partir d’une théorie générale de l’être et de ses structures catégorielles.

Une pensée a une vocation universelle si on fait valoir l’ontologie sous-jacente à cette pensée, en montrant qu’elle offre la clé d’une approche catégorielle rigoureuse de la multiplicité des activités humaines, y compris de ses formes les plus subtiles.

On ne doit pas subordonner la pensée de l’être à une métaphysique existentielle de l’être-là, déplaçant ainsi le centre de la réflexion ontologique d’une approche sans préjugés de l’être et de ses catégories vers la sphère dérivée de la réalité humaine et de ses tourments existentiels.

La question du sens de l’être est une question dérivée de la question de l’être en tant que tel, qui est un être indifférent à la question du sens, cette question ne surgissant qu’au moment où un sujet émerge et pose cette question.

L’analyse de l’être et de ses différents niveaux a pour finalité une théorie de la spécificité de l’homme, de l’hétéronomie de la condition humaine, préalable à une pensée de la liberté.

Les questions de la liberté et de l’éthique se trouvent à l’horizon.

On aborde le travail de la subjectivité dans ses formes les plus évoluées, celles de l’auto-affirmation par les actes de liberté.

Il n’y a donc pas d’objectivisme, ce reproche de tenir compte de la réalité de l’être en soi.

Il faut distinguer l’objet intentionnel et l’objet réel.

Il ne faut pas se contenter de la phénoménalité des choses, de leur appréhension par les actes de la conscience, alors que l’être, dans son autarcie ontologique, exige pour être appréhendé le franchissement de la superficie phénoménale, vers les profondeurs transphénoménales.

L’intuition d’essence, les évidences de la conscience pure, les essences obtenues par la réduction phénoménologique, doivent être confrontées aux essences dévoilées à travers l’examen critique du réel, des essences inscrites dans l’immanence du réel, conditionnées par leur substrat, l’être-ainsi et non l’être-là de la chose.

La science ne doit pas être suspendue, le monde réel ne doit pas être mis entre parenthèses pour une vision pure, sans préjugé, car elle est un instrument essentiel d’approche du réel et de ses déterminations transsubjectives.

Il ne faut pas occulter les médiations concrètes dans l’appréhension strictement phénoménologique du réel.

L’anthropologie génétique met l’accent sur la concrétion du monde dans lequel l’être-là de l’homme inscrit son trajet existentiel, en insistant sur la genèse réelle de ses aptitudes et de ses activités par le travail, ainsi que sur l’orientation non moins déterminable de ses actes : le « d’où » et le « vers où » sont déterminables par une anthropologie qui restitue l’homme dans son encadrement socio-historique.

(Le dualisme des choses et des énergies immatérielles est aboli par les structures dynamiques (ou les complexes dynamiques ou les êtres déréifiés).

Le psychisme humain n’a pas d’autonomie ontologique par rapport au contexte socio-historique.

Les valeurs ne sont pas des entités idéales à caractère suprahistorique, sans genèse, sans devenir.

L’univers mathématique n’est pas un être idéal avec un règne ontologique autonome, frappé du sceau de l’irréalité, avec une légalité interne non concernée par l’existence du monde réel. Il n’y a pas d’autonomie ontologique de l’univers mathématique.

On ne peut identifier la possibilité à l’effectivité, car cela exclurait l’émergence des possibilités dont la réalisation est différée jusqu’à la réunion des conditions concrètes pour leur actualisation.)

Contre le rigorisme formaliste de l’éthique du pur devoir, pour une activité éthique dont les buts se manifestent dans l’intersubjectivité vivante des individus, le but de la sincérité est dans l’ouverture compréhensive vers l’autre et non dans la poursuite de l’idéal abstrait de la sincérité.

  1. 5.     L’ontologie de l’être social n’a rien à voir avec l’idolâtrie de l’ordre ou avec l’étude des invariants, il s’agit d’examiner la spécificité du genre humain, les catégories de l’existence et de la subjectivité, les composantes de la vie sociale, la raison essentielle de l’existence et de la possibilité de la société

L’éthique doit être précédée d’une introduction examinant les composantes de la structure de la vie sociale, cet examen constituant l’ontologie de l’être social.

Comment la société est-elle possible ?

Il s’agit de déplacer le centre de la problématique philosophique de l’épistémologie vers l’ontologie, interroger la raison essentielle des choses, la raison cognitive lui étant subordonnée.

Cette orientation comporte une philosophie du sujet, avec une analyse des niveaux phénoménologiques de la subjectivité, les actes d’objectivation, d’extériorisation, de réification, d’aliénation ou de désaliénation du sujet, une théorie universelle des catégories de l’existence, capable de prémunir la conscience contre toutes les formes d’aliénation, avec la mise en évidence de la spécificité du genre humain pour soi.

Il s’agit d’une reconstruction philosophique de la pensée de Marx.

  1. 6.     Le néopositivisme, c’est l’homogénéisation, le calcul, la quantification, la cybernétique, la manipulation, le silence devant les problèmes de l’existence, l’absence de contenu éthique

Le néopositivisme est la caution philosophique du règne de la manipulation, avec l’homogénéisation de la vie sociale soumise aux impératifs du calcul et de la quantification.

Il faut arrêter cela pour faire valoir l’hétérogénéité et la différenciation extrême du tissu social. Il faut arrêter la mainmise sur les individus, la manipulation et la cybernétisation de l’existence, qui vont jusqu’à la manipulation génétique.

Contre l’identification de l’ontologie à l’idolâtrie de l’ordre, à une topologie de l’ordre,  contre l’identification de l’ontologie à une pensée des invariants de l’être, pensée difficilement conciliable avec l’historicisme du marxisme, contre le silence devant les grands problèmes de l’existence, contre l’absence de contenu éthique des notions de conscience et de résolution d’être là et d’existence, leur profondeur vide, il faut opposer une image richement articulée de l’être fondée sur le principe de la stratification progressive des niveaux d’existence.

  1. 7.     Le fétichisme de la nécessité et de l‘universel logique, le néopositivisme. L’hypertrophie du rôle d’une nécessité fétichisée, toute-puissante et transcendante, chaque formation sociale étant une étape dans la réalisation d’un but immanent ou transcendant, les contingences étant des perturbations, l’hypertrophie du rôle du facteur économique agissant selon un déterminisme univoque et absolu, discréditant le rôle des autres complexes, l’hypertrophie du rôle de l’idée ou de l‘universel logique, comme réalité, comme force impersonnelle coercitive s‘exerçant sur des hommes et des événements irréels, comme si le déroulement des événements était rationnel, la canonisation d’un modèle de développement, la sous-estimation de la contingence et du rôle des individus, la réduction néopositiviste de la réalité à ses aspects mesurables, manipulables ou logiques et son évacuation de l’ontologie comme métaphysique, alors que le processus social résulte des actions de milliers d’individus, alors que la nécessité est relative, conditionnée, résultant de déterminations sociales, alors que la rationalité est différenciée et complexe et ne peut être établie qu’après coup, alors que le développement est différencié, inégal et complexe, alors que le réel n’est pas réductible à ce qui est manipulable.

L’interprétation stalinienne de l’histoire est logicisante et necessitariste, c’est-à-dire elle hypertrophie le rôle de la nécessité dans l’histoire.

L’influence de la société opère non par nécessité logique, non selon une force impersonnelle coercitive, non selon une idée valant réalité historique face à des hommes et des événements irréels, mais comme rapport social réel.

Le processus d’une société résulte d’autant de réactions différentes qu’il y a d’individus.

Il n’y a pas nécessité au sens de 2 × 2 égale quatre.

Il ne faut pas sous-estimer le poids des contingences.

Il ne faut pas privilégier le rôle de l’universel logique et minimiser le poids des individus et de leur action singulière.

Il ne faut pas fétichiser la nécessité.

La nécessité est une catégorie subordonnée à la réalité, à l’effectivité et aux déterminations inscrites dans les phénomènes. Elle a un caractère relatif et conditionné. Certaines conditions sont données dans un contexte donné, il en résulte un effet nécessaire et irréversible. Elle est  une nécessité de si-alors. Elle n’a pas un caractère tout-puissant et transcendant. Elle est une fonction des déterminations du réel, elle en exprime les connexions. Si on change les prémices, qui peuvent surgir de manière imprévue et contingente par rapport au contexte donné, on change le cours des événements.

La rationalité des  événements ne peut être établie qu’après coup, toute tentative de les couler dans des moules préétablis à partir d’une grille a priorique de rationalité ne peut être sanctionnée que par un échec.

Il faut condamner l’interprétation téléologique qui fétichise la nécessité en considérant chaque formation sociale ou chaque nation historique comme des étapes vers la réalisation d’un but immanent ou transcendant, les contingences étant toujours  « perturbatrices » .

Il faut condamner le déterminisme univoque qui absolutise la puissance du facteur économique en  enlevant leur efficacité aux autres complexes de la vie sociale. À la rationalité différenciée et complexe du processus historique, il ne faut pas substituer des schémas réducteurs, à caractère déterministe ou téléologique.

Il ne faut pas canoniser un modèle de développement.

Il ne faut pas occulter la diversité et l’hétérogénéité des composantes du processus historique, le poids des catégories de possibilité et de contingence. Il ne faut pas de version rectiligne et monolithique à la place de l’inégalité de développement des différents complexes.

Le néopositivisme tend à réduire la réalité à son appréhension cognitive, à ce qui est mesurable et réductible à des termes logiques. Il évacue les problèmes ontologiques comme appartenant à la métaphysique. Mais le réel a une autonomie ontologique, une totalité intensive, il n’est pas réductible à une pure manipulation.

  1. 8.     Les catégories ne sont pas des essences ou des déterminations de l’entendement, ce qui orienterait vers la téléologie ou vers la théorie de la connaissance et la suppression de la chose en soi, mais des principes ou des formes de l’être, des déterminations de l’existence

L’histoire n’est pas l’automouvement à caractère finaliste des rapports de production.

Il ne faut pas parler des catégories comme des « essences » logiques mais comme des principes de l’être, des formes de l’être, des déterminations de l’existence, ce qui frappe le téléologisme à sa racine.

Les catégories ne sont pas des déterminations de l’entendement, contre la primauté de la théorie de la connaissance, contre la suppression de la chose en soi.

  1. 9.     La position téléologique et la causalité. La position téléologique ou la conscience instituante ou la conscience qui fixe ses buts est une surformation des chaînes causales, c’est-à-dire elle utilise des chaînes causales spontanées et se meut dans les horizons délimités de ces chaînes. Les positions téléologiques ont donc plus ou moins de contraintes et une marge plus sous moins importante de liberté. La téléologie des actes finalistes est donc subordonnée à la causalité des processus spontanés. Les valeurs sont irréductibles à la causalité, les buts ne sont pas des épiphénomènes des chaînes causales, mais les valeurs s’enracinent dans cette causalité, qu’elle soit objective ou subjective. Les positions téléologiques des individus n’arrivent pas à exercer un empire absolu, dans la mesure où elles n’existent que par la mise en mouvement des chaînes causales. Le résultat des actions de chaque individu n’est jamais coextensif à ses intentions, car le résultat de l’action de chaque sujet interfère avec les résultats des actions des autres. La résultante finale échappe aux intentions des différents sujets particuliers. Les positions téléologiques, cellules génératrices de la vie sociale, dans leur prolifération ou leur multitude, sont le contenu dynamique de la vie sociale. Le processus social dans sa totalité est le résultat de l’interaction des multiples chaînes causales mises en mouvement par les différents acteurs sociaux, si bien que, si les processus sociaux sont d’origine téléologique, la résultante de toutes les positions téléologiques à un caractère causal, non finaliste. La société est un complexe de complexes inégalement développés. Les activités sont plus ou moins éloignées de la sphère économique vitale. La construction de la personnalité dans la sphère de la production économique ne correspond pas forcément à la formation d’une personnalité complète.

Le travail a un rôle dans la genèse de la vie sociale.

L’activité finaliste est irréductible au simple enchaînement spontané des causes efficientes. Le nexus final est hétérogène qualitativement au nexus causal, mais dépend de lui.

La position téléologique ne peut émerger qu’en utilisant des chaînes causales, elle en est une surformation.

Les chaînes causales sont, dans l’immanence de la réalité, infinies, tandis que la conscience instituante se meut dans des horizons délimités.

La tension entre la téléologie (les représentations d’une conscience qui fixe ses buts) et la causalité (la réalité incontournable des chaînes causales) est le principe de l’acte de travail.

La position téléologique étant la cellule génératrice de la vie sociale et la prolifération des positions téléologiques étant le contenu dynamique de cette vie sociale, il n’y a pas de confusion entre la vie de la nature, la causalité spontanée, et la vie de la société, constituée par les actes finalistes des individus.

Le monde des valeurs, produit de la conscience instituante, est certes irréductible, les buts n’étant pas des épiphénomènes de la causalité naturelle, mais les valeurs sont enracinées dans le réseau des chaînes causales, objectives et subjectives, du fait de de la connexion indissoluble de la finalité à la causalité, la finalité étant dominée par la causalité.

La société est un complexe de complexes avec l’inégalité de développement des complexes.

La logique du droit et la logique de l’économie ne sont pas parfaitement congruentes.

Progrès économique et progrès moral ne coïncident pas, même si le projet éthique ne peut faire abstraction de l’état des rapports de propriété.

Les actions se distinguent par la plus ou moins grande importance des impératifs de contraintes et le plus ou moins large espace de choix et de libre décision.

Les processus sociaux sont déclenchés exclusivement par des actes téléologiques, mais la totalisation de ces actes dans une résultante a un caractère causal, dépourvu de finalisme.

Les positions téléologiques des individus n’arrivent pas à exercer un empire absolu, dans la mesure où elles n’existent que par la mise en mouvement des chaînes causales.

Le résultat des actions de chaque individu n’est jamais coextensif à ses intentions, car le résultat de l’action de chaque sujet interfère avec les résultats des actions des autres.

La résultante finale échappe aux intentions des différents sujets particuliers.

Le processus social dans sa totalité est le résultat de l’interaction des multiples chaînes causales mises en mouvement par les différents acteurs sociaux. La résultante, dépassant nécessairement les intentions individuelles, a un caractère causal et non téléologique.

Les actions déclenchées chez les individus par les impératifs de la reproduction économique sont caractérisées par une sorte d’urgence vitale et exécutées sous peine de naufrage. Les actions développées dans des zones plus éloignées de l’activité économique immédiate ont un coefficient d’incertitude sur leurs issues plus grand.

Le développement des aptitudes et des qualités requises par les impératifs de la croissance économique, par le développement des forces productives, ne signifie pas nécessairement le développement harmonieux de la personnalité.

  1. 10.               Phénoménologie de la subjectivité. Les objectivations du genre humain, puissant échafaudage d’institutions, de normes et de mécanismes, assurent la reproduction du statu quo social, la reproduction des qualités et aptitudes du genre humain en soi, tandis que la grande philosophie, le grand art, les grandes actions morales incarnent les grandes aspirations humanistes du genre humain, le genre humain pour soi. La dissolution, le néant et l’instabilité de la vie civique jettent les individus dans une existence accaparante purement privée, dénuée de sens interne, inessentielle, marquée du sceau de la particularité, avec une conscience malheureuse, écartelée entre le néant de sa situation et l‘aspiration à un être autre, une conscience à la fois changeante et immuable, dans l’essentialité irréelle d’un être abstrait, alors qu’on peut sortir de cette aliénation en refusant le dualisme et en cherchant dans la réalité les médiations permettant de briser les réifications aliénantes et de réaliser une existence non aliénée.

L’aliénation est la contradiction entre le développement des qualités ou des aptitudes du genre humain en soi et le développement de la personnalité comme synthèse des qualités et aptitudes dans la personne morale du genre humain pour soi.

Si les objectivations de l’espèce humaine (les institutions politiques, juridiques, religieuses, etc.) font surtout fonctionner le genre humain en soi, constituant un puissant échafaudage de mécanismes économiques d’institutions et de normes assurant la reproduction du statu quo social, les grandes actions morales, le grand art et la vraie philosophie incarnent dans l’histoire les aspirations du genre humain pour soi, aspirations irrépressibles  vers l’authentique humanisme de l’homme vraiment humain.

La dissolution de la polis jette les individus dans une existence purement privée en leur faisant perdre le sens immanent de la vie.

La conscience individuelle est scindée ou écartelée, le stoïcisme et l’épicurisme étant des tentatives de réponse.

La conscience inessentielle et changeante, celle des individus accaparés par une existence quotidienne dénuée de sens intérieur, portant le sceau de la plus pure particularité, répond au besoin d’une conscience de soi immuable et dans l’essentialité, dans l’irréalité d’un être abstrait, localisé dans la transcendance.

La conscience malheureuse se meut entre le besoin de se libérer du néant de l’inessentialité instable de sa condition réelle et la recherche du salut dans une essentialité irréelle, ce qui est une modalité de pérenniser le besoin religieux dans la mesure où cette conscience malheureuse canonise le dualisme rigide, la tension entre une existence purement créaturale ou particulière et la volonté d’accéder à l’essentiel et à l’immuable, en s’échappant de la cage de l’existence terrestre, alors qu’il faut abandonner ce dualisme pour découvrir dans l’immanence de la vie quotidienne les médiations concrètes qui permettent de briser les réifications aliénantes et de réaliser dans l’effectivité historique une existence non aliénée.

  1. 11.               Tension entre téléologie et causalité, stratification des activités et des objectivations. (L’homme n’est pas un être jeté, sans déterminations, puisqu’il est synthèse de déterminations nécessaires et contingentes. L‘existence n‘est pas purement contingente, il y a de la nécessité. La subjectivité ne constitue pas le monde, il y a de l‘objectivité. Avant de donner la priorité à la mienneté et à la question du sens de l’être, qui ne se pose qu’en fonction de l’existence d’un sujet, il faut élucider la question de l’être tout court, l’être de l’étant étant dans l’indifférence de ce qu’il peut être pour quelqu’un. Pour passer de l’être sous la main, jusqu’au souci, à l’on, à l’être jeté, ces existentiels constitutifs de l’être-là, il n‘y a pas que l‘intuition, il y a les chaînes causales de la nature qui interpellent constamment l’homme, l’existentialité de la réalité humaine ne se réduisant pas à l’état de veille, il y a la mort et le sommeil, qui ont une signification biologique, et le monde ambiant doit intégrer le cosmos. Le pragmatisme, le refus de toute totalisation, l’affirmation postmoderne de l’obsolescence des grandes narrations, la méfiance à l’égard de la pensée catégoriale, la méfiance à l’égard de l’idée de système se refusent à tout projet totalisant à vocation universelle, à tout système homogène et omnicompréhensif. Le refus de l’ontologie ne permet pas de fonder la subjectivité dans la multiplicité de ses stratifications, téléologie économique,  téléologie esthétique, téléologie éthique. Le refus de la spécificité du genre humain ne permet pas de fonder l’émancipation humaine). On a une stratification progressive des activités de la conscience (activités utilitaires, activités hédonistes, activités esthétiques) et des objectivations de ces activités (institutions, normes, produits culturels, catégories ontologiques, art, politique, économie, droit) à partir de la tension entre subjectivité et objectivité, entre sujet et objet, entre téléologie et causalité, avec des transitions et des médiations entre les types d’activité. On ne peut supprimer l’activité de travail, véritable enracinement ontologique de la réalité humaine et de la genèse de ses qualités spécifiques. L’ontologie de l’être social, avec les innombrables activités téléologiques de l’homme, avec ses niveaux ontologiques et ses catégories propres à chaque niveau, avec des lois sociales spécifiques par rapport aux lois de la nature, se fonde sur une ontologie de la nature, avec ses innombrables chaînes causales, ses niveaux et ses catégories, avec, dans le complexe de complexes constituant la totalité, le surgissement des catégories d’un niveau déterminé plus complet à partir de la dialectique du niveau immédiatement inférieur plus simple et antérieur, avec le rôle du travail dans le passage du physique ou psychique et le surgissement du langage, de l’intersubjectivité, de la conscience morale et des idéologies stratifiées comme représentations imaginaires des conflits sociaux. Les catégories de vie quotidienne et de pensée quotidienne définissent la genèse des activités supérieures de l’esprit et des objectivations de plus en plus complexes de la conscience, l’art, la science, avec en toile de fond l’échange matériel entre la société et la nature, cette priorité ontologique de l’économie ne signifiant pas l’occultation des autres formes d’intersubjectivité qui se développent en fonction de finalités spécifiques, comme la politique, le droit, la morale et l’éthique. Même les activités les plus subtiles et raffinées de la conscience, l’activité esthétique et l’activité morale, ne deviennent intelligibles qu’à partir de l’ensemble du processus de production et de reproduction de l’existence humaine, sans ignorer, par exemple pour ce qui concerne l’activité esthétique, le rôle intermédiaire de l’activité euphorique des sens, de l’agréable, entre le monde de la pure utilité et l’activité esthétique proprement dite. Pour ce qui concerne l’activité morale, les impératifs moraux ou le devoir-être doivent être replacés dans leur genèse dans le processus de production et de reproduction de la vie, dans le contexte de la vie réelle, prendre en compte non seulement la raison mais aussi la multiplicité des exigences humaines, les zones intermédiaires de la politique et du droit, entre la pure activité économique et la pure activité éthique, sans sacrifier à une pratique morale irréductible. Cette nécessaire complexité de l’ontologie et de la spécificité, de l’hétérogénéité et de l’asymétrie de ses niveaux et de ses complexes, contre l’homogénéisation de la logique, c’est-à-dire la nécessaire complexité de l’histoire et l’ouverture de l’histoire à la téléologie, permet de critiquer les philosophies de l’histoire, que ce soit sous la forme de la théorie du socialisme comme nécessaire logiquement, selon la raison universelle, selon l’absolutisation de la téléologie et le rejet de la causalité, ou sous la forme d’une négation de la téléologie, c’est-à-dire l’absolutisation de la catégorie de causalité, selon la théorie déterministe du socialisme nécessaire, mais aussi cette ontologie permet de combattre les deux réductionnismes, celui qui sacrifie l’hétérogénéité des complexes sociaux à une causalité économique comme un monolithe et celui qui, selon une interprétation logiciste-téléologique, néglige le rôle des transitions dans le passage d’un complexe à l’autre, c’est-à-dire abolit la question de la genèse.

 L’orientation vers la réalité dans son autonomie ontologique qui domine l’attention dirigée vers la réflexivité de la conscience manifeste le caractère ontologique de la théorie lukacsienne de la vie sociale.

La généalogie des multiples activités de la conscience et de leurs objectivations (l’économie, le droit, la politique et ses institutions, l’art ou la philosophie) est étudiée à partir de la tension dialectique entre subjectivité et objectivité, selon la méthode ontologique-génétique montrant la stratification progressive des activités du sujet, activité utilitaire, activité hédoniste, activité esthétique, en indiquant les transitions et les médiations, jusqu’à circonscrire la spécificité de chacune en fonction du rôle qu’elle remplit dans la phénoménologie de la vie sociale.

Les catégories ne sont pas a priori et transhistoriques, leur genèse est mise en évidence à partir de leurs fonctions spécifiques dans l’économie de l’esprit.

L’être dans le monde de ne doit pas ignorer le rôle du travail, de l’échange matériel entre la société et la nature, de la faim, des besoins dans la constitution de la réalité humaine, sous peine de constituer une .pseudo-concrétion faisant abstraction du véritable enracinement ontologique de la réalité humaine et de la genèse dialectique de ses qualités spécifiques.

On ne peut arriver à une théorie de l’intersubjectivité sans prendre en compte la socialité consubstantielle à l’acte de travail, sans rendre justice au métabolisme entre société et nature.

L’homme n’est pas un être jeté, l’existence humaine n’est pas une pure contingence, la personnalité naît de la synthèse de déterminations nécessaires et de déterminations contingentes.

Le réalisme ontologique ou l’ontologie réaliste ou le matérialisme de la transcendance de l’être par rapport à l’activité réflexive de la conscience, c’est-à-dire le matérialisme de l’autonomie ontologique de l’être en soi, est récusé comme postulat philosophique précritique, comme interprétation statique de la dualité sujet-objet, en accordant à l’objet une autonomie qui ferait abstraction du travail médiateur de la subjectivité. Ce matérialisme est considéré comme réification de la pensée par ceux qui sont insensibles au tournant ontologique de la philosophie ici préconisé.

Admettre la transcendance de l’être par rapport à l’activité réflexive de la conscience et identifier l’être avec l’objectivité n’est pas une réification de la pensée.

Le fait de fonder sa pensée sur la tension dialectique entre subjectivité et objectivité n’est pas une interprétation figée et statique de la dualité sujet-objet.

Fonder la théorie sur le couple catégoriel téléologie-causalité avec la position téléologique comme noyau arborescent de la vie sociale n’est pas de l’objectivisme philosophique.

L’ontologie critique intègre les résultats du criticisme kantien tout en s’opposant au transcendantalisme kantien, à la thèse sur la fonction constitutive de la subjectivité dans l’articulation du monde.

La phénoménologie de la subjectivité est matérialiste avec le poids de la catégorie de causalité et avec une valorisation du concept de genre humain destinée à assurer un fondement ontologique au mouvement d’émancipation, contre la tendance à se débarrasser de toute pensée non totalisante, contre la tendance à se débarrasser du concept de spécificité du genre humain, de généricité, contre la tendance à revenir à Kant, à Weber, à Pierce, à Mead, à la philosophie analytique, au pragmatisme ou au “tournant linguistique”.

La praxis s’appuie sur la dialectique de la puissance et de l’acte.

Les objectivations les plus complexes reprennent le modèle de la relation sujet-objet forgée par le travail.

La différenciation progressive de la vie sociale dans une multiplicité de complexes hétérogènes s’enracine dans l’activité de travail.

Il s’agit d’asseoir solidement le travail de la subjectivité, c’est-à-dire la téléologie dans la multiplicité de ses stratifications (téléologie économique,  téléologie esthétique,  téléologie éthique) et on s’aperçoit que l’ontologie, pensée de l’être et de ses catégories (y compris les catégories modales de nécessité, contingence et possibilité), est indispensable, ce qui est conforme à la réhabilitation du concept de totalité, du principe que la totalité est la vérité, concept et principe maintenant ancrés dans une interprétation génétique-ontologique de l’être, chaque catégorie étant saisie dans son surgissement historique et dans sa fonction spécifique dans l’économie de l’être.

Le concept de réification est englobé dans celui d’aliénation, articulé lui-même dans une phénoménologie de la subjectivité vaste et complexe, rendant justice aux activités d’objectivation et d’extériorisation.

Avant de soulever la question du sens de l’être, qui ne peut se poser qu’en fonction de l’existence d’un sujet, il faut élucider la question de l’être tout court, l’être de l’étant étant dans l’indifférence de ce qu’il peut être pour quelqu’un, y compris pour l’être-là.

La priorité à la mienneté, c’est-à-dire à la relativité de l’être-là, est incompatible avec une vraie trans-intersubjectivité.

Contre le téléologisme dans l’interprétation du monde, avec la forme substantielle, la raison universelle, l’interprétation téléologique de la nécessité du socialisme, contre le déterminisme et le nécessitarisme, l’absolutisation de la catégorie de causalité, l’interprétation déterministe de la nécessité du socialisme, contre ces deux malformations ontologiques, il faut rendre à l’histoire sa complexité et son caractère ouvert.

La nature a une autonomie ontologique, avec ses innombrables chaînes causales par rapport aux nombreuses activités téléologiques de l’homme.

L’ontologie de l’être social doit se fonder sur une ontologie de la nature, non pour identifier les lois de la société avec les lois de la nature, mais pour circonscrire leur hétérogénéité qualitative.

Mais il faut insister sur la genèse des catégories ontologiques, sur les transitions dialectiques d’un niveau ontologique à l’autre, en particulier au rôle primordial du travail dans le passage du physique au psychique.

La genèse du langage tient beaucoup au travail.

L’action par le travail est décisif dans le passage de l’animalité à l’humanité.

Il s’agit de cerner les transitions capillaires d’un niveau ontologique plus simple à un niveau plus complet, avec fixation des maillons intermédiaires.

Le surgissement des niveaux avec leurs catégories spécifiques intervient à partir de la dialectique interne des niveaux antérieurs.

Il faut déceler aussi la transition des formes élémentaires d’échange matériel entre la société et la nature (c’est-à-dire le travail) aux formes d’intersubjectivité plus complexes, où surgissent la voix de la conscience, donc la conscience morale, et les représentations imaginaires des conflits sociaux, c’est-à-dire les idéologies dans la multiplicité de leurs stratifications.

Contre l’affirmation postmoderne de l’obsolescence des grandes narrations, contre la méfiance à l’égard de la pensée catégoriale,  contre la méfiance à l’égard de l’idée de système, contre le pragmatisme, on a un projet à vocation universelle, un projet totalisant, synonyme d’un système homogène et omnicompréhensif.

Les catégories de vie quotidienne et de pensée quotidienne permettent de définir la genèse des activités supérieures de l’esprit, l’art, la science, les objectivations de plus en plus complexes de la conscience étant ainsi surprises dans leur émergence nécessaire, avec en toile de fond l’échange matériel entre la société et la nature.

Il ne suffit pas de l’intuition pour passer de l’être subsistant ou l’être sous la main, à travers l’ustensilité ou l’être à portée de la main jusqu’au souci, à l’on, à l’être jeté, ces existentiels constitutifs de l’être-là, de la réalité humaine.

Les conditionnements physiques et biologiques, les chaînes causales de la nature qui interpellent constamment l’homme, en bref la causalité n’existent pas, le monde objectif n’existant qu’en fonction du pragmatisme de l’être-là, de l’être dans le monde, une herméneutique de la facticité privée de la présence de la nature.

L’existentialité de la réalité humaine ne se réduit pas à l’état de veille, il y a la mort, il y a le sommeil, qui ont une signification biologique, et le monde ambiant doit intègrer le cosmos.

La priorité ontologique de l’économie, forme primordiale de l’échange matériel entre société et nature, ne signifie pas l’occultation des autres formes d’intersubjectivité qui se développent en fonction de finalités spécifiques, comme la politique et le droit, la morale et l’éthique.

Il faut combattre deux réductionnismes, celui qui sacrifie l’hétérogénéité des complexes sociaux à une causalité économique comme un monolithe, celui qui fait une interprétation logiciste-téléologique de la vie sociale, négligeant le rôle des transitions dans le passage d’un complexe à l’autre, en abolissant la question de la genèse.

Même les activités les plus subtiles et raffinées de la conscience, l’activité esthétique et l’activité morale, ne deviennent intelligible qu’à partir de l’ensemble du processus de production et de reproduction de l’existence humaine, ce qui détranscendantalise l’esprit.

Pour marquer la différence de l’activité esthétique, on ne peut ignorer le rôle intermédiaire de l’activité euphorique des sens, de l’agréable, entre le monde de la pure utilité et l’activité esthétique proprement dite.

En soulignant les différences de niveau, il faut mettre en évidence les transitions génétiques d’un niveau à l’autre.

Contre le formalisme de l’éthique kantienne qui déduit les impératifs moraux du pur formalisme de la conscience transcendantale, contre la coupure du devoir-être de l’être, le devoir-être abstrait de sa genèse dans le processus de production et de reproduction de la vie, la conscience morale ne doit pas s’isoler dans l’autarcie des impératifs catégoriques, dans le transcendantalisme absolu de la raison : les impératifs moraux doivent être replacés dans le contexte de la vie réelle, prendre en compte la multiplicité des exigences humaines, donc aussi les zones intermédiaires entre la pure activité économique et la pure activité éthique, la politique et le droit par exemple.

Il ne faut pas sacrifier la moralité à l’éthique, alors que la pratique morale est irréductible.

Il faut mettre l’accent sur l’asymétrie et l’hétérogénéité qui se manifestent dans le développement des complexes sociaux, contre l’assujettissement du réel au travail homogénéisant de la pensée logique.

L’émergence des catégories obéit à une logique immanente qui ne doit rien à la transcendance de la raison.

L’hétérogénéité est l’expression conceptuelle de la diversité irréductible des catégories du réel, contre le sacrifice du réel et de ses catégories constitutives au travail réducteur du schématisme logique : la légalité interne des complexes obéit à une logique propre hétérogène à celle des autres complexes.

L’art et la morale ont une téléologie spécifique qui ne se laisse pas réduire à l’intentionnalité de l’activité économique ou politique.

Les positions téléologiques ont un caractère asymétrique, elles ne marchent pas du même pas.

  1. 12.               La différence en valeur d’humanité. La spécificité des niveaux ou des complexes peut s’exprimer sous forme de conflit de valeurs, certains promouvant la pure intériorité, la pure existentialité du sujet, d’autres le culte de l’être et de l’événement comme substitut du sacré, d‘autres enfin mettant en valeur les objectivations qui fixent de manière durable les acquis du genre humain, y compris les plus hautes objectivations que sont les synthèses philosophiques, les œuvres d‘art et les grandes actions éthiques, où la conscience abandonne la particularité, les penchants et les besoins purement individuels, les jouissances encadrées par la catégorie de l’agréable, pour s’élever au niveau du genre humain, là où tout le monde peut se reconnaître puisqu‘il s‘agit d‘objectivations portant le sceau de l‘universalité, dans la maîtrise épicurienne des pulsions et des penchants ou dans la transcendance du genre humain par rapport au monde de la particularité dans l‘amour intellectuel de Dieu. Sur le plan de la création artistique, il y a des médiations entre la subjectivité quotidienne comme « réalité » de l’expérience vécue, les produits simulacres du dilettantisme et de la pure virtuosité, et la subjectivité esthétique, l’art véritable, les oeuvres d’art, à savoir les productions exprimant une vision morale et une tendance sociale respectables, mais privées de la transcendance de la pure humanité, des productions qui ont l’apparence d’une production esthétique, mais qui en réalité sont dépourvues de l’accent transcendantal qui les élèveraient au niveau de l’art, la subjectivité s’exprimant dans une immanence ne portant pas le sceau de l’universalité, n’atteignant pas le niveau de la conscience de soi du genre humain, le niveau de la complète humanité

L’hétérogénéité des complexes et l’irréductibilité des niveaux supérieurs aux niveaux inférieurs, c’est un peu le polythéisme des valeurs, le conflit des valeurs, la solution étant ou bien dans l’existentialité du sujet, dans la pure intériorité, ou bien dans le culte de l’être et de l’événement contre l’ensorcellement de la désacralisation, ou bien dans une conception génétique dynamique de la substance humaine qui, à travers ses multiples objectivations, y compris les plus hautes (les grandes actions éthiques, les oeuvres d’art, les synthèses philosophiques), arrive à fixer de façon durable les acquis du genre humain.

La subjectivité est caractérisée par une séparation entre le monde de la particularité, les penchants et les besoins strictement individuels, et le monde des objectivations supérieures de la conscience, où la subjectivité s’élève au niveau du genre humain, où tout le monde peut se reconnaître puisqu’il s’agit objectivations portant le sceau de l’universalité.

Les jouissances encadrées par la catégorie de l’agréable sont bien distinctes de la sagesse épicurienne, qui implique la maîtrise des pulsions et des penchants, l’ataraxie, ou de la sagesse stoïcienne, ou de l’amour intellectuel de Dieu, toutes références marquant la transcendance du genre humain par rapport à la pure particularité.

Sur le terrain de la phénoménologie de la création artistique, il y a des médiations entre la subjectivité quotidienne, la réalité de l’expérience vécue, et la subjectivité esthétique, le vécu normatif, entre le simulacre et l’art véritable, avec une catégorie de productions intermédiaires entre les produits du dilettantisme ou de la pure virtuosité, sans oublier les produits kitsch, et les oeuvres d’art, à savoir les belles lettres, les productions tout à fait honorables, exprimant une vision morale et une tendance sociale respectables, mais privées de la transcendance de la pure humanité, des productions qui ont l’apparence d’une production esthétique, mais qui en réalité sont dépourvues de l’accent transcendantal qui les élèveraient au niveau de l’art, la subjectivité s’exprimant dans une immanence ne portant pas le sceau de l’universalité, n’atteignant pas le niveau de la conscience de soi du genre humain, le niveau de l’humanité intégrale.

  1. 13.               Le romantisme irrationaliste du refus de la technique et de la dialectique. Le refus et rationaliste de la causalité, de la pensée calculatrice, de l’utilitarisme, de la chasse aux effets, de la technique, des mécanismes et des appareils techniques, de l’information comme réduction du langage à un instrument de communication, le refus de l’hypertrophie de la manipulation du réel, le refus de la dictature de l’esprit et de l’assujettissement de la nature par la maîtrise sans limite d’un individu présomptueux et outrecuidant, le refus de la dialectique qui empêche de poser des questions, le refus de la méthode des preuves et des démonstrations qui n‘accède qu‘à ce qui est mesurable, quantitatif, manipulable, refus par les romantiques régressifs fermant la parenthèse de la modernité

L’hégémonie du principe de causalité est le triomphe de la pensée calculatrice, assujettissant le réel à la manipulation, à l’utilitarisme, à la chasse aux effets, c’est aussi le triomphe de l’information comme réduction du langage à un simple instrument de communication.

Regardant l’hégémonie du principe de causalité surtout par le prisme de sa puissante mise en cause du règne de la technique, c’est-à-dire à travers la nostalgie de type romantique régressif d’un âge de l’humanité non corrompue des mécanismes et appareils techniques, la causalité est considérée comme l’agent d’une gigantesque attaque contre la nature. Il s’agit non d’une critique spéculative rigoureusement fondée du principe de raison, mais d’un procès instruit contre ses prétendus effets négatifs dans la pratique. Mais la validité ontologique du principe de causalité n’est pas remise en cause par l’hypertrophie de la manipulation du réel caractérisant les excès de la technique. Selon le même romantisme régressif fermant la parenthèse de la modernité, la critique de la définition de l’homme comme animal rationnel tient à l’agression contre la nature de la rationalité technicienne, si bien que, dans le combat contre «la dictature de l’esprit», inaugurée par Descartes et dont la conséquence est l’assujettissement de la nature à la maîtrise sans limite d’un sujet présomptueux et outrecuidant, il s’agit d’irrationalisme.

La dialectique est la dictature de l’absence de questions, elle est un réseau duquel est étouffée toute question, une méthode incapable d’appréhender l’essence de la technique moderne.

La méthode génétique causale, avec ses preuves et ses démonstrations, n’aurait accès qu’à ce qui est mesurable, à l’aspect quantitatif des choses, à leur manipulation, elle serait impuissante, inadéquate ontologiquement, devant la nature profonde des choses, devant la lumière de l‘être.

  1. 14.               La seule expérience est la préoccupation soucieuse du monde et l‘ouverture à la surpuissance de l‘être.. L’expérience originaire est non le travail mais la préoccupation soucieuse du monde, l’émancipation de la tutelle de l’étant et l’ouverture à la surpuissance de l’ être, qui évacuent la réalité des forts moments objectifs de la substantialité et de  l’aspérité dans la relation avec le monde

Antérieur à toute démarche réflexive, il y a le souci du monde, la préoccupation soucieuse du monde, zone originaire d’expérience, disposition affective, ce qui implique une évacuation des forts moments objectifs dans la relation originaire de l’homme avec le monde, une occultation de la place du travail dans la genèse de la spécificité du genre humain, travail où la subjectivité est confrontée avec l’aspérité et la substantialité d’une réalité qui la transcende, une occultation des rapports entre les déterminations du monde objectif et les actes intentionnels de la conscience, une évacuation du problème de la réalité du monde extérieur. La réalité humaine s’émancipe de la tutelle de l’étant et s’ouvre à la surpuissance d’une lumière transcendante, celle de l’être ou celle du futur, pâle analogie de la distanciation par rapport à l’immédiat dans l‘acte de travail, du survol de la situation qui accompagne cet acte de travail, de l’émergence du devoir être toujours dans cet acte de travail, avec une genèse concrète des illuminations de la conscience et de la liberté.

  1. 15.               L’homme impuissant et sans-abri.L’homme est à l’abandon, soumis à des réalités et des forces qui le transcendent, soumis à l’hétéronomie de l’existant et à l’hétéronomie de l’inconscient,  sans nourrir l’illusion qu’une conduite rationnelle orientée par un but permette d’y échapper. L’homme de l’existence inauthentique est sans abri transcendantal, sans patrie, sans attache sécurisante.

La réalité humaine de l’être-jeté est soumise à une double hétéronomie, à l’emprise d’un existant qui n’est pas elle et qu’elle ne maîtrise pas et aux puissances qui gisent dans son propre soi et dont la domination lui échappe également.

L’homme est à l’abandon, face à des réalités qui le transcendent.

La réalité humaine est traversée par des forces qui lui échappent, car livrée à la surpuissance de cette double hétéronomie.

Le soi ne peut qu’enregistrer cette situation primordiale à travers son état affectif, sans nourrir l’illusion qu’une conduite rationnelle orientée par un but lui permettrait d’y échapper.

L’être sans abri transcendantal, l’être hors de chez soi, sans patrie, caractéristique du «on» de l’existence inauthentique, figure le dépaysement existentiel et la perte des attaches sécurisantes de l’homme moderne.

  1. 16.               L’éloge de la guerre, la méfiance à l’égard de la transgression. La méfiance à l’égard de ceux qui se contentent de la perspective apaisante de l’accès à l’infini, qui font confiance à la capacité de l’homme de transgresser les limites et de s’approprier les possibilités puisées dans l’infini du réel, la croyance en la supériorité de l’imagination sur l’entendement, l’animosité à l’égard de la pensée sécurisante, à l’égard de la médiocrité de l’existence sécurisée, le refus de l’esquive de la dangerosité, de l’effroi , le refus de l’existence inauthentique contaminée par l’aisance, le confort, l’hédonisme, l’éloge de la guerre, de l’effroi, de l’épouvante, du sacrifice, du fardeau, de l’état d’urgence, la nécessité de maintenir constamment le sentiment de l’urgence              

La méfiance à l’égard des pensées qui font confiance à la capacité de l’homme de transgresser les limites qui lui sont assignées et de s’approprier les possibilités puisées dans l’infini du réel conduit au préjugé de la supériorité de l’imagination sur l’entendement, ce dernier ouvrant à la perspective apaisante de l’accès à l’infini.

L’animosité contre la pensée sécurisante, contre la médiocrité de l’existence sécurisée, contre le discours lénifiant de l’amour, contre l’esquive de la dangerosité, de l’effroi, de la dureté, de la pesanteur, contre l’esprit contaminé par l’aisance, le confort et l’hédonisme de l’inexistence inauthentique, la revendication de l’expérience de la guerre, l’éloge de l’épouvante, du sacrifice comme constitutif de l’historicité originaire, l’appel à l’assomption du fardeau, de la pesanteur, de la dureté, de l’état d’urgence, la disparition de ce sentiment d’urgence étant le plus grand danger.

  1. 17.               Compréhension et explication des positions téléologiques. La compréhension des positions téléologiques, des actes intentionnels, des projets, des formes d’instauration téléologique, des intentionnalités esthétiques, des mouvements intérieurs des œuvres, est inséparable de leur explication par leur genèse à partir du surgissement des besoins dans la pratique quotidienne, à partir de leurs conditions de production, à travers toutes sortes de médiations

Les actes intentionnels, les formes d’instauration téléologique, les projets, pour être compris, doivent être expliqués par leur genèse à partir de la pratique quotidienne, à partir du surgissement des besoins, à travers de multiples médiations.

Il n’y a pas de supériorité de la compréhension sur l’explication, de la totalité sur les composants, de la structure sur les éléments, de l’inconscient sur le conscient, sinon ce qui est supérieur est mythifié.

Selon une dialectique entre intériorité et extériorité, on ne sépare pas la compréhension de l’intentionnalité esthétique de l’œuvre, de son mouvement intérieur, de sa genèse dans l’arrière-plan socio-historique, dans les conditions de sa production.

  1. 18.               L’inscription de l’autonomie dans l’hétéronomie. Le sujet, transi par la surpuissance constituée par l’hétéronomie de l’existant externe et interne, s’y investit, s’y assujettit, comme s’il était coresponsable des processus, utilisant les réseaux causals objectifs pour y inscrire  la téléologie de ses buts, pour imposer la marque de son autonomie dans le jeu des forces hétéronomes, avec la certitude de pouvoir décrire son propre trajet

Le sujet, s’il est transi par les puissances de l’existant, n’est pas livré à leur surpuissance, mais s’y investit en s’y assujettissant, se sent coresponsable de leur action, utilise les réseaux causals objectifs pour y inscrire la téléologie de ses buts, imposant la marque de son autonomie dans le jeu des forces hétéronomes.

Le point de départ et le point d’arrivée du trajet de l’homme ne sont pas enveloppés dans l’obscurité, mais, grâce à la dialectique de la téléologie et de la causalité, on peut décrire en transparence le trajet de l’homme.

  1. 19.               Le dépassement de l’existence inauthentique. Il y a la volonté de dépasser la pure particularité, la pure contingence, le pur là, l’évanescent, le jetable, le hobby, le seulement là, l’existence nue et figée, sans passé ni avenir

Il y a la volonté de dépasser la pure particularité, la pure contingence, le pur là, la culture de l’évanescent, du jetable, des hobby de l’individu opposé au citoyen, une réalité humaine vouée au seulement là, dépouillé des repères du « d’où » et du « vers où », une existence nue et figée.

  1. 20.               L’activité éthique et esthétique. L’activité éthique organise le monde des affects, le hiérarchise, y introduit de la cohérence. En esthétique et en éthique, on passe un état sans attache au destin du genre humain, un état de pure singularité, de pure particularité, vers un état où les actions  s’inscrivent dans l’histoire  du genre humain,  portent la marque de l’humanité, pour en amorcer soit l’émancipation soit la déchéance. La subjectivité pousse au paroxysme de son auto affirmation.

À partir de la vie quotidienne, on décrit la genèse des affects jusqu’à la genèse des valeurs, jusqu’à circonscrire la spécificité de l’activité éthique qui est d’organiser le monde des affects, de les hiérarchiser et d’y introduire de la cohérence.

En esthétique et en éthique, on passe de l’état de pure particularité, les individus enfermés dans leur singularité, sans attache au destin du genre humain, vers un état où leurs actions portent le cachet de l’humanité, s’inscrivent dans l’histoire de la communauté du genre humain, porte le sceau d’une humanité qui concerne l’émancipation ou la déchéance de l’espèce humaine en tant que telle, expriment le noyau de la personnalité où l’individu singulier rejoint la qualité du genre, où la subjectivité pousse de manière tragique au paroxysme de son auto affirmation et au monde des essences.

  1. 21.               Refus de l’universalité, de la spécificité du genre humain et de la subjectivité. Livré à la surpuissance de l’ être, la réalité humaine de l’être jeté n’a plus d’autonomie ni d’individualité ni de subjectivité, les excroissances de la subjectivité que sont la démocratie et le libéralisme n’ayant donc plus de valeur, tandis que  les concepts n‘ont ni universalité ni ancrage socio-historique ou biologique..

Il s’agit de subvertir les concepts d’individualité, de personne, de génie, d’esprit, de subjectivité en livrant la réalité humaine à la surpuissance de l’être.

Outre l’offensive contre l’autonomie et l’autodétermination du sujet, avec l’être jeté et la surpuissance de l’être, ce qui constitue une destruction de toute philosophie de la subjectivité, et aussi une destruction de la démocratie et du libéralisme, excroissances du règne de la subjectivité, la pensée de l’être témoigne d’un aveuglement à l’égard de la nature véritable de l’être biologique et de celle de l’être social, les concepts de peuple, de destin, d’histoire de l’être manquant d’ancrage socio-historique. On arrive à l’heure des spéculations entre le monde et la terre, qui concourt à la dureté de la volonté et exprime le particularisme national, grand espace contre l’universalisme, avec l’hétérogénéité des espaces de vie et de culture, le clivage des peuples, contre toute raison logique universelle, pour l’anti universalisme de l’irrationalisme, contre la spécificité du genre humain.

  1. 22.               La réduction de l’ontologie à un système clos  et immuable de catégories.

La pensée de Marx s’articule dans un ensemble systématique de catégories qui couvre les différentes sphères de l’être et qui a la vocation de l’universalité.

L’historicisme ancré ontologiquement dans l’idée de l’historicité de l’être et de ses catégories s’accommode mal avec la codification en un système clos de catégories qu’il s’agit d’«appliquer», sans discrimination, aux différentes régions de l’être.

L’idée d’une application de principes invariants contredit l’historicité.

L’enfermement dans un système clos de catégories s’exprime dans le «matérialisme dialectique» dont les principes universels «s’étendent» et «s’appliquent» au matérialisme historique.

La pensée de Marx est une ontologie. Une véritable pensée ontologique ne peut faire abstraction de la différenciation et de l’hétérogénéité des régions de l’être ayant chacune ses catégories spécifiques.

Il est impossible d’enfermer cette richesse catégorielle dans un système de principes immuables.

  1. 23.               La naturalisation de l’économie.

La naturalisation de l’économie, le traitement de l’économie comme une seconde nature, comme un champ de forces purement matérielles où la conscience ne joue qu’un rôle d’agent exécutif, c’est-à-dire la tendance à regarder l’activité économique comme un domaine soumis à un déterminisme rigide gouverné par des lois quasi naturelles, est une erreur.

Tout comme les autres activités humaines, l’activité économique est guidée par le finalisme de la conscience, elle a, elle aussi, un caractère idéal et non purement physique.

Les actes économiques ont un caractère téléologique, ils ont une dimension humaine et non naturelle.

On ne peut identifier économie et technique.

On ne peut traiter l’économie comme un pur objet, où il n’y a de place que pour le calcul et la manipulation, on ne peut occulter les valeurs qui sous-tendent la raison économique, irréductible à la raison technologique, et surtout occulter l’interaction de ces valeurs avec d’autres types de valeurs, y compris éthiques.

  1. 24.               Le déterminisme plat  et figé

Contre le déterminisme plat et figé, il faut une conception flexible et pluraliste des complexes sociaux, pour rendre justice à leur hétérogénéité et à l’inégalité de leur développement.

  1. 25.               Les rapports indirects, médiatisés entre l’économie et l’idéologie et les  arts. Alors que la politique et le droit, la structure des institutions politiques et juridiques, comme esprit objectif, répondent à des besoins précis et sont donc en rapport clair avec la base économique et sociale, l’art, la philosophie, comme esprit absolu, peuvent s’élever, pour les grandes œuvres, au-dessus du pragmatisme, des préjugés, du sectarisme, de l’étroitesse de perspectives, de la fidélité à l’histoire empirique, des intérêts et des opinions personnelles pour atteindre un point de vue universel, sur l’ensemble des problèmes de la société, passant d’une description de l’homme particulier  à la description d’un  type, stylisant les conflits réels en direction des conflits moraux, passant du reportage et du naturalisme  à la figuration, faisant oublier leur point de départ, leur point d‘ancrage socio-historique..

Il ne faut pas de représentation réductionniste des rapports entre l’économie et les autres complexes sociaux.

Contre la politisation des arts, contre la contrainte de prendre position face aux événements politiques du jour, il faut être attentif au rapport non rectiligne, complexe, indirect, médiatisé, entre l’idéologie et sa base socio-économique, entre les conceptions philosophiques des écrivains et la structure de leurs œuvres, leur dialectique interne, leur spécificité esthétique ou philosophique, entre position socio-historique et sublimation littéraire ou philosophique, même si la réalité socio-historique sert de point de départ.

Alors que la politique et le droit, la structure des institutions politiques et juridiques, formes d’expression de l’esprit objectif, sont forgés pour répondre à des besoins précis de la société, apparaissant ainsi clairement en rapport avec la réalité socio-historique, les œuvres d’art et des grands systèmes de pensée, la philosophie et l’art, formes d’expression de l’esprit absolu, ont un contenu de vérité qui révèle de manière subtile leur point d’ancrage socio-historique, car la perspective des artistes et des philosophes s’élève au-delà de l’empirie et du pragmatisme, adoptant un point de vue qui se veut universel pour juger l’époque, parlant au nom de l’humanité.

Le point de vue strictement génétique de la sociologie vulgaire, celui des intérêts d’une classe ou d’un groupe social dans l’explication des œuvres littéraires ou philosophiques et de leur structure, est insuffisant.

Les grandes créations d’esprit ont une spécificité inaliénable.

Philosophes et artistes ont la capacité à transcender les préjugés et opinions personnelles pour s’élever à l’universalité, passant d’un contenu poétique représentant simplement l’homme particulier à l’homme dépassant le particulier, au type.

La littérature prolétarienne ou didactique témoigne de l’absence d’une conscience démocratique plus large et d’une sensibilité pour l’ensemble des problèmes de la société, d’un sectarisme et d’une étroitesse de perspective, où le naturalisme prolétarien, le reportage, le kitsch remplacent la vraie figuration.

Il y a certes connexion entre l’œuvre de Shakespeare et l’esprit de la Renaissance, Machiavel, Étienne de La Boétie, mais le dramaturge s’affranchit de toute fidélité à l’histoire empirique, stylise les conflits réels et historiques dans le sens des conflits moraux, pour s’élever à une universalité anthropologique, la dialectique des passions humaines et les conflits éthiques étant la matière historique, épurée de toute contingence, s’élevant à l’universalité.

L’analyse historique est enchevêtrée à la perspective esthétique.

Le hic et nunc est transfiguré, sublimé dans des conflits qui font oublier leur point de départ réel pour s’élever à un niveau qui concerne le genre humain tout entier.

  1. 26.               L’archéologie irrationaliste du national-socialisme.

L’idéologie du national-socialisme est le condensé, la radicalisation et la vulgarisation de certaines thèses de l’irrationalisme. C’est un travail généalogique, un travail d’archéologie des idées.

Certains topoi de la philosophie de la vie, tels la critique de la causalité, la critique de la légalité et la critique du progrès, remplacés par la typologie et la morphologie de l’histoire, par l’idée de destin ou par la prééminence du mythe dans l’histoire, sont assimilés, intégrés et radicalisés par la doctrine du national-socialisme.

Tout ce qui n’est pas marxiste n’est pas irrationnel. Différentes tendances sont distinguées dans l’irrationalisme.

  1. 27.               La pratique politique rejette les dichotomies abstraites, les schémas, les tactiques à courte vue élevées au rang d’universel contraignant, les tentatives d‘homogénéiser ou de sacrifier le concret, les réglementations autoritaires, les codifications par  en haut à partir de normes abstraites. La stratégie doit tenir compte de la totalité du processus historique, de la complexité des contradictions et de la multiplicité des médiations, du caractère non rectiligne, ouvert, imprévisible de l’histoire. L’action politique sera souple avec la perspective permanente de l’autonomie de l’individu.

Si la contradiction entre capitalisme et socialisme est fondamentale, chaque période a ses contradictions spécifiques, des contradictions aiguës, pressantes.

Avant-guerre, c’était l’opposition entre le fascisme et l’antifascisme. Après-guerre c’est l’opposition entre forces de guerre et forces de paix.

Dans les deux cas, le camp du progrès implique de nombreuses forces extérieures au communisme, ce qui n’est pas du goût des orthodoxes.

S’appuyant sur la catégorie de médiation, sur la catégorie de particularité comme champ de déterminations intermédiaires entre la singularité et l’universalité, la catégorie d’universel concret, la pratique politique doit rejeter les dichotomies abstraites et les schémas, elle doit s’adapter à la complexité du réel.

La réflexion théorique ne doit pas être assujettie aux besoins immédiats.

La stratégie du mouvement doit prendre en compte la totalité du processus historique, avec ses tendances principales, avec la multiplicité de ses contradictions spécifiques, et non se définir en fonction d’exigences tactiques à court terme élevées au rang d’universel contraignant.

L’hyper rationalisme enferme le processus historique dans un schéma, élimine par un coup de force la multiplicité des médiations, ignore avec suffisance l’inégalité dans le développement des complexes et le caractère non rectiligne de l’histoire, sa marche ouverte, tâtonnante, imprévisible, s’accommodant mal avec la clôture et le monolithisme.

La densité et la complexité du tissu social excluent toute codification à partir de normes abstraites, toute réglementation autoritaire de la vie sociale, toute tentative d’abolir par la force les critères moraux et éthiques en soumettant la vie sociale à une codification juridique imposée d’en haut, toute tentative d’homogénéiser un tissu hétérogène, de sacrifier le concret à des schémas de l’entendement abstrait, il faut restituer à la politique, au droit, à la moralité, à l’éthique leur place.

On ne peut déduire l’action morale à partir de critères purement logiques.

L’ontologie de la vie sociale se traduit en politique par un mélange d’inflexibilité et de souplesse. Si les pesanteurs de l’histoire, ses contradictions et ses détours, exigent une flexibilité dans la tactique et la stratégie pour prendre en compte les médiations, l’horizon permanent de l’action est la libre autodétermination des individus, la pleine autonomie de l’individu, l’épanouissement de la personnalité, une spécificité du genre humain pour soi qui tient compte de l’état actuel de la condition humaine, c’est-à-dire de la spécificité du genre humain en soi, selon un équilibre entre hétéronomie et autonomie du sujet.

Lecture d’Isabelle Garo

« Marx, une critique de la philosophie », 2000, Seuil ; « Foucault, Deleuze, Althusser et Marx, la politique dans la philosophie » 2011, Demopolis ; « L’idéologie ou la pensée embarquée », 2009, La Fabrique.

1) La représentation comme marqueur de l’attitude philosophique chez Marx.

Les interprétations de Marx sont nombreuses Elles constituent la philosophie marxiste.

 Il s’agit d’aborder un corpus linguistique, celui de Marx, avec, entre le lecteur et l’auteur, plusieurs codes plus ou moins entièrement en commun, le code de l’allemand ou du français, les codes spécialisés de la philosophie et de l’économie politique, les codes rhétoriques et esthétiques, etc. Avec aussi plusieurs chemins possibles de lecture selon les préoccupations et la culture du lecteur.

 La lecture proposée est latérale, c’est-à-dire le relevé des occurrences du thème de la représentation.

 De ce point de vue, ce serait une lecture sans a priori philosophique, une lecture sans contestation possible.

 Le choix de ce thème serait très pertinent dans la mesure où il est la préoccupation constante de Marx.

 Et c’est un thème de nature philosophique : il s’agit non seulement d’aborder les représentations subjectives ou objectives, individuelles ou collectives, comme éléments en interaction entre eux et dans la totalité sociale, chaque représentation ayant non seulement un contenu mais une genèse, des causes, et une fonction, des effets, il s’agit aussi de considérer la description qu’on est en train de faire de ces représentations et de la totalité sociale qui leur correspond, de considérer cette description elle-même comme une représentation, une représentation qu’il faut traiter comme les autres représentations.

 Autrement dit, parce que nous avons conscience que nous existons dans cette société pour l’émanciper, pour la transformer dans le sens de l’émancipation, parce que nous sommes conscients de notre responsabilité sociale, il faut, pour une fois scrupuleusement et consciemment, par un retour sur soi-même, considérer l’effet de notre propre discours, sa portée pratique, son prolongement pratique, un discours qui, dans son contenu même, anticipe, qu’on le veuille ou non, une pratique concrète qui, de ce fait, peut devenir éventuellement une pratique informée.

 Il y a donc la recherche tendancielle d’une coïncidence entre dialectique objective et dialectique subjective.

 L’histoire de la pensée philosophique est une succession de dispositifs dont chacun présuppose le suivant, la philosophie de Marx ayant la prétention d’être la dernière étape, car, à l’intérieur d’elle-même, elle présuppose son devenir, un devenir non totalement prévisible, chacun des moments du texte étant susceptible d’être remis en question à un moment ultérieur.

 La philosophie de Marx n’est donc pas achevée.

 Cet aspect philosophique des textes de Marx est occulté par le parti pris matérialiste, la pensée ne se détachant jamais de son objet, c’est-à-dire une pensée toujours spécifique, située.

2) L’actualité de Marx

Toute pensée philosophique contemporaine  sérieuse serait donc une lecture, consciente ou inconsciente, de Marx, ce qui ne veut pas dire que cette pensée soit automatiquement révolutionnaire.

3) L’analogie entre deux époques risque de gommer les différences

Si on est préoccupé par la question de savoir pourquoi le mouvement social est actuellement en échec relatif, le problème pourrait être que la pensée de Marx correspondait à une totalité sociale bien déterminée, une totalité que Marx a analysée conceptuellement et a contribué à transformer, tandis qu’une pensée philosophique contemporaine correspond à une totalité sociale très différente de celle du temps de Marx.

 C’est ainsi que Marx critique les jeunes hégéliens pour l’importance, selon lui démesurée, qu’ils accordent aux idées, sans prendre en compte suffisamment les causes et les effets de ces idées, c’est-à-dire sans prendre en compte l’inscription de ces idées dans la totalité sociale, sans prendre en compte les compléments que peuvent avoir ces idées dans la production et dans le maintien de l’ordre politique, le résultat étant l’abandon du terrain politique à l’adversaire.

 Critiquer actuellement de la même façon les illusions et la méta-illusion de la croyance en l’importance des idées, c’est-à-dire critiquer essentiellement la croyance en l’importance des médias, c’est postuler fondamentalement la même structure de la totalité sociale qu’à l’époque de Marx. On n’avance pas.

4)Les théories ne « s’appliquent » pas à la pratique

 La distinction entre théorie et pratique est trop générale.

 Dire que le marxisme ou le léninisme ou le stalinisme comme théories sociales sont infirmées par la réalité est partiellement faux. Les dirigeants politiques qui se sont réclamés de ces théories ne les ont pas, à strictement parler, appliquées à la réalité, dans la mesure où la décision politique a été déterminée par de nombreux facteurs  plus ou moins conscients et pas seulement par le seul facteur théorique concerné, l’application de la décision, de plus, trahissant en règle générale l’intention, du fait de la multiplicité d’autres chaînes de décisions  et d’autres chaînes causales.

Certes, il y a dans ces théories des injonctions, des appels explicites à une action bien déterminée. Ainsi, dans le léninisme, le terrorisme politique fait partie des possibilités d’action. Ainsi, toujours dans le léninisme, la lutte contre le colonialisme est explicitement formulée. Autre exemple, Mein Kampf formule des objectifs colonialistes et racistes.

 Il faut donc distinguer si possible dans les textes qu’on juge suffisamment ambitieux pour valoir la peine d’être étudiés, les parties véritablement théoriques et les injonctions pratiques, en évitant l’évocation trop imprécise et peu opérationnelle de la métaphore d’une « pointe » de pratique dans la théorie comme signe de matérialisme du texte, les moments où le concret de pensée et le concret réel coïncident, où la dialectique subjective rejoint la dialectique objective étant bien difficiles à établir, sinon par l’intuition d’un achèvement, d’une cohérence et d’une totalité atteinte, indépassable, ou l’intuition d’une coïncidence avec la réalité et l’expérience telles que nous les vivons, à moins que tout le discours soit de type poétique, indistinctement théorique et réel objectif.

5) Le travail politique est un travail de conviction dont la cible est l’individu avec ses attentes.

Si nous définissons la pratique politique comme transformation consciente de la société, ce qui est une formulation extrêmement abstraite, cela veut dire que les hommes composant la société en question changent leurs conditions sociales. La seule chose que peut faire une organisation politique dans le cadre d’une démocratie est de tenir compte des attentes des gens et, de manière pédagogique, de faire évoluer ces attentes, en fonction du programme qu’il propose au consentement, un programme plutôt ouvert, appelant à la coélaboration, s’adressant à des gens très divers, laissant place à l’initiative et aux desiderata des gens, et non un programme imposé, tout ou rien.  

6) Les médias de masse comme vecteurs efficaces de la propagande des milieux financiers

Actuellement, les milieux populaires, en dehors des contacts avec les collègues, les voisins et les militants, sur le lieu de travail, dans les manifestations ou à la maison, les milieux populaires donc ont la télévision ouverte plus de 5 heures 30 en moyenne par jour, sans compter l’écoute des radios, et tous ces médias de masse sont propriétés des actionnaires du CAC 40, donc susceptibles d’être des vecteurs de discours qui ne mettent pas en question ces actionnaires, à moins de croire que les employés-journalistes d’une entreprise, en dehors des périodes de lutte sociale intense, peuvent sans problème de mise au placard ou de licenciement mettre en question l’entreprise et ses intérêts, à moins de croire à la réalité de réalisation d’une législation du travail non seulement partielle mais qui est de plus en plus démantelée.

 7)  La vie politique d’un point de vue matérialiste

La vie politique dans les milieux populaires, du point de vue matérialiste de l’emploi du temps, consiste en un très long contact direct avec le discours néolibéral et son dispositif culturel.

8) La personnalisation idéaliste des groupes

 Dire par exemple, pour contester l’importance que la classe dominante apporte aux idées, que la domination actuelle de l’idéologie néolibérale est, en particulier,  la conséquence du ralliement successif de plusieurs groupes sociaux, c’est tenir un discours extrêmement abstrait donnant une existence de personne à des groupes, des groupe-personnes qui se rallient à une idée, c’est un discours non matérialiste, et par conséquent la faillite de cette tentative d’argumentation risque de donner raison à la classe dominante quand elle crée des dispositifs nécessaires pour assurer la diffusion de ses idées. S’il y a ralliement d’un groupe, c’est qu’il y a consentement de chaque élément du groupe, consentement acquis à partir d’un média ou par le relais de la discussion avec un collègue ou de la participation à une réunion.

9) La définition traditionnelle, non actualisée, du mouvement social ou de la mobilisation populaire

 Dire qu’un projet n’a de valeur que s’il est porté par une mobilisation populaire, ce n’est pas assez précis, il ne suffit pas, comme si on était au XIXe siècle ou au premier deux tiers du XXe siècle, de formuler le projet et de motiver les militants à faire du porte-à-porte, à coller des affiches, à organiser des réunions et des manifestations dans l’entreprise ou dans la rue, bref à faire ce qu’on appelle traditionnellement de la pratique politique, pour diffuser le projet et convaincre les gens, comme si les médias n’existaient pas au centre de la totalité sociale.  Ces médias n’existent pas de manière marginale, ni de manière importante mais susceptible d’un traitement particulier, à part, à ne pas négliger, mais de manière prévalante, constituant la grande partie de l’emploi du temps libre des gens, le centre de la vie des gens, et donc ils doivent être intégrés à la théorisation marxiste comme non seulement représentants des grands actionnaires dont ils sont la propriété et l’émanation et qui protègent leurs empires économiques et financiers, mais ces médias sont un carrefour de représentations, représentations accaparées de représentations, régulation néolibérale des représentations.

Nous avons assisté aux échecs successifs des mouvements sociaux, sans jamais vraiment engager la discussion sur les raisons, et pendant ce temps-là la classe dominante pavoise, maîtresse incontestée de tous les leviers permettant le discrédit de toute alternative et la promotion d’une idéologie susceptible d’animer les populations et les travailleurs dans le sens de la reproduction du système capitaliste.

A)  La représentation chez Marx

  1. 1.  Lectures de Marx. Toute lecture actuelle de Marx est, étant donnée l’acquis de la philosophie marxiste, qu’on le veuille ou non, une relecture, ce retour au texte risquant de ne rencontrer que la préconception qu’on en a, avec la conscience que le texte, spécifiquement pour Marx, s’enracine et s’inscrit dans la pratique et l’intervention politiques, y compris de longue durée, avec donc une vocation à engendrer une descendance, si bien qu’il est nécessaire de se poser la question de l’actualité de la validité ou de l’obsolescence du texte marxien. Ces deux difficultés de la lecture de Marx peuvent constituer une voie d’accès à cette même lecture. Une lecture sans préconception consiste à aborder avec curiosité la thématique de la représentation chaque fois qu’elle est évoquée, et cette question du statut de la théorie est partout présente dans les textes de Marx, toujours reprise et jamais achevée, en relation avec sa conception de la théorie comme faisant partie informée et informante d’une formation économique et sociale en évolution, les représentations, il faut insister, étant en particulier nécessaires au développement de la base économique et sociale, cette préoccupation constante du statut de la représentation du monde et de soi-même, avec un dialogue avec les philosophes de la représentation, constituant Marx en philosophe.

La philosophie marxiste désigne les luttes entre orthodoxie et les définitions des opposants. Elle redouble et déplace les affrontements politiques au sein des partis communistes et de leurs rassemblements en Internationales. Donc toute lecture de Marx est une relecture.

L’originalité de Marx est la volonté délibérée d’intervenir en politique, d’inscrire dans la pratique ses découvertes théoriques, d’y enraciner le mouvement d’une recherche continue et d’engendrer une descendance, c’est pourquoi la lecture de Marx ne saurait être indépendante d’une évaluation de son actualité ou de son obsolescence.

Comment lire Marx, sachant que la recherche de sa philosophie ne rencontre que la préconception qu’on en a et que le mot d’ordre d’un retour au texte même est une nécessité autant qu’un leurre.

L’objectif de la présente lecture est justement de faire d’une telle difficulté une voie d’accès à l’œuvre de Marx et non un obstacle infranchissable.

Trois dimensions de la philosophie de Marx

On distinguera trois dimensions dans la philosophie de Marx, qui maintiennent sa pertinence comme philosophie et obligent à reconsidérer sa définition, dans la mesure où les problèmes sont reformulés et leur traitement strictement théorique récusé :

la façon de concevoir le travail théorique, la construction des catégories, la réélaboration de leur sens,

le débat permanent avec les philosophies,

l’étude de la formation économique et sociale comme totalité articulée et mobile, ce qui le conduit à aborder la question de l’histoire, de sa connaissance et de sa maîtrise, et la question de la relation entre les dimensions du mode de production, les conditions de développement des individus qu’il implique et la possibilité de supprimer la domination et l’exploitation qui y prévalent.

Avec la préoccupation de la validité de la théorie, il s’agit de relier une nouvelle théorie de l’histoire avec la perspective de sa maîtrise collective, enfin rationnelle, d’articuler la perspective d’un dépassement révolutionnaire à une analyse des lois de fonctionnement du mode de production, ce qui définit la critique de l’économie politique, théorie de la maturité, comme, en partie, critique de la philosophie.

Comme principes de lecture, on distingue évidemment les énoncés de Marx des interprétations et prolongements, on fait de plus l’hypothèse que la philosophie de Marx est introuvable, avec, chez Marx, la reprise sans cesse des mêmes questions, sans y apporter toujours de réponse définitive, et on formule enfin une autre hypothèse, constituant un fil directeur : puisque dire qu’il n’existe pas de philosophie chez Marx, c’est trancher par avance le problème, ce que l’on ne veut pas faire avant le terme de l’enquête en quoi consiste cette lecture de Marx, on aborde le texte sans préconception, en partant d’un problème traité quand on parle de philosophie chez Marx, à savoir le problème de la théorie de la connaissance, souvent résolu comme théorie du reflet, occasion d’un débat continu signalant donc une question en suspens, autrement dit la lecture de Marx sera consciemment préoccupée par la question du statut de la théorie, son mode d’élaboration par Marx et sa réception par les lecteurs.

On se demande donc ce que Marx pense de la théorie, ce qu’il pense des illusions théoriques comme de la connaissance théorique, en particulier ce qu’il pense de l’économie politique classique et des critiques qu’il en fait, même si on ne trouve chez lui ni théorie du reflet ni théorie de la connaissance élaborée comme telles, car cela serait contradictoire avec sa démarche d’ensemble, mais, au-delà de la théorie de la connaissance, la préoccupation constante de Marx est celle de la question de la représentation, comme ensemble de phénomènes vastes et diversifiés, préoccupation qui motive une élaboration théorique sans équivalent, ce qui fait de Marx un penseur de la représentation.

Si la question de la représentation chez Marx ne peut se constituer en théorie générale, car elle est l’objet d’un traitement non classique, la prégnance de cette notion de représentation s’explique par le fait que Marx est le théoricien de l’histoire, comme façon de forger et modifier les conditions d’existence, les formations qui scandent cette histoire déterminant, par leurs contradictions, une maturation ou un dépassement, la thèse de Marx étant qu’il faut analyser les conditions réelles du devenir historique, ce qu’on peut appeler une base, pour comprendre la façon dont on forge des idées, des croyances, des représentations du monde et de soi-même, ces représentations étant à la fois secondes par rapport à cette base, mais impliquées par cette base, nécessaires même à l’existence de cette base, le tout constituant une formation, ce tout étant la condition de possibilité, le lieu de fermentation puis de formation du projet communiste et de la théorie marxienne.

Dans le mesure où la théorie de Marx essaye de rendre compte réflexivement d’elle-même et de définir son statut, dans la mesure où la notion de représentation, concept de l’idéalisme allemand, est l’occasion d’une confrontation serrée et permanente avec cette tradition, il y a une dimension philosophique de l’œuvre marxienne, même s’il n’y a pas une théorie cohérente exposée comme telle, même s’il n’y a que des remarques incidentes ou de simples allusions, si bien que cette notion de représentation est un objet de critique et de réélaboration, un objet de second plan, et en même temps un horizon permanent dans la recherche d’élaboration et de définition des notions cardinales, un instrument critique, un fil catégoriel au plus près du mouvement d’élaboration de la pensée, s’entremêlant toujours aux autres dimensions de l’analyse, cette notion est donc un objet qui affleure ou s’enfouit sans jamais disparaître tout à fait, elle permet de laisser ouverte la question de la philosophie de Marx en la déplaçant sur le terrain d’une orientation de lecture et non d’une thèse à vérifier ou à démentir, elle permet, en tant que permanente, de parler d’une critique de la philosophie, toujours présente dans un mouvement de recherche marxien fait de tensions, de reprises, de résultats et de conclusion, une pensée novatrice récusant les termes antérieurs de sa définition, résistant à toute tentative de la mouler dans un cadre qui lui est étranger.

  1. 2.  La représentation religieuse, genèse et fonction. S’il faut dépasser la fusion immédiate de l’individu avec sa famille pour la différenciation des individus en personnes privées ayant comme but des intérêts propres entrant en contradictions dans la société civile, contradictions où domine l’unité profonde qui lie tout besoin à tout autre, l’État rationnel, comme universalité concrète, n’est pas un ajout extérieur, puisqu’il pacifie rationnellement et consciemment les intérêts divergents potentiellement proches, pour que l’intérêt commun devienne un but conscient d’un individu menant désormais une vie universelle. Si cet État ne correspond plus à son concept, alors, ou bien on considère qu’il n’y pas contradiction mais scission entre un État irrationnel, religieux au mauvais sens du terme, et un courant critique antireligieux, plus ou moins réformiste, plus ou moins radical, plus ou moins étatiste, selon l’idée que la pensée seule est agissante. Ou bien on considère que les contradictions existent, qu’elles peuvent rendre compte dans une certaine mesure des représentations (en particulier des représentations religieuses, mais aussi des représentations philosophiques en quoi consiste en définitive le discours critique prenant pour objet et pour méthode la philosophie), et que, par conséquent, comme les contradictions objectives existent, et si l’on veut une transformation réelle de la société, la critique purement intellectuelle ne suffisant pas, il faut une critique pratique, une intervention dans les contradictions objectives de la société civile. Il ne s’agit pas, selon un matérialisme réduisant la représentation à ses causes, de réduire une représentation à sa base, considérée comme une cause. Il ne s’agit pas non plus de réduire une représentation à son objet, puisque la seule réalité immédiate est la conscience, puisque le seul être qui existe immédiatement dès qu’il est pensé est la conscience de soi. Il s’agit, dans un premier temps, de replacer cette représentation dans l’ensemble de toutes les représentations, d’évaluer non des causalités mais les simples analogies, les parentés, les métaphores réciproques et les différences entre ces représentations, dont une même base peut rendre compte partiellement. Cette base qui subordonne les représentations est considérée de manière encore assez abstraite comme monde social, société civile bourgeoise. Par exemple, la politique, en tant que représentation, ne peut être le lieu exclusif de résolution de l’aliénation religieuse, autrement dit une représentation ne peut être la résolution d’une autre représentation. Par contre, l’égoïsme qui existe dans la société civile en tant qu’élément de la base ou en tant que représentation économique, représentation d’un caractère typique d’un membre de la société civile bourgeoise, cet égoïsme rend compte en partie des analogies entre les représentations religieuses contemporaines, en tenant compte du fait que cet égoïsme est thématisé par une anthropologie moralisante, dénonçant l’argent et la propriété, et peu soucieuse de transformation. Aussi, dans un deuxième temps, selon un matérialisme dont le programme est d’expliquer les effets de la représentation, contre le matérialisme réduisant la représentation à des causes, il s’agit non de s’en tenir à une critique de la représentation, en particulier à une critique de la représentation religieuse. Autrement dit, même s’il est important de ne pas dissocier la philosophie et le monde, il ne s’agit pas d’affirmer l’unité simplement spéculative de la philosophie et du monde, abstraction faite de toute action pratique ayant pour tâche d’accomplir consciemment justement cette unité. Il ne s’agit pas de déterminer la réalité ou la non réalité de l’essence de la représentation, puisqu’aussi bien une croyance fausse qu’une connaissance vraie peuvent avoir le même poids dans la détermination d’une décision. Il s’agit d’évaluer les effets de la représentation, des effets qui seuls comptent, autrement dit il s’agit d’évaluer la portée objective des représentations subjectives ou des croyances collectives. La philosophie n’est pas tellement l’entendement qui dissocie et abstrait, mais la raison qui unifie, totalise et donne vie et mouvement au concept, mais l’unification ne peut pas être uniquement spéculative. Il faut insister, contre Hegel, sur la distinction entre la représentation et l’être de la représentation, distinction constituant une contradiction objective ouvrant le champ à une étude historique de la genèse de la représentation et à l’étude de sa fonction sociale exacte, cette distinction impliquant que l’unité, sur laquelle Hegel insiste avec juste raison mais en lui donnant une valeur seulement spéculative, sera constituée par l’action pratique consciente. De même qu’une critique du caractère trompeur de la religion doit être dépassée en une analyse historique des fonctions de la religion, de même une critique religieuse de l’État prussien soi-disant religieux doit être dépassée en une critique politique et sociale de l’État prussien, puisque la dissolution de l’aspect religieux de l’État ne peut résoudre ni l’aliénation religieuse, autrement plus complexe, ni l’irrationalité de l’État, la religion ne pouvant être, en particulier, le lieu de la résolution des contradictions objectives de la société civile bourgeoise.

Pour Hegel, l’État surmonte deux moments encore disjoints, le moment de la famille, c’est-à-dire le moment de l’unité immédiate qui fait de l’individu un membre du groupe, et le moment de la société civile, c’est-à-dire le moment de la différenciation des individus devenant, hors de la sphère familiale, des personnes privées ayant pour but leur intérêt propre, cet État rationnel en soi et pour soi qui surmonte ces deux moments permettant que l’intérêt commun devienne le but conscient de l’individu, qui en retour réalise sa destination de mener une vie universelle, l’histoire étant ainsi la formation de l’État rationnel comme universalité concrète émergeant, à travers le dépassement des contradictions objectives, à travers l’unification concrète des intérêts divergents dans la société civile bourgeoise, à travers la pacification rationnelle des égoïsmes, des besoins individuels, pacification consciente d’elle-même et voulue comme telle, à travers une volonté subjective et une conscience de soi se posant comme autonomes, ces émergences étant les résultats d’un processus objectif, de contradictions objectives où domine déjà l’unité profonde et déjà effective qui lie tout besoin à tout autre.

Pour les jeunes hégéliens, comme s’il y avait dans l’œuvre de Hegel une doctrine ésotérique, radicale, et une doctrine exotérique, prudente, ces deux composantes n’étant liées que par une stratégie d’écriture, ce qui risque de rendre la doctrine de l’État de Hegel incompréhensible, pour les jeunes hégéliens donc, comme l’État prussien n’est pas conforme avec son concept, les contradictions objectives ne constituent pas des médiations assurant le dépassement vers plus d’Esprit objectif, autrement dit ces contradictions objectives ne sont pas des médiations concrètes préparant l’avènement d’un État rationnel, et, en conséquence, il ne faut plus voir ces contradictions comme des médiations objectives, il faut voir la contradiction comme une scission avec, d’un côté, une conscience malheureuse et critique, et, de l’autre côté, un État irrationnel, il faut voir la contradiction comme l’opposition du devoir être à l’être, de la conscience de soi au monde, si bien que la critique religieuse de l’État prussien qui se déclare religieux, même si en réalité il n’est pas religieux véritablement, cette critique religieuse, propre aux jeunes hégéliens, se traduit concrètement par un appel réformiste au moment de la liberté d’expression instaurée par le souverain, puis, face à la répression, cette critique religieuse se traduit soit par la radicalisation, soit par l’inaction pessimiste, soit même par le ralliement au pouvoir, cette critique religieuse des jeunes hégéliens participant donc, dans une certaine mesure, de la conviction que la pensée seule est agissante politiquement.

Marx engage une critique plus directe de la politique prussienne et de la réalité sociale dans son ensemble, la critique de la religion étant mise à l’épreuve d’une analyse et d’une explication de la genèse et de la fonction des représentations religieuses insérées au sein de l’ensemble des autres représentations, en particulier les représentations philosophiques dotées d’une fonction et d’une histoire propres, à la fois objet de l’analyse et instruments d’analyse, ce qui, sans conteste, participe d’une redéfinition critique du travail philosophique plus que d’une enquête historique ou d’un combat politique, selon la conviction qu’il existe des contradictions objectives, que ces contradictions appellent et rendent possibles non seulement leur explication théorique mais aussi leur dépassement pratique.

Le matérialisme de Marx n’est pas réduction des représentations à des causes, mais le programme d’une explication des effets de la représentation.

Selon la métaphysique, Dieu, comme être parfait et tout-puissant, inclut l’existence, autrement dit ce que je me représente réellement est, tautologiquement parlant, ce qui est pour moi une représentation réelle, c’est-à-dire ce qui agit sur moi, ce qui a un effet sur moi, mais on peut se poser la question : ce que je représente réellement ou ce qui agit sur moi a-t-il une existence en dehors de la représentation, et cette question est légitime même s’il s’agit d’une représentation aussi banale qu’une représentation universelle commune, si bien qu’on peut poser la question : cette existence de Dieu n’est-elle pas l’existence de la conscience de soi, l’explication logique de cette existence de la conscience de soi, puisque le seul être qui soit immédiatement dès qu’il est pensé est la conscience de soi.

Kant, contre la métaphysique, refuse d’accorder une réalité au prédicat d’existence, prédicat qui a été posé indûment comme contenu analytique dans l’essence : on ne peut démontrer l’existence à partir de l’essence, passer de l’idée à la réalité, de la possibilité à l’être.

La connaissance d’un objet n’atteint que la représentation de l’objet que cette connaissance a construite.

L’objet n’est pas contenu analytiquement dans le concept, il s’ajoute synthétiquement au concept qui n’est qu’une détermination de mon état.

Alors que, de manière unilatérale, l’entendement analyse l’objet et distingue ses caractéristiques abstraites, alors qu’il oppose l’être et le connaître, concevant la connaissance comme face à face de l’objet et de la conscience, séparant la philosophie et le monde, la raison succède à cette opération dissociante pour saisir le mouvement de la chose, en fluidifiant et totalisant les moments antérieurement distincts, la philosophie ne s’intéressant pas à l’abstrait ou à ce qui est privé de réalité effective mais à la vie propre du concept, ce qui se pose soi-même, à ce qui vit en soi-même, à l’être-là qui est dans son concept, à l’effectivement réel, la philosophie s’abandonne à la vie de l’objet.

La représentation, avant d’être réélaborée dialectiquement, est travaillée de l’intérieur par ce qui excède sa finitude, ce qui fait éclater sa forme syllogistique, ce qui la met en contradiction avec elle-même, par exemple l’accès de l’esprit subjectif à Dieu, l’élévation de l’esprit à Dieu est une élévation de la pensée dans le règne de la pensée, mais il n’y a pas d’unité spéculative effective de la philosophie et du monde, abstraction faite de toute action pratique accomplissant consciemment cette unité.

Au-delà de l’étude de la faculté de connaître et de ses limites, il faut étudier les effets produits par les représentations sur les relations qu’établissent les hommes entre eux.

Que l’idée corresponde ou non à une essence réelle n’importe pas pour celui qui règle ses comportements sur sa croyance et agit effectivement en fonction de la représentation qu’il se fait de l’ordre du monde ou de l’état de sa fortune, et de ce point de vue, ce n’est pas la peine de distinguer, d’une part, telle religion ou telle monnaie, comme convention collective propre à un pays, paraissant incompréhensible ou risible dans des pays qui ne connaissent pas ces usages, et d’autre part, la représentation subjective de celui qui croit de telle façon tel Dieu, ou qui pense posséder telle quantité de monnaie, ce n’est pas la peine de s’enfermer dans une critique de la religion, l’essentiel est d’affirmer que l’être de la représentation est distinct de la représentation de l’être, ce qui n’est pas résorbé par une reprise spéculative du contenu de la représentation mais qui constitue une contradiction réelle ouvrant le champ à une étude historique de la genèse de la croyance et de sa fonction sociale exacte.

À l’affirmation que l’émancipation des juifs exige l’émancipation politique de l’Allemagne, il est répondu que la politique ne saurait être le lieu de résolution de toutes les contradictions et de suppression de l’aliénation religieuse, la religion et la politique se métaphorisant l’une l’autre comme pareillement subordonnées à une même base, c’est-à-dire au monde social, à la société civile bourgeoise, il s’agit donc d’une analogie, d’une pensée de la parenté des différences, et non d’une explication des comportements religieux par le contexte économique et social, il s’agit donc de la mise en place de la représentation religieuse parmi toutes les autres représentations, non de l’établissement de la correspondance entre la croyance religieuse et la base sociale mais de l’établissement de la seule correspondance entre la croyance religieuse et l’ensemble des représentations.

Selon une anthropologie qui n’envisage pas la transformation du monde social, ni l’émergence du monde marchand, ni la fonction des convictions religieuses, tandis que le chrétien est le juif théorisant et que le juif est le chrétien pratique, juifs et chrétiens ont en commun le principe de l’égoïsme, besoin pratique, dont le Dieu est l’argent, ce qui est conforme dans l’esprit aux représentations d’un membre de la société civile bourgeoise, démarche qui cherche à atteindre un en-deçà du monde religieux, qui en explique la permanence, l’État chrétien parfait étant l’État athée, qui relègue la religion parmi les autres éléments de la société bourgeoise, la corrélation entre religion et politique s’enracinant dans l’organisation sociale, mais tant que la nature de cette organisation sociale n’est pas précisée, on explique le monde moderne par un symbole, l’égoïsme, s’incarnant dans le juif, et on traite de façon moralisatrice par une critique de l’argent et de la propriété, on s’enferme dans la dénonciation de la religion comme principe factice, cause trompeuse, aliénation rendant l’homme étranger à son essence, conduisant celui-ci à projeter fantasmatiquement cette essence dans un ciel imaginaire, l’idée d’essence aliénée faisant obstacle à la connaissance du processus historique d’aliénation, incompatible avec la notion d’essence puisque cette aliénation est à rapporter à une organisation sociale spécifique, l’essence humaine étant fondamentalement plastique. Il faut donc passer d’une critique religieuse de l’État à une critique politique et juridique.

  1. 3.  La représentation en démocratie. La représentation populaire doit être non falsifiée. Les divisions de la société civile seraient surmontées par l’État grâce aux « états », et en particulier à l’état universel des fonctionnaires et administrateurs. Ce dernier état, soi-disant composé de compétents, est censé représenter le peuple incapable mieux que celui-ci. Cet état des fonctionnaires et administrateurs fonctionne souvent pour lui-même ou pour le pouvoir. La démocratie est l’expression fidèle des antagonismes sociaux, l’énoncé d’un problème, mais cette émancipation politique, avec le citoyen subordonné à l’homme privé et la politique vidée de son sens, ne résout pas plus l’émancipation humaine que la désaliénation religieuse.

Le droit est un ensemble de représentations qui contribuent à structurer et à transformer la vie sociale.

L’État rationnel surmonte les divisions de la société civile bourgeoise par l’intermédiaire des états qui structurent la société civile et permettent de convertir les intérêts particuliers en intérêt général, et par l’intermédiaire des fonctionnaires et administrateurs, constituant un état universel, qui réalise apparemment les affaires de l’État comme choses du peuple, c’est-à-dire réalise apparemment l’accord de l’État et des individus, alors qu’en fait cet état universel se constitue en classe séparée, ne faisant valoir que ses intérêts propres, si bien que les états pourraient être l’artifice d’un pouvoir absolu déguisé dans une forme constitutionnelle et prétendant organiser la représentation libre de la société civile bourgeoise.

Selon une tentative de justification, si on disjoint le caractère universel de cette classe chargée des intérêts généraux de son caractère représentatif à l’égard du peuple, peuple considéré comme un plus grand nombre dont les éléments ne savent pas ce qu’ils veulent, alors la représentation ne tient pas au caractère démocratique de la sélection mais à la capacité des membres de cette classe universelle, capacité garantie par l’indépendance financière, propre au propriétaire foncier.

Contrairement à la version idéalisée, on a en fait, à côté de l’État réel, un État constitutionnel où l’intérêt réel du peuple est présent d’une manière seulement formelle, sous une forme évidemment déterminée, c’est-à-dire, on a une inversion du réel donnant prise à la reconstruction spéculative, le peuple étant l’émanation de l’État, alors que l’État est l’émanation du peuple, plus exactement la représentation populaire n’est pas pouvoir législatif effectif, mais émanation de l’État, émanation composée avec le simulacre d’une consultation.

Les états ne sont pas à idéaliser, car ils sont le lieu d’affrontements sans trêve d’intérêts divergents, mais il ne suffit pas de reconnaître la contradiction entre la société civile déchirée et la société politique supposée réaliser sans conflit l’intérêt général en disant que cette contradiction est seulement une incohérence théorique, cette contradiction est un scandale pratique appelant l’action sociale et politique, la représentation populaire devant être conforme aux divisions de la société civile, la représentation populaire doit être une contradiction non cachée, une expression non falsifiée, ouverte, conséquente.

La représentation ou les représentations dans et hors de la philosophie sont ainsi un point d’ancrage.

L’État hégélien n’est qu’une abstraction de la société civile bourgeoise, une apparence rationnelle, saisissant la contradiction comme unité, alors que cette contradiction, contradiction du pouvoir législatif en lui-même, contradiction de l’État politique avec lui-même, est, plus profondément, contradiction de la société civile avec elle-même, si bien que la démocratie est la vérité de l’État, en l’occurrence de la monarchie, l’énigme résolue de tous les constitutions, mais cette démocratie n’est pas nécessaire, elle dépend du degré de conscience politique collective, et elle n’est pas la résolution des antagonismes sociaux mais leur expression fidèle, elle n’est que l’énoncé d’un problème et non un dépassement, elle est l’expression fidèle des hommes tels qu’ils sont, cette expressivité permettant à l’homme de réaliser son essence de concrétiser son universalité, elle est une fin et un moyen mis au service du développement et de la libération humaine, si bien que la croyance que l’aliénation religieuse est le seul fondement de la domination politique et  que la désaliénation religieuse résout le problème politique est à subordonner à cette perspective de l’émancipation humaine.

Si l’État est universel par sa position unificatrice de simple surplomb sur les éléments de la société civile et par sa suppression des différences sociales, il n’est pas la résolution dialectique des conflits réels, mais une abstraction idéalisée et réelle du monde réel qui déguise les contradictions objectives tout en les gérant grâce à ce travestissement, une abstraction qui n’abolit pas les oppositions et les contradictions mais les présuppose.

Ainsi, en supprimant le cens, l’État démocratique n’abolit pas la propriété privée.

Ainsi, quand l’État prétend établir la souveraineté populaire, il fait des distinctions sociales des différences non politiques, c’est-à-dire des différences qui ne peuvent plus être l’objet d’une critique ou d’une transformation.

Ainsi, quand l’État devient laïque, il n’abolit pas la religion mais la présuppose tout en la rangeant du côté de l’homme privé, et il réalise de façon profane le fond humain de la religion.

L’État est une projection réelle, mais produisant des effets en retour sur l’organisation sociale.

La démocratie est une forme politique entretenant et masquant les contradictions qu’elle prétend détruire, avec, comme émancipation, l’émancipation seulement politique, et une émancipation politique qui consiste en le dédoublement intérieur de chaque membre de la société civile bourgeoise en un citoyen, membre imaginaire d’une souveraineté imaginaire, dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d’une généralité irréelle, et l’individu privé, membre égoïste de la société civile, indifférent au bien commun, un bien commun considéré par l’individu privé comme abstraction vide, universel sans contenu.

Cette émancipation politique, reconnaissance des droits politiques individuels dans un État représentatif et laïque, n’est pas l’émancipation humaine.

La séparation de la politique et du droit d’avec le social n’est pas l’émancipation humaine.

La politique et le droit actuels sont dans une position subordonnée à leurs causes sociales profondes, la dissolution des liens communautaires, la montée de l’intérêt privé et le règne du négoce universel.

La politique est une instance de représentation plus ou moins fidèle des conflits et non un moyen de leur résolution, dans la mesure où la politique est coupée de la société civile bourgeoise.

La société civile-bourgeoise s’exprime dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, écho non de l’avènement de l’émancipation humaine mais de la séparation du politique, avec la séparation entre les droits de l’homme et les droits du citoyen, qui est en fait la reconnaissance de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté, l’homme replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé, la société apparaissant comme un cadre extérieur, comme une limitation à l’indépendance individuelle, avec la liberté de faire ce qui ne nuit pas à autrui, la liberté de l’homme considéré comme monade isolée, écho de la prééminence de la propriété privée.

Cette émancipation politique fait de la communauté politique, de la communauté civique, le moyen de conserver ces prétendus droits de l’homme, le citoyen, être générique, étant le serviteur de l’homme égoïste, être partiel, le bourgeois et non le citoyen étant considéré comme l’homme vrai et authentique.

Il faut dénoncer la détermination d’une sphère politique vidée de son sens, une apparence sans enjeu et projet collectifs, et qui pare aux couleurs du droit la réalité de l’inégalité et de la domination sociales.

Le droit, mais aussi la propriété, l’argent, la religion sont devenus l’essence séparée de l’homme, de son travail, de son existence.

  1. 4.  Le travail et l’aliénation comme représentation. La philosophie participe à la mise en mouvement du réel, où le travail a un aspect aliénant

Le travail et l’existence concrète des hommes participent à la détermination de la base historique  de l’essence humaine véritable qu’il s’agit de découvrir.

La critique de la philosophie spéculative du droit ne cherche pas en elle-même sa propre fin, mais débouche sur des tâches pour la solution desquelles il n’y a que le moyen de la pratique politique révolutionnaire, tandis que la philosophie, dimension du réel, doit participer à la mise en mouvement du réel, une philosophie dont on proclame l’impuissance politique, mais qui s’abolit en se réalisant, tandis que le sujet de l’émancipation humaine est la classe qui personnifie, par la domination qu’elle subit, scandale universel, incarnation de la barrière universelle, crime notoire de toute la société, la revendication de libération humaine radicale, l’émancipation de cette classe particulière de la société civile bourgeoise coïncidant avec la révolution du peuple.

L’économie politique, science de la richesse, est aussi science du renoncement, des privations, de l’épargne.

Le travail, extériorisation et objectivation de l’essence humaine, activité consciente et libre, avec un homme se comportant vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis d’un être universel, un être libre, est aussi bien réalisation de soi dans une œuvre qui s’est libérée du besoin immédiat qu’aliénation arrachant à l’homme l’objet qu’il a produit, un objet qui est donc un être pour soi, un sens étranger à soi, occasion éventuelle d’une redécouverte, d’une réappropriation par l’homme de ses facultés.

Le travail, en dehors de son aspect positif et constructeur, est aussi dépossession de soi, atteinte à l’essence humaine, pas seulement extériorisation mais aussi arrachement à l’homme de l’objet de sa production, de sa vie générique, de son objectivité générique, détournement du produit par ceux qui n’en sont pas les auteurs, la propriété privée étant la conséquence de ce travail aliéné, une conséquence qui apparaît comme une cause, mais qui est en interaction avec le travail aliéné.

L’économie politique détermine le degré de développement ou d’aliénation de l’essence humaine, les résultats séparés de l’activité humaine étant reliés à la réalité sociale dans son ensemble, ainsi l’argent est situé dans son rapport au travail aliéné et à la propriété privée.

L’argent, traduction active du concept de valeur dans la réalité, transforme l’inefficacité de chacune des forces de l’individu en ce qu’elle n’est pas en soi, en son contraire efficace, il transforme la demande sans effet, fondée sur mon besoin, ma passion, mon désir, la simple représentation existante en moi, en demande effective, représentation telle qu’elle est pour moi en dehors de moi en tant qu’objet réel, puisque sans argent pour voyager je n’ai pas le besoin réel, se traduisant en acte, de voyager, sans argent pour étudier, je n’ai pas la vocation active véritable d’étudier, l’argent étant le moyen et le pouvoir universels, bien qu’extérieur à l’homme et à la société, transformant la représentation en réalité, transformant les forces impuissantes existant seulement dans l’imagination, les imperfections, les chimères en forces et en pouvoirs réels, mais aussi transformant la réalité en simple représentation, transformant les forces réelles de l’homme et de la nature en représentations purement abstraites, en imperfections, chimères, tourments, ce qui constitue une perversion de l’individu, qui est changé en son contraire, avec des qualités qui contredisent ses qualités propres, transformant la fidélité en infidélité, l’amour en haine, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, l’idiot en intelligent et l’intelligent en idiot, confondant tout, échangeant tout, permutant tout, mettant tout à l’envers.

  1. 5.  La représentation philosophique. La philosophie spéculative procède à une abstraction valide empiriquement, mais l’entendement a le tort de séparer cette abstraction de la réalité dont elle est issue, de la projeter en dehors, séparant par exemple « la philosophie » des philosophies particulières. Un pas de plus dans l’idéalisme est de donner une autonomie et une réalité à cette abstraction qui devient la substance ou l’essence de la chose dont elle est extraite. Cette substance peut alors s’incarner en un sujet, une personne absolue, l’être réel ou la réalité n’étant plus qu’un ensemble d’apparences produites par la substance, le procès interne expliquant la diversité concrète. Quand le raisonnement ou la méthode du philosophe passe d’une manifestation de la substance à une autre manifestation de la même substance, de telle façon que ce passage coïncide avec la dialectique interne de la substance, on ne sait plus si le développement spéculatif est réel ou si le développement réel est spéculatif. Pour éviter un traitement spéculatif de la substance, il faut radicaliser la critique de l’idéalisme et accentuer la critique révolutionnaire du conservatisme, en particulier en déplaçant la thématique du matérialisme, en la déplaçant du sensualisme, éloignant de la politique et de l’histoire, pour aborder les questions sociales et politiques de l’engagement pratique, du choix politique, du socialisme et du communisme, ce qui implique d’aller au-delà de l’éducation du peuple par une élite, d’aller au-delà du changement des circonstances, d’aller au-delà de la démocratie et de la séparation de la politique comme lieu rationnel de résolution et d’épuration des problèmes sociaux et comme lieu de représentation passive des conflits et des dominations, pour aller vers une interaction continue entre l’action révolutionnaire et l’analyse théorique ou la conscience historique, sans que jamais l’une domine l’autre.

Au pessimisme quant aux capacités d’action et au degré de conscience du peuple, à l’affirmation du caractère insurmontable de la scission entre la philosophie et le monde, à l’affirmation du caractère irréconciliable de la théorie de l’action à la pratique de l’action, à l’opposition irrémédiable des masses et du communisme avec l’esprit véritable et l’humanité véritable, il faut opposer la perspective de conciliation entre la volonté consciente de transformation du monde d’un côté et le projet théorique de cette transformation de l’autre, conciliation dynamique, entretenue par l’interaction de ces deux dimensions, par des hommes qui mettent en jeu une force pratique pour mener à bonne fin les idées.

La mauvaise abstraction, c’est-à-dire l’abstraction mal pensée, telle « le fruit », est une idée générale séparée et posée à côté des choses particulières, les divers fruits sensibles, et la conscience ordinaire prête une existence autonome à de telles notions qui ont été abstraites de la réalité vivante et coupées de son devenir concret.

Ainsi, mon entendement, incapable d’une saisie spéculative du réel, distingue la philosophie des philosophies singulières.

Est justifiée la critique de la représentation et de la séparation illusoire entre la formation de la représentation et son résultat, figé ou aliéné dans une généralité vide.

Mais, au-delà de la sortie hors de la pensée de l’entendement, il faut, abandonnant l’idéalisme, critiquer aussi la fabrication et l’incarnation de la substance d’une chose, ou essence véritable de la chose, résultat d’une généralisation empirique, comme la définition-incarnation de Dieu à partir d’une essence humaine idéalisée puis projetée hors de la conscience, ce miracle de l’incarnation des idées signifiant que les fruits particuliers réels, êtres réels, ne sont que des fruits apparents dont l’essence vraie est la substance, « le fruit », être conceptuel irréel, être doué de mouvement et se différenciant en soi, concept dont le mouvement guide souterrainement et continûment le cours des choses, concept créateur, sujet absolu en dehors de nous, la réalité étant expliquée à partir d’une substance dont elle est une réalisation partielle et provisoire, le passage de l’idée de pomme à l’idée de poire chez le philosophe est l’activité de ce dernier, mais aussi l’activité autonome du sujet absolu, c’est-à-dire du « fruit »,

. L’idée de fruit n’est plus une construction subjective coupable d’abstraction et passible de la critique des procédures de construction de l’entendement, mais une manifestation de la substance, dont le procès interne explique à terme la diversité concrète des fruits, la substance étant conçue comme sujet, comme procès interne, comme personne absolue, comme s’il s’agissait de suivre le développement du concept ou de l’idée en leur dialectique objective, et ce caractère artificiel, ce masquage des opérations théoriques est cependant empiriquement valide, si bien qu’à l’intérieur de l’exposé spéculatif, on prend le développement spéculatif pour réel et le développement réel pour spéculatif, Hegel affirmant fallacieusement que sa méthode est le contenu, la dialectique inhérente au contenu et qui le meut, le cheminement de la chose même.

Il faut donc une théorie neuve sachant rendre compte du réel, sans l’aide d’aucune théorie spéculative de la substance, et pour cela il faut amplifier la polémique sur les principes idéalistes ou matérialistes, conservateurs ou révolutionnaires de l’analyse, le préalable étant de définir le rôle, la place, la fonction, la formation et la réception des idées, l’urgence étant de critiquer l’économie politique, comme savoir qui se veut, plus que la philosophie, adéquat au réel et apte à en orienter les transformations.

Le traitement philosophique de l’opposition entre matérialisme et idéalisme s’accompagne du déplacement de la thématique du matérialisme de la question de la sensation vers la question de la réalité sociale, c’est-à-dire les questions de l’engagement pratique, du choix politique, du socialisme et du communisme, contre l’idéalisme et un certain matérialisme d’ascendance sensualiste, que son naturalisme détourne de la politique et de l’histoire, tout cela impliquant une autre histoire des idées.

S’il faut transformer les circonstances et l’éducation, il ne faut pas oublier que ce sont des hommes qui transforment les circonstances, que ces circonstances doivent être formées humainement et que l’éducateur a besoin d’être éduqué.

L’éducation du peuple par une élite de gens éclairés n’est pas la solution à l’action sociale, il faut, selon une tradition française du radicalisme politique, radicalisme qui est à redéfinir si les dimensions économiques et sociales sont prises en compte, il faut donc une action collective qui forme les hommes qui l’entreprennent, une action et amène à la maturation politique, plus exactement l’action révolutionnaire est en relation de réciprocité dynamique avec la conscience historique et l’analyse théorique, sans qu’on puisse donner à l’une ou à l’autre, mais surtout pas à la théorie, la priorité, il ne s’agit donc ni d’instruire le peuple, ni de désespérer de son degré d’éducation, ni de s’en tenir à la seule revendication démocratique d’instauration d’un État représentatif, il s’agit de ne pas séparer une sphère politique où se résoudraient toutes les questions sociales, où s’épureraient les passions populaires, il s’agit de ne pas séparer une sphère politique incarnant la rationalité réalisée ou en voie de réalisation, avec une politique institutionnelle exprimant passivement les conflits sociaux et la domination d’une ou plusieurs classes, on pourrait dire que le pouvoir politique est le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile, même si le point de vue sur la société civile est celui de l’ancien matérialisme, tandis que le point de vue du nouveau matérialisme est celui de la société humaine ou de l’humanité sociale.

  1. 6.  La représentation idéologique. La projection fantasmatique de l’essence humaine, de la base profane dans des idées religieuses qui se séparent de l’homme et le dominent est une vision qui consiste à expliquer les idées non par leur contenu ou par leur insertion dans une histoire ou une logique des idées, mais par le processus de leur formation dans la totalité sociale, et ceci constitue un traitement nouveau de la représentation religieuse. Cependant, on peut ajouter que l’essence humaine est de type historique, c’est-à-dire variable, ajouter qu’il ne faut pas se limiter au terrain religieux parce qu’il y a les idées non religieuses d’origine subjective, individuelle ou collective, et qui ont une portée objective et une valeur de vérité, et même qu’il n’y a pas seulement les idées mais aussi les instances et institutions produites par l’homme et qui se retournent contre lui pour le dominer, l’aliénation, avant d’être religieuse, avant de concerner les seules idées, étant d’abord pratique, quotidienne, ajouter qu’il s’agit d’une aliénation séparant les représentations d’avec le monde réel, avec une certaine autonomie des représentations non seulement avec la base mais les unes par rapport aux autres, et cette séparation, en tant que spontanée, ne peut donc résulter que d’une scission de la base, c’est-à-dire de la division du travail, de la division de la vie sociale en domaines séparés, des déchirements et des contradictions de la base, de la division du travail intellectuel et du travail manuel, avec les penseurs dont la fonction est de justifier la domination, si bien que la désaliénation se traite par une lutte révolutionnaire pratique dans la base et pas uniquement sur le terrain des idées, la lutte sur le terrain des seules idées religieuses étant encore plus insuffisante. On rapportera donc les idées aux classes sociales, ce qui signifie, dans une société de classes antagonistes, que les projets sur la totalité sociale de la classe dominante constituent l’idéologie dominante, en tenant compte du fait du développement très varié des individus, porteurs d’idéologies minoritaires ou censurées. Du point de vue de la fonction de l’idéologie plus que de son contenu, l’idéologie est stable, par opposition à des idées qui se modifient rapidement et qui brouillent cette idéologie. Toujours du point de vue de la fonction de l’idéologie, mais avec une incidence sur le contenu général, l’idéologie dominante opère un renversement, les représentations semblant dominer le monde, renversement correspondant au renversement réel dans l’organisation de la production, renversement réel opéré par l’accaparement de la production par les classes dominantes. Du point de vue du contenu général, il faut tenir compte du fait que l’idéologie dominante doit être crédible dans sa justification de l’exploitation, si bien qu’elle doit refléter quelque peu la vie réelle, l’exprimer, son caractère illusoire et son caractère d’autonomie étant donc relatifs. Parmi les représentations, l’économie politique est, de par son nom, à la fois un savoir et l’objet d’un savoir, et aussi, en tant que corpus de connaissances, elle est à la fois un savoir et une idéologie, c’est-à-dire un ensemble d’idées ayant une fonction immédiate dans la justification de l’exploitation.

La philosophie allemande produit des représentations trompeuses, mais pour donner un statut général à la démarche polémique, pointilleuse et sans fin, il faut inscrire cette polémique dans l’histoire avec laquelle elle est partie liée, une histoire qui n’est pas celle des idées mais celle de la totalité sociale dont les idées ne sont qu’une dimension particulière, si bien qu’il faut une analyse plus globale, donnant un cadre ferme et défini au travail critique de détail, grâce à l’explication des causes de cette production de représentations trompeuses et des conditions de son succès, c’est-à-dire grâce à l’explication de l’origine des idées trompeuses et à la mise en évidence des causes exactes de leur caractère illusoire.

Autrement dit, rendre compte des représentations, c’est les expliquer par la fonction qu’elles occupent et l’origine sociale qui est la leur.

Dire que les idées sont le résultat d’une projection fantastique de l’essence humaine en dehors d’elle-même, sous la forme de représentations séparées qui dominent leur producteur, c’est expliquer les idées non par leur contenu mais par la procédure de leur formation en les réinsérant au sein d’une histoire humaine dont elles constituent un aspect, mais cette projection de la base profane donne lieu à une scission qui sépare à terme le monde des représentations, royaume désormais autonome, du monde réel, ce qui constitue une aliénation, une aliénation qui, de plus, demeure sur le terrain religieux, qui contraint à rester sur ce terrain sans pouvoir passer à la critique du monde réel, à la critique des idées autres que religieuses et qui  présentent une portée objective, une valeur de vérité et une origine subjective, individuelle ou collective, aliénation qui ne peut donc se corriger que sur le terrain des idées, or le détachement d’elle-même et par elle-même de la base profane ne peut s’expliquer que par le déchirement intime et la contradiction interne de cette base profane, une base profane qu’il faut comprendre dans sa contradiction et révolutionner pratiquement.

Avant de parler de l’aliénation des idées, il faut exposer l’aliénation des hommes découlant de la division du travail propre à chaque époque, caractérisée par une certaine production par les hommes de leurs propres conditions d’existence, pour la satisfaction de leurs besoins, chaque satisfaction et chaque instrument de satisfaction poussant à de nouveaux besoins, étant donné que la différenciation entre l’homme et l’animal tient plus au travail qu’à la présence ou non de représentations religieuses.

La hiérarchisation matérialiste ne consiste pas en une superposition mécanique, permettant la réduction du supérieur à l’inférieur, sans considération pour la spécificité et la nécessité propres à chaque instance, mais en une articulation historique et dynamique de plusieurs instances.

La société bourgeoise moderne a une division du travail poussée, qui seule peut expliquer l’autonomie relative des représentations, leur indépendance réelle et l’apparence trompeuse d’une scission définitive qui les isolerait du reste de la réalité, l’apparence d’autonomie qui amène à leur donner une histoire, un développement.

Les représentations, les idées, la conscience sont liées à l’activité matérielle et au commerce matériel, mais ce langage de la vie réelle peut être trompeur par rapport à ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Les individus partent d’eux-mêmes, leurs rapports concernent le procès réel de leur vie, mais si ces rapports accèdent à l’autonomie contre eux, si les idées, les instances et productions qu’ils ont séparées d’eux-mêmes et dont ils ont perdu la maîtrise les dominent, c’est qu’ils sont soumis aux contradictions de base de leur organisation sociale, aux divisions de la vie sociale en domaines séparés.

Cette indépendance relative des idées est le résultat de la création de la fonction de penseur, chargé, même si c’est à son insu, de rendre raison, de justifier ou d’idéaliser l’ordre social existant, ordre résultant de l’organisation de la production, ordre qui est à rapporter à la domination d’une classe sur les autres.

De ce point de vue, contre la croyance à la force propre des idées, contre l’idéalisme de la substance sujet de l’histoire, il y a un parallélisme entre domination matérielle et suprématie dans le domaine des idées, les pensées de la classe dominante, avec ses projets d’organisation de la totalité sociale, sont aussi les pensées dominantes, avec cette correction que plusieurs idéologies concurrentes peuvent coexister.

Cette analyse des idées en termes de classe permet de dégager leurs fonctions et de préciser les conditions de leur formation, mais elle n’épuise pas leur contenu et ne tranche pas la question de leur validité.

Pour être adéquate à sa position sociale, une idéologie inverse le monde réel, produit une image retournée d’elle-même ainsi que de l’ensemble de la vie sociale, cette inversion dans la représentation ayant pour cause l’inversion dans l’organisation de la production, où les producteurs sont dominés par ceux qui monopolisent les richesses produites, cette inversion réelle se propageant aux relations entre représentation et réel, où les idées semblent mener le monde, cette illusion étant tenace dans la mesure où elle se fonde moins sur le contenu propre des représentations que sur leur fonction, la notion d’idéologie décrivant cette fonction, relativement stable, par opposition à des idées qui se modifient rapidement et qui brouillent la perception de la domination, qui est, elle, durable.

Plusieurs groupes sociaux sont candidats à la suprématie, chacun d’eux étant logiquement doté d’une idéologie spécifique correspondant à son projet d’organisation de la totalité sociale.

Par ailleurs, les divers stades sociaux et les divers intérêts ne sont jamais complètement dépassés, mais seulement subordonnés à l’intérêt qui triomphe. On a donc, à l’intérieur de la même nation, des individus qui ont des développements tout à fait différents.

Le degré de validité et de scientificité des idéologies est variable.

L’idéologie désigne donc alternativement

une logique sociale générale,

la structure de pensée spécifique à la classe des intellectuels,

le contenu consistant en l’apologie de l’état des choses existant,

un type d’illusion engendré par une instance sociale de production de représentation,

l’ensemble des représentations, illusions ou sciences, apologies ou dénonciations de l’ordre existant,

le langage, conscience réelle, pratique, existant pour les autres comme pour moi, pour répondre aux besoins de communication, à la fois lieu de sédimentation des idées bourgeoises (avec par exemple l’invasion du thème de la propriété) et instrument de la remise en question de ces idées bourgeoises.

L’économie politique classique présente à la fois des caractères d’une idéologie, de part son origine et sa fonction, et celui d’un savoir, du fait de sa rigueur et de sa portée descriptive, sa critique précise étant à produire.

Les contradictions entre forces et rapports de production expliquent l’apparition de représentations qui se différencient de cette base et y gagnent leur autonomie, mais ces contradictions expliquent aussi le caractère d’expression à l’égard de cette base que conservent ces représentations, l’idéologie, pour s’imposer à la conscience, devant renvoyer aux individus une image vraisemblable et une explication crédible, c’est-à-dire partiellement juste, de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent, si bien que l’autonomie des représentations est relative, l’idéologie n’étant donc ni totalement illusoire ni totalement autonome.

  1. 7.  La sphère de la production et la formation des individus. La notion de division du travail est située du côté des forces productives mais renvoie au rapport de domination. Si la vie individuelle est structurée par les rapports de travail, la vie sociale, sa reproduction comme sa transformation, n’a de réalité, d’effet ou de cause, qu’au niveau des individus. La réalisation de l’essence humaine considérée dans son développement, réalisation placée sous le signe de l’inégalité, de l’exploitation et de l’aliénation du plus grand nombre, avec une concentration des talents et une concentration des aliénations, réalisation par une certaine répartition des rôles sociaux, par une certaine division du travail, les forces productives se détachant de l’individu qui devient l’individu abstrait de la théorie libérale, les activités et les idées, de manière sclérosante et réifiante, se scindant entre elles et d’avec leurs conséquences et leurs conditions, cette réalisation de l’essence humaine donc n’est pas actualisation d’une nature mais réalisation de ce que permet l’organisation sociale. L’objectif de la transformation sociale au service des individus est l’appropriation des forces productives par les individus, c’est-à-dire le développement d’une totalité de facultés, de capacités et de rapports chez l’individu lui-même, un individu complet débarrassé de toute contrainte de travail ou de relation, chaque nouvelle activité étant source d’enrichissement individuel, la pensée ne cherchant pas une adéquation avec une réalité qui la séparerait mais s’insérant dans l’ensemble des activités dont on cherche l’accord processuel.

Les rapports de propriété font partie des rapports de production, mais la notion de division du travail, située du côté des forces productives, renvoie à la qualité et la quantité du travail effectué et fait intervenir immédiatement les relations de domination et de subordination, qui ressortissent davantage aux rapports de production, si bien que cette notion peut-être la notion clé de la formation économique et sociale comme totalité structurée, permettant de comprendre comment plusieurs aspects de la réalité, conscience comprise, peuvent entrer en conflit et alimenter ainsi les luttes de classe.

L’articulation de la réalité individuelle, formée dans une organisation du travail donnée, et de la vie sociale, ne prenant sa réalité qu’à l’échelle des individus, préférera abandonner l’analyse de la société civile, fondée sur la seule analyse de la séparation des intérêts privés individuelle, mais cet abandon ne conduit pas à la construction d’une théorie de l’État, comme dépassement rationnel des conflits de la société civile, mais à une théorie du rapport entre individus et société, expliquant comment les individus forment une communauté et sont en retour formés par elle, proposant une perspective de dépassement des luttes qui opposent les individus en relation avec une nouvelle conception de l’essence humaine, l’essence humaine comme ensemble des rapports sociaux.

L’individu n’est pas l’origine ou le moteur de l’histoire, mais c’est à son niveau que la vie sociale produit ses effets et rencontre les causes de sa reproduction ou les motifs de sa transformation.

L’objectivation par l’homme de ses capacités subjectives en marchandises, rapports sociaux, institutions, représentations, n’est pas synonyme d’aliénation, celle-ci, comme atteinte à l’essence humaine, apparaît avec la division du travail, avec la spécialisation et la ségrégation des activités, avec en particulier la distinction stricte entre travail manuel et travail intellectuel, avec la structuration de la société par des rapports de domination, la réalisation de l’essence humaine n’étant pas une simple actualisation de ressources déjà présentes, mais la réalisation de ce que l’organisation permet et de ce que l’organisation refuse à travers des promesses non tenues, réalisation placée sous le signe de l’inégalité, de l’exploitation et de l’aliénation du plus grand nombre, ce qui constitue une source d’appauvrissement humain et d’inversion des représentations.

Les forces productives se détachent des individus, qui sont ainsi frustrés du contenu réel de leur vie, et deviennent des individus abstraits entrant en rapport les uns avec les autres en tant qu’individus, l’idéologie libérale prenant ce stade de l’évolution de l’individu pour une essence fixe, confondant, de plus, l’apparition de l’individu abstrait avec la victoire de l’individu concret, c’est-à-dire véritablement humain.

La concentration du talent chez quelques individualités et, corrélativement, son étouffement dans la grande masse, est une conséquence non de l’épanouissement d’une nature, mais d’une certaine répartition des rôles sociaux, d’une certaine organisation de la production, de la division du travail qui rend possible ces inégalités de développement des individus, l’artiste, produit de son temps, étant la réalisation anticipée de l’humanité de l’homme, la démonstration que l’aliénation n’est pas inhérente à l’essence humaine.

L’objectif de la transformation sociale est, contre la dépossession ou l’aliénation, contre le risque que toute nouvelle activité soit l’occasion d’une aliénation supplémentaire, contre un mode de production qui, de manière sclérosante et réifiante, scinde toute chose ou toute pensée d’avec ses conditions et d’avec ses conséquences, l’objectif de la transformation sociale est donc l’appropriation des forces productives, c’est-à-dire le développement d’une totalité de facultés dans les individus eux-mêmes, toute activité nouvelle recelant la possibilité d’un développement sans précédent des individus.

Chez un individu embrassant un large éventail d’activités et de rapports, la pensée prend le même caractère d’universalité que tout autre démarche de l’individu, elle retrouve son objet, non sur le mode classique de l’adéquation, mais selon le procès dynamique d’un développement de l’essence humaine, procès réaccordant les facultés entre elles, cette place de l’activité intellectuelle dans la vie individuelle ayant pour corollaire le statut de la pensée et de la représentation au sein du monde social.

En filigrane, apparaît l’abolition du travail, la perspective d’un autre mode de production, d’une autre organisation des forces productives et des rapports de production, n’ayant plus sa fin en elle-même, une organisation pour la première fois subordonnée au développement le plus général et le plus accompli des hommes, à leurs besoins et à leurs capacités d’organisation, ce qui constitue non un état prévisible mais un processus de libération réciproque des individus et de la communauté, le motif conscient de sa réalisation et les retombées positives de son instauration se trouvant au niveau de l’individu s’appropriant collectivement les moyens de production, devenant individu complet, dépouillé de tout caractère imposé par la nature et de toute relation conditionnée, le travail étant la manifestation de soi, les relations étant entre individus en tant qu’individus.

Une position sociale intermédiaire ne prédispose pas à la connaissance du système social

La mesure de la valeur des marchandises se résolverait selon Proudhon par l’estimation de la quantité de travail nécessaire à leur production, comme unité de mesure fixe, mais cette quantité de travail est socialement variable, une heure de travail donné n’équivalant pas nécessairement à une heure d’un autre type de travail, il faut tenir compte de la concurrence, et également, cette quantité de travail a elle-même une valeur qui est le salaire payé à celui qui l’effectue, si bien que proposer que le travail soit ainsi mesuré et rétribué revient à préconiser la détermination d’un salaire minimal, c’est-à-dire du salaire tout juste nécessaire à couvrir les frais de reproduction du travailleur.

La thèse qui explique la formation de la valeur des marchandises par la quantité de travail nécessaire à leur production n’est qu’un reflet empiriquement exact du mode de production capitaliste, mais, dans la perspective d’un dépassement du simple aménagement en surface, d’un dépassement de la croyance que le capitalisme puisse être réformé avec ce qui en constitue le principe, on peut dire que, dans une société sans antagonisme de classe, l’usage ne serait pas déterminé par le minimum du temps de production, mais le temps de production serait déterminé par le degré d’utilité sociale.

Il y a une liaison entre le contenu de la théorie et la position sociale intermédiaire de celui qui construit cette théorie selon un angle de vue socialement déterminé, une position et un angle de vue pouvant interdire d’envisager un dépassement, envisageant seulement un aménagement en surface des conflits non réellement perçus, ne saisissant pas l’unité dialectique intrinsèquement contradictoire du mode de production capitaliste, ne comprenant pas que la monnaie n’est pas détachable du mode de production actuel, qu’elle en est un anneau constitutif, qu’elle est un rapport social, composant, en croyant faire une synthèse, plusieurs erreurs, l’erreur de la nécessité de rapports éternels, l’illusion de ne voir dans la misère que la misère, la pusillanimité de ne changer que le mode inégalitaire de répartition de la richesse, sans prise en compte globale de la réalité sociale dans son ensemble, en construisant avec les catégories de l’économie politique l’édifice d’un système idéologique qui disloque les membres de la société en sociétés à part ou qui remplace la coexistence simultanée des rapports par une simple succession dans le temps, en dissociant les relations étudiées et en figeant leur mouvement sous la forme d’apparences immobiles et juxtaposées, du fait que ne sont pas saisis les antagonismes qui préparent la transformation révolutionnaire.

  1. 8.  Les représentations confirmées et les luttes de classe. Si les luttes de classes traduisent des conflits qui les dépassent et les déterminent, essentiellement la contradiction entre les forces productives et des rapports de production limités par la logique de la domination et la logique irrationnelle du profit privé, ces luttes de classes sont les seules à pouvoir opérer la résolution concrète de ces conflits et à pouvoir prendre la conscience nécessaire à la poursuite du mouvement historique. Ces luttes de classe donnent la forme politique de la domination et la forme politique de la résistance à la domination, mais il faut toujours avoir conscience que les stratégies d’alliance de classe, propres au niveau politique, expriment des enjeux et des buts économiques et sociaux. La domination bourgeoise est cynique et transparente, avec des représentations fonctionnelles, sous forme d’ institutions et d’instruments de domination, sans décalage entre les idées et le réel en évolution rapide qui les suscite, si bien que la réalité peut être considérée selon l’ordre de la représentation, l’image étant la chose même, le marché mondial imposant ses règles partout et ne rencontrant partout que le reflet de ses principes et les preuves de son règne. Pour le marché, il faudrait supprimer la politique. Le prolétariat, pour arriver à la conscience pour soi, doit maintenir le débat.

Les contradictions du mode de production capitaliste se présentent sous forme d’intérêts antagonistes conscients d’eux-mêmes, d’une lutte de classes donc, mais dont la logique n’est pas autonome par rapport à l’ensemble d’une histoire à la fois économique, sociale et politique, c’est-à-dire, les luttes de classes traduisent ou expriment des conflits qui les dépassent et les déterminent, mais elles seules peuvent en opérer la résolution concrète et présentent la dimension consciente nécessaire à la poursuite du mouvement historique lui-même.

L’antagonisme de classes est la face consciente de l’antagonisme entre les forces productives, dynamiques et collectives, et les rapports de production devenus trop étroits, où prévaut la domination et l’irrationalité de la poursuite du profit privé.

La domination assumée et l’exploitation voulue prennent une forme politique qui suscite une résistance ouvrière et une conviction révolutionnaire, la bourgeoisie cynique étant alors sans idéologie et le prolétariat sans illusion de compromis.

La lutte de classe exprime les enjeux économiques et sociaux de la domination, mais elle décide aussi de la forme politique de la domination ou, à l’inverse, de la forme politique du renversement de cette domination, la dimension politique se surimposant à une logique sous-jacente plus essentielle, autrement dit l’étude stratégique des alliances de classes se surimpose à l’étude économique et sociale plus essentielle des enjeux, c’est-à-dire à la définition du but de l’alliance.

La prise de conscience, c’est-à-dire la représentation, est constitutive de la lutte des classes.

Le sujet de l’histoire n’est pas une substance mais un rapport social et un rapport de forces, le degré de conscience des individus qui composent ce rapport étant une condition de son action.

Dans le cas du mode de production capitaliste, les luttes de classe se simplifient, s’aiguisent et deviennent conscientes des enjeux, la révolution bourgeoise ayant modifié et réaccordé sous son hégémonie les forces productives, les rapports sociaux et les représentations superstructurelles, les représentations anciennes étant non remplacées mais dissoutes, les représentations bourgeoises étant simplement fonctionnelles, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas seulement des illusions, mais des institutions, non pas des enjolivements mais des instruments de domination.

Les représentations bourgeoises n’ont ni la même forme ni le même contenu que les représentations des classes dominantes antérieures, il n’y a pas de décalage entre les idées ou les principes moraux et le réel qui les suscite, dès lors que ce réel se modifie trop rapidement pour en stabiliser l’usage et en enraciner la tradition, si bien que la réalité peut être considérée selon l’ordre de la représentation, l’image étant la chose même, la bourgeoisie se façonnant un monde à sa propre image, le marché mondial imposant ses règles partout et ne rencontrant partout que le reflet de ses principes et les preuves de son règne, ce qui constitue une certaine transparence de la structure.

Ce devenir accéléré de la totalité sociale renforce sa cohésion, exerçant un effet d’entraînement sur des représentations qui ne sont plus, dès lors, autonomes.

La conscience de classe du prolétariat doit être alimentée par les contradictions du réel et non enfermée dans les limites étroites des lignes doctrinales qui s’affrontent, si bien qu’il y a un risque d’identifier parti communiste et classe ouvrière pour soi, c’est-à-dire la classe ouvrière telle qu’elle est parvenue à la clairvoyance historique et à la conscience d’elle-même, la proclamation de l’unité interdisant toute discussion sur les moyens et les buts du communisme et rendant sans objet la construction d’un espace démocratique de débat au sein du camp révolutionnaire.

Il faut supprimer tout pouvoir séparé, cela vaut pour l’État bourgeois comme pour des organisations ouvrières menacées de sclérose, il faut supprimer la politique comme autonomie fallacieuse, parce qu’incomplète, et autonomie réelle, parce que produisant des effets en tant qu’instance séparée, supprimer la politique comme pouvoir politique organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre classe, cette suppression de la politique étant un moyen transitoire, se résorbant dans l’unité de l’association humaine sans antagonisme, dans une représentation réintégrant sa base sociale, s’y réinsérant en tant que médiation fonctionnelle, une représentation qui est donc dissoute en tant qu’instance trompeusement autonome.

  1. 9.  Dépasser la république. La république est affrontement de projets incompatibles dans une conjoncture imprévisible faite de luttes de classe, de rapports de force, de projets économiques et sociaux qui peuvent être dissimulés en proclamations strictement politiques, donc  trompeuses. La république peut avoir, simultanément ou successivement, un aspect constituant, quand la représentation établit la Constitution et vote des lois, et un aspect constitué, figé en institutions établies, répercutant les choix fait ailleurs et auparavant, s’incarnant dans des instances de maintien de l’ordre, de gestion et de domination. Le projet révolutionnaire communiste lève les ambiguïtés de la république en ne se contentant pas de dessiner une forme politique mais un mode de production dans son ensemble. Les communistes peuvent envisager la république non comme une illusion, une ornementation inutile, un marché de dupes, le masque d’une harmonie sociale factice, ce qui les conduirait à abandonner la politique, mais comme un théâtre projetant toutes les classes, et pas seulement la bourgeoisie, dans l’orbite du pouvoir, une forme fonctionnelle, occasion d’une différenciation claire entre les projets, occasion d’une mise à nu des antagonismes politiques et sociaux, occasion d’une manifestation et d’une structuration des luttes de classe, cadre disponible pour des intérêts de classe les plus divers. Cette posture des communistes peut conduire les classes dominées à sacraliser la république, à croire la politique autonome, à oublier leurs intérêts propres et à préférer les symboles aux acquis effectifs.

Il y a deux types de représentations, les représentations qui jouent un rôle décisif et actif, l’Assemblée qui établit la Constitution et le vote les lois, le pouvoir constituant, instance d’innovation, instrument de compromis instable, et les représentations qui se présentent comme un pouvoir constitué, figé en institutions établies et répercutant simplement les choix fait ailleurs et auparavant, ce dernier type de représentation s’incarnant dans l’État chargé du maintien de l’ordre, instance de gestion, instrument de domination.

La république est ni une idée, ni une forme de gouvernement, mais quelque chose d’ambigu et d’hésitant, dont il est impossible d’écrire par avance la logique générale, parce que son rôle n’est déterminé que dans le cours des événements qui lui donnent naissance, elle est la rencontre de plusieurs projets incompatibles et de leur mise en œuvre, elle est l’occasion d’une lutte entre les partisans de ces diverses déterminations, elle est tour à tour monarchie déguisée, république bourgeoise, république sociale.

La république passe de la fonction constituante à la fonction constituée selon la mission qui lui est confiée par ses partisans, selon le degré d’avancement de son action, surtout selon la nature et la puissance des luttes de classes en cours.

Les luttes politiques portent tout autant sur l’orientation fondamentale conférée à la formation économique et sociale que sur l’apparence d’une telle orientation et la volonté de déguiser des options derrière de simples proclamations.

Les illusions, les connaissances et les représentations en général, c’est-à-dire aussi bien les images, les rêves que les institutions et la gestion du rapport de force, sont, dans la réalité et non au-dessus ou au-dessous ou à côté, l’instrument politique de la transformation de cette réalité.

Le projet révolutionnaire communiste lève toutes ces ambiguïtés de la république en décrivant non simplement une forme politique mais un mode de production dans son ensemble.

La république peut être alternativement soit une illusion, une ornementation inutile, un marché de dupes, le masque d’une harmonie sociale factice, soit un théâtre projetant toutes les classes, et pas seulement la bourgeoisie, dans l’orbite du pouvoir, une forme fonctionnelle, occasion d’une différenciation claire entre les projets et d’une mise à nu des antagonismes politiques et sociaux, occasion d’une manifestation et d’une structuration des luttes de classe, cadre disponible pour des intérêts de classe les plus divers.

La classe ouvrière, perméable à des représentations manipulées par la bourgeoisie, préférant les symboles aux acquis effectifs, abandonnant le terrain politique, ne perçoit pas l’ambiguïté et la complexité de la notion de république, une république qu’elle sacralise, si bien que les classes dominantes défendent la république comme instrument idéologique capable de rallier la classe ouvrière en lui faisant oublier ses intérêts propres, instrument confortant la croyance fallacieuse en l’autonomie du politique et à son caractère sacré, les classes dominantes conservant la république comme lieu de l’équivoque, permettant de pactiser sans renoncer à ses intérêts propres.

La visibilité croissante de la structure capitaliste ou la montée des antagonismes n’est pas incompatible avec un brouillage des enjeux et une multiplication des options politiques.

L’évolution économique et sociale est confortée ou perturbée par les représentations idéologiques et politiques qui ne sont jamais coupées de cette évolution, avec cependant des fixations de représentations, des représentations ignorant leur propre formation, tel le socialisme doctrinaire qui se borne à idéaliser la société.

Au-delà de toute hiérarchisation rigide de niveaux superposés, au-delà d’une théorie des instances et de la superposition d’étages, les impressions, illusions, façons de penser, conceptions de vie sont construites par les classes sur la base des conditions d’existence sociale, des conditions matérielles, des rapports sociaux, des formes de propriété, les hostilités durables entre fractions politiques pouvant s’expliquer par des rivalités sociales, des luttes d’intérêts, les convictions politiques renvoyant à des conflits entre classes plus qu’à une logique générale, trop générale, du mode de production, selon la prise en considération maximum des aspects déterminants du réel, de la causalité historique dans son unité, ses différenciations, ses contradictions internes, ses causes et ses effets en retour.

  1. 10.                   Le déclin du camp révolutionnaire. Le camp révolutionnaire peut être en déclin, dans les périodes de prospérité ou dans les périodes de répression, avec la confusion des idées, l’irrationalisme, l’absence de perspectives, le renoncement à la transformation collective du monde, avec, sur le plan politique, l’apparence du débat démocratique, la parodie du mouvement, l’alternance sans dénouement, la trahison des engagements, l’interdiction de l’affrontement entre classes et de l’évocation des enjeux économiques, la personnalisation, la dépolitisation, l’utilisation de type commémoratif des références historiques glorieuses pour dissimuler l’insuffisance des changements. Le nouveau projet de révolution permanente est totalement nouveau, si bien qu’il lui est difficile de trouver des références et des modèles.

La classe ouvrière est moins l’incarnation de l’humanité bafouée que partie prenante des rapports sociaux capitalistes, reproduisant au moins partiellement la logique capitaliste.

Le camp révolutionnaire, en paralysie idéologique et politique, en pleine confusion des idées et irrationalisme, ne définit plus de perspective propre ni de moyen pour sa conquête, aussi bien dans les périodes de prospérité, où la fureur des peuples s’apaise, que dans les situations de répression contre-révolutionnaire, où la classe ouvrière renonce à transformer le monde avec les moyens qui lui sont propres, cherchant à réaliser son affranchissement de façon privée.

La politique peut dégénérer au rang d’écorce sans contenu, de déguisement, de parodie, de représentation sans autre effectivité que de maintenir l’apparence d’un débat démocratique ou d’une avancée historique, avec une alternance sans dénouement, retardant la dialectique historique de fond, un mouvement rétrograde, la ligne descendante d’une défaite du peuple qui accélère le mouvement de sa propre chute.

Cette décomposition se manifeste par la formation d’une instance politique spécialisée qui interdit l’affrontement entre classes  et devient appareil de gestion de la domination de l’une de ces classes, par une représentation qui domine et trahit ce qu’elle représente, par la séparation d’une sphère étatique, c’est-à-dire le constitué, la machine bureaucratique, l’organe gestionnaire, séparation de cette sphère étatique des enjeux de transformation sociale, c’est-à-dire du constituant.

L’État peut être captation abstraite des luttes sociales, artefact antipolitique, quand il se retourne contre le processus politique qui lui a donné naissance, c’est-à-dire la volonté populaire, quand il gère la domination établie et remplit une fonction économique, quand la personnalisation du pouvoir est dépolitisation radicale et soustraction de la classe dominante aux dangers de gouverner elle-même, mais l’État, en démocratie, peut être forme de manifestation et de réalisation des luttes sociales, se confondant avec la politique.

Les réminiscences historiques peuvent donner forme aux transformations présentes, loger le combat dans l’imaginaire héroïque du passé, magnifier les luttes, exagérer dans l’imagination la tâche à accomplir, retrouver l’esprit de la révolution, favoriser une invention dont la tradition est une condition, mais, pour une révolution totalement inédite, ces réminiscences dégénèrent en imagerie et ne sont pas annonciatrices mais commémoratives, déguisant l’insignifiance des transformations derrière les références glorieuses, parodiant les anciennes luttes, fuyant la réalité, paralysant l’invention.

Dorénavant, le contenu du nouveau discours révolutionnaire dépasse la phraséologie et la superstition, la révolution est permanente, elle ne s’arrête pas avant d’avoir atteint son but et ne se laisse pas détourner par des images, des faux-semblants ou des conquêtes partielles, elle ne paraît abattre l’adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces, elle recule devant l’énormité de l’objectif jusqu’à ce que soit créé la situation qui rende impossible tout retour en arrière, elle se critique elle-même constamment, elle interrompt son propre cours, elle revient sur ce qui semble être déjà accompli pour recommencer à nouveau, elle raille les faiblesses de ses premières tentatives.

La nouvelle révolution a besoin de représentations nouvelles et adéquates à sa nouveauté, elle a besoin non d’une imagerie ou d’un modèle mais d’une conscience de soi, c’est-à-dire la connaissance du but du processus révolutionnaire, qui est la mise en accord d’une forme politique et d’un contenu économique et social.

  1. 11.                   La marchandise et la valeur. À côté de la valeur d’usage d’une marchandise, résultat du travail concret, il y a la valeur d’échange qui est une forme, avec la monnaie, le prix de production et le prix de marché, de la substance valeur, résultat du travail abstrait. La marchandise, en tant que représentation, devient la notion-clé du capitalisme quand la force de travail devient marchandise.

Il faut décrire le capitalisme comme une totalité structurée, se constituant au cours d’une histoire longue. Mais ce mode de production fonctionne aussi, à chaque instant de cette histoire, selon une logique synchronique, comme un système donc, même si celui-ci est perpétuellement taraudé par les contradictions qui le contraignent à l’expansion ou le conduisent à la crise ou à la disparition.

On a une causalité complexe de phénomènes endogènes qui présentent une tendance à l’équilibre, local et provisoire, et qui provoquent un aiguisement des contradictions qui menacent sans cesse cet équilibre, ce qui place le capitalisme dans une histoire globale, l’histoire du passage d’un mode de production à un autre, le capitalisme étant donc le passage d’une domination de classe à son abolition radicale, la combinaison d’une logique de la conservation et de la reproduction et d’une logique de la contradiction et du dépassement, dont les intersections, sous forme de crises périodiques, sont favorables à une intervention de la classe ouvrière.

Le capital est essentiellement un capitaliste, mais aussi un élément de l’existence du capitaliste, distinct de celui-ci.

On peut dire aussi que le capital est la production en général.

Au total, le capital est un rapport social.

La marchandise se définit par deux dimensions, la valeur d’usage, c’est-à-dire le caractère utile d’une chose, et la valeur d’échange, c’est-à-dire la proportion dans laquelle s’échangent entre elles diverses valeurs d’usage, auxquelles il faut ajouter la valeur, proportionnelle au temps de travail socialement nécessaire, cristallisé dans la marchandise, la valeur s’exprimant dans la valeur d’échange, mais sans être identique à elle.

La valeur a comme substance le travail.

La valeur a pour mode d’expression ou pour forme phénoménale nécessaire la valeur d’échange.

Au terme d’une série de transformations, la valeur se représente par une quantité de monnaie, dans un prix. La forme monétaire de la marchandise est le développement de la forme valeur simple, c’est-à-dire l’expression de la valeur d’une marchandise dans une autre marchandise quelconque.

Les valeurs des marchandises peuvent s’exprimer les unes dans les autres ainsi que dans une quantité donnée d’argent.

Ce caractère commensurable des marchandises, c’est-à-dire la valeur, n’est pas qu’un moyen d’échange pratique, qu’une commodité de présentation réglée par la prudence : la commensurabilité des valeurs de marchandises différentes repose sur l’unité de mesure de la quantité de travail nécessaire à leur production, c’est-à-dire, si on fait abstraction de la valeur d’usage, il ne reste plus au corps de la marchandise que la propriété d’être un produit du travail.

La distinction de point de vue, sur la même activité productive, entre travail concret, celui qui engendre la valeur d’usage, et travail abstrait, celui qui produit la valeur d’échange, renvoie à la différenciation objective entre travail simple, dépense de la force de travail simple, que tout homme possède en moyenne dans son organisme physique, sans développement particulier, et travail complexe, travail qualifié, qui peut être décomposé et ramené à une quantité de travail simple, cette réduction étant une abstraction qui s’accomplit journellement dans le procès production.

Le corps de la marchandise est une incarnation du travail abstrait, le travail concret est une expression du travail abstrait, comme un miroir de valeur, ce travail concret reflète sa qualité abstraite de travail.

Le rapport d’expression scinde donc le travail comme la marchandise, et y installe la logique de la représentation, la logique de la réflexion. Cette réflexion est non consciente, elle est source d’une série de dédoublements qui s’incarne dans une succession de formes séparées.

Le travail abstrait suppose des conditions historiques de production permettant l’égalisation, ainsi qu’une division technique du travail ramenant des travaux à des tâches élémentaires combinées.

Le travail comme dépense de la force de travail humaine au sens physiologique est une conséquence du salariat, où la force de travail est une marchandise, ce qui fait de la marchandise l’expression condensée du mode de production capitaliste.

Mais, selon une illusion courante, la dimension concrète de la marchandise déguise sa nature sociale, sa nature de rapport social, en l’occurrence la réalité du temps de travail indifférencié, si bien que la commensurabilité des marchandises, apparence qui exprime partiellement l’essence dont cette apparence participe comme forme d’existence de l’essence et moyen de son développement, cette commensurabilité des marchandises n’est pas simplement une commodité.

La monnaie émerge de la comparaison des marchandises entre elles comme manifestation de leur équivalence du point de vue de la valeur.

La force de travail à l’état fluide (le travail) forme ou fabrique de la valeur mais n’est pas une valeur, elle devient valeur dans une forme objective, la marchandise, forme de la valeur, chose où apparaît la valeur, chose qui représente la valeur.

Cette représentation qu’est la valeur naît au niveau de l’échange marchand comme médiation et condition objective de sa réalisation, les marchandises ayant un prix dans le but que l’échange effectif réalise leur valeur et que le procès de production puisse être réamorcé.

L’argent, déterminé comme moment du procès production, peut-être l’intermédiaire de la circulation des marchandises aussi bien que la finalité de cette circulation, c’est-à-dire l’argent est, dans la circulation, à la fois moyen de circulation, médiation qui disparaît et réalisation des prix, forme sous laquelle il s’accumule.

La forme immédiate de la valeur aux yeux des agents, le prix de marché, oscillant autour du prix de production, est l’ultime métamorphose de la valeur.

La valeur n’apparaît pas directement comme telle aux échangistes.

En termes de formes d’existence fonctionnelles et de modes d’expression, le prix est le nom monétaire, la valeur imaginée, qui précède et rend possible la transformation effective de la marchandise en argent, c’est-à-dire le prix, ou forme monnaie des marchandises, est une forme qui diffère de leurs formes corporelles tangibles, donc une forme seulement idéelle, imaginée, virtuelle, témoignant de la transformation de la marchandise en richesse abstraite.

L’argent est alors un signe social, le représentant du prix face à toutes les marchandises, mais ce représentant du prix des marchandises est aussi représentant de lui-même, puisque sa matière, or et argent, est indifférente.

La substance valeur se représente dans diverses formes, la valeur d’échange, le prix de production, le prix de marché.

La monnaie n’est pas un simple instrument de mesure et de circulation mais une forme d’expression qui renvoie à une substance, une forme qui n’est pas un écho passif et superfétatoire, mais une réalité sociale à part entière, à la fois effet et cause, à la fois instance expressive, résultat fonctionnel, et médiation fonctionnelle, dont les supports concrets peuvent permuter leur place, partie prenante de la production, qui homogénéise à travers le système des prix le monde des marchandises et les formes du travail, moment permanent et contradictoire du mode de production, condition d’un processus et cause de sa paralysie, médiation et simple chose, représentation adéquate et illusion.

Les marchandises représentent les unes pour les autres la double forme du travail qu’elles contiennent, le travail concret existant réellement dans leur valeur d’usage, le travail abstrait qui revêt dans leur prix une existence figurée où elles matérialisent la même substance de valeur, ne se différenciant que quantitativement.

La représentation conquiert son identité, non comme objet spécifique, mais au cours du mouvement sans fin qui la détruit et la reproduit sans cesse, mouvement s’exprimant par exemple dans une circulation monétaire diverse et plastique.

La marchandise capitaliste institue le règne de la représentation au cœur du réel, l’inscrit à la base de l’édifice économique et social.

La détermination de la valeur d’une marchandise, en particulier de la force de travail, ne peut se faire qu’indirectement par la mise en relation de deux marchandises, mis en relation qui crée l’illusion qu’une relation sociale s’établit immédiatement entre les choses, ce qui entretient la confusion entre la forme et la substance de la valeur, entre la marchandise concrète-forme et le temps de travail-substance qu’elle cristallise.

La forme valeur qui naît à même le monde des échanges se complexifie en représentations fonctionnelles, déguisements, apparences emboîtées, images, idées, illusions, reflets, propageant partout la logique de la valeur, à travers une logique efficace des apparences, des apparences qui participent ainsi à la cohésion ou à la dislocation du système.

Un objet nous parle de sa valeur à partir du moment où il fréquente un autre objet, mais ce premier objet ne livre sa pensée que dans la langue des marchandises, quand il nous dit que le travail abstrait est sa propre valeur et que l’objet qu’il fréquente lui est égal, qu’il est aussi valeur, fait du même travail que lui, et il dit que sa propre sublime objectivité de valeur a l’aspect de l’autre objet, et que donc, lui, en tant que chose-valeur, il est semblable à l’autre.

Les représentations concrètes fonctionnelles incarnent la valeur, donnent corps à la valeur comme autorité abstraite, pouvoir politique, et cette analyse des représentations économiques permet de dire que, selon l’analogie d’une homologie structurelle entre types de représentation, le souverain-représentant n’a pas qu’une fonction symbolique d’unification substantielle de l’État, il a des qualités objectives, celles qu’on prête spontanément aux titulaires de la fonction.

  1. 12.                   La survaleur. Quand toute marchandise représente la valeur de tout autre marchandise, on a des expressions hétéroclites de valeurs, la forme naturelle de chaque marchandise continuant à faire obstacle à une relation d’équivalence généralisée quantifiable entre toutes les marchandises, si bien que, selon une logique objective concernant le domaine des représentations économiques en lien avec la totalité sociale du mode de production capitaliste, une marchandise particulière nommée monnaie est détachée des autres marchandises, marchandise représentant la valeur de toutes les autres marchandises, mais cette monnaie est toujours une marchandise, son autonomie est donc limitée. Si l’argent, comme quantité de monnaie que je possède, manifeste la représentation possible de la valeur de toute marchandise, cet argent ne manifeste sa puissance et sa valeur propres, il ne manifeste de richesse effective qu’en étant remis dans la circulation, qu’en disparaissant dans la circulation, je dois m’en dessaisir en achetant une marchandise. Si j’achète la marchandise qu’est la force de travail, selon le procès A-M, la consommation de cette force de travail, qui ne peut se faire que dans le procès de production, aboutit à la vente du produit de cette production, selon le procès M-A, et je m’aperçois que je dégage une survaleur, correspondant à un surtravail dont je prends conscience ou non. Ayant découvert cela, pour être riche, d’un point de vue individuel et de manière rationnelle, d’un point de vue collectif de manière irrationnelle, fanatique, engageant la collectivité dans une activité sans contenu de production pour la production, sans tenir compte des besoins de la population, je réitère le procès de circulation du capital, ma préoccupation n’étant donc pas tellement l’utilité de ce que je produis mais l’accumulation de mon capital. Si on reste dans le seul procès de circulation, le capital, dans le procès A-M-A, a dégagé comme naturellement un intérêt, une survaleur. Le capital que je possède constitue ma puissance sociale, mon degré de connexion sociale. En fait, la survaleur qui apparaît dans la circulation du capital est créée par l’exploitation du travailleur dans la sphère de la production, le degré d’exploitation étant mesuré par le rapport de la survaleur obtenue au capital variable, c’est-à-dire au salaire payé au travailleur, le salaire étant la valeur de la force de travail sur le marché du travail, valeur qui dépend du rapport de force, ce qui fait du capitalisme non le libre jeu des lois du marché, la régulation automatique par le marché de toute la société, mais une société fonctionnant au compromis. Le capitaliste, avant le procès de travail, achète la force de travail pour une durée et un salaire déterminés, pendant le procès de travail fait usage de cette force de travail dans le processus de production, après le procès de travail paye le salaire du travailleur qui lui a donc fait crédit de sa force de travail, l’employeur étant débiteur du salaire.

Toute marchandise devant exprimer sa valeur pour pouvoir être échangée contre toute autre marchandise, toute marchandise pouvant exprimer la valeur d’une autre et pouvant ainsi devenir forme sociale, de la valeur d’usage devenant ainsi la forme de son contraire, la valeur, on peut, concernant ces relations entre marchandises, qui les instituent en formes sociales, parler de forme valeur relative, par-delà l’utilité et les déterminations concrètes des objets mis en relation, chaque marchandise étant le représentant, le reflet, l’équivalent de tout autre.

Cette forme d’expression de la valeur relative est une représentation qui doit, selon une logique objective et non selon une décision consciente, trouver son langage propre, son représentant spécifique dans une marchandise spécifique séparée des autres marchandises, son équivalent universel, établissant une relation d’équivalence généralisée.

En effet, au départ, on a une mosaïque bigarrée d’expressions de valeurs hétéroclites et peu homogènes, la forme naturelle singulière de chaque marchandise continuant à se manifester, faisant obstacle à une relation d’équivalence généralisée, abstraitement quantifiable.

Finalement, on a une logique objective conduisant à une représentation sociale nouvelle s’incarnant dans une marchandise particulière, représentation qui ne doit rien à la conscience individuelle mais seulement à l’histoire collective de la production  et de l’échange.

L’or, dans sa fonction monétaire, est un représentant des marchandises autres que l’or, un miroir de la valeur des marchandises autres que l’or, mais cet or est un représentant qui appartient au représenté, aux marchandises, autrement dit, on ne peut couper l’échange réel de la sphère monétaire qui en est l’expression, relativement autonome mais non pas indépendante.

La transformation des marchandises en argent est une condition nécessaire mais non suffisante de la réalisation de leur valeur, puisqu’elle peut ne pas avoir lieu. La réalisation de la valeur des marchandises dans l’argent n’est donc pas une simple expression passive ou transparente de cette valeur, autrement dit, la monnaie est une réalité irréductible.

La disjonction entre le pôle marchandise et le pôle monnaie peut s’amplifier jusqu’à la paralysie de la circulation.

L’argent, sous la forme d’un objet naturel, représente un rapport social de production, il ne devient richesse véritable qu’en étant toujours remis dans la circulation, en le faisant disparaître, en le cédant. Si je le retiens il s’évapore en fantôme de la richesse.

Dans le capital, on découvre que les marchandises sont porteuses de valeur, que la production est accumulation, et l’argent devient procès, le procès de production du capital incluant le procès de circulation, si bien qu’on ne produit plus des valeurs d’usage pour satisfaire des besoins, mais parce que ces valeurs d’usage sont le substrat matériel, le support de la valeur d’échange, le moyen devenant fin.

Le capitaliste est le thésauriseur rationnel, qui comprend que la circulation du capital est la condition de son accroissement.

L’accumulation de marchandises sous la forme d’objets déterminés induit la spécialisation de l’individu qui l’effectue, tandis que l’accumulation de la richesse abstraite engendre le thésauriseur qui se livre à une activité sans contenu, qui a un intérêt exclusif et abstrait pour la seule valeur d’échange, qui est le martyr de la valeur d’échange ou le fanatique de la valorisation, et qui contraint l’humanité à la production pour la production.

Le degré de connexion sociale d’un individu s’exprime dans la valeur d’échange dont il dispose, dans ce qu’il a dans sa poche, l’activité de l’individu et le pouvoir social qu’il exerce sur l’activité des autres se résumant donc à la valeur d’échange dont il dispose, c’est-à-dire à l’argent dont il dispose, à la puissance d’appropriation que l’argent lui confère, l’argent représentant le monde social dans son intégralité, réifiant toutes les relations, isolant l’individu en posant en dehors de lui, sous la forme de la chose-argent, la connexion sociale qui le définit, faisant de l’individu la seule médiation de l’échange, le véhicule, l’instrument et la finalité d’une logique marchande qui se généralise.

L’individu n’existe que comme représentant de marchandises, ce qui constitue son être social capitaliste. Il n’existe que comme possesseur de marchandises, comme personnification de rapports économiques, il ne rencontre les autres que comme porteur de ces rapports, avec un masque économique.

Dans la circulation, quand, après avoir vendu une marchandise, on achète une autre marchandise pour la consommer, la marchandise consommée étant le terme de ce petit procès M-A-M de circulation, l’argent est moyen de circulation de deux marchandises, mais, quand on achète pour vendre, selon le procès A-M-A, généralement avec une survaleur, pour que celui qui opère y trouve un intérêt, une marchandise est moyen de circulation de deux quantités d’argent, l’argent se transformant en capital, en procès de valorisation.

Si la survaleur est un bénéfice du vendeur, comme le vendeur est, à un autre moment, acheteur, il paye le supplément qu’il a prélevé, le résultat étant que la même quantité globale de valeur d’échange a circulé. Le supplément de valeur apparaissant dans la circulation provient donc de la production, le capitalisme produisant plus de richesses qu’il ne consomme, toujours en payant toute marchandise à sa valeur.

Derrière le travail effectué, se trouve la force de travail employée et qui, en tant que puissance actualisable, est une marchandise dont la valeur d’usage est source de valeur et même de plus de valeur qu’elle n’en possède et dont la valeur d’échange est le prix de sa reproduction en tant que force vivante, valeur d’échange qui est égale à la valeur d’échange des moyens de subsistance que la force de travail nécessite pour sa propre reproduction, cette dernière valeur d’échange étant définie par le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, le salaire devant permettre de vivre et de travailler jour après jour, dans des conditions définies à chaque époque comme acceptables et qui dépendent du niveau des luttes de classe, c’est-à-dire que, par opposition aux autres marchandises, la détermination de la valeur de la force de travail contient un élément historique et moral, le capitalisme étant ainsi un compromis social modifiable et non l’instauration d’une régulation automatique et inconsciente du marché, le libre jeu des lois du marché.

Le salaire ne peut tomber en principe au-dessous d’un minimum qui mettrait en cause la survie de la force de travail.

La valeur d’usage de la force de travail est sa mise en œuvre concrète par le producteur qui l’a louée au travailleur, sa consommation productive, c’est-à-dire le travail du travailleur.

Ce travail occasionne la dépense d’un quantum de muscles, de nerfs, de cerveau qu’il faut remplacer.

L’entrepreneur n’achète pas une quantité de travail mais une quantité de force de travail, il achète son usage pendant une journée de travail, si bien que l’ouvrier rembourse son salaire pendant une partie de la journée, le reste de la journée de travail consistant en surtravail, créateur de la survaleur. Le taux de survaleur, mesure du degré d’exploitation de la force de travail par le capital ou du degré d’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste, est le rapport de la survaleur au capital variable, seul capital qui engendre la survaleur, c’est-à-dire la fraction du capital consacrée à l’achat de la force de travail. Le taux de profit est le rapport de la survaleur au capital global avancé.

Avec la conclusion du contrat entre l’acheteur et le vendeur de la force de travail, la valeur d’usage de la force de travail n’est pas encore passée aux mains de l’acheteur, cette valeur d’usage ne commence à exister qu’après coup, dans l’extériorisation de sa force, tandis que la valeur de la force de travail est déterminée avant d’entrer dans la circulation, une quantité de travail social ayant été dépensée pour produire cette force de travail.

L’aliénation formelle juridique de la force de travail par la vente et son extériorisation effective, c’est-à-dire sa session véritable à l’acheteur, son existence de valeur d’usage, se dissocient donc dans le temps.

La valeur d’usage de la force de travail que l’acheteur reçoit dans l’échange ne se montre que dans l’usage réel, dans le procès de consommation de la force de travail qui est le procès de production des marchandises et de la survaleur, cette consommation, comme tout autre consommation, s’accomplissant en dehors du marché et de la sphère de la circulation, pour la force de travail dans l’antre secret de la production, loin de la sphère bruyante de la circulation, dans le secret des « faiseurs de plus ».

La plupart du temps, la force de travail n’est payée qu’après avoir fonctionné pendant le temps fixé dans le contrat de vente, le travailleur fait donc au capitaliste l’avance de la valeur d’usage de sa force de travail, il la laisse consommer par l’acheteur avant d’en toucher le prix, il fait crédit au capitaliste, et ce crédit n’est pas une chimère puisque, si le capitaliste fait banqueroute, il y a perte du salaire crédité.

Dans la circulation, c’est-à-dire dans l’échange, au niveau du contrat d’échange commercial, il y a aliénation, mais le dessaisissement ne s’achève que dans la sphère de la production, quand l’ouvrier engendre la richesse objective qui est pour lui une puissance étrangère qui le domine et l’exploite.

Il n’y a pas vol, puisque le contrat de travail, qui stipule une durée et un paiement, est respecté, mais ce contrat est passé au bénéfice de l’employeur, puisqu’une partie de la richesse créée par l’ouvrier est appropriée gratuitement par l’employeur. Cette appropriation n’apparaît pas, à cause de la forme salaire qui efface la distinction entre le travail payé et le travail non payé, le prix du travail contenant une quantité de travail non payé, source du gain de l’employeur.

La description de l’échange marchand et de la forme salaire ne suffit pas, puisqu’elle révèle autant qu’elle masque la formation de survaleur et il faut donc passer à la description du rapport social de production.

  1. 13.                   Le fétichisme de la marchandise. La marchandise et la monnaie sont des représentations sociales objectivées, réifiées, constituant des objets qui sont des signes, des symboles ou des reflets, des objets mystérieux de nature hiéroglyphique qu’il faut décrypter, décoder. La marchandise et la monnaie sont des représentations s’intégrant au fonctionnement du monde capitaliste et entretenant sa logique, le reproduisant plus que le transformant, des objets sensibles-suprasensibles, des objets sociaux, des fétiches qui ont une vie propre, une valeur, des qualités sociales, un pouvoir qui dépasse leur nature utile. Telle est la croyance validée par l’usage, des représentations qui entretiennent des relations entre elles et les hommes, chaque produit du travail étant en relation abstraite et quantitative avec les autres produits du travail, chaque marchandise étant énigmatiquement échangeable avec tout autre, chaque travailleur étant le représentant de l’individu abstrait, les lois de la production et de l’échange s’imposant à l’individu comme le mouvement naturel des objets, le marché s’autorégulant, c’est-à-dire la politique n’ayant pas besoin de réguler l’économie, chaque marchandise, selon une inversion idéologique, étant non représentée par la monnaie mais une représentante de la monnaie, le capital s’accumulant dans la seule sphère de la circulation. Le caractère fétichiste, c’est-à-dire mystérieux, des marchandises et de la monnaie tient à l’ignorance des acteurs économiques quant à la formation de valeur, des illusions qui sont validées dans la vie quotidienne, qui participent de manière essentielle au fonctionnement et au renforcement du système capitaliste et qui sont, avec l’impossibilité affirmée de régulation de la totalité sociale, le coté irrationnel du système, le côté rationnel étant dans le perfectionnement continu de la production.

La marchandise et la monnaie sont des représentations sociales objectivées, et même réifiées, mais aussi des représentations mentales subjectives qui tendent à se construire et à s’organiser, par-delà la sphère des seules idées économiques, en une conception du monde.

La religion cesse d’être le paradigme de la représentation et de l’illusion.

L’identité des travaux prend la forme matérielle de l’objectivité de valeur identique des produits du travail, la mesure de la dépense de la force de travail par sa durée prend la forme de la grandeur de valeur des produits du travail, les rapports des producteurs prennent la forme d’un rapport social entre les produits du travail.

Les caractères objectifs des produits du travail, comme des qualités sociales que ces choses posséderaient par nature, sont l’image des caractères sociaux du travail.

Le rapport social existant entre des objets est l’image du rapport social des producteurs.

Ces quiproquos font que les produits du travail deviennent des marchandises, c’est-à-dire des choses sensibles-suprasensibles, des choses sociales.

Le rapport social des hommes prend la forme fantasmagorique d’un rapport entre choses, des choses qui semblent des figures autonomes, douées d’une vie propre, entretenant des rapports les unes avec les autres et avec les humains.

Ce fétichisme adhère aux produits du travail dès qu’ils sont produits comme marchandises, il est inséparable de la production marchande.

On considère le produit comme une marchandise, comme une valeur, on réfère son propre travail privé aux autres travaux privés considérés comme semblables et à des choses impersonnelles considérées comme des produits de travaux semblables, ce qui correspond au culte de l’homme abstrait.

Les choses sont personnifiées, les rapports sociaux sont réifiés, c’est la religion de la vie quotidienne.

La production des représentations n’est plus construction par idéalisation et projection dans un au-delà de l’image factice ainsi construite, mais production de formes sociales, avec des objets institués en représentants, des relations humaines cristallisées en choses inanimées, qui semblent pourtant dotées d’une vie propre.

Dès qu’un produit entre en scène comme marchandise, il se transforme en chose sensible-suprasensible, engendrant des chimères, des superstitions d’autant plus tenaces qu’elles semblent confirmées par l’expérience ordinaire et ne renvoient à aucun au-delà.

Le fétichisme n’est pas divinisation des objets, projection sur les choses des caractéristiques sociales, avec un arbitraire de la volonté qui choisit ou rejette l’objet désigné comme fétiche, même s’il y a apparence d’autonomie objective du fétiche en face du libre vouloir, comme si le fétiche était l’objet de contemplation de l’arbitraire individuel par lui-même.

Le fétichisme ne fait pas intervenir la volonté individuelle mais s’impose à la conscience sous forme d’objets effectivement dotés d’un pouvoir et d’une signification qui dépassent leur nature matérielle, objets qui ne sont pas l’occasion de la contemplation mais le principe des activités de production et d’échange, et le résultat d’une dynamique qui s’auto entretient.

Le fétichisme n’est pas une foi, mais la croyance inconsciente et non religieuse à la nature suprasensible d’objets qui sont effectivement des représentations validées par leur usage social, et en ce sens le fétichisme est à la fois vrai et faux, faux parce qu’il prête aux objets des qualités qu’ils n’ont pas en tant que tels, faux en tant qu’il néglige la genèse de l’objet, mais vrai quand il ne réduit pas les marchandises à des choses et en perçoit, même confusément, la nature relationnelle et la fonction médiatrice active, la dimension sociale.

Le fétichisme marchand peut être conçu comme une image naturelle, puisque la représentation qui en découle n’est pas le produit d’une construction volontaire.

Il désigne un rapport social qui se donne pour une chose.

La représentation s’incarne objectivement sous forme d’un fétiche et d’illusions, mais, par-delà sa fixation momentanée, sa réification, et le blocage de la circulation qu’il induit alors, c’est surtout une médiation sociale, le fétichisme adhérant au monde des marchandises, étant directement lié à la nature sociale des marchandises.

Mais les marchandises ne se donnent pas à voir comme temps de travail cristallisé, mais comme objets utiles et énigmatiquement échangeables.

La valeur ne se donne pas à voir puisqu’elle transforme tout produit du travail en hiéroglyphe social, en signe à déchiffrer.

Cette inversion ou ce cryptage du réel dans la représentation hiéroglyphique que ce réel suscite exprime la contradiction entre le mouvement apparent et le mouvement réel, les hommes cherchant à déchiffrer, à percer le sens de leur propre produit social, car, comme le langage, la détermination des objets d’usage comme valeurs est bien leur propre production.

Le fétiche est un signe encore adhérant à la chose qu’il désigne, lui empruntant certaines de ses caractéristiques, la valeur dans le cas des marchandises et de l’or.

Mais cette valeur n’apparaît pas aux échangistes, elle n’est même pas comprise comme ce qui rend l’échange possible, si bien que les lois de la production et de l’échange, pour les échangistes, prennent la forme d’un mouvement de choses qu’ils ne contrôlent pas, un mouvement dont ils subissent, au contraire, le contrôle.

Le mystère du caractère fétiche de la marchandise n’est pas dans sa nature de valeur socialement produite mais dans l’ignorance des échangistes concernant les conditions de formation de cette valeur, des échangistes qui ne le savent pas mais qui le font pratiquement, les illusions concernant les phénomènes économiques participant ainsi directement de leur essence, contribuant même à leur développement.

La marchandise voit le temps de travail nécessaire à sa production se cristalliser en valeur, cette valeur s’exprimant sous forme d’une valeur d’échange déterminée, d’un prix, nom monétaire du travail objectivé dans la marchandise.

Selon l’inversion inhérente au capitalisme, comme prix, toute les marchandises sont des représentants de l’argent, alors que l’argent, valeur d’échange autonomisée, était à l’origine le représentant unique des marchandises.

Ce mécanisme d’inversion produit dans les consciences des agents l’illusion que les choses établissent entre elles des relations sociales, et dans les représentations de l’économie politique se construit une théorie de la valeur, la forme monnaie, forme achevée du monde des marchandises, occultant sous son espèce matérielle, au lieu de le révéler, le caractère social des travaux privés, occultant donc les rapports sociaux des travailleurs privés, jusqu’à donner à penser, forme extrême de fétichisme, que la circulation peut-être à elle seule créatrice de richesse, le capital porteur d’intérêt parachevant l’impression que le pôle capital est la source de l’intérêt, qu’il crée lui-même son propre accroissement.

De telles apparences sont d’autant plus difficiles à contester quelles structurent l’expérience quotidienne des agents de la production et de l’échange.

Il ne s’agit pas de l’apparition d’un monde illusoire d’idées fausses sur la base d’une réalité matérielle qui lui demeurerait extérieure, mais de la réalité elle-même, en tant que monde social suscitant des représentations s’intégrant à son fonctionnement et entretenant sa logique.

Les erreurs des économistes sont partiellement conformes à la réalité, elles constituent des formes de pensée qui ont une validité sociale, et donc une objectivité pour ce mode de production.

Il ne suffit pas de dénoncer les idées fausses mais de décrire une logique globale, le vrai étant l’analyse de la totalité du réel, illusions comprises.

La représentation n’est plus un doublet du monde, en relation d’adéquation ou d’inadéquation avec lui, mais une instance active du réel qui en assure la reproduction ou la transformation.

Le mode de production capitaliste est le plus rationnel quand la science perfectionne la production et le plus irrationnel quand cette utilisation locale du savoir se combine à une un système de croyances aberrantes et à une absence de régulation au niveau global.

Le mode de production est une totalité qui, certes, provient de l’interaction des individus conscients, mais ne se situe pas dans leur conscience, n’est pas subsumé comme totalité sous les individus.

La monnaie est un représentant de la valeur, un signe de la valeur, le signe désignant la circulation, le mouvement ininterrompu qui lie marchandise et monnaie et les métamorphoses de l’une dans l’autre.

La monnaie est aussi l’incarnation de la valeur, richesse, symbole de la valeur, la notion de symbole soulignant le blocage possible, la fascination et l’arrêt de la circulation sur son terme monétaire.

La monnaie naît de l’échange, mais elle est aussi le lieu d’action des politiques économiques.

Sont en jeu les deux virtualités du procès capitaliste dans sa totalité, accumulation et circulation, crise et fonctionnement régulier.

Si la notion de reflet désigne le processus complexe de formation des représentations, à la fois partiellement autonomes et durablement subordonnées à leur genèse objective, alors la monnaie est le reflet fugitivement objectivé des prix des marchandises.

La monnaie fonctionne comme signe d’elle-même, elle peut être remplacée par des signes.

La représentation est chose et fonction, image et concept, en insistant sur sa fonction de ciment de la totalité sociale.

  1. 14.                   Le droit. Le droit présente la production et la circulation comme le résultat d’opérations individuelles, conscientes et volontaires, avec l’assentiment de chacun à son appauvrissement ou à son enrichissement, tandis que les relations sociales, les relations entre le capital et le travail, les relations de classes sociales, sont présentées comme des contrats, des conventions entre individus égaux, non les individus concrets avec leurs compétences et leurs appartenances de classe, mais les individus incarnant l’argent circulant et l’effacement des richesses. La liberté du travailleur n’existe qu’au moment de la signature de son contrat de travail, un contrat qu’il est quasiment obligé de signer, avec un choix très limité, factice, de la personne de l’employeur et avec la sécurité très aléatoire du contrat. Quant à l’égalité, c’est l’égalité économique des travaux, des producteurs et des produits dans la société marchande

L’échange des marchandises requiert l’accord mutuel d’un vendeur et d’un acheteur autour d’un prix, la fixation du prix relevant de l’ajustement toujours singulier de l’offre et de la demande mais surtout, en amont, des conditions de la production, en particulier du temps de travail socialement nécessaire, les échangistes, conformément à l’illusion fétichiste, y voyant l’établissement entre les marchandises de relations immédiatement sociales.

Le droit présente les procès de production et de circulation comme le résultat d’opérations individuelles, conscientes et volontaires, les relations sociales étant présentées comme des conventions, des contrats, des contrats assurant et déguisant l’exploitation, selon la représentation idéologie globale qui donne le rapport entre travail et capital et la division en classes pour l’établissement de relations interindividuelles, avec le libre consentement de chacun à son appauvrissement ou à son enrichissement, et avec l’égalité juridique de tous, le travailleur, plumé, sans existence objective, étant libre de disposer à sa façon de la seule chose qu’il possède, sa force de travail, et l’employeur ayant le libre usage de la force de travail achetée avec le salaire.

L’égalité n’est pas celle des individus concrets, aux compétences diverses et appartenant à des classes déterminées, mais celle des individus incarnant l’individualisation de l’argent circulant et l’effacement des différences de richesse.

La liberté est, pour l’individu salarié, le dépouillement de tous les moyens de production, de toutes les sécurités et garanties, la négation de l’histoire de son expropriation, le seul temps de liberté étant le moment où il est forcé de vendre sa force de travail, son indépendance reposant sur le changement constant de maître salarial individuel et la fiction juridique du contrat.

Le droit n’est pas séparé, un leurre inutile et un mensonge nécessaire, le droit est une représentation fonctionnelle structurante et réfléchissante, imposant ses normes, diffusant la logique qui l’englobe, en homologie fonctionnelle avec la monnaie, l’égalité juridique étant instituée quand l’égalité humaine devient un préjugé populaire, c’est-à-dire quand l’égalité des travaux est instituée dans l’économie marchande, les droits du citoyen correspondant alors à ceux du propriétaire privé.

Avec une telle conception matérialiste de la représentation, la critique de la représentation peut prendre la forme de la lutte pour une législation sociale, une lutte qui atteint à la fois l’exploitation et le pompeux catalogue des inaliénables droits de l’homme qui l’accompagne, une lutte qui remplace ce catalogue par la modeste limitation par la loi de la journée de travail.

Selon cette conception matérialiste, les instances idéologiques, dont le droit, sont les formes sous lesquelles des hommes prennent conscience du conflit entre forcés et rapports de production et le mènent jusqu’au bout, si bien que le droit n’est pas récusé mais enraciné dans la production, tandis que le juridisme, comme croyance extrémiste à l’indépendance du droit et à la toute-puissance de la revendication égalitaire dans le cadre maintenu des rapports sociaux capitalistes, a raison d’affirmer que le droit possède un efficace, mais sous-estime la subordination du droit, par exemple, la distribution des richesses est dans le même rapport à l’égard de la propriété des moyens de production que la sphère de la circulation vis-à-vis de celle de la production, c’est-à-dire en rapport subordonné, si bien que le processus d’égalisation dont témoigne le droit se joue au niveau de la production et de son organisation.

  1. 15.                   Les divisions sociales du travail. La division technique du travail, décidée par un capitaliste au niveau d’une unité de production, manifeste une tendance à la rationalisation, à la coopération, à la planification et à la socialisation de la production, mais elle dépossède l’ouvrier de son savoir-faire, elle le déqualifie, elle réifie le savoir dans les moyens de production, elle décompose et simplifie les tâches, oppose conception et exécution, spécialise les outils et les tâches, impose certaines dominations et certaines organisations, tandis que la division sociale du travail en branches de production, au niveau de la société globale, même si elle unifie production et circulation, manifeste une tendance contraire à l’irrationalisme et à l’anarchie résultant de la règle instituée de la concurrence ouverte entre les intérêts antagoniques, tendance au jeu hasardeux de l’offre et de la demande et à l’arbitraire des prix de marché, la régulation du marché appliquant après coup sa sanction à des choix de production qui s’avèrent, seulement alors, judicieux ou inadéquats. L’opposition entre la division technique du travail et la division sociale du travail se manifeste par une irrationalité sociale accompagnant une rationalité technique, c’est-à-dire la connaissance se dégrade en technologie de la production, en domination seulement partielle et locale des forces, en domination seulement micro-micro-économique dans le domaine de l’économie politique, toute planification véritable étant exclue.

La manufacture est l’occasion d’une division du travail plus poussée que celle de l’artisanat, sans déposséder l’ouvrier de son savoir-faire, mais le contenu individuel du travail s’appauvrit, les capacités sont transférées au travailleur global combiné, les tâches sont décomposées et simplifiées, les outils spécialisés, une coopération instaurée, le procès de travail accéléré.

La spécialisation unilatérale aux dépens de l’ensemble de la puissance de travail, qualification à l’extrême, se retourne en déqualification.

La division manufacturière du travail décidée par le capitaliste au niveau de l’unité de production, avec une tendance locale à la rationalisation, à la coopération, à la planification et à la socialisation de la production, s’oppose à la division sociale du travail, à l’échelle de la société dans son ensemble, avec les branches d’importance relative et l’écoulement des marchandises qui en sont issues, avec une tendance générale à l’anarchie, au jeu hasardeux de l’offre et la demande, la régulation du marché appliquant après coup sa sanction à des choix de production qui s’avèrent, seulement alors, judicieux ou inadéquats, une division sociale du travail avec la seule autorité de la concurrence ouverte, non contrôlée, instituée en règle sociale, c’est-à-dire avec la seule contrainte des intérêts réciproques antagoniques, les producteurs étant submergés par l’arbitraire des prix de marché.

Il y a non seulement contradiction entre le pôle local rationnel et le pôle global irrationnel, mais il y a contradiction dans chaque pôle, la division technique du travail opposant domination et coopération, la concurrence marchande séparant et opposant les échangistes tout en unifiant production et circulation.

Une fois surmontée la résistance ouvrière à la déqualification des tâches et au salariat généralisé, il s’agit de développer la machinerie dans la fabrique, une machinerie autonome et dominante, étrangère aux hommes qui l’entretiennent la serve.

Le savoir de l’artisan et la science réifiés dans les moyens de production, l’ouvrier n’a plus d’autonomie, il n’a plus ni savoir ni science, la connaissance est soumise aux finalités capitaliste, les tâches de conception sont séparées des taches d’exécution, la rationalité technique accompagnant l’irrationalité sociale, la connaissance se dégradant en technologie de la production, ce qui signifie une domination seulement partielle et locale des forces engendrées, une coordination seulement micro-économique et non un savoir collectif global, une planification sociale véritable.

La classe ouvrière grandit en nombre et en conscience, il s’agit de réaliser l’universalité de l’individu, non comme universalité pensée ou imaginaire, mais comme universalité de ses relations réelles et idéelles.

Il s’agit non seulement de satisfaire les besoins mais de les développer et de les redéfinir, de développer les capacités, les forces, les aptitudes créatrices, il s’agit de faire fixer comme but non l’extorsion privée de la survaleur mais le développement de toutes les forces humaines, sans qu’elles soient mesurées à une échelle préalablement fixée.

À la subordination extérieure prenant la forme de commandement des tâches, surveillance de leur exécution et surtout dépendance financière, succède une soumission réelle des individus, venant du procès production, avec l’imposition des formes de coopération, avec la séparation entre tâches de production et tâches de gestion, avec la cadence des machines.

Sont bouleversés constamment et en même temps la base technique de la production, les fonctions des ouvriers, qui deviennent fluides, mobiles polyvalents, disponibles, mais aussi en insécurité, précaires, superflus, les combinaisons sociales du procès de production, avec une masse ouvrière disponible et en réserve pour les besoins d’exploitation changeants, la division sociale, avec la précipitation d’une branche à l’autre des masses de capital et d’ouvriers.

Il ne s’agit plus de dire, comme autrefois, que le prolétariat incarne l’humanité de l’homme en raison de l’exploitation qu’il endure, mais de définir la classe ouvrière par le procès de production qui lui confère un rôle de force productive et garantit son existence, tout en la menaçant sans cesse dans cette existence même, par le chômage, la baisse des salaires, l’intensification et l’allongement de la journée de travail.

La perspective politique consciente et rassembleuse d’une alternance consistant en une maîtrise sociale de la production, ne tient pas en une politisation spontanée d’une classe ouvrière héritière de traditions révolutionnaires, mais naît surtout, face à la tendance à la spécialisation et à la division poussée des tâches, à la concurrence entre individus, à la dégradation morale, à la brutalité, à l’ignorance, cette perspective politique naît de la tendance à la recomposition d’une activité collective et individuelle cohérente conforme à l’esprit de la production capitaliste, avec l’importance des tâches de surveillance et de régulation de la production, le travail immédiat et le temps de travail étant moins important que la réorientation des activités, que l’appropriation de la force productive générale, que la compréhension et la domination de la nature, que le développement de l’individu social, c’est-à-dire que la réappropriation par les individus de leurs propres forces sociales.

Le travail ne peut être libéré de tout caractère asservissant, libéré du royaume de la nécessité, car si les forces productives augmentent, les besoins aussi, et avec eux réapparaît toujours la nécessité du travail et du surtravail, mais la diminution du temps de production socialement nécessaire, rendue possible par le développement des forces productives, ouvre la voie de la réduction de la journée de travail, donc la possibilité d’un temps libre accru et mieux réparti.

L’économie du temps, ce temps qui est la seule véritable richesse, est à la base du développement des capacités individuelles et à la base du développement de la civilisation, il ouvre au développement des forces humaines comme fin en soi le véritable royaume de la liberté, l’épanouissement des facultés de l’individu.

Déconnecté des besoins individuels et du développement collectif, annihilant toute finalité extérieure à l’accumulation, le capitalisme est dévoreur de temps, un temps considéré comme moyen d’augmenter la production et d’accélérer le procès de rotation du capital, un capitalisme qui détruit les richesses réelles en vue de la seule richesse abstraite, un capitalisme qui est accumulation et non développement, aliénation, dépossession et non activité, formation.

  1. 16.                   Libération du temps libre ou redéfinition libératrice des forces productives. Ou bien, selon une économie politique inconsciente de son incomplétude, l’aliénation est consubstantielle au fonctionnement des forces productives, dans ce cas la formation de l’individu n’existe que pendant le temps libre et l’émancipation ne proviendra que de la diminution du temps de travail. Cette diminution peut-être obtenue soit dans le cadre des luttes de classe du capitalisme soit à l’issue d’une révolution qui paraît inéluctable en raison de la crise inéluctable du capitalisme, du fait de la baisse tendancielle du taux de profit. Ou bien on redéfinit les forces productives en vue de l’émancipation de l’homme considéré comme partie intégrante des forces productives, considéré comme procès productif. Par conséquent, cette émancipation de l’homme se joue dans la production, dans le développement enrichissant des forces productives, un développement des forces productives non limité par une intrication trop forte avec les rapports de production. L’activité créatrice de l’artiste, dont le procès n’est pas commandé et le produit non capté, est un exemple d’une activité non productive, non asservie à la recherche explicite de la maîtrise de la nature et à la recherche explicite de la production des conditions d’existence.

Le temps libre épargné, arraché à la soif du profit, n’est pas vide mais libéré pour l’activité véritable, celle qui fait retour à son auteur et l’institue en sujet, un temps restitué aux hommes en tant qu’ils ne sont pas seulement des producteurs, mais ce temps libre a pour condition le développement des forces productives qui diminuent le temps de travail nécessaire.

L’aliénation est-elle consubstantielle au fonctionnement des forces productives, l’émancipation des travailleurs ne s’effectuant que pendant le temps libre, puisque l’individu qui travaille n’est pas en rapport avec sa propre richesse mais avec la richesse d’autrui, avec donc sa propre pauvreté, ou bien le travail peut-il être l’occasion d’une reconquête de soi, la libération ne pouvant être qu’une redéfinition radicale des forces productives dans leur intégralité.

L’essor des forces productives inscrit l’individu comme procès dans la totalité sociale, dessinant la perspective d’une maîtrise de soi et du monde, monde considéré comme corps réel de l’homme, maîtrise se jouant surtout dans la sphère de la production, des forces productives à dynamique émancipatrice et donc non limitées, non définies par trop d’intrications aux rapports de production.

L’activité artistique, l’art et la poésie, exemplifient la désaliénation du travail, du fait de leur caractère improductif.

L’artiste s’est émancipé ou protégé de l’aliénation au sein d’un monde où elle s’est imposée à l’ensemble des activités, le travail créatif, effort de l’homme en tant que sujet qui ne cherche pas la maîtrise de la nature, la production de ses conditions d’existence, le travail créatif n’étant donc pas déterminé dans son procès et capté dans son produit par autre chose que l’individu qui l’exerce et qui récupère comme autoformation le résultat de son activité, comme si toute objectivation sociale de l’activité donnait prise à son aliénation, l’activité artistique étant alors la seule définition du travail émancipé.

Il y a une tendance à séparer travail subjectif et travail objectif-vivant, production et formation, organisation sociale du travail et occupation individuelle du temps libre, ce qui revient à contourner le problème de la redéfinition formatrice de l’activité de production dans son essence et à ne jamais pouvoir unifier l’étude du développement des hommes, de la perspective de leur émancipation individuelle et collective, de l’étude de l’organisation de la production, la critique économique prenant une consistance propre et une autonomie qui tendent à la déconnecter de la question des perspectives de l’activité libérée.

Ainsi, l’augmentation de la production et le perfectionnement des moyens de travail, la multiplication des machines et l’accroissement des quantités de matières premières, c’est-à-dire l’augmentation de la productivité sociale, élèvent la composition organique du capital, rapport du capital constant au capital variable, et diminue le taux de profit, seul motif d’une production capitaliste qui s’est émancipée du critère social de la satisfaction des besoins humains, le taux de plus-value ou de survaleur restant constant, ce qui est générateur de crises du capitalisme, ouvrant la voie à la réforme ou à la révolution d’une diminution du temps de travail socialement nécessaire et d’une socialisation de la production, mais cette tendance-loi de la baisse du taux de profit suppose des hypothèses trop fortes, l’existence du taux de profit moyen, la stabilité du taux de plus-value et l’augmentation nécessaire de la composition organique du capital, cette tentative de fonder sur des lois la perspective communiste, même si elle ne participe pas d’un économisme strict, oublie la dimension individuelle et sociale des finalités, la portée politique de la révolution du mode de production, la possibilité d’une intervention étatique atténuant, différant ou empêchant la tendance, rend patente l’incapacité de l’économie à instituer la cohérence complète du système des énoncés, la dimension philosophique se logeant dans la critique de l’économie politique comme conscience de l’incomplétude de l’économie politique, la question de la révolution et du communisme unifiant la question des capacités de l’individu, celle du travail, avec la question des besoins de la communauté, celle du droit.

  1. 17.                   L’État faisant partie des rapports et des forces de production, il faut réinsérer la politique et la planification dans l’économie. La politique est sous-estimée quand on considère l’économie comme un phénomène naturel indépendant, quand on considère l’économie politique comme une science naturelle, descriptive, en dépit de toutes les déclarations sur l’importance des mouvements révolutionnaires. De même, si on considère l’État comme un outil de domination de classe, par conséquent une instance séparée de l’économie capitaliste, une instance qui assure de l’extérieur la reproduction de cette économie capitaliste, alors il suffit pour la classe ouvrière, dans un premier temps, de prendre cet outil relativement neutre par rapport aux valeurs du capitalisme. En fait, l’État fait partie des forces et des rapports de production capitaliste, il est subordonné fonctionnellement au mode de production, à ses critères et à ses urgences, il administre, réglemente, organise le cadre du développement du capitalisme, assure les conditions de transport, défend même la classe capitaliste contre elle-même en légiférant sur le travail et en protégeant la classe ouvrière d’une surexploitation, en conséquence, le premier acte que la classe ouvrière devra faire, c’est de faire dépérir l’État et le remplacer par la nouvelle forme politique consistant en la réinsertion de la politique et de la planification au niveau local et au niveau économique, réalisant la rationalisation d’une production qui ne saurait posséder en elle-même ses propres finalités, une rationalisation qui pourrait consister par exemple en une réorganisation du travail et en une abolition de la propriété privée des moyens de production. Cette nouvelle forme politique sera adaptée au nouveau mode de production, c’est-à-dire à l’abolition de la domination et de l’exploitation, à la mise au premier plan des besoins sociaux et du développement des facultés individuelles.

Notons la sous-estimation de la capacité du capitalisme à surmonter ses crises, quand par exemple on n’envisage pas la possibilité d’un État maintenant le consensus social par redistribution d’une partie de la survaleur. Cette sous-estimation est inséparable d’un point de vue qui laisse en suspens la redéfinition explicite de la catégorie de politique dans son articulation au niveau économique, un point de vue qui n’envisage pas vraiment les capacités de régulation de la politique, un point de vue qui conçoit la théorie économique sur le modèle des sciences de la nature, c’est-à-dire selon une logique descriptive. Ce point de vue se dit critique de l’ancien assujettissement de l’économie à la politique, à la morale et à la philosophie. En fait, ce point de vue critique atténue le rôle des interventions conscientes dans les mécanismes économiques, en particulier quand les crises du capitalisme sont distinguées du mouvement révolutionnaire, dont elles seraient seulement la condition et l’occasion, même si cette critique considère l’importance de ces interventions révolutionnaires et même affirme leur caractère décisif, même si cette critique souhaite motiver l’action et intervenir sur le terrain politique.

Cependant, la dimension politique de la transformation communiste, comme rationalisation coopérative d’une production perfectionnée déjà existante, est de plus en plus affirmée, avec, au niveau local, la Commune comme forme politique s’appuyant sur une milice populaire à temps de service court, et, au niveau plus général, des assemblées de délégués-députés révocables à tout moment et liés par le mandat impératif aux électeurs, avec des fonctionnaires directement responsables, on a donc destruction de l’appareil d’État, un État qui prétend être l’incarnation de l’unité de la nation mais veut être indépendant et même supérieur à la nation, alors qu’il n’est qu’une excroissance parasitaire de la nation, donc une destruction de l’État et une décentralisation effective des pouvoirs avec le maintien d’une unité centrale de gestion et de décision, amputant les organes purement répressifs et arrachant les fonctions légitimes à une autorité revendiquant sa prééminence, une forme politique d’organisation qui supprime les étapes intermédiaires d’utilisation de l’État par la classe ouvrière au lendemain de sa prise de pouvoir et qui révise le point de vue sur le communisme et la dictature du prolétariat.

Dans un premier temps, on peut critiquer la politique comme représentation séparée de la réalité sociale, l’État comme instance de coercition, lieu d’exercice d’un pouvoir propre relativement autonome, l’appareil militaire et administratif comme arme relativement efficace, la classe ouvrière, logiquement, s’emparant de cette arme utilisée contre elle pour asseoir son pouvoir, puis inventant ses propres formes politiques, sans domination de classe.

Mais si on pense l’État comme forme de gestion du mode de production, avec le rôle économique du développement de la fonction publique, si on pense l’État comme forme fonctionnelle de domination, mobilisant les décisions de gestion et l’intervention politique, économique et sociale qui lui sont confiées ou abandonnées par le capitalisme, si on pense l’État non comme une illusoire instance politique séparée, mais comme État subordonné fonctionnellement au mode de production, à ses critères et à ses urgences, alors l’État perd sa fonction simplement instrumentale, relativement séparable de la base économique et sociale dont il assure de l’extérieur le maintien et la reproduction, pour devenir rapport de production, voire force de production, avec l’État centralisé qui administre, réglemente, organise le cadre du développement du capitalisme, assure les conditions de transport, défend même la classe capitaliste contre elle-même en légiférant sur le travail et en protégeant la classe ouvrière d’une surexploitation qui menacerait sa survie, un État relativement séparé, si bien que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et le faire fonctionner pour son propre compte : il faut tout de suite le dépérissement de l’État et l’invention d’une forme politique adaptée au nouveau mode communiste de production, caractérisé par l’abolition de la domination et de l’exploitation et par une réorganisation des tâches d’exécution et de gestion dans le sens d’une réappropriation, par les producteurs associés, du savoir et du pouvoir social dont ils ont été dépossédés, la libération du travail étant non dissolution de l’État mais réinsertion de la tâche de planification au sein de la production, au niveau où les décisions prennent leur effectivité.

Cette réinsertion de la politique au sein de l’économie n’est pas tellement sa résorption mais l’unité entre tâches politiques et organisation économique, instauration d’un nouveau rapport fonctionnel de représentation qui ne soit pas monopolisation du pouvoir social mais moyen de répartition égalitaire et diffusion collective de ce pouvoir, réappropriation des tâches de gestion dans le cadre d’une démocratie véritable, émancipation économique du travail, mise au premier plan des besoins sociaux et du développement des facultés individuelles, réappropriation de la politique par les producteurs associés, la politique étant considérée comme une instance de décision démocratique et de rationalisation d’une production qui ne saurait posséder en elle-même ses propres finalités, une politique considérée comme forme réaccordée à la base qu’elle représente activement.

La valorisation de la valeur cède la place à une redéfinition de l’activité sociale et individuelle.

La représentation politique n’est plus délégation de pouvoir, moyen d’une dépossession par des maîtres dont l’autorité est supérieure, mais autogestion économique, sociale et politique, tâche locale d’organisation, tâche spécifiquement politique, finalisant de manière externe le développement de la production (réorganisation du travail, abolition du travail de nuit, abolition de la propriété privée des moyens de production).

Sont à préciser : le contenu des tâches centrales, la coordination des décisions locales, les critères et les modes d’éducation des différents niveaux, les différentes étapes de la réorganisation rationnelle de la production de telle façon qu’il s’agisse d’une révolution des forces  productives actuellement dominées par le capitalisme.

L’affrontement qui se profile s’appuie sur les contradictions croissantes du mode de production et la capacité d’organisation des partis ouvriers.

  1. 18.                   Caractéristiques du discours marxiste et de sa méthode. Parmi toutes les représentations qui circulent dans le mode de production capitaliste, il y a le texte marxiste, conscient d’être la représentation des représentations, mais où, pour éviter la mise en abyme et l’auto fondation, la nécessité et la pratique figurent comme résultat problématique d’une déduction. Ce texte marxiste est une représentation théorique subordonnée à la pratique politique révolutionnaire et dotée lui-même d’un efficace social transformateur, la pratique étant la pointe la plus dense sur laquelle repose et se ressource l’ensemble de la construction conceptuelle, le lieu où le mouvement historique réel et la théorie de la dialectique fusionnent, de manière il est vrai plus programmatique qu’effective, puisque la rationalité sociale, comme rencontre entre le savoir et le monde, comme perspective qui s’esquisse dans la théorie, reste en attente de sa réalisation pratique, la prise de conscience et l’action du prolétariat organisé étant la condition sine qua non de cette réalisation pratique. Cette analyse prospective ne considère pas un cours historique accomplissant de lui-même un projet, elle n’est pas le prophétisme libéral de la postulation d’un accord inconscient des intérêts individuels, le libre jeu des fins privées étant considéré par les libéraux comme le ressort involontaire du bien collectif, l’instrument inconscient du bonheur collectif. Cette analyse prospective marxiste affirme exactement que les bouleversements annoncés de la transformation du travail et de l’organisation de la classe ouvrière s’effectuent en partie sous nos yeux, les lignes de fuite du présent étant prolongées en direction d’une issue unique, avec l’affirmation de la prise de conscience fatalement grandissante d’un acteur se constituant en sujet historique. La méthode n’est pas la description d’une démarche mais la démarche elle-même, avec le point de départ de l’intuition concrète, puis l’abstraction conceptuelle et enfin la reconstitution du concret. La méthode est moins démêlage et séparation des éléments de la théorie que rassemblement, recomposition de déterminations, unité de la diversité, organisation du discours. En particulier, la méthode explique que la genèse de la représentation concerne aussi bien la théorie que l’expérience. La méthode explique qu’une représentation du réel forge son identité propre tout en étant incluse dans le réel qu’elle représente. De manière pédagogique, la méthode insiste sur la différence entre le concret de la réalité qui a une genèse dans la réalité et le concret de pensée qui est le produit de l’acte de penser et non le produit des concepts, le mouvement de la pensée d’un individu qui passe d’un concept à l’autre n’étant pas le mouvement des concepts eux-mêmes. Cependant, développement du concept et genèse du concret comportent des séquences communes et des courbes entremêlées dont l’ensemble forme la totalité sociale. Un savoir historique juste s’agrège à son objet, permet sa transformation. La dialectique subjective, étude des contradictions, avec une préoccupation constante de prise en compte de la totalité de la réalité, mime la dialectique objective, épreuve des contradictions, de telle façon que les contradictions apparaissent dans le cours de la pensée dialectique comme des heurts objectifs, de telle façon que la théorie semble ne pas prévoir le cours imprévisible de ses résultats tout en essayant de penser l’avenir à partir de la dialectique objective du présent, si bien que la tâche est d’identifier le positif qui travaille le négatif, d’identifier le renouveau qui se prépare dans la crise. La dialectique n’est pas seulement construction de l’esprit mais expression du devenir réel, et si elle finit par rentrer dans les têtes, c’est parce qu’elle se manifeste comme mouvement objectif, le cours des idées convergeant vers le mouvement objectif, tandis que la pratique révolutionnaire est de plus en plus informée.

La description du mode de production et de sa possible évolution s’inscrit dans ce mode de production comme possibilité, possibilité de description.

Dans la formation économique et sociale capitaliste, il y a une circulation incessante de représentations objectives ou subjectives, de signes, de symboles, d’images et de reflets, par exemple la monnaie, la religion, l’État, les institutions, l’économie politique, la critique de l’économie politique, de multiples fonctions représentatives qui s’autonomisent ou se résorbent, qui entretiennent ou bloquent un fonctionnement, qui se combinent ou entrent en contradiction, des représentations sans nature propre, avec des causes et des missions sociales, non des choses ou des états mais des médiations, et parmi toutes ces représentations il y a les discours écrits, les textes, et comme toutes les autres représentations, tout texte a des fondements, des conditions, mais aussi une effectivité, un impact, un rôle pratique accélérant ou freinant, si possible de manière consciente, l’évolution sociale.

Pour aborder un texte de manière matérialiste, il ne s’agit ni de vérifier ni d’appliquer, mais de penser la nécessité d’une évolution. La pratique, très problématique, est, au sein du texte, comme le résultat d’une déduction et la marque d’un matérialisme de l’histoire s’inscrivant activement dans la révolution du mode de production.

Construire la représentation des représentations de la totalité sociale, c’est-à-dire décrire les représentations, c’est, par souci de cohérence, inscrire cette représentation construite, cette description, dans l’objet de la description, parmi les autres représentations décrites, c’est donc aussi traiter cette description comme toutes les autres représentations, c’est-à-dire traiter cette description comme médiation entre ses causes et ses effets, avec, pour éviter la mise en abyme, l’auto fondation et le système bloquant, le passage à une pratique innovante.

On ne parlera pas de représentation en général, toute représentation étant représentation de quelque chose.

La méthode est l’élévation concrète du singulier au général et non la description de cette élévation.

On commence par le concret, c’est-à-dire le réel, mais ce concret est constitué de notions forgées par abstraction, si bien que l’on va de l’abstrait vers le plus encore abstrait, en décomposant, autrement dit on constitue analytiquement une anatomie, mais, pour avoir une physiologie, il faut continuer, refaire le chemin à rebours, reconstituer le concret à partir des abstractions ultimes dissociées, vers l’unité qu’elles ont disséquée.

Le concret est, dans le texte théorique, non point de départ mais résultat, rassemblement de multiples déterminations, unité de la diversité, bien que le concret soit le point de départ réel, le point de départ de l’intuition et de la représentation.

Quand la plénitude de la représentation est volatilisée en déterminations abstraites et que ces dernières reproduisent en pensée le concret, cette élévation de l’abstrait au concret étant une manière, pour la pensée, de s’approprier le concept, on risque de concevoir ce concret, le réel, comme résultat de la pensée mouvante, approfondissante et rassembleuse, on risque de confondre la démarche de pensée d’appropriation du concret comme le procès de genèse du concret.

Une catégorie n’existe que comme relation abstraite, unilatérale d’un tout concret déjà donné, et pour ceux pour qui la pensée conceptuelle constitue l’homme réel et pour qui seul le monde saisi dans les concepts est le monde réel, le mouvement des catégories, même s’il reçoit une impulsion de l’extérieur, apparaît comme l’acte de production réel du monde, ce qui est exact lorsque la totalité concrète en tant que totalité de pensée, en tant que concret de pensée, est considérée comme un produit de l’acte de penser, de concevoir, mais non lorsque cette totalité de pensée est considérée comme le produit du concept, un concept qui s’engendrerait ainsi lui-même et penserait en dehors et au-dessus de l’intuition et de la représentation, alors que cette totalité de pensée est le produit de l’élaboration qui transforme en concepts l’intuition et la représentation, la représentation étant comme une médiation entre l’intuition et le concept.

Le procès par lequel le philosophe passe d’un objet à un autre par le truchement de l’intuition sensible et de la représentation n’est pas le procès de l’être conceptuel imaginé, de l’être absolu.

Le concret de pensée qui se forme dans la représentation n’est pas le concret réel, dont la genèse est autre, la reconnaissance de cette distinction entre la pensée et le réel supposant en particulier qu’une construction de type spécifique produit la théorie, constitue la méthode, ce qui ne veut pas dire que la maturation historique de la réalité ne détermine pas le degré de précision et de profondeur atteint par la théorie correspondant à cette réalité, développement du concept et genèse du concret comportant des séquences communes et des courbes entremêlées dont l’ensemble forme la totalité sociale, tout savoir historique avéré s’agrégeant à son objet en en permettant la transformation, la maîtrise.

La méthode est moins démêlage et séparation des éléments de la théorie que principe de recomposition de la pensée et d’organisation du discours, expliquant comment une représentation du réel forge son identité propre tout en étant incluse dans ce réel qu’elle représente.

La représentation résulte non de la construction d’un sujet structuré antérieurement à toute expérience, mais de la formation conjointe de la théorie et de l’histoire, une double construction de l’une et de l’autre, et de l’une par l’autre, la société étant constamment présente à l’esprit en tant que présupposition.

La dialectique considère la pensée comme un élément de la totalité sociale historique qui, seul, rend compte globalement de cette totalité, si bien que la dialectique est le développement de la pensée, l’allure de la progression de la pensée, le mouvement de l’autocritique de la pensée, mais aussi cette dialectique théorique ou subjective, étude de la contradiction, est dialectique objective, épreuve de la contradiction, accordant la dialectique objective à la forme de l’œuvre qui l’élabore et l’expose, comme si la théorie pouvait penser le devenir sans l’abolir comme devenir, comme si la théorie pouvait se déployer sans préjuger de ses conclusions.

Les catégories simples, résultat de l’abstraction de l’économie politique à l’époque de sa naissance, deviennent les éléments épars d’une recomposition à opérer par une science plus mature se préoccupant de l’unité vivante de son objet, mais la notion de catégorie renvoyant tantôt à des constructions conceptuelles, tantôt à des réalités historiques, ces catégories simples peuvent avoir une existence indépendante, de caractère historique ou naturel, antérieure à celle des catégories plus concrètes, car il y a des formes de sociétés très développées mais qui, historiquement, ont moins de maturité, des sociétés dans lesquelles on trouve les formes les plus élevés de l’économie, comme la coopération, une division du travail développée, tandis que l’argent, catégorie simple, ne se développe que tardivement avec un système monétaire peu développé, si bien que la catégorie simple peut exister avant la plus concrète et dans une forme de société complexe, tandis que la catégorie plus concrète et complètement développée existe dans une société moins développée.

La confusion idéaliste entre la genèse réelle des catégories et la genèse idéelle de ces mêmes catégories, qui présente l’histoire comme le développement de l’idée, l’histoire comme l’effectuation du concept d’histoire, cette confusion repose sur le fait que toute théorie scientifique du réel en mime le mouvement objectif, et la reconstitution criante de vérité d’une théorie apte à se saisir véritablement de son objet laisse penser qu’elle le produit, ce contre quoi la méthode s’intéresse aux conditions de l’investigation, aux conditions d’émergence à la fois historiques et théoriques des notions, à l’ordre de la présentation et surtout aux modalités de la réception, empêchant qu’une lecture imprudente fasse croire qu’on rencontre la réalité elle-même et non sa représentation construite.

La méthode distingue nettement la dimension historique, l’analyse historique, la façon dont la totalité sociale se transforme et donne naissance à ses divers éléments articulés, et la dimension critique, la critique des idées, la description de l’histoire propre des notions, le mode de construction des théories. La subordination de la pensée au réel ne signifie pas une correspondance point par point entre ces deux plans d’analyse, et ces analyses ne s’accommodent pas d’énoncés généraux. La critique des idées définit la portée exacte des généralités qui guident l’analyse historique des singularités concrètes. Une catégorie très abstraite, valable pour toutes les époques, n’en est pas moins, sous la forme déterminée de cette abstraction même, le produit de rapports historiques, n’ayant leur entière validité que pour ces rapports et à l’intérieur de ceux-ci.

Pour Hegel, le contenu n’est pas le résultat de la méthode, car la méthode ne produit que le résultat de ses propres opérations, la chose restant inaccessible en face d’elle. La méthode ne se rencontre qu’après le contenu, elle est la conscience de l’automouvement intérieur, autrement dit, la méthode, ou la logique, est, aux antipodes de tout formalisme abstrait, le mouvement inhérent à l’objet, la dialectique propre au contenu, le cheminement de la chose même.

Il faut donc restituer la dialectique inhérente à l’objet étudié, trouver, sans dupliquer le mouvement, une méthode d’approche et un plan d’exposition adéquats à cette dialectique, ce qui permet, comme façon de saisir les contradictions et d’en trouver une solution, de penser les contradictions historiques comme des heurts objectifs.

Il y a cependant un rejet de la notion d’absolu, une suppression de l’esprit comme moteur de la dialectique historique, de façon que la définition de ce qui impulse le devenir historique puisse autoriser la théorie à définir son cours futur.

L’émergence d’une critique de l’économie politique coïncide avec l’imminence d’une révolution, la montée des luttes de classe et la crise économique généralisée, imminence qui est la condition de possibilité de cette critique, de ses recherches et découvertes.

La réalité pousse à penser autant que la pensée pousse à se réaliser.

La révolution est la force motrice de l’histoire, de la religion, de la philosophie et de toute autre théorie.

Base et représentation, idéologie et science constituent des unités historiques, et la conscience de cette unité motive la construction d’une représentation théorique subordonnée à la pratique politique révolutionnaire et dotée d’un efficace social transformateur, la pratique étant la pointe la plus dense sur laquelle repose et se ressource l’ensemble de la construction conceptuelle, lieu où le mouvement historique réel et une théorie de la dialectique ne se refermant pas sur ses prémices, fusionnent leurs dynamiques et rencontrent leurs conclusions. Cette unité est plus programmatique qu’effective, car il y a un décalage entre la transformation pratique et son énoncé théorique, entre la nécessité dite et la nécessité réelle, contre toute philosophie de l’histoire incluant la fin dans le commencement, contre une conception de la méthode comme structure du tout.

La rationalité sociale, comme essence de la réalité historique, quand elle est une perspective qui s’esquisse dans la théorie, reste en attente de sa réalisation pratique, puisque la totalité sociale ne construit son essence que dans le temps créateur et imprévisible de l’action collective. Si cette distinction n’est pas analysée comme telle, une tension s’installe entre la révolution pensée comme nécessité et la révolution pensée comme possibilité, ainsi quand on parle de communisme ou quand on évoque les conséquences de la lutte de classe sur l’ordre d’exposition.

La rencontre entre le savoir et le monde est une loi tendancielle, une nécessité objective, exemplifiée par les mécanismes destructeurs et contradictoires du capitalisme générateurs de révolution, révolution dont la réalisation n’advient que par la prise de conscience et l’action ouvrière, même si celles-ci dépendent des circonstances. Cependant, il n’y a pas dans cette analyse prospective de prophétisme, les bouleversements annoncés de la transformation du travail et de l’organisation de la classe ouvrière s’effectuent en partie sous nos yeux, les lignes de fuite du présent étant prolongées en direction d’une issue unique, ce déterminisme ne concernant pas un cours historique accomplissant de lui-même le projet qui l’anime mais s’incarnant dans l’affirmation de la prise de conscience fatalement grandissante d’un acteur se constituant en sujet historique, le prolétariat organisé, et dont la décision volontaire est la condition sine qua non de la révolution. Ces fins collectives de la révolution ne sont pas les fins avancées par l’idéologie libérale et qui sont les fins privées, les fins hasardeuses des passions humaines, et le prophétisme de cette idéologie libérale se manifeste quand ces fins privées sont considérées comme le ressort involontaire du bien collectif, l’instrument inconscient du bonheur collectif. Les fins collectives émergent de l’histoire comme produits de son avancée et conditions de sa poursuite, la révolution incluant donc le projet conscient de son accomplissement, projet produit de son temps, l’œuvre marxiste étant la preuve de la maturation effective des contradictions du capitalisme.

Le communisme, comme représentation du capitalisme parmi d’autres représentations, est l’unité de la théorie et de la pratique. Il a plus une fonction mobilisatrice qu’un contenu descriptif, il est plus un mouvement qu’un état, mais alors que le mouvement historique devrait se représenter dans la dialectique de l’exposé, le communisme fournit au mouvement historique l’image fugace de son accomplissement prochain, ce qui inverse la réflexion.

Corriger la forme idéaliste de l’exposé, c’est détruire l’apparence d’une identité entre l’ordre historique du réel et l’ordre logique de l’exposition. Il faut distinguer ordre réel, ordre d’investigation, qui fait sienne la matière dans le détail, en analyse les diverses formes de développement et découvre leurs liens intimes, et ordre d’exposition du mouvement réel, afin que le lecteur ne prête pas une signification ontologique aux catégories de l’analyse, qu’il repère l’effort de construction dont elles résultent, qu’il n’y voit pas une construction a priori.

La méthode, d’un point de vue pédagogique, désigne les règles d’une lecture, prépare la réception de l’œuvre après sa publication, mais aussi elle renvoie à la question des rapports entre connaissance et réalité, dans le cadre d’une distinction entre dialectique objective et dialectique subjective.

La méthode dialectique, revue comme simple technique de présentation, fait du procès de la pensée le démiurge du réel, un réel qui n’est donc que la manifestation extérieure de ce procès, et même, cette conception de la dialectique va jusqu’à dire que ce procès est constitué en sujet autonome, la dialectique semblant glorifier l’ordre existant.

L’idéel n’est que le matériel transposé et traduit dans la tête de l’homme.

La dialectique est, pour la bourgeoisie, un scandale et une abomination critique et révolutionnaire, car l’intelligence de l’état de choses existant inclue l’intelligence de sa négation, de sa destruction nécessaire, dans la mesure où toute forme est saisie dans le flux du mouvement, et donc aussi sous son aspect périssable.

Or, phénomène inquiétant pour la bourgeoisie, la dialectique risque d’entrer dans les têtes avec la crise générale du capitalisme.

La dialectique comme théorie est l’exposition du mouvement réel selon des règles qui interdisent de confondre l’histoire concrète et sa restitution conceptuelle, même s’il s’agit de rendre raison le plus complètement possible du mouvement décrit.

L’intelligence positive de l’état de choses, saisie subjective, dialectique subjective, est reliée aux négations déterminées et réelles qui annoncent le renversement du mode de production, la dialectique subjective devenant critique objective, pratique révolutionnaire instruite de sa nécessité et de la certitude de la victoire, la dialectique étant ainsi non identité du rationnel et de l’effectif mais convergence tendancielle entre l’état de choses et le cours des idées, unité seulement programmatique entre le rationnel et l’effectif, avec la tâche d’identifier le négatif qui travaille le positif et s’atteste aux crises qui préparent le renouveau, la dialectique n’étant pas seulement construction de l’esprit mais expression du devenir réel, et si elle finit par rentrer dans les têtes, c’est parce qu’elle se manifeste comme mouvement objectif.

  1. 19.                   Typologie des représentations, ordre de présentation des catégories. Il faut préciser les caractéristiques des représentations pour expliquer leurs origines et leurs effets et, dans la présentation, définir un ordre des catégories.

Toutes les notions ou représentations doivent être étudiées selon les dimensions d’une grille métathéorique et historique, grille dessinée à partir de couples polaires définissant les axes sur lesquels situer les concepts, l’axe du statut historique, tardif ou précoce, de la représentation, l’axe du statut conceptuel, abstrait ou concret, objectif ou subjectif, de la représentation, l’axe du statut rédactionnel ou rhétorique de la représentation, premier ou second dans l’ordre de l’exposition, enfin l’axe du statut ontologique, simple ou complexe, essentiel ou phénomènal de la représentation.

La question du plan est la transformée matérialiste de la question du système, l’ordre des catégories n’étant pas celui où elles ont été historiquement déterminantes, mais celui déterminé par les relations qui existent entre elles actuellement, en commençant par les déterminations abstraites générales, du plus imbriqué de l’essence du mode de production vers son fonctionnement le plus étendu et ses ultimes conséquences phénoménales.

L’ordre d’exposition va non des catégories les plus générales vers les catégories les plus concrètes, mais de l’essentiel au phénoménal, de l’élémentaire au développé.

Pour le capitaliste, obnubilé par la concurrence et ne pénétrant pas les phénomènes, incapable de reconnaître l’essence des structures internes, incapable de penser l’échelle du mode de production dans son ensemble, le profit et la survaleur sont confondus, le profit semblant s’ajouter de l’extérieur à la valeur de la marchandise, ce qui masque la formation de la survaleur dans la production, l’exploitation globale du travail par le capital global, la formation du prix de production à partir de la valeur d’échange.

Il y a des apparences nécessaires, produites par l’organisation même de la production capitaliste, et il faut, par la méthode, reconstituer leur genèse, remonter des prix de production à la valeur, des capitaux singuliers et en rapport de concurrence au capital général, de la vision de détail à la saisie des connexions.

Le point de départ est le capital, plus exactement sa forme élémentaire, la marchandise, forme élémentaire la plus simple dans le procès production, puis on traite des formes du procès cyclique du capital, en plaçant selon la séquence valeur d’usage-valeur d’échange-argent-survaleur-profit, salaires et rentes, c’est-à-dire la séquence qualité-quantité-mesure-essence-phénomène, non moments du devenir de l’être mais moments de la présentation, puis le procès d’ensemble de la production capitaliste.

Le passage d’un moment au suivant n’est pas autodéveloppement du contenu mais résultat de l’analyse poursuivie du mode de production, déploiement d’une recherche discernant et suivant les nervures de l’objet.

L’essence n’est pas la vérité de l’être ou le mouvement de l’être lui-même, la description atteignant la manifestation d’un contenu toujours déjà présent, les catégories étant des moments du devenir de l’être, l’essence se localise dans le domaine de l’histoire, voire  se circonscrit au capitalisme en se refusant d’envisager les conditions concrètes et les conséquences pratiques d’un dépassement historique de ce capitalisme, qui sera de l’ordre de l’invention sociale et de l’innovation politique dans la définition des choix et des finalités sociales, la méthode aménagée autorisant le détachement des catégories de leur objet et de l’ordre d’exposition de leur mouvement réel.

  1. 20.                   L’économie politique. L’économie politique est nécessaire au capitalisme pour connaître ses lois et aussi pour défendre et illustrer théoriquement sa légitimité historique, ce qui implique, de la part des économistes professionnels, une sous-estimation des contradictions essentielles ou un aveuglement à leur égard, la volonté de savoir étant limitée par le parti pris de classe. L’absence de vision dialectique de l’ensemble du système social avec ses contradictions, des contradictions qui reviennent dans la théorie sous forme d’incohérences ou de déni des contradictions avant d’être reconnues enfin sous forme d’une redécouverte de la dialectique, cette absence de vision dialectique explique la difficulté de compréhension et l’insuffisance théorique de certains économistes. Si nous négligeons les économistes vulgaires ou apologétiques qui ne traitent que des apparences et du détail, qui enjolivent le capitalisme et se contentent de compilations érudites d’un éclectisme sans principe, les économistes ont le souci de la vérité et du dépassement des apparences, mais ils sont parfois arrêtés par la difficulté de la recherche et ils ont la crainte d’exposer certaines conclusions. Quoi qu’il en soit, on peut faire une histoire de l’économie politique dans le mouvement de ses armatures théoriques successives, toute théorie significative étant la possibilité de la théorie significative suivante, l’achèvement, qui est aussi un commencement, étant une théorie dialectique saisissant le tout en mouvement, une théorie qui se pense réflexivement comme représentation parmi les autres représentations de la formation économique et sociale, une théorie qui, bien que référence, mais référence volontairement ambiguë, ne peut se figer en système puisqu’elle évolue avec la totalité sociale.

Les premières abstractions économiques ne saisissent pas la nature concrète de leur objet, alors que celui-ci a déjà réalisé une partie de ses virtualités historiques.

Dès que les vestiges du féodalisme sont supprimés, les conditions d’une évolution scientifique de l’économie politique sont remplies, mais la théorie économique se trouve aussitôt intégrée à la formation économique et sociale comme instance spécifique, dotée d’une fonction qui détermine en partie son contenu : le capitalisme a besoin d’une connaissance fiable de ses lois, mais tout autant d’une défense et illustration théorique de sa légitimité historique, justification impliquant la sous-estimation des contradictions essentielles ou l’aveuglement sincère à leur endroit, la démarche scientifique se combinant aux visées idéologiques, la volonté de savoir s’associant au parti pris de classe qui en limite les audaces.

L’absence d’une conception théorique cohérente, d’une conception d’ensemble des fondements généraux abstraits du système bourgeois renvoie à l’absence de saisie dialectique d’une essence contradictoire du mode de production, tandis que l’ignorance de la différence entre les apparences et les principes du système de production relève du parti pris, le prix à payer étant le retour des contradictions refoulées au sein de la théorie, sous forme d’incohérences et de déni des contradictions du réel.

Le moment de l’abstraction donne du réel une reconstruction qui en aplatit la dimension historique, masque ses contradictions derrière la description d’un fonctionnement régulier, mais c’est une étape inévitable de la connaissance, nécessaire pour comprendre le processus de formation.

Les économistes vulgaires en reste à l’apparence de la production, sans atteindre l’essence, et ils n’ont pas le souci de la totalité, si bien qu’ils ne sont pas passibles d’une critique dialectique.

Si la vérité est saisie dialectique d’une chose comme unité de déterminations multiples, alors une critique de la pensée économique dans ses déterminations, son évolution et ses conceptions de la succession des modes de production et de transformation aboutit à une lecture rétrospective, toute théorie étant mesurée à l’aune de la conception la plus intègrative, c’est-à-dire la conception saisissant la totalité comme unité en devenir. Cette lecture de l’histoire de l’économie politique met en évidence l’armature théorique de la construction scientifique de l’économie politique, décrit le mouvement d’une élaboration qui s’effectue par étapes lentes. Ricardo, au seuil de la saisie dialectique de la réalité économique, est la condition de possibilité théorique d’une critique de l’économie politique et donc d’une révolution.

Si l’économie politique est un savoir d’une rigueur sans précédent, ayant une mission sociale, elle rejette toutes les analyses qui la contraindraient à conclure au caractère transitoire du mode de production.

Il existe des idéologues de profession qui cherchent à enjoliver pour perpétuer la domination.

Mais les économistes ont en général une volonté scientifique, tempérée par la crainte de formuler certaines conclusions et par la difficulté de parvenir à la saisie des phénomènes dans leur connexion.

Plus l’économie va en profondeur et se développe en tant que système de la contradiction, la montée des contradictions se produisant dans la théorie avant d’être pensée par elle, plus l’économie vulgaire ou apologétique s’enrichit sous forme de compilations d’un syncrétisme érudit et d’un éclectisme sans principes.

Pour ce qui concerne l’économie ou l’idéologie, sans polémique, il faut chercher la formation des représentations depuis le niveau de la base jusqu’à celui de la construction des concepts, avec l’identification de la commande sociale dont la représentation est l’objet, expliquer la contradiction entre le mouvement apparent et le mouvement réel du système, rendre compte de la fonction des représentations comme instance active du réel, la démarche étant finalement d’étudier la façon dont une essence détermine des apparences et leur confie la tâche de sa propre conservation, les illusions et apparences étant dépassées dans un premier temps, expliquées dans un deuxième temps en leur inversion.

Ce programme critique s’appliquait à la critique elle-même, critique dont on peut présager l’effectivité historique, sans clore en un système d’énoncés autoréférentiels une construction théorique logiquement sans terme, mais qui n’est pourtant pas dépourvue de principes ni de perspectives.

Les théoriciens essayent de justifier leur existence par leur utilité, en revendiquant le caractère productif de leur activité.

Avec le mécénat, les corps idéologiques sont une excroissance parasitaire, une dépense somptuaire qu’il convient d’engager, mais aussi de limiter.

Quand la bourgeoisie a conquis tout le terrain, les corps idéologiques sont affirmés nécessaires de part leur caractère productif.

La soumission formelle dans la production des idées devient soumission réelle, les idées sont assimilées à des marchandises ou à des services, le producteur est chargé lui-même de la justification de cette nécessité sociale, des idéologues étant pris dans la logique qu’ils ont à défendre.

  1. 21.                   Les possibilités de résistance idéologique et le cours caché de la philosophie. L’unanimité idéologique est brisée par certains éléments des « corps idéologiques », les idéologues qui ont le souci du savoir et de la vérité ou les idéologues qui veulent briser l’autorité de leurs maîtres et qui entrent en concurrence avec eux. Ce qui facilite la lutte ou la résistance idéologiques, c’est le fait que certaines représentations sont très exactement et concrètement en liens précis avec une configuration déterminée des rapports de production, ce qui permet d’échapper dans une certaine mesure à la commande sociale générale de reproduire et de légitimer le système social. La volonté matérialiste occulte l’aspect philosophique, un aspect philosophique noyé dans la critique toujours concrète et située de l’économie politique.

L’unanimité idéologique, qui organise l’acquiescement des intelligences et la soumission des volontés et qui garantit la perpétuation du mode de production, cette unanimité que rien ne devrait menacer est pourtant défaite par certains idéologues qui ont le souci de la vérité ou de la compréhension du système dans lequel ils vivent, ou par d’autres idéologues qui veulent s’émanciper de leurs maîtres.

Il faut considérer la production matérielle dans sa forme historique spécifique pour comprendre ce qu’a de déterminé la production intellectuelle ainsi que l’interaction entre ces deux sortes de production.

Les représentations sont déterminées par la totalité sociale et interagissent au sein de cette dernière avec l’organisation de la production matérielle, si bien qu’elles ne sont pas des images mais des parties de la structure sociale, pas seulement des conséquences mais aussi des causes, toujours singulières dans leur fonction et leur contenu, cet enracinement historique accordant une marge de liberté les faisant échapper aux logiques de reproduction et de légitimation.

La production matérielle est le seul terrain à partir duquel on peut comprendre pour une part les composantes idéologiques de la classe dominante, pour une autre part la production intellectuelle libre, c’est-à-dire les secteurs de la production intellectuelle qui résistent à la domination capitaliste réelle et formelle.

Comme la résistance se fait jour au sein des activités théoriques comme au niveau même du travail productif, le prolétariat n’est pas le seul porteur de la revendication d’émancipation radicale, de reconquête des facultés individuelles et collectives, cette résistance et cette volonté d’émancipation ouvrant la voie à la démarche philosophique qui fait la théorie de son propre discours, une démarche qui se prend réflexivement pour objet, une démarche qui s’interroge sur l’enracinement, les sources, les raisons mais aussi sur la validité, l’efficience et la portée de ce qu’on écrit ou de ce qu’on dit.

Le parti pris matérialiste manifeste une orientation théorique immédiatement masquée par l’étude historique concrète, si bien qu’on ne peut pas parler de philosophie marxienne mais de critique de la philosophie, menée de front avec une critique de l’économie politique.

La démarche critique d’inscription des représentations dans l’histoire à travers la recontextualisation des idées économiques et l’explication de l’émergence et de la construction de son propre discours, aborde la question de la possibilité d’une connaissance scientifique du réel associée au bouleversement pratique de rationalisation de la production, mais aussi la question de la validation de la dialectique nouvelle, comme une des modalités de la recherche, se gardant de toute fixation en doctrine, avec un développement sans fin d’une pensée de l’histoire, pensée qui se sait traversée par le mouvement de son objet et animée par ses contradictions, une dialectique en rapport avec le moment pratique révolutionnaire.

Évitant les voies possibles de lecture qui aboutissent à une fétichisation de la théorie, à sa métamorphose en idéologie, à son instrumentalisation en capital théorique mort, évitant les lectures qui aboutissent à la thésaurisation dans la réception de l’œuvre, il reste d’autres lectures appelées par le texte lui-même et qui ne sauraient être vérifiées entièrement par lui. L’interprétation est une actualisation toujours partielle, jamais entièrement vérifiable, des virtualités de cette œuvre qui s’est toujours souhaitée dépassée par son propre mouvement.

  1. 22.                   Le communisme comme analyse et transformation sociale. Marx passe de la critique du contenu des représentations, pour en montrer le caractère illusoire, à la mise en valeur non seulement de l’origine des représentations mais surtout de la fonction des représentations, y compris la représentation constituée par sa propre critique, des représentations qui peuvent être concrètes et qui manifestent les contradictions du mode de production, en particulier sous forme d’inversions trompeuses mais congruentes aux apparences, ce qui conduit à une analyse de la formation économique et sociale dans la laquelle existent toutes ces représentations, analyse propédeutique à une transformation de cette formation économique et sociale, analyse et transformation appelées communisme, comme rationalisation de la société. C’est une remise à jour  perpétuelle de toutes les idéologies et connaissances, y compris les siennes propres.

La notion de représentation guide l’analyse, accompagne et structure la recherche au point d’en devenir indiscernable, et s’il en est ainsi, on insiste sur la continuité d’un mouvement de recherche qui n’exclut ni les réorientations radicales ni les effets de rupture.

Dans un premier temps, Marx aborde les questions suivantes : la question de la place et du rôle de la théorie dans l’histoire, la question du combat contre les illusions par la reconstitution de leur genèse, en vue d’un savoir véritable du devenir historique, la question de la possibilité d’unifier théorie et pratique, c’est-à-dire la possibilité d’une activité rationnelle dans l’histoire.

Ces questions sont traitées de façon matérialiste par la critique de l’idéalisme hégéliens, la critique de la réduction naturaliste de Feuerbach et la critique de l’économie politique, en vue de la transformation pratique radicale des conditions de vie qui ne se satisfait ni d’une dénonciation de l’illusion religieuse, ni d’une contestation des institutions politiques existantes et de la revendication démocratique de leur transformation, ni de la construction d’une économie politique alternative.

L’élaboration de la notion d’idéologie marque la progression d’une critique circonstanciée du contenu de certaines représentations et de la polémique contre certaines théories illusoires vers une analyse plus générale mais non moins concrète des représentations, de leur formation et de leur puissance sociale, hésitant entre l’identification d’une fonction et la dénonciation d’un contenu.

Il s’agit de comprendre les idées en les rapportant à une base, ce qui permet d’expliciter leur spécificité par rapport à la base, ce qui permet donc d’expliquer leur indépendance relative et leur pouvoir spécifique, la dépendance à l’histoire ne réduit donc pas la pensée à autre chose qu’elle-même, au contraire il s’agit de montrer sa spécificité, sa nécessité en même temps que les interventions en son sein.

Pour comprendre ces logiques de formation des idées en les reliant à la totalité historique, il faut sortir de la philosophie et de son analyse abstraite et construire un savoir de cette totalité, et, de plus, retourner logiquement cette démarche sur son propre discours qui constitue ainsi la critique de la philosophie non en objet d’analyse mais en opération sans fin concernant les représentations, y compris la sienne propre.

La notion d’idéologie est approfondie en étudiant les imaginaires sociaux et les représentations politiques, en particulier d’abord en étudiant l’idée républicaine, comme représentation réelle contradictoire et non image morte et trompeuse, du point de vue de sa fonction et de son intégration-intrication dans les luttes sociales et les structurations politiques, en particulier ensuite en intervenant au niveau politique, tablant sur la portée pratique de la diffusion du Manifeste, conçu comme alternative, même si, dans ce texte, l’efficace de la théorie y est nié.

La démarche est développée en identifiant dans un même mouvement les contradictions du mode de production et la formation, du fait même des contradictions, de représentations qui les expriment, les propagent, permettent leur gestion et laissent entrevoir leur résolution.

Au niveau du mode de production surgit la représentation comme dédoublement entre valeur d’usage et valeur, avec la séquence des formes qu’elle engendre, de la valeur d’échange au prix, ces scissions et ces miroirs faisant des conséquences des présuppositions, ce qui permet d’assurer la reproduction et l’expansion du système, ce qui fait des représentations non une surface trompeuse mais les modes de manifestation des contradictions, des représentations à la fois illusionnantes mais aussi parfaitement conformes au réel, congruentes avec le système des apparences du réel, des représentations qui sont une logique concrète diversifiée permettant l’identification des lignes de fracture du réel et donc le moyen de transformer le mode de production dans son ensemble.

La critique de l’économie politique est à la fois savoir du réel et vecteur de la transformation du réel, comme moyen d’une prise de conscience collective, condition d’une activité révolutionnaire, le communisme désignant ce nouveau type de représentation qui n’est pas une figuration mais qui est une critique continue, anticipant et appelant une rationalisation en acte de la formation économique et sociale, ce communisme étant une construction conceptuelle en permanence reprise et rectifiée, en voisinage avec la philosophie, comme moyen de la critique de la philosophie et de définition du statut de la théorie, de sa place et de son rôle.

B) L’idéologie

  1. 23.                   L’œuvre d’art critique. L’oeuvre d’art critique n’utilise pas de procédé standardisé n’éveillant chez le récepteur aucune transformation, aucune réappropriation, mais expose sa genèse, c’est-à-dire la succession des choix dont elle est le produit, explicite la position, le regard, la situation, la motivation, l’implication, la participation, les effets attendus, les principes et les objectifs de l’auteur de l’oeuvre, une oeuvre qui dévoile la vie réelle et contribue à l’intelligence de la totalité sociale

L’espace perspectif, inventé à la Renaissance par des artistes révolutionnaires à travers des dessins panoramiques de cités imaginées et bientôt réalisées, est repris non seulement dans l’agencement du monde urbain mais dans le flot des images qui double l’utilisation standardisée d’un cadrage type et d’un montage accéléré par un enfermement mental du spectateur dans les filets d’une pensée libérale qui ne dévoile ni ses principes ni ses motifs, avec un animateur omniprésent dupliquant une démocratie délégataire, avec les illusions du libre choix et du consensus advenu.

Les oeuvres critiques n’ont cependant jamais disparu.

Les images les plus fortes, au lieu d’insinuer et de présupposer, soulignent, exposent, rendent au regard et à la pensée son pouvoir de choix, restituent au spectateur la saisie de son regard et de sa place, pour qu’il se pense et se vive comme sujet actif et majeur. Ces images se désignent elles-mêmes comme le lieu d’un rapport de force, comme représentation située et situant, représentation dont l’objet est la vie réelle et qui contribue à l’intelligence de la totalité sociale.

Filmer des luttes ouvrières tout en étant soi-même partie prenante de ces luttes : cette implication donne à voir en même temps que l’événement les conditions de sa saisie et de sa mise en images, la caméra devenant outil de dévoilement, non en s’abolissant furtivement mais en devenant médiation, moyen de réappropriation individuelle et collective d’une histoire, de mise en forme d’un présent et d’un avenir.

  1. 24.                   Définition de l’idéologie.

L’idéologie est moins un concept à définir ou à redéfinir que la nomination d’une intervention de nature politique dans une situation donnée.

L’idéologie est, en première approche, la désignation d’une pensée aux prises avec le réel, mais pour autant qu’elle est fondamentalement aveugle à son origine, et c’est du point de vue de son rapport à son origine qu’elle doit être analysée, et non pas seulement du point de vue de sa consistance logique ou de ses antécédents théoriques.

Dans un second temps, tous les discours qui produisent des effets politiques ne sont pas idéologiques, ils diffèrent du point de vue de leurs tenants et aboutissants pratique. Sont idéologiques des idées et représentations en rapport avec la réalité historique, qui contribuent à maintenir dans son inversion réelle le monde de domination et d’exploitation.

Le concept d’idéologie n’a donc d’usage que dans le contexte d’un affrontement clair et assumé, où l’idéologie est dénonciation d’une arme adversaire politiquement efficace et dénomination d’un discours fallacieux dont il faut déterminer les causes et des effets.

L’idéologie, représentation partielle incapable de rendre compte d’elle-même, est associée à une exploitation et à une domination avec lesquelles elle est en relation d’étayage réciproque, est dénoncée par la critique de ses affirmations et par l’élucidation de sa fonction, élucidation inséparable d’une pratique politique mobilisatrice et transformatrice.

Les intellectuels bourgeois formulent l’intérêt général dont était porteuse la bourgeoisie en ascension. Mais une fois la domination bourgeoise installée, la fonction de ces intellectuels est à la fois consolidée sous la forme de corps idéologiques intégrés à la structure sociale et rétrogradée au rang de simple fonction illustrative.

Il ne peut donc y avoir une théorie générale de l’idéologie faisant fi de l’histoire concrète spécifique, et donc, en particulier, la tentative de définir l’idéologie par un soi-disant contenu général d’illusion ou de mensonge est vaine.

  1. 25.                   L’offensive idéologique libérale et la contre-offensive, qui n’est pas idéologique. Le discours libéral identifie l’égoïsme ou l’individualisme à l’homme et à la liberté, avec une telle cohérence qu’il va se loger dans les techniques managériales et les techniques de maintien de l’ordre, dans les aventures guerrières et dans les politiques sécuritaires, xénophobes et racistes. Il enracine ces thèses dans les pratiques et les consciences par la destruction de tout ce qui est collectif et par une propagande de tous les instants, en particulier l’affirmation de l’absence d’alternative. La contre-offensive n’est pas une idéologie dans la mesure où elle propose non une régulation ou une conservation fonctionnelle du mode de production capitaliste, mais l’alternative d’un nouveau mode de production, à condition de ne pas céder devant l’ampleur de la tâche. Proposer une critique partielle, c’est abandonner le terrain politique. Croire au pouvoir exclusif des idées, c’est oublier que la manipulation des esprits n’est qu’un des moyens de la domination, c’est aussi donner à penser que seuls les médias indépendants garantiraient le renouveau démocratique. En tout cas, les dominants, qu’ils soient keynésiens ou néolibéraux, croient à la puissance des idées.

Le discours libéral ou néolibéral séduit par sa capacité à vanter l’individualisme égoïste des propriétaires, cet individualisme sommaire étant présenté comme incarnation de de l’essence humaine et de la liberté.

Ce discours libéral est puissant par les intérêts sociaux qu’il déguise en principes universels et surtout par la destruction des acquis sociaux qui constitue un enracinement de ses thèses dans les pratiques et les consciences.

Ce discours libéral existe partiellement par le truchement des politiques néolibérales, comme pis-aller ne rencontrant plus dans le réel que ce qui semble confirmer sa vérité indépassable.

Le discours libéral est cohérent quand il va jusqu’à se loger dans les techniques managériales ou dans la doctrine du choc des civilisations et de la guerre asymétrique.

Mais le culte de la performance et le discours sur l’égalité des chances fatiguent, l’accroissement des inégalités suscite des sentiments d’injustice, la confrontation de ses conséquences à ses principes et promesses déstabilise, d’où l’importance de la prédication néolibérale et la fragilité de ses effets.

La résistance peut passer sur la réfutation théorique, trop évidente, pour d’emblée critiquer politiquement, par exemple en dévoilant sous le discours de « la démocratie partout » la stratégie de guerre sans limite, le recul du droit international et le fonctionnement oligarchique des institutions nationales et internationales, par exemple en affrontant comme un tout les régressions en catimini, les régressions de détail, par exemple en coordonnant bataille d’idées, mobilisation collective et contre-propositions.

La critique de l’idéologie dominante n’est pas une autre idéologie, ni dans sa fonction ni dans sa structure, puisqu’elle est un processus théorico-politique à vocation transformatrice et non conservatrice ou régulatrice, ancrant dans la réalité sociale le projet d’une autre hégémonie et d’une autre organisation de la production et de la répartition des richesses.

L’élargissement de la base sociale et la construction de structures affronte le risque d’une érosion de la radicalité, le risque de la séparation de la pensée et de l’action, de la conscience et de l’agir, en épousant les contraires du pouvoir pour mieux s’y opposer.

Placer la critique de la religion ou de tout autre idéologie au centre des préoccupations, c’est abandonner aux adversaires le terrain politique, ne pas penser sa propre position historique, mais plus qu’un décalage conjoncturel, c’est manifester l’incapacité à saisir la complexité du moment, ses représentations très diverses avec les nécessités de s’y investir.

La domination des idées, en particulier les idées religieuses, les idées fausses sur la réalité et les mensonges officiels, enfermerait ses victimes dans l’illusion et dans le consentement et donc la passivité, si bien qu’il faudrait se révolter contre cette domination, critiquer ces idées, les abandonner ou les échanger contre des pensées correspondant à l’essence de l’homme, cette révolte res ont la puissance tant dans le cadre de la croyance en le pouvoir unilatéral des idées, en leur rôle déterminant.

Plutôt que de croire à la domination des idées, il faudrait étudier la formation et la fonction de ces idées en relation avec la totalité sociale.

  1. 26.                   La non-importance cruciale des médias, leur importance seulement périphérique. Le problème des médias est abordé avec Chomsky et Bourdieu. Les médias prennent place dans un système où la coercition complète la manipulation des esprits. La conflictualité entre, d’une part, le pouvoir surplombant des marchés financiers se traduisant en propagande néolibérale de masse par l’intermédiaire des médias et des institutions de production et de diffusion des connaissances, et, d’autre part, la conscience critique des intellectuels et des classes populaires, ne doit pas se réduire aux seuls médias et surtout faire oublier les conflictualité entre le travail et le capital dans la sphère de la production matérielle, mais aussi dans la sphère de production de connaissances, avec des journalistes et créateurs en connivence avec leur employeur, opposés aux journalistes et créateurs précaires.

La manipulation des esprits n’est qu’un des moyens de la domination de représentations n’assumant leur fonction que via les relations réciproques avec la vie réelle et ses contradictions, via les relations réciproques avec les expériences pratiques multiformes, si bien qu’un complément coercitif à ces représentations est indispensable, sous quelque forme que ce soit, répression, contrôle de l’espace public, fichage, caméras de surveillance, utilisation des données biométriques, suivi par carte à puce, et tout l’arsenal policier et juridique.

De plus, la focalisation sur la manipulation et le mensonge donne à penser que les médias indépendants garantiraient le renouveau démocratique.

Il est nécessaire de dire la collusion des grands médias avec le « pouvoir », leur inféodation aux grands groupes industriels et financiers étant prouvée par la propagande dont ils sont les porteurs, mais il ne faut pas restreindre la conflictualité sociale à l’affrontement du pouvoir surplombant, du journalisme servile et de l’intelligence critique et prendre conscience que la mise en relation, nécessaire à la compréhension et à l’action, de la production et de la diffusion idéologique avec la formation économique et sociale et sa reproduction dépasse les prérogatives du journaliste honnête.

Des forces externes conditionnent et pénètrent un champ journalistique réglé par l’Audimat qui constitue une domination invisible emprisonnant les journalistes dans un fonctionnement dont ils ne perçoivent pas la logique tout en la perpétuant, un champ journalistique qui impose ses choix de logique marchande au champ de la recherche et au champ de la culture, avec sa puissance de consécration intellectuelle et ses effets de dépolitisation.

Mais, par-delà les phénomènes de mimétisme et de concurrence interne, par-delà toute logique de champ, il y a l’identité sociale de certains journalistes fortement rémunérés et impliqués, en connivence directe avec les responsables politiques et la fraction dirigeante des classes dominantes.

Cette identité sociale des donneurs d’ordre conditionne la soumission forcée des sous-traitants immédiats et est associée à des relais institutionnels et à des moyens de diffusion d’échos démultipliés des mêmes idées, d’où la nécessité de raisonner en termes de fonction idéologique et de classe, ce qui, en outre, permet de découvrir les rapports de force de haut en bas de l’échelle entre journalistes, rapports de force que la notion de champ tend à occulter en séparant les phénomènes de domination symbolique de la réalité de l’exploitation du travail, ce qui manifeste un certain oubli du fonctionnement d’ensemble du capitalisme, à l’origine de la surprise devant une rébellion qui apparaît du coup comme un miracle social.

  1. 27.                   Les idées comme illusions et la croyance en la puissance des idées comme méta-illusion, illusions aveugles à la réalité productive d’ensemble. La croyance dominante en la puissance des idées, à l’importance de l’activisme intellectuel des faiseurs d’idées, à la nécessaire conversion des intellectuels aux idées qu’on veut diffuser, à l’importance de l’influence des intellectuels sur les responsables politiques, la croyance à la possible régulation idéologique de la vie sociale et politique, la croyance en la puissance des médias : keynésianisme, néolibéralisme, théorie de la société de contrôle, télécratie, storytelling. Toutes ces représentations ne tiennent pas compte, dans l’efficacité prêtée aux idées, aux intellectuels et aux institutions de production et de diffusion de la connaissance, de l’importance du complètement coercitif et de la constitution d’une base sociale comprenant les classes sociales importantes et le ralliement du maximum de partis (constitution de base sociale qui, apparemment, ne peut se faire que par la conviction, c’est-à-dire par la croyance des diffuseurs en la puissance des idées). Ces représentations sur la toute-puissance des idées insistent pourtant sur leur fonction sociale de reproduction ou de déconstruction du mode de production, elles ne sont pas incompatibles, loin de là, avec la concrétisation de la perspective révolutionnaire, elles ne sont pas forcément aveugles à leurs conditions de production, qui se situent dans la base.

Ce qui est sûr, c’est que l’idéologie dominante et les institutions idéologiques croient en la suprématie, en la puissance, réelle ou supposée, des idées.

Sur le terrain de la théorie économique, c’est-à-dire au coeur de l’idéologie du capitalisme contemporain, la thèse du pouvoir des idées et de la possible régulation idéologique de la vie sociale et politique est présente quand le keynésianisme affirme l’importance de l’influence des intellectuels, des faiseurs d’opinion et des doctrines sur les responsables politiques, même quand ceux-ci s’en croient affranchis, dans un contexte sans conflictualité sociale ni contradiction du capitalisme.

La thèse du pouvoir des idées est aussi présente quand les néolibéraux cherchent à susciter la conversion des intellectuels par un activisme intellectuel, afin de créer un climat propice au démantèlement de l’État social.

Cependant, il faut dire que la montée des idées néolibérales n’aurait pas eu lieu sans la construction d’une base sociale propre, sans cesse à consolider, dans une conjoncture de crise économique, sociale et politique, une base sociale faite aussi bien d’adhésion franche des classes dirigeantes, de ralliement instable des classes intermédiaires par l’abstentionnisme de masse, de décomposition politique de la classe ouvrière, de croissance des employés, peu structurés syndicalement et politiquement, que de ralliement des partis sociaux-démocrates avec leur pédagogie intense, (même si ces ralliements et ces consentements sont en partie les conséquences de la propagande néolibérale).

Dénoncer les idées dominantes, leurs conditions de production et de diffusion, relève d’une bataille d’idées sans fin, une bataille ajoutant à la honte de l’oppression réelle la conscience de l’oppression, rendant cette honte plus infamante, cette oppression plus pesante.

Selon une voie de recherche inséparable de l’engagement politique, un engagement politique qui fournit ses conditions et ses motivations à la critique, la notion de société de contrôle à la place de la notion de mode de production et la dénonciation de la télécratie ou du storytelling ne suffisent pas à rendre compte de la réalité sociale et politique contemporaine, de l’histoire du mode de production capitaliste, de ses transformations, ni de la façon dont, dans ce cadre objectif, certaines représentations se voient attribuer une fonction et parviennent ou échouent à la remplir.

La tache polémique prend place au sein d’un développement conceptuel irrigué par une perspective radicale révolutionnaire qui se concrétise.

Les illusions des idées dominantes et la méta-illusion de la croyance dans la toute-puissance des idées s’éclairent par la connaissance de la base historique, c’est-à-dire les présuppositions réelles.

  1. 28.                   La base recèle la logique d’ensemble de toutes les représentations. En particulier, l’autonomisation des représentations dans l’aliénation religieuse, l’abolition de la religion conduisant à une libération consistant en l’immédiateté du rapport de l’homme avec lui-même, n’est que l’expression de la division relative entre le travail intellectuel et le travail manuel, les intellectuels ayant une autonomie plus ou moins importante.

La base recèle la logique d’ensemble, c’est-à-dire les contradictions essentielles et le principe du déploiement et de la propagation de ces contradictions sous des formes spécifiques à tous les niveaux de la structure sociale, avec des autonomies relatives, des discordances éventuelles rapportées à des situations concrètes appréhendées comme unités processuelles en devenir incluant la conscience comme moment à la fois distinct et constitutif, les contradictions traversant la base et la superstructure.

Ceci ne correspond donc pas du tout à la vision d’une représentation-projection scindée du réel devenant autonome et dont la résolution est l’abolition de la représentation pour revenir à l’immédiateté du rapport de l’homme à lui-même.

Avant d’affirmer l’aliénation de l’homme, l’autonomisation des représentations, il faut mettre en valeur la cause de la division du travail qui conduit à la séparation du travail intellectuel et du travail manuel et aux rapports de propriété qui accompagnent cette division, l’histoire des rapports sociaux étant le préalable à la compréhension de la place et du rôle des idées, si bien que, plus que de voir ce que la théorie dit, il faut voir ce qu’elle est à l’intérieur de la totalité sociale.

L’autonomisation des représentations est à la fois réelle mais toute relative.

La formation d’une catégorie de spécialistes des idées conduit à la formation d’une conscience sociale qui est imaginée représenter quelque chose sans représenter quelque chose de réel, et pourtant cette catégorie fait partie de la structure sociale et les représentations qu’elle forge demeurent liées à cette réalité sociale, répondent à un besoin précis, occupent donc une fonction propre, que tout conduit ceux qui la remplissent à ne pas percevoir comme telle, la contradiction des idées avec la réalité sociale prouvant que cette réalité est traversée de contradictions dont la pensée peut anticiper le développement.

En fait, l’apparition d’activités intellectuelles spécialisées est liée à la formation de classes antagonistes, à l’exploitation du travail et à l’inégalité de répartition, si bien que la production des idées est à la fois séparée de la production matérielle et associée à elle.

  1. 29.                   Le fétichisme. L’idéologie spontanée des échangistes, base aux constructions idéologiques apparemment plus savantes, comporte la vision du caractère magique du prix de la marchandise qui n’est vu qu’avec ses propriétés matérielles et non comme résultat de la production, les rapports entre les hommes prenant la forme d’une relation entre les choses par l’intermédiaire de la monnaie et du prix, la richesse produite socialement apparaissant comme richesse abstraite appropriée naturellement par quelques-uns, les acteurs sociaux, atomisés, selon une logique d’intérêt personnel et égoïste, apparaissant comme des vendeurs et des acheteurs, la réalité existante ne pouvant pas être autre, étant, avec évidence et réalisme, telle qu’elle est. Ces représentations et ces apparences font corps avec la production et ainsi concourent à la reproduction du système capitaliste dans la mesure où ces représentations cachent l’essentiel, l’échange déséquilibré entre l’employeur et l’employé.

Le capitalisme suscite une vision de sa propre nature, vision qu’il entretient et diffuse pour assurer sa reproduction.

L’idéologie spontanée des échangistes fournit la base aux constructions idéologiques apparemment plus savantes.

La rémunération du travailleur est juste car contractuellement fixée. Le code du travail est un carcan antidémocratique puisqu’il porte atteinte à la libre négociation de l’employeur et de l’employé, etc.

L’illusion est un effet de structure, une manifestation de l’essence, une apparence, non un jeu superstructurel, non une manifestation de mauvaise foi ou de sottise.

Dans le fétichisme, un rapport social entre les hommes prend la forme d’une relation directe entre les choses.

La marchandise a un caractère magique, incompréhensible.

Alors que dans la circulation des idées, l’aliénation ou la projection des représentations religieuses qui rend l’homme étranger à son essence a des effets en retour sur le monde réel dont elles émanent, mais ne permet pas de percevoir la formation d’apparences, la production et la circulation des marchandises génèrent des apparences avant de se manifester comme représentations mentales immédiates et a fortiori comme thèses théoriques élaborées.

La monnaie permet de représenter la quantité de travail abstrait cristallisé dans les marchandises en les rendant commensurable entre elles, mais elle peut aussi sortir du circuit d’échange en devenant son but même, les marchandises se faisant alors représentantes de l’argent.

L’argent est donc une représentation d’un nouveau genre, médiation et réserve de valeur, intermédiaire social et chose, fonction et image. Il est une représentation à la fois adéquate et illusoire, condition de l’échange mais parfois aussi finalité de l’échange et même cause de blocage de l’échange.

Le fétichisme est la représentation subjective, engendrée au niveau même de la sphère productive et qui unit le monde capitaliste de la production et de l’échange aux idées et croyances individuelles qui en accompagnent le fonctionnement et en assure la reproduction.

Le fétichisme est donc non une foi dans les pouvoirs surnaturels de certains objets mais une forme élaborée et puissante d’illusion sociale, qui déguise et transpose la richesse socialement produite en richesse abstraite, captée par l’appropriation privée.

Autrement dit, l’idéologie n’est pas avant toute une illusion produite par des spécialistes des idées, mais l’organisation subjective plus ou moins raffinée d’apparences sociales objectives qui naissent à même le processus productif et marchand, les relations entre les hommes se présentant spontanément comme des relations entre les choses, en relation avec la production de valeur d’échange par le capitalisme.

Le caractère social de marchandises se manifeste comme un mystère si la marchandise n’est pas rapportée à sa production mais aux qualités de l’objet singulier en quoi elle consiste aussi. La nature matérielle de la marchandise se pare d’un prix, d’une aura incompréhensible.

Cette illusion se multiplie avec la multiplication des objets de transactions commerciales, dans le quotidien, dans les gênes, dans la sexualité.

Au-delà de la critique du consumérisme et de la dénonciation moralisante de l’esprit de lucre et de l’addiction des consommateurs, l’analyse de la formation des représentations et de leur efficace est indissociable de la critique politique du mode de production capitaliste.

L’image a une fonction sociale et politique de rendre invisibles les conditions réelles de l’échange le plus décisif, celui du capitaliste et de la force de travail, de déguiser l’exploitation derrière le libre contrat et la transaction équitable, le fétichisme est inséparable de la production marchande.

Contre la thèse d’une scission entre l’image et la chose, la formation des représentations concourt directement au fonctionnement et à la reproduction de la totalité économique et sociale.

Condensé idéel du capitalisme, le fétichisme occulte en montrant, travestit en dévoilant, joue vertigineusement de la visibilité et de la transparence, interdisant la saisie de cette totalité dont il est le reflet en même temps qu’il enferme les hommes dans la solitude de leur rôle de vendeur et d’acheteur.

Les hommes dans la production sociale ont un comportement atomistique tandis que leurs rapports prennent la figure de choses matérielles, échappant à leur contrôle, indépendants de l’activité individuelle consciente, ce qui se manifeste par le fait que les produits du travail prennent universellement la forme de marchandises.

L’énigme du fétiche argent est le fétiche marchandise devenu visible. Cette évidence du fétiche marchandise se résume au dogme de l’efficacité du marché doublé de la condamnation de toute forme de régulation, ce qui rend aveugle à tout autre représentation.

Le fétichisme est, d’une part, vénération des icônes, miroitement d’images, idéologie se réclamant du réel tel qu’il est, ligotant les esprits et les corps dans les rêts de l’intérêt individuel, selon un pseudo-réalisme invoquant l’essence humaine et son soi-disant égoïsme propriétaire, et, d’autre part, un interdit pesant sur la représentation d’un autre monde, iconoclasme gommant les structures réelles et les contradictions historiques.

  1. 30.                   L’économie politique vulgaire. Les idéologues professionnels élaborent en doctrines et en principes immuables les apparences fétichistes, l’économie étant l’agrégation d’opérations individuelles, de choix conscients, volontaires et rationnels d’agents libres traitant rationnellement l’information apportée par les prix. Les producteurs et les consommateurs, au niveau micro-économique, échangent sur le marché de manière équilibrée, tout déséquilibre étant traité par la macro-économie, garant de l’équilibre général produit par la concurrence parfaite. Cette théorie repose sur l’évidence de l’expérience.

Les idéologues professionnels ne se contentent pas seulement des apparences mais les entretiennent en proclamant l’harmonie du monde soumis aux logiques marchandes et l’avènement de la fin de l’histoire, c’est-à-dire ils élaborent en doctrine, en principes immuables, les illusions nées dans la sphère de la circulation et dans la sphère juridique qui la réglemente, en faisant prévaloir la thèse que les procès de circulation et de production sont le résultat de l’agrégation d’opérations individuelles, qui sont des choix conscients et volontaires d’agents libres traitant rationnellement l’information apportée par les prix.

L’hypothèse de la concurrence parfaite suppose l’existence de prix pour tous les biens, y compris pour ceux qui restent à produire.

En cas de démenti, c’est le réel qui a tort.

La micro-économie, qui analyse des phénomènes économiques à partir les unités de base que sont les consommateurs et les producteurs, présente à la fois comme principe et comme conclusion la prééminence rationnelle du marché, imputant tout dysfonctionnement au défaut d’un équilibre de concurrence que le commissaire-priseur central, de type macro économique, planificateur et autoritaire, protège et rétablit.

Toute difficulté en micro-économie est soi-disant examinée par la macro-économie, et inversement.

La présupposition du marché rationnel de la micro-économie est la conclusion de la macro-économie.

Les hypothèses de base dépendent des conclusions par avance posées.

Le modèle central de l’équilibre général de concurrence parfaite est le seul modèle valide. L’inversion du monde capitaliste se reflète dans la déréglementation profonde des procédures scientifiques, seule l’apparence de scientificité étant recherchée.

S’y associe une théodicée affirmant que l’extension de la logique marchande coïncide avec une nature humaine intangible et avec le progrès historique, redéfinie comme allocation optimale des ressources. Cette tautologie apparaît comme évidence ancrée dans l’expérience, avec les appels à la marchandisation généralisée.

  1. 31.                   La nécessaire critique de l’économie politique.

La construction d’une alternative passe par une critique de l’économie politique, où il faut distinguer l’effort scientifique d’analyse et la description apologétique se consacrant au formatage des esprits au moyen de la répétition inlassable et de la diffusion de masse de ses thèses.

On a souvent un savoir indispensable au capitaliste pour envisager une régulation, mais imprégné de présuppositions indiscutées et en partie marqué par la volonté de sauver son objet, selon une mission idéologique. Le discours du libéralisme, du laisser-faire, ne coïncide jamais avec sa pratique interventionniste et étatisée, de même que le discours de l’individualisme occulte le collectivisme pratique de la grande bourgeoisie, ces contradictions montrant la présence d’enjeux de classe aux fondements des doctrines qui prétendent les exclure. Et puis, la montée des contradictions réelles, selon une dialectique historique, se traduit dans la dialecticité théorique par des contradictions des théoriciens avec eux-mêmes.

  1. 32.                   La conscience sociale, les représentations et les connaissances à fonction idéologique non conservatrice. L’élaboration constante et commune de représentations par des individus socialement divers dont la conscience sociale est déterminée par en bas, de même que la production latérale de connaissances par la recherche désintéressée, n’ont pas forcément de fonction idéologique conservatrice, et dans ce cas on dépasse l’idéologie pour un projet global et un engagement pour un autre mode de production et on va à l’encontre de la croyance simpliste en la domination absolue de l’idéologie dominante

D’une part, il y a la mission idéologique socialement définie et politiquement prescrite, éventuellement étatisée, mission qui détermine par en haut des contenus préalablement définis, c’est l’aspect fonction idéologique, d’autre part il y a la réalité complexe de l’élaboration constante et commune de représentations par des individus socialement divers dont la conscience sociale est déterminée par en bas, c’est-à-dire par la vie sociale, ou latéralement, par des impératifs de recherche théorique par exemple, selon une logique qui peut être distincte de la première, voire entrer en contradiction avec elle.

Toutes les représentations ne remplissent pas de fonction idéologique.

L’idéologie doit être abordée dans sa logique propre, sans empirisme ni métaphysique, l’essence de l’idéologie apparaissant, dans la concrétisation d’un projet théorique engendré par l’engagement théorique et politique, où l’idéologie est susceptible de rendre compte de cet engagement et de l’initiative critique en particulier, l’essence de l’idéologie apparaissant au terme de la recherche comme fondamentalement historique.

Si les classes dominantes dominent aussi le terrain des représentations collectives, leurs idéologues professionnels suivant à la lettre ou ornementant inlassablement une partition immuable, celle de la naturalité et de l’éternité des rapports sociaux, alors cette caractéristique des idées par la fonction idéologique reconduit à un contenu en principe invariable, à l’homogénéité supposée d’une idéologie foncièrement sans histoire, ce qui laisse dans l’ombre la complexité de l’enracinement social des idées, la diversité des représentations, la coexistence de multiples visions du monde, l’existence d’une critique radicale du capitalisme.

  1. 33.                   Convergence des dominations et des résistances. La convergence de dominations constamment à renouveler, en particulier la connivence entre la domination économique et la domination médiatique sur la seule politique possible et l’absence d’alternative, exige la convergence nécessaire des luttes diabolisées contre les dominations, une lutte de contre-feu seulement contre les médias étant insuffisante. L’appel à la convergence des luttes peut-être ouverture de perspectives politiques globales à l’opposé de la théorisation étroite des « nouveaux mouvements sociaux ». L’idéologie dominante manifeste sa domination symbolique en réussissant à occulter l’existence de la grande bourgeoisie comme classe en soi et pour soi.

C’est une bonne chose de mettre en relation tous les rapports de domination, cela permet de relier la puissance des pensées dominantes aux conditions sociales et matérielles de leur production et de leur diffusion, cela permet aussi de faire converger de nombreuses luttes d’émancipation, évitant le risque de leur fixation identitaire ou de leur émiettement antépolitique ou antipolitique.

Cette relation de toutes les dominations est confirmée avec la concentration capitaliste de la presse et de l’édition, la puissance technologique et la capacité de diffusion des grands médias, le contrôle politique rigoureux qui permettent de combiner les impératifs de rentabilité à la prescription idéologique pour faire face aux urgences quotidiennes d’une guerre idéologique de haute ou basse intensité, selon les occasions.

Le contre-feu contre le ressassement des évidences libérales et les méthodes de la pédagogie officielle dans les grands médias est salutaire, même s’il est faible.

Les idées dominantes cherchent moins à idéaliser le règne libéral qu’à diaboliser les luttes alternatives.

Le travail des clubs de pensée néolibéraux porte ses fruits non tellement à cause de la force intrinsèque des idées qu’à la situation historique qui a rendu possible la victoire, une victoire jamais complète puisqu’il faut constamment répéter les mêmes thèses à toute heure et sous toutes les formes.

  1. 34.                   Mettre fin à la critique sans fin des idées. Plutôt que critiquer les idées dominantes, selon la théorie de la toute-puissance des idées, critiquer la base d’exploitation qui rend possible les idées dominantes

Rendre compte des retournements de conjoncture sur le terrain des idées (la défaite du consensus keynésien, l’intégration massive des intellectuels au pouvoir, et malgré cela la persistance de la résistance idéologique), par-delà l’affirmation de la suprématie des idées dominantes, c’est critiquer les idées dominantes et analyser les causes sociales de leur expansion, ce qui permettra une contre-offensive opposée non tellement aux idées dominantes qu’à la base qui a besoin de ces idées pour maintenir la domination et l’exploitation.

Certes, il faut dénoncer les idées dominantes et leurs conditions de production et de diffusion, mais cela relève d’une bataille d’idées sans fin et cela ne suffit pas à comprendre, à rendre compte de la persistante du mode de production ni de la façon dont les idées se voient attribuer une fonction de reproduction ou de révolution. Il faut s’inscrire dans une perspective qui ne demande pas seulement la démocratisation faible mais la révolution.

  1. 35.                   Spontanéisme ou pédagogie ? Le spontanéisme de la prise de conscience de classe, selon la théorie de la non-efficacité des médias, de l’école et des entreprises dans la diffusion de l’idéologie néolibérale, de la faiblesse des dispositifs de propagande, d’intégration et de gestion, les salariés, les citoyens, les élèves et les téléspectateurs pensant par eux-mêmes et ayant naturellement des tendances à la politisation et même à la cristallisation politique, cette théorie du non-déficit de conscience et de politisation des classes populaires correspond à une vision trop optimiste, réduisant la critique de l’idéologie à la polémique et à l’invective, allant à jusqu’à dire que le décryptage idéologique ne saurait être de la simple pédagogie, que ce décryptage doit conserver sa portée polémique. Il faut donc insister sur le rôle démystificateur des intellectuels, des militants et des organisations de classe possédant des ressources effectives de connaissances et d’expériences, quand ils opposent aux idées dominantes d’autres idées, mais, de manière plus large, la critique de l’idéologie s’insérant dans une visée de transformation du mode de production, il faut insister sur la nécessité de la qualité pédagogique de ces intellectuels et de ces organisations qui doivent partir de la pratique actuelle de classe, de la mémoire des luttes et des acquis théoriques pour développer non seulement une distance des acteurs sociaux par rapport à l’idéologie, mais une restitution des pouvoirs créatifs et productifs d’acteurs sociaux transformés en moyens de formation de la plus-value, par l’auto organisation, l’autogestion, l’autoconstruction des projets.

Il arrive un moment où l’exploitation est tellement violente que les ouvriers n’ont plus besoin de chercher la science, le communisme. Ils n’ont qu’à se rendre compte de ce qui se passe. L’utopie, désormais inutile, se transforme en politique. L’idéologie dominante devient inopérante.

Il faut que les intellectuels éliminent la phraséologie, les phrases creuses, qui affaiblissent la conscience, occultent, brouillent, masquent l’exploitation, qu’ils objectent aux idées fausses d’autres idées, mais surtout qu’ils fassent apercevoir derrière l’idéologie la totalité sociale avec son inversion réelle.

À partir d’une pratique sociale toujours contradictoire, on n’accède à la politique que par la conscience de la pratique elle-même et par l’organisation durable.

L’action politique collective permet seule d’acquérir la conscience, non comme science venue du dehors, mais comme élaboration de représentations inédites, comme invention démocratique d’une vie politique et sociale neuve, ressoudant la pensée à la pratique, comme restitution aux acteurs de leurs pouvoirs créatifs et productifs, selon une logique d’émancipation du travail, d’auto-gouvernement, l’individu échappant à son rôle de moyen de formation de la plus-value. C’est la réappropriation autogestionnaire.

La mémoire de ces luttes économiques constitue plus qu’une contre-culture à objecter à l’idéologie dominante, c’est la remise en cause de toute une hégémonie, c’est l’inventivité démocratique, la vraie voie de sortie hors de l’idéologie.

La lutte contre l’idéologie dominante est une composante d’une activité plus large à visée radicale.

Les luttes sociales inscrivent les idées au sein d’un système de coordonnées variable et déformable, celui du champ de force que le surgissement des luttes instaure, les forces sociales entrant en contradiction frontale avec une fonction idéologique visant à préserver et durcir l’hégémonie en place, l’idéologie dominante apparaissant ainsi avec son rôle et son contenu, à côté de la coercition et de l’ultra violence revancharde.

Sans la mémoire de ces moments, sans la référence au passé conceptuel, on substitue à l’analyse l’invective.

  1. 36.                   La construction du nouveau bloc hégémonique. La subjectivation critique révolutionnaire, le positionnement militant, à l’écart des consécrations institutionnelles, mais en prise critique avec le meilleur de l’héritage bourgeois, permet de remobiliser dans un bloc social rassemblant en particulier les intellectuels indépendants de la bourgeoisie, éduquant collectivement ceux qui sont jusqu’à maintenant les relais de la force hégémonique en place, restituant à chacun ses pouvoirs mutilés par la spécialisation (la théorie et la pratique étant désormais liées, la théorie reprenant toute sa place), faisant prendre conscience chacun de sa participation à une nouvelle hégémonie, pour la construction d’une alternative

Il s’agit de construire une hégémonie sociale, un bloc social reliant les dimensions économiques, culturelles, imaginaires, éthiques et politiques, la subjectivation critique révolutionnaire étant essentielle à la remobilisation, en vue de l’élaboration d’une alternative concrète.

La combinaison de coercition violente et de consentements obtenus donne au peuple le sentiment de se gouverner lui-même par le biais de l’État représentatif.

Il faut prendre l’héritage de l’idéologie bourgeoise et s’attaquer non aux faibles mais aux plus éminents.

Il faut tenir compte de l’existence d’intellectuels indépendants de la bourgeoisie.

La question idéologique est une question indissociablement sociale et politique. Il faut envisager l’impact des représentations sans les dissocier de la totalité dans laquelle elles prennent place, sans les dissocier non plus de ceux qui, individuellement ou collectivement, les produisent et les combinent à leur pratique.

Il ne s’agit pas d’élaborer une culture autre, mais de se construire un positionnement militant comme origine d’une fonction intellectuelle émancipée des consécrations institutionnelles et réimpliquée dans la critique sociale et l’intervention politique transformatrice.

Les intellectuels voient leur rôle comme une mission d’ordre supérieur, liée à une vocation individuelle, ils doivent donc redéfinir leurs fonctions collectivement, se réapproprier de nouvelles pratiques.

Il faut restituer aux individus et aux groupes leurs pouvoirs critiques, qu’ils délaissent leur rôle de relais hégémonique du bloc social dominant.

Chacun est convaincu que sa personnalité ne se limite pas à sa personne physique mais qu’elle est un rapport social actif qui modifie le milieu culturel.

L’émancipation ne peut être que socialement élargie, avec la conscience d’être une partie d’une force hégémonique comme condition d’une conscience de soi où théorie et pratique s’unifient.

Le contraire de l’idéologie est non une idéologie mais l’anticipation en acte d’un autre rapport de la théorie et de la pratique, remise en cause de la division du travail qui clive aussi les individus, restitution à l’individu manuel de sa participation à l’activité intellectuelle, sans délégation de compétence, pour élaborer une autre vie sociale, libération de l’intellectuel professionnel de sa manipulation exclusive et abstraite d’idées coupées des pratiques réelles.

On sort de l’enfermement dans des conditions de vie et de pensée mutilantes, dans des circonstances ne permettant qu’un développement unilatéral d’une qualité aux dépens des autres, par l’application pratique et critique dans la transformation révolutionnaire, redonnant à la théorie une place centrale, celle que les rapports de domination ne donnent que sous forme servile.

  1. 37.                   Les productions idéologiques de valeur. Disputer à la pensée dominante une meilleure interprétation du capitalisme

Dans les moments de montée de la bourgeoisie, l’idéologie semblait mener la révolution. Mais, la bourgeoisie une fois installée au pouvoir, l’idéologie devient peu à peu sans envergure.

Il faut alors s’intéresser seulement aux productions idéologiques de valeur pour pouvoir disputer à la pensée dominante sa capacité à interpréter la crise capitaliste.

On a un champ de bataille avec les idéologies comme forces sociales.

Les luttes doivent se doter aussi de leurs représentations en exigeant le renouveau de l’intervention théorique, politique et syndicale.

La participation au débat d’idées est nécessaire comme confrontation avec les idées et pratiques dominantes.

La critique de l’idéologie dominante doit dévoiler les conditions exactes de sa puissance, tenir compte de ses limites ainsi que les limites de la critique elle-même.

C) Le renouvellement du marxisme

  1. 38.                   Foucault, Deleuze, Althusser : l’abandon de la médiation politique et de l’ambition d’une saisie totalisante du capitalisme. Les trois œuvres étudiées, par leur rapport positif ou négatif au marxisme, témoignent d’un rapport à la politique en rupture avec le commentaire académique, avec une redéfinition de l’engagement et une participation effective à la transformation sociale. La lecture de ces trois œuvres, considérées comme des lectures de Marx, bien que non annexées au marxisme, sera politisante et historicisante. Cette lecture de lectures met en mouvement la définition du marxisme, avec la volonté d’aiguiser les singularités et les contradictions, et prouve par là la possibilité d’existence d’un autre courant à gauche que celui de la recherche d’une voie micropolitique abandonnant la médiation politique et l’ambition d’une saisie totalisante du capitalisme, face à un néolibéralisme affaibli par la difficulté qu’il a à diaboliser l’adversaire et à cacher son lien avec la crise capitaliste.

La relation à Marx et au marxisme, mixte de reconnaissance et de discrédit, conduit à élaborer des œuvres qui se présentent comme transformée théorique d’un rapport actif à la politique, des œuvres qui se présentent comme politique dans la philosophie, en évitant toute surpolitisation comme toute édulcoration du politique, même s’il n’y a pas thématisation explicite de cette dimension politique de la philosophie, même s’il n’y a pas constitution d’une philosophie politique en bonne et due forme, des œuvres qui rompent avec un commentaire académique qui occulte le caractère d’intervention en situation des textes, les traitant comme de pures œuvres de l’esprit, au registre de la philosophie éternelle.

Ces lectures de Marx s’inscrivent dans l’horizon de la crise économique du début des années 1970, traduisant cette crise dans des termes spécifiques, redéfinissant l’engagement intellectuel et participant à leur façon à la transformation sociale.

Les thématiques communes aux trois œuvres étudiées.

Au-delà de la singularisation des styles et des concepts de ces œuvres, les thématiques communes, qui témoignent d’une inscription historique et politique dans un contexte d’enjeux théoriques nouveaux et partagés, sont :

critique de l’humanisme du sujet,

tournant linguistique,

critique de la rationalité de la représentation,

dénonciation de la dialectique et antihégélianisme virulent,

théorisation du désir et de la sexualité,

promotion de l’autonomie,

montée des thématiques autogestionnaires et de la critique de l’État,

redéfinition des exploités en tant qu’exclus,

promotion d’une analyse moléculaire et de la micropolitique,

critique de l’engagement traditionnel et des organisations,

esthétisation et sophistication du discours philosophique.

Pour des auteurs préoccupés par la question de l’engagement, d’autant plus qu’ils sont des théoriciens diffusés et discutés, et des militants ou des professionnels d’institutions puissantes, nous allons faire une lecture politisante et historicisante des lectures de Marx qu’ils entreprennent, sans réduire ces lectures à une position historique et sociale dont on les déduirait.

Il ne s’agit pas de manière apparemment antidogmatique et déférente, d’annexer au marxisme des pensées toutes autres, non marxistes, c’est-à-dire de mettre bout à bout des références incompatibles, de feindre l’accord, mais de repérer et d’aiguiser les contradictions, de respecter les singularités, de se confronter pour mettre en mouvement la définition du marxisme.

Ces lectures de Marx, confrontations à Marx, au marxisme et aux forces politiques qui s’en réclament, confrontations selon des modes distincts, sont des interventions de discours théoriques ambitieux et novateurs sur le terrain des questions sociales et politiques, sans produire l’analyse de ces questions sociales et politiques. Ces interventions et les questions qu’elles nous lèguent sont des questions toujours actuelles, exigeant cependant pour les comprendre une remise en contexte.

Lire Marx, c’est se confronter à la question politique et aux lectures antérieures qui ont structuré le paysage politique et intellectuel, et lire ces lectures de Marx, ce n’est pas annoter ou commenter, mais rencontrer la question de la transformation du monde dans ses aspects théoriques et politiques.

La crise du capitalisme devient crise des idées qui le légitiment, les idées qui le contestent, les pensées critiques ou marxistes, même minoritaires, renaissant, moins refoulées, en particulier l’idée que seuls les penseurs critiques non marxistes pouvaient représenter un pôle de résistance et permettre la rénovation et l’intervention politique à gauche, les formes classiques étant en déclin fatal, seules les voies micropolitiques pouvant ouvrir une alternative à l’alternative communiste, ce courant non marxiste clôturerait la séquence du recul des luttes sociales, de la débâcle des alternatives politiques, de l’éclatement et de la dépolitisation de la gauche, dans une situation où il y a des reculs cumulés intériorisés en échec historique, en défaite, en nécessité implacable, aboutissant à conclure à l’abandon de tout alternative, à  la disparition des forces sociales qui en furent porteuses, avec une propension à faire de l’impuissance un choix, de la déroute une esthétique.

L’espoir d’une alternative à l’alternative communiste fait place non encore à des théorisations globales mais à la recherche de voies de rupture avec le capitalisme qui appellent, par leur flou, de nouvelles théorisations aussi globales que leur objet et associées au renouveau des luttes sociales et politiques.

Le nouveau dessin de l’espace de la critique sociale et politique, le besoin de critique radicale anticapitaliste se référant à Marx pour revitaliser sa dimension d’intervention critique et politique, posant sur le devant de la scène le rapport entre théorie et politique, le compagnonnage n’étant pas désuet et l’engagement n’étant pas dogmatique, font face à un néolibéralisme qui est un discours associé à des pratiques dominantes et concertées, une domination libérale de grande puissance de remodelage des rapports sociaux, de recomposition politique et de stabilisation idéologique, une pensée qui perd quelquefois son panache polémique et sa prégnance dénonciatrice pour devenir régressif, renouant avec son pire passé, une pensée néolibérale d’autant plus déstabilisée que l’affaissement du parti communiste et le ralliement idéologique du parti socialiste met en péril le cadre conceptuel d’une revanche s’alimentant de la diabolisation des adversaires avec le couple classique totalitarisme/démocratie, auquel il faut substituer la doctrine du choc des civilisations et son accompagnement policier et militaire, une pensée néolibérale fragilisée par son adéquation trop étroite à sa fonction, qui en révèle la dimension cyniquement instrumentale, par la crise de légitimité du mode de production tout entier.

Face au diagnostic de défaite, la pensée critique doit faire l’inventaire de sa propre histoire pour retrouver son mordant et un rapport plus fécond et offensif à la politique et à l’histoire.

La philosophie des années1960 asu explorer des terrains de recherche neufs, frayer des pistes créatives, que le marxisme ne percevait pas ou rejetait, mais aussi, elle a concédé à l’adversaire le cadre et les conditions de sa propre définition, liquidant sans les remplacer ses repères hérités, elle n’a pas su produire une analyse historique de la période dont elle émanait, malgré ses affirmations d’un enracinement critique et subversif dans son temps, elle s’est installée sur le seul terrain conceptuel et culturel, abandonnant l’élaboration des médiations politiques et l’ambition d’une saisie totalisante du capitalisme, points aveugles de ces philosophies de gauche, que le marxisme, selon la thèse d’un clivage à gauche dans la vie intellectuelle et dans l’intervention politique, doit aborder en faisant la preuve de ses capacités d’analyse et d’intervention stratégique, renonçant aux jugements expéditifs, sans renoncer aux prises de position.

En abordant les lectures de Marx, qui jouent le rôle d’élément moteur, dynamisant la recherche et l’écriture, dans le contexte de vitalité critique et de désarroi politique qui s’achève, on s’intéressera à l’intrication du théorique et du politique, à la réfraction du politique dans le philosophique, c’est-à-dire à la réfraction philosophique de la politique, comme élément actif d’une situation à laquelle on appartient.

  1. 39.                   Une nouvelle séquence théorique et politique, enfin critique de la séquence passée et intervenante dans le contexte actuel. Les trois lectures de Marx sont un écho et un élément actif de la crise théorique, organisationnelle, militante et culturelle de la gauche. Le renoncement à la perspective d’abolition du capitalisme au profit de stratégies locales de contestation et de subversion, et au profit d’un décalage de l’intervention politique sur le terrain philosophique, décalage appelé pratique théorique sur le terrain du marxisme, désertant le terrain politique classique sans renoncer à la critique sociale, n’ont pas freiné la contre-offensive libérale et même ont alimenté la naissance d’un capitalisme gauchiste. Il faut donc une nouvelle séquence théorique et politique, cette séquence sera, outre une intervention dans le contexte actuel et une critique de la séquence passée, une lecture innovante de Marx considérant la théorie marxiste comme un élément déterminé et actif du moment historique, réfléchissant sur ses conditions et ses visées et prenant en compte les théorisations et expérimentations politiques passées, amorçant un débat qui n’a pas eu lieu. Les trois philosophes étudiés ne témoignent pas d’une irruption du réel dans la théorie, dans l’illusion de prendre la relève des revendications antérieures et des types antérieurs de conflictualité, mais d’un choix partisan et polémique de certaines questions et de certains types de mobilisation à côté d’autres positionnements politiques que la philosophie politique universitaire ne prend pas en compte, au profit du scénario de la substitution de thèses novatrices à un marxisme désuet.

Les trois philosophes restent au centre du débat. Cherchons en les causes et les effets, en s’inscrivant dans la conjoncture présente et en réactivant le marxisme considéré non comme alternative définitivement disparue mais comme appréhension modernisée et radicalisée de la critique sociale.

On a repolitisé les auteurs en mettant en évidence leur axe politique immanent, tout en rendant compte de la complexité de leur rapport impliqué et militant au réel et aux idées.

Ces trois lectures de Marx sont l’occasion d’une contre-théorisation, avec les options de la micro politique et de l’intellectuel spécifique, et les thèses alternatives sur les questions marxistes classiques, avec des voies de recherche et d’intervention inédites en relation avec les transformations sociales, une intrication inventive du théorique et du politique.

Foucault et Deleuze renoncent à la perspective d’abolition du capitalisme au profit de stratégies locales de contestation et de subversion, au profit d’un rapport de la théorie au réel qui décale l’intervention politique sur le terrain de la philosophie, pratique théorique qu’Althusser théorise sur le terrain même du marxisme, avant d’autocritiquer le marxisme et de proclamer la fin de sa portée politique.

Ces options sont un écho complexe et un élément actif de la mutation de la gauche institutionnelle, mutation qui inclut la crise théorique et organisationnelle, mais aussi militante et culturelle.

Ces théorisations et les pratiques militantes qui les accompagnent parfois contribuent à accentuer cette crise en désertant le terrain politique classique, sans renoncer pourtant à la critique sociale.

Ces pratiques n’ont pas freiné l’assaut de la contre-réforme libérale et ont même contribué à l’émergence d’un capitalisme gauchiste.

Il faut donc une nouvelle séquence théorique et politique impliquant un nouveau rapport à Marx rendant lisible d’une autre façon la période qui s’achève, à distance critique de la conscience qu’elle eut d’elle-même.

Cette volonté de parti pris affirmant la pertinence maintenue du marxisme s’appuie sur l’analyse du nouveau capitalisme, centre nerveux de toute philosophie à vocation critique.

Cette nouvelle lecture innovante et cette nouvelle intervention en contexte ne désigne pas le marxisme comme une théorisation achevée, un corpus clos, ne prouve pas la pertinence maintenue ou retrouvée d’un certain nombre de concepts marxiens, ce qui bute sur la thèse de la séparation de la théorie et de la pratique et d’un savoir déjà constitué qu’il resterait à diffuser et à appliquer, mais cette lecture prend le biais indirect de l’intrication des idées et de la politique qui voit le présent comme résultant d’une histoire insérant les idées dans le réel et réalisant leur modification réciproque, le marxisme étant ainsi une composante politique d’une histoire, élément déterminé et actif à la fois, toujours modifié par le moment historique où il intervient (et dont la théorisation marxiste de l’histoire, par définition jamais achevée, doit pouvoir rendre compte), un marxisme réfléchissant ses conditions et ses visées, une nouvelle lecture qui est donc une poursuite du travail théorique, celui des trois auteurs, celui des marxismes refoulés et méconnus, celui de l’histoire du mouvement ouvrier, défaites et acquis compris, celui des théorisations politiques, par conséquent une lecture qui part des lectures de Marx pour définir une relecture nouvelle, dont un des enjeux est de permettre un retour critique sur cette réception passée et ses conséquences, une réception passée cherchant une alternative aux thèses marxistes et à la conception de l’engagement communiste qui accompagne ces thèses.

Le spectre nouveau du questionnement contemporain, qui indique un déplacement des préoccupations politiques, manifeste et non occulte les contradictions.

Les philosophes non marxistes étudiés ne prennent pas en compte toutes les les questions, ils en sélectionnent quelques-unes, les accompagnant de certains types de mobilisation, considérant que ces types prennent définitivement la relève des revendications passées et surtout des types de conflictualité antérieurs.

Ces approches ne témoignent pas de la simple irruption du réel dans la philosophie, qui conviendrait ainsi à l’actualité, mais elles consistent en options, précisément situées, en faveur de certaines voies politiques contre d’autres, elles cohabitent avec des marxismes qui se développent parallèlement, elles sont partisanes.

La philosophie de l’histoire exclut de la lecture politique de ces oeuvres l’analyse de leur positionnement partisan et polémique, à côté ou contre d’autres voies politiques, lui préférant le scénario de la substitution de thèses novatrices à un marxisme nécessairement désuet.

D) La théorie postmoderne

  1. 40.                   La théorie postmoderne. Le réel se prolonge dans la philosophie, c’est la fin de la lutte des idées, la fin des points de vue partisans, c’est, avec le rapport mimétique au réel et la montée du spectacle, du simulacre, du discours, la fin du point de vue globalisant et dogmatique marxiste qui, avec les notions de représentation, de médiation théorique ou politique et de dialectique, reproduit les rapports de domination et donc la terreur, c’est donc la fin des alternatives globales, c’est la transformation immédiate des savoirs en force productive, l’intégration directe des savoirs à un mode de production qui change leur nature et leur fonction, la question n’étant plus celle de la vérité mais celle de la circulation d’une information qui régule et reproduit un système capitaliste sans contradiction mais où se multiplient les différends, l’intervention politique se déplaçant sur le terrain du savoir, de sa circulation, de son accès libre en direction du débat et de la décision en connaissance de cause, tout en témoignant de l’irreprésentable, contre le contrôle et la terreur possibles de l’informatisation, contre la nostalgie du tout, contre la nostalgie de l’un, contre la nostalgie de la réconciliation du concept et du sensible, contre la demande de transparence et d’apaisement, c’est-à-dire contre le désir de recommencer la terreur, d’accomplir le fantasme d’étreindre la réalité. La théorie postmoderne se soustrait au régime de la preuve en se présentant non comme option d’analyse du réel mais comme prolongement du réel, épuisant toutes les tendances du réel, expulsant le passé et le marxisme et ses formes d’engagement comme seulement objet esthétique, grand récit suranné.

Pour la philosophie non dialectique, on aurait non un point de vue partisan sur leur réel mais le réel lui-même ou plutôt le prolongement du réel dans la philosophie, avec la fin de la lutte des idées, contre des points de vue globalisants et dogmatiques marxistes, contre les notions de représentation, de médiation et de dialectique, qui reproduisent les rapports de domination, un tel positionnement constituant la proclamation de la fin de la permanence du marxisme.

Une des raisons de ce positionnement est la conception du rapport des idées et du réel en liaison avec l’expulsion de la dialectique qui les rassemble.

L’ère postmoderne, qui coïncide avec l’ère postindustrielle, tient à une connaissance unifiant champ théorique et réalité historique postmoderne par la transformation immédiate des savoirs en force productive, la question n’étant plus celle de la vérité mais celle de la circulation de l’information et du double rôle de régulation et de reproduction du capitalisme de cette même information, le capitalisme n’étant le lieu d’aucune contradiction, d’aucune dialectique conduisant à son dépassement, mais le lieu de la multiplication féconde des différends, l’intervention politique se déplaçant sur le terrain du savoir, de sa circulation, de l’accès libre aux banques de données, dénonçant l’aspect contrôle et terreur de l’informatisation et promouvant le débat et l’information pour une décision en connaissance de cause.

Cette conception du savoir fonde la redéfinition des intellectuels et de l’engagement, contre la nostalgie du tout et de l’un, la nostalgie de la réconciliation du concept et du sensible, la nostalgie de l’expérience transparente et communicable, la nostalgie de l’apaisement, c’est-à-dire le désir de recommencer la terreur, d’accomplir le fantasme d’étreindre la réalité, pour témoigner de l’irreprésentable, pour l’activation des différends.

Il s’agit, rejetant la catégorie classique de vérité, d’intégrer les savoirs directement au mode de production, ce qui change la nature et la fonction des savoirs, et aussi de rejeter les alternatives globales, ce qui est fondé sur le rejet de dialectique et de la représentation, c’est-à-dire sur le refus de penser les médiations théoriques et politiques.

Ces théorisations se soustraient au régime de la preuve et selon une nouvelle définition de la pensée et de sa place dans le réel se présente non comme une option d’analyse face au monde mais comme prolongement du réel contemporain dont ces théories déclarent épuiser les tendances.

Ces théories expulsent donc des saisies datées correspondant à des étapes historiques passées et à des formes d’engagement obsolètes, n’interdisant aucunement une relecture comme oeuvre d’art, grand récit suranné.

Le rapport des idées au réel est mimétique et non représentatif. C’est la mort de la représentation et la montée du spectacle, du simulacre et du discours.

  1. La culture postmoderne partout et nulle part. L’espace postmoderne de la marchandisation de la culture, transformant la culture en omniprésence sans autonomie d’une série de pseudo événements rendant impossible aussi bien la figuration du capitalisme comme mode de production global qu’une quelconque sortie du capitalisme sinon sous la forme d’interventions culturelles dissidentes vouées à la marginalité par la puissance de la culture marchande dominante, engendre la désorientation et la confusion spatiales, sociales et temporelles, l’effacement de la profondeur et de la complexité historique,  l’effacement de la compréhension du monde et de la capacité à imaginer l’avenir, à prendre de la distance avec le présent, à se défamiliariser avec ce présent, à percevoir ce présent comme histoire. Cette transformation du champ théorique et politique, avec des thématiques postmodernes insérées dans une histoire dont elles énoncent et renforcent certaines tendances, mais sans les relier à une théorie d’ensemble du capitalisme, peut ouvrir au projet d’une retotalisation de l’analyse en lien avec une réunification des luttes, tout en répondant aux accusations de totalitarisme de ce projet, pour doter le citoyen de la conscience de sa place en réintroduisant la critique de l’économie politique et des luttes sociales, attestant des contradictions du capitalisme.

Notre ambition est d’analyser le capitalisme et de prendre en compte, au sein de cette analyse, la transformation du champ théorique et politique, ces nouvelles conceptions du savoir et ces nouvelles expériences sociales et politiques étant objet d’analyse autant qu’orientations avec lesquelles organiser le débat qui n’a pas encore eu lieu.

L’espace postmoderne, tel qu’il existe réellement, engendre une expérience individuelle et collective de la désorientation spatiale et temporelle, produisant un écrasement de la profondeur et de la complexité historique et brouillant la compréhension du monde en même temps que la capacité à imaginer l’avenir.

L’historicité est perception du présent comme histoire, c’est-à-dire défamiliarisation du présent, prise de distance avec le présent, prise de distance qualifiée de perspective historique.

Les thématiques postmodernes sont insérés réellement dans une histoire dont elles énoncent et renforcent certaines tendances, ce qui rouvre l’espace de l’intervention intellectuelle en la reliant au projet d’une retotalisation de l’analyse, en lien avec le projet de réunification des luttes, tout en répondant aux accusations de totalitarisme que ces projets continuent de susciter.

Sur le plan culturel et pédagogique, grâce à cette dialectique représentationnelle, il s’agit de doter le sujet individuel d’un sens nouveau et plus acéré de sa place dans le système mondial.

La distorsion de l’expérience sociale à l’origine de la distorsion postmoderne, marquée par la marchandisation de la culture et par la confusion spatiale et sociale qui en résulte, transforme la culture en sphère du réel sans autonomie, tout dans la vie sociale devenant culturel, ce qui conduit cette culture à affirmer la transformation du réel en pseudo-événements, rendant impossible la sortie de la nasse du capital pour se le figurer en tant que mode de production global et historique, si ce n’est grâce à des interventions culturelles dissidentes, mais vouées d’emblée à la marginalité face à la puissance de la culture marchande dominante.

Ce qui manque ici, ce sont la critique de l’économie politique et des luttes sociales qui traversent les débats théoriques et surtout qui attestent auprès des individus les contradictions du mode de production.

  1. 42.                   La réponse postmoderne au libéralisme, entre accompagnement et fatalisme. La rupture des équilibres sociaux et politiques, la crise des formes classiques de l’engagement à gauche, mais aussi l’impression d’une persistance de la stabilité économique et sociale de l’ère fordiste-keynésienne, s’expriment, d’une part, à travers un accompagnement de l’offensive néolibérale, dans l’éclatement et la dispersion théoriques, dans la lecture acritique de la nouvelle gouvernementalité néolibérale. La mise en question de l’État keynésien est vu comme mise en mouvement de ce qui était figé, détotalisation du capitalisme, remplacement des contradictions du capitalisme par la montée des réseaux et des flux. L’individualisation soi-disant inventive des parcours et des pratiques contesterait les identifications traditionnelles et libèrerait des espaces neufs de création et de mutation, dans la destruction, le brouillage, le trouble de tout ce qui est traditionnel à gauche comme à droite, de toutes les valeurs héritées, de tous les clivages politiques en place, de tous les immobilismes culturels et moraux. Mai 68 est lu non comme lutte ouvrière mais comme contestation non classique culturelle et sociale, dans la proclamation, selon une rhétorique hyperpolitisée de la fin joyeuse de la politique, de l’inutilité des médiations politiques qui ne sont que des facteurs de bureaucratie et d’autoritarisme, mais aussi, d’autre part, selon la croyance en la stabilité du capitalisme, dans l’évacuation des notions de contradiction et de classe sociale, l’exclusion des minorités et de la plèbe remplaçant l’exploitation de la classe ouvrière, dans la proclamation de la fin de la centralité de la contradiction entre le capital et le travail, de la fin de l’histoire, la fin des grands récits, la fin de l’engagement militant classique, la fin de la centralité du pouvoir.

Au moment de la crise des politiques keynésiennes, de l’assaut néolibéral, avec au début des processus et dispositifs d’un régime d’accumulation novateur, l’accumulation flexible, les philosophes étudiés perçoivent certaines mutations en cours, mieux que certains théoriciens marxistes, mais sans relier ces mutations à une théorisation d’ensemble du capitalisme.

L’éclatement et la dispersion théorique homothétiques à la rupture des équilibres sociaux et politiques antérieurs s’expriment dans la lecture acritique de la gouvernementalité libérale, la dénonciation de la montée d’une société de contrôle, la montée des figures de l’aléatoire et de la crise.

Outre la volonté de se démarquer des formes classiques de l’engagement à gauche à l’instant même où ce dernier entre en crise, ces théorisations ont tendance à prolonger les lignes de force de la période en matière de relative stabilité économique et sociale, avec le rejet de la notion de contradiction, la conviction que le capitalisme s’est consolidé, que l’exercice multipolaire du pouvoir prend la forme de l’exclusion des minorités plus que celle de l’exploitation, la plèbe remplaçant le prolétariat, l’affirmation de la fin de l’histoire et des grands récits, la fin de la classe ouvrière.

La critique, tout en maintenant une tradition marxiste communiste et les autres traditions contestataires à gauche, est redirigée vers le fonctionnement de l’État keynésien, vers la permanence de normes héritées, y compris au plan politique, troublant les clivages politiques existants et saluant leur brouillage montant, abandonnant la thèse d’une contradiction entre le travail et le capital, contradiction qui aurait perdu sa centralité, d’où leur opposition à tout conservatisme pensé comme immobilisme culturel et moral, que ce soit celui de la droite traditionnelle ou celui du mouvement ouvrier, leur soutien à des remises en cause des clivages admis et des valeurs héritées, qu’elles soient situées à droite ou à gauche, avec la lecture du mouvement de mai 68 non comme lutte ouvrière mais comme mouvement non classique de contestation sociale et culturelle. Ce mouvement réinterprété sera l’occasion de la propagation d’une onde critique longue, porteuse de ces nouvelles perspectives théoriques qui semblent alors inclure en elles-mêmes leur moment pratique ou avoir supprimé le face-à-face traditionnel de la théorie et de la pratique.

Toute médiation politique, décrétée inutile, est dénoncée comme facteur d’autoritarisme et de bureaucratie, d’où une rhétorique hyperpolitisée de la fin joyeuse de la politique.

La philosophie se pare d’une aura subversive qui tient moins au pouvoir des idées qu’à une conjoncture qui en épouse les tendances dominantes.

On s’éloigne du communisme sans rompre avec un marxisme qui fournit un modèle d’intervention à concurrencer, si bien qu’on est encore de gauche.

La crise du modèle fordiste est vue comme mise en mouvement de ce qui était figé, détotalisation du capitalisme, les contradictions du capitalisme et les luttes de classe cédant la place à la montée des réseaux et des flux, à l’individualisation inventive des parcours et des pratiques contestatrice des identifications traditionnelles, à la libération d’espaces neufs de création et de mutation.

  1. 43.                   Face à l’offensive néolibérale de type global. La baisse du niveau de vie et du niveau de formation, la montée des formes de contrôle, les déréglementations et leurs conséquences, l’effondrement de type non démocratique et désémancipatoire des pays socialistes et l’affaiblissement des partis communistes, la conversion des partis socialistes au social libéralisme, la globalité et la rationalité d’un néolibéralisme s’appuyant sur les transformations en cours et sur des relais politiques et institutionnels et les pilotant, dans une stratégie de lutte de classes sans concession, la succession des échecs, tous ces phénomènes inquiétants entraînent paradoxalement la continuation renforcée des micropolitiques pourtant en faillite, avec un renoncement renforcé à toute critique globale, s’exprimant dans l’affirmation de la faillite de la critique et de la philosophie, ce qui s’explique par le caractère non représentatif mais mimétique de la fiction postmoderne, caractère rendant impossible un retour critique sur le monde qui l’a fait naître, sur ce qui l’englobe, c’est-à-dire un mode de production contradictoire, où cette fiction, comme représentation, est une médiation objective du mode de production, agie et agissante, traversée par des contradictions de ce mode de production.

 Mais, peu à peu, la baisse du niveau de vie et du niveau de formation, la mise en question des acquis sociaux, la montée des nouvelles formes de contrôle, l’offensive néolibérale de type global, s’appuyant sur les transformations en cours et les pilotant, maintenant le principe de causalité et sa confiance dans les relais politiques et institutionnels, avec une stratégie globale réactivant une guerre de classe sans concession, met en valeur le renoncement à toute critique globale comme faillite de la critique et de la philosophie qui continuent à vanter les mérites des voies micropolitiques, à faire l’apologie de la logique des flux, ne prenant pas conscience des conséquences des déréglementations.

L’effondrement des pays dits socialistes et l’affaiblissement des partis communistes n’ont pas été l’occasion d’une démocratisation mais d’une désémancipation.

Les mouvements contestataires sont détournés dans le sens du capitalisme.

L’actualité d’une théorisation politique tient à sa capacité à rendre compte des thèses adverses et de leur insertion dans une histoire plus complètement que ces thèses ne parviennent à le faire.

La fiction postmoderne est mimétique par rapport aux conditions de l’accumulation flexible, interdisant un retour critique sur le monde qui l’a fait naître.

Représentantes de leur temps, les philosophies étudiées saisissent du dedans les mutations auxquelles elles appartiennent, mais dans la mesure où elles refusent la dialectique et la représentation, dans la mesure où elles conçoivent la représentation comme face-à-face entre un objet et un sujet extérieurs l’un à l’autre et non comme ayant une fonction de médiation objective au sein d’une totalité contradictoire, médiation traversée par les contradictions mêmes de cette totalité, qu’elle duplique et déplace, propage ou bloque et démultiplie à l’infini,  ces philosophies abandonnent la saisie de ce qui les englobe, un mode de production avec des phases diverses et concrètes.

  1. 44.                   Saisir globalement le capitalisme. Dans le capitalisme flexible, il faut retravailler l’économie politique pour intervenir en conscience dans les conflits, mais cela ne suffit pas, car il n’est pas vrai de dire qu’il y a déjà là l’extension des savoirs et le communisme au coeur des rapports de production pour une multitude précarisée qui n’a plus besoin pour se mobiliser des médiations politiques traditionnelles. Il y a au contraire la diffusion sélective des savoirs et leur subordination au remodelage idéologique, si bien qu’il est urgent, sous peine de barbarie, de prolonger les questions légitimes de l’assujettissement et d’une discipline s’ajustant aux corps vers une saisie globale du capitalisme, pour identifier les logiques régressives du capitalisme et s’y opposer, non plus seulement au nom de la préservation de la culture, mais au nom de l’émancipation sociale et politique et de la rupture avec le capitalisme.

La mise en valeur théorique de la permanence des contradictions et de l’exploitation porte en elle l’exigence d’une intervention au sein des contradictions.

Il faut retravailler l’économie politique qui a une dimension philosophique indissociable de sa portée politique, ce qui permet de penser la place et le type d’intervention de l’économie politique au sein d’une réalité conflictuelle, la conscience des conflits étant un élément de leur résolution.

Si cette auto compréhension et cette ressaisie politique sont au coeur des philosophies étudiées, ces théorisations n’ont pas exploré la nouvelle place des idées et des représentations dans le capitalisme flexible.

La montée des savoirs a un aspect critique, le communisme semblant au coeur des rapports capitalistes, le précariat et la multitude remplaçant la classe ouvrière, les médiations politiques et les formes classiques de mobilisation, mais c’est négliger la captation capitaliste, la diffusion sélective des savoirs, la subordination des savoirs à l’exploitation et au remodelage idéologiques, qui exigent une contre-offensive collective dépassant l’abord des questions de l’assujettissement et de la discipline vers la saisie globale du capitalisme flexible en crise profonde au nom non de la préservation de la culture mais de l’émancipation et de la rupture avec le capitalisme.

L’espace du travail théorique et de l’intervention politique combinés qui s’ouvre doit être investi, sous peine de barbarie montante.

La perspective est ouverte et collective, incertaine et périlleuse, la seule permettant d’anticiper un avenir, par-delà les défaites.

E) Althusser

  1. 45.                   La science comme sortie de l’idéologie toujours déjà là (Althusser). Selon un enracinement dans la seule histoire de la philosophie, selon une orientation strictement interprétative délaissant l’essentiel de l’analyse économique et sociale, laissée aux politiques ou aux experts, au profit de la surpolitisation dépolitisante des questions philosophiques et la politisation de questions périphériques, donnant l’impression d’un ancrage sans précédent de la philosophie dans le réel, le philosophe affirme que l’idéologie ou la pensée aliénée, comme théorisation incomplète, se caractérise par son aveuglement à ses propres présupposés ou conditions, le contenu et la fonction de l’idéologie n’étant pas abordé. Contre la conception empiriste de la science, contre la philosophie spontanée, contre la technocratie, le pragmatisme et l’opportunisme, il est affirmé que la science est sortie consciente et compréhension de cette captivité des circonstances, prise de distance à l’égard de leur insupportable pression, purification des données immédiates et des préjugés, dépassement théorique des obstacles théoriques de l’idéologie, pure irruption théorique, événement s’énonçant lui-même, profération, rupture comme rencontre avec la réalité toujours déjà pensée sous la forme de la science, coupure comme découverte directe de la réalité à travers ceux qui l’ont vécue directement et pensée avec le moins de déformation possible, et dans ce cas idéologie et science sont deux ordres de discours proches dont la ligne de fracture est atténuée en déformation susceptible de degrés. Selon cette conception, le marxisme est une science puisqu’il est conscient de lui-même, conscient de sa genèse. La philosophie, démarquant de manière surplombante science et idéologie, est protection de l’indépendance de la science. À un moment où la direction du parti communiste accorde beaucoup d’importance à la théorie, reconnaissant ainsi que la théorie est une forme de la pratique puisqu’elle a des effets politiques, le renouvellement théorique du marxisme, identifiant les renoncements et les déviations, échappant aux conséquences potentiellement sécessionnistes de l’audace théorique et politique par une « simple » lecture de Marx, est le seul moyen de la rénovation communiste, tout en assurant la recherche théorique d’une destinée échappant aux circonstances. La crise du marxisme est, d’une part, la non-rencontre de la théorie avec la politique et c’est ce qui va se passer quand le parti communiste abandonne le point de vue sur l’importance de la théorie et, d’autre part, crise théorique dans la mesure où toute théorie est incapable de se décrire elle-même, d’énoncer ses thèses et ses axiomes. La politique dans la philosophie est jeu entre politique et philosophie échappant aux formes classiques d’engagement, s’arrachant au contexte politique immédiat, quand on présente le marxisme comme un événement théorique, sans renoncer pourtant à une implication politique, quand on se présente comme dépositaire d’une tradition marxiste.

Il faut penser les circonstances tout en se soustrayant à leur écrasante et insupportable pression, ne plus être captif de son temps pour que la pensée se saisisse dans la conscience de soi.

L’aliénation ne concerne qu’une pensée philosophique ignorante de ses propres conditions, elle est une théorisation incomplète, aveugle à ses présupposés. Il faut ressaisir consciemment l’aliénation passée jusqu’à l’avènement de la vérité, du savoir absolu.

Le renversement d’une philosophie à l’autre, comme auto compréhension de la philosophie, amène à une émancipation consistant en la connaissance de ses propres conditions concrètes et à la prise de distance à leur égard, la maturité théorique s’autocritiquant avec la perspective du savoir absolu.

Le marxisme français, par une orientation strictement interprétative de la discussion et son enracinement dans l’histoire de la philosophie, déserte l’analyse économique et sociale contemporaine. La critique de l’économie politique et l’analyse historique et stratégique sont laissées aux spécialistes des sciences économiques et sociales et surtout aux responsables politiques. Ces derniers choisissent par exemple de réactiver les thèses sur la paupérisation, le choix stratégique communiste restant donc soustrait à la discussion collective.

La surpolitisation et l’enlisement du débat philosophique sur le rapport Hegel-Marx alimente une dépolitisation du marxisme français et d’une bonne partie de la philosophie française non marxiste, dépolitisation occultée par la repolitisation décalée de questions jusque-là périphériques, une dépolitisation se nourrissant, sans les exposer comme telles, de préoccupations politiques, ce type de dépolitisation donnant le sentiment d’un ancrage sans précédent de cette philosophie dans le réel.

Il s’agit de produire des effets politiques en philosophie et de ne pas aborder directement des questions politiques qui cependant nous préoccupent.

Dans le cadre d’une opposition science-idéologie, une alliance est souhaitable entre la philosophie et les sciences, contre l’idéologie empiriste essayant de discréditer la philosophie des sciences comme savoir construit, contre le spiritualisme, contre le pragmatisme, contre la défense métaphysique du sujet et la psychologie rationnelle qui lui est associée, contre la pensée technocratique.

La notion marxiste d’idéologie est déplacée sur le terrain des savoirs, la suprématie de la philosophie étant ainsi reconduite comme opératrice du partage entre idéologique et non idéologique, c’est-à-dire scientifique.

Les sciences humaines doivent se débarrasser de la gangue technocratique, de la représentation spontanée, de l’opportunisme et de l’instrumentalisation, la philosophie protégeant leur indépendance.

Le renouvellement théorique semble le seul moyen d’une éventuelle rénovation communiste ou du moins l’occasion de la formation d’une ligne oppositionnelle interne au parti communiste français, resserrant les liens entre activité critique et pratique militante, à une époque où l’activité théorique marxiste est jugée être importante politiquement par la direction du parti communiste, avant que celle-ci n’abandonne toute orientation philosophique officielle, désamorçant la volonté d’intervention politique en tant que philosophe.

L’opération en apparence subalterne de la lecture protège son auteur des conséquences de son audace politique, tout en l’autorisant à déployer une recherche théorique résistant à la disparition des circonstances qui la font naître.

L’engagement au parti communiste est la condition d’une intervention théorique critique dénonçant les renoncements et les déviations.

La politique dans la philosophie n’est ni théorisation de la politique ni politisation la théorie mais jeu, tension préservée entre politique et philosophie, dynamique d’écriture et d’invention, échappant aux formes classiques d’engagement, s’arrachant au contexte immédiat, occultant la présence politique, sans renoncer à une implication politique, se présentant comme dépositaire d’une tradition marxiste, affichant l’histoire politique marxiste, le marxisme étant présenté comme un événement théorique, passage de l’idéologie comme occultation du réel, gangue des idées reçues, à la science comme rupture, discontinuité, découverte, contre le dépassement et le continuisme, une science intelligente de sa propre genèse et de sa nature de forme spécifique de la pratique, c’est-à-dire produisant des effets politiques, la non-rencontre du moment politique inaugurant la crise du marxisme, réduit à un dialogue avec son passé.

La rupture est irruption du réel, c’est-à-dire rencontre avec la réalité comme science, expérience de la découverte de la réalité à travers le scientifique ayant vécu directement et pensé avec le moins de déformation possible cette réalité.

La réalité étant une réalité toujours déjà pensée, au moyen d’une pensée la moins déformée possible, idéologie et science sont deux ordres de discours proches dont la ligne de fracture est atténuée en déformation susceptible de degrés.

Il n’y a plus de contradiction objective, d’inversion réelle cause d’idéologie, mais des obstacles à l’effort de découverte de la réalité, situés sur le terrain théorique.

La définition de l’idéologie comme problématique non consciente de soi ne l’identifie ni par son contenu ni par sa fonction sociale.

Les découvertes de Marx relèvent d’une science puisque cette science est autoréférencialité du texte, conscience de l’oeuvre à son propre sujet, rendant compte de sa genèse, puisqu’elle est pure irruption théorique, événement s’énonçant lui-même, profération, exactement entreprise épistémologique de purification critique du donné immédiat, des représentations primaires, des préjugés.

Si les propositions philosophiques sont des thèses, des axiomes, puisqu’aucun système n’est en mesure de se décrire lui-même, le marxisme comme théorisation fondée sur des axiomes et cherchant à rendre compte de lui-même est en principe une ruine.

La théorie est la cause primordiale de l’histoire communiste et par suite le moyen unique de sa possible inflexion et la sécession théorique demeure un événement philosophique porteur d’aucune alternative stratégique.

  1. 46.                   L’inexistence de la réalité non théorique. Les idéologies, qui mettent en cohérence la structure sociale et subordonnent les pratiques, se développent au sein d’un champ unifié par une problématique. La science part consciemment de ses conditions, critique l’expérience première et construit par rectifications successives, à partir de cette rupture, son objet, son champ propre et son monde, sa vérité et sa réalité. Selon l’idée que le réel est une structure connue ou à connaître, que la connaissance n’est pas soumise à la pratique, que toute connaissance est connaissance déjà préexistante, l’objet brut ne préexiste pas à l’objet théorique dans la mesure où, s’il est vrai que l’objet réel est indépendant de la connaissance, il ne peut être défini, connu que par la connaissance, si bien que la pratique, l’expérience et le communisme en particulier sont forcément la conséquence logique d’une idée, d’une idéologie ou d’une science, il est donc impossible de transformer une réalité non théorique. La pratique militante et la décision politique n’ont pas de place.

Il faut énoncer les principes d’une théorie de l’évolution idéologique définissant la cohérence d’ensemble d’un champ idéologique unifié par sa problématique propre et au sein de laquelle se développent les idéologies singulières.

L’idéologie n’est que traversée par les contradictions sociales, elle est cohérente, homogène, reliant ses présupposés à ses conclusions et elle met en cohérence la structure sociale, elle subordonne toute pratique.

La science est aussi autoréférentielle mais en posant consciemment ses conditions comme point de départ, et en constituant à partir de cette position de rupture son champ propre et son monde, sa vérité et sa réalité.

Il s’agit d’une épuration ou critique des préjugés et opinions premières et d’un retour en arrière vers la réalité non « découverte » d’un objet réel, objectif, en face du sujet, mais production d’une critique de l’expérience première par suite d’erreurs rectifiées, production d’un objet théorique.

Le communisme est la conséquence logique d’un itinéraire savant, le rôle de la décision politique et de l’implication militante étant minoré.

L’expérience historique est sur le modèle des expériences scientifiques.

Selon une critique de l’empirisme enveloppant une critique du matérialisme, le réel est l’objet réel, existant indépendamment de la connaissance, mais qui ne peut être défini que par sa connaissance, alors le réel est la structure connue ou à connaître, l’objet de la théorie, le champ théorique où les événements de l’histoire humaine peuvent être maîtrisés par la pratique des hommes soumis à la connaissance de ces événements.

La pratique transformatrice est soumise à une connaissance qui la précède et la guide.

L’objet est toujours déjà construit, il ne préexiste pas à l’opération théorique de sa saisie.

La mesure est instrumentalisation croissante, socialisation croissante dans la construction de l’objet scientifique, distinct de l’objet brut.

La vérité est événement scientifique, décision inaugurale prise dans le mouvement de ses rectifications successives, la progression du savoir se faisant par rectification, ce qui rend compte de la complexité de la démarche scientifique, mieux que « le critère de la pratique », selon une attitude rejetant toute prétention fondatrice de la philosophie et ne faisant que suivre le mouvement effectif des sciences sans préjuger des résultats de ce mouvement, attitude supposant une philosophie de la connaissance et une critique de l’ontologie de la raison classique, le concept, capable d’erreur, étant le produit aléatoire de la vie.

Si Marx construit une théorie déjà préexistante,  comment transformer radicalement la nature du capitalisme ?

Si l’épuration des phénomènes produit un savoir jamais achevé, la connaissance historique et la pratique politique peuvent-elles tracer la frontière entre leur maturité savante et leur préhistoire illusoire et orienter la transformation d’une réalité non théorique, étant donné que la connaissance n’est pas soumise à la pratique ?

  1. 47.                   L’interprétation « matérialiste ». La connaissance étant production et l’immédiat étant opaque, il s’agit non de mettre en valeur le modèle spéculaire représentatif de la totalité, il s’agit non d’actualiser les thèses marxistes en rapport avec la conjoncture historique, il ne s’agit pas de l’adéquation du discours marxiste aux choses, il s’agit de mettre en valeur la construction de l’oeuvre de Marx, ce grand lecteur réécrivant ce qu’il lit, à partir des alliances et des conflits, il s’agit de valoriser le travail interprétatif, cette condition de l’émancipation sociale et politique, puisque le réel, objet toujours déjà théoriquement construit, n’offre prise qu’à l’interprétation, son mode d’existence étant la suite des interprétations et réinterprétations. L’idéologie est mis en relation avec la science plutôt qu’avec la réalité sociale, l’économie politique marxienne est confrontation aux productions lacunaires des économistes et non confrontation au rapport capitaliste réel, confrontation politique à la réalité historique de pratiques sociales. La politique est une lecture, à la limite elle peut être critique de l’humanisme droitier et de l’historicisme qui ne prend pas en compte l’efficace de la structure exprimant le degré de solidarité de la structure. La lecture de Marx sera symptômale, détectant un concept non formulé mais laissant un tracé, identifiant un élément du texte comme réponse partielle à une question non explicitement posée et qu’on pose pour la résoudre complètement, bref reconstituant et corrigeant la philosophie implicite de Marx, mais comme cette analyse critique, solution marxiste à la crise du marxisme, ne fait aucune référence à la conjoncture mondiale réelle, les contradictions théoriques qu’elle débusque dans le texte de Marx se propagent dans l’analyse critique d’où la nécessité d’une critique de la critique à l’infini, ce qui signifie la crise de tout marxisme . La science et l’idéologie ne sont donc pas liées à la structure économique dans le cadre du bloc historique en tant que superstructures. La science, en rupture avec le réel, a une temporalité et un continent spécifiques.

La modèle spéculaire représentatif de la totalité expressive est disqualifié au profit d’une lecture et d’une écriture fondées sur une philosophie de l’opacité de l’immédiat, selon une définition de la connaissance comme production, l’épistémologie de la production étant opposée à l’épistémologie de la vérité.

Ce n’est pas l’actualisation des thèses marxistes en rapport avec la conjoncture historique qui est recherchée, mais, loin de tout souci de l’adéquation du discours marxiste aux choses, une analyse mettant en relief les lectures de Marx, la construction de l’oeuvre de Marx à partir d’alliances et conflits.

 L’idéologie est mise en relation avec la science plutôt qu’avec la réalité sociale, le moment interprétatif comme pratique spécifique est valorisé, le travail interprétatif spécialisé étant l’une des conditions majeures de l’émancipation sociale et politique.

Il n’y a pas la conscience que l’impact social de la version illusoire de la représentation tient aux causes sociales de la représentation, causes sociales caractérisées par l’inversion.

Le réel est abordé comme objet toujours déjà théoriquement construit et n’offrant prise qu’à l’interprétation et à la réinterprétation, l’entrelacement sans fin des vues et des bévues, qui sont ses modes d’existence.

L’économie politique n’est plus liée au rapport capitaliste réel, mais aux productions des économistes classiques.

Selon une définition particulière de l’objet de la connaissance et de la nature de la connaissance, en s’en tenant aux seules pratiques discursives, la politique devient une lecture, lecture de Marx par Althusser, lecture symptômale des classiques par Marx  décelant l’indécelé dans le texte, réécrivant le texte des classiques, détectant un concept par son manque, le manque laissant un tracé qu’on peut suivre, identifiant un concept sous une forme non énoncée, identifiant un des éléments du texte comme réponse partielle à une question non explicitement posée et qu’on pose pour la résoudre complètement, comblant ainsi le vide de la réponse, reconstituant ainsi par cette méthode qui est aussi une philosophie la philosophie de Marx.

La conception marxienne n’est pas vue comme confrontation politique à la réalité historique de pratiques sociales, l’économie politique classique, mixte de clairvoyance scientifique et de parti pris de classe, répondant aux besoins du capitalisme et de sa classe dominante d’une connaissance fiable de son propre fonctionnement, mais pas jusqu’à la reconnaissance de l’exploitation et l’identification de contradictions non surmontables dans le cadre du mode de production, la conception marxienne est vue comme seulement confrontation théorique avec un savoir  économique lacunaire, coupure.

La science et l’idéologie ne sont pas des superstructures, elles ont en effet une autonomie, elles ne sont pas tellement liées à la structure qu’elles ont avec elle la même histoire, elles ne font pas corps avec le mode de production, selon une conception hégélienne de l’histoire et du savoir.

La séparation de la science d’avec le réel est distinction, révolution théorique, surgissement, événement, coupure, inauguration d’une nouvelle existence, d’une nouvelle temporalité échappant au sort commun d’une unique histoire, celle du bloc historique de l’unité de la structure et de la superstructure, exploitation d’un nouveau continent, le continent histoire, tout en lui demeurant extérieure.

L’affirmation de l’indépendance de la science implique d’assurer cette dernière dans son histoire propre et donc de l’arracher à ses déterminants historiques et sociaux immédiats, la chute de la science dans l’histoire n’étant que l’indice d’une chute théorique.

L’approche de Marx délaisse la question des transformations concrètes des rapports de production et du mode de production dans son ensemble pour privilégier l’analyse théorique de ces rapports et de ce mode de production et l’étude des conditions de cette analyse.

La dimension politique du texte d’Althusser n’est présente que par les effets conjoncturels du texte et par la polémique contre l’humanisme opportuniste et droitier et contre l’historicisme gauchiste, qui se nourrit d’une causalité structurale non explicitée,  c’est-à-dire de la non explicitation du concept de l’efficace d’une structure sur ses éléments, définissant le degré d’intégration des éléments d’un ensemble au sein d’un tout cohérent, se substituant à la causalité linéaire.

Dans le contexte du moment, où le marxisme est une vulgate qu’il n’est plus nécessaire de définir, un terme infamant, et où l’accusation de stalinisme porte sur ceux qui se sont émancipés du dogmatisme stalinien, ce qui est la marque du désaveu politique croissant de la perspective communiste et des organisations qui portent cette perspective, la critique de Marx essaie de maîtriser cette tendance dans les termes d’un nouveau marxisme, elle est un gage de modernité.

Mais comme, en l’occurrence, la critique de Marx replie l’oeuvre de Marx sur elle-même, sans tenir compte de la réalité concrète des forces et rapports de production, et comme cette critique  s’affirme prolongement de l’oeuvre de Marx, les contradictions débusquées dans l’oeuvre de Marx par la lecture symptômale se propagent à la critique althussérienne, si bien que la lecture symptômale de Marx devient lecture symptômale de cette lecture symptômale, à l’infini, autocritique sans fin, jusqu’à l’aveu d’échec.

La critique de Marx, dans un premier temps, était la solution à la crise du marxisme, mais cette critique avouant son échec dans l’illimitation de la critique de la critique conduit à proclamer la crise de tout marxisme, jusqu’à son abolition.

Le terme philosophie, cette discipline déclarée par lui sans objet ni histoire, en vient à désigner le repli de l’analyse sur elle-même que l’emploi systématique du terme politique ne suffit pas à relier au réel, du moins à une conjoncture globale, nationale et internationale, qui serait étudiée en tant que telle.

De fait, on ne rencontre aucun écho direct, dans les textes, des épisodes de la vie sociale et politique française, par-delà la mention allusive du débat interne à la gauche intellectuelle se réclamant du marxisme.

  1. 48.                   Les appareils idéologiques d’État. Les appareils idéologiques d’État, éléments matériels de l’idéologie dans la superstructure, contre le déterminisme et l’économisme, ont un rôle actif de reproduction du mode de production, ils dynamisent la structure, pensent ses transformations. Selon un fonctionnalisme considérant l’omniprésence dans toutes les instances d’une idéologie non traversée par les contradictions de la base et exerçant une fonction de cohésion et de perpétuation du tout social sans qu’apparaissent donc les contradictions du mode de production, avec le souhait implicite de jouer un rôle réformateur dans la politique républicaine à travers la transformation des représentations collectives, l’idéologie, selon un conditionnement social implacable, constitue les individus en sujets de la structure, assujettis, des individus uniformément subjectivés dans le milieu idéologique, relais inconscients, interpellés et se reconnaissant comme purs produits de la domination, sans subjectivité, supports fonctionnels,  et c’est le même le cas des militants révolutionnaires enrôlés qui marchent d’un même pas à l’idéologie marxiste-léniniste, témoignant de la prévalence de l’ordre symbolique et d’une idéologie toujours déjà là, antérieure et extérieure à ses porteurs, la seule résistance possible étant en définitive dans le savoir, c’est-à-dire chez ceux qui possèdent le savoir, et on rejoint par là le pessimisme induit par les théories des champs sociaux ou les théories des industries culturelles. Le pouvoir est arraché à la sphère étatique et dispersé en micropouvoirs, la politique, décentrée, n’est plus liée à l’État ou au rapport capital-travail mais à un ensemble non totalisable de luttes dispersées concernant la reproduction du mode de production. La lutte idéologique comme lutte de classes dans la théorie devient un lieu de confrontations majeures, la philosophie devient une pratique subversive, à côté des luttes syndicales et politiques. Comme l’idéologie existe matériellement dans les appareils idéologiques et dans les pratiques sociales  réglées par des rituels définis par les appareils, les idéologies durent et elles se diffusent non à cause de leur qualité théorique intrinsèque mais des pratiques qui les font exister et les propagent, si bien qu’on n’aborde pas la question du rapport d’adéquation des idées au réel ou de ce que l’idéologie dit du réel, le rapport spéculaire  représentatif entre les idées et le monde étant remplacé par le rapport matériel des idées au monde, les idées n’étant considérées que comme  des forces sociales, sous leur seule angle fonctionnel. Autrement dit, les idées n’existent que sous leur forme idéologique, l’idéologie englobant tout, en particulier la philosophie de Marx. L’adaptation du marxisme à l’actualité philosophique ne produit que des notions trop générales comme celles d’idéologie et d’appareils idéologiques d’État pour avoir un impact politique, ce qui est interprété comme une crise du marxisme.

Cependant, avec la notion d’appareil idéologique d’État, il y a, ultime rebond, prise en compte non uniquement des débats internes à l’organisation communiste mais aussi prise en compte du capitalisme contemporain avec un réancrage dans la réalité sociale de la notion d’idéologie, conçue non comment ensemble d’illusions mais comme formation superstructurelle, en insistant toujours sur son rôle actif, contre le déterminisme et l’économisme.

L’idéologie existe matériellement dans des appareils institués participant solidairement à la reproduction du mode de production.

Cependant, la fonction de l’idéologie est de constituer les individus en sujets, insistant sur les effets se structure, ce qui rend difficilement pensable toute initiative historique, tout passage d’un mode de production à un autre, la seule résistance possible étant du côté du savoir et donc de ceux qui le détiennent.

L’action en retour des étages de la superstructure marque les limites de  cette métaphore de l’édifice, purement descriptive.

Les appareils idéologiques d’État visent à dynamiser la structure et à penser ses transformations, ils contredisent tout rapport mécaniste entre base et superstructure.

Le pouvoir est arraché à la sphère étatique et dispersé dans toutes les autres instances qui prennent en charge cette fonction de reproduction.

Les centres économiques nationaux politiques disparaissent, le pouvoir disparaît au profit de micropouvoirs.

Politiser à tous les niveaux revient à décentrer la politique, qui n’est plus nécessairement liée à l’État, pas plus qu’au rapport capital-travail, une politique redéfinie comment ensemble non totalisable de luttes spécifiques.

L’instance idéologique se trouve définie comme le lieu des confrontations majeures, des confrontations occupant un niveau déterminé et s’y intensifiant, avec une lutte de classe spécifique mais décisive comme lutte de classe dans la théorie, l’intervention philosophique marxiste étant décisive aux côtés des luttes sociales et politiques, le travail philosophique n’étant plus division entre science et idéologie selon le marxisme léninisme orthodoxe, mais devenant une pratique subversive.

La logique réelle fonctionne comme conditionnement social implacable, à l’encontre de la dialectique de la  représentation où la production idéologique est prise dans les contradictions de la totalité sociale.

Si la spécificité des idées et des luttes idéologiques est affirmée, il y a l’omniprésence d’une idéologie exerçant une fonction de cohésion et de perpétuation du tout social et qui lui est entièrement dévolu, une idéologie qui devient donc une composante constitutive de la vie sociale, quel que soit le mode de production, la représentation étant ainsi conçue comme un milieu idéologique où baignent uniformément les individu subjectivés par elle, ce qui tend à évacuer les contradictions du mode de production et qui énonce une loi historique à portée universelle, contrairement au nominalisme revendiqué, toute considération historique disparaissant, les contradictions des idées avec la réalité sociale et la fonction spécifique des idées passent derrière l’étude de la sphère spécialisée des représentations, avec le souhait de jouer un rôle réformateur dans la politique républicaine à travers la transformation des représentations collectives.

Ce fonctionnalisme duplique la même logique à tous les niveaux de la structure, sans que les contradictions transversales émanant de la base ne viennent ni la traverser ni l’ébranler, ce qui rejoint le pessimisme des industries culturelles ou des champs sociaux.

Selon la conception de la détermination en dernière instance de la base économique et sociale,  le droit a une nature illusoire, son contenu et sa forme étant strictement scindés. En effet il est un formalisme qui élude les rapports de production, bien que ces rapports de production soient le contenu du droit, la raison de l’existence du droit, ce qui va à l’encontre de la lutte pour le droit ou les droits  du courant antitotalitaire, ce qui valorise aussi les rapports de production contre les forces productives, dans une perspective de repolitisation de la planification, ce qui oublie que le droit social formule et concrétise les conquêtes sociales de l’après-guerre.

Il y a le développement inégal, les temporalités différentielles, quand l’appareil d’État relativement autonome survit au pouvoir d’État, révélant des logiques historiques partiellement désynchronisées.

L’idéologie cimente l’appareil idéologique d’État en s’y réalisant, les fonctions matérielles d’un appareil idéologique d’État ancrent l’idéologie, lui servent de support, sans s’y réduire.

Dans le cadre de cette réalité institutionnelle de la formation sociale, l’idéologie gagne assez d’autonomies relatives, surtout elle devient un élément structural, puissance anonyme, dont les sujets ne sont pas des auteurs ou des acteurs mais des artefacts, doués d’une conscience d’eux-mêmes trompeuse, une idéologie dont le but est de faire marcher les choses et les gens tous seuls, l’individu interpellé par un interpellant légitime, un policier par exemple, se reconnaissant comme sujet, pur produit de la domination.

La subjectivation est assujettissement, ce qui évide les comportements individuels et la vie sociale, rabat leur dimension subjective sur des effets de structure et de pouvoir, dont les individus ne sont plus que les supports fonctionnels et des relais inconscients, ce qui rend difficilement compréhensible des luttes sociales et la révolte elle-même, et donc en particulier la naissance du marxisme.

Contre l’affadissement idéologique et politique, contre le sujet classique de l’humanisme fade et moralisant, loin des réalités de la psychologie et la philosophie académiques on a une ligne politique énergique, un marxisme novateur sensible aux thématiques philosophiques contemporaines et aux motifs politiques.

L’absence de toute dimension subjective de l’activité sociale, l’impossibilité d’une prise de conscience active même lorsque les individus deviennent des agents de la lutte de classe, amène à énoncer les caractéristiques d’une idéologie prolétarienne incitant à la lutte, faisant marcher les organisations prolétariennes marxistes-léninistes, la métaphore de la marche, quasi militaire, décrivant une subjectivation qui est le résultat d’un enrôlement, une idéologie extérieure et antérieure à ses porteurs, marquant la prévalence de l’ordre symbolique dans la formation de l’individu.

L’idéologie a une existence matérielle, un type d’existence matérielle qui concerne les appareils et les pratiques sociales où les idées s’incarnent, ce qui rend compte de la résistance des idéologies au cours du temps et de la puissance de diffusion qui ne provient pas de leur qualité théorique intrinsèque, mais des pratiques qui les font exister et les propagent, mais la seule force de conditionnement exercée par les idées n’aborde pas la question du rapport d’adéquation relative des idées au réel, amenant à dire ce que l’idéologie dit du réel.

La fin du rapport spéculaire entre les idées et le monde défait le rapport représentatif pour lui substituer le rapport matériel des idées au monde ou plutôt une matérialité des idées en tant qu’elles sont des forces sociales qui amènent à les considérer sous leur seule angle fonctionnel.

L’existence des idées de la croyance d’un individu est matérielle dans la mesure où ces idées sont insérées dans des pratiques matérielles,  réglées par des rituels matériels, eux-mêmes définis par l’appareil idéologique matériel dont relèvent les idées de ce sujet.

La matérialité des appareils idéologiques préexiste et encadre ces pratiques discursives au point d’exclure tout jeu de structure permettant l’intervention émancipatrice.

Les pratiques, dans  toute formation sociale, s’accompagnent d’idéologie comme notion transhistorique indiquant la relation pensée des hommes à leurs conditions d’existence, et donc l’idéologie prolétarienne, porteuse de valeurs critiques et révolutionnaires, portée par des pratiques et des appareils à puissance critique qui sont ceux  de la classe ouvrière et travaillée par une science marxiste de l’histoire qui déforme la structure spéculaire de l’idéologie, n’est pas, selon le schéma représentatif, le contraire direct, l’inversion, le renversement de l’idéologie bourgeoise. Reste à savoir, pour éviter les généralités, comment se forment de tels appareils et à quoi tient leur puissance critique, leur impact politique.

Les idées sont actives non sous leur forme proprement théorique mais seulement sous, dans et par des formes idéologiques et c’est le cas des idées d’un Marx qui n’a pas su prévoir que sa pensée serait détournée et asservie en doctrine.

L’idéologie, bien qu’opposée à la science, est à la fois déformation de la science et le seul médium de la science, ce qui annule et reconduit la coupure de la science et de l’idéologie. L’idéologie, concept limite, s’autonomise, s’autodécrit et la philosophie englobée disparaît sous la critique.

De même que l’acclimatation au marxisme des innovations philosophiques du moment ne produit ni regard critique sur ces  dernières, capable de les interpeller ou de les déranger, ni une prise sur le parti communiste français, aucun effet sur le monde, de même les notions d’idéologie et d’appareil idéologique d’État sont trop générales, sans impact sur les conditions politiques, rendant la sortie de l’idéologie impossible, une idéologie qui se referme sur soi, ce qui témoigne d’une scission de la théorie et du réel, et de la crise de tout marxisme.

  1. Le dépassement du capitalisme n’étant plus possible, il ne reste plus que la philosophie critique. Le décalage vers la philosophie, l’affirmation des limites de Marx et du marxisme, l’affirmation de la crise du marxisme, l’appel à des théorisations extérieures traduisent la défaite politique et théorique de l’anticapitalisme, l’hostilité du climat idéologique et institutionnel, l’assaut idéologique et médiatique, le rejet effrayé par la philosophie universitaire du marxisme qui affirme que la philosophie est continuation de la politique, l’antimarxisme fortement médiatisé qui diabolise tout épisode révolutionnaire et toute perspective de dépassement du capitalisme comme totalitarisme et barbarie criminelle, tandis que le fait de se déclarer marxiste faisant front aux bouleversements théoriques, ainsi que la théâtralisation des débats marquant la surpolitisation de la théorie comme substitut à l’intervention politique, comme reconnaissance du fait qu’on ne peut penser sa propre appartenance à un contexte social et politique éternisé, comme aussi stratégie philosophique d’intervention politique pour essayer d’ouvrir un domaine politique qui s’isole de la théorie et se spécialise, séduisent ceux qui veulent s’engager sans sortir de la théorie, ceux qui veulent être contestataires tout en restant universitaires, ceux qui veulent être productifs tout en étant subversifs, ceux qui parmi les marxistes trouvent la tradition marxiste et l’histoire communiste en défaut de conceptualisation, alors qu’on est loin de l’actualisation du marxisme politique, que le débat théorique autour d’un projet politique et d’une perspective stratégique n’a pas lieu, que la réalité historique et politique, pour cette éclipse politique de la théorie, n’est qu’un arrière-plan, que le stalinisme est réduit à une déviation théorique, alors que le « tout est politique », c’est-à-dire la résorption du politique dans le social, et le refus du savoir totalisant dispersent l’action politique révolutionnaire sur des fronts qui ne sont pas pertinents, selon l’idée implicite que la théorie ne peut plus penser la pratique, qu’elle ne peut plus penser la transformation sous forme d’expérimentation et ainsi que le dépassement du capitalisme n’est plus possible.

L’affirmation de la crise du marxisme confirme un échec depuis longtemps en germe, s’amplifiant aux dimensions d’une défaite politique  historique. C’est le long hiver de la politique et de la pensée anticapitaliste. Le dialogue, la recherche marxiste, la critique de l’économie politique auraient pu se développer, mais il y a des conditions politiques et institutionnelles, le climat idéologique et institutionnel hostile, l’assaut idéologique et médiatique.

On se décale de plus en plus vers la philosophie, on concède de plus en plus des limites à Marx et au marxisme, on fait appel à des théorisations extérieures, tout en se déclarant marxiste faisant front aux bouleversements théoriques, d’où la séduction d’une discipline interprétative, politiquement engagée sans avoir à sortir de la théorie, contestataire tout en restant universitaire, productive en tant que pratique spécifique, subversive du monde, de la tradition marxiste et de l’histoire communiste en défaut de conceptualisation, mais on est loin d’une actualisation du marxisme politique, la réalité historique et politique n’est qu’un arrière-plan, le débat théorique autour d’un projet politique et d’une perspective stratégique n’a pas vraiment lieu, on se contente d’une stratégie philosophique d’intervention politique, une surpolitisation de la théorie faisant de la philosophie un mode d’intervention politique et même son substitut, devant un domaine politique qui s’isole et se spécialise.

L’hyperpolitisation de la théorie comme coloration permanente, avec la fermeté du propos, avec la théâtralisation des solutions à des débats en cours, avec la dramatisation des ruptures, des rejets, des alliances et des rapprochements, prépare le transfert sur le plan  philosophique, comme si on ne pouvait pas penser sa propre appartenance à son contexte historique et politique ni survivre sérieusement à la disparition de ce contexte.

L’éclipse politique de la théorie coïncide avec sa politisation la plus résolue.

Le rejet du marxisme par la philosophie universitaire exprime la peur intolérable de reconnaître que la philosophie est politique investie, continuée, ruminée et refoulée donc d’une certaine manière.

La philosophie préserve la pratique scientifique des assauts de la philosophie idéaliste, ce travail de démarcation fait une philosophie sans histoire ni objet propre, ayant une nature d’intervention, l’histoire réelle et le présent immédiat étant analysés en philosophe, les mentions des acteurs politiques ne sont pas reliées à des périodes de l’histoire mais à  des idées et à des étapes de la théorisation marxiste, le stalinisme étant par exemple une déviation philosophique, ce qui sous-estime l’événement politique, telle attirance pour tel courant politique se traduisant par une nouvelle théorie se détachant de la conjoncture pour affirmer sa seule pertinence conceptuelle, la lecture de Marx renvoyant à Marx les questions théoriques de la sortie de l’idéologie,  les silences et les insuffisances attribuées à Marx désignant ses propres carences critiques, construisant un Marx imaginaire.

L’incapacité des marxistes et des communistes à rendre compte de leur propre histoire, à analyser les causes, les raisons d’une histoire stalinienne, faite au nom du marxisme, dont on dénonce les effets, tient à l’impuissance théorique de la théorie marxiste elle-même en tant que procédure sans fin de rectification critique se servant des conjonctures comme expérimentation théorique, à l’impuissance de la critique à intégrer et à produire, comme expérimentation théorisée, son moment pratique.

Marx n’est pas le fondateur d’une science. La critique de l’économie politique, aux antipodes de tout savoir totalisant, est le réel se critiquant lui-même, elle est le communisme comme mouvement réel. Autrement dit, toute transformation sociale ne passe plus par les voies politiques traditionnelles de la représentation populaire, des partis. Tout est politique. Autrement dit, il ne s’agit plus de viser l’État, car ce serait tomber dans le crétinisme parlementaire et l’illusion juridique de la politique. Si tout est politique, c’est que la politique n’a plus de centre, ni l’État, ni le rapport capital-travail, ni les luttes de classes, tous phénomènes qui se jouent en tout point de la réalité sociale. Cette dilution illusoire de la politique dans un espace social déréalisant le centre politique participe en définitive d’une dépolitisation concrète de la gauche, d’une dispersion non efficace de l’action politique, d’une redéfinition de la politique renonçant à toute perspective de dépassement du capitalisme, la réalisation du communisme n’étant pas envisageable.

Marx, dans son intervention en conjoncture, passe de la forme théorie à la forme idéologique comme lien étroit, stratégique et politique, à la conjoncture, volonté d’agir sur et dans la lutte des classes, si bien que Marx est au seuil non franchi de l’idéologie, que, pour lui, la coupure n’a pas eu lieu.

Autrefois, la philosophie fait partie de la conjoncture dans laquelle elle intervient, proclamant la puissance pratique du théorique, maintenant c’est l’intrusion violente, fatale, de cette conjoncture au sein de la philosophie qui s’en trouve désorientée et désarticulée, une philosophie qui ne réussit ni à penser ni à transformer la situation historique.

F) Deleuze

  1. 50.                   Le rejet du global et le rejet de la contradiction au nom de la différence. L’ontologie vitaliste et antidialectique, qui saisit l’être et la pensée en termes de flux et de forces et non de formes, considère que la différence, subtile et souterraine, et non la contradiction ou la négation, génératrices de néant et de soumission à l’État et à la religion, constituant les armes malfaisantes de la bourgeoisie, est l’essentiel de l’être, car, pour se démarquer de la politique communiste et des luttes sanglantes, il faut valoriser les différences conciliables, tandis que la contradiction ou la négation ne témoigne que d’une disposition d’esprit nihiliste, d’une attitude réactive, d’un ressentiment, et ceci est d’autant plus vrai quand la négation n’est pas négation déterminée, moment de la chose en mouvement, mais puissance mystérieuse de dissolution. Cette ontologie, si elle ne rejette pas totalement la dialectique, la situe sur un plan seulement philosophique. Les conséquences politiques et sociales de ce rejet ou de cette amputation, c’est la politisation de l’ontologie par sa scission entre le local et le global, le militantisme de la quotidienneté locale considérant les perspectives globales comme secondaires, l’essentiel de l’action politique étant l’affirmation des différences, la création d’événements, la subversion par le déplacement des concepts hors de leur contexte. La critique de la représentation met à l’index la figuration dans les arts plastiques, les organisations et les institutions politiques, toute totalisation et synthétisation du divers

Il ne s’agit pas de confronter la philosophie aux savoirs et aux pratiques, d’aborder des formations logiques et discursives et leurs effets politiques, il s’agit de se situer sur le terrain savant d’une ontologie qui se présente avant tout comme une antidialectique, envisageant la contradiction et la différence comme des attributs de l’être, mais il est tout de suite ajouté que la contradiction est moins que la différence, sa caricature.

Il s’agit d’aborder la dialectique en la situant sur un plan purement philosophique, hautement technique, minorant ses implications politiques et sociales, considérées comme simples conséquences possibles d’une théorie de l’être et du devenir.

Il y a un attachement à une philosophie du devenir et de l’affirmation, contre les théories de l’histoire et les pensées de la négation.

La contradiction, catégorie enveloppée dans une théorie de l’être, n’est jamais référée à la réalité du monde, mais reliée à une psychologie, à un goût du négatif et à une propension au ressentiment.

La contradiction se nourrit d’oppositions et non des mécanismes subtils et souterrains de la différence.

Au lieu d’affirmer la différence, la contradiction parle de négation, la négation n’étant pas considérée comme une négation déterminée, comme un moment de la chose, mais plutôt comme une puissance négatrice dissolvante mystérieuse ou une disposition psychologique.

La contradiction substitue à l’affirmation de soi la négation de l’autre, à l’affirmation de l’affirmation la négation de la négation.

La contradiction est en relation avec la figure chrétienne, réactive et nihiliste, qui s’exprime dans les termes de l’opposition, en relation avec la volonté de néant, qui s’exprime dans le travail du négatif, dans le ressentiment et dans la mauvaise conscience qui, glorifiés, s’expriment dans la dialectique.

La vie est chargée, accablée de tous les fardeaux, réconciliée avec l’État et la religion, soumise à la mort, au négatif, au ressentiment, à la mauvaise conscience.

Dans le cadre de la philosophie et de l’histoire des idées, de la construction d’une oeuvre philosophique savante, l’ontologie vitaliste, qui saisit l’être et la pensée en termes de flux, de forces et non de formes, porte en elle une politique.

Il s’agit de se ménager un espace de radicalité, d’hérésie, par la sélection des références et des rejets, pour alimenter une protestation contre l’état du monde.

Il s’agit de politiser l’ontologie, de se préserver la possibilité d’une critique concrète du monde, d’une subversion lumineuse, constituant une permanence et une pertinence politiques toujours actuelles.

Il s’agit, jouant du rapport complexe des idées au réel, d’aviver la puissance critique des idées en les acclimatant à un contexte autre, qui n’est cependant jamais l’actualité, la visée de réaccorder théorie et pratique étant rejet des perspectives politiques globales par une micro politique moléculaire du quotidien, en euphémisant l’opposition micropolitique-macropolitique comme ontologisation du politique.

Les options vitalistes et antidialectiques se combinent avec un style dérangeant d’intervention théorique et des choix de vie alternative pour former un nouveau type d’implication critique de la philosophie, entrant en résonance avec les préoccupations et les transformations de l’époque, ce déplacement généralisé constituant une opération politisante et dépolitisante à la fois, avec, comme effets politiques, la définition de formes d’engagement et de désengagement, constituant implicitement une lecture critique de Marx.

Il s’agit, dans le cadre d’une apologie de la différence, de substituer des différences conciliables et fédérables à des luttes sanglantes, comme alternative à l’engagement communiste.

La critique de la représentation comme médiation dialectique est l’expression du rejet de la catégorie de vérité, l’expression du refus de la figuration dans les arts plastiques, l’expression de la critique des organisations et des institutions politiques, l’expression de la détotalisation et de la désynthétisation du divers pour le renvoyer à sa multiplicité constitutive, indépassable.

L’action historique est pure affirmation ayant pour condition la répétition, ce qui relie un trait direct la théorie de l’être à une conception de l’action comme subversion par le simulacre, l’idée éclatant dans l’actuel, l’initiative politique étant valorisée comme créatrice d’événements idéaux.

La politique est tactique conceptuelle, soucieuse d’un rapport au réel, mais rapport aussi allusif qu’est péremptoire le rejet de la dialectique.

L’histoire est valorisation du devenir, décision, affirmation des différences et non négation, contradiction, ces armes de la bourgeoisie, des armes abstraites et malfaisantes, interdites d’utilisation.

La liberté, l’effectivité et la grande politique ne sont ni dans l’universel divin, ni dans la personnalité humaine, mais dans la dissipation en surface de singularités qui sont plus nôtres que nous-mêmes, et qui animent ces machineries fantastiques et antibureaucratiques que sont les peuples, les aphorismes et les poèmes, les révolutions permanentes et les actions partielles.

  1. 51.                   Seuls l’art non représentatif, les flux marchands et le désir sont révolutionnaires. L’art est représentatif quand, dans le cadre de la démocratie majoritaire et de manière illusoire, car la réalité est ambiguë et donc irreprésentable, il prend pour objet les contradictions, les conflits, les oppositions qui sont déjà des représentations, c’est-à-dire des produits normalisés, codifiés et institutionnalisés de type illustratif, didactique. L’art créatif est apparition, anti académisme imaginatif, intuitif, suggestif et persévérant, renouvellement, minorité, système d’action et de réaction au niveau de la matière,  subversion au niveau du langage, transferts et échanges, correspondances et homologies, échos et rencontres, coups de force décalés et poétiques,  prolifération de concepts inouïs et difficiles, renvoi à une situation non globalisante mais dispersive, attentif aux singularités, donnant la priorité à l’immédiat et rejetant les médiations, en opposition  à toute explication causale, à tout ordre moral ou représentatif mais aussi à toute organisation politique ou syndicale et à toute construction politique majoritaire qui institutionnalisent, dévitalisent et détournent de l’élan premier, en opposition avec les définition précises et ciselées et avec la sécheresse analytique, en opposition avec la pauvreté et la rigidité du vocabulaire philosophique ou marxiste. L’art ne peut avoir d’action politique globale car aucune action ne peut modifier une situation globale, ce qui explique la crise de la politique. Par contre, en répudiant toute médiation représentative bloquante et en profitant de la crise de la politique comme opportunité de prolifération d’un vocabulaire révolutionnaire et d’un discours latéral englobant et lacunaire, métaphysique et a-descriptif, non représentatif, en résonance avec les nouvelles pratiques politiques décomposées, l’art créatif est la seule voie de la transformation politique, si bien qu’est abandonnée l’approche des questions politiques et sociales concrètes, celle des luttes sociales, de la production, de l’organisation du travail, de la vie électorale ou des transformations institutionnelles. Selon une critique latérale du marxisme visant à se substituer à lui comme vision globale au moment de la critique antitotalitaire des grands récits, rencontrant les aspirations et les protestations que le marxisme manque, une philosophie vitaliste coordonne le social et l’individuel, la dynamique individuelle et l’économie étant toutes deux des productions désirantes, avec un mode de production capitaliste désigné comme économie libidinale, machine désirante, avec le flux des marchandises, de la monnaie et d’autres natures, les mouvements, les émissions, les coupures, les branchements, les échanges, en homologie avec le flux des désirs des corps individuels, les codes, les axiomatiques, les interdits, les institutions comme la famille et le capitalisme, capturant, organisant, bloquant, réprimant, gérant ou détournant les flux révolutionnaires, les flux du désir ou les flux des marchandises, la revendication étant donc non l’émancipation humaine mais la libération du désir et la libération du marché.

Le théâtre est représentatif quand il prend pour objet les conflits, les contradictions, les oppositions, parce que ces derniers sont déjà des représentations, des produits normalisés, codifiés et institutionnalisés, mais ce parti pris illustratif, ce didactisme, associés à la représentation, à l’institutionnalisation, à la démocratie majoritaire et au théâtre populaire, n’est pas émancipateur.

Il faut la variation créatrice, inattendue, sub-représentative, il faut le devenir minoritaire comme attention aux singularités et surtout comme opposition à toute construction politique majoritaire qui institutionnalise, dévitalise, détourne de l’élan premier, comme opposition à l’ordre moral, à l’ordre représentatif, exprimant dans une certaine mesure le climat de condamnation gauchiste des organisations politiques et syndicales, comme priorité à l’immédiat et rejet des médiations, ce qui dessine une connexion entre l’ontologie, la politique et l’esthétique.

L’image est comme une apparition, un système d’actions et de réactions au niveau de la matière, renvoi à une situation non globalisante ou synthétique mais dispersive.

Avec le cinéma, le monde devient sa propre image.

L’image serait chose, l’image-mouvement n’est pas illustration.

Même si l’image peut être représentation comme déchiffrement partisan du réel, le montage étant en résonance et en filiation avec la structure de la réalité, en y incluant les idées, l’image-action est en crise, elle est réelle et force dispersive dans la mesure où aucune action ne peut modifier une situation globale.

La promotion de cette conception anti représentative de l’image, contre le réalisme traditionnel, se fonde sur une définition de l’être comme ambigu, l’image devant être adéquate à cet être, l’image ne pouvant être une représentation, on ne peut représenter l’ambiguïté.

Au-delà du contenu social du cinéma, il n’y a que des situations optiques et sonores, des plans-séquences.

Il est exclu de prolonger la perception dans l’action, de même qu’il est exclu de prolonger la philosophie dans une pratique politique transformatrice, de même que sont naïves et périmées les lutte totalisables, la représentation globale, c’est-à-dire la représentation du réel donnant prise théorique et pratique sur le monde.

Au-delà de la dimension esthétique d’un art qui devient tout entier politique, un art qui ne se contente pas d’aller à la politique ou de s’en détourner, c’est une autre façon de la politique elle-même, une politique avec d’autres modalités et d’autres visées que la conception marxiste de la politique.

Le peuple manque, il n’existe pas.

Il n’est pas à construire contre ses organisations représentatives qui l’assujettissaient, il n’est ni prolétariat ni classe ouvrière ni unité nationale nationaliste toujours déjà construits.

Il n’existe pas car il n’a pas de conscience, toute évolution, révolution ou renversement concernant le peuple étant impossible, un pur fantasme, il ne peut y avoir de conquête du pouvoir par un prolétariat ou par un peuple uni ou unifié.

Toute transformation politique est dans l’art, dans une pratique de l’image, dans une créativité déplaçant le politique vers la production esthétique, les deux plans du politique et de l’art étant placés en contiguïté par la répudiation de toute médiation représentative, superflue et bloquante.

La subversion se déplace du côté de la création, de la culture et des pratiques de vie alternatives.

La politique serait une réalité déjà donnée, la philosophie ne faisant qu’en mesurer l’ampleur, alors que cette philosophie contribue à la redéfinir.

En fait, la philosophie traite de la crise de la politique et amplifie cette crise en pathétisant la révolution, répand cette crise dans tous les secteurs de la philosophie comme opportunité d’invention et occasion d’entrer en résonance avec des pratiques qui se diversifient, se recomposent, se décomposent, faisant proliférer le vocabulaire de la révolution, tout en désertant l’approche des questions politiques et sociales concrètes, celle des luttes sociales, de la production, de l’organisation du travail, de la vie électorale ou des transformations institutionnelles, ce qui constitue une vision lumineuse mais étroite du réel, rendant visibles certains aspects, en occultant d’autres, à travers un discours à la fois englobant et lacunaire, métaphysique et a-descriptif, sub-représentatif, affrontement latéral à la politique instituée et à la conception du capitalisme du marxisme.

Le rejet des partis traditionnels, la perception d’une crise profonde du marxisme, le sentiment de la défaite sociale et politique, les aspirations à l’autonomie, la critique de la famille et de la morale classique sont dans l’air du temps, à quoi correspondrait le refus de la représentation et de l’image qui vient après-coup illustrer un sens ou faciliter la compréhension, ce qui se traduit par un style conceptuel, un régime d’écriture qui semble saturé de métaphores mais qui est non un souci littéraire de préciosité ou de formalisme mais un jeu de transfert et d’échange, de correspondance et d’homologie, mettant en évidence ses procédures, renouvelant le lexique philosophique, singularisant et réélaborant des idées largement partagées, construisant un discours échappant à l’explication causale, ne se confrontant pas à un objet extérieur mais construisant son lieu de consistance, son plan d’immanence avec les échos et rencontres de toutes les modalités de la pensée, de la création et de l’action, inventant des concepts neufs mettant en lumière la pauvreté et la rigidité du vocabulaire philosophique classique, dévalorisant un vocabulaire marxiste banalisé et systématisé jusqu’à la caricature comme preuve et moyen d’une marginalisation du marxisme, jusqu’au basculement éventuel dans l’anticommunisme, l’autopromotion, l’esthétisation sidérante, opaque et énigmatique du discours théorique, par distorsion inventive et détournement  des textes marxiens, par coups de force  décalés et poétiques et non par redéfinitions précises et ciselées, avec la prolifération de concepts inouïs et difficiles, restant pour le lecteur pressé autant d’images suggestives et d’intuitions générales, opposées à la sécheresse analytique et à la précision de la philosophie universitaire et des sciences sociales, témoignant d’un renouveau, d’un antiacadémique imaginatif et persévérant, la subversion se miniaturisant en jeu de langage, convertissant la désorientation politique en inventivité intellectuelle, la révolution ne pouvant subsister qu’en s’enfouissant et en se protégeant dans la profondeur de textes qui présentent leur écriture et leur lecture comme une pratique à part entière.

 De manière systématique, à l’opposé de l’histoire des idées classiques, la nouvelle philosophie englobe le social et l’individuel, coordonne l’historique et l’ontologique, comme alternative théorique à Marx, c’est-à-dire théorisation innovante du capitalisme et des formes de résistance politique à lui opposer, comme confrontation à la politique du marxisme et à la perspective communiste, à l’engagement intellectuel de type sartrien, effort d’arrachement à l’influence du marxisme français et du parti communiste français, c’est-à-dire redéfinition théorique et pratique de la politique par d’autres perspectives théoriques et par un autre langage.

Il s’agit de pomper les flux théoriques et pratiques du marxisme, coupant ici et là, laissant tomber sans un mot des parties entières du dispositif marxiste, remplaçant “besoin” par “désir”, “idéologie” par “organisation du pouvoir”, avec des petits fragments qui surnagent, constituant non une critique du marxisme mais sa subversion,  pour constituer, à travers ces absences et ces élisions, une description vitaliste du mode de production, c’est-à-dire une redéfinition du capitalisme comme économie libidinale, autrement dit flux vitaliste de marchandises, de monnaie et d’autres natures, machine désirante valorisant l’échange, excluant les rapports d’exploitation mettant aux prises des classes différentes,  seulement des flux marchands décrits avec leurs mouvements, leurs émissions, leurs coupures, leurs branchements, en homologie avec le désir, la politique étant branchée directement sur le corps, sur la vie, supprimant les médiations représentatives et politiques classiques.

Ce gauchisme spéculatif suppresseur de médiations, en rupture avec la définition marxiste de l’intervention et de l’action transformatrices, investit la philosophie comme théorie du corps, du désir et du pouvoir, contre un marxisme qui oublie le corps et méconnaît le désir et qui pense la politique comme lieu des médiation politiques et des transitions historiques.

Les thèmes de la place du moment électoral et du rôle des institutions, les questions de l’organisation, de l’idéologie et de la connexion entre lutte sociale et action politique, la question de l’État sont articulées dans le cadre d’une philosophies anticommuniste rigoureusement stratifiée sous des dehors poétiques.

La montée politique de ces thématiques, leur élaboration philosophique savante, mais aussi sociologique et historienne, combinée à une diffusion de masse sous mode vulgarisé, n’attend pas les révélations de la répression politique à l’Est pour se pérenniser et s’ancrer dans une conjoncture qu’elles ne décrivent jamais, leur transfert sur le terrain classique  des idées autorisant plus tard, du fond du désastre, une fois les effets dépolitisants produits, une lecture repolitisante anachronique, à contresens de leur rôle historique réel, faisant de ces théorisations, témoignages d’une époque théorique et culturelle féconde, un retour à la politique.

Cependant, la dimension anticommuniste est aussi critique de la psychanalyse et du familialisme et s’élargit en théorisation du capitalisme empruntant au marxisme certaines catégories tout en rejetant les plus centrales, cette opération théorique étant puissante moins par ses vertus descriptives d’une nouvelle étape du capitalisme que par sa capacité à rencontrer les aspirations et les protestations que le marxisme manque et que la tradition communiste rejette.

Au moment où la critique de la totalisation marxiste se prétend immunisée contre les grands récits, une nouvelle vision du monde globale et unitaire est proposée, où les flux sont la vie, où l’économie, l’histoire, d’une part, la dynamique individuelle, la psychologie, d’autre part, se réconcilient comme productions désirantes, combinaisons de mots appartenant aux registres collectif et individuel indistincts, la libido n’ayant besoin ni de médiation, ni de sublimation, ni d’opération psychique, ni de transformation pour investir les forces productives et les rapports de production,  le désir étant immédiatement productif.

La tendance fonctionnaliste du structuralisme, quand il insiste sur le processus de reproduction, s’associe à la vie organique et à ses propres processus reproductifs, avec le vitalisme d’inspiration matérialiste d’un rapprochement homologique entre le corps vivant et la machine, avec des possibilités de blocage et de détournement du mouvement vital persistant, créatif et subversif, celui du désir ou celui des flux marchands, par des codes, des interdits, des axiomatiques.

Le désir est révolutionnaire, il bouleverse l’ordre établi, l’organisation sociale l’organisant et le capturant tout en s’en nourrissent, la critique de la répression de la libido s’élaboreront en critique du familialisme freudien ne concernant que le type familial de structure sociale, le capitalisme  étant gestion et détournement du désir, parmi tous les codages et axiomatisations des flux, la revendication étant alors non l’émancipation de l’homme mais la libération des flux, la libération du marché, ce qui redéfinit les visées et les modalités de l’action politique.

  1. 52.                   La seule contestation possible est celle de l’intellectuel dissident. La bourgeoisie, esclave de la machine sociale, est la seule classe exploitée, elle a donc une vocation universaliste, tandis que la classe ouvrière, qui collabore activement à sa domination, n’a aucun rôle révolutionnaire. Les masses ont désiré le fascisme, selon la théorie de la servitude volontaire et la théorie du désir : le champ social et politique est parcouru et produit par le désir, il n’y a pas de médiation, pas d’idéologie, l’analyse économique et sociale de la montée du nazisme n’est plus possible. Comme l’intérêt est recouvert par le désir, il n’existe pas de classes sociales, pas de classe ouvrière et la société capitaliste, où domine la classe moyenne, est le cadre impersonnel où se rencontrent des tendances ou des forces sociales-libidinales anonymes. Puisque la contestation de type marxiste, avec des organisations ouvrières bureaucratisées luttant pour un autre monde et secrétant des microfascismes dans la mesure où la conquête du pouvoir d’État soumet à une logique fasciste, et une classe ouvrière dominée par une disposition d’esprit fasciste ou stalinienne, est dépassée, comme il y a quand même la volonté de contestation, il reste la recherche d’une contre-culture, d’un autre mode de vie, un mode de vie non fasciste qui se garde de l’aspect fasciste de la langue, une vie éthique ancrée dans des mouvements qui ne se conforment pas aux modèles prescrits par la tradition marxiste, il reste les déviations minuscules, les microcontestations qui exigent un investissement militant minimum, il reste l’examen de conscience pour sortir de la disposition d’esprit fasciste ou stalinienne et devenir hors classe, exclu, échappant aux axiomes du pouvoir, faisant sauter les rouages du capitalisme de l’intérieur, dissolvant les codes, outrepassant les frontières, tendanciellement insaisissable. Il s’agit donc de s’échapper du capitalisme sans en sortir, de se minoriser, de se soustraire au contrôle social, de fuir les rapports sociaux, de refuser la communication selon un retrait créatif, de saboter. Contre la totalisation, le centralisme, la hiérarchie, il faut se disperser pour mieux résister, le rassemblement nécessaire ne se faisant qu’en réseaux, qu’en liaisons latérales. Est politique tout choix individuel pourvu qu’il reste rétif à l’élaboration collective et à un engagement dans un projet transformateur trop globalisant  et trop aliénant pour l’individualité, la classe ouvrière fonctionnant comme un repoussoir idéologique, conformément à l’idée d’une  « masse » apathique, non individualisée, inconsciente, toujours prête à désirer le fascisme, conformément à l’idée de l’intellectuel échappant à l’emprise de la masse, du parti ou du groupe, valorisant la singularité contre l’universalité, un intellectuel qui ne parle et ne se bat que pour lui-même, convaincu que c’est par ce biais qu’il conquiert une forme d’universalité détotalisée, raffinée et à tout jamais irrécupérable, un idéal type agréable à endosser, puisqu’il n’engage plus à rien. Les sociétés précapitalistes sont hantées par la peur de la libération des flux et pour cela, elles codent et surcodent. Les sociétés capitalistes décodent les flux tout en les contrôlant. L’émancipation consiste en la libération des flux.

 Dans le cadre d’une théorie générale de l’affirmation, contre la négation, contre la dialectique, pour l’apologie de la spontanéité productive que celle-ci doit soit désirante ou sociale, hors de toute saisie des contradictions sociales et des rapports concrets de domination et d’appropriation, c’est-à-dire d’une analyse de classe, la notion de flux est un échangeur théorique qui connecte des plans d’analyse en relation d’homologie, particulièrement une énergétique de l’individu et une économie de la marchandise.

Les thèses antimarxistes sont énoncées comme en passant, sur le mode de l’évidence, en filigrane ce sont des thèses largement répandues.

La première thèse est que la classe ouvrière n’a plus d’existence sociale ni de fonction politique, car la bourgeoisie, esclave de la machine sociale, paradigme de l’exploitation subie, est la seule classe à vocation universaliste, tandis que le prolétariat est intégré, collaborant activement à sa domination, comme sous le nazisme, n’ayant plus aucun rôle révolutionnaire ou historique critique.

La deuxième thèse est que l’État n’est pas au service de la domination de classe, il exerce une action planificatrice par la multiplication des axiomes régulateurs.

La troisième thèse est que l’opposition est entre la machine désirante et la machine sociale, entre les exclus,  c’est-à-dire les hors-classes, et les inclus.

Sous le fascisme, les masses ne sont pas victimes de méconnaissance ou d’illusion, elles n’ont pas été trompées, elles ont désiré le fascisme.

Par conséquent, la politique n’est plus un lieu de médiation, qu’elle soit ou non représentative, l’analyse sociale et économique de la montée du nazisme n’est plus possible, puisqu’il n’y a pas d’idéologie sociale mais un champ social parcouru et produit directement par le désir.

La thématique rénovée de la servitude volontaire interdit de relier intérêt de classe et  lutte libératrice anticapitaliste puisque l’intérêt est recouvert par le désir, la politique devenant l’analyse de la répartition des tendances sociales-libidinales dominantes, selon le quadrilatère des forces imposées par le mode de production capitaliste, comme cadre historique impersonnel et désubjectivé où se rencontrent des forces matérielles anonymes.

Pour les diplômés, il est gratifiant de s’entendre dire qu’il n’y a rien attendre de la classe ouvrière et de ses organisations, qu’il y a une moyennisation du monde social, et que les déviation minuscules et les micro-contestations, qui impliquent un moindre investissement militant sont la vraie voie de la subversion, et, par ailleurs, la défaite relative des mobilisations pousse à surestimer la démobilisation et le déclin inéluctable des perspectives de transformation sociale, mais comme ces générations politiques en repli sont attachées à la théorisation critique ainsi qu’à la recherche, sinon d’un autre monde, du moins d’un nouveau mode de vie, l’alternative politique en crise est remplacée par une contre-culture, une introduction à un mode de vie non fasciste, qui se garde de l’aspect fasciste de la langue, une vie éthique et ancrée dans des mouvements qui ne se conforment pas aux modèles prescrits par la tradition marxiste.

La banalisation de « fascisme » ou de « stalinisme » conduit à une dépolitisation et une déhistorisation des notions, puisqu’il ne faut pas tant combattre les appareils d’État, il faut commencer par le flic que chacun a dans sa tête, c’est-à-dire transformer par soi-même un état d’esprit fasciste ou stalinien, une disposition mentale qui concerne davantage la classe ouvrière que la bourgeoisie, cette absence d’analyse de classe modifiant la définition du capitalisme et des pratiques transformatrices qu’on peut lui opposer, les hors classes passant au premier plan, non pour dépasser le capitalisme mais pour faire sauter ses rouages de l’intérieur.

Les minoritaires les plus contestataires par leur existence individuelle idiosyncratique, les fous, les hommes de la plèbe, les exclus, les sujets désubjectivés échappant aux axiomes du pouvoir, contestent pratiquement à leur échelle le mécanisme tout entier, dissolvant  les codes, outrepassant toutes les frontières et de ce fait tendanciellement insaisissables.

Si la classe ouvrière n’existe pas, c’est qu’elle est le résultat d’un découpage, d’une coupure artificielle de la part des organisations ouvrières socialistes inévitablement bureaucratisées et sécrétant des micro-fascismes dans la mesure où la visée de la quête du pouvoir d’État soumet le prolétariat à une logique étatique et capitaliste qu’il incarne et propage et non qu’il contredit, la voie du communisme échouant sur cette voie étatique, avec la résurrection d’un capitalisme d’État dans le socialisme.

La fracture est entre structure institutionnelle et groupes capables d’autodissolution, dans le cadre englobant du marché mondial d’un capitalisme sans alternative, ce qui conduit à la dépolitisation.

Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, il s’agit de se décaler, de se minoriser, de s’échapper du capitalisme sans jamais en sortir, de faire échec à l’intégration par la désintégration  schizoïde, déviante et groupusculaire en minorités créatrices, d’aménager les marges les plus éloignées du coeur du capitalisme, les vacuoles de non communication où il est possible de se soustraire au contrôle social, d’entretenir des moeurs autres, censées faire pièce à la logique normative dominante, de s’absenter, de fuir les rapports sociaux, de se dérober à l’assignation du moi.

Il faut penser la totalisation comme processus jamais achevé  et toujours contrarié, cette dialectique unitaire et complexe, plastique et antifinaliste est décomposée en mouvements opposés par ses adversaires.

On ne peut en rester aux éléments minoritaires, aux régionalismes, aux marginalités, aux luttes ponctuelles, mais dans  un souci de rassemblement, il faut les connecter, les conjuguer en un devenir spécifique, autonome, imprévu, un plan révolutionnaire, sans retomber dans l’organisation despotique et bureaucratique du parti ou de l’appareil d’État.

Cependant , face au discrédit  à l’égard de toute perspective de transformation globale, la détotalisation est la seule perspective  critique de l’ordre existant, de l’État qui totalise, il faut se disperser pour mieux contester.

On n’a pas à totaliser ce qui ne se totalise que du côté du pouvoir et que nous ne pourrions totaliser qu’en restaurant des formes représentatives de centralisme et de hiérarchie.

Certes, l’unification relative est nécessaire, mais comme mise en réseau, instauration de liaisons latérales et de bases populaires.

Alors qu’à droite les mobilisations sont classiques et intenses, à gauche dominent l’éclatement organisationnel et la décomposition théorique considérées comme le summum de la modernité politique de contestation.

La politique est engagement collectif d’énonciations.

Alors que les luttes contre l’exploitation engagent à s’aligner sur les positions du prolétariat, les luttes contre le pouvoir et ses abus intolérables sont plus larges, plus autonomes, engagées là où on se trouve et à partir de son activité ou sa passivité propre, autrement dit est politique tout positionnement et tout choix individuel pourvu qu’il reste rétif à l’élaboration collective et à un engagement dans son projet transformateur réputé trop globalisant  et trop aliénant pour l’individualité, la classe ouvrière fonctionnant comme un repoussoir idéologique, conformément aux représentations de la « masse » apathique, non individualisée, inconsciente, toujours prête à désirer le fascisme, conformément à la thèse de la transformation du salariat, avec la catégorie centrale de l’intellectuel échappant à l’emprise écrasante de la masse, du parti ou du groupe, valorisant la singularité contre l’universalité, un intellectuel qui désigne une catégorie socioprofessionnelle, un intellectuel qui ne parle et ne se bat que pour lui-même, convaincu que c’est par ce biais qu’il conquiert une forme d’universalité détotalisée, raffinée et à tout jamais irrécupérable, un idéal type agréable à endosser, puisqu’il n’engage plus à rien. Cet intellectuel n’assume pas le positionnement critique du producteur diffuseur de savoir, allié des exploités.

Le désengagement intellectuel est respect des masses, en distinguant eux et nous, les masses n’ayant pas besoin des intellectuels pour savoir, et dénonciation, refus des instances représentatives du type parti communiste ou CGT, des organisations partidaires et syndicales classiques et leurs fantasmes comme des groupuscules et leur culte d’une spontanéité des masses, ces machines à écraser le désir.

L’apologie des multiplicités et des singularités désarme l’action collective et la prive de tout projet défini, au moment même où l’offensive néolibérale dote ses partisans d’une idéologie en bonne et due forme et de structures partisanes aussi classiques que solides, seul subsistant un lyrisme des résistances et des espoirs, et l’acharnement à mener des subversions douces décentrées, d’imperceptibles révolutions rendant le monde plus souriant.

L’instance politique et l’appareil étatique sont constitués de codes dans les sociétés précapitalistes, d’axiomes dans les sociétés capitalistes, codes et axiomes étant les conditions de production et de reproduction.

Le code désigne un processus de structuration venant informer une logique générale de production qui lui demeure extérieure.

Les instances qui font relais entre le désir et le champ social en codant les flux du désir, en enregistrant, tamponnant, canalisant, réglant ces flux sont des instances d’anti production.

La métaphysique du désir comme ontologie est reliée à une analytique du codage du désir comme compréhension du social.

Il y a donc l’opération de greffe ou de branchement d’une machine sociale sur un flux qui  précède la machine et qui finit par déborder la machine.

Ces machines sociales précapitalistes codent le désir du dedans, car ces machines sont inhérentes au désir. Elles correspondent à des instances d’antiproduction dans des sociétés où les rapports politiques et juridiques sont dominants, au sens où l’histoire de ces peuples est l’histoire de leur lutte contre l’État, avec la conscience collective d’une menace d’émergence d’un État coercitif.

Les machines sociales capitalistes ne sont pas inhérentes au désir, elles règlent le désir après-coup, plus exactement elles axiomatisent les flux décodés, le capital étant l’élément d’anti production.

S’il faut affirmer un principe méthodologique de compréhension historique rétrospective, à la fois antifinaliste et antidéductiviste, si, aux antipodes de tout schéma déterministe linéaire, il y a des contingences et des coupures dans l’histoire, la causalité historique est tendanciellement abolie quand l’émergence du capitalisme est un déboîtement, un surgissement se rattachant par rupture ou par suture à des sociétés où les flux sont intrinsèquement codés, avec la soudaine opération massive de décodage des flux.

L’absence de toute transition historique valorise la contingence, disloque tout déterminisme, toute causalité historique.

Le cours historique est repensé comme devenir, c’est-à-dire comme  système ouvert de codéterminations causales, comme ensemble de variations, ensemble contingent structurellement stable et hanté par ses figures ultérieures, loin de toute histoire suivie de la transformation conjointe des rapports de production et des forces productives.

L’apparition du capitalisme est l’événement structural contingent de rencontre de deux séries causales, le travailleur déterritorialisé libre et l’argent décodé, le capital.

Le capitalisme, dissolution progressive des codes anciens, est ainsi le négatif et la vérité de toutes les formations sociales, il est la hantise de ces formations, de leur disparition en tant que formation, la hantise de la libération des flux, il fait comprendre le secret des formations précédentes qui consiste à coder même à surcoder les flux pour éviter que quelque chose échappe au codage, des formations qui pressentent ce qui va arriver, une conscience collective d’une menace non non encore effective, l’émergence d’un État de type coercitif.

L’État capitaliste est une machine étatique qui résulte d’une tendance hantée par sa limite, suscitant une régulation minimale, une machine qui vient réguler les flux marchands décodés et qui est fondée sur le besoin des dominants et entretenue par le désir d’État des dominés, l’État étant un désir qui passe du despote à ses sujets.

Le sujet historique, le héros, n’est pas le désir mais ce qui hante la structure. Ce héros structuraliste est le schizo, le nomade, limite dissolutoire de libération des flux de désir, avec la menace de la schizophrénie à l’horizon du capitalisme, un capitalisme qui libère les flux de désir tout en les contrariant pour éviter d’atteindre la limite de la schizophrénie. La machinerie étatique ne s’affronte pas aux contradictions sociales mais aux flux marchands, essayant d’interrompre par la raison les flux que le nomade épouse. L’État est un interrupteur de flux, non un moyen de domination de classe. Les droits de l’homme et l’anti totalitarisme participent au capitalisme libéral, à la société de contrôle. La perspective postpolitique est faite d’espoirs locaux et de désenchantement global, de micro résistances et d’inertie rebelle, de refus de la communication, de retrait créatif, de sabotages, de piratages.

La seule résistance possible à la souveraineté sociale est la libération des flux, non la régulation étatique, non l’affrontement social et politique.

  1. 53.                   Avec la multitude, aller plus loin dans le mouvement du marché. L’économie est soumise à une conceptualisation généraliste des flux et de la contingence de leur surgissement, et surpolitisée par des thématiques antiautoritaires et antibureaucratiques : la production sociale, aliénée dans des représentations supposées autonomes par le marxisme, est contrée par l’État, sa police et son armée, la production désirante, détournée dans des représentations supposées inconscientes par la psychanalyse, est encadrée et réprimée par la famille, ces deux productions étant donc bloquées par les représentations et les reterritorialisations. Remarquons que la famille, qui n’est plus une forme dominante de reproduction sociale, exprime la totalité sociale, dans la mesure où elle est la conjonction de personnes résultats de conjonctions capitalistes, ce qui s’exprime sous la forme de l’Oedipe qui récapitule toutes les machines sociales d’antiproduction. La solution révolutionnaire est non dans l’émancipation mais dans la libération et la déterritorialisation des flux du désir et du travail, les flux de la production, de la connaissance et de la création, dans le débordement du capitalisme par ses propres flux de marchandises et d’argent, dans la circulation sans entrave, dans le débordement des représentations et des institutions par les flux vitaux, dans la fuite devant l’État répressif et violent. Se retirer du marché, c’est la solution fasciste. Il faut aller encore plus loin dans le mouvement du marché, dans le décodage, dans la déterritorialisation, non se retirer du procès, mais accélérer le procès de mondialisation du capital. L’apologie de la circulation n’aborde pas la propriété des moyens de production ni l’organisation de la production ni l’exploitation ni les contradictions. La monnaie est présentée comme une instance non représentative, elle ne représente pas la valeur, ni la formation de la valeur, ni donc l’organisation de la production et de l’exploitation, la valeur ayant soi-disant une détermination subjective. S’ajoutant à la plus-value humaine, la plus-value machinique, comme plus-value produite par les moyens de production eux-mêmes dans l’innovation technique, constitue le capitalisme cognitif qui résoud les contradictions du capitalisme, conduit le capitalisme à son autodépassement, à sa transformation interne en communisme, si bien qu’il n’est plus besoin, pour cette évolutionnisme tablant sur les mutations des moyens de production, de se poser la question de la sortie hors du capitalisme, ni même de se poser la question de la sortie hors de la philosophie dans des luttes sociales et politiques devenues inutiles, la lutte sur le terrain des idées devenant le seul moteur du devenir. La production de connaissances est l’équivalent de la production tout court. La classe ouvrière n’est plus centrale. Le désir directement injecté dans la sphère économique, hors de toute médiation politique, représentative et sociale,  fédère spontanément les protestations et dessine la grande transversale bigarrée de la multitude subversive. La rencontre des flux non qualifiés du travail et de la richesse produit l’objet quelconque en communication réciproque avec la subjectivité globale, l’axiomatique mondiale s’incarnant dans la masse monétaire comme puissance supranationale, les États n’étant plus transcendants mais lieux de subjectivation et d’assujettissement réalisant la mondialisation, les minorités trans-États, non dénombrables, sortant des plans du capital, s’opposant aux luttes classiques.

 La question économique, liée à l’analyse de la famille et de la machine étatique qui viennent interrompre un flux et le coder, est l’occasion non d’une recherche spécifique mais d’une prolifération analogique des thématiques anti autoritaires et anti bureaucratiques, constituant une surpolitisation de l’économie, surpolitisation paradoxale dans la mesure où, de manière ultrasynthétique et surplombante, en contradiction avec le refus du total et du global sur le terrain politique, la priorité  est à une conceptualisation généraliste du flux qui le valorise systématiquement et a priori, plus précisément la théorie de la société est une théorie des flux valorisant la production, la production sociale et la production désirante, toutes deux menacées par la représentation, le blocage et la reterritorialisation.

La production sociale est aliénée dans des représentations et croyances supposées autonomes, la production désirante est détournée dans des représentations supposées inconscientes.

L’État et la famille encadrent les flux par ailleurs libérés.

L’État, sa police et son armée, forment, au sein de la production, une gigantesque entreprise d’antiproduction.

La famille, devenu instance privée ne donnant plus forme sociale à la reproduction économique, se referme sur elle-même, microcosme, tout en exprimant une totalité sociale qu’elle ne domine plus, cette conjonction familiale, résultat des conjonctions capitalistes qui s’appliquent aux personnes privatisées, récapitule toutes les machines sociales sous forme de l’Oedipe familial, si bien que la critique de l’ordre établi ne passe pas par la critique de la marchandise mais par la critique des obstacles des flux, par la critique de l’Oedipe familial et aussi par le rejet de l’oedipianisation psychanalytique qui, à sa façon, réprime le désir et reterritorialise les flux du désir.

La critique de l’ordre social se traduit donc non par une politique d’émancipation mais par une politique de libération qui défait ces reterritorialisations qui transforment la folie en maladie mentale, une politique de libération qui libère par la déterritorialisation les flux de travail et de désir, les flux de production, de connaissance et de création.

La psychanalyse et le marxisme écrasent l’ordre de la production en le reversant dans la représentation.

L’homologie entre l’aliénation de la production sociale dans les croyances autonomes et le détournement de la production dans les représentations inconscientes détermine l’espoir de transformation, la foi émancipatrice comme libération, c’est-à-dire débordement du capitalisme par ses propres flux de marchandises et d’argent, contre l’axiomatisation des flux que le capitalisme déclenche et s’efforce de contrôler, circulation sans entrave, débordement des représentations et des institutions par les flux vitaux, fuite et non assaut de l’État, non conquête de l’État, fuite du schizo comme interruption du processus schizophrénique, ce potentiel de la révolution.

Cette localisation sur le marché, cette absence d’analyse de la production, du travail, du producteur et de leur nature, de leur utilisation et de leur capacité de résistance à la marchandisation complète, cette absence d’analyse de la production et surtout de l’exploitation, et cette apologie de la circulation et de son expansion ne peuvent pas conduire, comme solution de l’offensive capitaliste, à la réorganisation de la production et à une réappropriation des richesses, mais seulement à la libération des flux que le capitalisme déclenche et s’efforce de contrôler.

Dans un style elliptique et affirmatif, avec une terminologie décalée et imagée indiquant une prise de distance résolue avec Marx, le fait de considérer le capital seulement comme argent, en mettant l’accent sur les flux et la contingence de leur surgissement, en introduisant le désir dans le problème de la monnaie, en insistant sur les problèmes du crédit et de la finance, laisse dans l’ombre la question de la propriété des moyens de production et de la formation et de l’appropriation de la plus-value, efface les contradictions du mode de production.

La thèse de la plus-value machinique est une référence à la plus-value, mais détournée en vue d’une théorisation nouvelle, combinée à l’abandon des notions d’idéologie et de classe, à l’abandon de la thèse de la valeur travail. Selon cette thèse de la plus-value machinique, le capital constant, c’est-à-dire les moyens de production et en particulier les machines, engendre une plus-value spécifique. L’innovation technique comme capitalisme cognitif vient résoudre les contradictions du capitalisme, conduit le capitalisme à son autodépassement, à sa transformation interne en communisme, si bien qu’il n’est plus besoin, pour cette évolutionnisme tablant sur les mutations des moyens de production, de se poser la question de la sortie hors du capitalisme, ni même de la question de la sortie hors de la philosophie dans les luttes sociales et politiques.

La définition de l’économie est modifiée. La plus-value machinique s’ajoute à la plus-value humaine pour en corriger la baisse relative, toutes deux constituant la plus-value de flux, caractéristique du système.

Comme la production de connaissances est l’équivalent de la production tout court, la théorie étant une pratique, la pratique théorique, la classe ouvrière n’est plus centrale et la lutte sur le terrain des idées est une lutte sociale, et même le seul moteur du devenir.

Loin des archaïsmes politiques hérités du mouvement ouvrier, la théorisation très sociale d’un désir directement injecté dans la sphère économique, hors de toute médiation politique, représentative et sociale, semble fédérer spontanément des protestations diverses et dessiner la grande transversale bigarrée des subversions sous le nom de multitude, mais peut être aussi, étant donnée la souplesse de la théorisation, l’apologie de ce capitalisme libéral qui étend et accélère cette logique de fédération, rompant avec le capitalisme industriel, attribuant un haut niveau de formation et de rémunération aux emplois du tertiaire.

Le désir s’intègre au niveau non de l’idéologie mais des flux monétaires.

Se retirer du marché, c’est la solution économique fasciste. Il faut aller encore plus loin dans le mouvement du marché, dans le décodage, dans la déterritorialisation, non se retirer du procès, mais accélérer le procès de mondialisation du capital où le désir du salarié et le désir du capitaliste se rejoignent dans leur fonction reproductrice.

Refusant de déporter la question monétaire vers la formation des prix de production, la monnaie est présentée comme une instance non représentative, elle ne représente pas la valeur, ni la formation de la valeur, ni donc l’organisation de la production et de l’exploitation.

La valeur aurait une détermination subjective, l’analyse des conditions objectives de la production est rejetée.

La violence de l’accumulation primitive est élargie en violence, en capture, renvoyant à la fonction de prédation de l’État, sa seule et constante fonction.

Émerge une subjectivité globale coïncidant avec l’émergence de l’objet quelconque, rencontre d’un flux de richesses non qualifié et d’un flux de travail non qualifié, mais il n’y a besoin que d’un seul type de domination politique et juridique constituant une axiomatique mondiale s’incarnant dans la puissance supranationale de la masse monétaire, les États, lieu de subjectivation et d’assujettissement, ayant tous la même forme de réalisations non transcendantes, le rapport entre l’homme et les machines étant de type communicatif et non de type action ou usage, les forces politiques révolutionnaires étant transnationales, de type minoritaire, s’opposant frontalement et en tous points aux luttes classiques et les remplaçant, échappant à tout axiomatique, mettant en question l’axiomatique mondiale, déstabilisant le capital en sortant du plan du capital, contrairement à la classe ouvrière qui reste une partie du capital.

Si on se place du point de vue qu’une révolution exige l’élaboration de médiations au sein d’une conjoncture, affrontement social et dimension institutionnelle compris, on a un projet global, mais avec l’évidement de tout ce qui donne consistance à ce projet, l’évidement de toute portée stratégique, de tout sens politique, ce qui constitue à la fois un écho ou une version de la défaite face au libéralisme et un appel à des résistances neuves, la conjuration du libéralisme, pas encore son diagnostic.

On a des idées politiques qui s’installent entre le devenir minoritaire et le renversement du capitalisme, avec la promesse d’une force politique immédiate des idées, en rupture avec le renoncement aux alternatives et avec l’isolement intellectuel. En période de défaite, l’affirmation que le retrait est une force et que les résistances sont forcément minuscules maintient la perspective d’une opposition, fusse sous le mode de l’écart et de la démission, mais concrètement la peur surréaliste du bolchevisme et l’affirmation de la perversité de la prise du pouvoir d’État par le parti d’avant-garde, malgré une prise de conscience de la nécessité de grands mouvements et de larges alliances, vont nourrir une défection politique combinant abandon joyeux et maintien des thématiques transformatrices, avec l’absence de réflexion sur les médiations politiques, la non-inscription dans le champ de forces existant, la non-analyse, la seule dénonciation de la structuration sociale et institutionnelle de ces forces, la non-compréhension des étapes de la transformation collective.

Les intellectuels les plus proches des conditions de vie et de travail d’une classe ouvrière élargie résistent au déclassement en cultivant une singularité et une inventivité sociale sans pareil, avec en plus le fait que la coloration en choix d’une contre-culture d’une domination subie adoucissant la vie, d’où le succès de théorisations qui accentuent par ailleurs la décomposition politique, des théorisations qui se présentent non comme des diagnostics des crises politiques mais comme leur déplacement sur le plan philosophique, leur expansion et leurs esthétisation en style d’écriture et de vie qui semble offrir un recours créatif face aux désordres du monde.

G) Foucault

  1. 54.                   Une guérilla contre le savoir-pouvoir. Ce qui est insupportable, ce sont les conservateurs, les technologies de pouvoir des partisans d’un ordre qu’ils prétendent contester au nom de l’émancipation et de la révolution, les techniques de surveillance, de contrôle social, de repérage des anomalies, la façon de considérer l’homosexuel comme un malade, les savoirs comme le communisme ou la psychiatrie qui, sur le mode de l’évidence des valeurs et des identités héritées ou établies, des engagements classiques, s’instituent en pouvoir et construisent des normes, des discours, des institutions, des pratiques. Contre cela, dans le cadre d’une connaissance et d’un respect des institutions, en particulier des institutions universitaires dans lesquelles on exerce, en marquant fortement sa distance avec ce qui est désigné comme les archaïsmes et les naïvetés de la gauche institutionnelle, tout en se parant d’un discours philosophique radical, il est légitime non seulement de construire des alternatives théoriques et pratiques concurrentes, mais aussi de déstabiliser, de subvertir conceptuellement, de bousculer, de mener une guérilla, de faire vaciller ce qu’on emprunte de manière non frontale mais tangentielle, par différenciation subtile, selon une disposition hypercritique à la fois théorique et politique concernant en particulier le marxisme, le communisme et la gauche institutionnelle, il est légitime de pratiquer un engagement singulier, inclassable, mobile, non institutionnel, c’est-à-dire critique de la politique institutionnelle, avec des affiliations mouvantes à l’égard de la gauche non communiste. Cette oeuvre théorique liée aux enjeux personnels et collectifs, aux préoccupations vécues et aux affiliations complexes constitue une intervention philosophique dans la politique, selon la stratégie d’occuper la place de l’intellectuel majeur multipliant les prises de position. Le contenu de cette intervention est la conception, d‘une part, que la philosophie est un discours sur la modernité, c’est-à-dire une interrogation transcendantale sur le sens de l’actualité auquelle on appartient, d’autre part, que cette interrogation critique est saisie par l’actualité de la révolution comme événement, rupture, bouleversement, et aussi comme échec quasi nécessaire mais ayant une valeur opératoire dans le progrès de l’espèce humaine, ce qui signifie qu’il y a l’affirmation de la défaite politique quasi inéluctable, cette défaite politique étant amplifiée en abandon du projet théorique d’abolition du capitalisme.

La volonté stratégique et polémique, avec des opérations de déstabilisation et une guérilla théorique incessante, est au service d’une attaque contre les communistes, comme partisans de l’ordre, s’inscrivant dans une histoire qu’ils prétendent contester,  contre le conservatisme communiste comme savoir-pouvoir égal  à celui des pratiques étatiques utilisant des technologies de pouvoir, des techniques de surveillance, de contrôle social, de repérage des anomalies, un communisme en contradiction avec toute perspective d’émancipation et toute pratique véritablement révolutionnaire.

Cette polémique ne se fait pas dans la perspective de rappeler le marxisme à ses principes véritables mais dans une perspective d’analyser ensemble pratiques discursives, pratiques extralangagières et constructions institutionnelles.

Selon le point de vue direct et latéral de l’orientation sexuelle vécue ni comme traumatisme ni comme idéalité revendiquée mais comme disposition hypercritique à la fois théorique et politique visant des communistes qui considèrent que l’homosexuel est un malade et que la psychiatrie n’est pas liée à des mécanismes de pouvoir, il faut bien reconnaître que ceux qui sont les critiques les plus ardents du mode de production, de son organisation et de ses valeurs, c’est-à-dire les communistes de l’époque, admettent et véhiculent des normes,  et ce constat explique ce décalage, cette stratégie de lecture et d’écriture et cet engagement existentiel orientés constamment par l’anticommunisme et le combat contre Marx, ce qui perturbe les évidences tranquilles, les valeurs héritées, les identités établies, les formes classiques d’engagement.

Le rapport à Marx, par-delà une rhétorique d’amalgame et de généralisation, d’allégations sans référence sinon au « bien connu », se définit selon trois axes, l’axe politique, comme marqueur politique de sa non-appartenance au parti communiste,  visant le parti communiste français et ses intellectuels, l’axe historien, contre toute instrumentalisation politique contemporaine de Marx, considérant Marx comme un auteur à remettre dans son contexte, l’axe théorique d’une concurrence avec Marx dans la proposition de théorisations alternatives unifiant les deux premiers axes, cette confrontation théorique avec Marx s’accompagnant d’un engagement singulier constant, mobile, non conventionnel, inclassable, critique de la politique institutionnelle, avec des affiliations mouvantes à la gauche non communiste, ce qui fait de l’oeuvre théorique liée aux enjeux personnels et collectifs, aux préoccupations vécues et aux affiliations complexes une intervention philosophique dans la politique, avec un sens de la stratégie permettant de s’assurer le statut d’intellectuel majeur multipliant les prises de position, avec comme contenu un discours sur la modernité, sur l’actualité, sur le nous dont on fait partie, cette modernité étant la révolution et son horizon d’échec nécessaire, la défaite politique étant couverte et amplifiée en projet théorique, marquée du sceau de l’abandon du projet de l’abolition du capitalisme.

Le discours ne procède pas par opposition frontale mais par différenciation subtile, par divergence tangentielle, ce qui permet certains emprunts pour mieux les faire vaciller.

Au-delà de la dialectique disqualifiée, il est possible de penser ensemble continuité et rupture, unité et dispersion.

La stratégie philosophique retourne contre un marxisme jugé scolaire le reproche de méconnaître Marx, tous les marxismes étant amalgamés dans un rapport doctrinaire et sectaire au texte, marxisme caricatural qui, effectivement, est en crise dans son pouvoir d’intervention, lui opposant une connaissance plus haute, invisible aux demi-habiles, selon une pratique ironique, légère, distante, loin du souci de l’archive et des textes, loin de la précision dans la prise en compte des divers marxismes.

Parallèlement aux schématisations et polémiques des interventions, il y a la volonté de faire pièce à toute conception continuiste de l’histoire, à  toute linéarité causale, par la description de temporalités différentes et entrelacées.

  1. 55.                   Le déterminisme économique simpliste ne voit pas qu’il y a seulement un parallélisme, un contrepoint dissocié entre la psychiatrie, l’assistance sociale policière, les savoir-pouvoir politisants, assujettissants, d’une part, et la vie économique, les intérêts économiques, d’autre part, avec à chaque niveau indépendant de tous les autres des irruptions soudaines et fragiles historiquement. L’existence du fou ne tient pas aux contradictions historiques, selon ce déterminisme économique simpliste mais aux procédures d’exclusion, d’enfermement et de stigmatisation de la médecine et de la psychologie, elles-mêmes en position de surplomb, c‘est-à-dire d‘exclusion du plan de la réalité dont elles traitent, ce qui redouble l‘exclusion, la connaissance étant ainsi en lien avec la domination, cette pensée subversivei déstabilisant toutes les formes classiques de dénonciation et de militantisme au profit d‘une subversion essentiellement conceptuelle. La folie n’a même pas une nature objective ni même une essence, elle est un entité limite intégralement historique, non expliquée, une expérience limite, irréductible, un absolu non expliqué, un produit de la connaissance  et de la pratique psychiatriques d’une époque déterminée et à ce titre accessible à la psychiatrie, si bien que le sujet malade se dissout, puisqu’il est entièrement historique, ce qui veut dire que le sujet n’a pas de capacités humaines potentielles naturelles qui demandent à être développées, épanouies, même si ces capacités sont historiquement déterminées, et par conséquent il n‘y a pas possibilité de guérison par un monde plus juste, libéré des rapports de classe et de toutes les formes d‘oppression et d‘exploitation. On ne peut pas parler d’individus aliénés, parce que cela suppose une possibilité de désaliénation. Le rôle de l’intellectuel est non de mettre à jour l’exploitation en vue de l’éradiquer mais de donner la parole aux vaincus et de dénoncer ainsi radicalement ces exclusions et ces discriminations considérées comme des absolus non explicables, déracinés

Les contradictions historiques ne constituent pas la dimension objective et les causes des conflits intérieurs de la maladie mentale. Les procédures d’exclusion et en particulier celles de la médecine et de la psychologie, définissent la maladie, la produisent, une maladie qui est non une nature objective, ni même une essence derrière les interprétations factices qui la dissimulent, mais un être historique, être intégralement historique même, en poussant la thèse de l’historicité du sujet à la limite, si bien que le sujet se dissout, le malade disparaît, et avec lui toute perspective de libération du malade comme épanouissement de ses capacités humaines potentielles naturelles, même si elles sont historiquement déterminées.

Le savoir ne se fonde pas sur une anthropologie préalable, la folie est une expérience irréductible, une expérience-limite.

Le mot d’aliénation est tabou puisqu’il évoque la désaliénation.

La folie est non essence fixe mais expérience limite, irréductible, débordant ses manifestations.

Les psychologues, en position de surplomb, produisent la folie par l’exclusion du fou.

Au-delà du réalisme naïf et de la théorie du reflet, la psychologie est un savoir qui invente son objet, elle n’est pas connaissance, et ne détient pas la vérité de la folie puisque c’est la folie qui détient la vérité de la psychologie.

La position en surplomb de la psychologie ne fait que redoubler l’a priori associant exclusion et définition de la folie.

Donner la parole aux vaincus, à ceux qui n’ont pas la parole, dénoncer  « radicalement »  l’enfermement et la stigmatisation,  c’est redéfinir le rôle de l’intellectuel et c’est aussi, en faisant de la stigmatisation et de l’enfermement des absolus non expliqués, se détourner de l’idée qu’un monde plus juste, libéré de l’exploitation et de l’oppression, est la solution.

Au passage de la mise à jour des liens entre connaissance et domination, selon une subversion avant tout conceptuelle, les dénonciations sont déracinées, les perspectives révolutionnaires déstabilisées, le militantisme dérouté, l’idée de révolution bousculée.

Au-delà de l’actualisation rhétorique du discours philosophique, des condamnations sommaires des perspectives politiques, il y a la redéfinition philosophique, parée de l’aura de la radicalité et du refus des naïvetés et des archaïsmes de la gauche institutionnelle.

Selon une colonisation d’autres champs théoriques et une volonté de recadrage et d’intervention, la folie exige d’aborder dans une position de surplomb le rapport de l’homme avec lui-même, le rapport au sujet connaissant et à la vérité, dans un contexte de critique rationnelle de la rationalité échappant à la citation et au positionnement, de manière antiacadémique, par le croisement de références d’autant moins citées qu’on en épouse les thèmes.

Les motifs économiques et les mutations de l’organisation du travail tels qu’ils apparaissent non dans les pratiques mais dans les textes, sont en contrepoint de la folie et de l’exclusion du regard porté sur cette folie, des pratiques qui la concernent, pour étudier la constitution historique de cette folie en tant qu’objet de connaissance et lieu d’exercice d’un pouvoir. Le marxisme, en s’intéressant à la centralité du travail et à son exploitation, à l’aliénation et à l’idéologie, est complice d’une logique générale, d’une raison normative, d’un pouvoir inséparable d’un savoir, d’un assujettissement, d’une politisation de la médecine, d’une assistance sociale policière, cette prise de position brouillant les clivages politiques. Il faut insister, contrairement au marxisme, que les rapports de pouvoir sont dissociés de l’exploitation économique, que l’étatisation est indépendante de toute analyse en termes de classes et intérêts sociaux divergents, que Thermidor est irruption d’une pensée libérale réorganisant des relations entre riches et pauvres, malades et individus sains, la protection sociale étant protection des riches contre les  mouvements sociaux, l’observation médicale et le savoir médical reposant sur une une anthropologie de nature historique et donc rapidement caduque, en lien avec les formations économiques et sociales complexes, sans jamais en être l’expression pure et simple, selon un déterminisme ou un économisme simpliste, selon un réalisme naïf. Pratiques et discours ne se déterminent pas.

À l’âge classique, la représentation, fondement de toutes les formes de connaissance, s’adosse à une métaphysique garantissant le continuum de la représentation et de l’être, c’est-à-dire à une ontologie avec une théorie de l’être présidant à une théorie de la représentation, à une pensée de la mesure et de l’ordre mettant en système les signes, en tableau les identités et les différences, ontologie s’appuyant sur une métaphysique de l’infini assurant la validité de la représentation et rendant impossible la constitution de l’homme comme figure théorique. Cette ontologie peut s’appeler rationalisme, qu’il est hors de question de penser à partir de ce qu’il dit de lui-même, qui discrédite toute épistémologie de la vérité advenue ou approchée. Cette approche de l‘histoire prend pour cible non seulement l’histoire naïvement réaliste ou sommairement matérialiste, mais aussi tout matérialisme qui associe une conception de l’être à une théorie du connaître pour les remplacer par l’étude des fondements du savoir, par-delà le structuralisme mettant en valeur les parentés structurales entre disciplines, et qui aboutit à la constatation que l’homme est une invention récente, pas nécessairement pérenne, mettant en question non seulement l’humanisme théorique mais l’humanisme pratique, c’est-à-dire toute politique d’émancipation, tout projet politique de transformation, passant du thème de l’aliénation à celui de la production des normes et des disciplines manifestant l’absence de réalité et de fondement de l’humanisme rhétorique.

Le savoir économique ignore d’abord la production pour s’intéresser à la richesse, aux échanges, à la monnaie et aux prix, avec l’idée que le prix des métaux précieux, prix absolu, mesurerait tous les prix, la monnaie étant l’instrument universel d’analyse et de représentation. La valeur de l’or est ainsi déterminée par sa fonction de signe et non le contraire, ce qui répudie la théorie marxiste de la valeur et la conception d’un savoir économique s’orientant peu à peu vers la production, deux conceptions qui relèvent de la philosophie de l’histoire. La causalité de l’émergence de la transformation des savoirs est déporté sur le seul terrain de la conceptualité. Les thèses marxistes sont recontextualisées et considérées sous le seul angle théorique, disciplinaire.

Lecture sur l’école capitaliste

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux : « La nouvelle école capitaliste », La Découverte, 2011.

1. L‘idéologie néolibérale gagne tous les domaines, le travail, en particulier l’enseignement et la recherche, mais aussi la vie quotidienne.

 Elle consiste à ne considérer comme connaissances pertinentes que les seules connaissances particulières et circonstanciées, les seules dont on aurait besoin dans la production.

 Telle est la limitation essentielle qui contraint l’autonomie de pensée du néolibéralisme : on peut tout dire, pourvu que ça soit concret, pourvu que ça soit une expérience directe, pourvu que ça ne soit pas une connaissance trop scientifique, trop intellectuelle, avec ce mépris pour ceux qui ne sont pas dans la pratique, pour ces intellectuels qui nous font perdre leur temps. Pourquoi faire un effort de compréhension et d’écoute, pourquoi compliquer, alors que tout est si simple ?

2.  Un corollaire est que tout le monde, y compris les plus jeunes, est d’emblée capable de raisonner, de se comporter de manière optimale dans le monde de la concurrence, tous les jeunes, sauf les anormaux, les déficients sociaux culturels, les délinquants, peuvent construire un contrat d’orientation et de formation de compétences tout au long de la vie, un projet de professionnalisation. Il n’y a plus de distance entre le professeur et l’élève, entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. L’élève n’a pas de déficit de connaissances.

On retrouve cette même conception en politique, quand les partis considèrent que les citoyens ne sont pas en déficit de politisation. Cela participe soit d’un ouvriérisme, la connaissance de l’exploitation étant spontanée, tout autant que les mouvements sociaux et les révolutions, soit d’un mépris pour une classe ouvrière qu’on laisse en déshérence, à l’abandon.

  3. Sur le plan des connaissances, nous n’avons plus que des unités capitalisables de connaissances qu’on peut appeler des compétences ou des innovations, des unités qu’on acquiert par l’expérience au sens banal et qu’on peut empiler, décomposer, mélanger, sans avoir recours au détour théorique.

 Au mieux, pour ce qui concerne le développement des connaissances scientifiques, on prend une connaissance scientifique existante et on lui ajoute des sophistications, des compléments, des exceptions, des fioritures, des illustrations, et on appelle ça une découverte scientifique.

4. Il faut faire accepter librement cette conception aux chercheurs et aux enseignants, sans l’intervention d’une autorité ou d’une inspection, par la machinerie anonyme du marché.

 Pour les chercheurs, on transforme les instituts de recherche en entreprises proposant des services d’innovation sur le marché des entreprises, produisant en particulier des brevets achetables sur ce marché, on appelle cette transformation l’autonomie des instituts, c’est alors aux chercheurs de passer leur temps à chercher des financements auprès des entreprises ou à faire la publicité de leurs brevets, la valeur des chercheurs étant mesurée par la valeur des contrats qu’ils obtiennent et par la reconnaissance consécutive des agences de notation privées.

 Pour les enseignants, on transforme les établissements d’enseignement en entreprises sur le marché éducatif des familles, la valeur des enseignants étant mesurée par la valeur des résultats des élèves dans la succession des tests qu’ils subissent.

Les contenus de la recherche et de l’enseignement ne se développent plus en fonction d’une logique de connaissances scientifiques.

4. Par exemple, en ce qui concerne la connaissance des entreprises, la seule vraie connaissance n’est pas celle qui prend le détour de la conceptualisation mais celle qu’on acquiert sur le terrain, par des stages, par des entretiens avec les chefs d’entreprise, ces derniers construisant des apologies avec beaucoup de décorations mathématiques, des enquêtes, des sondages, des sophistications, mais sans que la connaissance de l’entreprise avance. L’entreprise apprenante est non un lieu d’exploitation mais le lieu privilégié et neutre de l’apprentissage, l’alternance marquant le rapprochement de l’école et de l’entreprise.

 5. Autre exemple, celui de l’exploitation. Les classes populaires vivent l’exploitation, elles en ont l’expérience, c’est-à-dire qu’elles vivent cette expérience selon la grille de lecture capitaliste, celle des médias capitalistes et de l’école capitaliste pour qui l’exploitation n’existe pas, mais sans le contact avec des militants éduqués au marxisme, leurs mouvements ne pourraient même pas s’amorcer.

 Conclusion : nous vivons, dans la vie quotidienne, en pleine idéologie néolibérale, c’est-à-dire nous en avons l’expérience, mais cela ne veut pas dire que nous en ayons conscience, car nous croyons que notre expérience quotidienne est vraie, qu’il n’y a pas besoin de prendre du recul par la théorie, et c’est bien la marque de la prégnance du néolibéralisme.

On en arrive même à se dire qu’il n’y a pas besoin de discuter, puisque toute discussion n’est plus que l’expression des évidences des égos, avec des citations de décorations mathématiques ou statistiques, de sondages, d’interviews sur le terrain et d’enquêtes, en définitive avec des expressions de vérités et d’oppositions convenues et factices.

Actuellement, la production et la diffusion de connaissances ne peuvent pas se faire véritablement dans les médias et dans les institutions d’enseignement et de recherche, sinon par la bande, par la désobéissance civile, en dissimulant, en cachant, en détournant, ce que font avec courage les journalistes, les enseignants, les chercheurs.

Il est temps de constituer des contre-institutions de production et de diffusion de connaissances scientifiques avec toutes les associations, les organisations, les partis, les syndicats, les intervenants d’Internet, les individualités.

1. La nouvelle école capitaliste. La plupart des études sur l’école sont des analyses pointues d’objets très circonscrits, par exemple l’effet établissement ou l’effet prof, comme si tout était problème de l’école. Il faut revenir à Durkheim : pas de sociologie de l’école sans sociologie générale. Il faut resocialiser les problèmes scolaires, les resociologier, les repolitiser. Il faut inscrire l’évolution de l’école dans l’évolutions sociale.

Parler de la nouvelle école capitaliste, ce n’est pas admettre un reflet des superstructures par rapport à une infrastructure motrice, mais c’est admettre la production d’ensemble et simultanée de transformations dans le monde économique, dans l’univers de l’éducation et plus généralement dans la vie sociale et culturelle, transformations visant à produire de nouvelles subjectivités.

2. Le nouveau modèle néolibéral de la connaissance : il n’y a que les connaissances locales et sectorielles, des connaissances qui sont rentables et constituent ainsi un capital protégé par des droits de propriété

La vie économique est une compétition entre individus cherchant les bonnes occasions.

La connaissance guide vers les meilleurs choix, elle n’est plus qu’une information pertinente sur le marché.

La connaissance scientifique, en particulier celle qui guide les choix des planistes, n’est pas la seule de nos connaissances.

Il existe des connaissances locales et sectorielles que seuls les agents ont en leur possession, des connaissances non scientifiques puisqu’elles n’ont pas trait à la connaissance de règles générales mais à la connaissance de circonstances particulières de temps et de lieu, des connaissances qui sont cependant les plus pertinentes sur le marché.

Ces connaissances, dont la possession est individuelle, n’ont de valeur que pour les circonstances dans lesquelles se trouve l’individu à un moment donné.

Comme elles procurent un avantage particulier sur le marché, ces connaissances ne peuvent être diffusées librement.

Ce que je sais et qui est ignoré des autres peut avoir une grande valeur, un prix, si bien que la connaissance en tant qu’information économique doit être organisée comme un marché.

La connaissance est un stock d’informations permettant de dégager un surplus de revenus, elle est une forme de capital d’autant plus précieux que la compétition se fait par l’innovation, l’innovation des produits, l’innovation des processus de fabrication, l’innovation des marchés, l’innovation de l’organisation du travail, l’innovation du marché des matières premières.

Le brevetage étend son domaine, transformant en marchandises des éléments identiques à des éléments déjà existants, tout en renforçant la durée des droits exclusifs, en restreignant les droits d’usage et en renforçant les sanctions pour faire respecter les droits de propriété.

Ces droits de propriété stimulent les investissements en recherche et développement.

Ces droits protègent l’appropriation privée des résultats des investissements.

Mais ces droits de propriété freinent la diffusion des connaissances, et donc la découverte, et donc l’innovation.

La brevetabilité récompense non l’inventeur mais l’investisseur qui fait des profits.

L’extension du champ du brevetable répond à une logique financière, non à une loi propre au champ scientifique.

L’appropriation privée de la connaissance va de plus en plus en amont des applications possibles des procédés techniques ayant fait l’objet d’une invention, afin d’en maîtriser la matrice, ce qui ouvre la voie à une marchandisation généralisée du patrimoine intellectuel.

La nature n’est plus un bien commun, alors qu’elle ne peut donner lieu qu’à une «découverte» non appropriable. C’est la confusion entre l’invention technique et la découverte d’un objet de la nature.

Le brevet est l’octroi d’une part de marché de la connaissance, de droits d’accès privatisés à la formation, au savoir, aux loisirs.

En définitive, il ne s’agit pas de l’utilitarisme classique qui affirme que la seule raison d’être de la science se trouve dans ses résultats pratiques et où cette utilité de la science peut être l’objet d’un examen rationnel relevant d’un système de valeur non réductible au seul calcul coût-profit.

La connaissance n’est pas regardée sous l’angle de son utilité sociale mais comme une information marchandisable et comme capital rémunérateur.

3. La technoscience ne lit plus le monde  mais le façonne. Il n’y a plus de progrès de la science, mais seulement une sophistication des connaissances existantes.

La science à l’époque du néolibéralisme devient pure technique ou pure action.

La recherche pilotée par contrat de durée limitée et programmée par des objectifs devient une technoscience, où les applications techniques, ordonnées aux finalités financières, imposent leur loi à la production des connaissances.

Les capitaux investis dans la recherche doivent être rémunérés, d’une part, par la commercialisation des produits de la connaissance considérés comme capitaux privés dont les revenus sont protégés par les brevets, par les droits de propriété, et, d’autre part, ces produits de la connaissance doivent être sources de profit pour les entreprises.

L’investissement de recherche est le coût d’ouverture d’une option jusqu’à ce que puisse être prise la décision de poursuivre ou d’arrêter à la lumière des résultats, c’est un produit financier dérivé.

Les investisseurs assignent les buts de la recherche.

La recherche, complètement intégrée au système de production, a pour fonction de doter les entreprises et les hommes des outils destinés à accroître leurs performances, à se dépasser sans répit.

La science n’a plus à lire le monde mais à l’écrire, à le façonner, selon le principe de l’illimitation capitaliste qui utilise les connaissances pour la fabrication d’un monde de compétition, de performance et de profit, voire la création d’une post-humanité ou d’une ultra-humanité à la fois parfaitement normalisée par les systèmes de surveillance intelligente et sans cesse reprogrammée et rééquipée en intelligence artificielle pour atteindre les scores réclamés par la concurrence.

Ce glissement vers la recherche de la performance à coups de sophistications successives permet à un modèle désuet de continuer à répondre à la demande. La science a d’autres jauges, d’autres évaluations que la performance.

Certains disent que la production postmoderne des connaissances, plus hybride, plus diffuse, plus horizontale, remplace une production centralisée et hiérarchisée, ce qui correspond à un assouplissement ou à une transgression des frontières entre disciplines et domaines que la modernité avait arbitrairement séparées, la culture, l’économie, la politique, la science devenant des domaines poreux, incertains, hybrides, mais c’est oublier la dépendance plus ou moins étroite de la science à la logique de marché.

Certains pensent que la société peut aider la science à résister aux formes accrues de dépendance, mais la société et la science sont toutes deux soumises à un système de normes qui les asservissent à l’accumulation du capital, d’où la subversion des frontières qui isolaient le public du privé, le collectif de l’intimité, le culturel du financier, après un travail idéologique de discrédit de l’idéal de la science pure, gratuite, désintéressée, selon un hyper-utilitarisme où la connaissance n’est qu’une forme de capital et où la logique de valorisation du capital s’étend à la sphère symbolique et cognitive, à tout l’humain, jusqu’à façonner un ultra-humain.

Cette incorporation de la science dans la logique du capital requiert aussi l’intervention de l’État qui déconstruit la recherche publique, rend perméables les sphères scientifiques et économiques, modifie les conditions professionnelles de la recherche et les statuts de l’emploi scientifique, force les chercheurs à trouver eux-mêmes les financements de recherche et les étudiants à emprunter pour leurs études, précarise, contourne et discrédite les syndicats, construit des palmarès et des agences de notation répondant non à une logique de connaissance mais à une logique de consommation, intéresse les chercheurs à la jouissance des intérêts annuels des capitaux dont sont dotées les universités pour les rendre solidaires de l’organisation capitaliste.

4. La théorie du capital humain. L’acquisition des connaissances est une accumulation volontaire et rationnelle de capital humain en vue d’obtenir un surplus de rémunération et d’employabilité, et des satisfactions, la stabilité d’emploi, le temps disponible, le surplus de bien-être. Il s‘agit donc d‘un investissement, cet investissement n‘est rentable que pour l‘étudiant doué, celui qui réussit. Le rendement de cet investissement n’est pas un rendement social, public, puisque la collectivité n’a pas de gain monétaire à attendre de cet investissement, mais un rendement individuel, privé et pour cette raison il doit être financé non par la collectivité mais par l’individu qui est seul à en profiter. Les droits d’inscription doivent être proportionnels à la rémunération attendue à la sortie, selon ce qu’en dit et promet l’institution scolaire. L’acquisition de connaissances n’est plus un moyen de contribuer à une œuvre collective en même temps que l’accomplissement d’un désir personnel de connaissance ou de pédagogie. Comme les rémunérations des salariés, des chômeurs ou des dirigeants tiennent à leur qualification et à leurs qualités personnelles, comme l’action publique se marchandise, comme les classes sociales éduquées ne sont plus reconnues, comme l’argent et le pouvoir, prenant de plus en plus d’importance avec le creusement des inégalités, sont les seules valeurs qui comptent, il est logique que l’évolution de l’université  et de la connaissance scientifique répondent à une logique de gain monétaire

L’investissement en capital humain concerne l’école, les connaissances, la formation professionnelle sur le tas, les qualifications, les compétences, le soin médical, la migration, la recherche d’information sur les prix et les revenus.

Le rendement de ces investissements est monétaire ou non monétaire, la satisfaction dans son métier, la stabilité de l’emploi, les avantages comme le temps disponible, tout ce qui augmente le bien-être personnel, scolaire économique.

La nature capitalistique des connaissances et des atouts personnels tient à ce qu’ils sont sources de surcroît de revenu ou d’avantages personnels.

On suppose que l’acquisition des connaissances est motivée par l’obtention d’une rémunération plus élevée, qu’elle est une accumulation voulue de capital humain.

Les institutions scolaires sont donc des entreprises de production de compétences plus ou moins spécialisées, plus ou moins diversifiées.

Les étudiants doués ont intérêt à aller le plus loin possible car ils bénéficient d’un haut rendement de leur investissement, les moins doués ont intérêt à s’arrêter car leur investissement n’est pas rentable, autrement dit, ce qui est intéressant dans l’investissement éducatif, ce n’est pas la contribution à la croissance, la question du caractère privé ou public de l’investissement étant alors indifférent, mais le rendement d’un tel investissement pour l’individu, et dans ce cas la question de la nature privée ou publique de l’investissement devient centrale, puisqu’alors c’est à l’individu et non à la collectivité de payer ce qui ne rapporte qu‘à cet individu, les pseudo-études montrant que, plus on s’élève dans les niveaux d’enseignement, plus le rendement privé l’emporte sur le rendement social ou global, ce raisonnement pouvant conduire à faire des économies budgétaires.

Les étudiants, comme agents économiques rationnels qui cherchent à accumuler un capital humain par nature privé, n’ont aucunement besoin d’autres incitations que le surplus de salaires qu’ils obtiendront en échange de leurs années d’études supplémentaires, si bien que la structure universitaire est pilotée selon une pure logique d’intérêt individuel, le capital humain et les calculs auxquels il donne lieu étant un outil de gestion et de contrôle des motivations des individus.

Si on peut mesurer les gains privés réalisés en poursuivant ses études par une augmentation significative des rémunérations futures, on peut réclamer à l’individu de financer lui-même son investissement éducatif.

Pour les néolibéraux, dans le marché, les individus rationnels sont les mieux à même de juger les choix qui les concernent, et l’ensemble du système éducatif profitera de l’environnement concurrentiel puisque ce dernier permet la meilleure allocation possible des ressources.

Pour les redistributifs de gauche, si la gratuité doit exister au niveau primaire, qui est le plus universel, elle ne répond pas à la justice sociale au degré supérieur, où la gratuité revient à faire couvrir les dépenses d’éducation des enfants de familles riches par des pauvres.

La privatisation du financement des études est justifié quand l’essentiel des bénéfices de la scolarisation sont des bénéfices privés.

L’éducation vaut essentiellement pour ses effets sur l’employabilité et sur les revenus futurs des diplômes et il n’y a pas de gain évident pour la société.

La seule chose qui intéresse la société et l’individu c’est le gain monétaire, tel est la perspective ultra-utilitariste.

La séparation des investissements scolaires entre primaire-secondaire et universitaire est simpliste et sous-entend que le secondaire ne vise qu’à épargner la jeunesse de la pauvreté, de l’assistance, de la délinquance, qu’à assurer un minimum de savoir-vivre.

Ce nouveau discours économique de l’éducation apparaît avec l’affaiblissement du lien entre l‘université et le secteur public, où le bénéfice de la connaissance n’était pas regardé d’abord et surtout comme un gain monétaire individuel mais comme un moyen de contribuer à une œuvre collective, en accomplissant en même temps un désir personnel relatif à la connaissance ou à sa diffusion pédagogique.

La conception des bénéfices privés de l’éducation tient à ce qu’on explique le chômage non comme un phénomène économique structurel mais comme un défaut personnel de qualification et à ce qu’on naturalise les rémunérations astronomiques au nom de qualités personnelles exceptionnelles.

Les considérations culturelles, éthiques et politiques qui ne se traduisent pas directement en gain monétaire personnel sont discréditées du fait de l’affaiblissement des valeurs autres que celles de l’argent et du pouvoir, de la banalisation entrepreneuriale de l’action publique, de la croissance des inégalités de revenus et de patrimoine, de la baisse du pouvoir d’achat et de la dégradation des conditions de vie et de logement des classes moyennes éduquées.

5. La soi-disant autonomie du système d’enseignement pré-néolibéral. La sociologie pré-néolibérale montre que l’autonomie de l’institution d‘enseignement existe, les connaissances enseignées n’étant pas seulement les connaissances utiles pour le marché du travail, mais, dans une certaine mesure, cette  affirmation de l’autonomie  dissimule la fonction de reproduction sociale du système éducatif. Dire que l’école transmet les savoirs à tous de la même façon est une illusion. L’école rend service au capitalisme en l’aidant à se reproduire et en le légitimant.

Le fonctionnement de l’école concordait avec les besoins du système économique et les nécessités du mode de reproduction sociale. L’école rendait des services aux modes de production économique et au mode de reproduction sociale qui lui est associé.

Cette adéquation fonctionnelle ne signifie pas la perte d’autonomie de forme et de contenu de l’école.

Les savoirs et connaissances enseignés, la culture scolaire et universitaire ne se résument pas aux savoirs et connaissances utiles et exigibles sur le marché du travail.

L’institution a la prétention d’être émancipatrice et universaliste, mais elle est aussi un instrument de reproduction sociale.

Les enseignants souvent progressistes, en dispensant des savoirs purement scolaires, participent au fonctionnement d’un système de classe.

Le savoir et la culture scolaire ont une nature sociale et historique, c’est-à-dire une nature de classe, mais ils ne peuvent être réduits à leurs usages et effets sociaux, étant capables de préserver une distance avec les logiques des forces hétéronomes.

La reproduction sociale est fondée sur la ruse de la proclamation de l’autonomie de l’institution.

6. Le modèle néolibéral d‘enseignement. Le modèle néolibéral est la fin de toute autonomie de l’institution. L’école est pressée, harcelée dans son contenu et dans son organisation par les exigences de l’économie et du marché du travail, par les interventions des organisations patronales, par l’État. Par-delà l’accumulation des réformes, dans un contexte de mépris de la culture enseignée, il y a un mouvement, un basculement, une raison générale, un projet, ce qui veut dire que l’on ne peut pas dire de manière simpliste que les enseignants et les chercheurs ne sont que des agents de la reproduction.

Le modèle néolibéral est caractérisé par la disparition de l’autonomie scolaire tant dans son fonctionnement que dans les contenus d’enseignement, une école qui ne cherche plus à produire l’illusion de son autonomie, qui ne valorise plus des savoirs, des connaissances et une culture pour eux-mêmes.

La sociologie critique, en ruinant les logiques culturelles, morales et politiques proprement scolaires, aura  été  partiellement utilisée pour accélérer la modernisation et  l’ouverture.

7. Le changement institutionnel de type néolibéral. Le discours hétéroclite du changement exprime les réformes institutionnelles de type néolibéral, adaptées au nouveau capitalisme.

Les forces économiques dominantes attaquent ce qui, après avoir servi de soutien à la croissance, apparaît comme limite à l’accumulation et à la valorisation du capital, grâce à un discours du changement hétéroclite, confus, abstrait et parfois contradictoire, capable de mobiliser des forces variées.

La transformation ne suit pas un déterminisme aveugle et inconscient mais une rationalité générale, celle du néolibéralisme comme ensemble d’énoncés, d’évidences et de dispositifs nécessaires se modifiant par les pratiques des agents qui obéissent aux normes nouvelles, ce système normatif de conduite et de pensée résultant de la concordance des attaques contre l’État-providence et de la promotion de nouvelles formes de management dans les entreprises.

Les réformes ont deux caractéristiques.

La première caractéristique est commune à tous les services publics. Il s’agit d’établir des relations de pouvoir axées sur la recherche de la performance, de la productivité, sous contrainte de diminution des prélèvements obligatoires et dans un contexte de concurrence mondialisée entre capitaux, ce qui fait de l’État un État entrepreneur.

La deuxième caractéristique, particulière à l’institution scolaire, est la prédominance de l’innovation.

La financiarisation de la vie quotidienne, le bain continu dans l’existence marchande, la nécessité de différencier les marchandises dans la consommation, la nécessité de réactivité immédiate aux modifications du marché, la nécessité de la vitesse d’exécution des tâches et de la responsabilisation individuelle pour atteindre les objectifs, les exigences de performance, l’exposition aux impératifs des clients en termes de qualité et de nouveauté, l’insécurité sociale du monde du travail, la non reconnaissance de connaissances stables et durables correspondant à des personnalités stables et à des fonctions fixes, la concurrence sur le marché du travail entre primo-demandeurs et chômeurs, entre salariés placés en rivalité, les réformes de l’indemnisation du chômage et du droit du travail, les pratiques de gestion de la main-d’œuvre imposent leurs normes au monde de l’éducation qui doit former des individus adaptables, des personnalités fluides, des subjectivités flexibles.

Par une idéalisation de cet environnement, le sort de chacun, entrepreneur de soi-même, est remis entre ses propres mains, toute difficulté étant une opportunité, toute épreuve un challenge, ce qui exige un maintien à niveau de la valeur marchande de la capacité de travail, c’est-à-dire de l’employabilité.

8. La transformation néolibérale du statut de la connaissance, une connaissance qui devient marchandise prenant la forme compétence ou la forme innovation.

Comme la valeur d’usage, la connaissance n’est pas aimée pour elle-même. Il s’agit d’une conception purement économique de l’économie de la connaissance qui fait justement l’économie de la connaissance, c’est-à-dire qui se passe de la connaissance quand elle n’a pas de valeur sur le marché.

La connaissance ne sera produite que dans la mesure où elle sera le substrat, le support de la valeur d’échange.

L’information doit être rentable.

La connaissance sera une suite continue d’innovations transformables en nouveaux produits et services afin de créer de la croissance, une croissance intelligente.

La logique du marché impose à la connaissance la forme abstraite d’une valeur économique qu’il faut réfléchir, juger et estimer.

Cette forme de la connaissance naît de la vente de produits et services cognitifs sur de vrais marchés complets, libérés et incitatifs, mais aussi et surtout des procédures d’évaluation et d’orientation des institutions qui appréhendent la connaissance à travers une norme quantitative.

Cette forme de connaissance est l’effet d’un management qui fait comme si la connaissance était une marchandise, en attendant qu’elle devienne une marchandise réelle.

Dans l’enseignement, la compétence est la catégorie stratégique guidant les changements.

Dans la recherche, c’est la catégorie d’innovation qui joue ce rôle.

9. Le management de la performance s‘introduit dans le secteur public.

Dans le secteur public et de l’intervention de l’État, les recettes du management de la performance sont appliquées : objectifs quantifiés individualisés et contractualisés avec le niveau hiérarchique supérieur, évaluations, récompenses avec rémunération au mérite et primes, pilotage par la demande, autonomie de gestion, concurrence, transformation des usagers en clients.

L’État n’est pas seulement rétréci dans son périmètre d’action, affaibli dans son rôle redistributif, la mutation néolibérale touche le cœur de sa mission, de ses règles de fonctionnement, de sa nature, de son esprit.

  1. 10.                Le principe de concurrence.

Le principe de concurrence est la norme globale. Lorsqu’on parle de concurrence, il ne s’agit pas des principes abstraits et introuvables de la concurrence pure et parfaite entre atomes économiques libres, égaux, rationnels, mais d’une logique des affrontements et des alliances d’une concurrence affranchie des pseudo-lois de la théorie.

  1. 11.                Transformation de l‘Etat en État-entreprise. L’État prend en charge les institutions pour les transformer en entreprises. La culture du résultat  et le management par la performance, les agents étant contrôlés par la fixation d’objectifs plus ou moins chiffrés, sont introduits dans les services publics comme principes d’action publique. Les décrets et les lois se multiplient pour organiser la concurrence entre établissements. L’État devient entrepreneur au service des entreprises. Il se pose la question : comment être utile à la compétitivité des entreprises ? Il y a des secteurs à aménager pour qu’ils soient des supports à l’activité économique en concurrence. Le social est requalifié en politique de maximisation de l’utilité des populations dans la concurrence mondiale.

Autrefois, l’État renforçait la puissance économique nationale en protégeant les acteurs privés des chocs externes et en réglant leurs relations internes par des compromis.

Maintenant, l’État devient le soutien logistique des oligopoles par une rationalisation a priori sans limite, les populations, les institutions, la culture et le territoire étant redéfinis comme des ressources à exploiter dans la compétition mondiale.

Il s’agit de renforcer la compétitivité des oligopoles et l’attraction du territoire pour les investisseurs.

Pour la gestion des populations, la politique sociale n’est plus répartition des gains de productivité destinée à maintenir un niveau de demande suffisant, selon accord entre efficacité économique et progrès social, mais maximisation de l’utilité des populations par l’accroissement de l’employabilité et de la productivité de la main-d’œuvre et par la diminution du coût de son entretien, consistant en l’affaiblissement du pouvoir de négociation des syndicats, la dégradation du droit du travail, l’abaissement des salaires, des retraites et de la protection sociale, la diminution des coûts sociaux de la solidarité sociale et des services publics.

Tout, pour les gouvernements « courageux », est dans les atouts et les freins à la compétitivité.

Le libre choix du consommateur citoyen, la responsabilisation des individus, la performance entrepreneuriale sont érigés en règle morale, traduisant l’internalisation de la pression concurrentielle par les entreprises dans la gestion de leurs ressources humaines et par l’Etat dans la gestion des populations et des territoires, la concurrence n’étant plus seulement ce qui commande les fins de l’action publique mais aussi le moyen pour augmenter les performances de l’action publique.

Cette transposition de la concurrence dans le secteur non marchand ne se fait pas automatiquement du fait des lois immanentes du capitalisme, mais par une politique active d’autonomie comptable, de contractualisation, d’appel d’offres, d’audit, de palmarès et par la mise en concurrence des usagers entre eux, c’est-à-dire par le pilotage par la demande, les clients-rois jouant le rôle de milice managériale, les élèves et parents d’élèves évaluant les enseignants, les malades évaluant les soignants.

  1. 12.                La dénationalisation des politiques.

La mise en œuvre des politiques de compétitivité participe d’un processus plus général d’institutionnalisation nationale du marché global, d’implantation du global dans le national.

L’État est engagé dans la mise en place des processus globaux plutôt qu’il n’en est la victime.

La dénationalisation de certaines fonctions et compétences étatiques s’effectue à mesure que progresse cet engagement de l’État dans la mise en place de processus globaux.

Ces politiques, qui se traduisent dans les législations et des objectifs étatiques, ont un aspect réactif d’adaptation aux conditions imposées par l’économie globale et un aspect proactif d’élaboration volontaire dans des organisations internationales, dans des lobbys, dans les états-majors des grands oligopoles mondiaux.

L’État n’est plus une instance unitaire articulée à un territoire mais un site stratégique où se construit la globalisation.

Les institutions sont formellement nationales mais fonctionnent selon une logique globale qu’elles contribuent à renforcer.

Ce poids normatif des entités privées se manifeste dans les politiques de protection maximale du capital, de sa rémunération maximale, les marchés pouvant même exercer des fonctions formellement associées à la citoyenneté dans les démocraties libérales, contraignant à certaines mesures, transposant nationalement les normes définies conjointement par les organismes privés et des gouvernements, ainsi l’autonomie des banques centrales pour développer la finance de marché à l’abri de l’inflation.

  1. 13.                Le nouveau management public.

Les dépenses publiques au service de l’économie marchande dans le cadre de la concurrence mondiale, doivent diminuer, par l’accroissement de la productivité de l’administration consistant en un renforcement de la pression et du contrôle sur les agents, contre l’État gaspilleur, contre l’impuissance publique, contre la crise de l’État-providence, pour le moins d’État, pour la modernisation, pour l’importation du management privé dans le public, qui constituerait le meilleur bouclier du public face au privé.

La conscience collective, l’intérêt général, le dévouement, la vocation professionnelle, la notation des personnels, dans le cadre du droit public et des programmations des tâches, ne sont pas des bons ressorts pour motiver et faire agir efficacement, seuls la peur des sanctions et la soif des récompenses sont efficaces pour guider l’action d’individus égoïstes, avec une évaluation des résultats en fonction des objectifs reposant sur l’entretien individuel avec le supérieur, selon une chaîne managériale sans discontinuité allant du ministre à l’agent le plus modeste.

Il faut donc définir des objectifs quantitatifs, se focaliser sur les prestations fournies et non sur les procédures à suivre, réduire les coûts, inciter pécuniairement, garantir la liberté de choix des usagers, généraliser le contrat et les règles du marché entre offreurs et demandeurs, mettre en concurrence les agences entre elles et avec les entités privées, permettre la mobilité des agents et la possibilité de leur licenciement, le manager ayant une liberté dans l’allocation des ressources.

L’actionnaire contraint le manager par l’obligation de résultats financiers, l’incitation indexée sur les performances à travers les stock-options, le benchmarking des services et filiales, la transparence par la délégation des contrôles à des acteurs spécialisés de type agence de notation.

De manière artificielle, chaque service ou chaque établissement est traité comme une entreprise autonome fixant ses objectifs dans le cadre de sa mission avec évaluation de la réalisation des objectifs, récompenses et punitions selon les résultats.

Selon cette caporalisation gestionnaire, il s’agit de réduire l’autonomie de certains groupes professionnels jugés trop laxistes ou peu productifs et de transformer subjectivement les évalués pour qu’ils se conforment à leurs engagements contractuels envers les instances supérieures.

Ce système de surveillance et de contrôle présente un accroissement des dépenses en temps, énergie et argent permettant un accroissement du pouvoir sur les subordonnés plus qu’une amélioration de la productivité, sans parler des effets psychiques négatifs de ces techniques de surveillance du management par la rivalité et la peur qui, de plus, détruit les collectifs, ruine le sens du travail, introduit la culpabilité.

  1. 14.                La casse de la bureaucratie professionnelle et le nouveau régime néolibéral d‘administration.

La construction de l’État social éducateur a favorisé la croissance des effectifs des agents publics et la consolidation de cultures professionnelles fondées sur l’idéal du service public et appuyées sur des organisations syndicales et des associations professionnelles.

L’impersonnalité et le formalisme des règles, la définition précise des statuts et des tâches, la primauté de la compétence professionnelle dans les recrutements et les promotions, complétés par une solide formation professionnelle individuelle, une autonomie assez large dans l’exercice du métier, avec une relation directe des professionnels entre eux et avec les usagers, une conscience professionnelle permettant la réalisation des fonctions spécialisées dans le cadre des règles générales de la hiérarchie bureaucratique, la jonction de la compétence professionnelle et de l’intérêt général, constituent l’indépendance individuelle supposant l’intériorisation des normes communes.

Selon la critique du professeur solitaire disposant d’un pouvoir discrétionnaire sur ses élèves, selon la critique de la bureaucratie professionnelle, du totalitarisme et du socialisme, critique devenant le sens commun des élites politiques de droite et de gauche, selon la critique des valeurs du service public et de l’éthique du métier comme alibis masquant le conservatisme et la faible productivité,  les bureaucrates obéissent à leurs seuls intérêts personnels et n’ont de cesse d’augmenter leurs avantages et leur nombre, les corporations et les syndicats exploitant les marges et les libertés pour défendre leur position et ainsi bloquant et détournant de ses finalités le système.

Une séparation stricte est faite entre les managers, nouveaux fonctionnaires du capital public, représentants dociles de la logique économique, et les agents subordonnés, indigènes aux valeurs passéistes et aux coutumes archaïques qu’il convient de convertir, avec des syndicats qu’il convient d’affaiblir et de discréditer comme adversaires de la modernité, à moins qu’ils n’acceptent d’accompagner la destruction des vieilles cultures.

Il s’agit de casser les protections statutaires, les solidarités professionnelles, les cultures de métier et les collectifs qui assuraient la régulation des services publics en garantissant un engagement des professionnels en tant que membres de corps dans la mission qui leur était confiée, au profit de l’intériorisation de nouvelles normes, l’autodiscipline, l’autoévaluation, cette disciplinarisation, cette technologie de pouvoir ayant la forme d’un automate, cette machinerie anonyme, impersonnelle, neutre, objective, par un système d’incitation, de surveillance ou d’autocontrôle, par un enregistrement comptable de l’activité intensifiant et canalisant des énergies subjectives, imposant un mouvement continu et uniforme ne supposant plus l’adhésion à des valeurs collectives, à l’esprit de corps, à l’éthique professionnelle, mais l’adaptation à des situations où est sollicité le seul intérêt individuel.

  1. 15.                Le changement insensible dans l’éducation et dans la recherche vers le régime néolibéral.

Il faut que les professionnels réclament les réformes qui sont pourtant tournées contre eux.

Pour cela, on procède par création, sans supprimer ce qui existe, pour ouvrir des possibilités nouvelles, sans donner l’impression de remettre en cause les fondements. Les institutions, programmes et coopération promues par ce dispositif mettent le système en mouvement, et les acteurs réclament des mesures leur permettant d’entrer dans ce nouvel univers.

La baisse des moyens à une fonction disciplinante, elle oblige l’institution à s’interroger sur elle-même.

C’est l’autonomie des établissements, la construction d’un corps de chefs d’établissement dotés d’une culture d’entreprise, une inspection recentralisée, les ingérences du pouvoir politique dans les programmes, dans la pédagogie, l’individualisation des carrières selon l’évaluation du mérite et de l’investissement personnel, avec la gestion par la peur, selon la séquence objectifs/évaluation individuelle/sanctions professionnelles, évaluation fondée sur les résultats des élèves à partir de la logique politique du socle des compétences fondamentales comme ensemble des objectifs et des contenus permettant la construction d’outils fiables pour l’évaluation régulière des acquis des élèves, les résultats étant communiqués pour faire jouer la concurrence entre établissements, la pression sur les enseignants, jusqu’à leur licenciement.

Au niveau de l’université, des pôles d’excellence se constituent avec un privilège dans l’accès aux ressources financières, avec une sélection des étudiants, avec l’intervention d’agences reconnues internationalement pour la validation, avec le financement direct de leurs études par des étudiants.

La collégialité et la recherche sur les fondements est abandonnée au profit de rapports hiérarchiques, d’un principe d’affichage de pseudo-travaux de recherche et d’une recentralisation par une agence ayant tout le pouvoir dans l’allocation des moyens.

  1. 16.                Le passage de la connaissance désintéressée et de la science ouverte au nouveau régime néolibéral de la connaissance et au capitalisme scolaire, où la connaissance devient l’objet de droits de propriété.

La norme de la concurrence entre les États, les économies et les entreprises pousse à la mise en marché d’une connaissance perçue comme un avantage comparatif dans la guerre économique mondiale.

Cette incorporation des institutions de la connaissance dans le processus de valorisation du capital soumet l’ensemble du champ intellectuel éducatif à la logique de la valeur avec, d’une part, une commercialisation plus étendue des produits cognitifs, dont la valeur économique monnayable, c’est-à-dire la valeur marchande, l’emporte sur toutes leurs qualités et tous leurs usages, grâce à la construction juridique et politique de la codification et de la labellisation par des diplômes comme certificats de propriété et effets de marque, et, d’autre part, une mise en place hors du marché, dans le secteur public, de quasi-marchés, comme extension de la logique du marché hors du marché, imposition des techniques et des dispositifs de mise en concurrence et de pression managériale dans le secteur public, marché mêlant un financement largement public de projets soumis au critère d’utilité économique et/ou politique, un mode de régulation concurrentiel et un décalque du modèle organisationnel de l’entreprise privée.

Nous passons d’un régime de la connaissance et de l’enseignement comme bien public, dans un régime d’accumulation du capital appuyé sur l’Etat, à un régime de la connaissance et de l’enseignement comme capitalisme scolaire, un régime néolibéral de la connaissance.

Le retour sur investissement modifie les critères de validation des travaux, les qualités attendues des chercheurs, leur mode de recrutement et de promotion, leur statut, la hiérarchie des rémunérations et des profits symboliques.

La connaissance est un facteur de création de valeur directement en prise avec l’investissement très rentable.

Il n’y a plus de visée de vérité sur un ensemble d’objets et de domaines.

La connaissance n’est articulée qu’à un pragmatisme à tout faire, comme substitut de théorie scientifique.

La pratique de la recherche rompt avec l’ethos de la science, c’est-à-dire l’universalisme, le communisme comme gestion de la connaissance en tant que bien commun, le désintéressement, l’intégrité morale, le scepticisme organisé.

Ce n’est plus un travail autonome dont les résultats largement diffusés viennent augmenter le patrimoine commun, avec des rémunérations symboliques, des avancements de carrière, une reconnaissance indépendante des revenus directs pouvant être éventuellement tirés des applications.

À ce modèle de la science ouverte se substitue le modèle de la science enclose, le modèle de la recherche privée reposant sur la détention d’un droit privatif sur une connaissance dont l’investisseur tire le plus grand profit possible grâce au monopole technologique assuré par le brevet, la diffusion des résultats de la recherche passant non par l’université publique ou quasi-publique mais par le marché de la connaissance.

Les incitations à la découverte sont essentiellement financières grâces aux droits exclusifs du chercheur-entrepreneur, propriétaire du brevet.

  1. 17.                La constitution historique du champ intellectuel et le rôle de l’État

En luttant contre les pouvoirs ecclésiastiques et laïcs, les universités acquièrent une autonomie et un pouvoir qui inquiètent.

Une certaine distance institutionnelle, sociale et morale se crée entre la logique de la production des connaissances et les autres pouvoirs sociaux, entre l’activité scientifique et les autres logiques intellectuelles et normes d’action.

L’émergence d’États souverains et l’affaiblissement consécutif de l’empire religieux sur l’intelligence ont joué un rôle déterminant dans l’essor de l’esprit laïc et scientifique.

En retour, la définition de règles intellectuelles, la constitution d’un champ spécifique de problèmes et de solutions, puis la professionnalisation de l’activité scientifique précisent et renforcent les frontières de la science comme activité spécifique, avec l’idéal d’une science porteuse de progrès et d’émancipation pour tous, idéal générant des institutions publiques d’enseignement et de recherche accumulant les connaissances et les diffusant, avec une stabilité professionnelle assurant une indépendance économique et professionnelle indispensable à toute recherche de longue durée.

L’État joue un rôle important, se chargeant du temps long nécessaire à la recherche fondamentale, les économistes de l’époque faisant de la connaissance un bien que le marché ne peut produire efficacement.

La constitution de milieux professionnels gérés par des pairs, même s’il y a les travers du mandarinat, du corporatisme, du conservatisme social et intellectuel, favorise une vie intellectuelle relativement protégée du pouvoir intrusif des commanditaires politiques et économiques, institutionnalisant le modèle linéaire de la séparation et de la succession entre science et technique, la science ayant la force d’impulsion, fournissant aux innovations le socle de connaissances indispensables.

  1. 18.                La connaissance comme capital immatériel comportant des capacités intellectuelles, des brevets, des notoriétés, jouant un rôle de plus en plus important, en lien avec la finance.

Finance et connaissance sont deux aspects d’un même processus, l’immatérialisation de la production capitaliste, le poids croissant du capital immatériel ou intangible relativement au capital physique, du fait du rôle important des salariés bien éduqués et formés, au volume des dépenses en recherche et développement, en achat de brevets, aux efforts pour bénéficier des rentes d’une renommée ou d’une marque, à la nécessité de maîtriser les outils symboliques qui encadrent le travail.

Tout devient potentiellement immatériel, puisque tout peut être représentation et connaissance, les représentations et les connaissances pouvant être elles-mêmes assimilées à des marques ou des concepts publicitaires.

La connaissance, en tant que capital, comporte alors le portefeuille et les actifs possédés par une entreprise sous la forme de marques, de brevets, de savoir-faire, de compétences, de capacités créatives des équipes, d’images, de logos, de capacités d’innover, de concepts publicitaires.

Seule la finance est capable de donner une valeur à l’immatériel par l’intermédiaire du marché financier puisque la finance est seule capable de sélectionner, de valider et de financer les innovations pertinentes sur les marchés concurrentiels.

La logique financière s’impose dans les entreprises et dans la recherche.

  1. 19.                La formation à l’employabilité, aux compétences transversales et à l’autonomie

Dans le nouveau capitalisme, même pour les travaux mal payés, méprisés, précaires, sous pression de la concurrence de la clientèle, les salariés doivent pouvoir faire preuve d’une autonomie d’action tout en restant en phase avec les objectifs économiques et financiers des entreprises.

Il y a un bagage scolaire minimal reflété par les normes d’employabilité définies en termes de socle des compétences de base.

Les formations doivent être professionnalisantes, avec la nécessaire acquisition et actualisation de compétences transférables à une multitude de situations et évaluables dans tous les contextes.

L’implication cognitive et subjective exigée dans le procès de travail impose une conception de la formation comme moyen d’entretien permanent de l’employabilité.

  1. 20.                Dispositif d’autonomie contrôlée, avec des objectifs à atteindre, des évaluations, avec des ouvriers impliqués subjectivement et manifestant une bonne attitude.

Selon les prophètes de la mondialisation heureuse avec une organisation non taylorisée et les nouvelles technologies, les salariés s’identifient à l’entreprise, se reconstituent, se réconcilient avec elle, mobilisent pour elle leur intelligence individuelle et collective, coopèrent et communiquent en confiance.

C’est le désenchantement par rapport à une telle prophétie, il faut bien  le constater. Les objectifs de qualité et de rapidité sont toujours plus élevés.

Dans l’industrie, il faut surveiller, contrôler, entretenir les flux de procès automatisés et gérer les flux d’informations parallèles de manière informatique.

Dans les services, il faut des qualités relationnelles.

Il faut donc échanger et contrôler des informations, procéder à des diagnostics, contrôler la qualité, et donc la prescription ne suffit plus.

Du point de vue des dirigeants, il faut des travailleurs qui s’impliquent subjectivement et mobilisent leurs ressources cognitives et affectives, il faut leur sous-traiter des objectifs ambitieux, tendus et parfois contradictoires exigeant des valeurs sportives et guerrières, un dépassement, une domination du stress et de la souffrance, il faut individualiser le rapport salarial et abandonner les solidarités collectives par des entretiens où les salariés négocient sous contrainte leurs objectifs et évaluent leurs performances, mais c’est aux directions de fixer les orientations stratégiques et les objectifs et aux salariés de trouver les moyens, même si on ne leur donne pas les moyens, de gérer la relation client, la qualité et la marge maximale, le chiffre d’affaires, de respecter les tâches prescrites et les vitesses de réalisation tout en disposant d’une liberté de mouvement et de prise de décision pour affronter les situations variées et complexes.

La surveillance constante directe du petit chef est remplacée par la tyrannie impersonnelle, automatisée, à distance, des objectifs à atteindre et des évaluations régulières.

C’est toujours la discipline, ce n’est pas encore l’autonomie.

Les prescriptions ne sont plus définies en termes de tâches à accomplir mais en termes de bonne façon de se comporter, on prescrit des savoir-faire et savoir-être à apprendre, orientant la conduite du salarié compétent.

Privé de tout droit d’invention, de tout pouvoir d’initiative et de toute parole légitime sur la définition de ses propres compétences, le salarié doit s’aligner sur les seuls bons comportements et savoir-faire.

  1. 21.                La confusion entre valorisation du capital et subjectivation: on a bien un processus de  subordination active, avec la conjugaison du despotisme de fabrique, du despotisme actionnarial, du despotisme de la clientèle, les clients jouant le rôle de milice normalisatrice, du despotisme d’un marché du travail dominé par le chômage de masse, du despotisme des chiffres, des finalités et des objectifs, le salarié étant même responsable de sa formation.

C’est l’autonomie contrainte, la mobilisation ou la coopération forcée, en particulier par l’accentuation des contraintes systémiques en provenance des marchés financiers et du marché du travail où règne le chômage de masse, par la pénétration des exigences de la clientèle au cœur de la production.

Au despotisme de fabrique se surajoute le despotisme actionnarial combinant déconcentration productive et concentration financière.

Les fixations des objectifs dits de performance sont peu discutées et à tout moment modifiées, les résultats et chiffres induisent une pression permanente, l’évaluation est individualisée, ignorant les sources collectives de l’efficacité du travail tandis que le travail réel, entre les objectifs et les résultats, c’est-à-dire l’essentiel, est ignoré.

La soumission au commandement des installations technologiques est une subordination active, selon la confusion entre le procès de valorisation du capital qui fait du travail un moment de l’accumulation et le procès de subjectivation par lequel le travailleur subjectivise sa condition et sa situation en devenant sujet actif de la valorisation, épousant les finalités productives, marchandes et financières de l’entreprise comme si elles étaient les siennes propres, ce qui métamorphose les relations aux autres et à soi, les échanges, la communication, l’activité, ce qui dissout les autres appartenances sociales du sujet qui se trouve ainsi coupé de toute solidarité collective et placé dans un régime constant et impalpable d’autocontrôle et de soumission à la contrainte de l’autodépassement permanent, ce qui domestique l’ensemble des temps sociaux et personnels, dominé par la logique quantitative du travail abstrait et par les exigences de la performance.

Le patronat évalue la force de travail par son savoir mais aussi par son savoir-faire et son savoir être.

Il demande une implication subjective et une mobilisation personnelle au-delà des règles du métier et des prescriptions explicites, pour intérioriser l’obligation de résultat.

Il fait porter sur le salarié, entrepreneur de sa propre carrière, la responsabilité de l’entretien de son employabilité par la remise à niveau constante de son portefeuille de compétences et la responsabilité de la gestion des risques naturels de sa vie professionnelle.

  1. 22.                La professionnalisation des formations, c‘est-à-dire le formatage des formations pour le développement de compétences et d‘attitudes soi-disant communes  à toutes  les activités et donc directement transférables à la production flexible : on peut deviner le type de profil individuel que l’entreprise demande

La professionnalisation des formations n’est ni extension de la formation professionnelle consécutive à la formation générale, ni mise en correspondance entre les formations et les emplois, entre les diplômes et les emplois, pour une bonne préparation à l’insertion professionnelle des jeunes, mais développement de compétences et d’attitudes directement transférables à toute l’organisation flexible du travail, reformatage des savoir et savoir-faire liés à la culture des métiers sous un comportement normalisé, censé être commun à toutes les professions et à toutes les situations d’apprentissage et de travail.

Cette professionnalisation-formation centrée sur le développement des compétences transversales prépare, anticipe et rejoint la professionnalisation-travail qui vise à développer la flexibilité et le recyclage des travailleurs.

La professionnalisation des formations vise à fabriquer une subjectivité nouvelle où le jeune gère individuellement son stock de compétences tout en le réadaptant constamment au contexte productif et organisationnel, où il s’organise lui-même pour répondre aux insuffisances du travail prescrit, où il répond au service du client en mobilisant son raisonnement et sa décision.

Au-delà du seul diplôme, on repère les qualités professionnelles et humaines que le jeune doit intérioriser, les normes d’employabilité, on repère si le jeune dispose de l’ensemble des normes communes qui définissent le bon salarié souhaité par les entreprises, c’est-à-dire des subjectivités dociles, souples, adaptables et réactives, on relève le comportement, la mentalité, les intentions, les dispositions, les qualités humaines qui concernent les rapports avec la hiérarchie, le degré de motivation, le goût de la réussite, le besoin de foncer, la capacité de se dépasser, type de subjectivité en adéquation avec le mode très individualisant du management de la performance. On recherche les conditions les meilleures de la vente de la force de travail sur un marché très concurrentiel et dans son utilisation maximale par l’entreprise.

  1. 23.                Le morcellement des savoirs, la juxtaposition sans cohérence des compétences

La licence professionnelle, diplôme type de l’éducation tout au long de la vie, en partenariat étroit avec les entreprises, cherche l’adéquation entre motivation, profil personnel et projet de formation par un morcellement des savoirs qui ne s’organisent plus autour d’une problématique épistémologique ou d’une cohérence disciplinaire, mais se juxtaposent en fonction de leur utilité supposée nécessaire pour occuper tel ou tel poste de travail profilé en une somme hétéroclite de compétences élémentaires, au nom de l’employabilité et de la formation du capital humain.

Les situations de travail ou les stages en entreprise, comme toute hybridation entre production et formation, telle l’alternance, sont professionnalisantes.

Les conseils régionaux de gauche n’ont à soutenir ni l’alternance ni les licences professionnelles.

  1. 24.                Les différents mécanismes de tri des élèves se superposent avec, au début le tri précoce, puis le tri différé, l’élimination étant portée à la responsabilité de l’élève, et en dernier, le tri par le marché scolaire, les écoles privées, les entreprises privées de soutien scolaire, l’autonomie des établissements, c’est-à-dire la différenciation sociale (et « ethnique ») des établissements, mais aussi la différenciation des établissements selon une excellence spécifique de pédagogie et de contenu prouvant l’efficacité et la valeur de la mise en concurrence des établissements, la disparition de la carte scolaire, la course à l’innovation  pédagogique pour moderniser l’offre éducative dans la nouvelle situation de concurrence, le pouvoir donné aux parents d‘élèves et aux élèves des milieux favorisés, la compétition sur le marché scolaire entre les élèves pour le meilleur diplôme, entre les parents pour le choix de la meilleure filière et du meilleur établissement pour leurs enfants, la règle du jeu de marché obligeant au comportement du meilleur choix.

Il n’y a pas que les mécanismes classiques, reposant sur les inégalités de capital culturel transmis dans le milieu familial, qui excluent les enfants des classes populaires des positions professionnelles et sociales supérieures, des mécanismes qui se renforcent, il y a aussi des mécanismes nouveaux qui accentuent cette reproduction sociale.

La logique de marché, comme forme de régulation du système scolaire et universitaire, modifie les manières de trier les élèves.

Dans l’ancien régime de scolarisation bureaucratique, l’institution portait très tôt un jugement catégorique sur la valeur scolaire des élèves. Ce verdict, aveugle aux facteurs sociaux des inégalités scolaires, conduisait à des destins différents dans des filières, des sections, des établissements aux caractéristiques sociales opposées.

La massification conduit à la différenciation sociale des établissements, à une distinction fine des parcours scolaires, à un recours fréquent à l’enseignement privé et à la scolarisation parallèle des entreprises d’aide et de soutien personnalisé, les familles choisissant leur école, tandis que les nouveaux publics, trompés par l’ouverture démocratique, connaissent une élimination différée dont la responsabilité leur est imputée.

L’institutionnalisation politique de la concurrence crée un marché scolaire, un quasi-marché qui oblige les agents sociaux à se comporter selon la norme du marché et à adapter leur conduite aux impératifs concurrentiels, selon la conception que l’éducation est un bien dont la production ne peut que bénéficier des pressions et arbitrages des consommateurs.

Les directeurs sont obligés à gérer des écoles comme des entreprises soumises aux demandes des clients désireux de disposer d’une d’un service de qualité.

Dans une situation concurrentielle, tous les acteurs se sentent concernés par la qualité de l’enseignement, l’efficacité pédagogique, l’encadrement des élèves.

Pour capter et garder leur clientèle, les écoles proposent une offre éducative compétitive par l’innovation, la diminution des frais, le licenciement des mauvais enseignants.

Les familles sont incitées à optimiser leur choix, à s’informer, à comparer et à accroître leur investissement éducatif.

C’est ni la bureaucratie d’État ni les syndicats d’enseignant qui doivent faire valoir leurs intérêts, mais le client seul.

Les effets de ce mode de régulation sont l’accroissement des inégalités et la reproduction sociale par la séparation scolaire du public selon l’origine sociale et ethnique.

  1. 25.                Les mécanismes de reproduction sociale

Dans le système ancien de séparation des réseaux de scolarisation propres aux différentes classes sociales, la reproduction sociale n’était pas assurée principalement par la scolarisation, le fils remplaçait le père dans le même métier sans que la réussite scolaire ne change beaucoup les trajectoires, le baccalauréat étant la consécration d’un héritage social perçu en dehors de l’école. La reproduction se réalisait donc selon la lignée et non le mérite individuel. L’enseignement primaire séparait les franges étroites d’élus et les grandes cohortes d’exclus.

Avec l’école unique, les exclus d’hier sont à l’intérieur de l’espace scolaire, ce qui augmente à l’intérieur de l’école la lutte pour l’obtention des meilleurs diplômes et des meilleures carrières.

C’est à l’intérieur de l’espace scolaire que les séparations sociales s’opèrent entre filières nobles et roturières, entre établissements bourgeois et établissements populaires.

Cette particularisation sociale des établissements se manifeste par le contournement de la carte scolaire.

  1. 26.                Le libre choix s’impose à tous, mais ce n’est pas un choix rationnel, malgré les informations soi-disant objectives fournies par l’administration et les médias, c‘est seulement le point de vue de la famille sur  l‘école qu‘elle veut pour ses enfants, avec souvent une volonté d’entre soi, ce qui constitue un marché bizarre, où ce n‘est pas la qualité du produit éducatif-école qui compte mais la composition sociologique de l‘école.

La logique concurrentielle s’impose à tous.

Dans un univers organisé selon un principe de compétition, chercher à obtenir les meilleures conditions de scolarisation apparaît comme une contrainte dans le jeu.

Le libre choix est une obligation de jouer, quand bien même on réprouve les règles du jeu.

Le marché n’est pas l’espace du choix libre d’un individu rationnel, mais une règle des relations sociales qui s’impose aux différents sujets sociaux disposant d’atouts inégaux dans le jeu compétitif.

Cet univers de concurrence favorise ceux qui sont dotés des meilleurs leviers économiques, sociaux, culturels et relationnels, qui leur permettent de choisir, ou plus exactement de se faire choisir par, les établissements prestigieux et d’optimiser leurs atouts relatifs.

Dissimulée derrière la démocratisation, l’école produit des inégalités par le sens du placement des familles les plus aptes à définir une stratégie d’entre soi social plus ou moins radical.

Les motifs des choix ne sont pas rationnels.

La seule prise en compte du taux de réussite à l’examen final est la confusion entre le niveau moyen des élèves et ce qui serait bon pour le parcours scolaire de l’enfant.

Dans l’information prodiguée sur la valeur ajoutée des établissements, il y a l’idée d’une connaissance objective combattant une représentation appauvrie, mais les représentations sociales des familles résument le point de vue socialement déterminé sur la valeur de l’école.

Les familles ne souhaitent pas nécessairement une usine à examen, mais un endroit où on travaille, où l’enfant s’épanouit, une école où règne une certaine harmonie, surtout une école où leurs enfants retrouveront d’autres enfants qui seront proches des leurs, une école de bonne fréquentation.

C’est un marché étrange où les consommateurs font eux-mêmes la valeur de l’établissement, qui dépend donc de la qualité sociale et culturelle des élèves qu’il recrute.

  1. 27.                Il y a deux marchés scolaires, le marché central de la bonne école destinée aux carrières scolaires longues, avec les établissements d’excellence et la logique d‘excellence, et le marché périphérique, avec les établissements ghettos et la logique de protection, c’est-à-dire la crainte des familles de mettre leurs enfants en danger d’une mauvaise fréquentation. Dans les deux marchés, il y a une fuite des établissements de relégation

La question pour les familles n’est pas seulement de fuir les pires établissements mais d’accéder à l’établissement optimal, compte tenu des atouts dont elles disposent, des ambitions qu’elles ont pour leurs enfants.

Bien qu’ils ne se rencontrent pas physiquement, les parents mènent entre eux une lutte pour l’appropriation de biens scolaires rares.

Dans le marché central de la bonne école, qui concerne les élèves destinés à faire une carrière scolaire longue, où on trouve les établissements privés et publics d’excellence, alimentés par les milieux aisés et par les bons établissements, la logique est celle de l’excellence.

Dans le marché périphérique, où les échanges se font depuis les établissements de relégation, les établissements ghettos, vers les établissements publics ou privés considérés comme meilleurs, la logique est celle de la protection, où domine la crainte de mettre son enfant en danger, non pas seulement physiquement, mais socialement, avec des enfants dont on se méfie, c’est-à-dire où domine la volonté d’entre soi ou la volonté d’accéder à un établissement de recrutement social supérieur.

Mais cette fuite des établissements de relégation et ces choix des établissements de protection ou d’excellence ne sont pas rationnels quand ils n’ont pour norme que la composition sociale de l’établissement.

  1. 28.                Les inégalités scolaires s’expliquent par les différences d’héritage culturel et de socialisation familiale, par l’écart entre les cultures familiales et les cultures scolaires et de plus en plus par les différences de contexte scolaire, la mixité sociale favorisant l’apprentissage. Dans les établissements de relégation, les élèves faibles sont moins motivés et parfois hostiles au système scolaire, les professeurs s’adaptent par des cours simplifiés, des objectifs peu ambitieux, des notations et des orientations généreuses. Dans les filières homogènes socialement, sont favorisés les élèves qui ont déjà les ressources, acquises en dehors du système scolaire.

La constitution des ghettos scolaires n’est pas un accident malheureux, un dysfonctionnement involontaire mais résulte de la reproduction par les groupes favorisés de leur position, selon des stratégies plus ou moins conscientes mobilisant toutes les formes de capital, économique, social, culturel pour bénéficier au mieux de ce bien positionnel qu’est l’éducation.

En plus des effets de l’origine sociale sur la réussite scolaire du fait de la transmission du capital culturel, de la socialisation familiale, de la plus ou moins grande distance entre culture familiale et culture scolaire, il y a l’effet du contexte de scolarisation.

Mettre les plus faibles ensemble les rend plus faibles, mettre les forts ensemble les rend plus forts.

Dans les établissements de relégation, les apprentissages se font dans de plus mauvaises conditions du fait du poids des élèves faibles, moins motivés, parfois résistants ou hostiles aux normes scolaires.

Les professeurs s’adaptent aux élèves, leurs cours sont moins denses, moins rapides, leurs objectifs moins ambitieux, leurs notes plus généreuses, si bien que les élèves sont surnotés et surorientés.

Un établissement socialement homogène fait réussir un peu mieux ceux qui ont déjà les atouts pour réussir, c’est donc une prime pour les établissements bourgeois, un handicap de plus pour les autres.

  1. 29.                La reproduction des inégalités sociales se faisait par l’intermédiaire de la production d’inégalités scolaires, avec la constitution de filières ou d’établissements différenciés par leurs ambitions scolaires. Avec le néolibéralisme, la brutalité de la notation ou de la décision d’orientation est, dans un contexte où le choix familial du produit scolaire qui se dégrade est la règle imposée, traduisant l’ancrage renforcé du néolibéralisme dans les têtes, remplacée par la conjugaison contraignante, anonyme et apparemment naturelle de la multitude des décisions  scolaires des familles, en particulier des familles favorisées. Ce sont les parents les plus favorisés qui ont les meilleures stratégies de placement. La capacité économique des parents devient déterminante. Le chiffre d’affaires de l’accompagnement scolaire en France explose.

Dans le premier âge de l‘institution scolaire, les divisions sociales étaient réglées par la différence des ordres scolaires.

Dans un second moment, celui de l’institutionnalisation scolaire de la division sociale, l’école faisant le tri en termes d’affectation locale et de résultats scolaires objectifs, les inégalités sociales de départ se transmuent en inégalités scolaires pour que ces dernières se convertissent à leur tour en inégalités sociales d’arrivée, quelques rares jeunes des milieux populaires pouvant bénéficier de moyens et de contextes scolaires favorables.

Dans le troisième âge, la division et l’exclusion sont plus complexes. La sélection continue à se faire entre des sections et des filières plus ou moins valorisées, mais, à cette ségrégation institutionnelle, s’ajoute une ségrégation plus précoce qui consiste dans la différenciation sociale et ethnique entre établissements.

Le partage entre les classes sociales se fait non seulement dans l’école mais aussi entre les écoles, formellement égales, mais réellement différenciées sur le plan social.

À la violence brutale des décisions institutionnelles issues de jugements professoraux fondés sur des principes prétendument au-dessus des classes et portant sur la seule valeur scolaire des élèves, logique de tri institutionnel, succède la violence plus anonyme des discriminations invisibles du marché, issues de multiples décisions individuelles, et comme telles insaisissables, des familles qui ont la capacité stratégique de placer leurs enfants dans les bons établissements, selon une logique de choix social.

La logique de marché qui sépare les classes et écartèle le système d’enseignement entre des lieux et des logiques opposées sur le plan des conditions d’enseignement et des acquisitions de savoir, aboutit à une crise de confiance à l’égard de l’école unique, crise qui, par une spirale infernale, renforce les comportements objectivement ségrégatifs.

Plus, du fait du marché, les produits éducatifs sont socialement différenciés, plus les comportements renforcent cette différenciation, plus les choix de marché apparaissent légitimes, plus le néolibéralisme s’ancre dans les têtes.

  1. 30.                Dans les classes ghetto, il y a l’anomie, la tyrannie de la majorité, une norme collective déviante anti scolaire, des problèmes d’attention, de discipline et de calme, l’insuffisance de mobilisation scolaire et de communication, l’absence de vérification des acquis, de prise en charge des lacunes et de sanction claire des comportements, les conduites inciviles ou délinquantes qui renforcent l’exclusion, qui empêchent les acquisitions solides et durables, ce qui constitue un enseignement à valeur ajoutée négative.

Certaines classes sont dominées par une anomie qui empêche les acquisitions scolaires solides et durables, paralysées par une tyrannie de la majorité ou une norme collective déviante, les exclus de l’intérieur imposant une norme de conduite a- ou anti-scolaire aux élèves les plus mobilisés par les études, les poussant à abandonner tout effort.

La communication pédagogique et la mobilisation intellectuelle des élèves sont insuffisantes, avec les problèmes de discipline, de calme, d’attention qui occupent l’énergie, le temps, les moyens, au détriment de l’acquisition des connaissances, ce dérèglement, intuitivement perçu, devenant la source principale des conduites de fuite.

L’homogénéité sociale résultant de la ségrégation empêche non seulement les jeunes des classes populaires d’imaginer d’autres parcours sociaux que ceux auxquels ils semblent voués, mais les condamne de ce fait même à cultiver des conduites inciviles, voire délinquantes, qui les stigmatisent encore plus et les enferment dans le cercle infernal de l’exclusion et de l’anomie, d’où la constitution de communautés.

Aux lieux où les conditions d’enseignement permettent d’apprendre s’opposent ceux où l’on essaye de calmer et de faire tenir les élèves en place.

La gestion libérale des flux permet à des cohortes de jeunes issues des classes les plus pauvres de poursuivre une scolarité intellectuellement peu efficace, socialement démoralisante, sans pouvoir sortir de l’univers aussi troublé.

Dans une institution incapable de dire la norme, aussi bien en termes intellectuels que moraux, et de la faire appliquer, l’élève ne parvient pas à devenir élève, il développe des comportements constants de refus et de chahut, il passe de classe en classe sans vérification des acquis, sans prise en charge des lacunes, sans sanction claire des comportements.

À l’inégalité des atouts culturels de départ s’ajoute l’inégalité des conditions concrètes d’enseignement, un enseignement à valeur ajoutée négative.

  1. 31.                Domine une conception adaptative de l’enseignement, avec des cours simplifiés et théâtralisés, des évaluations portant sur la quantité de travail et la motivation, une non-affirmation claire des objectifs de savoir, un allégement des programmes et une élimination des savoirs trop éloignés de la vie quotidienne des élèves, une pédagogie de type affectif, compréhensif, éducatif, avec contrôle du comportement, formation aux relations humaines et à la responsabilité citoyenne, un paupérisme et un misérabilisme concernant les élèves en difficulté et les élèves handicapés auxquels on attribue des référentiels à compétences spécifiques, l’essentiel étant que ces élèves soient bien avec les autres, selon une pédagogie d’attente, la dénonciation de la violence symbolique qui consisterait à vouloir faire des jeunes des classes populaires des intellectuels, à leur imposer des normes culturelles qui ne sont pas les leurs, ces discours contre l’impérialisme culturel de l’école, contre la culture bourgeoise, ces dénonciations des  enseignants trop intellectuels, coupés de la vraie vie des quartiers, la promotion de la déscolarisation, étant de fait une assignation à résidence culturelle et l’alibi pour ne plus instruire les enfants des classes populaires

Les enseignants, qui ne partagent sans doute pas des idéologies prônant une conception adaptative de l’enseignement, ajustent localement des cours simplifiés, mise en scène oralement, des évaluations portant plus sur la quantité du travail et sur la motivation que sur la qualité du travail.

Dans ces lieux d’accompagnement social du public défavorisé, les objectifs de savoir ne sont pas clairement réaffirmés.

Une part des savoirs peut perdre toute légitimité par crainte de leur éloignement de la vie vécue des élèves, d’où les discours prescrivant une conduite plus éducative qu’instructionnelle, plus affective et compréhensive que formatrice, la priorité devant être donnée au contrôle du comportement, à la formation aux relations humaines, à la responsabilité civique, aux pédagogies d’attente, à l’allégement des programmes.

Ce paupérisme et ce misérabilisme dans la façon dont on parle des élèves en difficulté ou des élèves handicapés s’expriment par les référentiels de compétences spécifiques, l’essentiel étant que les enfants soient avec les autres dans une démarche citoyenne.

La démocratisation est fallacieuse qui supprime de façon illusoire le problème qui consiste à faire passer des enfants issus de dynasties manuelles à des positions et des dispositions sociales et professionnelles qui requièrent une formation intellectuelle plus poussée.

Selon une vision de la culture comme un luxe, il faudrait cesser la violence symbolique consistant à faire des jeunes des classes populaires des intellectuels, à imposer des normes culturelles qui leur sont étrangères. Il faudrait au contraire s’adapter à leur culture propre, abandonner l’école aux particularismes, l’ouvrir aux cultures dominées, renoncer à l’impérialisme culturel, pour le multiculturalisme, respecter les différents milieux, selon un moralisme considéré comme progressiste, en fait, selon une assignation à résidence culturelle.

Ce refus faussement radical de la norme culturelle aboutit à laisser jouer les différenciations sociales spontanées et à faire reposer plus directement encore le tri scolaire sur l’origine sociale.

La dénonciation de la formation intellectuelle comme bourgeoise ou reproductrice ou la promotion de la déscolarisation ou la dénonciation des enseignants intellectualistes, coupés de la vie réelle et de la vraie vie des quartiers et des cités que sont censés connaître les élèves deviennent des alibis pour ne plus instruire les enfants des classes populaires.

  1. 32.                La suppression de la carte scolaire par la droite et la gauche néolibérale

Avec l’assouplissement  de plus en plus poussé de la carte scolaire conçu comme une étape vers sa disparition, la droite et la gauche néolibérale auront mis une trentaine d’années à réaliser le libre marché scolaire.

Cette réalisation tient à l’idéologie du libre choix et des refus des contraintes administratives et institutionnelles, au principe général de la concurrence qui anime l’action publique (des services publics ouverts à la concurrence), à l’attente d’un mûrissement de la situation, pour éviter une argumentation trop ouvertement néolibérale et des mesures en faveur du marché trop déchiffrables, à la dégradation des conditions d’enseignement de nombreux établissements, à l’inquiétude des familles à l’endroit de l’école, aux conduites d’évitement à l’égard de certains établissements, à l’insatisfaction à l’égard des affectations contraintes.

Les responsables politiques savent les conséquences des politiques de marché scolaire, mais les parents seraient désireux d’exercer leur libre choix, les établissements de centre-ville doivent être favorisés, et surtout l’État néolibéral ne peut rester fidèle à des objectifs d’avant le tournant néolibéral, l’école doit être une entreprise fournissant des services sur le marché concurrentiel dans le cadre d’une recherche de compétitivité globale de l’action publique.

La mise en marché de l’école est le mode typique de reproduction sociale à l’époque néolibérale dans la mesure où elle favorise une ségrégation sociale apparaissant comme le résultat naturel de la concurrence.

La séparation des groupes sociaux est actuellement une modalité centrale de la reproduction sociale.

Le discours officiel, la compassion misérabiliste et le sécuritarisme policier ont pour effet de maintenir une règle du jeu qui favorise les plus favorisés.

  1. 33.                Les étudiants achètent moins une formation qu’une expérience, un réseau, un label

La mise en marché de l’école et de l’université n’est pas étrangère à leur marchandisation.

Les institutions d’enseignement deviennent des sites effectifs d’accumulation du capital.

L’autonomie des établissements, la mise en concurrence des écoles et la mise en place de gouvernements managériaux ne sont pas des facteurs de rénovation du secteur public, ni le meilleur moyen de défendre les services publics contre la privatisation.

Tout ce qui renforce le marché scolaire favorise les phénomènes d’accumulation et de valorisation du capital dans l’enseignement.

Acheter des marchandises éducatives, c’est chercher à accroître ou être contraint à accroître, du fait de la concurrence sur le marché du travail, sa propre valeur comme marchandise.

On achète de l’éducation pour mieux se vendre.

Tous les sacrifices sont consentis quand il s’agit d’avoir l’essentiel : un emploi et un revenu.

La vente de services effectifs d’enseignement se mêle étroitement à la cession payante d’un label symbolique qui fait fonctionner le nom de l’école comme une marque, en échange de droits d’inscription élevés.

Un capitalisme universitaire et scolaire se développe, qui fait de la connaissance un bien marchand, protégé par des droits propriétaires renforcés et régis par une logique de marque et de copyright.

La dépense éducative est de plus en plus privatisée, si bien que les étudiants finançant leur établissement, c’est le marché de l’emploi qui dicte la structure et l’évolution de l’université et non plus une dynamique autonome, liée à l’évolution propre des savoirs.

Les étudiants achètent moins une formation qu’une expérience professionnelle, un réseau et un label.

Les tarifs sont fixés en fonction des salaires que les étudiants peuvent espérer percevoir à la sortie.

  1. 34.                La droite et la gauche néolibérale, puisque, d’après elles, tout le monde est capitaliste, encouragent un rapport strictement marchand, de type fétichiste, selon le seul intérêt pécuniaire, de l’étudiant à l’égard des institutions d’enseignement, à l’égard de sa formation, à l’égard des connaissances, à l’égard de sa propre vie, où les choix sont maintenant contraints par la nécessité de rembourser l’emprunt. Pour cette vie disciplinée par les échéances financières et la recherche des opportunités de gains, les arts, les humanités et la recherche scientifique ne trouvent pas de place, tandis que le dilettantisme, les échecs et les mauvais choix de carrière deviennent des grands risques. L’étudiant est transformé en capitaliste pour qui l’argent, ce nouveau fétiche, est à la source de la productivité, de la créativité, qu‘il est le nerf du développement des connaissances. Cette mutation des subjectivités étudiantes est préparée par le développement de la culture d’entreprise, par la l’inculcation d’une conception apologétique du capitalisme, avec l’élimination des sujets sensibles, par la mise en valeur de l’action des individus aux dépens des structures. Il s’agit non de former le citoyen apte à élire, à juger, à contrôler ses représentants afin qu’ils incarnent au mieux l’intérêt général, non de former un esprit libre et critique, mais de former des subjectivités capitaliste capables de gérer, de manager, d’innover, de former à la finance

Non seulement la connaissance est privatisée dans les consciences, mais la vie elle-même est financiarisée.

La droite et la gauche néolibérale encouragent, avec l’augmentation des droits d’inscription, un rapport strictement marchand à l’égard des institutions d’enseignement, qui deviennent des instruments de contrôle des individus selon le seul motif de l’intérêt pécuniaire, avec l’idée que tout le monde est capitaliste.

Rembourser ses études pendant 25 ans change de rapport que l’on entretient avec l’acquisition des connaissances, avec sa propre formation, avec son existence.

Les choix sont contraints vers les secteurs où il y a des emplois et des emplois bien rémunérés, ce qui fait de la dette contractée par l’étudiant un instrument de contrôle des comportements par le jeu des incitations financières, un moyen de discipline scolaire.

Les humanités, les arts, la recherche fondamentale sont alors menacées.

Les risques du mauvais choix, ceux de l’échec ou du dilettantisme intellectuel sont augmentés.

Les stratégies d’accumulation du capital humain individuel conduisent les individus, via la dette, à être directement gouvernés par le capital financier, et ainsi à se gouverner eux-mêmes comme capital.

Les subjectivités sont modelées par la nécessité d’avoir à payer eux-mêmes les qualifications utilisées par le capital. Le salaire fait plus de reproduire la force de travail, il sert à financer sa propre formation.

La connaissance, comme capital acheté par ceux qui vont le mettre en œuvre pour le bénéfice des entreprises, entre dans le mouvement de fétichisation.

De même que, selon les apparences, la richesse naît non du travail mais du capital, que le travail vivant, les forces productives du travail social se présentent comme les forces du capital, comme l’émanation du capital, du travail matérialisé, des conditions matérielles du travail, incarnées par le capitaliste sous l’aspect d’un objet indépendant, de même, selon les apparences, la créativité, la productivité, la science, la culture, les connaissances naissent non du travailleur mais de l’argent.

Cette mutation des subjectivités étudiantes est préparée par le développement de la culture d’entreprise dès le plus jeune âge, par la l’inculcation d’une conception apologétique du capitalisme, avec l’élimination des sujets sensibles comme celui du chômage ou de celui des inégalités, par la minimisation de la sociologie, par la liquidation de tout ce qui relève d’une logique compassionnelle, c’est-à-dire critique, et par la mise en valeur de l’action des individus aux dépens des structures.

Il s’agit non de former le citoyens apte à élire, à juger, à contrôler ses représentants afin qu’ils incarnent au mieux l’intérêt général, non de former un esprit libre et critique, mais de former des entrepreneurs d’eux-mêmes, des subjectivités capitaliste capables de gérer, de manager, d’innover, de former à la finance.

On pourrait doter en capital les jeunes dès le plus jeune âge afin de construire un rapport précoce au capital.

  1. 35.                La nouvelle orientation. L’orientation prend le pas sur l’enseignement, sur la transmission des connaissances. Chacun, même le plus jeune, est totalement responsable dans la signature de ses contrats éducatifs, il doit devenir acteur de son orientation, c’est-à-dire vivre sa scolarité comme la construction d’un portefeuille de compétences et d’un projet professionnel personnel tout au long de la vie, c’est-à-dire se construire comme marchandise compétitive à vendre sur le marché du travail, pratiquant l’autoformation, l’autocontrôle, l’autoévaluation, gérant son parcours en fonction non de l’intérêt pour un sujet d’étude mais en fonction de paramètres extérieurs au champ des connaissances, c’est-à-dire en fonction d’impératifs économiques, sans souci éthique, intellectuel et humaniste de soi, ni souci républicain de la chose publique. Il s’agit de savoir se vendre et, par exemple, non de passer un examen mais de savoir rédiger un CV.

Dans la nouvelle école capitaliste, l’orientation tend à prendre le pas sur l’enseignement, sur la transmission des connaissances.

Le capital, c’est-à-dire les besoins économiques, arraisonnent politiquement l’école en enjoignant chacun de se constituer comme un acteur d’une orientation active, vivant la scolarité comme un parcours de découverte, une accumulation de compétences et une construction d’un projet personnel et professionnel.

L’école a pour visée la fabrication d’une subjectivité marchande, chacun devant se consacrer avant tout à la vente de soi sur le marché du travail, le souci éthique et intellectuel de soi de l’humanisme et le souci de la chose publique de la tradition républicaine étant dévalués.

Cette vente de soi suppose un travail institutionnel de formation des compétences, sous la responsabilité et l’engagement direct de l’individu lui-même.

Connaître, c’est être compétent et performant, c’est être doté de capacités à agir et à s’adapter dans les situations professionnelles.

L’orientation aide à prendre des décisions en termes d’éducation et de formation et à gérer sa carrière tout au long de la vie, elle entraîne l’individu à se considérer comme une marchandise en recherche d’un acheteur, comme une force de travail en formation pour être vendue sur le marché, comme un entrepreneur de soi-même développant l’autocontrôle et l’autoévaluation.

L‘orientation est l‘art de se préparer et de s‘adapter au marché du travail, elle est la conversion subjective à la vente de soi, la considération de soi comme marchandise, elle est la formation des compétences clés qui sont : apprendre à apprendre, l‘esprit d‘initiative, l‘esprit d‘entreprise, l‘attitude à s‘orienter tout au long de la vie, la formation tout au long de la vie pour entretenir son employabilité, la préparation et le développement efficace de sa capacité de main-d‘œuvre, le développement personnel, le développement d‘outils de gestion de soi et de planification de carrière, l‘ouverture vers l‘extérieur, vers des expériences d’entreprises sous forme de stages, de rencontres, d’entretiens, vers les engagements associatifs, sportifs, culturels, la construction du projet d‘études et d‘insertion professionnelle.

Il ne s’agit donc pas de choisir ses études en fonction de l’intérêt qu’on prend à tel ou tel sujet, ni en fonction des intentions, des désirs et des projections d’une personnalité en recherche d’elle-même, il s’agit de l’obligation de se déterminer en fonction de paramètres extérieurs au champ scolaire et au savoir, de se justifier devant le tribunal souverain de la raison économique.

Il s’agit moins d’apprendre que de gérer son parcours en fonction d’impératifs économiques dans un contexte marqué par une concurrence permanente.

Il n’est pas besoin de redoubler, toute difficulté scolaire relevant d’un contrat engageant les parties dans une obligation de résultat, élèves et enseignants étant individuellement responsables de la réussite et de l’échec.

La responsabilité individuelle est totale.

La société n’existe pas, sinon par l’existence de parents défaillants, sans autorité, et donc à punir.

En plus de l’organisation de parcours d’inégale valeur, de répartition et de tri social et scolaire comme mécanismes de reproduction et de sélection, contre l’orientation objective ne tenant aucun compte de la subjectivité, l’école ajoute l’incitation permanente à devoir choisir et construire ses parcours, le rapport de l’élève à sa scolarité étant ainsi transformé, l’école étant désormais lieu de préparation à l’insertion professionnelle, tenant compte de la subjectivité singulière de l’individu.

Sensibilisé aux enseignements de l’entreprise, l’individu responsable prend en charge de façon active la gestion individualisée d’un parcours scolaire finalisé par l’insertion professionnelle, les réussites et les échecs relevant de l’usage judicieux ou défaillant des compétences acquises et mobilisées, du mérite individuel, toutes déterminations sociales du parcours étant désormais impensable.

  1. 36.                Pénétré par l’esprit d’entreprise, l’enseignant devient surtout un orienteur qui, évitant la réflexion  de l’élève et l‘expression libre et raisonnée de ses projets, transforme sa pratique professionnelle en choisissant des contenus enseignés finalisés par l’objectif de l’emploi, en notant l’élève en fonction de ses qualités personnelles et de son comportement plus que de ses connaissances, avec toujours la perspective de guider l’élève dans son parcours professionnel. Il s’agit donc, dans la conception du parcours scolaire, ni de faire acquérir progressivement des connaissances, ni de vérifier leur acquisition.

L’enseignant devient orienteur. Il s’agit d’éviter la réflexion de l’élève, l’expression libre et raisonnée de ses projets.

Il s’agit surtout de transformer la pratique professionnelle de l’enseignant qui ne doit plus être de transmission des savoirs mais de préconisation d’un parcours scolaire adapté aux débouchés professionnels, avec des contenus enseignés finalisés par l’objectif de l’emploi et un enseignement articulé à la connaissance du monde de l’entreprise.

La critique néolibérale se saisit des critiques de l’éducation nouvelle selon laquelle l’école est trop centrée sur les savoirs, pas assez sur les façons d’être, les examens étant trop livresques, l’évaluation ne tenant pas assez compte des comportements et des qualités personnelles, les notations n’étant pas adaptées.

Les parcours  scolaire ne sont plus conçus en fonction d’une acquisition progressive des connaissances et de la vérification institutionnelle de leur appropriation.

  1. 37.                Les connaissances n’ont rien à voir avec des exigences de vérité, de construction conceptuelle, de formation citoyenne, elles sont des unités capitalisables standardisées qu’on peut morceler, empiler, déplacer, compter, des informations que tout individu, même tout jeune, peut s’approprier avec profit pour gérer sa carrière scolaire. De toute façon, dans les affectations, les responsables ne tiendront pas tellement compte des connaissances acquises mais plutôt des qualités du candidat, son initiative, son bon esprit, etc. Il s’agit de casser la logique de la reconnaissance de la qualification pour le paiement des salaires. Il n’y a pas que la qualification, il y a les qualités, les savoir-faire et même les savoir-être, toutes qualités personnelles qu’il faut rémunérer. Cette logique des compétences permet un pouvoir plus individualisé sur le salarié, au-delà des conventions collectives.

La raison d’être des connaissances n’est plus référée à des exigences de vérité et de construction conceptuelle, pas plus qu’elles ne renvoient à la formation d’un citoyen éclairé.

Les connaissances et les compétences sont des choses qu’on peut empiler, déplacer, compter, des unités capitalisables, non pour lutter contre la rigidité des parcours, mais pour s‘inscrire dans une comptabilité de crédits comparables et calculables.

La standardisation des modules et de leur contenu comme le morcellement à l’infini des programmes prend le pas sur la construction des savoirs.

L’individu seul sait mieux que quiconque ce qui est bon pour lui du moment qu’il détient la bonne information.

Une telle position est fausse puisque le placement de soi, la projection de soi dans un champ de possibles s’autolimite dans la perception de ce qui est légitime dans les ambitions, du fait des appartenances sociales.

La navigation dans le dédale des options garantissant l’accès aux meilleures places n’est possible que pour une minorité dotée du capital social et scolaire nécessaire.

La détermination de l’affectation ou de l’orientation de l’élève par l’institution répond peu aux connaissances des matières enseignées, peu à la mobilisation du sujet, à sa motivation, et beaucoup aux «démarches positives» de l’élève en stages, en rencontres demandées avec le chef d’établissement, en courriers, en qualités personnelles, en bonnes attitudes telle l’autonomie, la sociabilité, l’initiative, le bon esprit, la bonne conduite.

L’extrême diversification des cursus universitaires renforce la tendance à faire correspondre le projet et le profil de l’étudiant avec les spécificités de la formation, d’où le recours non aux examens mais au CV, témoignage du «savoir se vendre», comme dans la recherche d’emploi.

  1. 38.                Les entreprises ne peuvent pas être objet de connaissance scientifique dans la mesure où elles sont productrices de communication, l’essentiel pour l’étudiant est non d’acquérir un savoir et de développer son intelligence mais d’accéder aux ressources informatives de l’entreprise

Seule est fiable l’information délivrée par l’entreprise elle-même.

L’école est trop coupée du monde réel.

Les entreprises ne sont plus des objets de connaissances mais des coproducteurs de ressources informatives, ce qui opère un brouillage entre la connaissance objective et une opération de communication où la documentation ressemble à un dépliant touristique pour une destination de rêve, avec la valorisation du vécu, du visuel, du storytelling, de la success story.

Le rapport à l’entreprise permet de finaliser sa formation, le problème n’étant pas d’acquérir un savoir et de développer son intelligence mais d’accéder à des ressources informatives et d’intérioriser la seule finalité légitime de la nouvelle école.

  1. 39.                Avec l’orientation active, décalquant les modes de recrutement en entreprise, l’élève intériorise un code  qu’il ne comprend pas, il se cache comme un acteur derrière les masques du projet qu’on construit avec lui, il imite, avance des arguments convenus, montrant qu’il joue le jeu du mieux qu’il peut, ses actes et ses choix n’étant pas ceux d’un sujet  autonome. Cette normalisation subjective renforce la normalisation rampante de l’institution vers la professionnalisation.

Avec l’orientation active, l’élève intériorise un code factice dont il n’interroge pas la signification, il se cache derrière des attributs fonctionnels, exhibés mais creux, des masques, il est non agent mais acteur, producteur d’imitations, les pseudo-protocoles remplacent les actes et les choix des sujets autonomes.

Si l’élève est acteur de son orientation, c’est au sens où il est contraint d’être l’acteur d’un rôle qui lui impose de mettre en scène un projet professionnel. Il joue un rôle, avance des arguments convenus, se met en scène, montrant qu’il joue le jeu qu’on lui demande de jouer et qu’il joue du mieux possible.

C’est un mimétisme imposé, un décalque des modes de recrutement en entreprise.

Cette normalisation subjective vient renforcer la normalisation rampante de l’institution dans le sens de la professionnalisation de ses formations.

  1. 40.                La dévaluation de nombreux cours, la perte du sens  et de l’intérêt des études

L’étudiant recruté dans une filière censée le préparer au mieux à son projet professionnel exprime des attentes et formule des jugements sur le contenu même des études en fonction de ces attentes, tout ce qui s’éloigne de cette fin étant considéré comme dénué d’utilité.

Les cours non directement lisibles en termes d’utilité professionnelle sont du coup fragilisés.

Le sens des études et leur intérêt intrinsèque pour la formation de l’esprit sont dévalués par cet utilitarisme inscrit dans les dispositifs mis en place par les universités.

  1. 41.                Pour les décrocheurs, c’est non le raccrochage mais, au mieux, c’est la surveillance continue du comportement, l’accompagnement social, l’installation dans le provisoire, l’immersion dans le milieu professionnel sans finalité de qualification, les demandes de modification de style, de langage, d’habillement, au pire, c’est, considérés qu’ils sont comme des anormaux, des déviants socioculturels, des délinquants constituant une classe dangereuse, le repérage informatique des échecs et de l’absentéisme scolaire, et la répression.

L’individualisation de l’orientation se complète par la volonté de surveillance continue du comportement et de l’accompagnement social pour ceux qui sont les moins aptes à s’orienter activement, pour les décrocheurs, et non par des tentatives de raccrochage scolaire et d’accès à un emploi : installation dans le provisoire, stage sans finalité de qualification, immersion courte dans un milieu professionnel, aide à la recherche d’un apprentissage, modification de langage, de style vestimentaire, d’apparence et de look, maquillage discret pour les filles, costume pour les garçons.

Dans un système conçu pour les plus performants, le traitement des élèves en difficulté tend à les considérer comme une classe dangereuse nécessitant des dispositifs de repérage informatique des échecs, de l’absentéisme, considérés non comme des déficits à traiter sur le plan scolaire, comme c’était le cas dans l’ancien régime scolaire centré sur l’acquisition des connaissances, mais comme des anormalités comportementales, des déviances socio-économiques, des prédictions de délinquance, et dans ce cas l’orientation est prévention et répression des déviances.

  1. 42.                La contestation des jeunes

L’éducation à l’autonomie doit être, avec les outillages du contrôle continu, la capacité de faire les choix les mieux adaptés dans un contexte de concurrence, d’investir les cursus les plus payants dans le marché des formations, tandis que l’enseignement diagnostique et comble les compétences défectueuses pour mieux guider son client, sa rationalité et son désir, en fonction des exigences du marché du travail.

Il ne s’agit pas d’aider par la réflexion et le dialogue argumenté, il ne s’agit pas de transmettre des connaissances, mais de repérer, d’évaluer, de guider.

La dévaluation de l’activité de connaissance, la mutilation des existences, l’appauvrissement de soi, l’absence de la culture dans la formation de la personne, la concurrence générale entre individus concernent le sens de l’existence, le mode de vie, le rapport à soi et aux autres et deviennent enfin objet de contestation des jeunes.

  1. 43.                La soumission par la notion stratégique de compétence

La soumission de l’école n’est plus une soumission fonctionnelle mais une soumission de l’intérieur, sur le plan organisationnel, discursif et pédagogique, l’introduction et la diffusion de la notion stratégique de compétence dans le système éducatif en étant à la fois le signe et le moyen, dans la mesure où cette notion met en équivalence la production scolaire et la production économique.

La logique des compétences établit un nouveau mode de contrôle des enseignants par la fixation d’objectifs de performance, la multiplication des évaluations d’élèves et l’obligation de résultat.

  1. 44.                L’introduction d’une adéquation entre les flux de sortie du système scolaire et les besoins de l’économie en main-d’œuvre et le remplacement de l’éducation par la formation, comme conscience que l’instruction est utile à l’économie.

En 1945, l’enseignement secondaire a pour finalité de former l’esprit, d’éveiller et de développer les facultés de réflexion générale, sans les engager dans aucune tâche professionnelle déterminée. La professionnalisation incombait à l’enseignement technique.

L’éducation et l’économie sont mises en relation par une adéquation entre les flux de sortie du système scolaire et les besoins de main-d’œuvre de l’économie, pour éviter les déséquilibres entre l’offre de travail qualifié et la demande des entreprises, pour assurer le plein emploi et la hausse de la productivité.

L’idée s’impose que l’instruction est nécessaire à l’économie et aux salariés, si bien que la notion de formation remplace celle d’éducation.

La formation mesurable serait aux fondements de la qualification.

La scolarité jusqu’à 16 ans est au service de l’économie.

Pour éviter une déperdition du capital intellectuel de la nation, le cycle d’observation repère les aptitudes et oriente. Ce rapprochement entre école et économie ne touche pas au contenu d’un enseignement qui garde une certaine autonomie, il se contente de la recherche de l’adéquation entre flux de sortie et besoin économique.

Les 80 % au niveau bac et la création du bac pro prennent acte de l’évolution économique.

Il ne s’agit pas d’adapter l’enseignement au niveau réel des élèves ni de faire appel à leurs intérêts et à leur activité. Il faut opposer les savoirs et les élèves et prendre le parti des savants contre les pédagogues en insistant sur les compétences scientifiques des enseignants, les savoirs à transmettre, l’effort, le travail.

  1. 45.                L’introduction par l’OCDE des compétences comme objectif de l’enseignement

L’OCDE considère que les résultats de l’éducation doivent dépasser l’acquisition des seuls savoirs scolaires, qu’il faut introduire les connaissances et aptitudes socioculturelles, les compétences transversales, pour une vie individuellement honorable et socialement utile. En effet, le savoir n’a de valeur que dans un agir qu’il rend plus efficace. Le savoir est un stock permettant d’accroître la maîtrise de la nature pour mieux servir le bien-être. Or, le savoir scolaire est éloigné de la pratique, séparé de la vie quotidienne, trop abstrait. L’école n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour rendre l’étudiant compétent pour sa vie et pas seulement pour l’école. Il faut donc former la capacité à apprendre, la capacité à accomplir des tâches en mettant en œuvre des connaissances, des émotions, il faut former les compétences clés, il faut accorder de l’importance à la flexibilité, à l’esprit d’entreprise, à la responsabilité personnelle, il faut non seulement de l’adaptation mais aussi de l’invention, de l’autonomie, de la motivation.

  1. 46.                Les pédagogies nouvelles

Les pédagogies nouvelles ne voient pas la dimension néolibérale, utilitariste et managériale de la logique des compétences. Face à l’échec de l’école unique, il faut, avant de parler de la question secondaire des moyens, repenser les contenus d’enseignement et la pédagogie, réparer les blessures d’une société inégalitaire que les politiques renoncent à changer. On parle du primat des compétences sur les connaissances, du concret sur l’abstrait, du décloisonnement des disciplines, de l’interdisciplinarité, de la  transversalité, de l’ouverture, de l’allégement des programmes, de la pédagogie de projet, de la pédagogie par objectifs, de la nécessité d’être proche de l’élève, de l’autonomie de l’école, des contrats avec les élèves, du socle commun des compétences, on se plaint de l’élitisme républicain, de l’école coupée de la vie, de l’encyclopédisme des programmes et de la logique disciplinaire qui ne fait que préparer aux grands concours.

  1. 47.                L’introduction du socle commun de compétences

Le socle commun de compétences est introduit à partir de la communauté européenne.

Chaque compétence générale, accompagné de ses corollaires d’évaluation, est déclinée en connaissances, aptitudes et attitudes.

La logique du socle régule un système décentralisé où les unités que sont les élèves, les professeurs, les établissements et les académies sont autonomes, en échange d’un contrôle étroit et permanent de leurs résultats.

C’est le développement massif de l’évaluation, avec des indicateurs de performance, des classements, des palmarès.

L’évaluation du maître est basée sur l’évaluation des acquis des élèves, les enseignants participant ainsi, quand ils font passer les tests, à une partie de leur propre assujettissement.

Les programmes sont un des instruments de contrôle et de normalisation des pratiques enseignantes.

Les enseignants sont évalués, bien au-delà de leur maîtrise des connaissances, sur leur attitude, sur leur éthique, sur leurs valeurs, sur leur ouverture au monde de l’entreprise.

Les programmes sont des supports à des savoirs agir, c’est-à-dire des savoir-faire considérés comme les seules justifications et finalités de l’action pédagogique.

  1. 48.                La résistance dépend non seulement de la compréhension intellectuelle des évolutions, mais aussi de la compréhension de son  implication pratique, concrète, quotidienne dans ces évolutions

La stratégie incrémentale de réforme, le fractionnement et l’isolement des luttes, les prudences académiques, l’inertie à penser des réalités nouvelles rendent difficile la prise de conscience de la rupture.

Les réformes ne cessent pas. Elles continuent de recevoir le soutien des partis sociaux-démocrates, de certaines organisations syndicales et de la passivité de nombreux enseignants, étudiants et parents.

La détermination à agir individuellement et collectivement ne dépend pas seulement de la compréhension intellectuelle des évolutions objectives mais de la compréhension du sujet lui-même, de sa prise quasi corporelle dans la situation qui lui est faite et des pratiques qu’il peut déployer pour les transformer et se transformer.

  1. 49.                Les luttes collectives se développent tandis que les luttes individuelles de type désobéissance civile se multiplient. Dans son métier, il faut dorénavant ruser, mentir, dissimuler.

Les luttes sont nombreuses.

Avec la crise, d’un côté, les illusions sur l’efficience des marchés sont démenties, de l’autre, les politiques sont de plus en plus soumises au marché.

Selon la stratégie du choc, la crise est utilisée pour faire passer les réformes.

La nouvelle école n’apparaît plus efficace.

La baisse du nombre de personnels d’éducation ou la suppression de la formation des enseignants, censées mettre sous tension le système et rendre ainsi manifeste son inefficacité afin de mieux mettre en œuvre les réformes, est comprise comme un sabotage préparant la privatisation.

La polarisation sociale des établissements devient difficile à gérer.

Les formes de pouvoir basées sur le seul intérêt personnel, sur la méfiance, la surveillance, la pression continue, la culpabilisation, la dépossession des savoirs, la dévalorisation des pratiques, l’imposition de discours et d’organisations sans pertinence dans le domaine de la culture, de la pédagogie et du savoir savant, la transformation d’heures de cours en accompagnement personnalisé sans les connaissances pour bien agir, cassent l’efficacité de l’enseignement en détruisant l’équipe enseignante, en sabotant le sens pratique du métier comme composition de valeurs communes et d’expériences, en dévalorisant l’engagement sur les valeurs collectivement partagées, sur les rituels et les codes de l’institution.

La logique des compétences prend un caractère opératoire. Tous les enseignements se trouvent transformés par l’évaluation de l’acquisition des compétences. La finalité émancipatrice des savoirs est remplacée par le prosaïque vente de soi sur le marché du travail, selon la violence symbolique de la guerre anticulturelle contre l’humanisme socialisant élitiste, si bien que, pour enseigner selon les critères classiques de validation des connaissances et de valeur culturelle des œuvres, il faut ruser, mentir, dissimuler.

  1. 50.                La machinerie néolibérale s’étend dans tous les secteurs, elle peut avoir des effets disciplinant, mais elle est en contradiction avec la nature des activités qu’elle veut soumettre

L’État, renouvelant la violence extra-économique consistant à séparer le travailleur de ses propres conditions de travail, à lui interdire maîtrise, initiative et indépendance dans l’exercice de son métier, pour le soumettre au processus de valorisation, transforme l’école, selon le projet constructiviste néolibéral, en un vaste réseau constitué de multiples entreprises hybrides, à la fois publiques et privées, chargées de produire au moindre coût les compétences destinées à faire fonctionner «l’économie de la connaissance», à assurer la «croissance intelligente».

Le processus qui a commencé avec l’extension aux services commerciaux et administratifs des formes techniques de normalisation industrielle, avec la soumission des cadres et employés non directement soumis au rythme du système de la machine aux pressions des systèmes d’objectifs, d’évaluation et de sanction, chacun étant surveillé et surveillant, si possible auto-surveillant, s’étend maintenant aux activités intellectuelles et relationnelles, à la recherche, à l’éducation, à la santé, la machinerie managériale assujettissant le plus précisément possible, le plus scientifiquement possible, les travailleurs à la contrainte de la valorisation afin d’accroître leur productivité, d’augmenter leurs performances.

Ces outils de soumission se transposent dans les services publics alors même que les produits ne sont pas marchands au sens strict.

La domination de la norme objectivante, aboutissement de la critique de la dangereuse liberté et de l’exorbitante prétention de vivre son métier selon les passions et idéaux intellectuels, moraux et politiques, dépossède les enseignants de la marge de manœuvre qui leur était concédée.

Les enseignants font l’expérience d’un contrôle accru, d’un mépris plus ou moins haineux de la hiérarchie, de la prise en main de leur métier par cette même hiérarchie, de la saisie numérique des informations sur leurs tâches, lesquels sont aisément surveillées et normalisées, de la concurrence généralisée à laquelle ils doivent se livrer pour se faire valoir, mais aussi de la dévaluation des professions intellectuelles, de la baisse des salaires, de la destruction de la formation des enseignants, de la polarisation entre les castes managériales et les salariés subordonnés, entre les stars bien payées et les routiniers paupérisés, déqualifiés, prolétarisés.

Ces dispositifs techniques et organisationnels de mise en concurrence, d’individualisation des carrières, d’objectivation d’une contrainte devenant naturelle, de destruction des collectifs de travail et des valeurs communes, de déqualification, de paupérisation, de précarisation, de marginalisation et domestication des syndicats, peuvent avoir un effet disciplinant.

Mais l’obéissance du rapport pédagogique et de la recherche à des procédures standardisées, la répétition routinière de tests d’évaluation des élèves, l’individualisation renforcée de la surveillance sur le travail de l’enseignant et du chercheur, la précarisation des statuts sont la négation des conditions essentielles de l’activité, lesquelles, si elles étaient rétrécies par la bureaucratie administrative, n’en étaient pas moins préservées dans les boîtes noires de la salle de classe et du laboratoire, une liberté inhérente à des métiers complexes, avec des paramètres intellectuels et relationnels.

Le métier devient un terrain de lutte.

La lutte de classes s’étend sur le terrain des subjectivités mises en jeu dans le travail.

  1. 51.                De la révolte vers la revendication, de la posture défensive des aspects positifs et de la critique des aspects négatifs de l’école précapitaliste vers l’alternative d’une école post-capitaliste en construction dans les luttes et à construire dans une insurrection des savoirs assujettis dans des contre-institutions de la connaissance.

La mise sous tension, la déstabilisation et la précarisation produisent l’insécurité sociale, la perte du sens du travail, le sentiment d’être en contradiction avec son éthique, mais aussi la révolte, la colère et une sémantique collective consistant en l’interprétation des expériences de mépris comme expériences typiques du groupe tout entier, ce qui motive la revendication collective de plus larges relations de reconnaissance.

La posture défensive de ce qui reste de positif de l’école précapitaliste, c’est-à-dire la défense de l’idéal d’émancipation de l’école, de l’éthique scientifique et de l’exercice d’une pensée libre, autrement dit la défense de  l’idéal républicain et socialiste, est nécessaire. Mais il ne faut pas oublier que dans cette école existaient la ségrégation de classe, l’apologie du colonialisme, la fonction idéologiquement et socialement reproductrice, la sanctuarisation, le respect fétichiste des frontières disciplinaires, la protection des savoirs nobles des souillures du réel, ce qui implique l’alternative de l’école post-capitaliste pour laquelle les enseignants et militants se sont toujours battus, un nouvel espace public rationnel, offensif, ouvert, sans volonté de souveraineté et résistant à toute appropriation, transformé par les nouvelles technologies de production de savoirs et de communication, s’alliant avec des forces extra académiques de production de connaissances que sont les mouvements sociaux, les instituts de recherche et les laboratoire, les forces syndicales et associatives, les partis politiques, les organismes d’éducation populaire, les clubs et sociétés, les libraires et éditeurs, les journaux, les revues, les radios, les mutuelles, les coopératives, les sites et les blogs.

Il s’agit de constituer un espace public d’opposition, une insurrection des savoirs assujettis, avec la création de nouvelles institutions communes de la connaissance, de contre-institutions délivrées de toute appropriation politique et économique, bien que socialement conditionnées.

 

Lecture de Rémi Lefebvre

Rémi Lefebvre : « Les primaires socialistes, la fin du parti militant », 2011, Raisons d’agir.

Il s’agit de l’histoire de la transformation du parti socialiste qui, au départ, visait à la mobilisation des milieux populaires, à leur éducation, prenant en compte les déficits de politisation. Avec la présidentialisation propre à la Ve République et la personnalisation politique qu’elle implique, mais qui est renforcée par les médias actuels tels qu’ils sont gérés par les milieux financiers qui en sont propriétaires et par la domination de l’individualisme de l’idéologie néolibérale, le parti socialiste se transforme en parti postmoderne.

1. Les primaires redoublent la personnalisation de la vie politique

Les primaires scellent l’adaptation du parti socialiste aux institutions et à la personnalisation de la vie politique, alors que le parti socialiste était attaché au parlementarisme et à un fonctionnement où le collectif transcendait les individualités.

Avec les primaires, le PS se conforme, jusque dans son fonctionnement interne, à la présidentialisation renforcée du régime.

Les primaires consacrent au sommet du parti socialiste une forme d’individualisme concurrentiel qui est bien dans l’air du temps libéral.

Les primaires départagent, sous le regard avide de dramatisation des médias, des personnalités dont la présidenciabilité est mesurée par les sondages d’opinion.

Le parti socialiste s’émancipe de sa nature revendiquée de parti des militants, la démocratie partisane étant fondée traditionnellement sur la souveraineté des adhérents qui fixent, par le débat collectif,

la ligne politique du parti. Avec les primaires, la sélection des candidats est externalisée par une procédure qui dépossède les adhérents de leur pouvoir de désignation, l’opinion mobilisée du militant étant mis sur le même plan que celle du sympathisant, plus sensible a priori aux variations conjoncturelles, à la popularité du candidat par exemple.

Le 1er octobre 2009, les adhérents ont adopté le principe des primaires, donnant une légitimité à leur propre dessaisissement.

2. La présidentialisation du parti socialiste. Au début de la Ve République, pour un candidat socialiste à l’élection présidentielle, s’équilibrent d’une part ses ressources internes, ses ressources partisanes et organisationnelles, c’est-à-dire sa fidélité au parti manifestée par l’investissement dans l’organisation et l’attachement aux valeurs et à la tradition, autrement dit son capital militant, et d’autre part les ressources externes de la popularité mesurée et construite par les médias et par les sondages, les logiques d’opinion, autrement dit son capital politique personnel, si bien que, pour respecter cet équilibre et donc éviter l’aspect plébiscitaire de l’élection présidentielle, Mitterrand réussit à transformer la campagne électorale pour l’élection présidentielle en mobilisation des citoyens par les partis, en levier de rassemblement, support de politisation, compétition démocratique fondée sur la défense de programmes, une telle contre-offensive mitterrandienne permettant non d’opposer mais de superposer majorité présidentielle et majorité parlementaire. Cet équilibre se traduit, sur le plan de l’organisation interne du parti socialiste, par un emboîtement des structures, selon la succession sections-congrès-comité directeur-secrétariat, avec élections indirectes à plusieurs degrés. Première évolution à partir de ce point de départ : c’est la représentation proportionnelle selon les résultats des votes des motions des courants. Ce type d’organisation persiste tant que l’on considère que le travail militant de conviction et d’échange sur le lieu de travail ou le lieu d’habitation est essentiel, qu’il peut défaire aussi bien la propagande des médias, que ce soit la télévision, la presse, les affiches, les tracts, que la propagande des sondages d’opinion. Mais l’élection réussie de 1981 notabilise les élus, la décentralisation renforce la personnalisation politique locale, les courants deviennent des écuries présidentielles et des machines désidéologisées pour répartir les postes de pouvoir, le pouvoir présidentiel s’autonomise, la logique présidentielle surdétermine la logique interne du parti. Deuxième évolution : c’est l’élection les dirigeants du parti par le congrès, ce qui crée un lien vertical direct entre le dirigeant et les militants, le remplacement du vote par mandat par le vote individuel, la possibilité du vote par procuration, les courants étant court-circuités, le parti de militants devenant le parti des militants. Troisième évolution : c’est l’élection au suffrage universel direct des militants du candidat à l’élection présidentielle, c’est-à-dire c’est la primaire ouverte aux seuls adhérents. Quatrième évolution : c’est l’élection du candidat par les adhérents traditionnels et par des adhérents à 20 €, c’est-à-dire la primaire semi-ouverte. Les médias et les sondages jouent un rôle important dans la sélection du candidat puisqu’ils sont avalisés par les militants qui ne votent plus pour un candidat défendant les meilleures valeurs et les meilleures programmes mais pour le candidat qui a les meilleures chances de gagner l’élection présidentielle, celui qui a les meilleurs sondages et qui passe le plus à la télévision, c’est-à-dire celui qui est avec évidence le « meilleur » candidat. Cinquième évolution : c’est la primaire ouverte aux sympathisants, la confusion est à son comble entre la logique partisane et la logique présidentielle, la porosité avec les médias et les sondages favorise la transformation idéologique vers le libéralisme économique, vers la personnalisation politique, vers l’électoralisme, le parti devenant une entreprise de conquête de mandats électifs sur le marché électoral, vers l’externalisation de la construction des programmes et des valeurs.

 Inscrivons le choix des primaires dans le temps long de la présidentialisation du parti, de la montée des logiques d’opinion et des changements de la démocratie interne.

L’axiome mitterrandien est que la prise de pouvoir au sein du parti garantit la sélection présidentielle, mais la structure interne du parti est plus ou moins dominée par la primauté de l’élection présidentielle, la personnalisation croissante des politiques et l’emprise des médias et des sondages sur le jeu présidentiel affaiblissant l’autonomie du parti.

L’éligibilité présidentielle est de plus en plus fondée sur les ressources externes et la popularité mesurée par les sondages.

Le cursus présidentiel passe désormais pour les socialistes par la conquête de l’influence à la fois dans l’opinion et l’organisation.

Les ressources partisanes, c’est-à-dire la fidélité aux parti manifestée par l’investissement dans son organisation et l’attachement proclamé à ses valeurs et à sa tradition, perdent de leur force.

La démocratie partisane était refus du suffrage universel direct partisan au profit de mécanismes d’emboîtement par élections indirectes à plusieurs degrés, congrès, comité directeur, secrétariat, elle devient représentation proportionnelle selon les résultats des motions dans les congrès, réalisant la démocratie de délégation.

L’élection directe du président de la république est une manière d’affaiblir une démocratie représentative « otage » des partis et du jeu parlementaire.

Mitterrand cherche à faire du scrutin une mobilisation arbitrée par les partis, un levier du rassemblement, un support de politisation, contre la logique plébiscitaire de la rencontre entre le peuple et son chef, pour une compétition démocratique fondée sur la défense d’un programme susceptible de superposer majorités présidentielle et parlementaire.

Avec Rocard, la légitimité au parti socialiste ne s’appuie plus sur les seules ressources militantes et organisationnelles mais sur un capital politique personnel fondé sur la médiatisation et la popularité mesurée par les sondages. Le candidat est désigné directement par les adhérents, au suffrage universel des adhérents, sous prétexte de remplacer la cooptation partisane par la démocratie militante.

Le principe des primaires internes compétitives, prévu statutairement en 1978, n’est pas réellement mis en application, n’est pas considéré comme une option stratégique par les prétendants, tant qu’on considère que ce n’est pas la télévision qui peut faire gagner, ni l’affiche, ni la presse, ni le tract, ni les sondages, qui constituent l’idéologie dominante, la doxa, mais le travail de conviction, d’échange direct du militant dans son immeuble, dans son quartier, dans son entreprise, le travail avec le corps social en mouvement, c’est-à-dire tant que la légitimité militante prévaut, tant que la représentation dominante est que la mobilisation électorale et militante peut faire l’élection et défaire les pronostics des enquêtes d’opinion, tant que prévaut la croyance que la candidature est le produit du leadership partisan et qu’une norme d’unanimisme partisan pèse sur le processus de désignation.

Avec la victoire de 1981, le parti socialiste ayant renoncé à changer les institutions, le rôle des élus se renforce,  ce qui renforce la notabilisation.

La décentralisation légitime par le bas une culture de la personnalisation dans l’organisation. L’autonomie du président par rapport aux partis se renforce.

Le jeu et l’équilibre partisans se présidentialisent, le trophée présidentiel structure la concurrence interne, surdétermine les enjeux intra-partisans, selon une dynamique centrifuge, les courants devenant des écuries présidentielles, des machines désidéologisées à répartir les postes ou les sections aux ministères.

En 1993 le vote personnel remplace le vote par mandat, le vote par procuration est introduit et le premier secrétaire est élu par le congrès, non par le conseil national, le suffrage universel direct partisan court-circuitant les courants, notamment minoritaires, en relativisant leur légitimité organisationnelle et en renforçant une conception immédiate et personnalisée du leadership, tandis que la multiplication des scrutins internes  fait prévaloir une conception atomistique de l’engagement, un adhérent-une voix, avec la désignation directe des responsables du parti  par les militants, le parti de militants devenant parti des militants.

En1995, l’orientation présidentialiste du parti se marque par le fait que les dirigeants acceptent de se voir représenter par Delors, leader dont le parcours et l’orientation stratégique vont à l’encontre de celle du parti.

Delors refusant de se présenter, Jospin se dit prêt, d’autres proposent une candidature morale à rôle arbitral.

Lang tente de contourner la désignation des militants par la mise en place d’un comité des sages choisi par les courants, puis se retire en voyant que les ressources partisanes, l’ancrage dans le parti sont indispensables.

Emmanuelli se lance, se drapant de sa légitimité de premier secrétaire.

Malgré les inquiétudes sur l’émiettement, sur la perte de fraternité, sur les funestes querelles, la primaire a lieu, bien que courte, deux semaines, et sans débat, l’enjeu étant de voter pour le « meilleur » candidat, c’est-à-dire celui qui aura le plus de vote, celui qui a la meilleure image dans l’opinion et le plus de notorié.

Cependant,  Jospin parle de sa fidélité au parti et au mitterrandisme tout en étant critique de l’héritage, et de sa volonté d’union de la gauche.

Après l’échec de Jospin,  c’est la candidature présidentielle qui  produit le leader du parti,  leadership pésidentiel et leadership partisan se réarticulent.

L’élection du premier secrétaire par les militants en 1995 instaure une relation verticale entre le dirigeant et les adhérents qui renforce la personnalisation des enjeux internes et leur présidentialisation.

Au pouvoir, Jospin renforce la logique présidentialiste, les élections législatives perdant une large part de leur autonomie.

L’élection de 2007 marque un glissement vers l’affaiblissement des logiques partisanes dans la sélection du candidat. Royal contourne le parti, disqualifie son appareil et ses éléphants, s’impose dans l’opinion par sa virginité partisane  lui donnant une présomption de renouvellement, avant d’être investie par les adhérents qui avalisent le verdict des sondages de popularité et d’intentions de vote. Son capital sondage en fait, selon les médias, la seule candidate susceptible de battre Sarkozy. Royal réussit à convertir son capital médiatique en ressource partisane. Le terme  « éléphant »  est le mot de passe qui traduit la stigmatisation des ressources partisanes de l’ «appareil » .

Le candidat de droite à un profil plus partisan.

Les militants choisissent le porte-parole qui optimise les chances de victoire et non celui qui incarne leurs préférences programmatiques et partisanes.

Les ressources partisanes de fidélité aux partis par l’investissement dans son organisation et sa vie interne et par son attachement proclamé à ses valeurs et traditions sont dévaluées.

L’autorité sociale conférée par les sondages est ratifiée, l’opinion naturalisant la légitimité de la candidate.

Le jeu politique partisan se ferme sur lui-même. Les calculs électoraux priment sur les enjeux sociaux.

Les primaires de 2006 sont semi-ouvertes avec des adhérents à 20 €.

Jack Lang, « secrétaire national du développement du parti », ne disposant ni de courant ni de réseau interne structuré, cherche à faire de sa cote de popularité un atout interne.

Rebsamen, numéro deux du parti, proche de Royal, reprend le dossier, voyant dans cette ouverture une manière d’organiser une perméabilité aux logiques d’opinion.

La vague massive d’adhésion surprend, les dirigeants ayant l’impression de perdre localement la maîtrise de leur parti, les équilibres locaux étant remis en question.

Bartolone accuse la direction de faire adhérer les militants favorables à Royal.

Les nouveaux adhérents sont mal reçus et partent, ce qui donne l’image d’un parti incapable de retenir ses adhérents.

Les primaires de 2011, qui élargissent l’élection aux sympathisants, s’inscrivent dans le processus d’élargissement de  l’électorat partisan, préfigurant l’externalisation des modes de légitimation et de désignation des candidats, dans la tendance d’une perte d’autonomie du parti et d’une affirmation des logiques d’opinion, le fonctionnement interne se réglant sur l’élection présidentielle, sur les variables d’opinion des sondages, ce qui produit un enchevêtrement des logiques internes et externes, ce qui dilue la culture militante traditionnelle et facilite les évolutions idéologiques amorcées avec le tournant de la rigueur, la conversion au libéralisme économique, la personnalisation,  le pragmatisme, l’électoralisme comme entreprise de conquête de mandats électifs, prêt à tout ajustement tactique, attentif non  aux positions politiques des candidats mais aux sondages.

3. La croyance procédurale. Le choix des primaires ouvertes se réclame de l’expérience américaine des primaires, mais les primaires américaines sont des primaires régies par la loi et organisées par chaque État, avec des partis qui ne sont que des agrégats de machines électorales fortement financées. Ce choix se réclame aussi de l’expérience italienne, mais cette expérience réussit quand il s’agit de valider un candidat, par contre elle échoue quand il s’agit de faire le choix de plusieurs candidats. Ce choix des primaires ouvertes se réclame aussi de la démocratie, de la modernisation, du changement, de la rénovation de la forme parti, de l’horizontalité, contre tous les archaïsmes. Ce choix des primaires, dans un parti de plus en plus ouvert, dépend beaucoup de la mobilisation d’entreprises de réformes comme Terra Nova et des injonctions médiatiques. L’argumentation est la suivante : il y a un problème de l’organisation et un problème idéologique au parti socialiste, avec les dysfonctionnements, les malhonnêtetés, les fraudes, la désidéologisation, la perte de l’ancrage social, la fermeture, la bureaucratie, l’individualisme concurrentiel, la méfiance, les haines. Ces problèmes résulteraient non de l’étroitesse de la base militante, non de la cécité du parti sur les problèmes du réel et de sa clôture sur lui-même et ses petits problèmes internes, non de l’échec de la rénovation, non d’une conjoncture ponctuelle, mais du problème du leadership dans le parti considéré comme un problème de personnes, d’égos, quasiment un problème psychologique, si bien qu’une régulation de ces luttes entre égos, c’est-à-dire une primaire bien réglementée apparaît comme la solution, une solution objective, insensible aux conjonctures, puisque les règles de compétition entre les candidats vont être fixées une fois pour toutes. En résumé, la solution par les primaires à cette incapacité à choisir un dirigeant est considérée comme étant aussi la solution de tous les problèmes de l’organisation et de l’idéologie. Les primaires pacifient par elles-mêmes les désaccords et résolvent « naturellement » tous les problèmes idéologiques et organisationnels, de la même façon que la main invisible du marché résout tous les problèmes. Cette croyance procédurale, ce fétichisme de l’outil social « primaires » met au second plan le véritable travail de reconstruction idéologique et organisationnelle, un travail qui n’est pas vraiment engagé.

Le choix d’une procédure ouverte constitue une rupture et, à ce titre, une énigme.

Le recours au vote des sympathisants remet en cause l’identité organisationnelle du parti.

Produit d’une importation de procédures expérimentées par la mobilisation de millions d’Italiens en 2005 et par la victoire Obama en 2008, produit de la mobilisation d’entrepreneurs de réforme et produit d’injonctions médiatiques, la primaire s’impose comme « la » solution procédurale à la « crise » du parti.

Ce choix traduit des logiques structurelles, la clôture sociologique du parti, l’étroitesse de la base militante, les échecs de la rénovation. Ce choix traduit aussi une logique de situation correspondant à des variables conjoncturelles, la défaite de2007, l’échec du congrès de Reims, la mobilisation de certains acteurs.

Ce choix procède d’une représentation dominante des « problèmes » centrée sur la question de « leadership », tout autre façon de penser des difficultés étant impensable.

Les dysfonctionnements socialistes, les irrégularités dans les votes délégitimant les procédures internes, sont de plus en plus encadrés par la question du leadership, nouveau mana ou mot fétiche du discours socialiste médiatique.

La mise à l’agenda des primaires ouvertes est le produit d’une coalition associant outsiders du jeu partisan, Terra Nova et la presse qui se rassemble autour de cette cause des primaires et qui exerce de fortes pressions sur la première secrétaire.

Les primaires doivent leur succès au fait qu’elles apparaissent comme une réponse à une question complexe.

L’instrument, fondé sur une croyance procédurale, agit comme un réducteur d’incertitude et de complexité dans une situation critique qui semble difficilement maîtrisable.

Plus structurellement, c’est la décomposition organisationnelle du parti, sa désidéologisation et son incapacité à se rénover qui rendent pensable, possible et finalement inéluctable ce nouveau mode de désignation.

Au congrès de Reims de2008, l’élection directe du premier secrétaire par les militants après le congrès n’est plus encadrée par la proportionnelle du vote des motions déterminant les rapports de force interne, c’est la concurrence, la malhonnêteté publique du vote, la révélation publique d’une culture organisationnelle de la fraude électorale, l’image d’un appareil manoeuvrier, fermé et bureaucratique.

Le diagnostic légitime dominant, médiatiquement consacré, est que le parti vit une crise de leadership, matrice des crises idéologiques, organisationnelles.

Comme les solutions envisagées pour résoudre un problème, les modalités envisageables pour traiter ce problème, découlent partiellement de la manière dont ce problème est construit, la manière avec laquelle il est formulé, les promoteurs des primaires s’adossent à ce cadrage du problème organisationnel et du problème idéologique par le problème du leadership, l’acquisition du leadership articulant la solution préexistence des primaires au problème organisationnel et au problème idéologique.

Le principal dysfonctionnement du parti, le « problème » de son organisation, tient à son incapacité à produire et stabiliser un leader, les primaires étant une solution, le problème du leadership étant donc renvoyé à des questions de personnes, voire de psychologie, avec la lutte des égos.

Ce problème organisationnel procède en fait de logiques multiples renvoyant à des transformations structurelles de l’organisation qui ont des effets sur le mode de gouvernement partisan, sur la constitution de l’autorité partisane et de sa légitimation.

Le problème cardinal est donc la lutte des égos que les nouvelles règles du jeu maîtriseront.

Les règles deviennent l’enjeu principal, alors que c’est la clôture des socialistes sur leur propre jeu qui est en cause.

Les phénomènes de leadership partisan ne sont pas réductibles à des règles, ces règles produisent des effets inattendus, mais ces phénomènes doivent être analysés comme des modes de domination et de relations sociales, les luttes pour la conquête du leadership, c’est-à-dire pour le droit de parler au nom du parti, étant incessantes.

Les divisions internes, la fragilité des équilibres intrapartisans, la personnalisation, l’individualisme des dirigeants, l’indiscipline partisane, le rapport stratégique des dirigeants aux médias, la constitution difficile d’une position partisane prééminente, la prolifération des candidatures, l’instabilité du leadership sont le produit de la présidentialisation et de la légitimation croissante des ambitions individuelles, de la désidéologisation du parti qui encourage un jeu infini de différenciations personnelles, de la décomposition des courants en coalitions labiles d’intérêts locaux, de moins en moins aptes à structurer la concurrence interne, du poids des notables dont les loyautés nationales sont fragiles, de l’affaiblissement consécutif de l’autorité centrale, de l’instrumentalisation personnelle des médias à des fins de constitution d’une identité distinctive, de la professionnalisation généralisée de l’organisation qui renforce l’électoralisme et désolidarise les élus du devenir national du parti.

Le parti, en apesanteur sociale, est devenu un univers impitoyable où le cynisme tient lieu de grammaire morale et où l’affichage des ambitions personnelles se banalise, un entre soi de professionnels de la politique d’autant plus dominé par des luttes de pouvoir qu’il perd son ancrage social, qu’il perd la fraternité, la confiance et l’ouverture aux autres, la camaraderie de façade voilant mal les haines, les ressentiments, la méfiance, la lutte de tous contre tous, l’individualisme concurrentiel.

Le modèle de la primaire comme solution au problème de l’organisation est une simplification. Toute décision à l’intérieur d’une organisation tient aux problèmes, aux acteurs, aux solutions disponibles et aux occasions.

Les primaires à droite apparaissent comme un mécanisme d’arbitrage possible entre le RPR et l’UDF, à gauche comme un moyen d’éviter la dispersion au premier tour, éviter un nouveau 21 avril 2002, mais aussi ces primaires sont un moyen de démocratie participative, et, dans la situation de crise, une légitimation par l’étranger, un mimétisme à l’élection de Obama qui a montré son efficacité, une modernisation de la matrice de la gauche, une redéfinition de la forme partisane et de ses frontières, un exotisme.

Terra Nova, structure financée sur fonds privés, entrepreneur de réformes comme assembleur d’enjeux, de problèmes et de solutions, cherchant à élaborer des diagnostics, à promouvoir des solutions, à constituer des coalitions et à mobiliser des alliés pour rendre une proposition acceptable pour le plus grand nombre d’acteurs, externalise la fonction programmatique du parti, cherche un produit d’appel médiatique, en l’occurrence les primaires qui seraient ajustées au problème du parti.

La conjoncture est favorable dans la mesure où trois défaites consécutives du parti légitiment le recours à de nouveaux outils et à de nouvelles méthodes, nécessitant l’affichage de signes de changement.

Terra Nova capte  la demande de changement en traduisant la victoire de Obama dans le contexte français,  les primaires étant la solution déjà là.

La primaire à l’italienne est susceptible d’ouvrir un espace à la gauche radicale, la primaire à la britannique qui désigne le leader de l’opposition comme candidat à la présidentielle est adaptée au fonctionnement du parti mais moins au régime de la Ve République. Si l’opposition à la primaire ouverte est jugée conservatrice, la présidentialisation des enjeux est condamnée.

Les primaires sont vus par les jeunes quinquas sans réseau ni courant comme un moyen de mettre en cause les positions établies et les hiérarchies en place, un moyen de jouer la personnalisation et la médiatisation, de déverrouiller et de fluidifier le parti, de casser les rentes de situation, de basculer les rapports de force, les positions étant ainsi déductibles des ressources mobilisables en termes de courant et de popularité. La presse, qui a des partenariats avec Terra Nova et les instituts de sondage, construit une attente sociale des primaires, considérées comme une démocratisation de la désignation du candidat,  comme une procédure permettant de dramatiser, de spectaculariser et personnaliser une compétition autrefois confinée par les caciques dans les coulisses.

Selon l’idée que la non qualification de Jospin est le produit de processus structurels, une croyance procédurale est au principe de l’argumentation qui prête à un dispositif la vertu de maîtriser et pacifier la compétition politique, l’existence d’une procédure de régulation favorisant les convergences et produisant à elle seule le leadership,  un leadership légal systématique ne dépendant pas des conjonctures aléatoires ni du contenu des projets politiques.

Les primaires relèvent d’une politique procédurale valorisant les conditions de réalisation des projets politiques, sous  la forme positive de la démocratie directe  dans sa dimension procédurale,  sous la forme négative de la disqualification  de la forme partisane avec ses barons, ses éléphants, son appareil, son élitisme, son oligarchie. La mise en place de ces conditions, procédures et instruments à partir desquels les acteurs ont la charge de définir les objectifs d’une politique masque par un instrument les incertitudes idéologiques et la formulation de cadres d’interprétation susceptibles de mobiliser l’ensemble des socialistes.

La sémantique du marketing politique est omniprésente. Tester des candidats, les écrémer selon leurs failles et leur adéquation à l’opinion. S’adapter de manière pragmatique à la personnalisation de la Ve République et au reflux de l’engagement partisan traditionnel. Données intangibles, réel indépassable. Vouloir la nécessité.

L’exemplarité des expériences étrangères et leurs mauvaises imitations fonctionnent comme un argument d’autorité, les primaires s’inscrivant dans le sens de l’histoire, mais les primaires américaines sont organisées par les  États et régies par la loi, elles sont à un seul tour, avec de forts engagements financiers, ce qui oblige à une candidature unique des partis conçus comme des agrégats de machines électorales.Les primaires italiennes fonctionnent quand elles sont de ratification d’un candidat, échouent quand elles sont le choix entre plusieurs candidats.

L’injonction médiatique et de certains présidentiables se fait pressante, avec des pétitions et des procès en conservatisme et en archaïsme, si bien que les primaires deviennent inévitables.

Lorsque la nouvelle règle du jeu est instituée comme nouvelle ressource dans le jeu, l’usage n’est pas réglé, les règles pragmatiques  qui édictent les limites de cet outil et la manière de l’utiliser efficacement ne sont formulées qu’après un processus coûteux d’essais et d’erreurs, déterminant les enjeux d’organisation et de timing.

Le processus est peu maîtrisable, car négocié à chaud, avec des ambitions déjà affichées, sous l’oeil des médias et des sondages qui se posent en gardien du caractère démocratique et concurrentiel du processus.

La direction du parti et les résistances institutionnelles cherchent à domestiquer et à neutraliser la procédure en limitant son caractère concurrentiel, les débats et controverses se déplaçant vers la question politique de ses règles du jeu, de ses modalités pratiques, l’organisation matérielle du vote de la campagne, les filtres de candidature, le calendrier, le financement.

Le travail de reconstruction idéologique et de mise en avant des propositions est au second plan, la vie interne de l’organisation est au premier plan.

4. La pénétration des médias dans le parti. Les partis, au second plan par rapport à leurs candidats, ne sont plus des acteurs de la vie politique mais des enjeux de la confrontation entre les candidats et leurs ambitions. Le jeu concurrentiel de type stratégique prévaut sur la confrontation des programmes et des idées. Les journalistes ne font plus des comptes-rendus mais, en connivence avec les hommes politiques dans les déjeuners et les déplacements en province, deviennent des arbitres et des experts en surplomb du jeu politique, décodant les stratégies, décryptant les mises en scène. Ils mettent quotidiennement en feuilleton les performances dans les sondages et le récit des divisions personnelles et de la « crise » de l’organisation, avec l’attente d’un drame possible avant l’épilogue de l’élection. La succession des scandales, les ruptures, les petites phrases, les « messages », les discrédits réciproques, les tentatives de se faire un nom, une notoriété et un capital médiatique s’expliquent d’autant plus facilement que la tradition pluraliste du parti et le peu de cas que les journalistes font des divergences idéologiques autorisent l’expression sans retenue des divergences personnelles de type tactique, non idéologique. Cette indiscipline des confidences s’explique aussi par la présidentialisation du parti et la logique médiatique qui encouragent la personnalisation, par la faiblesse du leadership, par l’incapacité des courants à réguler, par le désinvestissement des instances partisanes, par la notabilisation des élus et par la doxa de la dénonciation de l’organisation pyramidale archaïque. La pénétration de la logique médiatique et sondagière dans le parti autorise les candidats à développer des stratégies personnalisées d’accès aux médias, selon la croyance médiacentrique partagée par tous que les médias et les sondages font la politique. En plus, les candidats fournissent leurs commentaires sur eux-mêmes aux journalistes qui peuvent ainsi  alléger leur travail et se parer d’objectivité en supplément de leur pouvoir prophétique s’appuyant sur les compétitions imaginaires mises en scène par les sondages.

Dans le discours médiatique, le jeu, comme dimension concurrentielle de la compétition entre personnalités, tend à prévaloir sur les enjeux, c’est-à-dire la confrontation de visions du monde, d’idées, de programmes, ce qui tend à clore le champ politique sur lui-même et à déréaliser les questions politiques aux yeux des profanes.

En renforçant la personnalisation et l’individualisation de l’offre électorale, les primaires intensifient la stratégisation du jeu politique.

Les socialistes font un usage stratégique des médias dans leur lutte pour le pouvoir, et en retour le jeu médiatique exerce une emprise croissante sur la compétition interne.

Le journalisme de compte rendu fait place à un journalisme arbitre et en surplomb du jeu politique, décodant les stratégies, attentif au décryptage de la mise en scène politique et à la déconstruction des coups échangés, comme experts impartiaux des stratégies individuelles, les partis n’étant plus des acteurs de la vie politique mais des enjeux des luttes politiques.

La politique se réduit à une lutte d’ambitions où priment les petites phrases, les attaques personnelles et les performances sondagières.

On met en récit les divisions, les affrontements, la crise de l’organisation, épisodes d’un feuilleton dont l’épilogue est l’élection présidentielle.

Les enjeux et confrontations idéologiques sont occultés ou systématiquement rapportés à des divergences et des luttes personnelles auxquelles on donne un écho quotidien, l’enjeu présidentiel, selon le feuilleton de la division qui, en offrant des tribunes aux divergences, contribue à les faire exister, avec des réactions en chaîne, une guerre garantie pendant des mois et l’attente d’un drame possible.

La personnalisation du traitement médiatique invisibilise et occulte le travail partisan de production et de présentation du programme.

La saillance médiatique des divisions socialistes s’explique par la présidentialisation de l’organisation, par la tradition de pluralisme légitimant les divergences, avec des courants qui ne reflètent plus de réelles oppositions idéologiques et ne parviennent plus à réguler et à structurer les oppositions internes, par le relâchement de la discipline partisane de parole et de l’esprit de parti, du fait de la faiblesse du leadership partisan, de la notabilisation des dirigeants, du désinvestissement organisationnel du centre partisan.

Compte tenu des contraintes matérielles pesant sur les journalistes, les luttes internes socialistes sont dignes d’intérêt journalistique car elles sont disponibles et s’appuient sur les déclarations ou confessions de dirigeants socialistes loquaces et toujours disposés à alimenter en confidences, ces informations ne nécessitant pas un temps considérable pour être traitées, pouvant alimenter les rubriques consacrées aux partis et s’inscrire dans la trame narrative familière du feuilleton de la division socialiste.

Le discours médiatique sur le parti n’est souvent que la mise en forme de prêts à publier ou diffuser du commentaire off que les dirigeants produisent eux-mêmes de leurs propres actions, si bien que le cadrage stratégique de ce discours se pare d’une forme d’objectivité et de neutralité.

Les dirigeants sont d’autant plus prolixes qu’ils sont protégés par l’anonymat, l’accès aux coulisses pour alimenter le film socialiste ayant comme contrepartie la publicisation.

La stratégisation du jeu politique nécessite donc des relations privilégiées quotidiennes de connivence avec les journalistes, lors des déjeuners où plus le déjeuner est long plus le responsable se laisse aller, lors des déplacements en province.

La popularité de l’homme politique tient pour partie aux bonnes relations quotidiennes nouées avec des journalistes, qui contribuent  en retour à consacrer l’autorité de l’homme  politique en le faisant connaître et reconnaître comme important.

À travers les médias, protégés par la règle du off, les dirigeants cherchent à imposer leur propre version de l’information, à passer des messages,à discréditer un concurrent, à travailler leur notoriété, à se faire un nom, à se constituer un capital médiatique.

Des dirigeants qui ne représentent rien acquièrent de réelles surfaces politiques en occupant le terrain médiatique.

L’accès aux médias est devenu un enjeu stratégique des luttes internes, le jeu médiatique imposant ainsi ses règles au jeu partisan, quand les agents du champ politique prennent en compte les règles du champ journalistique en développant des stratégies d’accès aux médias.

La constitution d’un crédit politique au parti, précédemment fondée sur l’accumulation de ressources idéologiques et militantes internes, passe aussi par des formes d’investissement externe, les primaires favorisant cette nouvelle forme d’accumulation du capital politique.

L’indifférenciation idéologique à laquelle les journalistes contribuent en donnant peu d’échos aux divergences politiques tend à encourager les attaques personnelles, la distinction  n’étant plus idéologique mais tactique.

Si les socialistes accordent tant d’importance aux médias, s’ils commentent ou participent au jeu médiatique et s’y font un nom, s’ils considèrent qu’ils ne sont pas reconnus à leur juste valeur, que pour exister il faut être dans l’histoire, dans le récit, c’est qu’ils sont pris dans les croyances médiacentriques du jeu et qu’ils ont intériorisé l’idée que les médias font la politique, alors que ces éléments n’ont d’impact que dans le milieu fermé de la profession politique ou dans les milieux sociaux les plus politiciens.

Au besoin, pour se donner une intense couverture médiatique, le dirigeant utilise le registre de la scandalisation, incarne la rupture avec les positions traditionnelles, obligeant les rivaux à se positionner par rapport à lui.

Et il ne doit pas négliger de constituer un entourage qui parle de lui, qui raconte des choses sur lui.

La médiatisation  désanctuarise le parti, les instances internes, bureau national ou congrès, étant démonétisées, peu investies, lieux vides relevant du pur rituel, l’essentiel se jouant dans les coulisses et dans les médias, les débats se faisant par médias interposés.

La méfiance est devenue la règle dans les interactions partisanes.

Il n’y a plus d’intimité du in-group.

Le champ journalistique est un acteur à part entière du système  d’action du parti, le fonctionnement médiatique colonisant le jeu partisan, si bien que les socialistes résistent peu aux verdicts externes de l’opinion.

Dans la mesure où le parti est devenu une entreprise de conquête de mandats électifs, prêt à tous les ajustements tactiques pour gagner ou conserver les postes de  pouvoir, les sondages jouent un rôle central dans les primaires, la stratégie des dirigeants consistant à se mettre dans le sillage de celui dont on anticipe la victoire sur la base des sondages. Les candidats visent à travers les primaires l’opinion, c’est-à-dire le  rapport direct avec le peuple,  par-delà les appareils politiques.

L’insécurisation d’échecs successifs qui ne donnent plus droit à l’erreur incite à ajuster les stratégies sur les enquêtes d’opinion, journalistes et acteurs politiques revendiquant un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale.

Selon la rhétorique démocrate, les sondages et enquêtes d’opinion introduiraient les gouvernés  entre deux élections dans la sélection des candidats et des programmes.

En tout cas, en allongeant la période de précampagne, ils constituent une bonne opération économique pour les instituts.

La politique compétitive ne peut plus se passer de cet outil qui, « pris au sérieux », permet de se jauger et de jauger les autres, la question de l’élection n’étant plus abordée que sous l’angle du vainqueur potentiel et des vaincus et de leurs performances respectives dans les sondages, si bien que les sondages contribuent moins à faire l’élection qu’à la défaire en ce qu’ils la redéfinissent comme seulement désignation d’un vainqueur, sans structuration de l’offre politique, sans enjeu structurant.

La magie sondagière et la force des chiffres, malgré leur faible prédictivité avérée,  envoûtent les dirigeants  socialistes. On croit d’autant plus fermement dans ces compétitions imaginaires mises en scène par les sondages qu’on entérine un faible capacité de mobilisation du parti et son incapacité à convaincre et à emporter l’adhésion sur la base d’une confrontation idéologique. La croyance

médiacentrique de la toute-puissance de la télé et de la validité des sondages, la croyance en un jeu médiatique qui place en état d’apesanteur sociale,  s’avère opératoire, auto réalisatrice, faisant les candidats, si bien que la mise en cause des sondages devient intenable, le critique étant considéré comme crachant dans le soupe, comme un mauvais joueur.

L’hypothétique candidature de DSK, le moins à gauche  et le plus à droite des candidats de gauche,  le plus crédible, le plus compétent, s’impose de manière irréversible dans l’espace médiatique , avec l’évidence de la scénographie de l’attente organisée et de la main invisible des sondages,  une candidature produite par la presse, alimentée par les sondages, confortée par les commentateurs politiques de manière circulaire, selon le théorème de l’électeur médian qui dit que, dans une situation de  duopole, le candidat le plus proche de l’électeur ayant un nombre égal d’électeurs à sa droite et à sa gauche emporte la majorité.

Les proches du candidat instrumentalisent les sondages favorables à Marine Le Pen en invoquant le risque d’un nouveau 21 avril pour naturaliser encore la candidature de leur favori.

Les sondages portent moins sur les intentions de vote que sur les cotes de popularité, ce qui favorise plus ceux dont on parle dans les médias.

Hollande est le troisième homme permettant aux commentateurs de réanimer des analyses devenant lassantes et répétitives.

Les candidats, en commentant et en accréditant eux-mêmes leur stratégie, démontrent le caractère autoréférentiel du jeu politique.

Les candidats ne se différencient pas sur le fond, sur leurs différences idéologiques, mais sur leur style, leur talent, leur personnalité.

5. Le parti postmoderne. Le parti traditionnel remplit une fonction d’émancipation sociale d’avant-garde par rapport à des dominés qui ont un déficit initial de politisation, grâce à la fourniture de repères, d’identités et de prédispositions à la participation. Le parti est ainsi un outil d’éducation des dominés à la conscience de leur domination, avec des instances socialisatrices favorisant la participation et un encadrement politique et partisan, physique et quasi quotidien. Le parti est lieu d’élaboration collective, de délibération, d’éducation et de mobilisation, la conduite de la discussion obéissant au principe d’organisation pyramidale qui consiste à élaborer un programme et  à le diffuser par des relais militants auprès d’une base électorale visée. Le parti est un creuset de formation idéologique à une vision du monde qu’il s’agit de promouvoir par la conviction militante, par la politisation des groupes, par des répertoires d’action militante fondés sur l’immersion dans l’expérience vécue des catégories populaires comme le collectage des timbres, la distribution de tracts, le collage d’affiches, l’organisation de manifestations de rues et de fêtes. L’engagement traditionnel compense l’investissement en temps et en argent par des rétributions matérielles et symboliques, par exemple celle de participer à la désignation d’un candidat à l’élection centrale du système, celle de participer à la définition du programme du parti. Le parti postmoderne délégitime la fonction programmatique du parti et l’investissement dans les débats internes, pour un engagement ponctuel, distancié et pragmatique. Le parti est  devenu non un espace d’acquisition de compétences par l’éducation politique,  mais un lieu où les compétences intellectuelles, discursives, idéologiques, acquises en dehors de l’organisation, constituent des ressources essentielles. Le parti est un lieu de faire-valoir de soi, ce qui contribue à l’éviction des catégories populaires par le sentiment d’indignité qu’elles peuvent avoir, par la croyance qu’elles ne sont pas habilitées à prendre la parole. Dans le parti postmoderne, les savoir-faire militant et les compétences politiques ne sont plus ni transmis ni même admis, l’essentiel du débat étant en définitive non dans le parti mais sur les médias et sur Internet, à l’extérieur du parti. Le parti postmoderne pratique le racisme social et l’électoralisme cynique. Il dévalorise et abandonne politiquement les milieux populaires, considérés comme abstentionnistes, apathiques, droitisés, autoritaires, racistes. Il méprise les partis et militants ouvriers traditionnels, considérés comme bureaucratiques, fermés, verticaux, hiérarchiques, archaïques, non démocratiques. Le parti postmoderne organise des échanges continus entre le parti et la société civile, favorisant des logiques d’agrégation et de syncrétisme de positions diverses, ce qui constitue un parti attrape-tout ou un parti électoral professionnel. Les débats sont organisés non dans le parti mais dans les médias. La construction du programme et sa pédagogie sont confiées à des sociétés de services, internes ou externes, mais en tout cas largement déconnectées des réseaux militants, quand ils existent. Avec les primaires ouvertes et avec la croyance au pouvoir essentiel des médias et des sondages, le militant qui ne se destine pas à une carrière politique professionnelle abandonne ce lieu en définitive vide de projet, de débat et de pouvoir qu’est devenu le parti, puisque son rôle est réduit à organiser les primaires et les élections, même si ce rôle est présenté comme très valorisant, très moderne et très démocratique.

Traditionnellement, le parti remplit diverses fonctions liées à son projet politique d’émancipation sociale, la nature du parti découlant de son idéologie, selon une cohérence entre le but politique et les moyens organisationnels utilisés.

Idéalement, à l’horizon, le parti est un creuset idéologique où se forge la vision du monde que les militants cherchent à promouvoir par leur activisme, le changement social supposant une politisation des groupes que le parti cherche à représenter, à incarner, à défendre, à figurer, et bien que cherchant à développer cet ancrage social, le parti se pense comme extérieur à la société, dans la mesure où il est porteur d’une vérité idéologique à laquelle il cherche à faire adhérer les citoyens par un travail de conviction, le candidat investi par le parti n’étant que la personnification de ce projet politique.

Les primaires ouvertes et populaires, faisant sauter le verrou de l’engagement partisan, l’adhésion au parti n’étant plus un préalable à la désignation du candidat, traduisent le dépassement de cette conception de l’organisation et de ses fonctions, conception renvoyée à une vision obsolète du parti comme avant-garde, pour une nouvelles sociodicée du parti, plus ouvert, perméable, fluide, flexible, conforme aux valeurs de la postmodernité et de la cité par projet, le candidat prenant ses distances par rapport au projet partisan, la fonction programmatique du parti et l’investissement dans les débats internes étant délégitimés.

L’engagement doit être non durable et investi, ce qui relève d’un militantisme dépassé ou en crise, mais distancié, pragmatique et ponctuel.

La primaire est censée traduire cette nouvelle réalité, mais, en délégitimant l’ancien militantisme, elle contribue à faire advenir cette nouvelle réalité, elle est une prophétie militante autoréalisatrice.

Les partis ouvriers, opposant la force du nombre, celui des militants, à la force du nom, celui des notables locaux, sont une arme des faibles contre les forts. Le parti est un outil d’émancipation d’avant-garde, aux avant-postes de la société qu’il éclaire, encadre en donnant aux dominés la science de leur malheur.

Alors que, selon la mythologie partisane, horizon régulateur, fiction nécessaire, ceux du dehors n’ont comme ressource que leur bulletin de vote, qu’ils sont imperméables aux vrais enjeux, qu’ils sont un brin désinvoltes, voire superficiels, des gens qu’il faut convaincre et dont il faut se défier, le militant, qui se définit par son appartenance à l’organisation, s’enorgueillit d’être le moteur d’un monde partisan dont il connaît les coulisses, même s’il lui arrive d’en critiquer les opacités, selon la méfiance de la base vers le sommet.

Le militantisme, qui comporte des coûts en termes d’engagement, d’investissement, d’implication, de temps, d’argent, de disponibilité, est fondé sur des incitations, privilèges, gratifications et rétributions matérielles, en emploi, logement, possibilité d’accès à une carrière politique, et de rétributions symboliques, en sentiment d’appartenir à un groupe, de participer à une juste cause, en la possibilité de peser sur la ligne politique et de définir l’offre politique, en la participation à la désignation du candidat à l’élection centrale du système politique, ces rétributions fondant et réassurant le « nous » partisan, valorisant individuellement l’adhérent.

L’accueil souvent défavorable des militants à 20 € illustre en creux l’attachement aux droits de vote du candidat.

Les primaires ouvertes, redéfinissant le militantisme et refaçonnant le profil de l’adhérent, mettent sur le même plan l’opinion mobilisée du militant, inscrit dans un temps et un travail collectif et l’opinion du sympathisant, plus souple, plus distancié, plus évolutionniste, moins investi, plus ponctuel et plus sensible aux variables contextuelles comme la popularité des candidats.

En plus, les frontières du dedans et du dehors s’étiolent, le nous formé par les militants se désagrège, l’opinion fait le parti (ou le défait), seuls sont attirés les militants motivés par la professionnalisation politique, les règles d’investiture locale étant inchangées.

Certes, de nouvelles rétributions militantes apparaissent : le sentiment de participer à un parti plus ouvert, l’encadrement des primaires, le contact avec les électeurs de gauche non socialistes, mais les militants se voient assigner un rôle essentiellement électoral.

Le parti qui ne fonctionne qu’au moment des élections peut faire l’économie de ses militants, de ses effectifs, d’autant plus que le rôle des médias est perçu comme essentiel, si bien qu’à la limite il y a, comme aux États-Unis, plus des dons lors des campagnes électorales que des cotisations au parti, des cotisations qui sont une très faible part des ressources du parti et dont le parti peut se passer.

Se passer de militants souvent plus réfractaires que les électeurs au changement idéologique et à l’abandon des « dogmes » partisans, c’est faciliter le changement idéologique du passage au libéralisme.

Le militant, partisan, embrigadé, dogmatique, corvéable, servile, esclave du collectif, agglutiné à la masse, avec la langue de bois, les lourdeurs bureaucratiques, les appareils, les idéologies, l’embrigadement, constitue le faire-valoir de l’engagement individualiste, plus souple et plus ponctuel, fondé sur des attentes délibératives, conforme à la vision d’une société individualiste, cette position légitimant l’incapacité à élargir la base militante, liée autant à l’inappétence des citoyens « individualistes » qu’à la fermeture de l’organisation partisane, cet assouplissement de la norme militante permettant de contrer l’attractivité du militantisme altermondialiste.

Le projet politique de la gauche est indexé sur ses capacités à encadrer durablement les catégories populaires et à politiser la société, le parti étant le creuset politique, lieu de l’élaboration collective, de délibération, d’éducation et de mobilisation.

Par l’absentionnisme structurel, les catégories populaires, qui représentent toujours une majorité sociale, sont devenues une minorité politique.

La politique, pour des milieux populaires déstabilisés dans un environnement déstructuré, tend à devenir un spectacle ésotérique, la non-participation s’étant installé comme norme sociale.

Les instances socialisatrices qui favorisent la participation, l’encadrement politique et partisan, physique et quasi quotidien, s’affaiblissent. Le déficit initial de politisation des groupes dominés n’est plus compensé par la fourniture de repères, d’identités et de prédispositions à la participation.

Ne restent que les relations avec les élus locaux.

Les transformations de l’organisation, des répertoires et du milieu partisan, les propriétés sociales des dirigeants et des militants, leur manière d’être et de se présenter contribuent, autant que les orientations programmatiques ou les politiques publiques, à la désaffection des catégories populaires.

C’est le repli des pratiques militantes dans l’entre soi partisan, selon un fonctionnement autocentré et la baisse de la légitimité des répertoires d’action militante traditionnelle, collectage des timbres, distribution de tracts, collage d’affiches, organisation de manifestations de rues et de fêtes, répertoires fondés sur l’immersion dans l’expérience vécue des catégories populaires.

Selon une redéfinition de l’excellence militante, le parti est  devenu non un espace d’acquisition de compétences par l’éducation politique,  mais un lieu où les compétences intellectuelles, discursives, idéologiques, acquises en dehors de l’organisation, constituent des ressources essentielles, un lieu de faire-valoir de soi, ce qui contribue à l’éviction des catégories populaires, à leur sentiment d’indignité et à leurs croyances qu’elles ne sont pas habilitées à prendre la parole, les savoir-faire militant et les compétences politiques n’étant plus  ni transmis ni admis.

Selon un racisme social, une prolophobie cynique et un électoralisme affiché, le parti renonce au projet de donner aux dominés la science ou au moins la conscience de leurs malheurs, le parti renonce au projet de faire adhérer les catégories populaires, prétendument acquises aux valeurs de la droite, abstentionnistes, apathiques,  droitisées, autoritaristes, racistes, alors  que ces catégories populaires recherchent la protection et l’autorité de l’État sur le plan économique.

La fonction idéologique programmatique du parti est remise en cause dans la mesure où, pour toucher le grand public,  le parti met l’accent sur les enjeux consensuels et l’efficacité électorale.

Les médias et Internet deviennent des espaces où se structure le débat, en rupture avec le principe d’organisation pyramidale qui consiste à élaborer un programme et le diffuser par des relais militants auprès d’une base électorale visée, il s’agit d’organiser des échanges continus entre le parti et la société civile, favorisant des logiques d’agrégation de positions diverses d’un parti attrape-tout ou d’un parti électoral professionnel.

Les primaires sont dépolitisantes dans la mesure où elles déconnectent, d’une part, l’enjeu de la désignation du candidat,  d’autre part, du choix des alliances et du projet, elles dissocient ceux qui choisissent, les sympathisants, de ceux qui participent au choix des orientations.

Selon le dualisme des projets partisans et présidentiels, le statut du projet est ambigu. Il s’impose aux candidats, la différenciation ne se faisant que sur des variables individuelles et de style personnel,  mais il peut être le point de départ d’une discussion sur  les chemins à emprunter, sur les alternatives, et dans ce cas certaine mesures du projet seront supprimées ou complétées.

Avec les primaires et la procéduralisation de partis en désarroi idéologique, la réflexion interne sur les orientations programmatiques et idéologiques perd une part de  sa portée au profit d’un recours à des groupes d’experts internes et externes déconnectés des circuits militants traditionnels, ce qui favorise l’alignement sur le libéralisme idéologiquement dominant, tandis que le candidat, investi par une base électorale élargie au-delà du cercle militant, s’émancipe de la loyauté partisane, se convaincant qu’il doit sa position à ses seules qualités personnelles, la lutte politique n’étant plus vue comme une coopération assurant un salut collectif.

La domination libérale appelle non l’abandon à leur sort des catégories populaires, accusées de s’être droitisées, mais un travail sur les nouvelles évidences, ce qui exige non  le vide culturel et idéologique mais des  ressources collectives, en particulier organisationnelles, et une conscience des responsabilités idéologiques.

Les primaires scellent la substitution de la lutte des égos à la bataille des idées.

6. Un parti conservateur. Les primaires organisées par le parti participent de l’acceptation renforcée de la personnalisation dans la mesure où le parti fait de la personnalisation sa règle principale de fonctionnement. Le parti installe en conséquence la personnalisation comme une donnée immuable et naturelle de la vie politique. En même temps, selon la conception que le marché capitaliste vocation à s’étendre à tous les domaines et en particulier au domaine politique, le parti se transforme en entreprise sur le marché électoral, entreprise destinée à faire gagner coûte que coûte un candidat, quelles que soient le contenu véritable des positions défendues par ce candidat, pourvu que les sondages soient favorables. Le parti signe et resigne ainsi le caractère indépassable et l’éternité à la fois du marché capitaliste et des institutions politiques de la Ve République. L’esthétique et le style sont mis en avant, et non la mobilisation et la conviction sur des valeurs de gauche.

Les primaires consacrent la personnalisation mortifère du débat public instituée par la Ve République.

Le fait présidentiel, jugé intangible, est avalisé comme horizon indépassable de la démocratie, à l’instar de l’économie de marché.

Les primaires participent de l’acceptation résignée de l’ordre établi, qu’il soit socio-économique ou institutionnel.

En alignant le fonctionnement interne sur les règles du jeu institutionnel, le parti s’interdit de tempérer la logique présidentialiste, qui est comme redoublée, renforçant les effets de cette logique.

En légitimant cette personnalisation, la transformation de l’institution présidentielle, c’est-à-dire la transformation de la centralité d’un pouvoir que le parti intériorise, devient improbable en cas de prise du pouvoir du parti.

Il est soi-disant démocratique de donner le pouvoir aux électeurs et de le retirer aux militants, de fluidifier la représentation politique en court-circuitant une organisation partisane lourde, bureaucratique, peu représentative.

En dépit des apparences, comme les sondages, les primaires ne font pas forcément bon ménage avec la démocratie.

La rhétorique démocratique des primaires a pour fondement le discrédit de partis affaiblis dans leur légitimité et leur ancrage social, incapables de se rénover, repliés sur des luttes de pouvoir, non représentatifs de la société, des partis fermés.

La technologie politique de l’ouverture des primaires est l’envers de la clôture du parti, de la fermeture du champ politique, elle a la magie de légitimer le candidat et de pacifier la compétition partisane mais, dans une démocratie médiatique qui dramatise et exacerbe les conflits personnel et stratégise le jeu politique par l’allongement du temps présidentiel et la personnalisation, il y a les risques d’oppositions, les risques de prééminence des ressources médiatiques, les risques du déplacement du débat politique vers les médias, laissant la scène partisane vide.

Il ne s’agit pas du tout de construire idéologiquement une offre politique, mais de masquer et conjurer par la procéduralisation de la désignation du candidat à la présidentielle les incertitudes idéologiques et les faiblesses organisationnelles du parti. Autrement dit, peu assurés de leur identité idéologique, les socialistes s’en remettent à l’opinion.

Le rassemblement ponctuel autour d’un candidat, c’est-à-dire l’esthétique de la séduction où domine la mise en avant du style personnel, s’oppose à la construction d’un point de vue collectif, adossé à une  vision du monde visant  à inscrire les valeurs de gauche durablement dans la société, c’est-à-dire à la rhétorique partisane de la mobilisation et de la conviction.

Le parti n’a plus pour horizon un parti militant, acteur de transformation sociale, il est une entreprise politique tournée vers le marché électoral.

Et pourtant, les partis sont des formes essentielles de mobilisation sociale.

Lecture de Umberto Eco

  1. Umberto Eco:”La structure absente” 1972
  2. 1.  Structure. Nous faisons l’hypothèse que dans un champ nous pouvons construire une théorie, c’est-à-dire un modèle simplificateur, une structure, ce qui transforme le champ en système.

Nous ne pouvons faire de la recherche théorique sans avoir le courage de proposer une théorie, c’est-à-dire un modèle élémentaire pouvant servir de guide au discours, et sans faire apparaître les propres contradictions de cette théorie.

Face au choix sémiotique, dans sa variété et son désordre, nous proposons un modèle simplificateur, tout en le mettant continuellement en question, afin de distinguer ce qui, dans le champ, ne s’adapte pas au modèle et obligera celui-ci à se restructurer, s’élargir, se corriger, jusqu’à arriver à un modèle sauvegardant la complexité du champ, tout en lui donnant une structure, transformant ainsi le champ en système, en tenant compte du fait que, tandis que les éléments du champ, comme aspects de la culture, ont une existence objective, la structure du champ, comme système, est une hypothèse opérationnelle, un filet méthodologique jeté sur les phénomènes, afin de pouvoir en parler, une structure posée par déduction et qui ne prétend pas être la « structure réelle du champ », la structure objective et définitive du champ,

La sémiotique étudie la culture en tant que communication, et en particulier la culture sémiotique comme métalangage expliquant les « langages » à travers lesquelles la culture se constitue.

Nous faisons l’hypothèse que toutes les communications sont des émissions de messages subordonnés à des codes sous-jacents, c’est-à-dire que toute performance de communication s’appuie sur une compétence préexistante, que toute parole présuppose une langue, que sous les processus culturels existent des systèmes, d’où les dialectiques code-message, système-processus.

  1. 2.  La complication du code pour réduire le risque de bruit : on augmente le lexique, on augmente le nombre de syntagmes signifiants

Le code, sur l’axe paradigmatique, institue une correspondance entre un signifiant et un signifié.

Étant donné un transmetteur lié à une source, transformant un stimulus de la source en un stimulus électrique appelé signal, étant donné un récepteur lié au transmetteur électriquement, c’est-à-dire recevant le stimulus électrique, c’est-à-dire recevant le signal du transmetteur, ce récepteur transformant le stimulus électrique ou signal en stimulus lumineux, étant donné un destinataire humain non aveugle, c’est-à-dire capable de transformer ce stimulus lumineux en stimulus visuel, un destinataire humain possédant le code « voyant allumé chez le récepteur », soit « a », signifie « état d’alerte chez l’émetteur », soit « A », ce qui correspond au référent « niveau d’eau trop important à la source » et à une démarche pratique du destinataire pour remédier à la situation. Comme chez le destinataire il y a un code, le stimulus visuel que le destinataire reçoit peut être considéré comme un message, le signifiant étant le stimulus visuel et le signifié étant l’état d’alerte du transmetteur. Le message constitué par l’absence de stimulus visuel a pour signifiant zéro et pour signifié « pas d’état d’alerte », le message constitué par la présence du stimulus visuel a pour signifiant ce stimulus et pour signifié « état d’alerte ». Ce code simple permet deux messages seulement.

Le fil électrique constitue le canal entre l’émetteur et le destinataire, canal transportant le signal. S’il y a une panne électrique, ce qui constitue un bruit, et si le niveau d’eau est trop important, l’émetteur n’envoie pas le message-signal.

Afin de réduire les risques de bruit, on complique le code par l’introduction d’un deuxième voyant chez le récepteur, de telle façon que « premier voyant allumé et deuxième voyant éteint chez le récepteur » signifie « tout va bien », « premier voyant éteint le deuxième voyant allumé chez le récepteur » signifie « état d’alerte ». Une coupure de courant éteint les deux voyant, mais alors « deux voyant éteints » n’ayant aucune signification dans le code, cela signifie la coupure de courant. Avec ce code, nous avons deux messages possibles, avec possibilité de reconnaissance d’un non-message.

On complique les possibilités combinatoires du code en introduisant deux autres voyants, nous avons donc quatre voyants a, b, c, d, avec le code « a et c allumés » signifie « tout va bien », et « b et d allumés » signifie « état d’alerte ». Nous avons toujours, avec ce code, deux messages possibles, avec possibilité de reconnaissance de non-messages.

Le code fixe un répertoire de symboles, a, …, ab, …, abc ,… Le code choisi les symboles à qui l’on attribuera une signification, ici les symboles «ac » et « cd », les autres symboles restent en réserve comme possibilités non signifiantes, reconnaissables au cas où elles agiraient à cause du bruit, des symboles disponibles pour indiquer d’autres phénomènes.

  1. 3.  L’information apportée par un événement, la réalisation d’une décision, l’émission d’un message, est d’autant plus grande que les possibilités de choix, la liberté de choix avant la décision étaient plus grandes, cette information est d’autant plus grande que la probabilité de cet événement, de cette décision, de l’émission de ce message, était plus petite. Quand la liberté de choix est très grande, le message qui est le résultat du choix apporte une grande information, ce message étant très peu probable. Le message en question est le résultat d’un grand nombre de choix binaires, un message fortement informatif est donc difficilement compréhensible, difficilement communicable. Le code ou le système codifiant, avec ses répertoires de symboles et ses règles syntaxiques et éventuellement sémantiques, superpose à une situation d’équiprobabilité un système de probabilités qui réduit les possibilités de choix et qui donc augmente les possibilités de communication. La source est plus informative que le code puisque le code choisit dans le continuum seulement quelques symboles et qu’il limite les possibilités syntaxiques de composition de ces symboles, autrement dit le code simplifie, schématise la source. Mais le code, gros de tous les messages possibles qu’il peut produire, est plus informatif que n’importe lequel des messages déterminés qu’il peut produire.

Si un événement comporte 2, 4, 8, 16, 32, 64 possibilités de réalisations diverses, lorsque j’apprends quel événement est réalisé, j’ai, respectivement, une information de 1, 2, 3, 4, 5, 6 bits, ce qu’on obtient par passage au logarithme de base 2.

Si je lance un dé, il y a une probabilité 1/2 pour chacune des deux possibilités, et l’information d’une réalisation est 2 bits, si je lance deux fois, on a une probabilité de 1/2 × ½= 1/4 pour chacune des 2 × 2=4 possibilités et l’information d’une réalisation est 2+2=4 bits.

Le signifié communiqué ne compte pas.

L’information n’est pas ce qui est dit, mais ce qui peut être dit, elle représente la liberté de choix dont on dispose dans la composition du message, c’est une propriété statistique de l’émetteur.

Un message de 1 bit comporte un choix entre deux possibilités équiprobables, un message de 2  bits entre quatre possibilités équiprobables, et ce dernier message est plus informatif, car l’incertitude, le suspense, est plus grand.

L’information reçue est une réduction, un appauvrissement de l’étendue des choix possibles qui existent à la source avant que l’événement ne soit choisi et le message émis.

Étant donné un clavier de C touches, le nombre de messages possibles de longueur L est C à la puissance L, situation d’équiprobabilité à la source avec une liberté de choix de l’information considérable, I= L.log C, mais une difficulté à transmettre, car cela demande trop de choix binaires, cela coûte donc cher et sature le canal.

Le code limite les possibilités de combinaison des éléments et le nombre d’éléments constituant le répertoire, elle introduit dans la situation d’équiprobabilité de la source un système de probabilité, un système de possibilités préétablies, système d’expectatives bien plus prévisible, avec des combinaisons possibles, d’autres non.

L’information de la source diminue, la possibilité de transmettre les messages augmente.

Le système codifiant, une structure avec ses critères d’ordre, introduit des possibilités de communication.

Le système codifiant se superpose à l’équiprobabilité du système au départ pour le maîtriser sur le plan de la communication.

Une source à haute entropie comme le clavier se trouve limitée dans ses possibilités de choix. Le code « langue française » diminue l’entropie de la source.

Le code est d’abord un système de règles syntaxiques. Il fixe la pertinence ou l’exclusion des symboles, choisissant un répertoire de symboles, excluant d’autres répertoires. Il institue des compatibilités et des incompatibilités, fixant les combinaisons possibles de symboles. Le code sans règles sémantiques peut s’appeler système codifiant ou structure. Du point de vue de la théorie de l’information, nous pouvons négliger les équivalences sémantiques ainsi que les raisons qui ont amené le code à se structurer en ne choisissant que des symboles et des combinaisons données.

Dès que la signification intervient, le code établit des règles sémantiques, chaque symbole signifiant une unité.

Il faut distinguer l’information de la source, une source qui doit être considérée comme une équiprobabilité, une équiprobabilité qui est corrigée par le code, un code qui institue un système de probabilité. Au désordre statistique de la source se substitue un ordre de probabilité. Cette information de la source est différente de l’information du code, un code sur la base duquel on peut élaborer des messages qui se trouvent dans une situation d’équiprobabilité, c’est-à-dire que le code est un système équiprobable, système qui peut être limité par l’émission d’un message donné. Par conséquent le code est ordonné par rapport au désordre précédent et désordonné à l’égard d’un message qu’il produit. De toute façon, dans les deux cas de la source et du code, l’information mesure la liberté de choix.

Le code, comme structure, présente comme fonction de rendre compréhensible, intelligible, et communicable la situation originelle, la source, qui échapperait autrement à tout contrôle, et en le rendant intelligible, le système codifiant le rend comparable avec d’autres situations.

Le code présente la propriété d’être constitué d’un répertoire d’unités qui se différencient et s’opposent à travers des exclusions binaires. Il n’a pas de réalité ontologique puisque, rappelons-le, il ne faut pas passer du structuralisme méthodologique, qui emploie la notion de structure juste dans la mesure où on s’en sert, à un structuralisme ontologique.

  1. Dénotation et connotation. Le locuteur est en possession d’un code dénotatif de base et de sous-codes connotatifs qui constituent son patrimoine de connaissances. Le signal a donc un signifié dénotatif et plusieurs signifiés connotatifs. Le signifié dénotatif joue le rôle de signifiant du premier signifié connotatif, ce dernier jouant le rôle de signifiant du deuxième signifié connotatif, etc. En fonction des circonstances, c’est-à-dire en fonction de la situation de communication et en fonction des connaissances du locuteur, il sera fait usage par le locuteur de tels codes connotatifs plutôt que tels autres. Même si le locuteur est parlé par le code, même s’il est déterminé socialement, c’est bien lui qui choisit dans une certaine mesure les codes connotatifs, on l’identifiera avec la source.

Avec l’homme, le signal devient une forme signifiante que le destinataire humain remplit de signifiés, signifiés dénotatifs et signifiés connotatifs. Le signal s’appelle alors signifiant.

On a un processus de signification où le destinateur humain attribue un sens au signal parce qu’il a un code dénotatif, répertoire d’équivalences terme à terme entre des signaux et des éléments d’un système de valeurs. On attribue donc au signal-signifiant un signifié dénoté.

Dans son patrimoine de connaissances, le destinateur, outre le code dénotatif de base, a des codes connotatifs élaborés à partir du premier et qui sont des codes facultatifs qu’on peut appeler sous codes.

Le signifié dénoté devient un signifiant ayant comme signifié un élément d’un code connotatif, c’est-à-dire d’un système de valeurs, ce signifié du code connotatif s’appelant signifié connoté du signal-signifiant original.

Ce signifié connoté peut devenir lui-même signifiant ayant pour signifié un élément d’un nouveau code connotatif, c’est-à-dire d’un nouveau système de valeurs, et on appelle ce signifié deuxième signifié connoté du signal-signifiant original. Et ainsi de suite.

À chaque fois, selon les personnes, leur patrimoine de connaissances, et selon la situation de communication, qui constitue une circonstance extra-sémiotique, il y a choix d’un code connotatif plutôt que d’un autre.

Si un signal dénote « débordement », alors, pour un locuteur et une situation donnés, « débordement » devient le signifiant du signifié « danger », autrement dit le signal connote « danger ». Mais « danger » devient, pour un locuteur et une situation donnés, signifiant de « donner l’alerte » qui constitue donc un deuxième signifié connoté du signal originel.

Lorsqu’un homme parle, comme ses pensées ne s’identifient que par des termes linguistiques, on ne peut pas dire qu’il communique librement ce qu’il pense, mais plutôt qu’il est déterminé par le code. L’émetteur du message est plutôt parlé par le code, code qui pousse le locuteur à dire certaines choses plutôt que d’autres. La source d’information, la réserve d’informations possibles, se trouve dans le code, comme système de probabilités se superposant à l’équiprobabilité de la source, système de probabilités devenant à son tour un système d’équiprobabilité par rapport à la série des messages. L’émetteur est en un certain sens parlé par les automatismes du code. Cependant, même lorsqu’il est parlé par le code, le locuteur sera identifié avec la source de l’information, car c’est lui, le locuteur, qui superpose les règles et le système de probabilité du code à la masse d’informations possibles qu’il aurait pu produire si le code ne l’avait pas contrôlé.

  1. 5.  L’unité culturelle comme signifié. Nous ne nous intéressons pas, comme les logiciens, à la valeur de vérité d’un message. S’il existe des cas où le référent est sémiotisé, par exemple dans l’emploi métonymique d’une partie du référent, le dessin d’un peigne désignant le coiffeur, on peut cependant dire que le signifié d’un signe est non le référent mais une unité culturelle. Le référent est d’ailleurs aussi la plupart du temps une unité culturelle, une entité abstraite. Les choses ne sont connues qu’à travers les unités culturelles que la communication fait circuler à la place de choses, si bien que la vie sociale se déroule plus sur la base des unités culturelles que véritablement sur la base des choses, les gens étant prêts à lutter pour défendre ou détruire une unité culturelle donnée. L’unité culturelle se manifeste donc par des réactions comportementales de promotion, de défense ou de destruction de cette même unité culturelle, mais sa manifestation peut se faire d’une autre manière, ainsi quand l’unité culturelle est définie par la chaîne des autres unités culturelles, par la chaîne des interprétants, lors d’une définition scientifique ou naïve, lors d’une traduction dans une langue étrangère, lors d’une connotation de type passionnel se fixant en habitude d’expression.

Remarquons que la vérification d’un signifiant par l’objet auquel il se réfère donne lieu à des problèmes inutiles, celui de soumettre la valeur sémiotique du signifiant à sa valeur de vérité, alors que des termes ne correspondent à aucune chose existante, à rien qu’on ne puisse percevoir par les sens, même pas une relation logique, une propriété ou un processus, ce qui ne veut pas dire que nous affirmions qu’il n’existe pas des énoncés à valeur vraie ou fausse, valeur établie en comparant aux événements réels de l’expérience, ni que le destinataire du message ne se réfère pas aux choses dont parle le message, mais simplement que la sémiotique s’intéresse à la codification, à la décodification et à la traduction, l’échange de signaux entraînant un comportement indépendant de la vérité ou de la fausseté du message.

Selon le code, telle phrase connote « véracité historique » ou « légende ».

Tout signe dénote une unité culturelle héritée par le locuteur de sa culture, souvent sans avoir l’expérience du référent réel, quand ce dernier existe. Le signifié d’un signe est une unité culturelle. Le référent d’un signe est une entité abstraite qui ne recouvre qu’une convention culturelle.

La vie sociale ne se déroule pas sur la base des choses mais sur la base des unités culturelles, ou plutôt, les choses ne sont connues qu’à travers les unités culturelles que l’univers de la communication fait circuler à la place des choses, à travers des mots et des dessins, et nous sommes prêts à mourir pour défendre ou détruire ces unités culturelles.

« Chien » a pour référent une chose non perceptible par les sens, c’est-à-dire l’ensemble de tous les chiens existants, une entité logique, abstraite ne recouvrant qu’une entité culturelle.

Cette unité culturelle peut-être requalifiée comme unité sémantique intégrée dans un système.

Quand on change de langue, l’unité culturelle peut ne pas varier malgré les symboles linguistiques différents qui la signifient, mais, souvent, l’unité culturelle recouvre un champ plus large ou plus restreint, le lexique des unités culturelles se modifiant d’une langue à l’autre, lexique comportant alors plus ou moins de termes.

Ces unités culturelles sont les signifiés que le code fait correspondre au système des signifiants.

Certains messages n’ont ni extension ni référent, ils sont « sans signification », mais des groupes humains se battent pour défendre ou rejeter de tels messages. Ces messages transmettent des signifiés existant comme unités culturelles, l’existence de ces unités culturelles étant le support de développements connotatifs et de réactions sémantiques impliquant des réactions comportementales.

Ces réactions ne sont pas nécessaires pour déterminer que le message à un signifié, la civilisation se chargeant d’élaborer une série d’explications et de définitions des termes en jeu, chaque définition représentant un nouveau message qui doit être à son tour éclairci, grâce à d’autres messages définissant les unités culturelles portées par le message précédent. La série des commentaires qui entoure d’un mouvement sans fin les unités culturelles constitue la chaîne des interprétants. On a un processus illimité garantissant que le système puisse rendre compte de lui-même, exclusivement par ses propres moyens. Le langage est un système qui s’élucide lui-même, à travers des systèmes successifs de conventions qui s’expliquent mutuellement.

L’interprétant d’un signe est une autre représentation qui se réfère au même objet, à la même unité culturelle. Pour établir ce qu’est l’interprétant d’un signe il faut le nommer à travers un autre signe qui, à son tour, a un autre interprétant que l’on peut nommer à travers un autre signe et ainsi de suite. L’interprétant peut prendre diverses formes : un signe équivalent dans un autre système communicatif comme le dessin, la simple traduction du terme dans une autre langue, une définition scientifique ou naïve, un geste, une association émotionnelle qui acquiert valeur de connotation fixe. Dans la vie de la culture, comme chaque entité, chaque interprétant aspire à devenir signifiant et signifié.

La communication, en renvoyant d’un signe à l’autre, délimite sans jamais y toucher ces unités culturelles qui sont continuellement posées en tant qu’objets de la communication.

Parfois le référent est sémiotisé, par exemple quand une partie du référent est employé en tant que signifiant, une partie employée pour le tout. Nous avons un emploi métonymique du référent, ainsi le rasoir comme enseigne du coiffeur. Une partie du référent est sémiotisée et rendue arbitrairement symbolique de tout l’ensemble auquel elle se réfère, un référent qui n’est pas pris en tant qu’individu mais comme type d’une série plus vaste d’objets dont il faisait partie.

  1. 6.  Les champs sémantiques. L’unité culturelle, choisie comme unité pertinente ou choisie comme variante dans le continuum de l’expérience, peut être considérée comme élément de certains champs sémantiques, de certains systèmes de valeurs, étant donné que ces champs sémantiques n’ont pas une réalité ontologique mais sont seulement des instruments heuristiques, étant donné que, pour chaque locuteur et chaque lecteur, on peut construire, à partir du message qu’il produit ou à partir du type de lecture du message qu’il reçoit, c’est-à-dire de l’hypothèse qui régit sa lecture de ce message, les propres champs sémantiques de ce locuteur et de ce lecteur. On ne peut parler de Système global sémiotique dans la mesure où les champs sémantiques sont extrêmement variables, en perpétuelle restructuration. Dans certains cas, si on met côte à côte deux champs sémantiques à même nombre d’éléments, on met en valeur autant d’axes sémantiques qu’il y a d’éléments dans chaque champ.

Le contenu communiqué par les signes est un univers que la culture structure en sous-systèmes, champs et axes.

Si les associations par analogie phonique, par combinatoire de morphème ou par homologie de classement culturel ne constituent pas vraiment le champ en structure, il existe cependant une structuration de quelques sous-systèmes, celui des couleurs, celui des termes de parenté, celui des classifications botaniques ou celui des termes météorologiques. Ces champs sémantiques, qui mettent en forme les unités d’une culture donnée, qui constituent des tranches de la vision du monde propres à cette culture, peuvent changer du fait d’acculturations, de révisions critiques du savoir.

Une culture donnée découpe le continuum de l’expérience, rendant pertinentes certaines unités et considérant d’autres unités comme des allophones, des variantes.

Une description du Système sémiotique global, comme mise en forme de la vision du monde propre à une culture, est impossible car cette vision du monde varie continuellement dans ses interconnexions et ses manifestations périphériques.

Les champs sémantiques sont postulés en tant qu’instruments heuristiques pour expliquer les oppositions signifiantes d’un groupe donné de messages.

Il y a certains champs sémantiques qui sont plus analytiques dans une langue que dans l’autre.

Il peut exister des champs sémantiques contradictoires.

Une même unité culturelle peut faire partie de champs sémantiques complémentaires.

Un champ sémantique peut se défaire avec une extrême rapidité et se restructurer en un nouveau champ, ce qui correspond à des systèmes et des codes faibles, le code faible étant opposé au code fort.

L’existence de deux champs sémantiques implique la structuration d’axes sémantiques, ces axes étant compris comme des couples d’oppositions ou des couples d’antonymes, avec les antonymes complémentaires, par exemple mâle opposé à femelle, où la négation de l’un comporte l’affirmation de l’autre, les antonymes proprement dits, par exemple petit opposé à grand, antonymes qui sont des formes de gradation, donc des formes à valeur relative, et enfin des antonymes par contrariété, par exemple l’achat opposée à la vente, antonymes qui impliquent des transformations syntaxiques lorsqu’ils sont remplacés réciproquement.

Si donc nous avons deux sous-codes connotatifs ou chaînes connotatives, de N éléments chacun, nous avons N axes sémantiques, chaque chaîne connotative pouvant prendre une hyper-connotation axiologique.

Ce champ sémantique peut se restructurer à partir d’un message critique d’une chaîne connotative, les chaînes se restructurant alors ainsi que les axes.

On peut parler de signifié comme unité culturelle pour les termes catégorématiques désignant par exemple des couleurs, des relations de parenté ou des qualités intellectuelles, mais on peut parler aussi de signifié comme unité culturelle pour les termes syncatégorématiques, avec par exemple la mise en opposition des pronoms désignant les animés et les pronoms désignant les inanimés, ou des verbes désignant des opérations différentes mais proches.

Quand un lecteur dégage dans une oeuvre des oppositions, à partir d’une certaine hypothèse de lecture, un autre lecteur peut y découvrir une autre clé de lecture et réduire le texte à d’autres oppositions de valeur, puisqu’un message esthétique possède assez de qualités d’ambiguïté et d’ouverture pour justifier de nombreux choix possible.

Il n’y a pas de structure ou de système de concepts immanents au texte et exigeant un décodage « exact », comme si toute forme signifiantes renvoyait, grâce à l’existence d’un code unique, à une position univoque dans le Système sémantique global.

En fait, les champs sémantiques étant nombreux et contradictoires, leur choix dépend de l’hypothèse qui régit la lecture du texte.

On peut choisir le système d’idées de l’Occident scientifique au sujet du Coran ou le système d’idées présent dans le monde arabe à l’époque du Coran à travers la série des interprétants offerte par la culture arabe pour décoder des signifiants du Coran, et, en négligeant la nature contradictoire et enchevêtrée des champs sémantiques, on ne pourra échapper à une dialectique interprétative entre ces deux moments, l’existence de cette dialectique contredisant toute prétention d’objectivité absolue.

  1. 7.  Le parcours de sens dans la lecture d’un message. Si on isole du contexte un signifiant, il devient signifiant isolé. Le signifiant isolé a une dénotation relativement abstraite et des connotations. Chaque locuteur produisant un message et chaque récepteur décodant un message,  choisit son propre itinéraire de sens, sa propre chaîne de connotations, mais ce choix est aussi déterminé par les circonstances de la communication, par ce qui vient d’être dit, par ce qu’on suppose de l’idéologie des protagonistes, et la détermination de ce choix peut être formalisée dans un sous-code contextuel, en prenant en compte les circonstances récurrentes correspondant à certains parcours de sens.

Même si le contexte contribue au problème du signifié en construisant le signifié contextuel, le signifiant isolé a une dénotation.

Le signifiant isolé renvoie à une unité culturelle, c’est-à-dire dénote une position dans le système sémantique d’une culture donnée et dans la compétence présumée d’un de ses locuteurs.

Dans ce système sémantique, le signifiant isolé s’oppose à d’autres signifiants isolés.

« Napoléon » dénote une unité culturelle bien définie qui a sa place dans un champ sémantique d’entités historiques. « Parce que » dénote une position dans un champ de fonction grammaticale.

La dénotation est une définition assez théorique du signifié du signifiant isolé. Ce qui donne vie au signifiant isolé, c’est la séquence des interprétants, qui repose sur la connotation, qui est la somme des unités culturelles que le signifiant peut susciter dans l’esprit du destinataire.

La connotation est composée du signifié définitionnel, du signifié définitionnel idéologique, des connotations émotionnelles associées à la dénotation, des traductions dans d’autres systèmes sémiotiques, des métaphorisations où le substitué connote le substituant.

Le signifiant peut connoter plusieurs sens parfois opposés. Le même signifiant dénote une position dans un champ sémantique et connote une position dont un ou plusieurs autres champs sémantiques, ce qui initie une chaîne de connotations chaque fois que le signifiant est pris dans un système syntaxique, une chaîne parmi toutes les chaînes possibles.

Le choix de la chaîne est fonction de l’émetteur et du destinataire, qui ont en général en commun le code dénotatif, mais qui peuvent donner des connotations différentes, c’est-à-dire suivre des chemins différents, choisir des chaînes différentes de connotation.

Mais le choix de la chaîne est aussi fonction du contexte linguistique ou sémiotique, c’est-à-dire que, dans la lecture, nous sommes orientés par les messages précédents ou les messages présumés précédents, nous sommes orientés par l’univers du discours, mais nous pouvons aussi être orientés par l’idéologie présumée de l’émetteur ou par la circonstance de la communication, ce qui semble ramener le référent à l’intérieur d’une sémiotique qui l’excluait avec l’argument que les signes ne dénotent pas des objets réels. On peut considérer la circonstance de la communication comme l’ensemble de la réalité qui conditionne le choix des codes et des sous-codes, si bien que le processus de communication, s’il n’indique pas de référent, semble se dérouler dans le référent.

Une culture formalise et classifie les circonstances récurrentes avec des règles circonstancielles, désignant, pour le signifiant se trouvant dans une circonstance donnée, tel parcours de lecture, le message prenant un sens, une fonction et un degré d’information déterminés par la circonstance de communication, par exemple le drapeau noir dans une manif ou sur une plage.

Le message signifiant se présente pour le destinataire comme une source d’une pluralité de messages-sens.

Les séries de sens que le message signifiant peut engendrer sont réduites à une seule série de sens lors du choix définitif opéré par le destinataire.

  1. 8.  La fonction esthétique. Tout message a en quelque degré un aspect de la fonction esthétique, puisqu’un message, s’il est permis par les règles du code et les règles syntaxiques, selon une créativité régie par les règles du code, conforme aux systèmes d’attente, constituant ainsi un jugement analytique sémiotique, restructure à son tour le code, enrichit de sens les systèmes sémantique du code, selon une créativité qui change les règles du code, constituant un jugement synthétique factuel, et par conséquent relativement ambigu puisqu’il n’est pas conforme au code. Le message esthétique assume cette ambiguïté, avec la conscience de la nécessité de l’information, la nécessité de la transgression du code, de la nécessité de surprendre l’opinion commune, d’être incroyable, improbable, contraire à toute expectative, quelque peu insensé, mais aussi avec la conscience que trop d’ambiguïté s’assimile à du bruit et qu’il faut être crédible, vraisemblable, évident, redondant, normal, qu’il faut conclure, relâcher l’attention. Outre l’ambiguïté, le message esthétique se caractérise par l’autoréflexivité, qui consiste à attirer l’attention non sur le signifié dénoté, c’est-à-dire sur le seul référent, sortant de l’univers des signes pour ne laisser subsister que les réactions comportementales à un signe épuisé de toutes ses connotations, mais à attirer l’attention sur la propre forme du message, en fragilisant le signifié du message par une dépendance étroite du contexte, en supprimant l’arbitraire du signe par une analogie, une parenté visuelle, sonore, de rythme, de progression et de structure entre le signifiant et le signifié, plus généralement par une homologie de structure entre tous les niveaux possibles du message (le niveau du signifiant, le niveau des supports physiques, celui des inflexions, des tons, celui des couleurs et des matières, celui des timbres, des fréquences et de la durée, le niveau des signifiés dénotés, c’est-à-dire du code, le niveau des signifiés connotés, c’est-à-dire des sous-codes stylistiques, iconographiques, rhétoriques, le niveau des attentes psychologiques, logiques, scientifiques et le niveau des attentes idéologiques connotant les informations précédentes), comme si tous ces niveaux étaient définissables par un seul code général les structurant tous.

Un jugement analytique sémiotique affirme quelque chose qui est prévu par le code.

Un jugement synthétique factuel affirme quelque chose que le code ne prévoit pas, et par cela même il enrichit le code.

Cette dialectique codes-messages, en vertu de laquelle les codes régissent l’émission des messages et les nouveaux messages, à leur tour, restructurent les codes, correspond à dialectique entre une créativité régie par des règle et une créativité qui change les règles.

Un jugement factuel, permis par les règles du code et par les règles syntaxiques, enrichit de sens les systèmes sémantiques, introduit une dimension diachronique dans la dimension synchronique du code, altère donc la structure du code, le code se reconstituant à un stade supérieur.

Le message esthétique, émis en partie selon les règles des codes, transgresse en fait ces règles en se structurant comme message ambigu, contribuant à modifier radicalement les codes et leurs règles.

Le message assume une fonction esthétique quand il est structuré de manière ambiguë par rapport au système d’attente qu’est le code, et il apparaît comme autoréflexif, c’est-à-dire qu’il essaie, avant tout, d’attirer l’attention du destinataire sur sa propre forme. La fonction esthétique du message a donc les deux caractéristiques d’ambiguïté et d’autoréflexivité.

Un message totalement ambigu est très riche en information parce qu’il offre de nombreux choix interprétatifs, mais il peut s’approcher du bruit, c’est-à-dire du simple désordre.

Une ambiguïté pousse à un effort d’interprétation permettant de découvrir des directions de décodage et de trouver dans ce désordre apparent un ordre qui se révèle en définitive bien plus précis que celui régissant les messages redondants.

Le récit doit surprendre, aller au-delà de nos attentes, être contraire à l’opinion commune, avec une ligne narrative se cambrant jusqu’au point extrême de l’improbabilité, mais, tout en apparaissant incroyable, il doit être crédible, vraisemblable, car devant un fait contraire à toute expectative et qui rend le destinataire tendu, foudroyé par l’ambiguïté, en demande d’une conclusion relâchant cette attention trop tendue, il ne faut pas que le fait soit tenu pour insensé et rejeté, il faut des bases normales, évidentes, il faut s’appuyer sur des redondances.

Ce message ambigu doit être pris comme but principal de la communication, car insister sur la fonction référentielle du message, c’est déplacer notre attention sur le signifié dénoté des termes et de là sur les référents, c’est donc sortir de l’univers des signes, et ne subsistent alors que les réponses comportementales à un signe épuisé.

Le message esthétique doit donc rester en suspens entre information et redondance.

Le message esthétique doit pousser à demander ce qu’il veut dire et comment il est fait, faire entrevoir une direction de décodage, et pour cela il doit avoir les trois caractéristiques principales suivantes de l’ambiguïté et de l’autoréflexivité.

Premièrement, les signifiants acquièrent des signifiés appropriés seulement par interaction contextuelle, autrement dit, à la lumière du contexte, les signifiants prennent successivement clarté et ambiguïté, et, tout en renvoyant à un signifié donné, ils apparaissent malgré tout chargés des autres choix possibles, si bien que si je change un élément du contexte, les autres éléments perdent leur poids.

Deuxièmement, la matière du signifiant n’apparaît pas arbitraire par rapport aux signifiés et à leur rapport contextuel, ainsi la parenté entre deux mots reliés sur le plan du signe se trouve renforcée par la parenté sonore réalisée par la rime, l’équivalence des sons impliquant l’équivalence sémantique, ainsi les sons de l’onomatopée reproposent le sens évoqué, le rythme sonore et visuel de l’ensemble physique des signifiants n’étant pas arbitraire à l’égard des signifiés, ainsi dans l’anaphore la progression de l’idée, rendue par la progression parallèle des signifiants, se structure par homologie avec la progression parallèle dans la réalité, autrement dit, je me sers du code de manière inusitée, ce qui amène à l’idée d’une parenté entre référents, signifiés et signifiants.

Troisièmement, le message met en jeu divers niveaux de réalité, le niveau technique et physique de la substance des signifiants, le niveau de la nature différentielle des signifiants, le niveau des signifiés dénotés, le niveau des signifiés connotés, le niveau des systèmes d’attente psychologiques, logiques et scientifiques, auxquels renvoient les signes, avec un établissement à tous ces niveaux d’un système de relations structurales homologues, comme si tous les niveaux étaient définissables, et ils le sont, sur la base d’un seul code général qui les structure tous.

  1. 9.  Caractéristiques de l’oeuvre d’art. L’oeuvre d’art est un système complexe où les fonctions esthétiques et l’information se réalisent à tous les niveaux, avec une articulation de chaque niveau selon un système homologue de relations, un réseau de formes homologues, le jeu des oppositions, des rythmes et des différences au niveau du signifiant correspondant à celui des niveaux de la connotation et des idées, le même diagramme structural régissant les différents niveaux, selon une unité de la forme et du contenu, la substance de l’expression contribuant en particulier à constituer le système des différences du code, ce qui constitue une information esthétique globale, le code unitaire de l’oeuvre, l’idiolecte esthétique de l’oeuvre, mais tout cela de telle façon que le code de l’idiolecte ainsi constitué constitue lui-même les règles qui le détruisent, les règles qui rendent ambigus tous les niveaux du message et le message lui-même, l’idiolecte étant ainsi le code privé et individuel d’un locuteur qui détruit les codes préexistants, selon la même règle de transgression de la norme, règle invariante à travers les contenus différents, au-delà des systèmes de normes et de prévisions du moment, en rendant tous les messages ambigus à tous les niveaux et dans leur ensemble, la cohérence étant telle que le critique, qui s’occupe des classes d’oeuvres contenant une seule oeuvre, peut restaurer l’oeuvre dans son ensemble à partir d’une de ces parties, plus exactement construire l’idiolecte de l’oeuvre, en tenant compte du fait que, pour les oeuvres qui ne sont pas standardisées, pour les oeuvres qui ne sont pas déterminées et subies par le marché, par la psychologie de l’auteur, par la narrativité de masse et par les expériences de communication connues, avec un modèle aisément perceptible reproduit sans variations à tous les niveaux, pour les oeuvres qui ne sont pas des oeuvres de fausse innovation esthétique, le modèle ou la constante de l’oeuvre  se reproduit à tous les niveaux avec une série de trahisons, de décalages, de transformations et de variations infinitésimales, le système de ces modifications constituant un sous-code de l’idiolecte de l’oeuvre. La codification du codifiable se complète en particulier en étudiant la formation et les mutations de l’idiolecte de l’oeuvre, mais aussi les manières de permanence de cette idiolecte dans les autres oeuvres de l’auteur, dans les oeuvres des auteurs de la même école, dans celles des auteurs du même genre, dans les oeuvres des auteurs de même langage, cette codification permettant à la poétique, comme étude du code et des messages, ainsi de ce qui fait d’une oeuvre une oeuvre d’art, d’identifier les systèmes de convention des différents niveaux et d’analyser, à ces différents niveaux, les déclenchements d’information, c’est-à-dire les traitements originaux de ces systèmes originels de convention.

L’oeuvre d’art est un système complexe où les fonctions esthétiques et l’information se réalisent à tous les niveaux, au niveau des supports physiques, celui des inflexions, des tons, celui des couleurs et des matières, celui des timbres, des fréquences et de la durée, au niveau des éléments différentiels de l’axe paradigmatique, au niveau des rapports syntagmatiques, au niveau des signifiés dénotés, c’est-à-dire du code, au niveau des signifiés connotés, c’est-à-dire des sous-codes spécifiques, stylistiques, iconographiques et de système rhétorique, au niveau des attentes idéologiques connotant les informations précédentes.

L’information esthétique globale se manifeste dans l’idiolecte esthétique de l’oeuvre, quand s’établit une autoréflexivité à mesure que chaque niveau s’articule selon un système homologue de relations, par exemple quand le jeu des différences et des oppositions au niveau rythmique équivaut au jeu des oppositions au niveau des signifiés connotés ou au jeu des idées mises en cause, par exemple quand il y a une unité de contenu et de forme, c’est-à-dire que le même diagramme structural régit les divers niveaux d’organisation, par exemple quand le réseau de formes homologues constitue le code particulier de l’oeuvre, code qui constitue lui-même la règle des opérations qui détruisent le code préexistant afin de rendre ambigus les niveaux du message.

La transgression de la norme est la structuration ambiguë à l’égard du code, tous les niveaux du message transgressant la norme selon la même règle, règle qui constitue le code de l’oeuvre, autrement dit l’idiolecte, car ce code de l’oeuvre est le code privé et individuel d’un seul locuteur. Cet idiolecte va engendrer l’imitation, la manière, l’habitude stylistique et finalement de nouvelles normes.

À partir du code qui se profile au niveau d’une partie de l’oeuvre, l’interprète, le critique ou le restaurateur peut déduire le code qui modèle l’ensemble de l’oeuvre, c’est-à-dire qu’il peut déduire l’idiolecte de l’oeuvre, les lois qui gouvernent l’oeuvre, le diagramme structural régissant les différentes parties de l’oeuvre, même si l’idiolecte va au-delà des systèmes de normes et de prévisions valables au temps de la production de l’oeuvre.

Si le code est une loi invariante à l’intérieur de contenus différents, l’idiolecte, même s’il concerne cet objet unique qu’est l’oeuvre, est l’invariant qui règle les divers niveaux de l’oeuvre, et donc on peut parler du code de telle poésie, car cela permet de parler homologiquement de tous les objets appartenant à la classe de cette poésie, la critique ou l’esthétique s’occupant justement des classes d’un seul membre que sont les oeuvres d’art.

L’idiolecte est un système de systèmes, l’unification des systèmes de formes et des systèmes de signifiés, un code unitaire réglant la forme et la substance de l’expression comme la forme et la substance du contenu, la substance de l’expression contribuant ainsi à constituer le système des différences du code.

Nous avons donc des constantes qui reviennent à plusieurs niveaux, des constantes qui se correspondent, mais aussi se trahissent avec des décalages infinitésimaux, autrement dit, nous avons une idée obsédante, plus exactement nous avons un modèle reproduit et transformé.

Lorsque l’oeuvre est standardisée, lorsque l’oeuvre est, comme on dit, « de manière », le modèle revient sans variation et il est aisément perceptible à tous les niveaux.

Lorsque l’oeuvre subit les déterminations de la psychologie personnelle de l’auteur ou les déterminations du marché, le modèle est calqué sur les expériences de communication très connues, sur la narrativité de masse et la fausse innovation esthétique.

Lorsque l’oeuvre innove, son modèle, reconnaissable à la fin de l’étude, se cache dans une séquence de variations, séquence dans laquelle le modèle revient toujours avec de légères modifications, des variations infinitésimales, et on peut même déterminer la règle, le sous-code de ces variations ou modifications.

L’identification de l’idiolecte peut se compléter par une recherche des mutations de l’idiolecte, de ses différentes formes et de ses différents styles, par une recherche de la formation de l’idiolecte, par l’établissement d’un répertoire des manières de permanence de l’idiolecte qui subsiste dans le contexte général des oeuvres de l’auteur, ou dans le contexte d’un langage spécifique, ou dans le contexte d’une école ou d’un genre.

C’est seulement quand on aura codifié tout le codifiable que l’on pourra déterminer où s’est produite l’innovation mettant en crise les codes préexistants.

Il faut donc identifier les systèmes de conventions qui règlent les traitements des divers niveaux et analyser les déclenchements de l’information, c’est-à-dire les traitements originaux de ces systèmes originels de conventions, traitements originaux opérés à chaque niveau du message, faisant ainsi la valeur esthétique, à travers l’application de cet isomorphisme global qu’est l’idiolecte esthétique.

On met ainsi en lumière les systèmes de déterminations par rapport au phénomène d’invention, ce qui constitue la poétique comme à la fois étude des codes et étude des messages, détermination de ce qui fait d’un message une oeuvre d’art.

  1. 10.                        La décodification de l’oeuvre d’art. L’oeuvre, source ambiguë offerte au destinataire, comme signifiant contrôle, selon la nécessaire fidélité à la logique des signifiants, au-delà de la fidélité archéologique aux circonstances de création de l’oeuvre et au code de l’émetteur-auteur, la fidélité codifiée par le critique qui distingue, parmi les codes de décodification-lecture, les codes d’enrichissement de l’idiolecte, codes acceptables dans la série des interprétations, et les codes arbitraires, non cohérents avec l’idiolecte, codes non acceptables, les intromissions acceptables de sens pouvant s’ajouter aux codes de l’émetteur et s’insérer dans la série des lectures qualifiées par le critique comme « sérieuses », l’existence du signifiant de l’oeuvre, donc, contrôle le champ de liberté des interprétations, la construction des ensembles de signifiés dénotés et connotés, l’expérimentation des lexiques et des codes, cette liberté d’interprétation suscitant une impression de richesse émotionnelle et de connaissance toujours renouvelée à l’égard du code de l’oeuvre comme à l’égard des référents auxquels renvoient les signifiants à travers l’écran des signifiés. Dans la lecture, la perception d’un item qui nous semble pertinent, chargé de sens, c’est déjà amorcer la construction du code, entrevoir des allusions, des choses à dire, des choses que l’on peut dire, des choses que l’on a déjà dit et qu’on ravive et redécouvre, des choses insoupçonnées, des souplesses inconnues, les nouvelles possibilités linguistiques permettant de penser le patrimoine de ce qu’on peut dire et de ce qu’on a déjà dit, c’est aussi, avec une sensation de dépaysement et d’étrangeté, changer notre attitude à l’égard des codes, changer nos habitudes de représenter certains faits selon des lois, des combinaisons et des formules stéréotypées, comme si c’était la première fois, comme s’il n’y avait pas déjà des formules, comme si tout était difficile, obscur, long à comprendre, violation imprévisible, comme si tout était particulier, c’est aussi regarder autrement la chose représentée ainsi que les moyens de représentation et le code auquel ces moyens se réfèrent, mais, dans cette oeuvre qui désautomatise en se servant des signes et des mots de manière différente, c’est déjà aussi reconsidérer ce code qu’on vient de construire, le mettre en crise, le restructurer, c’est faire suivre le détachement du standard des normes habituelles et la création, selon des règles de transformation codifiables, d’un nouveau standard, ayant évidemment, pour être accepté, toutes les apparences de la crédibilité et de la vraisemblance, faire suivre ce détachement et cette création de leur mise en question radicale, selon les règles potentiellement inscrites dans le standard nouveau, ce standard qui est considéré comme un modèle indépassable par des imitateurs et des élèves conventionnels. Lire une oeuvre d’art du passé, c’est confronter notre propre code, qui a assimilé ce qui à l’époque pouvait paraître trop informatif, avec le code originel, l’univers rhétorique et idéologique et les circonstances de communication d’où l’oeuvre est issue, et souvent l’oeuvre nous aide quand elle nous donne les clés des manières de vivre et des systèmes d’attente rhétoriques et idéologiques de l’époque

À travers sa logique des signifiants, l’oeuvre stimule les interprétations et contrôle leur champ de liberté.

Reconnaître dans un message une unité pertinente, c’est déjà envisager cette unité par rapport à un code, une unité qui est donc déjà chargée de sens.

Le message, comme source offerte au destinataire, propose, comme forme signifiante à remplir, des ensembles de signifiés dénotés et connotés, et, en tant qu’ambigu à l’égard du code, ce message pousse à expérimenter des lexiques et des codes toujours divers, et donc à collecter des signifiés toujours nouveaux, mais contrôlés par une logique des signifiants maintenant une dialectique entre liberté d’interprétation et fidélité au contexte structuré du message, ce qui suscite une impression de richesse émotionnelle et de connaissance toujours renouvelée, connaissance à l’égard du code dont le message découle ou à l’égard des référents auxquels renvoie ces signifiants à travers l’écran des signifiés.

Au moment où le jeu des interprétations successives se déclenche, l’oeuvre nous pousse avant tout à reconsidérer le code et ses possibilités, elle met en crise le code tout en le renforçant, en y découvrant des plis insoupçonnés, des souplesses inconnues, elle le transgresse tout en l’intégrant, le restructurant, l’enrichissant de nouvelles possibilités et en changeant l’attitude des locuteurs à son égard.

L’oeuvre fait entrevoir dans le code, reconsidéré critiquement, des possibilités d’allusion, des choses à dire, des choses que l’on peut dire, des choses que l’on a déjà dites et que l’on redécouvre ou ravive.

Le message et le code s’alimentent mutuellement.

Le destinataire perçoit la nouvelle possibilité linguistique, il pense à travers elle toute la langue, toutes ses possibilités, c’est-à-dire tout le patrimoine de ce qu’on peut dire et de ce qu’on a déjà dit.

Lorsqu’un auteur désautomatise une langue qui nous a habitué à représenter certains faits suivant des lois déterminées, des combinaisons et des formules fixes, lorsque cet auteur, pour décrire quelque chose que nous avons toujours vu et connu, se sert d’une manière différente des mots et des signes, nous avons, du fait de l’organisation ambiguë du message à l’égard du code, une première réaction de dépaysement, un effet d’étrangeté qui nous pousse à regarder autrement la chose représentée ainsi que les moyens de représentation et le code auquel ces moyens se réfèrent.

L’art augmente la difficulté et la durée de la perception, il décrit l’objet comme s’il le voyait pour la première fois, comme s’il n’y avait pas déjà des formules pour le décrire.

L’image poétique ne cherche pas rendre plus proche de notre compréhension la signification qu’elle véhicule mais à créer une perception particulière de l’objet, d’où des créations difficiles et obscures, avec des archaïsmes ou des violations non prévisibles des rythmes.

La transgression doit être acceptable, être en quelque mesure réabsorbée par le système des normes en vigueur.

L’auteur se détache du standard pour en recréer un autre, une création qu’on peut formaliser dans la mesure où on peut trouver les règles qui régissent les déviations de la norme, dans la mesure où on peut trouver aussi les virtualités potentielles du système, les possibilités ouvertes du code, c’est-à-dire non seulement les possibilités normales, habituelles du code à travers la multiplicité infinie des messages qu’il peut produire, mais aussi les possibilités de la propre mise en question du code par lui-même.

La compréhension du message esthétique est basée sur une dialectique entre l’acceptation et le refus des codes et des lexiques de l’émetteur et, en même temps, sur une intromission et un rejet des codes et des lexiques personnels, une dialectique entre fidélité et liberté d’interprétation, entre respect de la norme et initiative.

Si le destinataire cherche cueillir les invites de l’ambiguïté du message et à remplir la forme incertaine avec ses propres codes, d’un autre côté, il est ramené par les relations contextuelles à regarder le message tel qu’il a été construit, dans un acte de fidélité à l’auteur et au temps dans lequel il a été émis.

Au niveau du message, on a une dialectique entre forme et ouverture, au niveau du destinataire, entre fidélité et initiative, et, dans cet espace, s’établit l’activité de tout usager.

La critique, de manière plus rigoureuse et créative, à la fois plus libre et plus fidèle, redécouvre l’archéologie des circonstances et des codes de l’émetteur, éprouve la forme signifiante pour voir jusqu’à quel point celle-ci supporte l’immixtion de nouveaux sens à travers des codes d’enrichissement, rejette les codes arbitraires qui se seraient insérés dans l’interprétation, des codes qui ne peuvent se fondre avec les autres parce qu’ils ne sont pas cohérents avec les autres.

On a donc un processus de décodification, qui va d’un maximum de hasard, quand le signifiant est référé à des codes arbitraires, à un maximum de fidélité, possible par une dialectique entre les codes du destinataire et les codes de l’émission, dans une sorte d’approche-recul continu, le message interprété s’offrant à l’ensemble des usagers comme une nouvelle forme qu’il faut interpréter à son tour, entrant dans la constitution des codes d’interprétation critique.

Pour cueillir l’oeuvre d’art du passé dans toute sa fraîcheur, pour retrouver l’oeuvre dans les conditions de nouveauté où elle est née, pour recréer la situation de virginité dans laquelle elle se trouvait, on ne peut se limiter à la lire à la lumière de nos propres codes, des codes déjà nourris et redimensionnés par l’apparition de l’oeuvre et son assimilation par la société, mais on doit retrouver l’univers rhétorique et idéologique et les circonstances de communication d’où l’oeuvre est issue, en tenant compte du fait que l’assimilation au cours des siècles des modes communicatifs de l’époque nous a assuré des systèmes d’attente favorables pour lire l’oeuvre sans flancher sous le choc d’une information trop forte, comme cela avait pu se produire pour certains contemporains qui l’avait refusée.

Il arrive souvent que l’oeuvre, comme tout autre message, à travers les signifiés, contienne ses propres codes, les clés du milieu dont elle est sortie et les clés de ses relations avec ses codes originels, les manières de penser, de s’habiller, de se nourrir, d’aimer et de se faire la guerre et donc les systèmes d’attente rhétoriques et idéologiques.

La lecture de l’oeuvre est ainsi oscillation continuelle de l’oeuvre à la découverte des codes originels qu’elle suggère, de cette découverte à une tentative de lecture fidèle de l’oeuvre, puis on revient au code et au lexique actuels afin de les éprouver sur l’oeuvre.

On procède à une comparaison continuelle, à une intégration des diverses clés de lecture, on jouit de l’ambiguïté de l’oeuvre qui naît de l’emploi informatif des signifiants aussi bien par rapport au code de départ que par rapport à nos codes d’arrivée, on remplit de nouveaux signifiés la forme ouverte et inaltérée du signifiant originel, enrichissant donc nos codes et systèmes idéologiques de nouveaux messages signifiés, les restructurant, disposant les lecteurs de demain dans une nouvelle situation interprétative à l’égard de l’oeuvre.

Le message grandit, mais pas au-delà d’un certain champ de liberté, au-delà duquel les lectures ne peuvent pas aller, l’oeuvre, comme message signifiant, offrant un champ de détermination qu’on ne peut pas prévoir, qu’on ne peut qu’extrapoler, laissant place à des lectures qu’on ne peut même pas imaginer.

  1. 11.                        L’idéologie. L’idéologie se présente comme une segmentation du champ sémantique global et une position dans ce champ, comme un savoir préalable structuré en champs sémantiques, en systèmes d’unités culturelles et en systèmes de valeurs, comme un patrimoine de connaissances chez les protagonistes, fait extra-sémiotique qui influence les événements sémiotiques et en particulier le choix des codes de connotation. Plus précisément, au-delà d’une falsification simple qui exige une vérification extra sémiotique auprès du référent de type mythique et qui n’intéresse donc pas la sémiotique, l’idéologie est une interprétation partielle du monde, une interprétation très changeante quand de nouveaux messages idéologiques restructurent le code idéologique, une fausse conscience, un camouflage des rapports concrets, une pseudo justification théorique à base empirique, le résidu d’une expérience acquise. Dès que ce patrimoine culturel qu’est l’idéologie est communiqué à quelqu’un, il devient élément sémiotique d’un code idéologique, avec le niveau syntaxique des unités pertinentes et des variantes sans pertinence, le niveau sémantique de dénotation et le niveau sémantique de connotation. Mais l’idéologie intervient en tant que fait extra sémiotique, au même titre que les circonstances de la communication, dans le choix des codes de connotation, et elle s’intègre dans le système sémiologique à partir du moment où elle est communiquée sous forme de jugements sémiologiques. De plus, l’idéologie constitue le code quand un signifiant, auquel on peut associer plusieurs chaînes de connotation, est associé à une seule chaîne, ce qui bloque le processus critique métasémiotique et cache l’ensemble de tous les  systèmes sémantiques pour n’en retenir qu’un seul, l’idéologie dans le code se manifestant ainsi par la sélection et l’exclusion, la sélection d’une seule connotation, la sélection de quelques unités pertinentes seulement, la sélection de quelques règles de combinaisons seulement. Ces différents types d’idéologie intégrés dans la langue sont en correspondance avec les idéologies extra sémiotiques composant la culture, et, plus généralement, les codes sémiotiques sont en correspondance avec la culture. L’idéologie, comme élément culturel, est en partie un produit de l’expérience acquise, et en ce sens elle détermine le choix des unités sémantiques pertinentes et de la structure syntaxique du code, mais elle est aussi en partie le produit des lois syntaxiques qui déterminent en partie les systèmes sémantiques de la culture, par ailleurs déterminés par l’expérience acquise. Au-dessus de l’univers des signifiants et de leurs signifiés les plus communs s’agite l’univers des idéologies, connotations finales de la chaîne des connotations, connotations de toutes les connotations, et même plus, puisqu’on peut construire un code de connotation associant à certaines formules rhétoriques des formules idéologiques bien déterminées, une certaine manière de se servir du langage correspondant avec une certaine manière de penser la société. Se pose le problème très important de la révision des attentes idéologiques, qui peut se faire par le recours à des messages construits selon les règles de la prévisibilité rhétorique, c’est-à-dire recourant à une fonction purement référentielle des messages, ce qui bouleverse quelque peu les attentes idéologiques, mais, suivant l’expérience de l’art d’avant-garde qui se sert du code d’une manière hautement informative, le mettant en crise, un bouleversement réel des attentes idéologiques n’est effectif que par l’utilisation de messages qui bouleversent aussi les systèmes d’attentes rhétoriques, tout bouleversement profond des attentes rhétoriques étant aussi un redimensionnement des attentes idéologiques, dans la mesure où on est obligé de repenser dans la crise du code la crise des idéologies auxquelles le code s’identifie, mais il faut ajouter que ce moment révolutionnaire est fugace, ou plutôt qu’il doit être bientôt renouvelé, car, au moment même où le message nous apprend à penser la langue d’une manière différente et à voir le monde avec des yeux nouveaux, c’est-à-dire au moment où le message est une innovation, il devient aussitôt un modèle, instituant de nouvelles habitudes dans l’ordre des codes et des idéologies, un modèle qu’il faudra bientôt mettre en crise.

Plus le message est ouvert sur plusieurs décodages, plus le choix des codes et des sous-codes est influencé, non seulement par les circonstances de la communication, mais par les prédispositions idéologiques du destinataire. En ce sens, l’idéologie comme savoir préalable, patrimoine de connaissance du destinataire, se présente, comme les circonstances, comme un résidu extra sémiotique qui détermine les événements sémiotiques. Or, tout savoir préalable est structuré en champs sémantiques, en systèmes d’unités culturelles et donc en systèmes de valeurs. Si on met entre parenthèses le savoir individuel, expérience idiosyncratique valable pour un seul sujet, c’est-à-dire si on parle d’idéologie comme vision du monde auxquelles participe de nombreux locuteurs, l’idéologie est un aspect du système sémantique global et est donc une réalité déjà segmentée. Comme vision du monde, c’est-à-dire une des manières possibles de donner forme au monde, l’idéologie est une interprétation partielle du monde, interprétation qui peut être révisée chaque fois que de nouveaux messages restructurent sémantiquement le code en y introduisant de nouvelles chaînes de connotations et donc de nouvelles attributions de valeur.

Une telle révision du code comporte une série de messages à fonction critique, c’est-à-dire une série de jugements métasémiotiques, remettant en question les sous-codes de connotation, mais, d’habitude, un destinataire, dans le choix des sous-codes qu’il fait converger sur le message, n’a recours qu’à son propre patrimoine de connaissances, à sa propre vision partiale du monde, cette segmentation perspective de la réalité étant désignée comme fausse conscience idéologique, camouflage théorique de rapports sociaux concrets et de conditions de vie données. Ce message idéologique part d’une description de fait pour tenter une justification théorique. Ce message est graduellement acquis par la société comme élément de code.

La sémiotique n’a pas à savoir comment naît le message idéologique, ni quelles en sont les raisons politiques et économiques, mais en quel sens ce nouvel élément de code peut être appelé « idéologique ».

Supposons un émetteur communiquant une information pertinente avec un projet, information choisie parmi ce qui arrive, chose ou événement. Au signifié dénotatif, le destinataire ajoute un ou plusieurs signifiés connotatifs, et il choisit une connotation plutôt qu’une autre en fonction de son expérience, stabilisée en patrimoine de connaissances. Ce patrimoine culturel est un résidu extra sémiotique tant qu’il reste occasionnel et idiosyncratique, tant qu’il reste non communiqué à quelqu’un. Si l’expérience est collective, cette donnée culturelle, de nature extra sémiotique, devient une chaîne préfixée allant du signifiant à la connotation à travers la dénotation, chaîne de nature sémiotique. Plus exactement, chaque unité du système sémantique connotatif de deuxième niveau est signifié connoté du signifiant représenté par le signifié dénoté du système sémantique de premier niveau, chaque niveau du système sémantique du premier niveau correspondant à des unités données du système syntaxique. À ce stade, l’expérience acquise, en tant que culture, n’est plus un résidu étranger à l’univers sémiotique, mais elle est organisée comme structure sémiologique.

Le choix d’un sous-code parmi tous les sous-codes est déterminé par divers facteurs pragmatiques, si bien que, quand on juge préférable tel ou tel choix, on émet un jugement idéologique. Cet ensemble d’évaluations idéologiques constitue une connaissance idéologique plus large, un résidu extra sémiotique. Ce résidu, une fois passé par l’expérience collective, est de nouveau organisé sémiotiquement, avec des sous-codes connotatifs qui ne s’excluent pas et peuvent trouver leur point de rencontre dans un code plus large, avec des règles de transformation traduisant les systèmes restreints dans les termes d’un système plus compréhensif, un message linguistique pourvu d’une fonction métasémiotique pouvant se charger de ces contrôles et transformations.

Si quelqu’un identifie tel message et l’utilise toujours avec la même connotation, ce message signifiant devient un symbole, un emblème, la connexion fixe entre signifiant et signifié agissant métaphoriquement, comme artifice rhétorique, ce qui rejette la possibilité d’appliquer au message tout autre connotation, pourtant possible à la lumière d’un système sémantique plus vaste, autrement dit, cette connexion fixe donne au message une fonction idéologique fixe.

Remarquons que, si le message est une falsification pure et simple, falsification pouvant être démasquée par un recours au référent comme mythe extra sémiotique, autrement dit, cette falsification peut être démasquée par une vérification de ce qui arrive, selon une procédure extra sémiotique, mais cette vérification n’intéresse pas la sémiotique et, dans ce cas de simple mensonge, nous ne pouvons même pas encore parler d’un emploi idéologique du langage, au sens d’idéologie comme fausse conscience et déguisement.

Alors que du point de vue de l’idéologie comme fausse conscience, le message même devient l’outil idéologique masquant tous les autres rapports, du point de vue sémiologique, ce message est sclérosé, devenant le signifiant d’un sous-code rhétorique, un signifiant connotant un signifié, unité sémantique d’un code idéologique, le message cachant, au lieu de les communiquer, les conditions matérielles qu’il devait exprimer, car il empêche de voir les divers systèmes sémantiques dans la totalité de leurs rapports réciproques, remplissant une fonction mystifiante, idéologique. La fonction critique du langage serait de montrer comment un signifiant peut avoir divers signifiés en accord avec divers sous-codes. Le message ne constitue plus une approche métasémiotique reliant entre eux et traduisant divers systèmes sémantiques l’un dans l’autre, mais devient une formule à connotation fixe, bloquant le processus critique métasémiotique. Le jugement métasémiotique montrera comment le rapport entre un emploi déterminé de la langue et un système sémantique particulier se cristallise historiquement, bloquant toute possibilité de discours métasémiotique. La détermination d’autres systèmes sémantiques constitue le mécanisme métasémiotique démystifiant l’union factice d’un emploi rhétorique fossilisé et d’un et d’un seul des systèmes sémantiques, artificiellement séparé du cadre général de tous les systèmes sémantiques.

L’émetteur peut être étudié dans sa structure syntaxique du code, il est un système-code qui transmet certaines informations, les informations pertinentes, et pas d’autres, les variantes facultatives ou les variantes allophones, un système qui sélectionne ce qui est, pour lui, pertinent, c’est donc une idéologie qui n’est pas un résidu extra sémiotique mais la structure même du code.

Seules certaines unités de signifié sont imposées comme pertinentes par l’expérience acquise, étant dit que les autres unités de signifié ne peuvent être les signifiés dénotés de la syntaxe. De plus, seulement certaines règles de combinaisons sont données.

L’idéologie est cette donnée culturelle que la sémiotique doit découvrir et résoudre dans ses propres termes, les termes de la sémiotique et des champs sémantiques, autrement dit le discours métasémiotique de la sémiotique sur ses propres possibilités est valide.

Ou bien l’expérience acquise ne retient comme pertinentes que certaines unités sémantiques et pas d’autres, ce qui impose un code à structure syntaxique déterminée, la culture déterminant la structure du code.

Ou bien la structure du code précède la découverte des éléments pertinents du signifié, le système sémantique étant engendré par la structure syntaxique du code, autrement dit, la structure du monde est imposée par le système des règles générales du code, le langage déterminant la culture. L’idéologie serait la forme naturelle que prennent les systèmes sémantiques du fait des lois syntaxiques.

Certaines formules rhétoriques renvoient à des formules idéologiques, au sens où certaines formules rhétoriques ne peuvent être prononcées que par des positions politiques déterminées, positions constituant une segmentation idéologique du champ sémantique global, une modélisation du monde particulière, un code de connotation faisant correspondre à la formule rhétorique l’unité idéologique, la formule idéologique.

Au-dessus de l’univers des signifiants et de leurs signifiés les plus communs s’agite l’univers des idéologies, connotations finales de la chaîne des connotations, connotations de toutes les connotations.

On peut proposer une révision des attentes idéologiques en ayant recours à la fonction purement référentielle des messages, selon les règles de la prévisibilité rhétorique, c’est-à-dire selon un emploi redondant de la rhétorique.

Mais un bouleversement réel des attentes idéologiques n’est effectif que s’il est réalisé par des messages qui bouleversent aussi les systèmes d’attente rhétorique, tandis que tout bouleversement des attentes rhétoriques, tout usage fortement informatif du code, toute mise en crise du code, est aussi un redimensionnement des attentes idéologiques, une mise en crise de l’idéologie auquel le code s’identifie.

Les messages informatifs non seulement ont une action rénovatrice sur les codes et les idéologies, mais ils les redimensionnent en nouveaux codes et nouvelles idéologies, mais, au moment où l’oeuvre d’art nous apprend à penser la langue de manière différente et à voir le monde avec des yeux nouveaux, au moment où elle se présente comme innovation, art d’avant-garde, elle devient modèle, instituant de nouvelles habitudes dans l’ordre des codes et des idéologies, chacun pensant la langue comme l’oeuvre l’a employée, regardant le monde comme l’oeuvre l’a montré, structurant les nouveaux codes et les nouvelles attentes idéologiques.

  1. 12.                        Le discours rhétorique. La rhétorique tend à fixer l’attention sur un discours qui veut convaincre au sujet de quelque chose qu’on ne sait pas encore, à partir de quelque chose qu’on sait et qu’on veut déjà, à partir de prémisses, d’arguments, de syllogismes rhétoriques, de lieux rhétoriques que tout le monde admet, c’est-à-dire en utilisant la redondance pour déduire des conclusions nouvelles. Contrairement au discours poétique qui, s’appuyant sur un minimum des attentes de l’auditeur, un minimum de redondance, impose un effort d’interprétation, un redimensionnement des codes pouvant atteindre les limites du supportable, la rhétorique codifie un type d’information sensée, l’inattendu étant réglé de manière que cet inusité, cet informatif ne mette pas en crise ce qu’on sait, mais seulement le restructure en partie, ce qui constitue la persuasion. La rhétorique enrichissante persuade en restructurant le déjà connu au maximum possible, elle discute et critique les prémisses et les arguments acquis avec des rythmes stylistiques suivant les systèmes d’attente tout en les enrichissant, c’est une technique heuristique et générative possédant des mécanismes argumentatifs et une dialectique modérée entre information et redondance. La rhétorique rassurante fait semblant d’informer et d’innover, pour chatouiller les attentes, semblant nous pousser vers des décisions nouvelles d’achat ou d’adhésion, mais elle ne fait que confirmer les systèmes d’attente en convaincant d’accepter ce avec quoi on est consciemment ou inconsciemment d’accord, nous poussant à faire, de manière apparemment différente, ce que nous avons toujours fait, c’est un dépôt de techniques argumentatives déjà éprouvées et assimilées par le corps social, un dépôt de solutions codifiées, de choses déjà connues et acquises, de formes mortes et redondantes, la persuasion confirmant de manière redondante les codes avec des phrases toutes faites, des idées reçues, des appels à l’émotion, des stéréotypes, avec des solutions stylistiques qui connotent l’ « artistique » à travers la proposition de formes déjà expérimentées et chargées de prestige, de syntagmes de valeur stylistique acquise, ce qui flatte le public, avec des syntagmes à valeur iconographique fixe, où un thème est connoté par des lieux communs, des valeurs émotionnelles préfixées qu’on peut commuter sans affecter le signifié, sinon la valeur émotionnelle.

Le raisonnement apodictique conclut par syllogisme à partir de prémisses indiscutables fondées sur des principes premiers, il n’est pas discutable et s’impose par l’autorité de ses arguments, par une raison absolue, comme foi fanatique et intolérante.

Le discours dialectique, à partir de prémisses probables, déduit au moins deux conclusions et discute rationnellement celle qui est la plus acceptable.

Le discours rhétorique, à partir de prémisses probables, déduit des conclusions non apodictiques sur la base du syllogisme rhétorique, visant moins un accord rationnel qu’une adhésion émotionnelle.

Le discours persuasif ou rhétorique s’oppose au discours apodictique, il évalue des arguments non indiscutables, cherche le consentement à partir d’éléments émotionnels, d’évaluations historiques et de raisons pratiques, constituant ainsi non une tromperie mais une technique de raisonnement contrôlée par le doute et soumise au conditionnement historique, psychologique, biologique de tout acte humain.

On distingue le discours délibératif qui concernait ce qui était utile à la vie collective, le discours judiciaire qui concernait le juste et l’injuste et le discours épidictique qui louait ou blâmait, avec des prémisses indiscutables et des arguments évidents, des rubriques générales d’argumentation, des formules génératives de syllogismes rhétoriques, des lieux, prémisses et arguments étant des manières de penser dont le bien-fondé est reconnu par l’auditeur, des opinions communes et acquises, des arguments déjà assimilés, tous répondant à des systèmes d’attente préconstitués.

Certains lieux semblent contradictoires, mais pris séparément ils peuvent apparaître tout à fait convaincants.

Pour pousser l’auditeur à prêter attention aux prémisses et aux arguments, on utilise des métaphores et des figures de rhétorique, qui sont des enjolivements à travers lesquels le discours apparaît inhabituel, nouveau, porteur d’un degré inattendu d’information.

La métaphore est une forme de substitution s’appliquant sur l’axe du paradigme, la métonymie sur l’axe du syntagme.

Quand je veux surprendre l’auditeur et l’obliger à prêter attention, étant donné un code avec son système de relations paradigmatiques, des axes sémantiques et des appariements connotatifs, je peux, pour indiquer une unité culturelle, nommer à sa place une unité ressemblante du code, ce qui constitue une métaphore facile, substitution par antonyme ou par connotation évidente, ou une métaphore osée, quand la connexion est médiate.

Si la substitution devient habituelle, la métaphore usuelle est une catachrèse faisant partie du code.

La métaphore repose sur une métonymie, puisque dans la pratique du discours se produisent des rapprochements sur l’axe du syntagme, entre deux unités culturelles, deux signifiants, la connotation d’un des deux signifiants devenant le signifié définitionnel de l’autre signifiant, cette contiguïté sémique suscitant la substitution métonymique, l’un des signifiants devenant une redondance de l’autre. Tout signe acquiert tôt ou tard des connexions avec un autre, d’où un enrichissement du code, d’où des connexions auxquelles personne ne pense, propres aux messages ambigus.

La rhétorique tend à fixer l’attention sur un discours qui, d’une manière inusitée, informative, veut convaincre au sujet de quelque chose qu’on ne sait pas encore, en introduisant de l’information, mais elle obtient ce résultat en partant de quelque chose qu’on sait et qu’on veut déjà, en utilisant la redondance, puisque l’émetteur démontre que la conclusion de ce qu’on sait et qu’on veut découle naturellement.

La rhétorique est soit technique générative, c’est-à-dire possession de mécanismes argumentatifs suscitant des argumentations persuasives utilisant une dialectique modérée entre information et redondance, soit dépôt de techniques argumentatives déjà éprouvées et assimilées par le corps social, dépôt de solutions codifiées, la rhétorique en ce sens se conformant à ces solutions codifiées, la persuasion confirmant de manière redondante les codes à partir desquels elle part, ce qui est constitué de phrases toutes faites, d’idées reçues, d’appels à l’émotion, stéréotypés et toujours encore efficaces à l’égard d’auditeurs non avertis, ce qui s’explique par une rhétorique livresque définissant un mécanisme génératif à travers un exemple fossilisé.

Dans son premier sens, la rhétorique codifie les formes de l’inattendu non directement mais à travers certaines relations générales de l’inattendu.

Par exemple, la métonymie nomme un objet à travers un autre objet contigu.

Cette rhétorique ne codifie pas des relations inattendues qui s’opposent à tous les systèmes d’attente du code et de la psychologie de l’auditeur, mais seulement celles qui peuvent s’intégrer au système d’attente de l’auditeur, c’est-à-dire que, contrairement au discours poétique qui, s’appuyant sur un minimum des attentes de l’auditeur, un minimum de redondance, impose un effort d’interprétation, un redimensionnement des codes pouvant atteindre les limites du supportable, cette rhétorique codifie un type d’information sensée, l’inattendu étant réglé de manière que cet inusité, cet informatif ne mette pas en crise ce qu’on sait, mais seulement le restructure en partie, ce qui constitue la persuasion.

C’est une rhétorique enrichissante qui, selon un mouvement effectif, persuade en restructurant le déjà connu au maximum possible, qui discute et critique les prémisses acquises, parfois en s’appuyant sur des prémisses contradictoires, c’est une technique générative, une rhétorique heuristique visant à discuter pour convaincre, discutant les prémisses et arguments acquis avec des rythmes stylistiques suivant les systèmes d’attente tout en les enrichissant.

Cette rhétorique enrichissante s’oppose à la rhétorique rassurante qui se sert de la rhétorique comme d’un dépôt de choses déjà connues et acquises, de formes mortes et redondantes, qui fait semblant d’informer et d’innover, pour chatouiller les attentes, et qui ne fait que confirmer les systèmes d’attente en convaincant d’accepter ce avec quoi on est consciemment ou inconsciemment d’accord, une rhétorique qui, par un mouvement seulement apparent, semble nous pousser vers des décisions nouvelles d’achat ou d’adhésion, mais en partant de prémisses, arguments et rythmes stylistiques appartenant à un univers déjà accepté, nous poussant à faire, de manière apparemment différente, ce que nous avons toujours fait.

On a ces solutions stylistiques qui connotent l’ « artistique » à travers la proposition de formes déjà expérimentées et chargées de prestige, de syntagmes de valeur stylistique acquise, ce qui flatte le public, des syntagmes à valeur iconographique fixe, où un thème est connoté par des dispositions obéissant à des règles, des conventions, des lieux communs, des connotations préfixées à valeur émotionnelle fixe, avec des termes à valeur émotionnelle préfixée, termes qu’on peut commuter sans affecter le signifié, sinon la valeur émotionnelle.

Les stimuli qui suscitent des réactions inconscientes ou des réactions sensorimotrices interviennent chez le destinataire dans le choix des sous-codes connotatifs.

L’émetteur peut disposer, articuler ces stimuli comme signes auxquels il attribue une réponse codifiée, afin de susciter chez le destinataire des choix interprétatifs particuliers.

  1. 13.                        Le signe iconique. Nous sélectionnons et structurons les données d’expérience fournies par le dessin (ou l’icône, ou le signe iconique) selon les codes figuratifs, c’est-à-dire nous donnons une signification à certains stimuli et pas à d’autres, comme nous sélectionnons et structurons les données d’expérience fournies par la sensation selon les codes normaux de perception, et s’il y a sensation de similarité de signification, c’est que, sur la base du code perceptif normal, l’icône semble reproduire l’essentiel des conditions de la perception commune de l’objet représenté, si bien que l’icône est désignée comme un signe motivé, un signe figuratif, alors qu’aucun des stimuli du dessin n’est comparable à un stimuli de la réalité, si bien que le dessin (ou l’icône, ou le signe iconique) est un signe arbitraire ayant comme signifiant le dessin lui-même et comme signifié la signification que lui donne le code figuratif, le code iconique, et ce signifié est le même que la signification donnée par la sensation à l’objet réel qui est censé être représenté par le dessin. L’icône ou le signe iconique construit un modèle de relations entre phénomènes graphiques, modèle homologue au modèle de relations perceptives que nous construisons quand nous connaissons ou quand nous nous rappelons : le dessin, le signe iconique a des propriétés communes non avec l’objet mais avec le modèle perceptif de l’objet. Le code iconique est un code faible, c’est-à-dire peu défini, en continuelle mutation, où l’infinité des variantes facultatives, originales et imprévisibles, le style individuel, les traits suprasegmentaux exprimant un second message manifestant une autonomie impossible avec le code linguistique, pour exprimer par exemple un continuum, prévaut sur les traits pertinents et où, dans le continuum du syntagme iconique, si on distingue difficilement des unités discrètes ayant une valeur positionnelle et oppositionnelle et un signifié propre, le critique d’art peut opérer quelques classifications initiant l’idiolecte de l’oeuvre.

L’icône est, alternativement, selon la définition commune, un signe qui peut représenter son objet à travers une similarité, reproduire la forme des relations réelles auquel il se réfère, un signe qui possède quelques propriétés de l’objet représenté, un objet qui a les propriétés de l’objet représenté et finalement l’objet lui-même : c’est une question de degré.

En fait, face à une icône, j’éprouve quelques stimuli visuels et je les coordonne en structure perçue.

Je travaille sur les données d’expérience fournies par le dessin comme je travaille sur les données d’expérience fournies par la sensation, je les sélectionne et les structure selon des systèmes d’expectations et d’assomptions dus à des expériences précédentes, c’est-à-dire par rapport à des techniques apprises, c’est-à-dire d’après des codes.

Peu importe la nature du signe iconique, la mécanique de la perception est un fait de communication, un processus qui s’engendre quand, par rapport à un apprentissage, on confère une signification à des stimuli et pas à d’autres.

L’icône reproduit quelques conditions de la perception commune, sur la base des codes perceptifs normaux, elle sélectionne des stimuli qui me permettent de construire une structure perceptive possédant, par rapport aux codes de l’expérience acquise, la même signification que l’expérience réelle dénotée par l’icône.

L’icône est donc un signe motivé, figuratif, qui tire son sens de la chose représentée et non de la convention représentative, elle n’est pas un signe arbitraire.

L’icône est une pseudo présence de ce qu’elle représente.

Le signe figuratif, bien que n’ayant aucun élément matériel en commun avec la chose représentée, apparaît naturel, motivé, lié à la chose représentée, se développant le long d’une sorte de continuum sensible, égal aux choses.

Une relation existe entre les stimuli du dessin et les stimuli de l’objet qu’il représente, plus exactement la substance de l’expression change et la forme de l’expression ne change pas, mais, dans le dessin, il n’y a pas reproduction des conditions de perception, aucun des stimuli du dessin n’étant comparable aux stimuli de la réalité, mais, toujours dans le dessin, il y a sélection de certaines conditions de la perception, selon des codes de reconnaissance, puis notation de ces conditions sélectionnées selon des conventions graphiques, c’est-à-dire selon un signe arbitraire.

Les codes de reconnaissance, comme le code de la perception, concernent les aspects pertinents de l’objet, des aspects pertinents qui doivent être communiqués selon un code iconique établissant l’équivalence entre un signe graphique conventionnalisé et un élément pertinent du code de reconnaissance.

On dessine alors de manière reconnaissable, les figures dessinées font donc partie d’une langue, et si ce n’est pas le cas, les figures sont ambiguës et doivent être liées à une explication verbale qui donne des équivalences et fait office de code.

Pour l’enfant, les propriétés communes de l’icône et de l’objet sont d’abord celles que l’on connaît, tel l’artiste cubiste, puis ce sont celles que l’on voit, tel l’artiste de la Renaissance qui reproduit ce qu’il voit, tel le grand public qui est habitué à ne reconnaître que ce qu’il voit. Autrement dit, tantôt l’icône possède, parmi les propriétés de l’objet, les propriétés ontologiques présumées, tantôt l’icône possède les propriétés optiques, visibles de l’objet.

En fait, selon la convention graphique, le soleil, comme point lumineux, est un cercle blanc et les rayons du soleil des lignes noires, cette dernière représentation schématique reproduisant les conditions de perception d’une expérience originelle naturelle, archaïque, naïve et finalement artificielle de plissement-fermeture des paupières, ce dessin d’un cercle blanc d’où partent des lignes noires semblant maintenant imiter l’idée scientifique du soleil.

Il y a donc une relation non entre l’icône et le soleil-objet mais entre l’icône et l’image abstraite du soleil comme entité scientifique.

La représentation iconique schématique reproduit certaines propriétés d’une autre représentation schématique, la définition scientifique de sphères incandescentes d’où partent des rayons.

Le code iconique établit une relation sémantique entre un signe graphique, unité pertinente du système graphique, et un signifié perceptif déjà codifié, unité pertinente d’un système sémique qui dépend du codage préalable d’une expérience perceptive.

La convention règle toute opération figurative, par exemple la représentation d’un cheval par une ligne qui n’existe pas dans la nature, par exemple la représentation de la différence entre une maison et le fond du ciel par une différence de couleur et d’intensité lumineuse, représentation qui, selon une pratique particulière de la restitution scientifique de la réalité, peut ne pas être perçue comme une imitation des rapports « réels » de lumière et qui participe donc d’une manière de mettre en code notre perception de la lumière et de la transcrire sur la toile, par exemple aussi la représentation photographique en noir et blanc qui ne donne que des gradations de ton dans une gamme très limitée de gris, aucun des tons ne correspondant à ce que nous appelons « la réalité », en ajoutant qu’un tirage sur une échelle limitée de gris donne un effet de lumière voilée différent d’un tirage du même négatif sur une échelle contrastée, et si nous saisissons telle solution technique de représentation comme une représentation d’une expérience naturelle, c’est qu’en nous s’est formé un système d’attente codifié qui nous permet de nous introduire dans l’univers des signes propres à l’artiste, un univers sans couleur, ce qui ne nous surprend pas.

Le code iconique rend une condition de perception par un signe conventionnel, signe qui peut dénoter globalement un perçu, qui est ainsi réduit à une convention graphique simplifiée.

Ainsi, la silhouette de l’enfant qui court, béret marin, culottes courtes, indiquant la présence d’une école, dénotant « écoliers », ou le dessin d’un rhinocéros à écailles dénotant « rhinocéros », est une convention iconographique, véritable crampe de la perception, qui nous fait représenter l’écolier comme à béret marin et à culottes courtes, ou le rhinocéros comme rhinocéros à écailles, et, si, habitués à nos codes et stéréotypes, même si nous savons, nous croyons nos perceptions convenables, étant donné que l’emphatisation graphique qui donne aux rugosités de la peau du rhinocéros une évidence excessive et stylisée est plus réaliste que l’image photographique qui, par convention, ne rend que de grandes masses de couleurs.

Le rendu de l’expression d’un visage, qui sacrifie des éléments réalistes pour mettre l’accent sur l’expressivité de la joie, de l’épouvante, de la faim, de la colère, n’est pas compris par ceux qui ne connaissent pas le système d’attente, le code culturel élaboré par l’art figuratif, si bien que le signe iconique, chargé d’une certaine ambiguïté, dénotant souvent l’universel et non le particulier référentiel, peut être accompagné d’un texte écrit visant la précision référentielle.

Le signe iconique construit un modèle de relations entre phénomènes graphiques, modèle homologue au modèle de relations perceptives que nous construisons quand nous connaissons ou quand nous nous rappelons : le signe a des propriétés communes non avec l’objet mais avec le modèle perceptif de l’objet, indépendamment de la matière dans laquelle ces relations se réalisent. Dans la vie quotidienne nous percevons sans être conscient de la mécanique de la perception, si bien que nous indiquons comme signe iconique ce qui nous paraît reproduire certaines des propriétés de l’objet représenté.

Nous communiquons sur la base de codes forts, celui de la langue, et même très forts, celui de l’alphabet Morse, et sur la base de codes faibles, très peu définis, en continuelle mutation, dont les variantes facultatives prévalent sur le traits pertinents.

Dans la représentation graphique, je dispose d’une infinité de moyens non prévisibles pour représenter le cheval, des moyens qui n’exigent souvent pas d’apprentissage.

Étant donné un profil de cheval, dans le secteur de codification iconique rendant un objet par son seul contour linéaire, on peut pratiquer des épreuves de commutation successive, altérer certains traits, jusqu’à ce que la reconnaissance se réduise ou disparaisse.

On a des grands blocs de codification dont il est difficile de discerner l’articulation.

Dans un syntagme iconique interviennent des rapports contextuels si complexes qu’on ne distingue pas, parmi ces rapports, les unités pertinentes des variantes facultatives, en particulier parce que, dans le phénomène iconique, dans la communication visuelle, on utilise un continuum chromatique, si bien qu’on ne distingue pas d’unités discrètes susceptibles d’être cataloguées une fois pour toutes.

Les signes du dessin n’ont pas de valeur positionnelle et oppositionnelle, ils n’ont pas de signifié propre, un point peut représenter un oeil, mais aussi autre chose. Par contre, ces signes ont des signifiés contextuels, deux points dans une amande signifie un visage, leur valeur varie selon la convention instituée par le dessin, variable avec le dessinateur et avec le style qu’il adopte.

On a donc des idiolectes plus ou moins reconnaissables, où les variantes facultatives deviennent des traits pertinents, et vice versa, selon le code décidé par le dessinateur.

Celui qui dessine, technicien de l’idiolecte, a la capacité d’articuler des éléments d’un code qui n’appartient pas à tout le groupe, nous lui reconnaissons une autonomie par rapport au système des normes que nous ne reconnaissons à aucun utilisateur du langage, sauf au poète, et même s’il use d’un code reconnu par tous, nous lui attribuons le pouvoir d’introduire plus d’originalité, de variantes facultatives, d’éléments de style individuel.

Le locuteur colore sa parole par des variantes facultatives, gestes d’initiative libre dans l’exécution des sons, prononciations individuelles et régionales, et par des traits suprasegmentaux, traits non discrets, artifices signifiants, intonations pour exprimer la crainte, la menace, la peur, l’encouragement, intonation appartenant à un continuum du plus et du moins.

On a donc un second message qui s’ajoute au message normal et qui est décodé par d’autres moyens, un message manifestant du style et de l’autonomie d’exécution impossibles en utilisant le code linguistique, comme s’il existait deux communications avec deux émetteurs, deux récepteurs et deux codes, un code linguistique et un code prélinguistique, ce dernier concernant des traits non arbitraires formant un continuum paradigmatique, les variantes libres se structurant comme systèmes de différences et d’oppositions, systèmes prévisibles d’événements.

L’histoire de l’art opère des classifications, par exemple une façon gracieuse, nerveuse, légère ou pesante, de tracer les lignes.

  1. 14.                        L’articulation des codes De nombreux codes sont à double articulation, mais de tels codes peuvent se combiner, les figures de l’un, qualifié alors de synthétique, étant les syntagmes de l’autre, qualifié alors d’analytique. Par exemple, le code narratif, code synthétique, décide de prendre comme niveau de complexité élémentaire, comme figures,  des syntagmes du code linguistique, code analytique, ce qui fait qu’un récit est indifférent à la langue et au style utilisés. Mais l’étude de l’oeuvre d’art exige l’étude, outre des codes superposés, de tous les codes et la reconnaissance de la compatibilité et de la cohérence de tous les codes.

Les éléments de première articulation sont des signes, ceux de seconde articulation des figures.

Le signe dont le signifié est un énoncé de la langue sera appelé un énoncé iconique.

La canne blanche de l’aveugle est un signe iconique unique dont le signifié est « je suis aveugle ».

Le feu de direction d’une automobile correspond à un code avec signifié zéro, le signifié zéro étant « je roule tout droit ».

Ce sont des codes sans articulation.

Les lignes de bus à deux chiffres concernent un code ne comportant que la deuxième articulation. La numérotation décimale également.

Le panneau de sens interdit aux bicyclettes concerne un code avec seulement la première articulation.

Certains codes ont des articulations mobiles, c’est-à-dire des signes peuvent devenir figures, et vice versa, tandis que des phénomènes nouveaux peuvent devenir figures. En musique tonale, les notes de la gamme sont des figures qui s’articulent en signes, dotés de signifié musical syntactique et non sémantique comme les intervalles et les accords, signes qui s’articulent ultérieurement en syntagmes musicaux, mais, si je change le timbre de chaque note, la hauteur cesse d’être un trait pertinent et le timbre devient signe chargé de connotations culturelles, par exemple la musette signifiant le pastoralisme.

Un code, appelé synthétique, peut s’articuler à un autre code, appelé analytique, en adoptant pour figures les syntagmes du code analytique, tandis que le code analytique prend pour syntagme, c’est-à-dire le terme de ses possibilités combinatoires, les figures du code synthétique.

À chaque signal à bras des marins correspond un phonème, ultime élément analysable de la langue, donc ce code des prévisions navales envisage des figures plus analytiques que les phonèmes, figures qui se combinent en syntagmes pour fournir les figures du code-langue.

Le code des fonctions narratives, ou code narratif, envisage comme ultime élément analysable des grandes chaînes syntagmatiques du code linguistique. Le code narratif choisit des énoncés comme ultimes éléments analysables, tout en ignorant la possibilité de décomposition de ces énoncés en signes et figures, parce que ces signes et figures n’appartiennent pas au code narratif mais au code linguistique, plus analytique.

Le code décide à quel niveau de complexité il caractérise ses propres unités élémentaires, confiant l’éventuelle codification interne analytique de ces unités à un autre code.

Le code narratif isole le syntagme « un héros quitte sa maison et rencontre un adversaire » comme unité, se désintéressant de la langue dans laquelle il peut être communiqué, des artifices stylistiques rhétoriques avec lesquels il peut être rendu, de la minutie et de l’abondance de détails, du nombre des répliques.

L’oeuvre d’art est complexe, système de systèmes, avec le système de l’intrigue, avec le code auquel il se réfère et dont parfois il dévie, avec le système des caractères, avec le système des artifices stylistiques, avec le système des idées religieuses.

Chaque épisode réclame, pour être jugé, la mobilisation des codes employés, des cadres de référence linguistique ou psychologique, des systèmes d’attente et des conventions.

La prise en considération globale de l’oeuvre fait apparaître son unité par l’homogénéité des moyens avec lesquels les problèmes au niveau de l’intrigue, des caractères, du langage ont été résolus. L’œuvre met en jeu de nombreux codes, le code du récit laissant de côté les codes plus analytiques.

  1. 15.                        Les codes iconiques. Dans les communications visuelles, on a des codes superposés, le code iconique prenant pour figures des énoncés du code perceptif ou code de reconnaissance. Les signes du code iconique n’ont de signification que dans un énoncé, une partie d’un tableau formant une image abstraite, sans représentativité. Les codes iconiques comportent les figures, c’est-à-dire les rapports entre le fond et le devant, les contrastes de lumière, les rapports géométriques, les éléments de la géométrie comme le point, la ligne, etc., les signes, reconnaissables par le contexte, comme un nez, et enfin les énoncés, qui sont des images, des signes iconiques, comme un visage. Se superposent à ces codes, les codes iconographiques, les codes du goût et de la sensibilité, les codes rhétoriques  et stylistiques, les codes de l’inconscient.

. On a, dans les communications visuelles, des codifications en couches successives.

Le code iconique choisit pour traits pertinents, au niveau des figures, des entités envisagées par un code plus analytique, le code perceptif, qui établit les conditions d’une perception suffisante, tandis que les signes de ce code iconique ne dénotent que s’ils sont insérés dans le contexte d’un énoncé où ils peuvent s’opposer à d’autres signes, ainsi dans le contexte « cheval debout de profit », « tête » s’oppose à « queue ».

Isolés, ces signes seraient très ambigus, ne ressembleraient à rien, ne posséderaient aucune propriété.. Un secteur particulier d’un tableau, c’est-à-dire un secteur hors de son contexte, forme une image abstraite, sans représentativité.

Les codes de reconnaissance structurent les blocs des conditions de la perception en propositions iconiques qui sont des blocs de signifiés, par exemple « rayures noires sur robe blanche » qui signifie « zèbre » dans certaines civilisations. Nous reconnaissons les objets à percevoir, nous les classons selon ces propositions iconiques.

Les codes de transmission structurent les conditions qui permettent la sensation utile à une perception déterminée des images, le grain de l’image influençant les codes tonaux, c’est-à-dire les systèmes de variantes facultatives conventionnalisées, la force de l’intonation, le gracieux de l’expression, mais aussi les codes du goût, les codes stylistiques et des codes de l’inconscient.

Les codes iconiques se basent sur les éléments perceptibles réalisés à partir des codes de transmission, ils s’articulent en figures, en signes et en énoncés.

Les figures sont les rapports figures-fond, les contrastes de lumière, les rapports géométriques, les conditions de la perception transcrites en signes graphiques selon les modalités établies par le code. Soit ces figures ne sont pas discrètes et ne sont pas en nombre fixe, avec une seule articulation apparaissant comme un continuum de possibilité d’où émerge un grand nombre de messages individuels, déchiffrables à partir du contexte, avec un code difficilement reconnaissable, soit ces figures sont les éléments de la géométrie, la combinaison des points, lignes, courbes, cercles, angles engendrant tous les signes possibles, à travers un nombre immense de variables facultatives.

Les signes dénotent, avec des artifices graphiques conventionnels ou avec des modèles abstraits de l’objet, des unités de reconnaissance, un nez, un ciel, un nuage, le soleil, ces signes se présentant comme non discrets, dans un continuum graphique, des signes qui sont difficilement analysables dans un énoncé bien que reconnaissables seulement dans le contexte de l’énoncé.

Les énoncés sont les images, les signes iconiques, un homme, un cheval, les plus faciles à cataloguer, constituant des idiolectes qui sont à eux-seuls des codes conférant des signifiés aux éléments analytiques, si bien que les codes sont très nombreux au niveau iconique, puisqu’il y a autant de langage que de messages ou de style personnel ou collectif.

Les codes iconiques changent facilement, parfois à l’intérieur d’une même représentation, la figure de premier plan étant rendue à travers des signes manifestes, articulant en figures les conditions de la perception, tandis que les images du fond sont résumées par des propositions de reconnaissance grossières, les figures du fond, isolées et agrandies, apparaissant comme de la peinture moderne puisqu’elles renoncent à reproduire les conditions de la perception.

Les codes iconographiques choisissent comme signifiants les signifiés des codes iconiques, pour connoter des énoncés complexes et culturalisés, par exemple « ce cheval est Bucéphale ». Ils reposent sur des propositions de reconnaissance très voyantes, donnent origine à des syntagmes complexes mais reconnaissables, type « la nativité ».

Les codes du goût et de la sensibilité, les codes érotiques, superposent des réactions immédiates de sensibilité au processus communicatif, établissent les connotations des unités des codes précédents, le temple grec étant connoté « beauté harmonieuse », le drapeau au vent, « patriotisme », l’homme au bandeau noir, « pirate » ou « aventurier », l’actrice étant rendue désirable par convention.

Les codes rhétoriques correspondent à la conventionnalisation de solutions iconiques inédites, on trouve des métaphores, des métonymies, des litotes, des amplifications, des scènes, comme la mise en scène d’une famille heureuse, constituant des prémisses argumentatives, des enchaînements syntagmatiques visuels à capacité argumentative, comme la succession-opposition de plans au cours d’un film.

Les codes stylistiques déterminent des connotations originales, la marque d’un auteur, une situation émotive typique, une réalisation typique d’un idéal.

Les codes de l’inconscient permettent des identifications et des projections, suscitent des réactions données, ils sont utilisés dans la persuasion.

Les codes iconiques se reconnaissent facilement dans les communications de masse, les bandes dessinées, la photographie et le cinéma.

La perception de l’objet réel est plus ou moins riche que celle permise par l’énoncé iconique qui en constitue un résumé conventionnalisé, le signe iconique reproduisant certaines conditions fondamentales de la perception, avec une influence de la conventionnalisation graphique sur les systèmes d’expectation, le code iconique devenant un code perceptif.

Les codes sont parfois de simples répertoires qui ne se structurent pas en système d’oppositions mais en une liste de signes s’articulant selon les lois d’un code sous-jacent.

  1. 16.                        La langue cinématographique. Le code cinématographique comporte trois articulations, avec des énoncés iconiques se composant en photogrammes, ces derniers se composant en plan, qui seul donne une véritable signification aux photogrammes.

Le code cinématographique codifie la façon de reproduire la réalité au moyen d’appareils cinématographiques.

La dénotation cinématographique est commune au cinéma et à la télévision.

Nous avons un phénomène communicatif complexe mettant en jeu aussi bien des messages verbaux, des messages sonores, messages qui déterminent la valeur dénotative ou connotative des faits iconiques et qui n’en ont pas moins leur propre code, que des messages iconiques, qui se présentent sous la forme caractéristique de l’icône temporaire.

Le code cinématographique se construit au-delà des recherches de stylistique, de rhétorique filmique, de grande syntagmatique du film.

Le code filmique codifie une communication au niveau de règles déterminées du récit.

Si la connotation filmique n’est pas la dénotation cinématographique, le code filmique s’appuie sur le code cinématographique.

L’action, la gestuelle que le cinéma transcrit n’est pas nature, spontanéité vitale, mais convention, culture.

Les gestes et mouvements du corps sont des systèmes de comportement qui diffèrent d’une culture à l’autre.

On a des figures, des gestes élémentaires, plus petite partie du mouvement isolable doté d’une valeur différentielle, et la combinaison de ces figures donne des signes, des syntagmes et des énoncés selon une syntaxe du mouvement.

La gestualité stylistique du cinéma, particulièrement celle du cinéma muet, exagérée, peut influer sur les gestes quotidiens.

Le film est un langage qui parle d’une autre langage.

Avec deux articulations, on a un grand nombre de signes combinables entre eux en syntagmes, des signes composés d’un nombre réduit de figures qui par elles seules ne sont pas chargées de signifié, n’ayant qu’une valeur différentielle.

Avec trois articulations, outre les figures et les signes, on a des hypersignifiés, combinaison de signes tels que les signes faisant partie de la combinaison ne sont pas une partie des signifiés des hypersignifiés.

Considérons, dans un plan, un photogramme, isolé synchroniquement du flux diachronique des images en mouvement. Ce photogrammes est un syntagme plus ou moins conventionnalisé, composé d’énoncés iconiques comme « homme grand », la conventionnalisation permettant de reconnaître un professeur, les figures étant l’angle, le clair-obscur, le rapport figure-fond, les courbes.

En passant du photogramme au plan, les personnages font des gestes décomposés en unités discrètes par la caméra, chaque unité n’ayant pas de sens. La position « tête inclinée » peut-être le signe d’un « non » ou d’un « oui ». La caméra donne donc des figures de mouvement privées de signifié, isolables dans le cadre synchronique du photogramme « la tête inclinée », figures combinables en signes de mouvement, « la tête fait oui », signes qui engendrent des syntagmes plus vastes.

  1. 17.                        L’architecture. a) Le signe architectural. Le projet architectural contribue à transformer la réalité au niveau tridimensionnel. L’objet architectural, comme tout objet d’usage, comme toute solution à une fonction, signifie cette fonction, cet usage, une manière d’utiliser l’objet, une fonction ou un usage ou une manière conforme aux codes culturels en vigueur, une fonction qu’on peut ne pas faire fonctionner ici et maintenant parce qu’on n’en éprouve pas l’utilité immédiate, une fonction qui peut même ne pas fonctionner, mais seulement communiquer, comme élément d’un système cohérent de signifiants architecturaux, autrement dit l’objet architectural est un signe, dont le signifiant architectural correspond à un signifié culturel, selon un code architectural constitué par l’expérience accumulée. Tout signifiant architectural nouveau doit être reconnu, c’est-à-dire doit dénoter son usage, sa fonction, selon un mode d’emploi aisé, attractif et explicite, sans l’ambiguïté de l’oeuvre d’art et sans rupture absolue avec les systèmes d’attentes et d’habitudes rhétoriques et idéologiques, la fonction dénotée correspondant à la forme nouvelle ou à la forme déformée pouvant être une fonction connue, une fonction déformée ou une fonction nouvelle. En fait, derrière le signifiant architectural, il n’y a pas qu’un signifié qui serait la fonction, mais plusieurs signifiés désignant aussi bien la fonction première platement utilitaire, soi-disant naturellement stable, que les fonctions secondes de type symbolique, des fonctions secondes qui peuvent devenir la fonction première, car, par exemple, historiquement, avec les événements qui perturbent la stabilité de la configuration des signifiants architecturaux, par exemple en leur attribuant de nouveaux signifiés, des événements qui modifient les codes architecturaux, on peut constater l’obsolescence de la fonction première ou la disparition de son code de lecture, sans parler de l’existence, pour ce qui concerne les signifiants architecturaux, d’une fonction première et de fonctions secondes mal définies, vagues, déformables.

Considérons le projet architectural comme un projet de modification de la réalité à niveau tridimensionnel, ayant pour but de permettre l’accomplissement de fonctions connexes à la vie collective, projet de modification de la réalité qui englobe le projet vestimentaire comme élément de reconnaissance sociale et intermédiaire dans la vie collective, le projet culinaire comme construction de contextes à fonction et à connotation symbolique, comme le menu ou le banquet, la construction scénographique comme outil à l’intérieur de la préparation de spectacles, projet de modification de la réalité qui exclut la préparation d’objets tridimensionnels dont le but principal n’est pas l’utilisation mais la contemplation,  comme les oeuvres d’art ou la réalisation de spectacles.

Tout objet d’usage est signe de cet usage. Ainsi, la cuiller suscite une fonction, dans le cadre d’une adhésion à certains usages et pas à d’autres, c’est-à-dire elle suscite une certaine manière de manger et signifie cette manière de manger. Ainsi, la caverne suscite l’acte de chercher un abri, dans la mesure où, déjà, l’expérience a constitué le concept de grotte, codé comme abri, selon un code architectural, si bien que toute grotte communique l’existence d’une fonction d’abri possible, même si la grotte n’est pas utilisée. Ainsi, l’escalier me stimule à monter dans la mesure où j’ai déjà appris ce qu’est un escalier. Le stimulus « escalier » sans le code pourrait ne pas fonctionner, si bien que tout escalier est reconnu comme possibilité d’une fonction à remplir, celle de monter d’un niveau à un autre. L’escalier, comme signifiant, me communique sa fonction possible à travers un code culturel, indépendant du fait que je vais l’utiliser ou non.

Le signe architectural est un objet d’usage, un signifiant dont le signifié est la fonction que le signifiant rend possible.

Une fausse fenêtre a une fonction qui n’existe pas mais qui dénote une fonction qui ne fonctionne pas mais qui se communique.

L’objet d’usage dénote conventionnellement sa propre fonction, selon des codes.

L’escalier, selon une codification architecturale millénaire, dénote la possibilité de monter. L’escalier est une solution codifiée de la fonction de monter, mais il y a d’autres solutions, le plan incliné qui stimule aussi les membres inférieurs, l’ascenseur qui stimule la manoeuvre des membres supérieurs, selon le code de l’ascenseur.

Non seulement la forme de l’objet doit rendre possible la fonction, mais elle doit aussi dénoter clairement la fonction, pour que celle-ci soit désirable et aisée.

On ne peut rendre fonctionnelle une forme nouvelle, ni donner une forme à une fonction nouvelle, sans se fonder sur des codes existants, sur un système d’attentes et d’habitudes acquises, sur un mode d’emploi.

La maison nouvelle doit être reconnue comme un contexte de signes se référant à un code connu.

On ne peut instituer des moments à haute information sans les appuyer sur des bandes de redondances, la déformation des fonctions connues et des formes se référant à des fonctions connues doit être progressive, sinon l’objet architectural n’est plus un objet fonctionnel mais une oeuvre d’art à forme ambiguë pouvant être interprétée à la lumière de codes différents.

L’oeuvre d’art apparaît neuve et informative, car elle présente des articulations d’éléments qui correspondent à son propre idiolecte et ne correspondent pas à des codes précédents, communiquant ce nouveau code implicite qu’est l’idiolecte en le configurant sur la base des codes précédents, à la fois évoqués et niés.

L’objet qui veut susciter une nouvelle fonction doit contenir dans sa forme les indications pour décoder cette fonction inédite, sur la base des codes précédents, c’est-à-dire les fonctions déjà connues, ou les formes se référant à des fonctions déjà connues, doivent être très progressivement déformées.

L’objet architectural peut dénoter la fonction ou bien connoter une certaine idéologie de la fonction, mais aussi connoter des « fonctions » symboliques tout autant fonctionnelles, utiles et importantes à l’égard de la vie collective, tellement fonctionnelles qu’elles peuvent négliger la fonction primaire, ainsi le trône qui connote « s’asseoir avec dignité » ou « la royauté » peut-être rigide et inconfortable, « faire asseoir » n’étant qu’un signifié immédiat mais non le plus important.

Les connotations « symboliques » de l’objet utile ne sont pas moins utiles que ces dénotations « fonctionnelles », communiquant une utilisation sociale de l’objet ne s’identifiant pas immédiatement à la fonction au sens étroit, connotant un ensemble de conventions permettant et confirmant certains rapports sociaux, communiquant une acceptation de se soumettre à certaines règles.

Les fonctions secondes connotées, évidemment, s’appuient sur la dénotation des fonctions premières.

Les fonctions premières et secondes sont sujettes à des pertes, des récupérations, des substitutions de divers genres, avec des déphasages continuels entre fonctions premières et fonctions secondes, instituant des oscillations des objets d’usage, dans le temps et dans l’espace.

La croisée d’ogive a une valeur communicative, elle dénote une fonction de soutien, mais cette fonction a une existence contestée, si bien qu’elle communique cette fonction de soutien sans la permettre.

Il y a un écart entre fonctions dénotées et fonctions effectives.

À travers les codes historiques successifs du gothique et de ses lexiques connotatifs, fondés sur telles conventions culturelles et sur le patrimoine de savoir de telle époque et de tel groupe, codes et lexiques déterminés par tel champ idéologique, la croisée d’ogives et tous les éléments architecturaux de la cathédrale ont une valeur connotative.

Le signifiant architectural n’est pas porté, par sa nature même, à dénoter une fonction première stable.

Au cours du temps, certaines fonctions premières peuvent perdre toute efficacité et ne plus être dénotées aux yeux des destinataires ne disposant plus des codes adéquats.

On a perdu le sens de la fonction première du Parthénon, « lieux de culte ».

On insère la lampe ancienne dans un autre contexte stylistique, on garde sa fonction première d’éclairage mais on perd ses fonctions secondes.

Les Pyramides ont perdu la fonction première de tombeau royal et les codes symboliques associés pour s’enrichir de connotations littéraires ou historiques.

Le berceau savoyard perd sa fonction première de berceau au profit d’une nouvelle fonction première, porte revue.

Les fonctions premières comme les secondes peuvent être, dès le début, vagues, imprécises, déformables.

Des oscillations existent entre les formes et l’histoire, entre les structures et les événements, entre les configurations stables que l’on peut décrire objectivement comme formes signifiantes et le jeu changeant des événements qui leur confèrent de nouveaux signifiés.

b) L’évolution des formes architecturales. La récupération de type uniquement philologique des formes architecturales anciennes, avec leurs codes, leurs rhétoriques et leurs idéologies, pour les insérer dans le contexte présent des codes, rhétoriques et idéologies actuels, charge ces formes architecturales antiques de signifiés nouveaux, ce qui constitue ce qu’on appelle un restyling ou une fission sémantique, cette resémantisation pouvant affecter de manière profonde les codes et idéologies contemporaines, ce qui s’est passé pendant la Renaissance, mais cette revitalisation peut-être superficielle quand elle est considérée comme une course à la découverte des rhétoriques et des idéologies du passé, selon l’idéologie fixe du marché des valeurs présentes et passées considérées comme équivalentes, idéologie selon laquelle la modernité est la tolérance de tout le passé, de toutes les idéologies du passé, de tous les signifiés possibles, sans qu’aucune de ces idéologies ne puisse affecter vraiment l’idéologie intangible du marché, limite absolue de toute idéologie acceptable, le changement consistant à redessiner une parure symbolique aux mêmes fonctions, l’essentiel étant la consommation égale de tout objet, le changement consistant à oublier ou à découvrir des signifiés et des codes déjà produits et appartenant alors au domaine de la mode, de la proposition commerciale ou de la diversion, le changement consistant à vider ou à remplir, de manière frénétique, les signifiants de signifiés traditionnels, à plaquer des codes d’enrichissement non justifiés, en oubliant la connotation fondamentale, à récupérer les formes, protagonistes passifs, en les vidant de leur contenu, à garder pour l’essentiel les perspectives idéologiques et une culture fondée sur les mécanismes et l’efficacité. Le renouveau des perspectives idéologiques exige des objets architecturaux qui ne soient plus victimes passives de l’obsolescence, de la consommation et de la récupération, mais des objets architecturaux mobiles et ouverts, avec des fonctions premières variables et des fonctions secondes ouvertes, avec la conscience modeste que les signifiants ne déterminent pas éternellement les mêmes signifiés, qu’ils ne sont pas les seuls à déterminer la praxis humaine, le bouleversement des attentes rhétoriques fonctionnelles et des formes d’usage entraîné par ces signifiants révolutionnaires impliquant, d’une façon plus ou moins importante, un bouleversement des attentes idéologiques et des manières de voir et de penser les formes, de tels objets architecturaux participant non d’une philologie inutile mais d’une philosophie dynamique du projet. Par conséquent, l’ouverture de l’objet architectural ne signifie pas l’indécidable de l’infinité des signifiés, ni l’ensemble de toutes les interprétations de vie inclus dans n’importe quelle oeuvre du passé, ni le libre jeu des signifiants qui parlent à la place du citoyen, ni l’architecture comme discipline limitative et donc de type esclavagiste. Face à une macrostructure architecturale ou urbaniste de type ouvert, avec un projet de formes et de rhétoriques nouvelles, il s’agit d’inventer une manière d’en disposer, il s’agit de restructurer mes codes de base et ma perspective idéologique, il s’agit de donner de nouveaux signifiés à des formes nées pour se transformer, à condition qu’une direction de transformation soit fixée, il s’agit d’inventer de nouvelles rhétoriques impliquant de nouvelles perspectives idéologiques, il s’agit de découvrir continuellement des signes et des contextes.

Le progrès technologique, la mobilité sociale et la diffusion de la communication contribuent à changer les codes fréquemment et en profondeur, d’où une consommation rapide des formes et une obsolescence des valeurs esthétiques, mais, souvent, les formes sont récupérées avec une extrême rapidité et se maintiennent, au-delà de leur obsolescence apparente, l’objet d’antiquité, avec la redécouverte philologique des codes et idéologies de l’époque, étant inséré dans d’autres contextes, avec les connotations, les lexiques, les perspectives idéologiques et les codes de nos jours, constituant ce qu’on appelle la fission sémantique d’extraction du signe de son contexte, accompagné de sa réinsertion dans un contexte nouveau qui le charge de divers signifiés.

L’humanisme fut ce mélange de philologie, redécouverte philologique des rhétoriques, codes et idéologies passées, et de fission sémantique, de recréation, mais avec une restructuration globale des rhétoriques et idéologies contemporaines, alors qu’actuellement la redécouverte et la revitalisation se déroulent en surface, n’atteignant pas le système culturel de base, la course à la redécouverte étant une technique conventionnée renvoyant à l’idéologie fixe du marché libre des valeurs passées et présentes, la redécouverte philologique des rhétoriques et des idéologies du passé étant une machine rhétorique connotant globalement l’idéologie stable de la modernité comme tolérance de tout le passé, idéologie souple lisant toutes les formes sans qu’aucune ne l’affecte, assumant toutes les idéologies du passé, permettant tous les signifiés.

On redessine une parure symbolique aux mêmes fonctions, on mène une opération continue de styling, on remplit et on vide les formes de signifiés, on redécouvre et on oublie les codes, on opère des fissions sémantiques, on enrichit de nouvelles connotations selon des changements superficiels de la perspective idéologique, sans changer la dénotation fonctionnelle de base, comme n’a pas changé une culture fondée sur les mécanismes et l’efficacité, on complique les sous-codes connotatifs originels par des codes d’enrichissement en oubliant la connotation fondamentale, c’est-à-dire on récupère des formes, mais en les vidant de leur contenu.

Si on veut un renouveau des perspectives idéologiques, il ne faut pas en chercher la solution dans les cycles de redécouverte et d’oubli concernant les formes déjà produites et qui appartiennent au domaine de la mode, de la proposition commerciale ou de la diversion ludique, mais il faut que ceux qui construisent les objets usuels sachent que l’articulation des signifiants ne détermine pas le flux des signifiés, car l’histoire peut trahir cette détermination, il faut qu’ils sachent que signifiants et signifiés peuvent se dissocier, que les signifiés peuvent se substituer les uns aux autres, il faut donc que ces constructeurs d’objets usuels projettent des fonctions premières variables et des fonctions secondes ouvertes, de telle façon que l’objet ne soit plus victime de l’obsolescence et de la consommation, ni protagoniste passif d’une récupération, mais objet mobile et ouvert, de telle façon que l’objet soit un stimulus transhistorique, une communication d’opérations aptes à le rendre adéquat aux situations changeantes de l’histoire, un objet architectural qui résulte d’actes de décision responsables mettant en correspondance des formes architecturales avec les configurations fonctionnelles qu’elles peuvent assumer, mettant aussi en correspondance ces configurations avec les perspectives idéologiques qui justifient ces configurations, si bien que l’on aura des objets qui postuleront, grâce au changement révolutionnaire de l’appareil rhétorique, la restructuration révolutionnaire de l’appareil idéologique, plus concrètement, ces objets architecturaux mobiles et ouverts postuleront, grâce au changement révolutionnaire des formes d’usage qu’ils impliqueront, un changement révolutionnaire dans la manière de penser et de voir les formes dans le contexte plus vaste de l’action humaine, ce qui implique non une redécouverte de signifiés et de codes anciens, selon une philologie facile du passé et un histoire cyclique, mais une invention de codes nouveaux, l’histoire cédant la place au projet du futur.

Il ne s’agit pas de redécouvrir des formes usées, des codes rhétoriques désuets et des fonds idéologiques oubliés pour les insérer dans mes contextes habituels, sans changer mes schémas idéologiques, mais, face à une macro structure urbaniste qui défie ma conception habituelle de la ville, il s’agit d’inventer une manière d’en disposer pour établir comment l’habiter, il s’agit de restructurer mes codes de base pour comprendre ce que je vais faire, il s’agit de restructurer ma perspective idéologique, puisque je vais me comporter différemment, il s’agit non de redécouvrir des formes usées mais de donner de nouveaux signifiés à des formes nées pour se transformer, à condition qu’une direction de transformation soit fixée, il s’agit d’inventer de nouvelles rhétoriques obligeant à choisir des perspectives idéologiques différentes, il s’agit de découvrir continuellement des signes et les contextes dans lesquels ces signes acquièrent un signifié.

Concevoir l’oeuvre ouverte, cela pourrait être, selon certains, comprendre que toute ville est une structure, sans jamais chercher à remplir cette structure, car il n’y a pas de signifié dernier, mais des chaînes métaphoriques infinies dont le signifié est toujours différé ou devient lui-même signifiant, si bien qu’on opposerait aux mouvements de signification le libre jeu des signifiants par lequel l’homme est parlé, sans qu’il puisse rien déterminer, ce serait alors vider l’activité architecturale de toute poussée créative, ce serait vider de son sens tout projet, puisqu’il serait affirmé que, dans toute oeuvre du passé, existeraient déjà les éléments d’une combinatoire infinie permettant tout type de vie, alors que l’architecture définit la limite au-delà de laquelle une forme ne permet plus tout type de vie, la procession des signifiants architecturaux n’étant plus alors matrice de liberté mais domination d’une idéologie à travers les formes rhétoriques de l’esclavage.

c) L’architecte, utopiste concret. Les codes architecturaux formalisent des types de messages-solutions déjà élaborés, selon une grammaire sans possibilité générative, selon un système de règles rhétoriques rassurantes, pimenté parfois d’un inattendu superficiel ou général et abstrait, n’informant que les systèmes d’attente rhétorique, et non les systèmes d’attente idéologique, selon des messages aberrants, irresponsables et de sens rapidement variable, des messages coercitifs dans la persuasion et compromis dans la marchandisation, des messages reçus dans l’inattention, selon des habitudes propres à une civilisation, et en ce sens ils ne semblent pas être une manière de changer la société, mais une manière de répondre, par des solutions techniques toujours plus raffinées, à une demande préétablie du corps social, une sorte de service social. Mais le message architectural, au-delà de la visée persuasive d’une répétition de la même dénotation sous une couleur connotative différente, confirmant les attentes sans les bouleverser, peut avoir une dimension critique, apportant du nouveau, c’est-à-dire un supplément d’information, et une charge idéologique contestataire. L’architecte ne doit suivre aucun code d’architecture, c’est-à-dire qu’il ne doit pas répondre strictement à la demande immédiate, au système d’attente contemporain, mais il ne doit pas non plus se transformer en artiste, obligeant les gens à vivre de manière totalement différente et finalement incompréhensible par eux, il doit donc être un utopiste concret, tenant compte des attentes et des codes existants pour les modifier progressivement et susciter le besoin de nouveaux codes.

Pour les codes syntaxiques de l’architecture, la forme architecturale se scinde en poutres, planchers, voûtes, consoles, arcs, poteaux, plaques, sans référence à la fonction ou à l’espace dénoté, selon une logique structurale des conditions pour la dénotation de l’espace.

Pour les codes sémantiques, soit il y a des éléments architecturaux qui dénotent des fonctions premières, le toit, la terrasse, la mansarde, la coupole, l’escalier, la fenêtre, fonctions qui connotent des fonctions secondes « symboliques » comme le fronton, la colonne, le tympan, la métope, ou qui connotent une idéologie de l’habitat, comme la salle commune, la salle à manger, la salle de séjour, le secteur jour, le secteur nuit, soit il y a des genres typologiques qui signifient des types sociaux, comme l’hôpital, la villa, l’école, le château, le palais, la gare, ou qui signifient des types d’espace, comme le temple à plan circulaire, en croix grecque, le labyrinthe, le plan ouvert, ou qui signifient des types comme la cité-jardin, la ville à plan romain.

Ces codifications formalisent des solutions déjà élaborées, ce sont des codifications des types de messages.

Alors qu’une langue est un champ de liberté, puisqu’elle peut engendrer un nombre infini de messages, les codes de l’architecture disent comment une église doit être faite pour être une église.

Les codes de l’architecture semblent ne pas être une manière de changer l’histoire et la société.

Les codes de l’architecture sont un système de règles pour donner à la société ce que cette société impose à l’architecture. L’architecture ne serait donc pas un art, seulement un service, comme le service de l’eau, des transports en commun ou de la voirie, c’est-à-dire des services chargés de satisfaire, par des élaborations techniques toujours plus raffinées, une demande préétablie. Ces codes ne seraient que des lexiques de type iconologique, stylistique ou rhétorique n’établissant pas de possibilités génératives, mais seulement des schémas tout faits, non des formes ouvertes suscitant la parole, mais des formes sclérosées et des relations générales de l’inattendu.

Pour les codes syntaxiques, il serait exclu que des formes vides et purement différentielles de la signification architecturale comme le pilier ou la poutre puissent permettre toute communication architecturale possible, mais seulement le type de communication architecturale à laquelle nous a habitué la civilisation occidentale, ce qui nous oblige à évoluer à l’intérieur d’une grammaire donnée de la construction, appelée science des constructions.

L’architecture serait ce système de règles rhétoriques donnant à l’usager ce à quoi il s’attend, même si c’est pimenté d’un inattendu judicieux, une opération de communication de masse s’adressant à des groupes afin de satisfaire certaines de leurs exigences et les persuader de vivre de manière déterminée, un discours reçu dans l’inattention comme le discours filmique et télévisuel, la bande dessinée ou le roman policier, un message se chargeant de signifiés aberrants comme « abriter des soldats dans une église », ce qui donne au message, en plus de son caractère d’un maximum de coercition, le caractère d’un maximum d’irresponsabilité, un message sujet à l’obsolescence rapide comme la mode et les chansons et devant s’insérer dans le circuit de la marchandisation, en essayant d’en adopter les raisons, même s’il veut les contester.

Mais si l’architecture semble se présenter comme un message persuasif et rassurant, partant des prémices de la société où elle vit, elle peut représenter des aspects critiques, heuristiques et inventifs, apportant du nouveau et une charge idéologique contestataire, présentant par exemple une bonne machine à habiter, connotant une idéologie de l’habitation, tout en critiquant les manières d’habiter et les idéologies de l’habitat.

Comme l’architecture informe sur les fonctions qu’elle provoque et dénote, mais aussi sur la manière par laquelle elle a décidé de les susciter et de les dénoter, les stimuli sont aussi des idéologies, si bien que l’architecture, au moment où elle persuade, s’offre à une interprétation amenant à un accroissement informatif.

Plus elle veut faire habiter d’une manière nouvelle, plus elle informe sur quelque chose de neuf et plus elle invite à le faire, grâce aux fonctions secondes connotées.

Le styling, comme superposition de nouvelles fonctions secondes à des fonctions premières inchangées, comme resémantisation, peut-être simple confirmation, par la persuasion, de ce que l’usager voulait, faisait, savait faire déjà, mais il peut aussi connoter une autre vision idéologique, et même changer la fonction première, mais en général il n’est que répétition, dans une autre forme connotative, du même message dénotatif, et alors il n’est qu’un procédé de redondance persuasive, informant donc plus notre système d’attentes rhétoriques que notre système d’attentes idéologiques.

Ou bien l’architecte s’intègre au système social, acceptant les normes de vie en commun, obéissant à la demande du corps social tel qu’il est, bâtissant pour permettre un système de vie traditionnel sans le bouleverser, se reportant ainsi à un code typologique de l’architecture en vigueur, en fait au code social situé hors de l’architecture.

Ou bien l’architecte décide d’obliger les gens à vivre de manière totalement différente, avec des plans ne permettant plus les mêmes rapports traditionnels, la communauté ne reconnaissant pas les nouvelles fonctions dénotées par les formes nouvelles, ce qui transforme l’architecture en une pure invention de formes que l’on ne peut que contempler, c’est-à-dire ce qui transforme l’architecture en sculpture ou en peinture.

Ou bien l’architecte tient compte du code de base et essaye des exécutions inusitées mais consenties, redimensionne les fonctions par l’apport de nouvelles technologies, élaborant un système différent de relations qu’il essaie de susciter, un nouveau code compris par les usagers grâce à son affinité avec l’ancien code, un code répondant aux nouvelles nécessités, les données de départ étant donc transformées au moment même où elles sont reconnues et réabsorbées par la nouvelle proposition architecturale, selon une dialectique entre ce qui est reconnu refusé et ce qui est reconnu repris, selon un code de l’utopie.

d) Les codes extérieurs. L’architecte doit refuser préalablement tous les codes architecturaux et analyser les nouvelles exigences, fonctions et formes en gestation, les tendances implicites du développement de la vie collective. Partant de cette analyse du système anthropologique, c’est-à-dire de l’ordre des exigences et du comportement humains, par exemple partant de l’exigence, variable selon les sociétés et les circonstances, d’une certaine distance entre les individus, cette distance ayant donc une valeur sociale, il construit l’ordre des fonctions, en l’occurrence le signifiant spatial dont le signifié est la valeur sociale de la distance entre les individus, et à partir de cet ordre des fonctions, il peut construire l’ordre des formes architecturales, en l’occurrence il construit une certaine densité, une certaine orientation et une certaine qualité des formes architecturales, de telle façon à résoudre les tensions et les intégrations sociales. Ces trois ordres peuvent être décrits de manière autonome, alors que le plan du signifiant et le plan du signifié dans le signe linguistique ne peuvent être décrits de façon autonome. L’architecte ne doit ni suivre les décisions sociologiques et politiques, ni, découvrant hors de l’architecture les fonctions à promouvoir, plier les événements et les gens à ses lois architecturales, comme si ces dernières étaient seules à décider de l’histoire et des événements, mais, conscient qu’aucune forme architecturale ne peut empêcher tel ou tel déroulement des événements et que l’action architecturale n’est pas la seule à peser sur les événements, l’architecte travaille à modifier le monde pour un laps de temps beaucoup plus important que le politique et le sociologue, alors que la situation économique, sociale et politique est en constante évolution, si bien que, avec une volonté d’anticipation et d’accueil, prenant en compte les tendances naissantes mises en valeur par les anthropologues, les physiologistes, les politiques et les sociologues, avec une évaluation des risques d’erreurs de leurs résultats et de faillite de leurs hypothèses, l’architecte construit des codes et des formes architecturaux malléables, c’est-à-dire susceptibles d’assumer des signifiés divers selon les situations, c’est-à-dire des formes architecturales qui puissent faire face à d’autres codes de lecture

L’élaboration des signifiants se fait sur la base d’un système non formalisé de signifiés, même s’il faut expliciter certains de ces signifiés, le travail de l’architecte consistant donc à refuser préalablement tous les codes architecturaux précédents, dans la mesure où ces codes classifient les solutions-messages déjà réalisées, au lieu de classifier des formules suscitant de nouvelles solutions-messages.

L’architecte fait précéder l’opération architecturale d’un examen des nouvelles exigences, des desiderata existentiels, des tendances implicites au développement de la vie collective, traçant un système sémantique des exigences futures qui apparaissent dans la situation présente, sur la base de laquelle il établit les nouvelles fonctions et les nouvelles formes architecturales.

Alors que, dans la langue, le plan du contenu est inséparable du plan de l’expression, le signifié, s’il est une unité culturelle, ne pouvant être décrit que par la langue, l’ordre des formes architecturales est un système de configurations spatiales pouvant recevoir des descriptions verbales à travers une description orale ou écrite, des descriptions bidimensionnelles à travers un projet, une photographie, des descriptions mathématiques à travers une série d’équations, chaque forme permettant et signifiant une fonction, fonction permettant la réalisation d’une valeur anthropologique.

L’ordre des fonctions peut recevoir une description verbale, iconique, kinésique ou autre système de notation des fonctions.

L’ordre des exigences ou comportements humains, c’est-à-dire le système anthropologique codifié, peut être décrit verbalement.

Il est possible de décrire chacun des trois ordres sans qu’il soit nécessaire de recourir aux autres unités signifiantes des deux autres.

Le signe architectural est un signifiant dénotant un signifié spatial, qui est la fonction de la possibilité d’établir une distance donnée entre les individus, et cette fonction est le signifiant connotant la valeur sociale de cette distance, variable selon les sociétés et leurs codes.

Par exemple, en Allemagne, les chaises peuvent être lourdes, dans la mesure où on ne se rapproche pas entre individus, tandis qu’au Japon on déplace le canapé, dans la mesure où l’espace entre les objets est non vide, mais une forme parmi les formes. Autre exemple, la solitude pour un Arabe est l’interruption du contact verbal. Certaines cultures sont monochroniques, les individus, en général distants, ne faisant qu’une chose à la fois.

Tout cela implique une densité optimale dans l’urbanisme et l’architecture, l’espace ayant une fonction thérapeutique pour assainir les tensions sociales et les intégrations manquées.

L’architecte trouve des formes qui formalisent des systèmes d’exigences sur lesquels il n’a aucun pouvoir et qu’il doit étudier, c’est-à-dire il doit penser la totalité, il est un technicien de secteur, spécialisé.

Ou bien, placé dans une situation de service passif, l’architecte accepte passivement les fonctions identifiées par la vision sociologique et politique, dénotant et connotant ces fonctions de la manière la plus adéquate, n’ayant qu’à obéir aux décisions sociologiques et politiques de ceux qui décident à sa place, n’ayant qu’à fournir les paroles adéquates, afin de dire des choses qui ne lui appartiennent pas et sur lesquelles il ne peut rien décider.

Ou bien, une fois qu’il a découvert hors de l’architecture le système des fonctions à promouvoir et à dénoter, l’architecte, se prenant pour un démiurge, un artisan de l’histoire, faisant agir son système de stimuli-signifiants, oblige les hommes à vivre définitivement d’une manière différente, dictant sa loi aux événements, croyant que le signifiant qu’il a bâti peut plier le cours de l’histoire selon ses fins.

En fait, face à la structure de la ville, les événements agissent de manière autonome, créent d’autres contextes historiques et sociologiques, laissant dépérir certaines fonctions prévues, rendant urgentes d’autres fonctions, des fonctions premières devenant secondes, les fonctions secondes changeant de signifiés, l’idéologie changeant, le changement des circonstances de l’interprétation des signes architecturaux changeant le sens global du signifiant architectural en tant que fait de communication.

Le projet architectural ne doit pas être basé sur un système de relations sociales considérées comme définitif.

Aucune forme créée par l’architecte ne peut empêcher que les faits se déroulent autrement.

Alors que le sociologue et le politique travaillent à modifier le monde dans un laps de temps contrôlable, l’architecte doit prévoir pour un laps de temps non contrôlable le cours des événements autour de sa propre oeuvre, avec des formes architecturales et des orientations architecturales malléables, afin d’assumer des signifiés divers selon les situations, autrement dit avec des formes architecturales qui puissent faire face à d’autres codes de lecture, au lieu d’adopter des formes architecturales durables qui participent de la prétention de modifier les événements par ces formes architecturales, alors que ce sont les événements qui  modifient les signifiés de ces formes architecturales et ces formes architecturales elles-mêmes, alors que c’est l’histoire qui charge ces formes architecturales d’autres sens.

L’architecte construit, hors de l’architecture, en prenant appui sur une situation historique passagère, un code d’architecture dont les formes signifiantes lui paraissent stables, alors que ces formes sont induites justement par cette situation passagère.

L’architecte doit, en disposant les formes qui répondent aux exigences des sociologues, des politiques, des anthropologues et des physiologues, prévoir la faillite de leurs hypothèses et la part d’erreurs de leurs enquêtes, et doit anticiper et accueillir les mouvements de l’histoire, non les promouvoir, comme si l’action architecturale était la seule efficiente, si bien que que, même si la communication architecturale contribue à changer les circonstances, cette action architecturale doit avoir conscience qu’elle n’est pas l’unique forme de praxis.

  1. 18.                        Faux amis du structuralisme. L’oscillation entre le structuralisme méthodologique, c’est-à-dire l’idée posée, et le structuralisme ontologique, c’est-à-dire l’idée donnée, se conjugue avec un oscillation entre l’aspect abstrait de l’objet et l’aspect concret de l’objet. Le structuralisme génétique ne concerne pas le structuralisme au sens strict. Le structuralisme comme méthodologie de recherche sur un objet n’est pas le structuralisme comme production d’objets artistiques. La phénoménologie s’intéresse au concret, éliminant les modèles abstraits comme appauvrissants. La critique artistique ou littéraire est structuraliste quand elle recherche dans l’oeuvre des aspects communs avec d’autres oeuvres, quand elle cherche les déviations de l’oeuvre par rapport à d’autres oeuvres ou par rapport à la norme, quand elle cherche les homologies aux différents niveaux d’une même oeuvre.

a) Les oscillations

Trois termes définissent une forme ou un agencement organique.

Il y a d’abord la forme physique extérieure de l’objet.

Il y a ensuite l’idée, qui n’est pas hors de l’objet.

Il y a enfin la substance, l’individu.

L’idée se combine à la matière pour donner lieu à la substance.

L’idée n’est pas hors de la substance, elle en l’acte, elle est tellement liée à l’objet auquel elle donne vie que l’idée ne devient pas, ne s’engendre pas, elle est seulement avec et dans la substance. Autrement dit, l’idée est la structure intelligible de la substance, sa structure rationnelle et intelligible, son modèle, elle concourt à donner vie à la substance.

Lorsque nous identifions l’idée, nous mettons en évidence un système d’intelligibilité qui préexiste à cette identification, une idée donnée, l’aspect ontologique de l’idée, une idée que je trouve dans la chose, ce qui s’oppose à l’idée posée, à l’aspect épistémologique de l’idée, quand j’applique l’idée à la chose pour la rendre intelligible.

On peut mettre à jour une autre oscillation que celle entre structuralisme ontologique et structuralisme méthodologique que nous venons de voir.

C’est l’oscillation entre, d’une part, le modèle structural, l’ossature intelligible, le modèle, l’aspect abstrait de l’objet, l’universel, la structure comme réseau de rapports complexes de relations, ordre pouvant rester constant même si varient les termes qui lui sont relatifs, et, d’autre part, l’objet structuré, l’aspect concret de l’objet, l’individu, la structure comme substance, la chose édifiée d’après des rapports systématiques de totalité, cette oscillation se manifestant dans toute activité de perception et de jugement, car j’élabore des modèles afin de définir les objets et que je parle des objets au moyen de modèles.

b) Le structuralisme génétique

Dans la méthode du « structuralisme génétique », une structure ne se définit pas comme système d’opposition et de différence mais comme un fait empirique que l’on explique et définit en répertoriant ses innombrables propriétés, un groupe de données empiriques constituant une structure, une totalité relative, permettant la compréhension, structure qui peut être insérée dans une structure plus vaste, mais de même nature, macro structure permettant l’explication de la structure englobée. Dans ce sens, la structure n’est pas un modèle intemporel mais un modèle qui représente la forme typique assurée par un système de détermination culturelle dans une période historique donnée, si bien qu’on ne peut séparer le système de détermination culturelle des substances qui prennent leur forme en lui, c’est-à-dire on ne peut comparer que des « structures » de même époque.

c) La phénoménologie

La phénoménologie cherche dans l’objet un idée qui vise à saisir le vécu, le pré-catégoriel qui apparaît quand on fait place nette des catégories abstraites qui appauvrissent notre expérience du concret, alors que l’idée du structuralisme est produit à travers des abstractions successives, qu’elle représente un appauvrissement voulu de l’individuel et du concret, visant l’élaboration de modèles universels, c’est-à-dire qu’on a l’opposition entre une exploration du concret et un univers de modèles abstraits.

d) Le structuralisme artistique

Il faut distinguer le structuralisme comme méthodologie de recherche sur les objets et le structuralisme artistique comme méthodologie de production d’objets. Certes, il y a en commun la construction d’un objet qui n’est qu’un simulacre théorique de l’objet réel, construction d’un monde semblable à celui dont on est parti, pour rendre ce dernier monde intelligible, avec les opérations de découpage et de coordination, mais s’il y a des homologies de formes entre les structures et les univers respectifs, s’il y a des affinités entre les opérations effectuées et les procédés utilisés, il y a cette différence que, d’un côté, l’objet construit se réfère à une expérience préconstituée qu’il faut comprendre, de l’autre côté, il s’agit d’une création ex nihilo, si bien que l’affirmation d’une homologie de procédés et l’affirmation de la possibilité de définir un champ commun relèvent d’une opération structuraliste donnant une physionomie unitaire à l’époque, ce qui ne veut pas dire que l’artiste effectue des opérations structuralistes, ce qui ne veut pas dire que l’existence du champ commun implique la nature structuraliste des opérations de l’artiste, ce champ commun affectant peu la nature de l’activité de l’artiste, concernant plutôt la description de la culture de l’époque.

e) La critique littéraire

Quand la critique littéraire parle de la valeur d’une oeuvre, de sa singularité, nous sommes dans la lecture organique des « structures » individuelles de l’oeuvre et non dans la découverte dans l’oeuvre d’aspects qu’elle a en commun avec d’autres oeuvres, dans la recherche de formes invariantes à l’intérieur de contenus différents, par exemple dans la recherche du mouvement fabulateur qui produit les contes, mais aussi dans la détermination des écarts de l’oeuvre avec le modèle construit, dans la détermination des formes différentes assumées par des contenus invariants.

La critique linguistique de l’oeuvre d’art explicite les potentialités virtuelles inhérentes à la structure linguistique, la stylistique étant alors absorbée par la linguistique.

La critique du système littéraire d’une oeuvre met à jour les déviations de l’oeuvre par rapport à la norme littéraire.

La critique de l’idiolecte de l’oeuvre dégage le modèle commun aux différents niveaux de l’oeuvre.

f) Le sérialisme et l’art d’avant-garde

Comment aborder les formes d’art qui mettent en crise des systèmes d’attente et des systèmes traditionnels de formation, considérés par notre culture comme archétypiques et « naturels ».

Dans la pensée classique, la forme est, pratiquement, une chose préexistante, avec une morphologie générale déjà définie, les échelles sont préconçues, les structures générales insèrent les pensées particulières, ainsi la pensée tonale classique est fondée sur un univers défini par la gravitation et l’attraction.

La pensée du créateur révolutionnaire, utilisant une méthodologie déterminée, crée les objets dont il a besoin et la forme nécessaire pour les organiser chaque fois qu’elle doit s’exprimer. Ainsi, la pensée sérielle est fondée sur un univers en perpétuelle expansion. Il y a production de possibilités orientées, stimulation d’expériences de choix, mise en question de toute grammaire établie, production d’une structure ouverte et polyvalente.

Si une relation est structurelle quand elle est considérée dans son rôle déterminant au sein d’une organisation donnée, c’est-à-dire si une configuration structurelle est la configuration réelle découverte par l’analyse dans un objet, et si la relation est structurale quand elle peut se réaliser de plusieurs manières différentes et déterminantes dans plusieurs organisations, c’est-à-dire si la loi structurale est la loi de variabilité des réalités structurelles, autrement dit si la syntaxe structurale est une syntaxe générale permettant d’attribuer des homologies relationnelles à des objets différents, alors l’activité formelle des avant-gardes est une activité structurelle qui produit des réalités structurelles, des formes et des oeuvres ouvertes, tandis que la pensée structuraliste travaille sur des réalités structurales avec des méthodes structurales.

Dans l’art d’avant-garde, chaque message met en question le code, chaque acte de parole constitue un débat sur la langue qu’il a suscitée, et, à la limite, chaque message pose son propre code, sa propre poétique, la clé de sa propre lecture.

De plus, au-delà des seules opérations de la sélection dans le paradigme et de la combinaison dans le syntagme, opérations auxquelles se limitent la langue, la série de l’art sériel est une constellation avec un champ de possibilités engendrant des choix multiples, des chaînes syntagmatiques constituant des épisodes d’articulation ultérieure, tandis que des éléments langage sont prélevés d’un autre contexte et insérés comme élément d’articulation dans un discours où ce qui compte ce sont les signifiés qui jaillissent de l’assemblage.

Enfin, l’art d’avant-garde découvre des codes historiques pour les mettre en question, les faire évoluer, découvre de nouveaux codes et suscite de nouvelles modalités de communication, produit l’histoire.

Il ne s’agit pas de ramener toute communication, par des transformations successives, à un code unique et premier, structure de toute communication.

Il ne s’agit pas de redécouvrir, au-dessous de l’histoire, les abscisses intemporelles de toute communication possible.

Pour la pensée structurale, au-dessous des différences des langues et des systèmes de rapports sociaux existeraient des structures constantes, des articulations assez souples et universelles, aptes à engendrer des structures plus différenciées et complexes. La pensée structurale va dans la direction d’une reconnaissance des universaux, tandis que la pensée sérielle tend à la destruction de tout pseudo-universel, reconnu comme historique et non constant.

Si, selon le structuralisme méthodologique, l’hypothèse du concept d’une structure universelle de la communication est considérée, la pensée sérielle en tant que production de formes ne peut être mise en question.

Si, selon le structuralisme ontologique, les structures communicatives sont des comportements constants et non modifiables de l’esprit humain, des modes de fonctionnement d’un appareil cérébral dont les structures sont isomorphes aux structures de la réalité physique, la recherche structurale doit construire des structures génératives, en deçà de toute grammaire, comme la tonale, en deçà de toute négation de grammaire, comme l’atonale, en deçà de toute constitution sélective qui isole des sons en tant que traits pertinents culturalisés, et ensuite construire le mécanisme génératif de toutes les oppositions sonores possibles.

Par contre, seul un conservateur peut prendre des structures déjà existantes, considérées comme nature immuable des choses et comme paramètres afin de juger les nouveaux types de communication qui naissent précisément pour les nier.

La méthodologie structurale doit attendre les mouvements de l’histoire pour vérifier sur ceux-ci si les structures posées peuvent expliquer ce qui se produit de neuf, à plus forte raison lorsque les structures universelles n’ont pas été élaborées d’après l’examen de tous les cas particuliers, mais posées en tant que modèles théoriques, constructions imaginaires qui « doivent » pouvoir expliquer tous les cas à venir.

  1. 19.                        Le structuralisme ontologique. Le structuralisme méthodologique a conscience que l’élaboration métalinguistique des systèmes de signes qu’il analyse relève seulement de l’hypothèse, de l’outil de pensée commode, mais il peut dériver en structuralisme ontologique, la structure de structures devenant la structure de l’esprit, homologue à la structure du monde, avec un aspect ethnocentrique quand la parole de l’indigène est récusée, soi-disant parce que l’ethnologue est en plein dans le système indigène et que la structure de son esprit est la même que celle de l’indigène, et avec un aspect idéologique dogmatique quand il est affirmé que la structure construite est la seule vision possible, la méthode comparative propre au structuralisme étant ainsi abandonnée, et avec un aspect réactionnaire quand la structure immobile mise en place efface tout mouvement réel historique, tout ce qui n’entre pas dans le cadre, les erreurs inévitables de cette démarche étant attribuées à une mauvaise collecte de données. Méthodologiquement, si la meilleure connaissance est celle qui transforme la réalité et non celle qui, par anti historicisme, par anti pragmatisme et par anti empirisme, est destinée à la contemplation ou à une autonomie conceptuelle absolue, limpide comme du cristal, pour trouver en elle-même les conditions de sa propre vérification, ne transformant que des étants, on peut passer légitimement d’une structure superficielle à une structure profonde si cela permet d’expliquer un phénomène nouveau, sinon c’est un exercice logique qui peut éventuellement se justifier pour préparer de nouveaux outils pour une explication ultérieure. Pour le structuralisme ontologique, toutes ces structures sont réelles, y compris les structures purement artificielles obtenues par un calcul logique, et la régression aboutit à la structure de l’esprit reflétant la structure du monde. La structure de l’esprit serait binaire, les deux concepts d’unité et de néant, d’une position originaire, générant l’infinité des nombres, l’unité et le néant, ou la présence et l’absence, s’opposant réciproquement, se différenciant réciproquement, d’où les notions d’opposition et de différence. Cela a une apparence empirique. Des philosophes identifient l’origine et la présence avec Dieu, qui est pleine présence, pleine connaissance, tandis que l’homme est ailleurs que dans l’origine, absence par rapport à la présence de Dieu, en défaut de connaissance, c’est pour cela qu’il communiquerait, etc.. Le modèle binaire, accompagné des concepts de différence et d’opposition, peut être commode, mais il ne doit pas être fétichisé. D’autre part, l’origine est le chaos de la réalité avant l’intervention de la sémiotique, une réalité sur laquelle peut intervenir le calcul des probabilités et la théorie des jeux pour limiter certaines possibilités.

Le modèle structural est un procédé opératoire qui ramène ou réduit à un discours homogène des expériences différentes ou l’expérience d’objets différents.

Il s’agit d’une élaboration métalinguistique parlant des autres ordres de phénomènes comme de système de signes.

Il est un outil de pensée utile et inévitable parce qu’il nous permet de penser en termes familiers des choses qui ne le sont pas.

C’est une méthode, et peu importe l’origine de la méthode, peu importe de savoir si les notions, concepts et classes dégagés par l’analyse résultent de la nature même de l’objet, selon le réalisme, ou si ces notions résultent de la méthode, de manière arbitraire, selon le nominalisme, car cela est de la compétence de l’épistémologie.

On fait l’hypothèse que l’objet peut être décrit comme une structure ou comme faisant partie d’une structure, ce qui implique une description analytique reconnaissant les rapports entre les parties de cette structure, ou une description synthétique des objets avec lesquels l’objet étudié est en rapport à l’intérieur d’un macro-objet.

La méthode légitime sera la méthode empiriquement adéquate.

Il ne faut pas déduire le structuralisme ontologique du structuralisme méthodologique.

Certes, il existe des systèmes, le système de la langue, le système de parenté, le système des techniques, mais peut-on construire un système des systèmes, par l’étude des transformations permettant de trouver des propriétés similaires dans les systèmes divers, ce métacode permettant de définir et de nommer ses codes dépendants.

Les mythes reposent sur des codes du second ordre, les codes de premier ordre étant ceux en quoi consiste le langage, et on peut élaborer un code de troisième ordre assurant la traductibilité réciproque de plusieurs mythes, apparaît alors l’existence d’une métastructure quasi universelle, une structure des structures, une vérité de raison utile pour parler de manière homogène de phénomènes divers, concept opératoire qui peut devenir concept substantialiste, métastructure universelle, substance universelle, mécanisme mental universel, esprit inconscient, formel, c’est-à-dire sans contenu, inconscient combinatoire, pensée objective, code universel, esprit humain dont la langue et la culture sont des modalités, avec un isomorphisme entre les lois du monde et les lois de la pensée.

En chaque mythe, du fait de la mise à jour d’un système de transformations d’un mythe à l’autre, certains chemins fondamentaux sont parcourus de nouveau, chaque mythe répétant le même histoire, en l’occurrence la narration des lois de l’esprit, les mythes se pensant entre eux derrière le dos des hommes, l’l’image du monde construite étant déjà inscrite dans l’architecture de l’esprit, l’homme n’étant qu’une voix obéissante exprimant une combinatoire qui le dépasse, les théories qu’il donne de ses habitudes n’étant qu’idéologie, au sens négatif du terme, c’est-à-dire cachant l’inconscient que l’on peut alors atteindre seulement à travers le langage et les institutions.

Ainsi, un don est un message dans un système de relations sémiotiques, selon un code de l’échange, dans un système continu d’échange établissant une forme de communication, et ceci est intéressant, mais, dérive ethnocentrique, il est affirmé que ce système ne peut être mis en valeur par la façon dont les gens appréhendent ce phénomène, et, en plus, passage du structuralisme méthodologique au structuralisme ontologique, une fois découverte cette grille structurale, il est affirmé la mise en lumière de structures mentales inconscientes, et, encore en plus, dérive idéologique, cette conclusion est affirmée comme la seule possible, ce qui constitue une affirmation métaphysique, idéologique, une dégénérescence idéologique de l’anthropologie. Refuser la validité de la doctrine indigène pour la ramener à la logique objective de la pensée universelle, c’est ramener la pensée diverse à la pensée unique, celle du chercheur ethnocentrique, c’est ne pas élargir notre connaissance des processus mentaux et des logiques locales, c’est abandonner la méthode comparative qui réduit, pour les exigences de la compréhension, les logiques complémentaires en des modèles homogènes qui respectent les diversités de fait. Pour éviter l’accusation d’ethnocentrisme, l’auteur affirme que la grille serait tout autant la sienne que celle des indigènes, puisqu’elle est le résultat d’une élucidation à l’intérieur du système examiné, affirmation soi-disant garantie par le fait que les mécanismes de sa pensée sont les mêmes que ceux de la pensée indigène. Le chercheur, pour expliquer ses erreurs, ne remet pas en question sa méthode, et on le comprend, parce que ce n’est pas une méthode, mais une logique objective qui reflète des lois universelles, si bien qu’il ne lui reste plus qu’à remettre en question les données qu’il a, la connaissance qu’il en a, et, évidemment, puisque sa méthode ne peut pas être mise en question, il se considère comme à l’abri de toute contradiction.

La structure, découverte immobile et éternelle, aux racines de la culture, n’est plus un outil mais un principe hypostatique. Lorsqu’un nouveau phénomène n’entre pas dans la grille structurale, il est à biffer, il est faux.

Toute conception dogmatique de la structure rend difficile aussi bien l’approche des phénomènes qui mettent en question le développement historique que l’approche de la déstructuration continue des structures considérées comme immuables.

Étant donné, dans une communauté, la structure de la langue, la structure parentale et la structure spatiale du village, ce sont des structures superficielles assumant une forme homologue dans la mesure où elles sont les exécutions d’une structure sous-jacente plus profonde qui donne les règles de transformation des trois structures superficielles.

La structure la plus profonde n’est telle qu’au stade atteint par ma connaissance, elle peut devenir structure superficielle intermédiaire.

La régression du code au méta-code ne doit être effectuée qu’à l’occasion de phénomènes nouveaux, sinon il s’agit d’un métacode-résultat d’un exercice logique servant non à expliquer la réalité mais à produire des outils susceptibles éventuellement d’expliquer la réalité.

Le structuralisme ontologique considère que tout exercice de logique produit des modèles « vrais » de la réalité, car les opérations de la pensée reproduisent les relations de la réalité, les lois de l’esprit humain sont isomorphes aux lois de la nature.

Il existe donc dans la nature de la structure profonde construite précédemment, un noyau encore plus profond et même le germe de tous les codes possibles, le code des codes, la structure du réel.

Dans l’étude des mythes, il s’agit de découvrir la structure élémentaire du mythe qui est la structure de toute activité mentale possible, la structure de l’esprit, le mythe ayant pour fonction de signifier la signification, de signifier la structure binaire et d’opposition de toute communication possible, la loi fondamentale de toute vie mentale.

L’esprit élabore le mythe au moyen du monde dont l’esprit fait partie, le mythe signifie donc l’esprit et répète donc l’image du monde inscrite dans l’architecture de l’esprit, manifestant la structure élémentaire de toute communication possible, structure constituée par la logique binaire, avec une opposition s’appuyant sur une différence.

Si la vérité n’a rien à voir avec les modèles structuraux, qui ne sont que des falsifications opératoires, dans la mesure où la réalité est plus riche et contradictoire que ne le disent les modèles structuraux, ou bien on affirme cela en considérant que la connaissance n’est valable que si elle est opératoire, c’est-à-dire que la réalité est inconnaissable et que l’unique moyen de la connaître est de la transformer, et en conséquence les modèles structuraux ne sont que des outils de la praxis, ou bien on sous-entend que la connaissance est contemplation, contemplation faisant sentir la présence d’un dieu énigmatique, c’est-à-dire que, puisque la réalité est inconnaissable, la tâche de la connaissance est de manoeuvrer ses falsifications afin de contempler le plus près possible l’origine de cette réalité qui nous échappe, les modèles structuraux étant les instruments d’une initiation mystique, des chemins vers la contemplation de l’absolu.

Si on accepte l’idée d’opposition binaire comme principe métaphysique, les seuls concepts conçus pour eux-mêmes sont Dieu et le néant (ou privation), ce qui est démontré par la structure du calcul binaire qui exprime tous les nombres par l’unité et le néant. On a donc la dialectique de l’unité et du néant, la dialectique de la présence et de l’absence, la dialectique de Dieu et du néant.

Dans un système structuré, chaque élément vaut dans la mesure où il n’est pas l’autre, ou les autres, qu’il exclut en les évoquant.

Pour que le sens jaillisse, il faut la présence d’un des termes de l’opposition, et s’il n’est pas là, l’absence de l’autre n’est pas relevée.

Certains philosophes peuvent se demander si la présence est la présence de Dieu, comme plénitude de l’être, et l’absence est l’absence de Dieu, c’est-à-dire le néant.

Alors que Dieu, plénitude de son propre être, est toute présence, toute connaissance, sans besoin donc de communication, l’homme communique pour savoir ce qu’il ne sait pas, par différence et opposition, parce qu’il n’est pas Dieu, parce qu’il est constitué comme non-être Dieu, étant séparé de l’être par une différence de lieu, Dieu-être se trouvant dans le lieu originaire.

L’homme est ailleurs que dans le lieu originaire, il est différent, il est absence de l’être, ce qui le pousse à s’informer, à communiquer.

Nous communiquons non en utilisant la différence mais parce que nous sommes différents.

La fonction du langage est de dévoiler l’être, parce que le langage est le langage de l’être, si bien que je suis parlé par le langage.

L’objet de la pensée est ce souffle binaire, la différence, comme reconnaissance de notre dépendance à l’égard d’une origine à travers notre propre absence, mais cette différence est non dite, horizon, apparaître qui s’ouvre et s’évanouit alternativement, et il faut traquer cette différence à travers les dérisions de la métaphore et de la métonymie, ne pas la figer dans des définitions qui la déterminent et la tuent, la garder et la  laisser vivre sans lui faire violence.

Il n’y a rien de connu avant le langage, rien de connu que le langage (avec son apparaître, ses noms, ses lois combinatoires, ses signifiants) ne recouvre, car le langage fonde tout ce qui n’est pas lui, il est à l’origine de toute structure possible, et ne peut donc être structuré.

Le langage explique mais ne peut être expliqué.

Pour le langage comme pour l’être, il n’y a pas de code, il n’y a pas de structure.

Certes, historiquement, l’être peut s’exprimer à travers des univers structurés, mais chaque fois qu’on veut ramener ces univers à leur origine profonde, on découvre une non-origine qui n’est ni structurée ni structurable.

La seule attitude possible à l’égard du langage est d’écouter, d’attendre, d’interroger par la parole poétique, sans brusquer les temps, en démontrant sa fidélité à la voix de l’être qui parle à travers nous..

Au-delà de la pensée de l’être comme présence, au-delà de l’ontologie de la présence, c’est-à-dire au-delà du structuralisme ontologique, au-delà de la métaphysique de la structure, au-delà même de la notion d’être, il y a la non-origine du langage, la différence originaire qui, même si elle provoque toute communication, même si elle est la condition du système linguistique et ouvre tout le mouvement du devenir temporel, humain et historique, cette différence originaire qui n’a rien à dire sinon son jeu continuel.

Dans le langage, le son, en tant qu’entité matérielle, n’appartient pas à la langue, car à la langue n’appartient que le système des différences qui rend significatifs les sons. Non seulement la différence s’oppose à la réalité matérielle du son, mais elle est elle-même la structure de toute détermination matérielle possible, structure de détermination, mais non structure.

Un système est superposé à l’équiprobabilité d’une source d’information afin de réduire, sur la base de certaines règles, la possibilité que tout puisse se produire.

Un système phonologique choisit quelques sons, les fige en des oppositions et leur confère un signifié différentiel, tout ce qui existe avant cette opération étant le monde indifférencié de tous les sons et de tous les bruits possibles, où toute combinaison est possible, un quelque chose de non codifié produisant des ensembles infinis, le système intervenant pour donner un sens à quelque chose qui à l’origine n’en a pas, en amenant des éléments de ce quelque chose au rang de signifiants.

Ce non-codifié d’avant le système est la source de toute information possible, c’est la réalité, ce qui se trouve avant toute signification et que la sémiotique ne peut ni ne doit étudier, sinon au moment où un système le met en forme en en réduisant les possibilités.

Il n’existe qu’une façon d’étudier ce qui peut se produire dans ce non-codifié, ce pré-codifié, lui superposer une théorie de la probabilité qui, soit qu’elle identifie les lois statistiques aux lois objectives du chaos-réalité, soit qu’elle prenne ses lois statistiques comme des outils de prévision dignes de foi, ne peut que dire de quelle manière tout peut se produire là où ne s’est pas encore posée l’empreinte limitatrice d’un système.

Cette chose dont on ne peut déterminer la structure et dont on essaie de prévoir le cours à travers une théorie de la probabilité, est la source de toute communication possible.

La théorie des jeux se sert des outils probabilistes pour découvrir ce qui pourrait se produire là où il n’y a pas de structure prédéterminée et où tous les possibles peuvent se produire, dans la non-origine, dans le jeu du monde, le monde infini aux interprétations infinies, champ d’un jeu continu, un monde où toutes les différences, toutes les dispersions, toutes les discontinuités sont resserrées pour ne former qu’un point d’identité, une figure impalpable du même.

Lecture de Domenico Losurdo (2)

Domenico Losurdo : « Staline, histoire et critique d’une légende noire », 2011.

Deux remarques préliminaires.

Après avoir vu le film « Walter en résistance », une amie pose la question de savoir pourquoi des Résistants ont pu mener les guerres colonialistes en Indochine et en Algérie. Par rapport aux fondateurs du marxisme, Lénine, même s’il introduit une légitimation du terrorisme, porte dans l’Internationale communiste, de manière spécifique et nouvelle, l’anticolonialisme, que Staline traduit par la reconnaissance des nationalités et des cultures des peuples autrefois asservis par la Russie tsariste. Le programme du Conseil National de la Résistance minimise cette dimension anticolonialiste, occultant en particulier le caractère de guerre de libération nationale contre la colonisation nazie de l’offensive soviétique. Le génocide des Juifs sera mis en évidence au tribunal de Nuremberg essentiellement par la représentation soviétique. À la Libération, en France, semble dominer non la vision soviétique, mais la vision gaulliste et la vision anglo-saxonne de la guerre qui vient de se dérouler, la responsabilité de la guerre étant attribuée au seul Hitler. Semble dominer l’idée de la légitimité des empires coloniaux. En tout cas, le travail de pédagogie antiraciste et anticolonialiste vis-à-vis des combattants de la Résistance n’a pas été suffisant.

Deuxième remarque : il suffit de comparer l’histoire de la Chine au XIXe siècle, en particulier les Guerres de l’opium, dans Wikipédia et dans le texte dont nous rendons compte, pour s’apercevoir du parti pris politique de Wikipédia, sous prétexte de neutralité, ou d’objectivité, ou de consensus, Wikipédia qui occulte les millions de morts occasionnés par le colonialisme britannique. Sur ce sujet, par rapport à Wikipédia, Losurdo est une bouffée d’oxygène.

On peut suivre Losurdo dans sa conception de l’histoire, une critique historique de tous les documents, y compris ce document fondateur qu’est le rapport Khrouchtchev, un comparatisme tous azimuts, une histoire de l’URSS dont on ne peut se débarrasser en l’expliquant par l’histoire d’une seule personnalité médiocre et pathologique, de même qu’on ne peut se débarrasser de l’histoire de l’Allemagne nazie par la vision d’un Hitler médiocre et pathologique, autrement dit une conception de l’histoire faisant place à la complexité de la société étudiée.

L’auteur insiste avec juste raison sur le caractère antisémite et sur le caractère extrêmement sanglant du régime tsariste dont la brutalisation est accentuée par une guerre de 1914-18 qui introduit la violence des guerres coloniales sur le continent européen, l’inhumanité des généraux anglais, français, russes et allemands qui ont acquis leurs galons dans les génocides et les massacres coloniaux. Février 1917, cela ne pouvait être en Russie que la violence populaire et messianique contre les aristocrates, les généraux, les propriétaires, les commerçants, etc., c’est-à-dire une situation de chaos et d’insécurité généralisés. Les bolcheviks, un groupuscule, prennent le pouvoir en octobre 1917 parce qu’ils sont les seuls à proposer un cessez-le-feu immédiat, mais, en pleine violence, avec des demandes populaires de répression des couches privilégiées, avec la première guerre civile, celle contre des Blancs antisémites et anticommunistes sanguinaires, aidés par les Britanniques et les Français, ils auront du mal à reconstituer l’État, surtout avec la conception qui est la leur d’extinction de l’État, conception qu’ils font évoluer en introduisant un concept de stade intermédiaire, transitoire avant la société sans État.

Losurdo, reprenant Hegel, insiste sur la troisième guerre civile, c’est-à-dire les contradictions dans le groupe dirigeant, contradictions qui, avec le laxisme de Lénine par rapport aux méthodes terroristes, se transforme en guerre à la vie et à la mort, guerre qui expliquerait, avec les menaces d’agression de l’Occident, la récurrence de l’état d’exception.

Toute guerre coloniale concrète est la combinaison, avec des proportions variables, de deux types idéaux de guerre coloniale, d’une part, l’intervention directe, quand les forces du colonialiste sont suffisantes, d’autre part, la pratique consistant à profiter d’une guerre civile, voire à la susciter, pour soutenir militairement un des deux camps, le camp soutenu étant en définitive le sous-traitant du colonisateur. Toute guerre coloniale comporte une propagande de guerre, avec une hagiographie du colonisateur et du camp qu’il soutient et une diabolisation du pays colonisé et du camp qui n’est pas soutenu dans la guerre civile. En ce qui concerne la Guerre froide, l’Occident, purifié des massacres et des génocides des peuples colonisés, purifié de tout état d’exception, de toute atteinte aux droits de l’homme, est un modèle de démocratie, tandis que l’URSS, débarrassé de sa lutte contre le nazisme et contre le colonialisme, débarrassé de son action sociale et éducative, débarrassé de son organisation quasiment autogestionnaire du travail, est le pays le plus impérialiste et dictatorial du monde, le plus sanguinaire qui puisse exister, un pays de terreur et de goulag, un pays qui ne peut être comparé qu’avec l’Allemagne nazie. Deux mythes se font face à face. L’origine des mythes, en l’occurrence, c’est la guerre qui commence en 1917 de la part de l’Occident colonialiste contre le principal danger qui le menace, le mouvement qui remet en question théoriquement et pratiquement le colonialisme, une guerre qui commence en 1917, transformant le caractère de la guerre de 1914, une guerre qui se termine par la Guerre froide.

Losurdo semble expliquer la dissolution de l’URSS surtout par l’incapacité des dirigeants soviétiques de gérer une situation normale, autrement dit, le rôle de la Guerre froide, le rôle des contradictions entre pays dits communistes et le rôle des moyens de communication de masse ne semblent pas suffisamment mis à contribution.

Les adversaires du communisme diabolisent le communisme, les adversaires du christianisme diabolisent le christianisme, les adversaires de la religion islamique diabolisent la religion islamique et les individualistes, adversaires de tout mouvement social, diabolisent tous les mouvements sociaux et transforment l’histoire concrète en l’histoire d’une succession de crimes, responsabilisant au même degré toute les personnalités et toutes les théories que ces personnalités créent. Certes, les théories ne sont pas innocentes, les hommes non plus, mais il y a des degrés dans les responsabilités, degrés qu’il faut évaluer politiquement, en tenant compte de la complexité de tout jugement.

Certains membres des mouvements criminalisés, faisant l’économie de l’analyse et de l’explication politiques et historiques, prennent partiellement le parti de ceux qui criminalisent leur mouvement, quand ils schématisent les infamies de leur mouvement comme le résultat d’une personnalité ou d’un groupe restreint ou d’un facteur unique, bouc émissaire, et aussi quand ils schématisent les infamies de leur mouvement comme des trahisons ou des dégénérescences d’un idéal premier, comme si la décision politique consistait à « l’application » d’une théorie, comme si la pratique n’était pas d’origine multifactorielle.

 On peut distinguer six parties : A, B, C, D, E, F.

A. Le poids du messianisme dans l’art de gouverner.

 Un aspect important du processus révolutionnaire est le moment du messianisme, élément moteur quand il s’agit de renverser l’ancien régime, frein quand il s’agit de faire durer la révolution, en quoi consiste l’art de gouverner un processus révolutionnaire qui a déjà montré sa capacité à organiser le chaos social de l’ancien régime par l’État et la loi. Le messianisme se conjugue souvent avec les forces extérieures d’agression, parce que l’amour de la révolution, forcément déçu à un moment ou à un autre, se retourne passionnément contre la révolution.

 Nous avons donc une guerre perpétuelle, avec les propagandes de guerre qui vont avec, c’est-à-dire avec les deux composantes de toute propagande de guerre, à savoir, d’une part, sa propre hagiographie, la démocratie occidentale, avec les médias de masse et les instituts de sondage propriétés des gros actionnaires, et donc des campagnes électorales manipulées dans le sens de la personnalisation, conformément à l’idéologie d’extrême droite de l’homme providentiel, cette démocratie étant présentée comme un modèle indépassable, et, d’autre part, la diabolisation de l’adversaire. Actuellement, dans un mouvement de continuation du colonialisme, commencé avec Christophe Colomb, interrompu par les guerres de résistance nationale et les discours internationalistes, antiracistes et anticolonialistes, interrompu en particulier par la guerre de résistance de l’URSS à la radicalité colonialiste et raciste allemande, l’Occident, oubliant les génocides, les massacres et les agressions économiques dont il est l’auteur et dont il ne veut pas rendre compte, célébrant le côté positif de la colonisation et la non-entrée dans l’histoire des indigènes, cible la Chine, Mao étant le plus grand criminel de tous les temps et la Chine la pire des dictatures, tandis que tous les mouvements sociaux sont criminalisés, le mouvement communiste mais aussi l’islam.

 B. La méthode de l’historien.

 L’historien doit travailler avec méthode. En particulier, il faut une critique du mode de production des documents historiques, en l’occurrence une critique du rapport Khrouchtchev, produit par une mafia s’assassinant entre elle et utilisant les chars contre les étudiants et les nationalités. Il faut un comparatisme tous azimuts, par exemple comparer les univers concentrationnaires et les répressions sans exclure les pays de l’Occident libéral.

C. Histoire de l’URSS.

 En ce qui concerne l’URSS, son histoire se situe dans la Deuxième période des désordres, qui commence en 1914 et se termine avec la fin de l’URSS. La période d’avant octobre 1917 est une période de grande brutalité, avec les pogromes de la part du tsar, les exécutions de soldats par les officiers aristocrates et, à partir de février 1917, une réaction des soldats, des paysans et des citadins extrêmement violente à l’égard des officiers, à l’égard des maîtres, à l’égard des propriétaires, à l’égard des commerces, les bolcheviques étant les seuls à satisfaire quelque peu la population en anarchie, avec leurs propositions de se retirer de la guerre.

La période bolchevique se caractérise par l’intrication de trois guerres civiles, la première guerre civile est la guerre contre les contre-révolutionnaires aidés par la France et la Grande-Bretagne, la deuxième guerre civile est la guerre contre les « paysans riches », une Saint-Barthélemy, avec la volonté d’assurer l’approvisionnement des armées et des ouvriers, dans un contexte d’industrialisation et d’armement généralisés, et enfin la troisième guerre civile, qui est la guerre des dirigeants bolcheviques staliniens contre l’opposition trotskiste, d’inspiration léniniste, à composante messianique, internationaliste et terroriste.

 Le stalinisme est une succession d’états d’exception rythmée par des essais de retour à la normalité de l’État de droit, jusqu’à l’établissement de l’autocratie stalinienne, qui clôt la troisième guerre civile, puis, après la mort de Staline, la constatation de l’incapacité des dirigeants à assurer une gestion de la normalité.

 L’état d’exception tient en particulier à la volonté raciste de l’empereur d’Allemagne de coloniser l’est de l’Europe pour faire de l’Allemagne un empire continental transformant les Serbes en esclaves, volonté colonialiste reprise par Hitler et les nazis, avec, à l’apparition d’une Russie et d’une Internationale appelant les peuples colonisés à la révolte et donnant des droits égaux à toutes les nationalités de la Russie impériale, une composante anticommuniste, et comme, en particulier, les Juifs sont nombreux parmi les dirigeants communistes, une composante antisémite, le régime soviétique étant qualifié de régime judéo-bolchevique, expression du complot juif.

 Si, pour Hitler, la Grande-Bretagne et les États-Unis, grandes puissances colonisatrices ayant fait preuve de leurs capacités génocidaires, sont composés de membres de la race aryenne et dignes d’admiration, ce n’est pas tout à fait le cas de la France, puisque, bien que grande puissance coloniale, la France de 1789 a aboli l’esclavage en Haïti Saint-Domingue et qu’elle a utilisé des soldats africains pendant la guerre de 1914.

Après la politique de concessions et même de complicité de la Grande-Bretagne et de la France visant à satisfaire les ambitions colonialistes hitlériennes à l’Est, après le pacte avec Staline,  Hitler fait la guerre à la France et à l’Angleterre pour les obliger à collaborer encore plus dans l’objectif originel du Deuxième empire allemand, repris par leTroisième empire, d’agression contre l’URSS, un objectif qui fait coup double : éradiquer l’anticolonialisme et les Juifs qui en seraient l’incarnation, coloniser et mettre en esclavage les Serbes et l’est-européen. L’agression nazie contre l’URSS échoue, malgré le soutien de l’Italie mussolinienne et des forces économiques des pays conquis. La Grande guerre de résistance nationale met fin à la domination nazie.

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, avec Truman et son hystérie anticommuniste, reprennent les hostilités contre l’URSS. C’est la Guerre froide, la menace nucléaire, la guerre de Corée, les guerres d’Indochine, les blocus économiques.

D. Sociologie de l’URSS.

 D’un point de vue sociologique, l’URSS est une dictature développementiste. Si on réduit la société à l’État, si on ne parle pas de ce qui se passe dans les entreprises et sur les lieux de travail, alors c’est une société totalitaire. L’URSS consiste en succession d’états d’exception et de retour à la normalité, au milieu des années 20, au milieu des années 30 et au milieu des années 50.

E. Affinités avec le nazisme, famine terroriste, antisémitisme, psychopathologie.

 La partie suivante développe quelques aspects de la réalité soviétique qui n’ont pas encore été traités : les relations d’Hitler avec d’autres personnalités, les affinités supposées du régime nazi avec d’autres régimes, la famine terroriste comme arme de certains régimes politiques, en particulier la Saint-Barthélemy de la famine terroriste en Ukraine, l’antisémitisme dans les différents pays, la psychopathologie des dirigeants de différents pays.

F. Jugement moral sur le stalinisme.

 S’il faut prendre ses distances avec les infamies du régime soviétique, il faut bien juger du poids des responsabilités de toutes les personnalités et de toutes les sociétés, en particulier dans les situations extrêmes, c’est-à-dire il ne faut pas tomber dans les mythologies propres aux propagandes de chaque camp en conflit, la mythologie du bon agresseur, le modèle, la mythologie de la méchante victime, le diable, ou vice versa. La complexité de la situation fait que le jugement moral coïncide avec le jugement politique.

A. Sur le déroulement du processus révolutionnaire et la situation actuelle

  1. 1.  Le messianisme révolutionnaire

L’universalisme abstrait est une universalité non contaminée par la particularité, une universalité sans contenu concret, une utopie abstraite dans un espace vide et aseptisé, un purisme ingénu et enthousiaste, dépourvu du sens des réalités, un ensemble de phrases tonitruantes et vides, fuyant devant la réalité, une révolte exaltée, emphatique, grandiloquente devant les inégalités, les privilèges, les discriminations, les oppressions, les injustices, l’égoïsme, l’exclusivisme, la mesquinerie. Il s’agit, pour l’universalisme abstrait, de faire disparaître la responsabilité individuelle et la distinction entre le tien et le mien, faire disparaître l’argent, le marché, la propriété privée, même limitée, faire disparaître la reconnaissance des droits ou de la force de la particularité, en faveur de la gestion collective, de la pensée collective. Il faut opposer à cette utopie abstraite, la reconnaissance de la réalité des rapports de force, des conflits, des contradictions, la réalité des fissures, des déchirements, des désillusions, des désenchantements, la réalité des accusations réciproques de trahison, à l’intérieur même du front révolutionnaire, l’utopie concrète consistant à donner un contenu concret, à décanter l’utopie abstraite, les idées d’égalité et d’universalité.

L’universalisme abstrait, l’universalité rêvée dans sa pureté non contaminée par la particularité et qui crie à la trahison chaque fois que la particularité voit ses droits ou sa force reconnus, cet universalisme se manifeste sur le plan politique par la volonté de faire disparaître les responsabilités individuelles et les charges assumées individuellement, en faveur du pouvoir d’un organe collectif, d’une volonté collective, d’une gestion collective, d’une pensée commune, en faveur de la non distinction entre le tien et le mien, en faveur de la condamnation, plus que du système capitaliste concret ou du système de pouvoir actuel, de l’économie de l’argent, du marché, de la propriété privée, fût-elle limitée et restreinte.

Ce purisme ingénu, dépourvu du sens des réalités, n’est pas le résultat de telle ou telle personnalité, mais d’une dialectique objective.

Face aux inégalités, privilèges, discriminations, injustices, oppressions du système, face à l’exclusivisme, à la mesquinerie et à l’égoïsme de la classe dirigeante, on exprime avec élan et enthousiasme des promesses, des ambitions, des attentes, des projets de transformation, une vision forte, exaltante, voire emphatique et grandiloquente des principes d’égalité et d’universalité, ce qui, certes, facilite le renversement des vieux rapports et des vieilles inhibitions, mais rend complexe et problématique la construction du nouvel ordre social, avec le risque de reproduire sous une forme nouvelle les déviations dénoncées, d’autant que les nouvelles couches dirigeantes sont sans expérience politique solide, si bien qu’est mouvante la frontière entre les phrases tonitruantes et vides de l’utopie abstraite, l’évasion et la fuite de la réalité, et l’utopie concrète d’un horizon certes lointain mais qui oriente et stimule le processus réel de transformation.

Pour être victorieuse à court et à moyen terme, la révolution doit conférer un contenu concret et durable aux idées d’égalité et d’universalité, épurer et décanter ces idées de la forme ingénue qu’elles peuvent avoir dans les moments d’enthousiasme, dans un espace non vide et aseptisé mais historiquement rempli, avec des rapports de force, des contradictions, des conflits, le front révolutionnaire manifestant des fissures, des déchirements, des désillusions, des désenchantements, des accusations de trahison.

La volonté universelle, l’auto conscience universelle, le sujet universel, abolit les masses sociales et spirituelles, les corps intermédiaires, les autorités traditionnelles, les organismes sociaux, au profit d’une myriade d’individus revendiquant la liberté, l’égalité, la participation, le messianisme anarchisant, encore plus radical, exigeant la liberté absolue, la réalisation directe et sans médiation de l’universalité, dénonçant comme trahison toute restriction de liberté, refusant le système des lois et de la représentation tant qu’il n’y a pas de production universaliste, refusant la direction non collective d’une personnalité particulière excluant les autres personnalités, tandis que, inévitablement, les principes de la révolution constituent une nouvelle redistribution des individus selon de nouvelles masses sociales et spirituelles, une nouvelle articulation du social, ce nouvel ordre social étant dénoncé par ce même messianisme anarchisant, dans l’exaltation d’un pathos universaliste, comme destruction de l’auto conscience universelle, comme limitation d’une personnalité devenant personnalité déterminée, comme division exclusiviste du travail séquestrant l’auto conscience universelle au profit d’une minorité bureaucratique, privilégiée.

Sous la bannière du sujet universel, de la volonté universelle, de l’auto conscience universelle, on annule les masses différenciées, la vie limitée des individus, on abolit les couches sociales, essences spirituelles dans lesquelles le tout s’articule, on dissout tous les corps sociaux intermédiaires, la société se désarticulant en une myriade d’individus repoussant les autorités traditionnelles désormais dépourvues de légitimité, suspendues au-dessus du vide, des individus  revendiquant la liberté, l’égalité, la participation à la vie publique et à toute phase du processus décisionnel, avec l’émergence d’un messianisme anarchisant exigeant la liberté absolue, dénonçant comme trahison toute contamination et restriction de l’universalité.

Le nouvel ordre social présuppose une redistribution des individus en masses spirituelles, en organismes sociaux, en corps intermédiaires, masses constituées selon des modalités diverses et nouvelles, respectueuses des principes de la révolution, masses constituant une nouvelle articulation de la société et des rapports sociaux.

Ce nouvel ordre social apparaît aux yeux du messianisme anarchisant, de l’universalisme exalté, du pathos de l’universalité, comme une négation de l’universalité, car l’activité et l’être de la personne singulière se trouveraient alors limités à une branche du tout, à une seule espèce de l’activité de l’être, autrement dit, comme posée dans l’élément de l’être, la personnalité recevrait alors la signification de personnalité déterminée, cessant d’être auto conscience universelle, toute division du travail devenant synonyme d’exclusivisme, de séquestration de l’auto conscience universelle et de la volonté universelle au profit d’une minorité bureaucratique et privilégiée.

La prétention de réalisation directe et dépourvue de médiation de l’universalité, avancée par le messianisme anarchisant, ne se satisfait, sur le plan des institutions politiques, d’aucun système. L’auto conscience doit faire elle-même les lois, car toute bureaucratie, tout organe représentatif, tout projet d’ordre constitutionnel, toute réglementation juridique, toute loi, même si elle prétend être l’expression de l’auto gouvernement, décide à notre place de notre destin, nous exproprie de nous-mêmes, essaye d’enchaîner et d’anéantir l’universalité en nous, ne concerne qu’une partie de nous-mêmes. De plus, s’il est représentant, l’individu, s’il veut être réel, doit porter à terme non une œuvre singulière mais l’œuvre universelle, puisqu’un singulier ne peut être représenté politiquement ou théâtralement sans perdre sa qualité de singulier réel.

Pour celui qui est préoccupé par l’action et la production d’une œuvre positive, l’universalité doit se donner un contenu concret, avec en particulier des individus concrets singuliers incarnant concrètement le pathos de l’universalité, tandis que l’anarchisme et le messianisme ressentent le caractère déterminé pris par l’universel comme une trahison de l’universel, et cette fuite devant une particularité stigmatisée comme négation de l’universalité, la liberté universelle ne produisant aucune action positive ni œuvre positive, mais seulement une activité négative, une fureur de disparition, la terreur. Le culte de l’utopie, la poursuite folle de l’universalité pure et immédiate, la rhétorique libertaire de l’extinction de l’État, la condamnation de la Constitution, du droit et de l’État de droit comme instruments de la domination, stimulent les pratiques étatiques de violence.

En fait, pour arriver à l’action, pour atteindre réalité et efficacité, pour devenir volonté réelle, l’universalité doit trouver son expression dans des individus concrets, placer au sommet une autoconscience singulière, le pathos de l’universalité se donnant alors un contenu concret, mais, pour le messianisme et l’anarchisme, c’est un scandale excluant tous les autres singuliers du tout de l’action ou ne leur faisant jouer qu’un rôle limité, si bien que l’action n’est pas l’action de la réelle auto conscience universelle et que le contenu concret et déterminé pris par l’universel est ressenti comme une trahison. La particularité est ainsi stigmatisée comme contamination, perturbation et négation de l’universalité.

La liberté universelle ne produisant aucune œuvre ni aucune action positive, il ne lui reste, dans sa fuite devant tout élément particulier et déterminé, que l’activité négative, la fureur de disparition, la terreur.

Ce culte de l’utopie et de l’universalité dans le groupe dirigeant finit par le déchirer.

La condamnation de la Constitution et du droit en tant que tels comme instrument de la domination bourgeoise, l’hommage à l’idéal de l’extinction de l’État, rendent impossible de réaliser et même de penser un État socialiste de droit, si bien que cette rhétorique libertaire de l’universalisme abstrait stimule les pratiques étatiques de violence, l’État se permettant d’intervenir dans le cadre même des rapports familiaux.

L’affirmation que les revendications nationales ou séparatistes sont des déviations de l’internationalisme conduit à la guerre contre les cultures, les différences et les particularités nationales, à l’assimilation, à l’oppression et à la colonisation. L’affirmation que la distribution de terres aux paysans, l’incitation à l’enrichissement, l’utilisation des intérêts particuliers, la collaboration avec la petite bourgeoisie et les petits paysans, sont une trahison du socialisme et de l’universalisme, l’affirmation qu’il faut, au nom de la lutte contre les tendances bourgeoises et petite-bourgeoises de la paysannerie des « peuples sans histoire », prendre le pouvoir à pleines mains pour l’exercer de manière coercitive, forcée, en donnant des ordres, sans tenir compte du stimulant individuel privé, de telles affirmations conduisent à la terreur et au goulag.

Pour l’universalisme et l’internationalisme abstrait de Rosa Luxembourg, selon une attitude menaçante et répressive, voyant les revendications nationales comme des déviations de l’universalisme et de l’internationalisme, il faut « étouffer dans l’œuf, avec une poigne de fer, toute tendance séparatiste des peuples sans histoire », tandis que pour le Staline de la théorie, sans aborder le problème de la praxis qui a correspondu à cette théorie, la révolution met en avant « toute une série de peuples et de peuplades oubliées », leur donnant une vie nouvelle et un nouveau développement.

L’universalisme abstrait se révèle plus lourd de violence.

L’affirmation de la tendance à la disparition des différences et particularités nationales, niant la stabilité des nations, risque d’ouvrir à la guerre contre la culture des minorités nationales et des peuples opprimés, à l’assimilation et à la colonisation.

L’universalité incapable d’embrasser le particulier stimule la violence et l’oppression.

Boukharine, s’il avait fait preuve d’universalisme abstrait au moment de Brest Litovsk, accomplit un processus d’apprentissage et de réflexion autocritique quand, contre la critique de Rosa Luxembourg d’une réforme agraire petite-bourgeoise concédant la terre aux paysans, contre l’affirmation de la dégénérescence du socialisme par la persistance de l’économie privée dans les campagnes et par la collaboration des communistes avec les paysans et les couches bourgeoises, dans un contexte où le monopole du pouvoir politique est solidement tenu, Boukharine considère que les intérêts privés et l’incitation à l’enrichissement des paysans et des autres couches sociales contribueront au développement des forces productives et, en dernière analyse, à la cause du socialisme, la construction de l’universalité avançant même à travers l’utilisation opportune d’intérêts particuliers.

Prendre le pouvoir, prendre tout entre ses mains, éliminer les difficultés et les dépasser plus ou moins heureusement, organiser ainsi la production via des ordres, de façon coercitive, c’est-à-dire ne pas tenir compte de l’importance du stimulant individuel privé, c’est aller à la catastrophe de la guerre civile. L’univers concentrationnaire atteint son apogée dans le sillage de la collectivisation forcée de l’agriculture et de la main de fer contre les tendances bourgeoises et petite-bourgeoises des paysans, membres pour la plupart des « peuples sans histoire », selon l’expression de Rosa Luxembourg, cette terreur manifestant, au-delà de la brutalité de tel ou tel dirigeant, le rôle funeste d’un universalisme incapable de subsumer et de respecter le particulier, ce que cache l’attribution de la tragédie et de l’horreur de la Russie soviétique à une personnalité singulière, à un seul bouc émissaire.

  1. 2.  L’art de gouverner

L’art de gouverner consiste à renoncer à l’égalitarisme absolu, renoncer aux idéaux d’universalité pure et immédiate qui ont présidé à la révolution, renoncer à la volonté universelle et aux mythes de la démocratie directe et de la direction collective, sans bureaucratie, sans médiation, renoncer à l’utopie non concluante d’une société sans norme juridique, et, enfin, amorcer le processus d’apprentissage consistant à accepter les œuvres particulières et limitées, accepter la négation, la différence, l’organisation en masses spirituelles de la multitude des consciences individuelles, donner une issue positive aux débats stériles, cette position d’un universel enrichi du particulier constituant une rupture immédiate avec l’universalisme abstrait. Si cette rupture est considérée comme seulement transitoire, le temps d’une période de transition, avant le stade final où l’universel peut-être pensé sans le particulier, il y a au moins cette rupture immédiate avec l’universalisme abstrait, mais malheureusement cette rupture n’est que transitoire.

À partir des conséquences concrètes désastreuses engendrées par la fureur de disparition, par la poursuite folle de l’universalité, dans son immédiateté et dans sa pureté, les individus comprennent la nécessité de donner un contenu concret particulier à l’universalité. Renonçant à l’égalitarisme absolu, les individus acceptent la négation et la différence, l’organisation des masses spirituelles dans lesquelles s’articule la multitude des consciences individuelles qui reviennent à des œuvres particulières et limitées, c’est-à-dire reviennent à leur réalité substantielle.

Renonçant au mythe non concluant et désastreux d’une volonté universelle, renonçant au mythe d’une démocratie directe et d’une direction collective qui, sans médiation et sans obstacle bureaucratique, s’exprime directement et immédiatement dans les organismes économiques et politiques, l’art de gouverner est le processus d’apprentissage qui consiste à donner une issue positive à une gestation de plusieurs années de prières et de débats stériles, à prendre fermement en main les rênes du pouvoir, à donner un contenu concret aux idéaux d’universalité qui ont présidé à la révolution, en prenant ses distances avec les partisans de l’utopie vide, abstraite et non concluante d’une société dépourvue de normes juridiques et ne nécessitant pas de normes juridiques, avec des individus éclairés et guidés par la grâce.

Cependant, pour certains orthodoxes, ce processus d’apprentissage constituant l’art de gouverner se terminera après une soi-disant période de transition, lors d’un mythique stade final où l’universel peut-être pensé dans sa pureté.

Au-delà de l’universel abstrait pour lequel les particularités nationales, mais aussi l’État, l’économie marchande, l’argent, la religion, sont en soi une négation de l’internationalisme et doivent disparaître, au-delà de l’orthodoxie du stade final qui, suivant une certaine orthodoxie, parle de la fusion inévitable des nations et des différences nationales et linguistiques, de la disparition de l’État, du marché, de l’argent et de la religion, après la période de transition de plein et libre développement des nations, des langues, des cultures et des identités nationales, il y a le courant idéologique qui atteste de l’extrême stabilité et de la résistance énorme de la langue, de la nationalité, de l’État, et d’une économie marchande qui ne peut être identifiée à l’économie capitaliste, toutes institutions qui ne devraient donc pas disparaître, ce dernier courant étant mieux à même de comprendre les contradictions entre nations se réclamant du socialisme, en particulier les contradictions entre l’URSS et la Chine, contradictions à l’origine de la crise et de la dissolution du camp socialiste.

Contre ceux qui parlent de la fusion inévitable des nations et des différences nationales et linguistiques, au moment où le socialisme aura triomphé au niveau mondial, fusion qui passerait par une période de transition de plein et libre développement des nations et de leurs différentes langues, cultures et identités, période pendant laquelle l’universel doit savoir embrasser le particulier, ce qui nous place quand même au-delà de l’universel abstrait pour lequel les particularités nationales sont en soi une négation de l’internationalisme, Staline et ses partisans attestent de l’extrême stabilité et de la résistance énorme de la langue à une assimilation forcée, une langue qui est l’œuvre non d’une classe mais de toute la société, grâce aux efforts de nombreuses générations, et pour cette raison, comme la communauté de langue est un des caractères les plus importants de la nation, la nation ne devrait pas disparaître.

Cependant, l’attachement à l’orthodoxie d’un stade final où l’universel peut-être pensé sans la contamination du particulier des langues et identités nationales, n’a pas aidé à comprendre les contradictions entre nations se réclamant du socialisme, contradictions qui ont joué un rôle de premier plan dans la crise et la dissolution du camp socialiste.

Même si, contre ceux qui veulent liquider l’économie marchande en tant que telle, on dit qu’on ne peut identifier économie marchande et économie capitaliste, qu’il peut y avoir une production marchande sans capitalisme, l’attachement à l’orthodoxie du stade final renvoie à la disparition de l’économie marchande au moment où seront collectivisés tous les moyens de production, entraînant le dépassement de la propriété

Contre ceux qui disent qu’il faut commencer la liquidation de l’État, des nations, de la religion, du marché, de l’argent, sous peine de traîtrise bureaucratique, les individus engagés dans l’expérience concrète du pouvoir s’engagent dans le processus d’apprentissage et disent qu’il faut faire embrasser à l’universel la richesse du particulier, qu’il faut porter attention aux besoins et intérêts particuliers d’un État, d’une nation, d’une famille, d’un individu déterminés.

  1. 3.  La Chine, nouveau diable de la propagande occidentale

Le nouveau diable est Mao, le plus grand criminel de tous les temps, et on oublie les millions de morts du colonialisme occidental et japonais en Chine au XIXe siècle et au XXe siècle, le Siècle des humiliations, et on oublie les embargos, les agressions économiques, l’isolement diplomatique, les menaces militaires. De la même façon, les Khmers rouges sont les seuls responsables des millions de morts cambodgiens, on oublie les millions de morts provoqués par les bombardements américains, par le régime à la solde des États-Unis et par la CIA.

À partir de l’éclatement de la Guerre froide, la campagne anticommuniste de l’Occident a tourné autour de la diabolisation de Staline, sans exagérer dans la polémique contre Mao et Pol Pot.

Avec la défaite de l’URSS, c’est la Chine qui est harcelée jusqu’à en perdre son identité et sa propre estime. Mao, nouveau monstre jumeau de l’Hitler, est présenté comme le plus grand criminel de tous les temps : 70 millions de morts.

L’agression colonialiste et impérialiste de l’Occident contre la Chine au XIXe siècle et au début du XXe siècle, avec la victoire des narcotrafiquants britanniques, l’abaissement du niveau de vie, la désagrégation de l’État rendant l’impact des inondations et des famines catastrophiques, avec le développement d’un banditisme alimenté par les déserteurs et le développement de l’esclavage domestique et de la prostitution des femmes, ce colonialisme de l’Occident occasionne 20 à 30 millions de morts. La Russie et le Japon se joignent bientôt aux bourreaux occidentaux.

Cette histoire tragique en amont de la révolution chinoise que l’on appelle le Siècle des humiliations, disparaît dans l’historiographie et la propagande.

On porte au compte des victimes de Mao les victimes de la disette, en faisant silence sur un embargo incluant médicaments, tracteurs, engrais, blé, pétrole, selon une politique d’encerclement et d’étranglement, en faisant silence sur les menaces de bombardements.

Actuellement, les États-Unis menacent non seulement de l’arme nucléaire mais aussi d’un blocus des importations chinoises.

Le Grand bond en avant et la Révolution culturelle tentent de répondre à l’embargo.

On n’a jamais vu un pays progresser dans la démocratisation quand il est isolé diplomatiquement, agressé économiquement, soumis à une menace militaire.

Regardant le bilan de cette révolution, il faut bien constater des conquêtes sociales, une amélioration des conditions de vie et une augmentation de l’espérance de vie.

Selon un renversement des responsabilités, le groupe dirigeant qui a mis fin au Siècle des humiliations devient un ramassis de criminels tandis que les responsables se présentent comme les champions de la liberté et de la civilisation.

Le refoulement de l’histoire, et surtout le refoulement de l’histoire du colonialisme, est une constante de la mythologie qui transforme tous les leaders du mouvement communiste et anticolonialiste en monstres plus ou moins jumeaux d’Hitler.

Au début des années 70, les bombardements américains tuent au moins 750 000 paysans cambodgiens et font fuir deux millions de paysans vers les villes, où ils sont à la limite de la mort par inanition et soumis aux massacres de Long Nol et des agents de la CIA sur les Vietnamiens et les communistes.

Alors que les bombardements massifs et permanents étaient symboles de virilité, les Khmers rouges entrent dans les villes avec une attitude relativement modérée, puis décident d’évacuer les villes surpeuplées en proie au chaos. Il y a certes le populisme extrémiste et visionnaire de Pol Pot, et l’appui des USA, mais il n’y a pas de ligne politique explicite du parti communiste cambodgien de détruire.

Le rôle des États-Unis dans la tragédie est passé sous silence.

Les barbares sont hors de l’Occident.

La criminalisation des dirigeants concerne non les responsables de la guerre mais les responsables de la révolution.

Se concentrer sur Pol Pot signifie se contenter d’une vérité qui finit par constituer un mensonge total, coupable de passer sous silence les principaux responsables de l’horreur.

  1. 4.  La criminalisation des mouvements sociaux ou l’histoire des mouvements sociaux comme une succession de crimes

Un tribunal équitable jugeant les mouvements sociaux, en particulier le mouvement communiste, doit faire place au tu quoque, c’est-à-dire que l’accusé doit pouvoir parler des crimes de l’accusateur, ce qui permettrait de sortir du faux comparatisme consistant à comparer un libéralisme auquel on a enlevé la dimension coloniale, un libéralisme qui n’est pas dans un état d’exception, avec un pays communiste soumis à des agressions extérieures et à un état d’exception continuels, ce qui permettrait de démystifier la stupide hagiographie d’un monde capitaliste merveilleux avant l’apparition du mouvement communiste, ce qui permettrait de ne plus présenter l’histoire des mouvements sociaux comme l’histoire d’une succession de crimes.

À Nuremberg, on refuse aux accusés la possibilité de partir des crimes qui leur sont reprochés pour attirer l’attention sur les crimes analogues commis par leurs accusateurs. C’est la justice du vainqueur.

Un Nuremberg anticommuniste, comme jugement historique, est impensable sans la reconstitution du climat de l’époque, avec étude comparative et recours au principe du tu quoque.

Le pouvoir de Staline a des modalités terroristes, mais si nous faisons intervenir le principe du tu quoque, alors nous pouvons parler de la terreur au Cambodge, aux Philippines ou en Indonésie, de la terreur aux États-Unis sur les Noirs, sur les défenseurs blancs des Noirs, sur les opposants au lynchage et sur les communistes.

En ce qui concerne le cannibalisme rouge, c’est-à-dire l’existence d’un univers concentrationnaire et de pratiques génocidaires en URSS, les accusateurs de Staline ne font pas valoir le principe du tu quoque.

Quand on compare le mouvement communiste et l’Occident libéral, on fait abstraction, en ce qui concerne ce dernier, des pratiques coloniales et des pratiques en situation de crise. La comparaison entre deux ordres de grandeur hétérogènes, d’une part, un monde étudié dans son espace sacré, dans ses époques de normalité avec, d’autre part, un monde remettant en question la barrière entre espace sacré et espace profane, entre civilisé et barbare, un monde contraint de faire face à un état d’exception prolongé et à l’hostilité des gardiens de l’espace sacré exclusiviste, l’espace des Blancs, un tel type de comparaison conduit au manichéisme.

La réduction à Hitler de la révolution d’octobre et de Staline est l’autre face de la médaille de la stupide hagiographie du monde précédant le « Manifeste du parti communiste ». Ce monde d’avant la contamination du communisme est présenté comme un chromo, un cadre rose, alors qu’il suffit de se souvenir des zones ouvrières misérables, des répressions ouvrières sanglantes, des morts par inanition de peuples en Irlande, en Inde, à Saint-Domingue-Haïti, des exterminations en Nouvelle-Zélande, du génocide total en Tasmanie, de l’esclavage en Amérique, de l’anéantissement des Indiens, de la destruction des villes et des récoltes en Algérie, tout cela constituant, pour les maîtres du monde de l’époque, un ordre civique démocratique ne devant pas se laisser entraver par des scrupules moraux.

Le comparatisme permet de clarifier la logique sous-jacente à ces processus idéologiques.

Trois grands mouvements révolutionnaires ont mis en question l’esclavage et le semi-esclavage des peuples coloniaux et le régime raciste de suprématie blanche existant au niveau interne et au niveau international.

D’abord, la grande révolution des esclaves noirs à Saint-Domingue-Haïti, ensuite la Reconstruction qui part de l’agitation abolitionniste et de la Guerre de sécession et qui restaure pour une brève période de temps l’égalité des droits civils et politiques, enfin, la Révolution d’octobre qui appelle à la décolonisation.

Ces trois mouvements subissent un silence ou un confinement dans l’obscurité de l’histoire.

Ceux qui se tournent avec sympathie pour le premier mouvement, celui de Toussaint-Louverture, sont des blancophages et des assassins, l’île cessant d’exister à partir du moment où elle met fin à l’esclavage. Les Jacobins sont des traîtres à la race blanche.

On criminalise la Reconstruction, les Noirs tuant et même exterminant les Blancs. La Reconstruction est donc présentée comme un extraordinaire carnaval de crimes publics, un moment totalitaire imposant par la force la barbarie de l’égalité et du mélange des races. La Reconstruction cède alors le pas à la montée inévitable et naturelle des Blancs, c’est-à-dire à un régime de terreur anti-Noirs, régime qui peut être défini comme le moment le plus tragique de l’histoire des Afro-américains, avec le lynchage et le martyre des ex esclaves. Le Sud, malgré sa défaite militaire, est le vainqueur de la guerre civile idéologique.

Certes, il y a des massacres des deux côtés, il n’est donc pas question d’idéaliser les protagonistes des luttes d’émancipation.

La guerre civile aux États-Unis a été conduite au Nord avec une brutalité inouïe.

Le régime bolchevique était une dictature impitoyable.

Si, sur le long terme, la guerre civile des États-Unis semble avoir été perdue par le Sud, puisqu’il n’est plus politiquement correct de regretter l’institution de l’esclavage ou le régime de la suprématie blanche, les partisans du colonialisme n’ont pas perdu la bataille sur le plan politique comme sur le plan historiographique, puisque la Révolution d’octobre est présenté selon une grille de lecture purement criminelle, avec, en particulier, l’assimilation de celui qui dirige cette révolution pendant 30 ans, c’est-à-dire Staline, à celui qui, héritant et radicalisant la tradition coloniale, revendique le droit de la race des seigneurs à décimer et à mettre en esclavage les races inférieures.

Si le mouvement qui met en question l’arrogance de la race des seigneurs est soumis à une criminalisation, on peut aussi, si on se concentre sur le sort infligé aux peuples coloniaux, criminaliser le libéralisme, et, plus généralement, il n’est pas de mouvement historique qui ne puisse être soumis à une criminalisation analogue.

Ainsi, actuellement, l’expansion de l’islam est reconstruite comme conquête sanguinaire et impitoyable, oubliant ou refoulant le rôle de l’islam dans la création d’une civilisation multi-ethnique et multiculturelle en Espagne, dans la mise en question radicale de la société des castes en Inde, dans la promotion de la lutte des peuples coloniaux.

Ainsi, un christianisme centré sur sa charge intrinsèque d’intolérance et de violence dans sa prétention de connaître le seul vrai Dieu, un christianisme centré sur les croisades exterminatrices contre les infidèles à l’extérieur et les hérétiques à l’intérieur, sur les guerres de religion, sur l’Inquisition et la chasse aux sorcières, un christianisme légitimant le colonialisme et certains régimes tyranniques et sanguinaires, ce christianisme criminel fait oublier le rôle du christianisme dans la diffusion de l’idée d’égalité, dans la culpabilisation de la richesse, du pouvoir et de la condition seigneuriale, dans le mouvement abolitionniste et anti esclavagiste, dans la formation de la société démocratique, dans la guerre des paysans, dans la révolution puritaine, dans la Révolution française, dans la Commune et dans le mouvement communiste.

Le mouvement communiste, comparé au premier christianisme et à l’islam criminalisés, fait partie de l’histoire universelle du crime, où les motivations et les raisons de la durée ininterrompue de ce mouvement communiste n’apparaissent pas, sinon insérées dans l’histoire conçue comme un abattoir irrationnel et monstrueux de dimension planétaire, comme une grotesque affaire de monstres, comme une tératologie.

B. Pour une méthode historique rigoureuse

  1. 5.  Pour une critique historique de tous les documents historiques, en particulier pour une critique historique du rapport Khrouchtchev et de ses conditions de production.

Dans la mesure où les recherches actuelles montrent que l’image de Staline dans le rapport Khrouchtchev est manipulée, on peut légitimement se poser la question si ce rapport n’est pas instrumentalisé par le groupe mafieux au pouvoir, un groupe qui vient d’assassiner un de ses membres sans procès et en secret, un groupe qui fait intervenir les chars contre les étudiants de Tbilissi qui manifestent contre le contenu du rapport, avant d’intervenir Hongrie en 1956, un groupe qui veut se positionner comme l’unique dépositaire de la légitimité révolutionnaire, toute autre attitude étant, naturellement et évidemment, délégitimée. Le rapport est aussi instrumentalisé par la droite occidentale, dans la mesure où il renforce la conviction de cette droite et qu’il devient un élément essentiel dans la propagande de la Guerre froide pour déstabiliser le régime soviétique. La gauche occidentale n’a pas d’attitude critique par rapport au rapport, qui est considéré comme une vérité absolue, non seulement parce que tout ce qui vient du pouvoir soviétique est parole d’évangile, mais parce que le rapport est une dénonciation d’un membre du régime par tous les autres membres du régime sans exception, ce qui sous-estime l’absence de discussion et la terreur politique en URSS, ce qui sous-estime la pauvreté de toute une partie de la production intellectuelle soviétique dans les sciences humaines et politiques. La gauche révolutionnaire, mais aussi la droite libérale, adoptent, de manière simpliste et définitive, l’analyse simpliste proposée par Khrouchtchev du stalinisme et du régime soviétique, la folie et l’incompétence d’un Staline criminel expliquant la terreur, la bureaucratie, le sacrifice de l’internationalisme au profit des nationalités, la non disparition du marché et de l’argent, toute remise en question et toute recherche ultérieure concrète étant inutiles, sous peine d’apparaître comme complice du dictateur et de ses crimes, crimes enfin révélés, des crimes qui entachent le marxisme et la civilisation et par rapport auxquels on manifeste de la distance, preuve de la grandeur et de la pureté morale des révolutionnaires de la gauche révolutionnaire et de la droite libérale, de leur supériorité morale infinie par rapport aux infamies du régime stalinien. Non, nous révolutionnaires, nous ne nous intéresserons plus à cette dégénérescence du marxisme que sont les textes de Staline et les pratiques des « staliniens », nous n’étudierons pas l’histoire du stalinisme, la vérité est établie définitivement, elle est dans le rapport, où la personnalité pathologique et autoritaire de Staline, la direction qu’il a réussie à imprimer au mouvement communiste, explique toutes les dégénérescences du socialisme soviétique et de l’internationale communiste.

Le rapport Khrouchtchev fait le portrait d’un dictateur pathologiquement sanguinaire, vaniteux, médiocre voire ridicule sur le plan intellectuel, un piètre dirigeant militaire, un piètre théoricien de la question nationale, un homme ne voulant pas discuter.

Ce rapport permet au nouveau groupe au pouvoir de se présenter comme l’unique dépositaire de la légitimité révolutionnaire, tandis que l’Occident est renforcé dans ses convictions et que la gauche croit que le rapport met en lumière la vérité auparavant occultée, qu’il constitue ainsi une révélation définitive et ultime.

Pour situer historiquement le rapport Khrouchtchev, en 1953 la Yougoslavie devient un membre extérieur de l’OTAN et 20 ans après la Chine conclut une alliance de facto avec les USA contre l’URSS. Sur le plan médiatique, Trotski, « l’assassin bolchevique à grande échelle » selon le Spengler de 1933, est remplacé par Staline dans le musée des horreurs.

Avec le rapport Khrouchtchev, une certaine gauche marxiste se sent ainsi exonérée de l’obligation pénible de repenser la théorie et l’histoire des effets que le stalinisme avait déployés et, pour cette gauche marxiste, si l’État dans les régimes communistes se dilate au lieu de s’éteindre, si les identités nationales s’exacerbent au lieu de disparaître, si l’argent et le marché se répandent au lieu de se restreindre, c’est à cause du stalinisme.

Convergence de l’antistalinisme et de l’anticommunisme

Bien que situées sur des positions opposées, les aires politico-idéologiques de gauche et de droite, développant leur propre mythologie, élaborent leur image de Staline à partir d’abstractions arbitraires et colossales, avec, à gauche, l’effacement virtuel, hors de l’histoire et hors de l’histoire du marxisme et du bolchevisme, de Staline et de l’URSS, pour la pureté du marxisme et du bolchevisme, et à droite, le survol désinvolte de l’histoire de la Russie tsariste et de l’URSS, pour la pureté de l’Occident, chaque aire s’autocélébrant dans sa propre supériorité morale et intellectuelle, infinie par comparaison avec l’horrible stalinisme, avec une convergence méthodologique dans le désintérêt de la situation objective, la terreur en URSS provenant d’une seule personnalité et d’une classe dirigeante réduite, décidée à affirmer son pouvoir absolu par tous les moyens, la seule comparaison avancée étant avec Hitler et l’Allemagne nazie. Dès la fin des années 1930, Trotski parle du genre « dictature totalitaire », avec, comme espèces, l’espèce stalinienne et l’espèce fasciste.

Les historiens ont l’habitude de critiquer leurs sources et de comparer. Le rapport Khrouchtchev ne devrait-il pas être interrogé, de même que la soviétologie de la guerre froide et les campagnes de déstabilisation du régime soviétique, au lieu de survoler les intérêts et les conflits en jeu.

Un Khrouchtchev « stalinien » ? La terreur de Khrouchtchev contre ceux qui critiquent

Les chars d’assaut sont envoyés par Khrouchtchev à Tbilissi pour rétablir l’ordre, contre les protestations envers les délibérations du 20e congrès, protestations qui durent depuis trop longtemps.

Les  « staliniens » qui font de l’ombre au nouveau leader sont délégitimés.

Les chars d’assaut seront bientôt envoyés aussi en Hongrie par le même Khrouchtchev.

  1. 6.  Pour une histoire ni apologétique ni diabolisante mais respectueuse de la complexité du réel, une histoire utilisant en particulier un comparatisme historique tous azimuts, une histoire allant au-delà des jugements des acteurs sur eux-mêmes et sur les autres, au-delà des idéaux revendiqués par les acteurs

Il faudrait un comparatisme tous azimuts, pas seulement des comparaisons entre l’URSS et l’Allemagne nazie. En effet, la personnalisation du pouvoir, l’univers concentrationnaire, la déportation de groupes ethniques entiers, les états d’exception plus ou moins sévères et prolongés se manifestent aussi dans les pays de tradition libérale, dans la mesure où on considère qu’un mouvement ou qu’un régime ne peut être jugé en se fiant uniquement à l’excellence des idéaux dont il se déclare inspiré, sans aller en voir les effets.

a) La propagande de guerre en URSS et ailleurs.

Il n’y a pas que la propagande nazie ou soviétique qui dise des mensonges, il y a aussi de la propagande dans les pays libéraux.

La propagande nazie à la veille de l’agression

À la veille de l’agression nazie contre l’URSS, le 22 juin 1941 à 4 h du matin, Hitler s’applique à faire croire à l’URSS que l’amas de troupes à l’Est ne vise qu’à camoufler une guerre imminente contre l’Angleterre, en transportant à l’ouest quelques divisions, en mettant les troupes allemandes à l’ouest en état d’alerte maximale et en engageant la conquête de la Crète, conquête déclarée commencer le règlement de compte avec l’Angleterre. Les médias occidentaux tombent effectivement dans le panneau, puisqu’ils parlent du bluff du déploiement militaire à l’Est, qui viserait à cacher l’invasion de l’Angleterre, et qu’ils supputent que ce déploiement militaire à l’Est est un moyen de pression sur l’URSS pour que cette dernière engage des négociations pour fournir plus de charbon et de céréales aux nazis.

Les provocations nazies à la frontière de l’URSS juste avant le 22 juin visent à provoquer un déplacement des troupes soviétiques vers la frontière, avec la visée stratégique d’entourer et de détruire ces troupes.

La propagande anglaise à la veille de l’agression

La Grande-Bretagne diffuse des informations sur une attaque de l’URSS contre l’Allemagne, pour précipiter le conflit du côté allemand.

Pour précipiter le conflit du côté soviétique, on fait croire à une paix séparée entre l’Allemagne et l’Angleterre, de telle façon que l’URSS prévienne la soudure anglo-allemande par une attaque préventive contre l’Allemagne.

La propagande soviétique

Pour éviter de fournir un casus belli à l’Allemagne, Staline ne procède pas à une mobilisation totale hâtive, mais il accélère les préparatifs de guerre, en gardant le secret de manière efficace puisque l’Allemagne et l’Occident sous-estiment et sous-évaluent le potentiel militaire soviétique. Entre mai et juin, 800 000 réservistes sont rappelés. À la mi-mai, 28 divisions sont déployées à l’ouest. Les travaux de fortification et de camouflage sont accélérés. La nuit du 21 aux 22 juin est une nuit de mise en état d’alerte.

Alors qu’en1940 l’URSS produisait 358 chars de type technique déjà très avancé, au seul premier semestre de 1941 elle en produit 1503. Avec le premier plan quinquennal, les sommes consacrées à la défense se montaient à 5,4 % des dépenses totales. En 1941 elles atteignent 43,4 %. Au moment de l’invasion, l’industrie avait produit 2007 avions modernes et 4300 chars d’assaut.

Deux jours après le 22 juin, 1500 entreprises sont déplacées, ce processus ayant déjà été initié avant l’agression, sans parler de l’industrialisation de la Sibérie, de l’Oural et du Kazakhstan dès 1931.

Le discours officiel est le suivant : face à l’expansionnisme nazi pour asservir les peuples, reprenant et radicalisant la tradition coloniale de mise en esclavage des races serviles d’Europe orientale, il faut répondre par une juste guerre de résistance et de libération nationale, pour l’émancipation des peuples et l’internationalisme.

Dès le début de l’agression, les nazis se heurtent à une résistance extrêmement efficace, une résistance qu’ils n’avaient pas prévue. Au vu de la bataille de Smolensk, fin juillet 1941, le Japon décide de ne pas intervenir.

Les stigmatisations réciproques de Staline et de Hitler à la veille de l’opération Barbarossa

Staline est conscient de l’inévitabilité du conflit. L’Allemagne proteste contre la propagande antinazie en URSS, contre le soutien de l’URSS aux résistances anglaises et françaises, tandis que l’URSS entreprend la démoralisation des troupes allemandes d’occupation, qu’elle encourage la résistance du gouvernement yougoslave, avant l’invasion de la Yougoslavie et de la Grèce. Le 5 mai, Staline caractérise la guerre non comme juste mais comme conquête, soumission des peuples, sous le drapeau de l’hégémonisme.

Alors qu’Hitler considère Staline et l’URSS comme des animaux féroces, des bêtes sorties des enfers et non des êtres humains, en 1931, Staline caractérise l’antisémitisme comme une sorte de cannibalisme, et, en janvier 1934, il caractérise le fascisme de type allemand comme un des partis de l’impérialisme les plus belliqueux, un parti de guerre et de revanche, programmant une guerre particulièrement barbare de la race supérieure germanique contre la race inférieure des Slaves, avec une politique cannibalesque fondée sur la haine raciale, tout le contraire de la politique soviétique qui, dit-il en 1936, est internationaliste, partant de la prémisse de l’égalité en droit des nations et des races, indépendamment de leur force ou de leur faiblesse.

Les stigmatisations réciproques des deux camps de la Guerre froide, les accusations d’impérialisme, de totalitarisme, d’irrationalisme, de racisme, de génocide, d’analogie avec le nazisme

Avec la Guerre froide, chaque protagoniste stigmatise dans l’autre l’héritier de l’Allemagne nazie, cherchant des analogies et des symétries, l’un s’appuyant sur la catégorie d’impérialisme, l’autre sur la catégorie de totalitarisme.

D’un côté, on désigne comme destruction de la raison le parcours idéologique permettant le triomphe du Troisième empire allemand, on subsume sous la catégorie d’irrationalisme l’idéologie du monde libre et on désigne les humiliations, discriminations, violences, lynchages, exécutions légales et extralégales aux États-Unis comme génocide.

De l’autre côté, on désigne l’URSS et l’Allemagne nazie comme des impérialismes, des totalitarismes et, selon la catégorie des panmouvements, respectivement un panslavisme et un pangermanisme. L’URSS panslaviste est désignée comme une Église caractérisée par un universalisme expansionniste, avec des missionnaires partout, même si ce panslavisme appelle les peuples des colonies à balayer la domination de la race des seigneurs. En adéquation avec le panmouvement qui proclame absolument son élection, son caractère de peuple élu de Dieu, on met en valeur l’affirmation du rôle messianique du prolétariat et du mouvement communiste et le fait que toute découverte scientifique est attribuée à un Russe. On parle de la politique raciste et génocidaire du gouvernement soviétique.

b) Les déportations en URSS et ailleurs

Les déportations caractérisent

la Russie tsariste (1 million de personnes d’origine juive ou allemande à la veille de 1914),

les États-Unis (les États-uniens d’origine japonaise en 1941),

les arabes et les palestiniens,

la partition entre l’Inde et le Pakistan (la plus grande migration forcée du siècle),

l’expulsion en 1949 de tous les Hans résidant pourtant depuis plusieurs générations à Lhassa par le dalaï-lama,

après 1945, 16 millions et demi d’Allemands contraints d’abandonner leurs maisons, 2 millions et demi ne survivant pas à cette épuration,

jusque dans les années 1950, aux États-Unis, la déportation de milliers de non-Blancs et de Juifs hors des centres urbains,

en France, dès 1939, donc avant l’invasion nazie, l’enfermement dans des camps de concentration des émigrés allemands antinazis.

La déportation est explicitement théorisée, en 1938, par Ben Gourion : « je suis favorable au transfert forcé, je n’y vois rien d’immoral », le 15 décembre 1944 par Churchill : « l’expulsion est la méthode la plus satisfaisante et la plus durable. Il n’y aura plus de mélange de populations pour provoquer un désordre sans fin. On fera une coupe nette. Je ne suis pas alarmé par la perspective de la séparation entre les populations comme je ne suis pas alarmé par les transferts à grande échelle ».

c) Le racisme en URSS et ailleurs.

Dans son expression publique, Staline ne semble pas manifester le racisme qu’on lui prête. Par contre, à la fin de la guerre, Roosevelt se déclare « plus que jamais assoiffé du sang des Allemands », envisageant même la castration d’un peuple aussi pervers, tandis que Staline déclare ne nourrir aucune haine raciale contre d’autres peuples et donc en particulier ne nourrir aucune haine contre le peuple allemand.

d) Le culte de la personnalité en URSS et ailleurs.

Staline n’est pas le seul à être l’objet d’un culte de la personnalité. Il manifesterait même le désir de ne pas être objet de culte, même si la concentration du pouvoir soviétique l’incarne objectivement comme homme providentiel. Staline ne veut pas de marxisme-léninisme-stalinisme ni ne veut être un héros de l’Union soviétique.

Wilson s’arroge des pouvoirs exceptionnels, quasi absolus, installant dans le peuple des sentiments serviles pour le grand président.

Roosevelt est élu pour quatre mandats successifs, mettant la Constitution de côté, exigeant un large pouvoir de l’exécutif. Il est défini par certains de ses partisans comme personne providentielle envoyée par Dieu, tandis que l’opposition le décrit comme un dictateur totalitaire.

En 1917, Kerenski se modèle sur Napoléon, il est acclamé comme un héros.

  1. 7.  Ces univers concentrationnaires et ces répressions, qui n’existent pas dans les États libéraux

Le goulag stalinien peut être comparé aux camps de concentration allemands, mais il ne faut pas oublier le goulag tsariste et les camps de concentration ou d’extermination anglais, français, yougoslaves, italiens, canadiens et américains. Alors que le camp de concentration allemand, dans le cadre d’un État bureaucratique stable et puissant, un État obsessionnellement raciste pur, ne connaissant que l’assimilation pour le travail forcé ou la déportation ou l’extermination pour laisser la place aux colons, le camp de concentration allemand est le résultat d’un projet d’enfermement des opposants à la guerre coloniale et au racisme et d’enfermement des colonisés, considérés comme des sous hommes dont la vie n’a pas d’importance, le goulag soviétique, dans le cadre d’un État relativement faible, avec « démocratisation de la répression », soumis à de grands conflits extérieurs et intérieurs très fluctuants, un État reconnaissant les spécificités nationales, vise à la rééducation, considérant le détenu comme un camarade potentiel pouvant bientôt participer à la production ou au pire comme un citoyen potentiel pouvant bientôt participer à la défense de la patrie, ce qui implique d’accorder donc de l’importance à l’idéologie sous-jacente aux camps de concentration. Si on ne parle pas des camps de concentration et d’extermination des États dits libéraux, alors il y a une distance très importante entre ces États « sans » camps de concentration, par conséquent des États symboles de la liberté et des droits de l’homme, et les États totalitaires, nazi ou soviétique, qui tous deux ont des camps de concentration. Du coup, dans le contexte de la guerre coloniale dénommée Guerre froide, l’État soviétique est l’antithèse de l’État libéral, il est un État de négation des droits de l’homme, le diable par rapport à la pureté de l’État libéral « sans camps de concentration ».

Le goulag soviétique comporte de la rééducation.

Le goulag tsariste comporte le travail forcé en Sibérie, la déportation étant la règle et non l’exception.

Les déportations de représentants de mouvements radicaux de l’Angleterre libérale en Australie sont sanglantes.

Les citoyens des États-Unis d’origine japonaise, femmes et enfants compris, sont interdits jusqu’à la moitié de l’année 1946, 1 an après la fin de la guerre. Les citoyens latino-américains d’origine japonaise, déportés depuis 13 pays d’Amérique latine, sont libérés seulement en 1948 du camp de concentration de Cristal City.

Les mauvais traitements des prisonniers allemands dans les camps de concentration français ou américains sont révoltants.

Au déclenchement de la guerre froide, les Anglais enferment les gens suspectés de communisme, et Tito, allié de l’Occident après sa rupture avec l’URSS, enferme les communistes restés fidèles à Staline.

Dans l’institution du goulag, il y a le rôle de l’idéologie et le rôle des conditions objectives, avec un pouvoir qui n’exerce pas le plein contrôle du territoire, les structures d’organisation traditionnelle étant détruites, avec la criminalité, les bandes armées qui attaquent les kolkhozes et tuent les représentants du pouvoir soviétique, dans un espace d’arbitraire et de violence où chacun est armé, où le terrorisme contre les ambassadeurs ou les dirigeants provient de l’opposition bolchevique qui veut renverser le pouvoir des usurpateurs et des traîtres.

Ce n’est qu’avec l’avènement de l’autocratie que le pouvoir arrive au plein contrôle de l’État et du territoire.

En fait, avec la tempête guerrière sur le plan international, la décimation et la mise en esclavage énoncées en toutes lettres dans Mein Kampf, la guerre civile latente sur le plan intérieur, l’industrialisation à marche forcée provoquant des conflits et tensions, conjuguant répression féroce à vaste échelle et processus d’émancipation, diffusion de l’instruction et de la culture, mobilité verticale, État social, avènement des classes subalternes, ouvriers animés par une foi furieuse et dotés de pouvoirs de participation à la gestion, vote secret, pluralité des candidatures, élus qui améliorent les conditions de travail, monte l’exigence de la condamnation des traîtres sans de longues et coûteuses procédures judiciaires.

Pour Staline et ses disciples, il n’y a pas contradiction entre répression et démocratie, ce qui constitue une « démocratisation de la répression », avec la mise en cause des fonctionnaires corrompus ou inefficients qui, par une dilatation démesurée et hystérique du danger, deviennent des ennemis du peuple, des saboteurs, des traîtres, des membres de la cinquième colonne, Staline et ses collaborateurs essayant de canaliser cette fureur pour éviter la destruction des organisations.

Alors que l’état d’exception préexiste à octobre 1917 et se prolonge à cause d’un messianisme révolutionnaire en partie contrecarré par Staline, l’idéologie jouant un rôle secondaire dans la création de cet état d’exception, en Allemagne, avec un État et un territoire pleinement contrôlé, avec un réseau bureaucratique capillaire, l’état d’exception et l’univers concentrationnaire qui l’accompagne sont le résultat d’un projet politique, d’une vision idéologique, d’un programme explicite de guerre, d’expansion territoriale et, pour éviter l’écroulement du front intérieur, ce programme s’accompagne d’une terreur impitoyable, avec la réaffirmation de la supériorité de la race blanche et aryenne dans une perspective de radicalisation de la tradition coloniale en direction de l’Est, avec l’enfermement et la liquidation des opposants à la guerre, à la colonisation et au racisme, opposants présentés comme des représentants du virus judéo-bolchevique qui mine la civilisation, la hiérarchie des peuples et des races et l’esclavage au profit de la race des seigneurs, opposants qui laisseront la place aux colons germaniques.

L’univers concentrationnaire nazi reproduit l’histoire de l’esclavage colonial.

Grâce à la traite des Noirs, la mise à disposition d’esclaves étant quasiment illimitée, les propriétaires n’avaient aucun intérêt à les épargner, pouvant tranquillement les condamnés à mourir de surcharge de travail pour les remplacer par d’autres et tirer de chacun d’eux l’avantage maximal possible. Des millions d’Africains sont sacrifiés.

De même, capturés et razziés, comparés explicitement aux Noirs par Hitler, les sous hommes slaves sont forcés à mourir de surcharge de travail, afin de rendre possible la civilisation de la race des seigneurs et d’alimenter leur machine de guerre.

Alors que dans les goulags se font sentir l’obsession productiviste et pédagogique et la mobilité, le détenu étant un camarade, potentiel participant à l’effort productif, puis, après 1937, un citoyen potentiel, à la limite de l’ennemi du peuple et de membre de la cinquième colonne, un citoyen à neutraliser, l’univers concentrationnaire nazi reflète la hiérarchie à base raciale, le comportement concret des détenus jouant un rôle marginal, la préoccupation pédagogique n’ayant aucun sens, le détenu étant un sous homme marqué à jamais par sa place ou sa dégénérescence raciale.

Le tiers absent du comparatisme en vogue est l’univers concentrationnaire qui traverse en profondeur la tradition coloniale dans le sillage de laquelle Hitler se place explicitement. C’est l’absurdité d’une comparaison des camps de concentration basée sur le masquage du traitement réservé par l’Occident libéral aux races inférieures. C’est l’absurdité d’une comparaison des camps qui fait abstraction de l’idéologie sous-jacente, considérée comme ne jouant aucun rôle.

Les camps de travail militarisés de l’Inde coloniale de 1877, les camps de concentration de la Libye colonisée par l’Italie libérale étaient des camps d’extermination, avec la logique et la hiérarchie raciale reflétant celles des empires coloniaux correspondants.

La Commission pour la vérité sur le génocide canadien parle des camps de la mort, où hommes, femmes et enfants sont exterminés de façon délibérée par les champions de la suprématie blanche, une petite minorité de collaborateurs réussissant à survivre, mais seulement après avoir renoncé à leur langue, à leur identité, et après s’être mis au service des bourreaux.

Après la Guerre de sécession, les détenus noirs, souvent loués à des entreprises privées, sont amassés dans des grandes cages qui suivaient les campements des entrepreneurs immobiliers, de construction ferroviaire et de mines, des détenus vêtus et nourris misérablement, la peau à vif par les coups de fouet, les os s’entrevoyant à travers la peau du fait de la malnutrition, les chaînes aux pieds et à la ceinture, obligés de travailler au trot, les malades n’étant pas soignés. 45 % des jeunes employés dans une construction en 1880 meurent, alors que dans le goulag le taux de mortalité est de moins de 5 %, étant donné que les taux élevés de mortalité pourraient amener des inspections et des sanctions pour négligence dans l’hospitalisation des malades.

Par conséquent, en période de paix, les détenus noirs et les semi-esclaves loués meurent en masse, l’univers concentrationnaire du sud des États-Unis reproduisant la hiérarchie raciale et l’État racial caractérisant la société dans son ensemble.

Le détenu n’est ni un camarade de potentiel, ni un citoyen potentiel, mais un sous homme, étranger à la civilisation authentique, un cobaye sur lequel, jusque dans les années 1960, on pouvait faire des expériences médicales.

L’assimilation entre les deux dictatures totalitaires se renverse en une antithèse.

D’un côté, impressionné par le réveil des nationalités opprimées ou marginalisées, Staline, selon un projet fondé sur la reconnaissance des droits existentiels, culturels et nationaux des indigènes, s’engage dans le gouvernement d’un État multi-ethnique, répondant à la vague de nationalisme par la promotion systématique de la conscience nationale des minorités ethniques et par l’établissement pour elles de formes institutionnelles caractéristiques de l’État-nation, c’est-à-dire en assumant le leadership du processus inévitable de décolonisation et en le portant à terme de manière à préserver l’intégralité territoriale du vieil empire russe, en créant des républiques et des territoires nationaux, en éduquant et promouvant des élites nationales à des postes de direction, en déclarant la langue nationale comme langue officielle, en créant une langue écrite là où elle n’existe pas, en finançant les livres, journaux, films, musées, orchestres nationaux, en donnant même la possibilité en droit de faire sécession.

De l’autre côté, face au nationalisme considéré comme un processus régressif et réversible à bloquer et à repousser, c’est l’assimilation, l’obligation pour les enfants indiens des USA et du Canada de couper les liens avec leur communauté d’origine et même avec leur famille, avec leurs danses, avec leurs habillements, avec leur langue, c’est, pour ce qui concerne Hitler, selon un projet de continuation des pratiques génocidaires déjà à l’œuvre dans le monde colonial et leur extension dans une forme encore plus brutale aux nouvelles colonies à édifier à l’est, c’est entreprendre la germanisation du sol mais par la germanisation des hommes, car ce serait abâtardir et donc anéantir l’élément germanique, c’est aussi anéantir les intellectuels, empêcher que ne se forme une nouvelle souche intellectuelle, car il ne doit y avoir que le seul patron allemand, à la façon des États-Unis où la race blanche réalise son expansion vers l’ouest en américanisant le sol mais non les Peaux Rouges, si bien que les États-Unis sont restés un État nordique-germanique, sans se dégrader en bouillie internationale des peuples.

Alors que, pendant la première guerre mondiale, les puissances impérialistes ont fait appel aux colonies, éveillant ainsi les peuples colonisés à la lutte et à l’émancipation, la question nationale apparaissant comme question coloniale avec la perspective de mettre un terme aux discriminations, aux dénationalisations, aux oppressions des minorités, aux univers concentrationnaires, Hitler, observant avec horreur l’utilisation des troupes de couleur et le mélange racial sur le plan des rapports sexuels et matrimoniaux, dénonce cela comme une trahison par rapport à la race blanche, un abâtardissement, une négrisation, l’émergence d’un État africain sur le sol européen, la désagrégation de la barrière entre race des seigneurs et race des serfs, la menace contre l’univers concentrationnaire nécessaire à la civilisation, menace qu’il faut juguler par la guerre à l’Est et le recrutement d’une masse illimitée d’esclaves des classes inférieures pour travailler et mourir de travail au service de la race des seigneurs, dans l’univers concentrationnaire nazi.

C. L’histoire de l’URSS

  1. 8.  La dialectique de Saturne ou la troisième guerre civile, c’est-à-dire la guerre à mort à l’intérieur d’un parti communiste soviétique n’excluant pas, à la suite de Lénine, les méthodes terroristes, un aspect sous-estimé de l’histoire de l’URSS.

Saturne dévore ses enfants. L’unité qui préside au renversement d’un régime haï se fêle, ce qui se manifeste en Russie de façon violente et prolongée. On se réclame de la pureté révolutionnaire, on soupçonne ou on accuse l’autre de trahison, de déviationnisme, on menace de quitter le parti, on prépare un coup d’État.

a) La lutte entre utopistes et réalistes

L’accusation ou le soupçon de trahison (la révolution trahie) émerge chaque fois que, poussé par les nécessités de l’action, le gouvernement repense certains motifs originels utopistes, mesurant les ambitions à la difficulté de la situation.

b) La lutte entre libertaires et autoritaires

Les accusations de trahison signent le passage, dans une révolution qui se fait au nom de l’extinction de l’État, de la phase libertaire à la phase autoritaire, l’accusation ou le soupçon de trahison se mêlant aux ambitions personnelles et à la lutte pour le pouvoir.

c) Pour ou contre la continuation de la guerre

Contre le traité de Brest Litovsk, les mencheviks veulent continuer la guerre.

d) Pour ou contre la prise du pouvoir

L’appel de Lénine à la conquête du pouvoir et à la transformation socialiste de la révolution apparaît à Kamenev et Zinoviev comme une déviation intolérable du marxisme, et comme ils en informent les mencheviks, ils sont accusés par la majorité des bolcheviques de trahison.

Les sociaux-démocrates allemands excluent une révolution socialiste dans un pays n’ayant pas traversé le plein développement capitaliste.

e) Pour ou contre l’État, le problème de l’anarchisme

Le premier défi affronté par le nouveau pouvoir est celui de la décomposition de l’appareil d’État et le déferlement de l’anarchisme chez les paysans, des paysans indifférents au drame des villes et fondant des républiques paysannes, mais aussi le déferlement de l’anarchisme chez les déserteurs et certains soldats qui invoquent Lénine, contre Trotski et les juifs, considérés comme des usurpateurs qui trahissent et répriment le vrai socialisme, un Lénine qui avalisait les révoltes contre le pouvoir central.

f) Pour ou contre la terre aux paysans

Kautski et Rosa  Luxembourg condamnent le mot d’ordre de la terre aux paysans comme un abandon du socialisme.

g) Pour ou contre la répression de la révolte des marins

Face à la révolte des marins de Cronstadt, en 1921, à côté de Staline se prononçant pour qu’on attende l’épuisement des vivres chez les marins révoltés, Trotski, qui est pour la solution militaire immédiate, est stigmatisé comme champion de l’organisation bureaucratique, dictateur, traître à l’esprit originel de la révolution. À son tour, Trotski suspecte Zinoviev d’alimenter l’agitation en déployant la bannière de la démocratie ouvrière.

h) Pour ou contre la prise en compte du national

D’un côté, on est contre les haines nationales et la rhétorique patriotarde qui avait débouché sur le carnage de la guerre impérialiste, contre la limitation nationale étatique du prolétariat, pour un internationalisme liquidant les identités nationales considérées comme des préjugés, pour l’abolition des frontières d’État, pour une humanité unifiée et fraternisée, pour la confluence des peuples en une seule famille socialiste, et avec les révolutions en Allemagne, Autriche et Hongrie, et avec Lénine, on est à l’heure de la fondation de la république mondiale des soviets, et en conséquence il ne faut pas jouer à utiliser les contradictions entre puissances impérialistes par des compromis et des accords, il suffit de quelques proclamations révolutionnaires aux peuples du monde, en particulier il ne faut pas céder aux paysans mesquinement attachés à leurs intérêts, ignares des devoirs de la révolution mondiale, sous peine de dégénérescence paysanne du parti et du pouvoir soviétiques, il faut même courir le risque de la perte du pouvoir.

De l’autre côté, celui de Staline, on affirme l’imbrication de la lutte sociale et de la lutte nationale. La révolution russe, comme instrument pour un nouvel ordre social et pour l’indépendance nationale, par sa force et son poids, contribue à l’affaiblissement de l’impérialisme et à la cause de la révolution mondiale. De ce côté-ci, on considère comme nécessaire de ne pas céder à la contre-révolution soutenue par l’Entente, contre-révolution qui aboutirait à transformer la Russie en colonie de l’Angleterre, de la France et des États-Unis. On lutte pour l’égalité entre les nations.

Ce courant du choix du socialisme en Russie n’est pas vu par l’autre courant comme un choix réaliste prenant en compte les rapports de force mais comme abandon de l’idée de révolution mondiale, routine bureaucratique, opportunisme, couardise et finalement trahison.

i) Pour ou contre l’exportation de la révolution, pour ou contre la coexistence pacifique

Avec les succès dans la guerre civile et dans la résistance à l’intervention de l’Entente, face aux appels à une exportation de la révolution en Pologne, à une marche sur Varsovie de l’Armée rouge victorieuse, à l’affirmation qu’on ne pouvait accepter qu’une Varsovie rouge, soviétique, Staline argue de la solidité, de la stabilité et de l’homogénéité des sentiments patriotiques, même si la Pologne était une ancienne colonie tsariste.

Pour Staline, l’humanité continuera encore longtemps à être divisé entre systèmes sociaux différents et entre identités linguistiques, culturelles et nationales diverses, tandis que pour Trotski, « le prolétariat du pays révolutionnaire victorieux est moralement tenu de venir en aide aux classes opprimées et révoltées, et ce, non seulement sur le terrain des idées mais aussi, si possible, les armes à la main », ce qui constitue, pour Trotski, le choix d’une politique internationaliste révolutionnaire, contre la politique nationale conservatrice, contre la politique extérieure nationale pacifiste, contre la coexistence pacifique entre pays au régime social différent, contre une politique qui constitue une trahison de l’internationalisme prolétarien, une désertion de la nécessaire solidarité active réciproque entre les opprimés et les exploités du monde entier, l’État ouvrier singulier ne devant servir que de tête de pont de la révolution mondiale.

Autrement dit, pour ce courant trotskiste, de même que le passage pacifique du capitalisme au socialisme n’est pas possible, de même un État socialiste ne peut s’intégrer pacifiquement et se développer dans le cadre du système capitaliste mondial.

j) Pour ou contre l’égalitarisme grossier, pour ou contre les inégalités de rétribution

La guerre et la pénurie produisent une distribution plus ou moins égalitaire de rations alimentaires assez misérables. Par rapport à cette pratique et à l’idéologie développée sur cette base, par rapport aux attentes messianiques, millénaristes de la revanche des pauvres et des humbles dans une communauté unifiée, sans riches ni pauvres, sans argent, sans vol, sans mensonge, sans domination, bref par rapport aux revendications à l’enseigne d’un ascétisme universel et d’un égalitarisme grossier, la nouvelle politique économique se révèle bouleversante, avec l’émergence d’inégalités de rétribution rendues possibles par la tolérance accordée à certains secteurs de l’économie capitaliste, d’où une sensation de trahison, des milliers d’ouvriers bolcheviques déchirant leur carte.

Pour Staline, l’égalité sera l’élimination de l’exploitation, non l’égalitarisme, non l’imposition de l’ignorance, non l’uniformité ou l’uniformisation, non l’homogénéité, non la standardisation et le nivellement ascétique des besoins, des goûts, des manières de vivre et des salaires, avec dissipation des différences individuelles dans une vie communautaire. L’égalité n’est pas la méfiance à l’égard de la richesse et des différences de rétribution, l’égalité n’est pas l’exaltation de la misère ou du manque comme expression de la plénitude spirituelle et de la rigueur révolutionnaire, l’égalité n’est pas la diminution des besoins et du niveau de vie.

Pour développer la productivité, il faut des incitations morales et matérielles.

Il ne s’agit pas de secourir les pauvres en absolutisant la pauvreté, mais de dépasser la pauvreté, de telle façon que tous aient une vie aisée et cultivée, mais les différences de rétribution, les différences entre l’aristocratie ouvrière et la masse prolétarienne, ne signifient pas la restauration du capitalisme.

k) Pour ou contre le dépassement vers le haut de l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel

Pour certains, il faut dépasser l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel, réduire leurs distances, par l’égalisation culturelle et technique vers le bas, c’est-à-dire en abaissant le niveau culturel et technique des ingénieurs et techniciens jusqu’au niveau des ouvriers de qualification moyenne, c’est-à-dire en réduisant la division du travail, alors que pour d’autres, dont Staline, il faut stimuler l’accès à l’instruction à tous les niveaux.

l) Pour ou contre la suppression de la famille et la vie communautaire

Face au développement des services sociaux et à la critique de la morale traditionnelle, la femme se libère de la réclusion domestique et d’une division du travail humiliante.

Chez certains, il y a la revendication de la suppression de la famille, de la suppression de l’éducation des enfants par la famille, la famille étant caractérisée par son égoïsme et son attachement à la propriété privée. C’est souvent les mêmes qui revendiquent la liberté complète des rapports sexuels, la liquidation de la cuisine individuelle, la suppression du droit de transmission héréditaire et de toute réglementation juridique des rapports familiaux.

m) Pour ou contre l’exercice des cultes religieux

Il y a la revendication d’interdiction de l’exercice des cultes religieux, opium du peuple, toute acceptation de la liberté de l’exercice des cultes étant qualifiée de trahison.

n) Pour ou contre l’État, le pouvoir et le système représentatif, pour ou contre l’ordre et la bureaucratie, pour ou contre la Constitution, pour ou contre la distinction entre gouvernants et gouvernés

On est pour l’extinction de l’État, pour l’anarchisme. N’importe quel écart par rapport à la thèse de l’extinction de l’État expose à l’accusation de trahison.

Mais, concrètement, il y a les nationalisations, le perfectionnement de l’État et de l’appareil administratif, selon les meilleurs modèles occidentaux, la multiplication des organismes représentatifs, avec même des représentations de deuxième et troisième degré. Il y a aussi, dans les entreprises, le rétablissement de l’ordre, du principe de compétence et de la bureaucratie, tandis qu’une Constitution est rédigée, garantissant des droits. Il s’agit en l’occurrence de la défense contre l’ennemi de classe, sur le plan international et national. Il s’agit d’un travail d’organisation économique et du développement du travail éducatif et culturel, la fonction de répression faisant place à la fonction de protection de la propriété socialiste contre les voleurs et les dilapidateurs.

Cela génère des oppositions, la reconnaissance de l’action des masses contre le système représentatif et le parlementarisme, la revendication de la direction collective, contre la direction individuelle de conception individualiste bourgeoise, la conception de la politique des masses, contre la politique des chefs. On est contre tout pouvoir, contre la distinction entre gouvernants et gouvernés, contre la distinction entre dirigeants et dirigés. On est pour l’action directe contre un pouvoir dépourvu de principes. On est pour la transformation du pouvoir en amour. On est contre le droit et la Constitution qui ne sont que des idées bourgeoises.

o) Pour ou contre la justification du terrorisme, de la conspiration, des paramilitaires, de la combinaison des luttes légales et illégales et du coup d’État (Lénine et Trotski sont pour, Staline contre, mais il réagit de manière répressive)

Le groupe dirigeant est déchiré.

Pour Trotski, Kirov, l’ami de Staline et maire de Leningrad, est un satrape brutal, non susceptible de compassion, si bien qu’on peut comprendre le jeune l’assassin de Kirov, qui, certainement, a dû se rendre compte de l’arbitraire et des privilèges de la bureaucratie, du virage à droite du régime et de son incontrôlabilité.

Pour Trotski, il est bien que tout bureaucrate tremble devant la terreur venant d’en bas, et même s’ils sont dépourvus de l’expérience de la lutte de classe et de la révolution, ces jeunes terroristes enclins à se jeter dans l’illégalité apprennent à combattre et se trempent pour l’avenir. Ils sont un motif d’espoir, face à un régime sénile qui, parce qu’incapable d’entraîner la jeunesse, déchaîne la lutte contre la jeunesse et piétine les droits des ouvriers.

Si l’assassin a frappé pour venger les ouvriers, alors « nos sympathies iraient sans réserve au terroriste ». Le terrorisme est celui d’une jeunesse qui ne supporte pas les usurpateurs staliniens.

Le terrorisme est le complément du bonapartisme stalinien et de la trahison stalinienne, il exprime l’antagonisme de la bureaucratie, de l’oligarchie bureaucratique, du régime totalitaire contre les masses, antagonisme qui n’a pas d’issue pacifique, si bien que l’assassinat de certains oppresseurs cesse d’être du terrorisme individuel. Il faut une lutte à mort, une guerre civile, il faut la haine.

L’opposition s’organise en parti clandestin au sein du parti unique, pour la conquête du pouvoir, avec des réseaux, des gardes du corps, des unités de l’armée et des manifestations de rue.

Pour ne pas avoir l’air d’un tyran, à la veille du 10e anniversaire de la révolution, Staline n’osera pas arrêter Trotski. En fait, Trotski est expulsé, avec une somme d’argent, manifestant ainsi la volonté de Staline de ne pas rendre la contradiction plus aiguë.

L’opposition se manifeste par des sabotages dans les chemins de fer et dans les centrales électriques, constituant ainsi un terrorisme économique.

La tradition conspiratrice, avec la propagande parmi les soldats et la création d’organisations militaires affiliées au parti, tradition qui a contribué à l’avènement du pouvoir soviétique, se retourne contre lui.

En 1918 les socialistes révolutionnaires du service de renseignement assassinent l’ambassadeur allemand pour s’opposer au traité de Brest Litovsk, d’où l’épuration du service de renseignement par le pouvoir soviétique.

Le service de renseignement de l’Armée rouge est en lien avec l’opposition. Pour l’opposition, il faut occulter l’intention de miner et renverser le pouvoir, il faut pénétrer les organisations du régime, selon la tradition léniniste de combiner lutte légale et lutte illégale. Il faut utiliser tous les stratagèmes, expédients, astuces, mensonges possibles pour pénétrer dans les syndicats et dans les médias. Il faut éventuellement faire son autocritique, pour donner le change. C’est le règne de l’hypocrisie.

En 1932, certains membres de l’opposition pensent recourir à la terreur individuelle pour éliminer physiquement Staline.

Dans tel article, à travers la condamnation de l’État hitlérien, État total omnipotent fondé sur la discipline aveugle, sur l’obéissance jésuite, sur la glorification du chef et sur un provincialisme cruel et inculte, c’est Staline qui est visé.

Cette duplicité d’un ennemi fuyant et insidieux suscite l’indignation des pouvoirs et la répression.

L’opposition conspiratrice occulte son identité politique. Elle recourt à des fausses dénonciations, à des accusations provocatrices. Elle attaque les soi-disant opposants et déviationnistes, réclamant contre eux les plus sévères sanctions. Il s’agit de semer la confusion et le chaos dans le camp ennemi.

Ces pseudos révolutionnaires de l’opposition rejoignent ainsi les carriéristes qui, pour leur part, cherchent leur chemin par les moyens les plus méprisables.

Pour l’opposition, il s’agit de faire la guerre à la guerre contre-révolutionnaire menée par la bureaucratie stalinienne, faire la guerre à une bureaucratie qui a conduit le prolétariat allemand et international à la défaite. Les révolutionnaires authentiques et l’avant-garde prolétaire n’ont d’autre choix que la violence.

p) Pour ou contre l’intervention étrangère (les puissances étrangères essaient de tirer parti de la division si bien que chacun des deux camps est dénoncé par l’autre camp comme agent de l’étranger)

Pour l’opposition, l’unité face au nazisme n’est pas à l’ordre du jour. Il faut balayer Staline, ce dictateur fasciste, et balayer sa clique, Staline étant comparé à Hitler (tract des années 30).

Les grandes puissances essayent de tirer profit de la guerre civile latente en Russie, le groupe vaincu pouvant aller jusqu’à souhaiter ou même solliciter l’intervention étrangère.

Opposés au traité de Brest Litovsk, les socialistes révolutionnaires de gauche essayent de provoquer des soulèvements contre le gouvernement soviétique et programment l’assassinat de représentants allemands pour provoquer une réaction militaire de l’Allemagne et donc la reprise de la guerre. Selon le point de vue de ces socialistes révolutionnaires, la reprise de la guerre, par la levée en masse, provoquerait la défaite du gouvernement soviétique des traîtres et la défaite de l’envahisseur allemand.

En 1933, Daladier apprécie, d’une part, l’anéantissement de la section la plus forte de l’Internationale communiste, la section allemande, comme un coup dur et un affaiblissement pour Staline, et, d’autre part, la lutte entre Trotski et Staline comme sans compromis, à la vie à la mort, si bien que Daladier concède le visa à un Trotski qui semble avoir des chances de prendre le pouvoir et qu’il faut donc ménager.

En 1940, les attaques anglo-françaises programmées contre le Caucase visaient à la rupture du pacte germano-soviétique et au changement de pouvoir en URSS.

Le 22 avril 1939, Trotski se prononce pour la libération de l’Ukraine du joug stalinien, et même Kerenski prend position contre le projet de Trotski.

L’invasion de l’URSS ne met pas un terme aux tentatives de l’opposition de conquérir le pouvoir.

Trotski souhaite qu’Hitler détruise le pouvoir stalinien, avec cette différence entre Hitler et Trotski qu’Hitler veut l’esclavage et Trotski le socialisme.

Pour Trotski, le danger principal, c’est Staline.

Staline, de son côté, voit en Trotski une menace pour la sécurité nationale et, de manière grotesque, condamne en bloc l’opposition, tandis que Trotski fait de même avec Staline qu’il qualifie de fasciste et de malade mental.

Chacun est pour l’autre le traître à la classe ouvrière, le traître au service de l’impérialisme.

Chacun dénonce le complot de l’autre, Staline est un provocateur au service d’Hitler, Trotski l’agent d’une puissance étrangère.

Les Allemands utilisent cette situation de division en faisant des opérations au nom de Trotski, ou, après l’invasion, en travaillant avec la radio trotskiste.

Donc : accusations réciproques de trahison et de collusion avec l’ennemi impérialiste, avec le passage à l’acte de l’opposition par des activités d’espionnage de recrutement d’agents de renseignement pour pénétrer l’autre camp et, en regard, des opérations de contre-espionnage de dépistage des agents de l’opposition.

q) Pour ou contre la soumission du pouvoir militaire au pouvoir civil

En 1920, Toukhachevski semble vouloir décider souverainement la marche sur Varsovie et, même promu maréchal, il ne semble pas vraiment accepter l’abandon de l’internationalisme et le culte du statu quo. La question est de savoir si le pouvoir civil sera obéi par le pouvoir militaire. L’agitation « bolchevique léniniste », c’est-à-dire trotskiste, dans l’armée se renforce contre les dirigeants thermidoriens et traîtres du Kremlin.

  1. 9.  L’histoire de l’URSS : intrication de trois guerres civiles, dans le cadre russe de la Deuxième période des désordres, qui commence en 1914 et se termine vraiment avec l’écroulement de l’URSS

On a, en URSS, trois guerres civiles (N’oublions pas le contexte mondial : nous sommes dans la Seconde guerre de 30 ans, autrement dit dans « l’ère des catastrophes », de 1914 à 1945. Nous nous intéressons particulièrement aux tentatives de colonisation de la Russie par l’Allemagne, aux ambitions territoriales et colonisatrices de Guillaume II et de Hitler, au soutien de la France, des États-Unis et surtout de la grande puissance colonisatrice qu’est l’Angleterre à ces ambitions allemandes dans le partage colonial du monde, l’Allemagne devant avoir sa part, mais aussi dans les tentatives de ces puissances impérialistes de liquider un régime appelant à la décolonisation et à l’émancipation des populations asservies. Un événement marquant sera la victoire de l’URSS dans la Grande guerre d’indépendance nationale contre l’agression coloniale hitlérienne).

La première guerre civile est la révolution contre les ennemis russes de la révolution, ennemis appuyés par les puissances capitalistes, en particulier la Grande-Bretagne et la France.

La deuxième guerre civile est la révolution menée par le gouvernement, d’en haut, sur la nation soviétique, pour collectiviser les campagnes, habitées par des minorités nationales.

La troisième guerre civile est la guerre qui lacère le groupe dirigeant, guerre très complexe car très mobile, avec des revirements de front : Trotski et Boukharine contre Lénine au moment de Brest Litovsk Trotski et Staline contre Boukharine en 1928. Boukharine dénonçant Staline comme trotskiste. Dans un pays dépourvu de tradition libérale, avec une prolongation indéfinie de l’état d’exception, avec une idéologie liquidant comme formelles les règles qui président le gouvernement de la loi, la guerre civile prend la férocité d’une guerre de religion, avec Trotski se pensant le seul chef capable, cherchant à précipiter le faux messie de son trône usurpé, tandis que Staline croit incarner les causes nationales et sociales qu’il se doit de défendre contre le danger mortel de la guerre.

Les trois guerres civiles sont imbriquées, il faut donc de la complexité dans l’analyse.

Par exemple, les acteurs de l’époque comme l’historien de maintenant ont à se poser la question de savoir si tels actes de sabotage ou tels actes de terrorisme sont les manifestations d’une nouvelle révolution ou les manifestations de la contre-révolution.

La violence sociale en février 1917

En février 1917, les insurgés prennent une terrible vengeance sur les fonctionnaires de l’ancien régime. Ils font la chasse aux policiers pour les lyncher, les tuer sans pitié. Les officiers sont mutilés et assassinés par centaines.

Les tentatives de Londres et de Paris pour rétablir l’autocratie tsariste ou pour imposer une dictature militaire comme la volonté de Kerenski de continuer la guerre impliquent la terreur sur le front et à l’arrière.

La tentative de coup d’État de Kornilov en septembre 1917, dans un contexte où les officiers ont le droit de vie et de mort sur un peuple considéré comme de race inférieure, des officiers qui traitent les serfs soldats comme des chiens, suscite des exécutions populaires, des tortures et mutilations des officiers, jusqu’à leur mise à mort.

La violence sociale se diffuse à partir des zones de violence militaire, avec les déserteurs, la désagrégation de l’armée, les habitants des villes affamés, les réquisitions, la violence aveugle et indisciplinée contre les propriétés et contre la vie même des propriétaires, le ressentiment contre la ville, ce qui se traduit dans les soviets dominés par les socialistes révolutionnaires dans une rhétorique sanglante : les capitalistes seraient assoiffés de sang, les bourgeois suceraient le sang du peuple, ils affameraient le peuple.

Des ouvriers et des soldats ivres saccagent boutiques et habitations, tabassent et dépouillent les passants.

Dans les campagnes, contre les recrutements de force, contre le pillage des vivres, on met le feu aux maisons de maître, ont tue les propriétaires.

On détruit les machines, les livres, les peintures, les sculptures, les églises, les écoles, les bibliothèques.

L’État ayant disparu, c’est la barbarie, l’anarchie, le chaos, le banditisme généralisé.

La société n’est pas assez forte ni assez soudée pour soutenir une révolution démocratique.

Les représentants du pouvoir bolchevique sont torturés et assassinés par les paysans riches et ceux qu’ils entraînent. Les paysans sont contre l’armée, contre les équipes de travail, contre la réquisition des vivres, contre l’installation de fermes collectives constituées d’habitants des villes et de militants. 300 000 Juifs sont assassinés.

La restauration de l’État

Les bolcheviques, pourtant pour l’extinction de l’État, restaurent l’appareil d’État, remettent de l’ordre, luttent contre le chaos, développent le sentiment national, donnent des points de référence, une identité et une conscience de soi à une nation à la dérive.

La deuxième période des désordres se termine avec la fin de la troisième guerre civile

La troisième guerre civile est un conflit entre deux principes de légitimité, entre le pouvoir charismatique et le pouvoir légal traditionnel.

Alors que le pouvoir charismatique de Trotski, succédant au pouvoir charismatique de Lénine, incarne les espoirs de triomphe de la révolution mondiale, le pouvoir légal traditionnel de Staline représente la continuité historique du parti, conférant une dignité et une identité à la nation quand il affirme la faisabilité du socialisme dans un seul pays. Trotski est déclaré traître à la nation, aventuriste facilitant l’intervention étrangère quand il déclare cette nation avant-garde de la cause révolutionnaire, tandis que Staline est déclaré traître à la révolution.

La Première période des désordres se terminait vraiment non par l’avènement de la dynastie des Romanoff, en 1613, mais par l’accès de Pierre le Grand au trône en 1682.

La Deuxième période des désordres se terminerait non en 1921, fin de l’intervention de l’Entente, mais en 1937, par la fin du conflit des principes de légitimité, par la fin de la troisième guerre civile qui déchire le groupe des dirigeants bolcheviques. La Deuxième période des désordres se terminerait donc avec le renforcement du pouvoir de Staline, avec l’industrialisation et l’occidentalisation qu’il dirige en prévision d’une guerre qu’il considère comme imminente.

La prolongation de la Seconde période des désordres s’explique par le conflit entre intellectuels abstraits, non propriétaires et intellectuels propriétaires, politiquement expérimentés, mais aussi par les attentes messianiques d’une révolution universelle et radicale, par l’impression de trahison des promesses et de trahison de l’orthodoxie marxiste, avec les compromis sur la propriété paysanne et la propriété coopérative qui, soi-disant, maintiennent le capitalisme et transforment les prolétaires en bureaucrates capitalistes, par l’accusation des sociaux-démocrates d’irréalisme quand on engage une révolution dans la voie de la violence, sans tenir compte des conditions objectives qui la rendent impossible.

Certains expliquent les désordres de la révolution par un péché originel idéologique.

D’autres expliquent les désordres de la révolution par une sociologie comparée des couches intellectuelles et politiques, avec, d’un côté, les gueux plumés, les Pougatchev de l’université, les intellectuels non propriétaires, raillés comme intellectuels abstraits, et, de l’autre coté, les intellectuels propriétaires ayant à leur actif une réelle expérience politique, et même un exercice du pouvoir politique.

Le rendez-vous avec le pouvoir trouve impréparés les intellectuels non propriétaires, et leur abstraction rend problématique et tourmentée la stabilisation de la révolution, même si cette abstraction et ce détachement de la propriété rend possibles à ces intellectuels l’abolition de l’esclavage et le soutien à la décolonisation.

Certes, l’idéologie joue un rôle dans la seconde période des désordres, mais ce n’est pas seulement l’idéologie des bolcheviques.

Il y a les attentes messianiques accompagnant l’effondrement de l’autocratie.

Il y a l’idéologie de la révolution trahie, l’idéologie de l’abandon coupable de la voie socialiste, du fait que les bolcheviks ne remplissent pas leurs promesses, qu’ils font des compromis, qu’ils reculent, par exemple qu’ils remplacent la propagation de la révolution par la paix immédiate à tout prix.

Il y a l’accusation que les bolcheviques cultivent la violence en déclenchant la révolution, ignorant volontairement l’immaturité des conditions.

Il y a l’idée que les bolcheviques consolident le capitalisme, car la propriété privée paysanne comme la propriété coopérative, tout comme le marché et la production marchande, ne sont que des formes du capitalisme. Supprimer quelques formes de propriété capitaliste ne suffirait pas à fonder une production socialiste, ce serait simplement transformer les capitalistes en prolétaire tout en transformant les prolétaires et les intellectuels en capitalistes, en bureaucrates, en bourgeois.

La vision messianique de la société future est brandie par un front hétéroclite large, avec le scandale de l’atteinte à l’orthodoxie marxiste, avec le scandale du vide spirituel, avec la déception des attentes et le soi-disant démenti de la réalité.

Cette vision messianique creuse un abîme entre la beauté du socialisme et du communisme authentiques d’un côté et l’irrémédiable médiocrité du présent et du réel de l’autre, cet abîme étant comblé par la catégorie de trahison ou la figure de l’immaturité objective de la Russie, cette trahison ou cette immaturité provoquant la défiguration des idéaux originels, la révolution bourgeoise ne pouvant être socialiste que mondiale.

D’un côté, l’horreur de la guerre fait souhaiter une révolution universelle et radicale, ce qui radicalise les motifs utopiques de la pensée de Marx, de l’autre côté, l’horreur de la révolution indique l’échec de l’attente messianique.

L’idéologie contribue donc à la prolongation de la seconde période des désordres.

Les conflits entre les diverses conceptions de la famille

Pour certains, la famille diffuse les vieilles coutumes et le particularisme de l’ancien régime, constituant un obstacle à la marche vers l’universalisme. Il faut donc dépasser l’égoïsme domestique qui refoule les tragédies extérieures, dépasser la distinction entre le tien et le mien, dépasser la responsabilité particulière sur ses propres enfants, l’obligation d’assistance sur les proches, pour mûrir un sentiment de responsabilité universelle, en luttant avec les autres pour ce qui est commun à tous, pour une famille universelle, pour une paternité et une maternité collectives, c’est-à-dire pour « nos » enfants, mais alors la responsabilité universelle qui ne rejoint pas une obligation particulière se révèle vide et même devient un instrument antisocial d’évasion et de violence.

Les conflits sur la nation, entre la Quatrième internationale qui ne prend pas en compte les intérêts du développement national, intérêts responsables du carnage de la première guerre mondiale, et la Troisième Internationale qui pense la révolution dans les limites de la nation, comme contribution à sa puissance économique, scientifique et technique, la résistance nationale à la colonisation hitlérienne étant une contribution à l’internationalisme, la Quatrième Internationale accusant la Troisième de national chauvinisme ou de social patriotisme, la Troisième accusant la Quatrième de cosmopolitisme abstrait, parce qu’indifférent au pays où le peuple vit, et même cosmopolitisme élitiste quand les classes subalternes sont implicitement discriminées.

Pour les nihilistes nationaux, le parti international du prolétariat, le parti mondial de la révolution socialiste, celui de la Quatrième internationale, appelle à réaliser l’émancipation universelle de l’humanité sans se laisser dévier par des intérêts nationaux, autrement dit, il ne s’agit pas d’examiner les perspectives de la révolution sociale dans les limites de la nation, comme en fait l’apprentissage la Troisième internationale en 1935, sous peine de social-patriotisme, de social-chauvinisme, de national-réformisme, responsables du carnage de la guerre.

Pour Staline et ses partisans, les possibilités et les devoirs concrets de transformation révolutionnaire se placent en premier lieu sur un terrain national déterminé, le détachement ou l’indifférence à l’égard du pays où l’on vit, la non affirmation des idées de nation et de responsabilité nationale, accompagnés d’une discrimination à l’égard des classes subalternes, n’est plus que le cosmopolitisme d’une élite se comportant en classe supérieure.

La cause de la révolution étant aussi la cause de la nation, il faut à la fois être révolutionnaire internationaliste et national étatique, en dépassant l’arriération industrielle et la fragilité militaire, en se déplaçant de la lutte de classe avec sa dimension internationaliste vers l’édification économique nationale, ou plutôt, cette lutte de classe se configure comme engagement pour développer le pays du socialisme sur le plan économique et technologique, c’est-à-dire devoir d’étudier la technique et la science, ce qui est une contribution réelle à la cause internationaliste de l’émancipation.

Lors de l’invasion hitlérienne, la marche vers l’universalité, vers l’internationalisme, passait par les luttes concrètes et particulières des peuples pour ne pas se laisser réduire en esclavage au service du peuple hitlérien des seigneurs, c’est-à-dire par les luttes de résistance nationale.

La Seconde période des désordres ne se termine même pas avec l’avènement de l’autocratie, qui coïncide avec l’ouverture d’un nouvel état d’exception prolongé par la Deuxième guerre mondiale et par une Guerre froide susceptible de se transformer à tout moment en apocalypse nucléaire, mais avec l’effondrement de l’URSS, les bolcheviques n’arrivant pas à s’adapter à la disparition ou à l’atténuation de l’état d’exception, finissant par apparaître obsolètes et superflus à la majorité de la population. Les bolcheviques sont écrasés par l’avènement de la nouvelle normalité, normalité dépassant la crise de toute la nation et qui est aussi le résultat de leur action.

L’impact du régime soviétique : l’URSS a été incapable de gérer la normalité, mais, par contre, ses principes anticolonialistes et ses principes de l’État social ont eu un effet mondial, contraignant le capitalisme à prendre ses distances au moins provisoires vis-à-vis de l’esclavage, du colonialisme et de l’autoritarisme. Il ne reste plus de l’URSS et des bolchéviques qu’une mythologie noire.

La comparaison de Staline avec Pierre le Grand, Staline parachevant l’œuvre de celui-ci, laisse dans l’ombre la Seconde guerre de 30 ans et l’extraordinaire influence planétaire de Staline avec son principe de droits égaux pour toutes les nations indépendamment de la couleur de peau, de la langue et du degré de développement économique et militaire, principe qui suscite un écho dans les colonies et chez les peuples d’origine coloniale au cœur même de l’Occident.

Dans le sud des États-Unis, Staline est le nouveau Lincoln. Les communistes locaux donnent une culture au-delà de l’instruction élémentaire à ceux qui sont destinés à réaliser un travail semi servile au service de la race des seigneurs, ils redonnent l’estime de soi, qualifiée comme impudence par les partisans de la suprématie blanche, ils apportent l’égalité, la fraternité, la liberté. La discrimination raciale sera supprimée parce qu’elle apporte de l’eau au moulin des communistes et qu’elle suscite des doutes quant à notre démocratie.

Staline condamne trois discriminations, la discrimination de fortune, la discrimination d’origine nationale et la discrimination de sexe, au profit de la valorisation des qualités personnelles et du travail personnel de chaque citoyen, et il théorise les droits socio-économiques, le droit au travail, le droit au repos, le droit à l’instruction et la nécessité d’assurer les meilleures conditions matérielles et culturelles, dans un cadre démocratique, ce qui constitue l’origine de l’État social.

Le terme stalinisme renvoie un ensemble de doctrines et de comportements qui n’existe pas

L’expression est utilisée en relation avec les réalités politiques les plus diverses.

Staline essaie d’élaborer et de mettre en pratique un programme du socialisme dans la seule URSS, se débrouillant, dans le cadre du monopole du pouvoir par le parti communiste, entre l’utopie de la théorie de Marx et du messianisme suscité par l’horreur de la Première guerre mondiale et l’état d’exception, convergence de deux crises, la Seconde période des désordres et la Seconde guerre de 30 ans, essayant de passer de l’état d’exception à une condition de relative normalité, avec la réalisation d’une démocratie socialiste, ou d’un démocratisme socialiste, ou d’un socialisme sans dictature du prolétariat, tentative qui échoue.

La succession de Staline par la liquidation de Béria est un règlement de compte de style mafieux, une violence privée ne faisant aucune référence ni à l’ordre juridique de l’État ni au statut du parti communiste.

L’influence des bolcheviques est plus solide sur le plan international. Même les déclarations de principes purement abstraits ont une efficience historique.

Si on ne veut pas fuir la complexité du processus historique, il faut constater que l’effondrement du despotisme raciste et colonialiste et des trois grandes discriminations et la démocratie sociale avance sur la vague d’un défi provenant d’un régime dictatorial et enclin à la terreur, le côté mauvais produisant le mouvement d’histoire.

Contrairement aux Jacobins, les bolcheviques n’exécutent pas leurs girondins, c’est-à-dire les mencheviks, lesquels furent autorisés et même encouragés à quitter la Russie et à établir leurs centres politiques à l’étranger. Ce centre sera exclusivement consacré à démasquer et dénoncer la personnalité et l’activité de Staline.

Il y a aussi le centre occidental de l’agitation anti stalinienne, qui stigmatise en Staline la menace de l’agitation communiste dans la métropole et surtout dans les colonies, et la menace d’une grande puissance, d’autant plus dangereuse qu’elle inspire et dirige un mouvement politique présent dans toutes les parties du monde.

Il y a un jeu de surenchère entre les deux centres et une convergence d’intérêts hétérogènes.

Pour Trotski, Staline est le majordome d’Hitler, ce que confirme le pacte germano-soviétique et qu’infirme la deuxième guerre mondiale.

Pour Khrouchtchev, Staline a dévié de Lénine.

Pour Orlov, Staline était un agent tsariste.

L’historiographie dénonce les procès de Moscou en prenant pour argent comptant les procès de Staline par Trotski et Khrouchtchev.

Pour cette historiographie, la collectivisation de l’agriculture et l’industrialisation est un produit de la fureur idéologique, et non une nécessité du danger de guerre et de la menace révélée par Hitler, de même que la répression sanglante et à grande échelle est le produit de la libido et de la paranoïa de Staline et non la réaction au terrorisme, aux tentatives de coup d’État et aux complots par l’opposition antistalinienne.

Ce sont les affirmations et les accusations sur Staline les plus contradictoires, l’important est qu’elles soient infamantes.

On glisse de l’histoire à la mythologie, à l’exigence de diabolisation.

Ceux qui accusent Staline de paranoïa le stigmatisent sans preuve comme le responsable de la mort de proches collaborateurs, recourant au comportement reproché au dictateur.

On se demande comment les communistes ont pu se prosterner devant un tyran aussi monstrueux mais non comment le portrait grotesque de Khrouchtchev a-t-il pu s’élever à la dignité de dogme historique et politique, comment Staline et Hitler sont devenus parfaitement équivalents.

Après Thermidor, les Jacobins sont livrés à la guillotine même sur le plan moral, ils étaient des sultans, des satires qui avaient installé des lieux de plaisance et d’orgie, dans lesquels ils s’abandonnaient à tous les excès. Ils étaient dévorés par la libido de domination. Robespierre voulait épouser la fille de Capet pour devenir roi, il voulait incendier les bibliothèques pour répandre les ténèbres de l’ignorance. Les Jacobins voulaient diffuser la raison et non le bénéfique préjugé, ils sont les auteurs de millions de morts, d’un génocide, ce sont des buveurs de sang humain, des anthropophages, des cannibales.

Ces accusations sont reprises à l’extrême gauche, traçant un portrait de Robespierre en monstre génocidaire.

La Terreur est une calamité, le procès fait à la Terreur une autre calamité, pire encore.

Après octobre 1917, les bolcheviques à la vie dépravée et dissolue utilisent une guillotine électrique tuant 500 hommes à l’heure, nationalisent les femmes, toute jeune fille de 18 ans se faisant enregistrer au bureau de l’amour libre et étant assigné à un homme choisi arbitrairement. Bela Kun installe un harem où il viole des chastes vierges chrétiennes. Les bolcheviques sont des barbares, des Huns, des vandales, des agents du judaïsme international, étrangers à la civilisation par leur provenance géographique et par leur contribution aux révoltes des colonies. Ce sont les bolcheviques qui ont programmé la mort par inanition du peuple ukrainien.

Eltsine, cette alternative occidentalisée à la calamité de la terreur bolchevique, est la calamité de la contre-révolution criminelle, de la démocratie coloniale et du génocide des vieux.

D. Caractérisation sociologique du régime soviétique

  1. 10.                   Le stalinisme comme succession d’états d’exception entrecoupée de retours à la normalité, comme société totalitaire, avec le préalable d’un silence implicite sur ce qui se passe dans les usines, comme dictature développementiste

Le stalinisme est une succession d’états d’exception, avec des périodes où Staline, dans le cadre de la dictature du parti, doit se mesurer à la critique, au désaccord et à l’opposition, des moments où un État de droit essaye de s’installer, au milieu des années 20, après la première guerre civile, au milieu des années 30, après la deuxième guerre civile, et au milieu des années 40, après la Grande guerre de libération nationale, par exemple avec la NEP ou la néo-NEP, mais les menaces d’agression extérieure et les menaces de l’opposition, les conflits avec l’opposition constituant la troisième guerre civile, remettent rapidement l’état d’exception à l’ordre du jour, par exemple avec la collectivisation forcée des campagnes au début des années 30, soi-disant pour assurer le ravitaillement des cités industrielles et des armées, ce qu’on peut appeler la Grande terreur des campagnes et son horrible épuration, ce qu’on appelle aussi la deuxième guerre civile.

Le stalinisme naît avant Staline, avant la révolution de 1917, il ne naît donc pas d’un individu, de sa soif de pouvoir, ni d’une idéologie, mais de l’état d’exception permanent qui s’empare de la Russie à partir de 1914, de la longue durée de la Seconde période des désordres.

Le cours du stalinisme n’est pas linéaire, il s’atténue dans les moments de normalisation et se manifeste dans toute son âpreté quand l’état d’exception atteint son apogée.

Au début des années 1930, Staline n’est pas encore exonéré de devoir se mesurer à la critique, au désaccord et à la véritable opposition dans le cadre du parti communiste. La dictature du parti (on pourrait parler de pouvoir oligarchique si le régime ne stimulait pas une forte promotion sociale des classes subalternes, des groupes sociaux et ethniques jusqu’à maintenant marginalisés), la dictature du parti n’est pas remplacée encore par la dictature personnelle et solitaire, par le pouvoir solitaire d’un leader entouré du culte de la personnalité, c’est-à-dire par l’autocratie.

Au milieu des années 1920, avec le duumvirat Boukharine-Staline, on revendique la loi et non l’arbitraire, on dénonce les élections purement formelles et pilotées d’en haut, les abus de pouvoir et l’arbitraire des administrateurs, on affirme que les normes obligent aussi les communistes, que le parti doit organiser pacifiquement, par la persuasion et par la place donnée aux associations et organisations volontaires, on parle de la fin de la terreur, de la fin du communisme de guerre et des méthodes militaires, on veut remplacer les pressions par la souplesse, par l’attention aux aspirations et besoins, on dit que les étudiants doivent devenir compétents, que les soviets et organisations de masses doivent être de plus en plus réactives jusqu’à l’extinction de l’appareil d’État.

Cette ligne d’ouverture est stigmatisée comme bolchevisme de paysan moyen. Il y a là la nostalgie de l’égalitarisme, mais aussi la préoccupation pour une situation internationale menaçante, avec le traité de Locarno entre la France et l’Allemagne en 1925, avec la croisade contre le communisme, avec le coup d’État en Pologne de Pidulski, qui veut arracher l’Ukraine à la Russie et assurer un protectorat sur les pays baltes, avec la Grande-Bretagne qui rompt les relations diplomatiques et commerciales avec la Russie, avec les troupes chinoises qui entrent dans l’ambassade russe, avec l’ambassadeur russe en Pologne assassiné, avec un attentat contre le siège du parti communiste à Leningrad, et, sur le plan économique, avec la Grande dépression correspondant à la chute brutale de la quantité de blé mis sur le marché par les paysans. On demande des mesures incisives et drastiques dans l’industrie mais aussi dans l’agriculture, pour assurer la régularité des approvisionnements pour le front.

C’est le virage de 1929, la rupture du duumvirat, Boukharine prévoyant une nuit de la Saint-Barthélemy provoquée par la collectivisation forcée de l’agriculture et s’opposant au bolchevisme national de Staline, ce dernier étant obnubilé par l’agriculture comme élément central de la Défense nationale et de l’industrialisation, les cités ouvrières devant être ravitaillées. Est mis en avant le danger d’une campagne arriérée sous hégémonie des koulaks pour l’indépendance du pays.

La production industrielle augmente de 250 % de 1929 à 1940, les dépenses militaires étant multipliées par cinq.

Après la collectivisation forcée de l’agriculture et ses coûts sociaux et humains tragiques, c’est, en 1934, le retour à la légalité, l’introduction du suffrage universel, direct et égal, à bulletin secret, avec les droits d’élire et d’être élu pour tous, l’autorisation des cérémonies religieuses, la promotion des sans-parti, des spécialistes, des ingénieurs, des techniciens de la vieille école, l’introduction de l’intéressement au travail et de la responsabilisation personnelle, pour mettre fin à la fluctuation d’une force de travail à la recherche de la meilleure rémunération, et sur le plan international, c’est l’entrée à la Société des nations, ce qui est stigmatisé par Trotski comme retour à la démocratie bourgeoise, l’aristocratie soviétique se débarrassant des ouvriers et des soldats de l’Armée rouge, écartant les différences de classe pour instituer le citoyen dans son abstraction, avec le retour des koulaks, les concessions économiques aux paysans, à leurs intérêts et tendances petite-bourgeoises, le retour du calcul monétaire, la stratification en classes, et sur le plan international, l’abandon de la perspective internationaliste et révolutionnaire, ce qui caractérise une bureaucratie étroitement nationale et en définitive conservatrice parce que pour le statu quo.

Le choc entre les deux perspectives, celle du développement économique et technologique sous le guide du parti, celle de l’appui sur les seuls prolétariats des pays agresseurs, contre la néo-NEP intérieure et internationale, est inévitable. D’un côté, c’est le pacte franco-soviétique du 2 mai 1935, permettant une certaine sécurité dans le développement, de l’autre côté, c’est l’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934, déstabilisation terroriste par l’opposition.

À la Grande terreur des campagnes et à sa terrible épuration, puis à la Grande guerre de libération nationale, succède une tentative de sortir de l’état d’exception, mais l’utopie abstraite et le messianisme, comme tendances intrinsèques du marxisme et comme réactions à l’horreur de la Première guerre mondiale, par l’aspiration à un monde sans rapport avec une réalité susceptible de produire une telle horreur, aspiration entretenant la troisième guerre civile, entre les dirigeants du parti, et la menace de la Guerre froide, comme continuation de la Grande guerre de libération nationale, avec l’ultimatum envisagé de Truman à l’URSS et à la Chine, signe l’échec de la normalisation, de la tentative de sortir de l’état d’exception.

Durant la période stalinienne, se manifeste une foi furieuse pour le développement du pays, un consensus, une popularité de Staline

La foi furieuse, le dévouement au travail, l’enthousiasme, le zèle missionnaire, l’esprit de sacrifice et non le carriérisme et l’esprit bureaucratique caractérisent non seulement le groupe dirigeant qui obtient la victoire au cours de la troisième guerre civile et qui essaye de mettre fin à la Seconde période des désordres, mais aussi les hommes et les femmes ordinaires auxquels le régime offre de vastes perspectives de promotion sociale, des hommes et des femmes qui sont des protagonistes actifs de cette promotion, ce qui a un effet d’entraînement sur les leaders du parti, de l’industrie et du syndicat.

Les jeunes, immergés dans les tâches qui n’ont aucune relation avec leur vie personnelle, dans le projet exaltant de construction d’une nouvelle société, sont enthousiastes et heureux.

Le prolétariat industriel jouit d’une reconnaissance sociale élevée, ce qui surpasse de loin les désavantages matériels.

Les femmes conquièrent l’égalité juridique avec les hommes, avec une amélioration de leur statut social.

La protection sociale, l’éducation et la recherche sont développées, avec les bibliothèques, le goût des arts et de la poésie, la réduction de l’analphabétisme, l’apparition de nouveaux dirigeants.

Les nations sont reconnues, mais aussi le peuple soviétique unifié rejoignant les pays les plus avancés.

Le consensus, la vénération pour Lénine, ne sont pas un simple artifice de la censure et de la répression. La guerre, l’unité patriotique font augmenter le prestige extérieur et intérieur de l’État soviétique, son autorité, et la popularité de Staline.

Le concept de totalitarisme compare la société nazie et la société soviétique en oubliant la vie dans les entreprises. L’absence d’autorité dans l’entreprise soviétique correspond à la terreur de l’État faible soviétique sur la société civile, si bien qu’on peut trouver des analogies entre la dictature nazie et la dictature soviétique, à condition d’oublier ce qui se passe dans les entreprises. L’absence d’autorité dans l’entreprise correspond au niveau des employés à l’enthousiasme, à une foi furieuse dans le travail, au stakhanovisme comme initiative d’en bas.

On peut caractériser l’URSS comme une dictature développementiste, promouvant le développement économique le plus rapide possible, afin de sauver simultanément la nation et le nouvel ordre politico-social qu’elle s’est donnée, dans le cadre d’une société n’ayant pas totalement oublié l’affirmation de Lénine que la non démocratie conduit à des conclusions absurdes et réactionnaires, mais une société, du fait de faiblesses idéologiques et de circonstances objectives, qui passe d’un état d’exception à un autre, d’une guerre civile à une autre, la permanence de la guerre civile se manifestant jusque dans le cadre des familles, déchirées à cause de l’attitude opposée prise par ses membres en regard, par exemple, du processus de collectivisation des campagnes, la férocité concernant autant ceux qui se réclament des valeurs chrétiennes que des disciples furieux de la nouvelle société.

Contrairement à la centralisation tsariste, la rhétorique anticolonialiste confère aux lobbys régionaux un pouvoir important dans la localisation des industries, dans la réalisation des promesses d’en finir avec les inégalités et injustices de l’impérialisme tsariste.

Alors que dans la Russie tsariste, le patron était un souverain et un législateur absolu ne connaissant pas les chaînes de la loi, pouvant avoir recours au fouet en cas d’infraction, alors qu’au États-Unis, vis-à-vis des détenus, presque toujours afro-américains, arrêtés sous le simple prétexte de vagabondage, détenus donnés en location à des entreprises privées, les gardes avaient le pouvoir, sans risque de condamnation, d’enchaîner, de torturer et de fouetter à mort ceux qui refusaient de se soumettre ou qui désobéissaient, ou vis-à-vis des Noirs qui avaient été simplement capturés par les propriétaires terriens, ces derniers pouvaient les contraindre à un travail forcé, et même si toutes ces populations noires constituent un pourcentage réduit de la force de travail total, dans les entreprises soviétiques, il n’y a pas de discipline rigide d’obéissance aveugle, il y a des désordres et des conflits, plus de 87 % des ouvriers en 1936 abandonnent leur poste de travail, ce qui constitue, dans le contexte d’une politique de plein-emploi, un contrepoids au pouvoir exercé par les autorités, si bien que, tandis que les dirigeants du parti et du syndicat veulent la croissance de la productivité, les ouvriers cherchent à élever le niveau de leur salaire et sont divisés entre les enthousiastes, les résistants et les hostiles à l’appel à augmenter la productivité, les cadres techniciens obéissant plus ou moins aux ordres d’en haut, les uns, contrôlés, parcequ’ayant lutté avec les Blancs contre les bolcheviques, les autres, affrontés aux exigences des travailleurs qui les jugent, qui affichent, qui écrivent aux journaux et aux dirigeants, cadres tous intimidés et hostiles au contrôle ouvrier.

Le stakhanovisme commence spontanément par en bas, en lutte contre les directions et les cadres, avec des expérimentations et des innovations en cachette.

Nous avons ainsi une pluralité d’autorités industrielles, techniques, administratives, politiques et syndicales.

Alors que, moins la division du travail dans la société est soumise à l’autorité, plus la division du travail dans l’entreprise est soumise à l’autorité d’un seul, en URSS, c’est le contraire : en l’absence d’une discipline rigide d’usine, avec la disparition du despotisme patronal plus ou moins accentué, on a une terreur de l’État sur la société civile, avec un État confus et peu organisé, ne parlant pas d’une seule voix.

Quand la foi furieuse dont se nourrissent les groupes sociaux et ethniques qui voient s’ouvrir devant eux une voie d’ascension et qui obtiennent une reconnaissance jusqu’à maintenant refusée, quand cette foi furieuse disparaît avec la disparition de Staline, c’est l’anarchie sur les lieux de travail, avec des grèves blanches tolérées, des absentéismes, des retards et des départs anticipés, ne donnant pas lieu à retenue de salaire, étant donné les menaces d’en bas contre toute sanction.

La catégorie de totalitarisme suppose le refoulement des rapports dans les lieux de production, ce qui permet de rapprocher dictature nazie et dictature communiste.

Le silence sur la terreur et sur l’univers concentrationnaire dans les colonies et semi-colonies aux dépens des indigènes, ainsi que dans la métropole elle-même aux dépens des peuples d’origine coloniale, creuse un abîme entre l’Occident libéral et l’État totalitaire.

La dictature développementiste n’est pas une dictature explicitement instaurée en fonction de la guerre, de la conquête coloniale, de la réaffirmation des hiérarchies raciales, elle n’est pas une dictature disposant d’un appareil d’État et bureaucratique d’efficience solide, pouvant s’imposer de façon homogène partout.

E. Quelques aspects du régime soviétique

Nous avons déjà parlé des camps et de la répression terroriste.

  1. 11.                   a) L’accord germano-soviétique entre Hitler et Staline, les affinités de l’idéologie et du régime soviétiques avec l’idéologie et le régime nazis. La focalisation non sur l’histoire, la politique, le colonialisme, les guerres, mais sur les soi-disant correspondances entre deux régimes, et seulement ces deux régimes, le régime nazi et le régime soviétique, et en définitive la focalisation sur les affinités entre deux personnalités et seulement elles, à savoir Hitler et Staline, affinités qui ne concernent pas leur projet politique mais leur criminalité et leur folie, la preuve de cette affinité étant le pacte qu’ils signent, en passant sous silence tous les accords de l’Hitler avec l’Occident. Pour Hitler, le pacte permet de se tourner vers l’Ouest pour imposer une alliance dans son projet de conquête et de colonisation de l’URSS. Pour Staline, le pacte permet de réparer Brest Litovsk et d’aider la Chine, et il procure du temps pour mieux se préparer à l’agression nazie grâce à un territoire amortissant l’agression annoncée.

Avec le triomphe de l’Occident, le jeu des analogies se développe de façon exclusive dans la direction souhaitée par les vainqueurs, et, de plus, certaines analogies deviennent superflues, au profit de la focalisation sur les affinités politiques et morales réciproques de Hitler et de Staline, leur attraction réciproque comme personnalités malades et criminelles.

On ne parle plus de l’histoire, de la politique, du colonialisme, de l’impérialisme, des Guerres mondiales, des luttes de libération nationale ni des projets politiques des deux personnages, on ne parle même pas des rapports de l’Occident libéral avec le fascisme, le nazisme ou avec un régime tsariste dont les contradictions, selon tous les observateurs, laissaient prévoir une catastrophe effroyable.

La preuve de l’attraction réciproque de Hitler et de Staline est le pacte germano-soviétique de délimitation des sphères d’influence respective, mais ce pacte, qui met fin au diktat de Brest Litovsk, assure sans limite excessive l’héritage de la politique internationale de la Russie tsariste, c’est-à-dire remet en discussion les amputations subies au moment de plus grande faiblesse du régime russe, et, de plus, ce pacte est une étape du processus de délimitation des sphères d’influence (des doctrines Monroe, des aires d’intérêt vital, des aires de sécurité) de la part des grandes puissances, une délimitation qui commence à Munich et se termine à Yalta, d’abord trois sphères d’influence, celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’URSS, puis, en 1946, deux, celles des États-Unis et de l’URSS, c’est-à-dire l’hémisphère occidental dont l’hégémonie ne peut tolérer Cuba et l’hémisphère oriental.

Ne sont interrogés ni les accords avec l’Allemagne hitlérienne avant l’accord germano-soviétique, ni le fait que la guerre se déclenche deux ans après l’accord, ni le projet du numéro deux du régime nazi atterrissant en Grande-Bretagne la veille de la guerre avec l’URSS.

Pourtant, dans la course pour arriver à un compromis avec Hitler, Staline arrive en dernier.

Le 20 juillet 1933, c’est le concordat du Saint-Siège avec Hitler qui, malgré la proclamation des lois exceptionnelles, le recours à la terreur, l’émergence de l’État racial, les premières mesures contre les fonctionnaires « d’origine non en aryenne », garantit la fidélité des catholiques allemands avec le gouvernement « formé en conformité avec la constitution », deux semaines après que le parti catholique s’engage à fournir une « collaboration positive » au « Front National » dirigé par Hitler.

Les protestants se rangent du côté de l’Hitler dès le début, théorisant une Église basée sur « la reconnaissance de la diversité des peuples et des races comme un ordre voulu par Dieu ».

Le mouvement sioniste se positionne comme partenaire, ce qui se termine, en 1935, par le transfert en Palestine de 20 000 juifs.

En 1935, c’est l’accord naval Anglo allemand, avec reconnaissance réciproque des deux empires « germaniques », le britannique d’outre-mer, avec sa prééminence navale, et le continental allemand, à bâtir sur la colonisation de l’Est et l’assujettissement des Slaves, programme infâme de Mein Kampf, programme semblant avalisé par le gouvernement de Londres, ce qui constitue pour Hitler « le jour le plus heureux ».

Le 26 janvier 1934, avec le pacte de non d’agression entre l’Allemagne et la Pologne, cette dernière devient subalterne à la politique allemande. La Pologne agit dès 1935 pour la disparition de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, son ultimatum à la Tchécoslovaquie poussant cette dernière ne pas s’opposer à l’accord de Munich. La Pologne encourage l’Allemagne nazie à mettre les pieds en Ukraine.

L’ambassadeur des États-Unis en France parle d’isoler de despotisme asiatique en sauvant la civilisation européenne, ce qui constitue une convergence avec le programme nazi.

Munich, où l’URSS est la seule à appuyer la Tchécoslovaquie militairement par 40 divisions, est considéré comme un poignard contre la Russie.

Le démembrement de la Tchécoslovaquie n’entraîne de véritables protestations que soviétiques.

L’Éthiopie, l’Espagne, la Tchécoslovaquie, l’Albanie, la Chine sont dévorés grâce à la complicité directe ou à la passivité des puissances occidentales, enclines à laisser se développer à l’égard de l’URSS les ambitions expansionnistes de Hitler à l’Est.

La politique stalinienne de Front populaire contre le nazisme, politique qui sera sabotée par l’Angleterre et la France, renforce l’opposition trotskiste dans les colonies, l’anticolonialisme stalinien devenant peu crédible quand il concentre ses tirs sur un pays, l’Allemagne, qui n’a plus de colonie, avec l’affirmation que le danger principal pour les peuples des colonies est la coalition nazi fasciste, c’est-à-dire l’axe Allemagne Italie Japon, avec une Allemagne qui reprend et radicalise la tradition coloniale. Cet anticolonialisme stalinien est d’autant moins crédible qu’au même moment l’Angleterre est responsable de massacres et d’exactions en Inde.

Le pacte germano-soviétique permet d’intensifier l’aide soviétique à la Chine, abandonnée par l’Europe et l’Amérique, dans sa résistance au Japon. Le Japon fasciste, auquel les États-Unis enverront du pétrole jusqu’à Pearl Harbour, face au pacte scellant une alliance avec les Rouges pour détruire l’Occident, accuse l’Allemagne de traîtrise impardonnable.

En fait, l’objectif originel affirmé par Hitler est une croisade pour l’Europe, c’est-à-dire la construction d’une alliance occidentale sous-direction allemande pour abattre l’URSS, pour la défense de l’Occident, contre le bolchevisme, mais s’il n’y a pas accord sur cette alliance, le point de vue d’Hitler est qu’il faut l’imposer aux partenaires récalcitrants de l’Ouest, après les avoir battus, l’entente avec Moscou n’étant qu’un expédiant. Moscou est le véritable antagoniste, l’ennemi de toujours.

En mars 1939, Staline demande aux puissances occidentales de mettre fin à la politique d’appeasement, mettre fin aux concessions à l’égard des agressions, pour former un front commun contre les provocateurs de guerre.

On parle des affinités électives entre Hitler et les communistes, entre le régime nazi et le régime communiste, entre le moindre critique du système capitaliste et Hitler, mais on ne parle pas du tout des affinités et même de la coïncidence de point de vue entre Hitler et les dirigeants de l’Occident libéral, des dirigeants qui prônent même une nouvelle théorie de la supériorité d’une race anglo-celte plus exclusiviste que la race aryenne,

Au-delà des personnalités individuelles du mouvement communiste, présentées comme des monstres du totalitarisme, il y a un pas de plus qui est franchi quand on amalgame les régimes communistes et totalitaires, qu’on parle des affinités électives et de d’empathie entre le communisme et le nazisme, tandis qu’on ne parle jamais des affinités électives qui ont existé entre le monde libéral et le nazisme, on ne parle pas de l’admiration des hommes politiques anglais pour Mussolini et pour Hitler, se situant explicitement dans l’optique d’un front commun contre le « despotisme asiatique » de l’URSS, pour la « civilisation européenne » de l’Occident.

Il suffit de quelques vagues velléités réformatrices par rapport à la société capitaliste pour être désigné comme solidaire ou jumeau d’Hitler, à condition de ne pas se laisser entraver par la recherche historique empirique.

L’accusateur prône le primat de la communauté de langue anglaise dont le fondement ethnique est constitué par les Anglo-Celtes. La mythologie anglo-celte évoque la mythologie aryenne qui s’identifie à la mythologie blanche. Elle rend hommage aux peuples nordiques et aux peuples partis du sol germanique, y compris donc les Anglais et les peuples « blancs » des États-Unis, mais cette mythologie anglo-celte se réfère à une opposition aux barbares non occidentaux, mais aussi aux barbares de l’Europe continentale.

  1. 12.                   b) L’utilisation de la famine terroriste par Staline

L’holocauste infligé par l’URSS stalinienne aux Ukrainiens, comme aspect de la deuxième guerre civile, à savoir la collectivisation forcée de la campagne ukrainienne

Pour assimiler goulag et camp de concentration, on dilate les chiffres de la terreur stalinienne, on le multiplie par 10. On exagère.

On parle de l’holocauste infligé, au début des années 1930, aux Ukrainiens, holocauste consistant en des famines terroristes et planifiées menant à un immense camp de concentration. Mais alors, comment expliquer qu’en pleine répression des contre-révolutionnaires et destructions de toute velléité séparatiste ukrainienne, des soldats sont envoyés pour collaborer aux travaux ruraux, des ouvriers pour réparer les machines, comment expliquer que les caractères nationaux ukrainiens sont valorisés en favorisant la liberté d’expression de la langue, de la culture et des coutumes ukrainiennes, en attirant même les Ukrainiens de Pologne pour leur union possible avec ceux d’URSS comment expliquer que, lors du pacte germano-soviétique, les troupes soviétiques sont accueillies favorablement. L’Ukrainien Trotski, qui condamne la férocité de la répression, fait référence à la répression de l’indépendance ukrainienne par la bureaucratie et non à un génocide ou à un ethnocide ou à la destruction physique et culturelle du peuple ukrainien ou à un quelconque holocauste de la faim.

Alors que, avec la contribution des nationalistes ukrainiens qui avaient organisé les pogroms antisémites pendant la guerre civile, pour Hitler, les Ukrainiens doivent être tenus à distance de la culture et de l’instruction, de telle façon que leur mémoire historique soit détruite, alors qu’il faut que les couches intellectuelles et 80 % de la population locale soient liquidées, le reste constituant une caste héréditaire d’esclaves et de semi esclaves destinés à travailler et à mourir au travail au service de la race des seigneurs, Staline veut développer la nationalité et la culture ukrainiennes, d’où l’ukrainisation de la culture, de l’école, de la presse, de l’édition, des cadres, ukrainisation qui suscite la résistance des Russes habitant l’Ukraine, irrités de la rhétorique antirusse du régime et des droits accordés aux minorités.

La thèse de l’holocauste infligé par l’URSS stalinienne aux Ukrainiens, holocauste appelé Holodomor, thèse qui veut établir une correspondance avec la « solution finale », n’a qu’un caractère instrumental, une arme idéologique dans le démembrement de l’URSS.

La famine terroriste qui caractériserait l’holocauste ukrainien caractérise aussi de nombreux aspects des politiques coloniales et guerrières de l’Occident libéral

La famine terroriste en Inde en 1943 1944 provoque 3 millions de morts au Bengale.

Quelques décennies auparavant, 2 à 3 millions d’Indiens meurent, obligés d’accomplir un dur travail avec un régime alimentaire inférieur à celui de Buchenwald, avec une composante raciste explicite selon laquelle on a « mis fin à des vies oisives et très souvent criminelles ».

Une famine terroriste parmi les prisonniers allemands et le peuple allemand est engagée par les Anglo-américains, non pas rareté des ressources mais par idéologie, certains de ces criminels déclarant que les trois quarts des Allemands sont des nazis, d’autres affirmant que chaque Allemand doit être considéré comme un Hitler, ces affirmations constituant une racisation du peuple allemand. Les Allemands sont mieux nourris et traités dans la zone soviétique.

Pour le révisionnisme historique, les infamies nazies dans les camps ne sont que des répliques des infamies communistes en Ukraine, lors de la collectivisation forcée de l’agriculture.

Pourtant, le recours à la famine et à la mort par inanition est une constante dans les rapports entre l’Occident et les « barbares ».

Après la révolution noire de Saint-Domingue Haïti, Jefferson veut imposer la mort par inanition.

Après la résistance à la conquête en Algérie, Tocqueville veut brûler les récoltes et vider les silos. C’est pareil aux Philippines et en Irlande au XIXe siècle, ce qui, d’après un auteur de l’époque, permet de résoudre le problème de la surpopulation et de la rébellion endémique d’une population barbare.

Les Anglais imposent le blocus naval à l’Allemagne en 1914, traitant celle-ci comme une forteresse assiégée, essayant de réduire à l’inanition toute la population. Les méthodes traditionnellement opérées au détriment des peuples coloniaux peuvent s’avérer utiles aussi dans la lutte pour l’hégémonie entre les grandes puissances.

Hoover impose à l’Autriche l’ordre public comme condition de la fourniture de denrées alimentaires.

L’embargo irakien, c’est un demi-million d’enfants morts de faim et de maladie.

  1. 13.                   c) L’antisémitisme et le racisme de Staline

Autant l’antisémitisme est répandu dans l’Occident libéral, autant il est combattu par Staline et ses compagnons, mais la propagande renverse les rôles : il n’y a d’antisémitisme ni en Occident, ni dans la Russie tsariste, ni parmi les Blancs, ni parmi les pays qui les soutiennent, mais seulement en URSS

Pour jeter la confusion, les antisémites accusent d’antisémitisme ceux qui luttent contre l’antisémitisme. Staline lutte contre l’antisémitisme, les antisémites l’accusent antisémitisme.

De plus, parler de l’antisémitisme de Staline permet de refouler les responsabilités de l’Occident libéral et de la Russie prérévolutionnaire et contre-révolutionnaire dans l’antisémitisme.

En 1911 est traduit en anglais « Les fondements du XIXe siècle » de Chamberlain, maître à penser antisémite du nazisme. La réaction de la presse en Angleterre est enthousiaste.

Premier acte de la tragédie de l’antisémitisme : le tsar suspecte les Juifs de sympathiser avec l’ennemi. Il retient des otages juifs, en cas de défaut de loyauté patriotique de la « communauté juive ». Un demi-million de Juifs sont déportés, 100 000 meurent pendant le trajet.

Deuxième acte : dans la première guerre civile, les Blancs, avec l’aide de l’Entente, les Anglais participant à la diffusion de tracts antisémites depuis des avions, taxent les Juifs de marionnettes du bolchevisme en prélude à des massacres, préludes eux-mêmes aux crimes nazis. Lénine édicte des lois très sévères contre les massacres et pour liquider la haine des juifs et des autres nationalités.

Troisième acte : les Blancs vaincus amènent en Occident le « Protocole des sages de Sion », traduit en anglais et cité à grand bruit, la dénonciation d’une révolution et même de toute révolution comme complot judéo-bolchevique. Jusqu’en 1935, Churchill est antisémite. Aux États-Unis, Henri Ford assure la diffusion de cet antisémitisme, des voix s’élèvent contre l’impérialisme judaïque visant à une domination juive à l’échelle mondiale. En Allemagne, les nazis puisent dans l’immigration anti bolchevique des idées, des moyens financiers, des militants, des cadres, ainsi Rosenberg.

Le racisme n’existe pas en Occident, on dénonce au contraire le racisme anti Blanc et ces communistes qui montent les peuples de couleur contre la race supérieure, et pourtant on parle de la suprématie blanche, de la suprématie de l’Occident, de la suprématie des peuples de langue anglaise, on parle de sous-hommes et de bêtes à propos de peuples contre qui il est légitime de faire la guerre

La légende noire permet aussi de refouler le racisme contre les peuples coloniaux ou d’origine coloniale.

Pour Staline, en 1924, dénonçant la racisation des peuples par l’Occident, le léninisme ne limite pas la question nationale au cercle des nationalités civilisées d’Europe, mais aussi aux peuples soumis à l’oppression nationale, mettant sur le même plan civilisés et non civilisés, Blancs et Noirs, européens et asiatiques.

En Occident, on célèbre la suprématie blanche, la suprématie de l’Occident et de la race blanche, face à la marée montante des peuples de couleur, stimulée par les bolcheviques.

Lors de la guerre des États-Unis contre le Japon, on met en garde contre la menace raciale, on parle de guerre sainte, de guerre raciale, de guerre perpétuelle entre idéaux orientaux et occidentaux, de guerre contre des sous hommes ou des bêtes.

En 1946, Churchill lance la Guerre froide sur le plan de la propagande en présentant le peuple de langue anglaise comme le guide du monde, comme le champion de la liberté et de la civilisation chrétienne, un peuple contre le contrôle totalitaire, seules les nations de langue anglaise semblant être les nations authentiques, appelées à décider du sort du monde entier, cette célébration des peuples de langue anglaise ayant des analogies avec la célébration de la mythologie aryenne, qui, à partir de la communauté linguistique, déduit l’unité de la race qui la sous-tend, et comme preuve de l’excellence de cette race, fournit les produits culturels de langue aryenne.

Pour Churchill, le monde de langue anglaise est le peuple blanc de langue anglaise dont l’unité nécessaire, au-delà des contrastes entre « races européennes étroitement apparentées », contre la menace provenant du monde colonial et extra-occidental, contre les massacres arabes visant les Blancs, contre le monde communiste qui alimente la révolte des peuples coloniaux contre l’homme blanc et qui exprime un totalitarisme agressif semi asiatique. Il s’agit de célébrer l’empire britannique, la race britannique, en oubliant le massacre des Juifs par une de ces « races étroitement apparentées » d’Europe, en oubliant l’oppression des Afro-américains aux États-Unis.

La Guerre froide est l’affrontement entre, d’une part, l’Occident, la civilisation chrétienne, la race blanche, guidée par le monde de langue anglaise, le peuple de langue anglaise, et d’autre part, la barbarie du monde colonial et communiste.

La célébration du monde occidental et de la morale occidentale prend parfois des connotations raciales.

Avant la Guerre froide, le thème de l’antisémitisme en URSS, sous forme d’une survivance dans les couches les moins éduquées, ne se trouve que chez Trotski. Il faut constater la dénonciation constante de l’antisémitisme et du racisme, et en particulier de l’antisémitisme nazi et de l’antisémitisme tsariste, chez Staline, tandis que l’antisémitisme aux États-Unis et en Grande-Bretagne au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir et même après la guerre est une réalité, ce qui se manifeste par la reconnaissance des Juifs du monde entier à l’égard de l’URSS, tout au moins avant la Guerre froide, avant que la terreur anticommuniste n’enjoigne aux Juifs de manifester un brevet d’anticommunisme. Au tribunal de Nuremberg, la dénonciation de l’holocauste est le seul fait de la représentation soviétique. Il faut constater aussi la présence de nombreux Juifs dans les directions communistes, la discrimination positive à l’égard des Juifs dans les pays communistes, l’aide de l’URSS au sionisme et à la création de l’État d’Israël jusqu’à la fin des années 40. Le début de la Guerre froide coïncide, d’une part, avec l’instrumentalisation d’Israël et du sionisme par les États-Unis qui entraîne un déchirement de la communauté juive et une lutte contre le sionisme à l’intérieur des pays communistes, d’autre part, dans la mesure où, après les révélations de l’infamie de la solution finale, le monstre qui est le plus à même de susciter l’horreur est le monstre antisémite, une propagande occidentale accuse l’URSS et ses dirigeants d’être antisémites, au prix de la transformation des Juifs communistes en Juifs antisémites.

Staline est accusé d’antisémitisme la première fois par Trotski, qui, plutôt, dénonce la réémergence possible en URSS de l’antisémitisme, car le Thermidor stalinien rouvre la porte aux horreurs de l’ancien régime, la superstition, le culte fétichiste de la propriété privée, de l’hérédité, de la famille, l’hostilité entre nations, l’antisémitisme survivant dans les couches les plus arriérés de la population, malgré l’industrialisation et la diffusion de culture, malgré le nouveau patriotisme soviétique, malgré la diffusion de la culture yiddish, la littérature, les journaux, les écoles, les spectacles en yiddish. Il y a chez Trotski la tentative d’impliquer la communauté juive internationale dans la lutte de pouvoir au sein du parti communiste soviétique, alors qu’en Allemagne on dénonce la barbarie bolchevico-judaïque qui fait rage en URSS, alors que Staline dénonce l’antisémitisme hitlérien comme cannibalesque, alors que les résistants souvent communistes à la suprématie blanche aux États-Unis sont attaqués comme judéo-bolcheviques, mettant en question la hiérarchie et la pureté raciales, promouvant l’insanité de l’égalité et du mélange des races, le racisme, l’antisémitisme et l’anticommunisme se mêlant.

De plus, la dénonciation de la bureaucratie par Trotski thématise la présence de Juifs arrogants vis-à-vis des langues et cultures nationales, ce qui revitalise l’antisémitisme que Trotski prétend exorciser.

La dénonciation explicite de l’antisémitisme et des pogromes par Staline, c’est en 1901, à 22 ans, c’est en 1905, c’est entre février et octobre 1917, c’est en janvier 1931, c’est  juste après 1933.

Staline, en novembre 1941, caractérise le fascisme allemand, avec son idéologie, ses pogroms, son antisémitisme, sa vision des races inférieures et supérieures, comme un héritier des Cent  Noirs, il caractérise le régime de Hitler comme une copie du régime qui existait en Russie sous le tsarisme, piétinant les droits des ouvriers, des intellectuels et des peuples, déclenchant des pogroms moyenâgeux contre les Juifs, il caractérise le parti hitlérien comme le parti des ennemis des libertés démocratiques, un parti de la réaction moyenâgeuse et des pogroms les plus sombres.

De l’autre côté, le président des États-Unis hésite à critiquer publiquement la politique antisémite d’Hitler. En 1922, Roosevelt, qui se prononce pour la réduction de la présence juive dans les universités, et, en 1937, Churchill, qui dénonce le rôle néfaste du judaïsme dans le bolchevisme et considère les Juifs responsables, en partie du moins, de l’hostilité qui fait rage contre eux, n’auraient pas pu procéder à une condamnation des persécutions antijuives hitlériennes comme l’a fait Staline en 1931.

Aux États-Unis, même après la guerre, la communauté juive, suspectée de faible loyauté, est appelée à fournir des preuves irrévocables de patriotisme, des preuves de loyauté patriotique. Elle est soumise à des pressions et à du chantage. C’est ainsi que le Comité juif américain se prononce pour l’exécution des époux Rosenberg, chercheurs juifs accusés d’espionnage au profit de l’URSS, pour montrer que les Juifs voient avec horreur les espions et agitateurs communistes.

Le soupçon contre les Juifs est oppressif aux USA, où les centres urbains excluent les Noirs et les Juifs, où on lie judaïsme et communisme, où l’on considère les Juifs comme des étrangers, des complices de l’URSS, où les Juifs sont suspendus ou déplacés dans leurs emplois.

Les autorités des États-Unis essayent de pousser les époux Rosenberg, pour bénéficier de la clémence, mais aussi d’autres intellectuels juifs, à dénoncer l’antisémitisme de Staline et de l’URSS et à appeler les Juifs à sortir des mouvements communistes.

En 1949, Churchill considère que le nazisme est moins dangereux que le communisme, car le premier ne s’appuie que sur l’orgueil et la haine antisémite, avec attisement de haine nationale et raciale, tandis que le second compte sur des missionnaires dans tous les pays, avec un élan universaliste asservi à une expansion impérialiste.

Les Juifs, groupe ethnique pris dans le collimateur de la fureur génocidaire de l’Allemagne hitlérienne, se distinguent dans la lutte contre leurs bourreaux, la communauté juive des États-Unis, en particulier Hannah Arendt, contre l’idée d’un antisémitisme éternel, attribue à l’URSS le mérite d’avoir liquidé l’antisémitisme dans le cadre d’une solution juste et moderne de la question nationale.

Mis en accusation à cause de son lien avec le judaïsme, l’URSS suit une politique de profonde sympathie à l’égard d’un peuple rescapé d’une horrible persécution. La présence juive est très importante dans les rangs communistes et surtout au plus haut niveau du régime en URSS, en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, dans la zone russe de l’Allemagne, puis en RDA, où les Juifs ont des retraites plus de quatre fois plus importantes que les retraites normales.

Les mouvements sionistes admirent tout ce qui est russe, condamnent la Grande-Bretagne comme antisémite et les États-Unis comme impérialistes.

À Nuremberg, ce sont les représentants soviétiques de l’accusation qui attirent l’attention sur l’horreur du judéocide et ce sont eux qui invitent quatre Juifs à venir faire des dépositions.

L’URSS appuie le sionisme et la création de l’État d’Israël, sur le plan diplomatique et sur le plan militaire, par l’intermédiaire de la Yougoslavie puis de la Tchécoslovaquie, la Grande-Bretagne s’y opposant à l’aide de militaires de l’ex république de Salo. L’appui de Staline à la fondation et à la consolidation de l’État hébreu a par corollaire contribué à la Catastrophe nationale du peuple palestinien, tout en précisant que l’option préférée de l’URSS était celle d’un État indépendant et multinational respectant les intérêts à la fois des Juifs et des Arabes.

Une bataille déchire bientôt la communauté juive dans les pays de l’Est entre, d’une part, les sionistes qui distribuent des fonds pour la reconstruction des communautés juives et se prononcent pour l’émigration en Israël, d’où une émigration massive, véritable saignée, surtout du point de vue qualitatif, et, d’autre part, les Juifs qui refusent la séparation ethnique, le discours d’identité nationale juive, la définition de la communauté juive comme minorité nationale, des Juifs qui sont à la recherche d’une nouvelle assimilation et qui sont encouragés à rester par une politique communiste offrant des charges de juges, d’officiers et de membres du gouvernement.

Il n’y a donc ni antisémitisme ni discrimination négative au détriment des Juifs, ceux-ci bénéficiant même d’un traitement de faveur lorsqu’ils acceptent de rester.

Tout en condamnant l’antisémitisme comme chauvinisme racial, cannibalisme, et en soulignant que la question juive est résolue de façon heureuse, les dirigeants communistes, avec l’appui de nombreux Juifs, dénoncent le sionisme comme obstacle à la reconstruction de pays dévastés, martyrisés et champions de la cause socialiste, et cela par les juifs eux-mêmes.

On a un contentieux indépendant de la Guerre froide, contentieux d’autant plus grave que les représentants d’Israël passent par-dessus les autorités soviétiques, en établissant des contacts directs avec la communauté juive soviétique et que les chercheurs soviétiques d’origine juive émigrés en Israël participent à un mouvement décidé à écraser l’URSS. La rupture avec un Israël qui n’est plus neutre correspond à une répression plus ou moins impitoyable des cercles sionistes et à une méfiance de Staline et des communistes qui comprennent comme une trahison le comportement de la communauté juive.

À l’affirmation contestable d’une guerre des sionistes contre l’URSS, affirmation de la part d’une propagande soviétique qui ne peut être accusée cependant ni d’antisémitisme, ni de persécution, ni de référence à une quelconque théorie de la race, à une telle affirmation répond la guerre de l’URSS contre les Juifs de la propagande occidentale, affirmation encore plus contestable. Les accusations réciproques d’antisémitisme ne sont que des instrumentalisations et des mythes des deux côtés, mais un côté plus que l’autre.

Le sillon se creuse qui sépare, d’une part, le pouvoir communiste qui se range du côté arabe et palestinien, et d’autre part, la communauté juive et les cercles pro-israéliens et pro-occidentaux qui s’organisent autour d’elle, avec une connotation raciste anti arabe.

La CIA devient amicale avec l’État juif à partir du moment où elle fait usage des sources d’espionnage israéliennes à l’Est. La CIA est engagée dans l’élimination physique de Staline, de Castro, de Lumumba et d’autres « chiens enragés », et pour réaliser ces assassinats elle prend appui sur des proches des dirigeants visés.

L’âge du soupçon stimule la chasse aux sorcières des deux côtés, même si Staline, se rendant compte de l’absurdité du soupçon, suspend l’enquête sur le soi-disant complot des médecins, des médecins qui ne sont pas tous juifs et qui sont dénoncés non comme sionistes mais comme capitalistes et impérialistes. L’herméneutique du soupçon est effectivement absurde, et des deux côtés.

Remarquons que le cosmopolitisme dénoncé par Staline ne concerne pas les Juifs mais un amour abstrait de l’humanité, un patriotisme mondial abstrait se configurant comme universalité vide et dépourvue de contenu, déclaration d’intention noble ou fuite du champ des responsabilités concrètes, indifférence à la vie d’État concrète du pays dont on est citoyen, indifférence à l’engagement concret dans la famille, dans la société, dans la nation où on vit, configuration idéologique qui constitue le nihilisme national. La critique du cosmopolitisme, élément essentiel dans la résistance à l’agression coloniale nazie, redevient urgente avec la Guerre froide où l’Occident discrédite le patriotisme comme étroit et antilibéral.

Une Guerre froide qui, à tout moment, est prête à se transformer en un holocauste nucléaire ne connaît pas de limites sur le plan idéologique.

De part et d’autre, on crie à l’antisémitisme qui sévit dans le camp ennemi.

Du fait de la prévalence de plus en plus forte de l’Occident sur les plans militaire, idéologique et médiatique, des deux accusations d’antisémitisme, il n’en reste qu’une, celle de l’antisémitisme de Staline et de l’URSS, de l’autre, celle de l’antisémitisme de l’Occident libéral, on en a perdu même le souvenir. Il est devenu évident que le communiste est antisémite.

La thèse de l’antisémitisme de Staline, pour continuer à tenir, exige alors la déjudéisation des Juifs qui collaborent avec Staline, ce qui transforme l’antisémitisme en une catégorie résistant à tout démenti relevant de l’analyse empirique, puisque, quoi que fasse Staline en faveur des Juifs et qui démentirait l’accusation d’antisémitisme dont il est l’objet, cela ne concerne pas des vrais Juifs. Ces Juifs encombrants qui collaborent avec Staline sont des Juifs apostats, des Juifs renégats, des Juifs inauthentiques, des Juifs de cour.

Reconnaître la présence de Juifs dans les directions, c’est admettre que, dans les pays socialistes, la possibilité d’accéder à la position sociale de dirigeant ne dépend pas de l’appartenance ou non à la communauté juive, mais plutôt d’une compétence politique, c’est-à-dire que la communauté juive est considérée comme une pluralité d’individualités aux comportements religieux et politiques variables, aux compétences variables, et non comme un ensemble d’individus clones aux comportements uniformes, fixés une fois pour toutes dans une identité de type racial ou ethnique racial.

Les Juifs d’orientation communiste deviennent des Juifs antisémites quand ils dénoncent l’obscurantisme de la religion, en particulier l’obscurantisme du judaïsme.

Ces dénonciateurs de l’antisémitisme supposé des communistes vont même jusqu’à affirmer que l’omniprésente minorité juive constitue la principale pointe de l’avancée russe dans le champ international, avancée qui constitue une agression contre l’Europe et contre le reste du monde. Le complot judéo-bolchevique des nazis est relu comme complot ou agitation orchestrée par les Juifs antisémites. Le procès fait aux communistes d’être antisémites reproduit, avec quelques modestes variantes, la philosophie nazie de l’histoire.

Lénine comme Staline sont, pour les nazis, des juifs sinon de sang, en tout cas d’esprit. Avant 1945, le  monstre prend les traits du Juif, en l’occurrence Trotski. Maintenant, après les révélations de l’infamie de la solution finale, le monstre qui est le plus à même de susciter l’horreur est le monstre antisémite, en l’occurrence Staline.

  1. 14.                   d) La psychopathologie de Staline

Les aspects psychopathologiques des personnalités : paranoïa, obsession de l’ennemi potentiel ou de l’ennemi objectif poussant à la recherche de nouvelles cibles à la machine répressive, soupçon de ceux qui sympathiseraient avec l’ennemi ou avec son système politique, arrestations sans procès et pour un temps indéterminé, construction d’une agression fantasmée, construction d’ennemis, de dangers, de guet-apens, de complots, psychose de l’espionnage et du sabotage, anxiété, hystérie, construction d’une terreur de masse.

La genèse, les caractéristiques et la signification de l’horreur stalinienne peuvent se comprendre par l’obsession de l’ennemi potentiel, ou, pour accentuer le caractère psychopathologique d’un comportement attribuable exclusivement aux dictatures totalitaires, par l’obsession de l’ennemi objectif, obsession qui pousse à toujours rechercher de nouvelles cibles à la machine répressive.

Mais ce schéma peut s’appliquer aussi à l’histoire des États-Unis qui ciblent l’Allemagne, puis l’URSS, puis les musulmans, comme à l’histoire de la France ou de l’Angleterre où sont arrêtés, sans procès et pour un temps indéterminé, ceux qui sont non responsables d’actions concrètes mais sont soupçonnés de sympathiser avec l’ennemi ou avec son système politique.

Aux États-Unis, pays protégé par des océans et bordé par deux pays non menaçant, Roosevelt parle de l’imminence de l’invasion allemande, avec des parachutistes nazis largués sur les villes américaines et un débarquement des soldats nazis, les points stratégiques étant au préalable occupés par les agents secrets allemands qui sabotent les usines et infiltrent l’armée, la propagande étant diffusée par ces ennemis objectifs qui expriment les opinions opposées à l’intérêt national, ceux qui manquent de respect à l’égard des choses pour lesquelles nous combattons et qui sont prêts à aider l’envahisseur, ceux qui constituent le cheval de Troie et la courroie de transmission des nazis, quand ils prônent la non intervention. La résistance doit être assumée non seulement par l’armée mais par le pays entier, par une mobilisation totale et par le contrôle de tout ce qu’on dit, les espions étant partout.

L’anxiété de masse devient l’hystérie, ce qui, en URSS, sous une forme monstrueusement agrandie, constitue la terreur.

La psychose du sabotage en URSS se diffuse à partir d’indéniables actes de sabotage.

L’idéologie, la paranoïa ou la situation objective expliquent cette terreur, mais cette terreur est efficace contre l’espionnage allemand.

L’espionnage existe, un espionnage qui assassine Alexandre III, en 1894, un espionnage qui est présent au sommet du pouvoir tsariste et qui explique son effondrement en 1917, un espionnage qui finance après février 1917 les pacifistes et les troubles en Russie, un espionnage britannique qui sait décrypter les messages soviétiques, un espionnage américain après 1945 comprenant des opérations de sabotage et de soutien à des mouvements insurrectionnels.

La folie serait présente dans le totalitarisme nazi ou stalinien, mais elle serait aussi présente chez tous les révolutionnaires, ou plutôt seulement chez les jacobins et les bolcheviques, sous la forme de construction d’objets à haïr, selon une paranoïa où, par exemple, Staline suspecte partout des dangers, des guets-apens et des complots.

Mais cette paranoïa est présente aussi chez les protagonistes de la révolution puritaine en Angleterre ou de la révolution abolitionniste aux États-Unis. Elle est présente chez Washington, qui croit que Londres veut réduire le pays en esclavage, tandis que Jefferson est suspecté d’être un agent français et Hamilton un agent britannique. Elle est présente chez les protagonistes de la Guerre de succession, où chacun accuse l’autre de trahison des Pères fondateurs. C’est aux États-Unis que, au début du XXe siècle, des théories du complot prenant pour cible les bolcheviques sont construites, les « Sisson papers » qui démontrent que les bolcheviques sont des agents allemands, et, diffusé par Henry Ford, le « Protocole des sages de Sion » qui démontrent que les bolcheviques sont des agents juifs.

F. Conclusion : l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis de Staline et de l’URSS

  1. 15.                   La moralité du régime soviétique et le problème de l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis de Staline et de l’URSS

a) Évaluer l’immoralité de chaque acteur historique. Avant 1917, l’immoralité est du côté de l’Occident libéral, quand il est en état d’urgence ou quand il colonise, quand il valorise l’idéologie de la guerre, et après 1917, c’est-à-dire après la prise de pouvoir par les bolcheviques, elle est tout autant, sinon plus, du côté de ce même Occident libéral.

Les bolcheviques auraient développé une vision du monde sourde aux raisons de la morale et de l’humanité.

En fait, au moins jusqu’en 1917, il serait difficile de les désigner comme ignorants des raisons de la morale.

Outre le fait que les tragédies peuvent difficilement être expliquées par l’anomalie ou la dépravation morale d’individus singuliers, à partir du moment où l’approche morale met en accusation des individus, il n’y a pas de raison qu’elle ne mette pas en accusation aussi les leaders de l’Occident libéral.

Les rôles entre accusés et accusateurs peuvent facilement s’inverser, et même on peut dire que, souvent, sont accusés du carnage non les responsables mais ceux qui ont essayé de l’empêcher ou d’en hâter la fin.

Alors que, à propos des guerres, les bolcheviques, moralement indignés, parlent des massacres sanglants, des exterminations de masse, de l’horrible fabrique de cadavres et de génocide, alors que les bolcheviques parlent d’adoration de la violence brutale, de décadence morale, de barbarie scientifique détruisant les fondements de la vie sociale civilisée et anéantissant l’homme, la santé, le confort, l’hygiène, les rapports quotidiens habituels, les liens d’amitié, les obligations professionnelles, toute règle morale, alors que les bolcheviques parlent du retour à une barbarie morale aveugle, sans vergogne et des horreurs inouïes de la Première guerre mondiale, Théodore Roosevelt, se situant au-delà du bien et du mal, célèbre la guerre et la jouissance dans la bataille, la jouissance dans la douleur, dans la peine et le danger, cette jouissance étant l’ornement du triomphe de l’homme, le jeu au cours duquel il faut sourire, la guerre coloniale étant le plus grand jeu de l’histoire, jouant la mise la plus élevée, alors que Churchill dit que la guerre constitue l’unique sens et but de notre vie et que le Max Weber salue la Première guerre mondiale comme grande et merveilleuse, et que Croce affirme que la guerre permet une régénération de la vie sociale, une purification des hommes préparant à un nouvel âge d’or, à une renaissance de l’humanité.

Alors que les bolcheviques condamnent politiquement et moralement la guerre, le système politico social qui l’a engendrée, le colonialisme et les guerres coloniales opérées par des nations civilisées et constitutionnelles opérant des massacres d’hommes, de femmes et d’enfants, des génocides, pour piller la terre et se transformer en propriétaire foncier, Théodore Roosevelt parle des pionniers qui accomplissent le difficile travail de civiliser des territoires barbares, sans se laisser abattre par de faux sentimentalismes, sans se laisser impressionner par les moralistes politiques et les philanthropes sentimentaux qui s’émeuvent du sort des peuples coloniaux et qui sont pires que les criminels de profession.

L’État total et le totalitarisme caractérisent les pays capitalistes en guerre, avec, au-delà du bien et du mal, selon un culte de la volonté de puissance sans limite morale, une discipline de caserne, la prison au front, le bagne militaire pour les ouvriers à l’arrière, l’embrigadement de la société civile par un État caserne centralisé, mutilant ou détruisant la démocratie et la transformant en autocratie féroce et inhumaine, opprimant férocement les nationalités par des massacres et des pogroms.

Alors que les bolcheviques sont pour le cessez-le-feu, la fraternisation des troupes ennemies, contre la soûlerie patriotique, pour l’internationalisme prolétarien, contre le « prolétaires de tous les pays, tuez-vous » et pour le « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », de l’autre côté il y a ceux qui ne reconnaissent pas la morale humaine, ceux pour qui, en politique, il n’y a pas de place pour une morale qui juge des buts de guerre et qui rend public des traités diplomatiques immoraux parce que planifiant une guerre en vue de conquêtes territoriales, ceux pour qui, selon leurs expressions vides de sens, la politique est la politique ou la moralité de la politique est d’être simplement une excellente politique, ceux pour qui les droits doivent être attribués non à ceux qui ne savent ni les conquérir ni les défendre mais à ceux qui s’en tiennent à leur propre pensée et qui répandent leur propre sang.

Il faut parler des Anglais qui, pour soutenir la participation de la Russie à la Grande guerre, ferment les yeux sur les massacres tsaristes génocidaires, prélude à la solution finale, il faut parler de l’appui des Anglais et des Français aux Blancs de la contre-révolution et à leurs massacres.

Il faut parler des massacres anglais en Irak en 1920, en Inde en 1942, en Afrique 1951 et 1955, des massacres mussoliniens en Libye.

Il faut parler, lors de la Deuxième guerre mondiale, des camps aux États-Unis, du racisme, en particulier antijaponais et antiallemand, aux États-Unis, des bombardements terroristes des villes allemandes, italiennes et japonaises, et, en Allemagne, des camps anglais et américains de la fin de la guerre.

b) Le caractère problématique de l’attribution des responsabilités. Établir les responsabilités n’est pas facile, et s’il y a peut-être des acteurs d’actes horribles qui ne se posent pas de question, ce qui est peu vraisemblable, la plupart reconnaissent qu’ils sont face à des dilemmes moraux, et dans le cas d’un conflit, sous peine de dogmatisme sur le plan théorique et d’hypocrisie sur le plan moral, il faut analyser les dilemmes moraux de chaque camp en conflit. L’auteur matériel immédiat d’une action horrible n’est pas toujours le principal responsable, et le principal responsable attribue souvent la responsabilité à d’autres ou à des circonstances indépendantes de sa volonté, ce qui n’est pas toujours faux. Le goulag et la terreur, une fois la première guerre civile résolue, peuvent s’expliquer non tellement par la fureur idéologique ou par la paranoïa, mais plutôt, dans une situation de brutalisation inouïe et d’omniprésence de la mort, par de nombreux déterminants comme l’existence de deux menaces indubitables, la volonté de coloniser l’Est européen de Guillaume II, volonté mise en forme dans le Mein Kampf de Hitler, l’hostilité des puissances coloniales voyant d’un mauvais œil l’anticolonialisme et la reconnaissance des nationalités et des cultures, ce qui constitue bien une menace massive objective permanente, comme aussi le déterminant du messianisme terroriste, les complots et les tentatives de coup d’État, développant la troisième guerre civile. Il y a des crimes de légitime défense, des crimes qu’on est obligé de commettre lorsqu’on ne peut pas faire autrement sans commettre indirectement d’autres crimes encore plus horribles, par exemple dans les états d’urgence où ne pas commettre le crime, par vanité ou orgueil moral, valorisation excessive de soi à travers la morale, serait mettre en question la vie des concitoyens, ce qui n’est pas le cas dans le contre-exemple de l’industrialisation et de la collectivisation forcées qui n’étaient pas une nécessité immédiate, même si le danger de guerre était relativement imminent, cette imminence pouvant constituer des circonstances atténuantes, en tenant compte du fait qu’il n’y avait pas d’intention explicitement criminelle, mais que, en définitive, le crime a quand même eu lieu. Il y a des crimes en soi, des crimes inexcusables, par exemple les bombardements de villes allemandes et japonaises, alors que l’Allemagne et le Japon vont indubitablement capituler, ou l’exécution de prisonniers, par simple vengeance ou par racisme ou par idéologie coloniale, c’est-à-dire pour des raisons abjectes. L’imminence du danger n’étant pas mesurable, le jugement moral ne peut pas tenir compte seulement de l’excuse de l’imminence du danger, il faut un jugement complexe, tenant compte des circonstances historiques, un jugement moral qui coïncide en définitive avec le jugement politique

Le problème des responsabilités est complexe. Ainsi, la responsabilité de la Deuxième guerre mondiale pourrait être partagée entre la politique nazie et la politique d’apaisement d’un gouvernement anglais voulant dévier vers l’Est l’expansionnisme nazi.

Selon l’idée que la responsabilité d’une action horrible ne doit pas être nécessairement attribuée à l’auteur matériel de cette action, les dirigeants soviétiques reconnaissent des horreurs, mais en attribuent la responsabilité à l’environnement impérialiste et à la politique agressive des grandes puissances, tandis que les dirigeants américains reconnaissent l’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki, mais en attribuent la responsabilité à un gouvernement japonais pervers et qui liquide les valeurs morales et la raison.

Il est légitime de s’interroger sur les dilemmes moraux avec lesquels les personnalités sont en prise, mais ne s’intéresser qu’aux dilemmes moraux des personnalités d’un seul camp, et, encore pire, ne s’intéresser qu’aux dilemmes moraux des personnalités de son propre camp, c’est, par définition, faire preuve de dogmatisme sur le plan théorique et d’hypocrisie sur le plan moral.

Hiroshima est un crime, crime de tuer et terroriser des civils alors qu’on est déjà victorieux, sans même tenter une réelle négociation avec les Japonais, de même qu’est un crime le bombardement des villes japonaises et allemandes, une fois la guerre virtuellement gagnée.

Les bombardements anglais de populations civiles allemandes quand l’Allemagne triomphe pose le problème de savoir si on peut piétiner les droits des gens innocents pour sauver sa propre communauté.

Pour défendre la loi morale, on peut se sacrifier soi-même, mais pas ses concitoyens ?

Face à une horreur sans issue, face a une urgence suprême, à un état de nécessité, il n’y a pas de choix, il faut sauver ses concitoyens, on ne peut soi-même se soustraire à ce choix, ce serait de la vanité. Il nous faut nous effacer devant les autres, la nécessité ne connaissant pas de règle morale. Il faut assumer le poids de la criminalité, l’inéluctabilité de la faute ?

Avec ce raisonnement, on pourrait dire que, sans la collectivisation forcée de l’agriculture et l’industrialisation forcée, sans le procès des généraux, sans la terreur, il était impossible de résister aux nazis, et on pourrait ajouter que le goulag n’était pas nécessaire, mais alors, toujours selon ce point de vue que l’urgence extrême doit être inhabituelle et horrible, que le danger doit être imminent pour justifier la faute, la collectivisation forcée et l’industrialisation à marche forcée, cause de la croissance horrible du goulag, n’étaient pas justifiables, puisque le péril de guerre était loin et qu’Hitler n’avait pas encore conquis le pouvoir.

Il est bien difficile de passer du général au particulier.

Pour Guillaume II, le conflit avec la Russie est une guerre raciale où est en jeu l’existence des deux peuples slave et germain, l’être ou ne pas être de la race germanique en Europe, cet affrontements excluant toute réconciliation ou reconnaissance réciproque. À partir de Brest Litovsk, émerge l’opinion d’une entente avec la Grande-Bretagne pour réaliser le démantèlement de la Russie et créer les prémices d’une position mondiale de l’Allemagne et d’une politique continentale grandiose. Cette solution au problème de l’espace vital d’un empire continental allemand à édifier sur les ruines de l’URSS est énoncé par Mein Kampf. Cela explique les angoisses de Staline.

L’imminence du danger n’est certes pas mesurable, mais il faut l’affronter de façon adéquate, et si les bombardements sont un crime en soi, même en cas d’urgence suprême, la collectivisation et l’industrialisation forcées finissent par aboutir à une série de crimes. Le massacre de Katyn est un crime en soi, la situation de péril précipitant l’horrible décision, qui est ensuite amèrement regrettée par Staline. Les dilemmes moraux ne sont pas absents.

L’exécution par Patton des soldats italiens qui se rendent ne tient pas à la préoccupation pour la sécurité du pays, mais à l’esprit de vengeance ou même le mépris racial, c’est-à-dire il s’agit d’un délit pour des motifs abjects.

Des réfugiés nord-coréens, en majorité des femmes et des enfants, sont tués par l’armée américaine, sur ordre du gouvernement américain, sous prétexte que des infiltrés nord-coréens en font partie, ainsi qu’est liquidée la cinquième colonne potentielle, c’est-à-dire les citoyens suspects d’être communistes, leurs femmes et enfants compris, et les citoyens des villes reconquises. Pour une guerre menée à des milliards de kilomètres des États-Unis, on ne peut invoquer l’urgence suprême. Les Katyn des États-Unis et de la Corée-du-Sud sont est encore plus sans scrupules que les Katyn soviétiques.

L’approche morale manichéenne est inadéquate.

Le jugement moral inéluctable qui fait abstraction du contexte historique est superficiel et hypocrite.

Le jugement moral est complexe, à caractère problématique.

Dans le cas de l’URSS, on a l’intrication , d’une part, des circonstances objectives caractérisées par un état d’exception prolongé dans une situation de brutalisation inouïe et généralisée, et, d’autre part, des responsabilités subjectives, et en ce qui concerne ces dernières, il faut faire la part de celles qui reviennent à un groupe dirigeant dans son ensemble, un groupe où la pitié a été tuée par l’omniprésence de la mort, et celle qui met en cause des individus singuliers.

Pour ce qui concerne Staline, en plus des conflits dévastateurs et des dilemmes moraux caractérisant la Seconde guerre de 30 ans, il avait à affronter les conflits et les dilemmes moraux particuliers de l’histoire russe et de l’histoire de la Seconde période des désordres, l’ombre de l’urgence suprême dominant ses 30 années d’exercice du pouvoir.

Le passage de l’état d’exception à la condition de normalité fait face à l’obstacle des conditions objectives, mais aussi à l’obstacle du messianisme, puissamment stimulé par la Première guerre mondiale, et intrinsèque à une vision qui s’attend à la disparition du marché, de l’argent, de l’État et de la règle juridique, la désillusion ou l’indignation exacerbant un conflit qu’il n’est pas possible de réguler par des normes juridiques purement formelles, puisque appelées à disparaître, supplément potentiel de violence.

Le jugement moral coïncide avec le jugement politique.

Pour l’Occident libéral, dans la guerre nazie, dans les bombardements en Allemagne ou au Japon, il y a le poids de l’idéologie raciale, d’où un supplément de violence qu’on peut justifier non par l’urgence suprême mais par une idéologie coloniale, qui assimile les indigènes de l’Est à des Peaux Rouges à décimer et des Noirs à mettre en esclavage, qui traite les Japonais et les Allemands à l’instar des peuples colonisés qui doivent être ramenés à l’obéissance.

c) L’attitude des révolutionnaires vis-à-vis des infamies du mouvement communiste. Certains communistes prennent leurs distances avec les pages les plus noires du mouvement communiste, caractérisant ces pages comme une trahison ou une dégénérescence de l’idéal communiste originel, ce qui a parfois tendance à focaliser l’attention non sur des mouvements sociaux faisant siennes des théories, mais sur des théories considérées comme non innocentes et sur des personnalités et les théories que ces personnalités ont produites ou appliquées, sans tenir compte des expériences et des influences complexes expliquant la production théorique en question, ni des déterminants encore plus complexes de la décision pratique, de « l’application » de la théorie. Les théories ne sont pas innocentes, mais le degré de responsabilité des théoriciens est variable. Par exemple, Marx n’est pas responsable directement de ce qui s’est passé après sa mort, il n’a pas légitimé le goulag. Les utopies aussi ne sont pas innocentes, ainsi l’utopie d’un marché autorégulé est responsable de la mort de milliers d’Irlandais.

Face à la réduction à un crime ou à une folie criminelle du mouvement communiste, certains, croyant défendre l’honneur du communisme, prennent leurs distances avec les pages les plus noires du communisme en les stigmatisant comme trahison ou dégénérescence des idéaux originels, mais alors les pages noires du christianisme sont une dégénérescence du christianisme, les régimes qui s’affirment dans le monde protestant sont une dégénérescence de la Réforme, Cromwell est d’un dégénéré par rapport aux protagonistes de la Révolution puritaine, la Terreur jacobine est une dégénérescence des idées de 1789, le fondamentalisme est une dégénérescence du Coran, l’esclavage et le colonialisme sont une dégénérescence du libéralisme, Washington, Jefferson, Madison, Franklin, Locke, c’est-à-dire le panthéon des grands esprits du libéralisme, comme propriétaires d’esclaves ou justifiant l’esclavage, seraient des traîtres, ce à quoi les libéraux répondent que les traîtres au libéralisme sont les abolitionnistes, avec leur jacobinisme et leur fanatisme anti-esclavagiste qui trahissent les idéaux de tolérance et de respect du droit de propriété sous toutes ses formes, y compris le droit d’avoir la propriété d’esclaves.

Dans le mouvement communiste, pour certains, le traître et criminel par excellence est Staline, pour les communistes chinois et albanais, les traîtres sont les champions de la déstalinisation, tandis qu’aujourd’hui la criminalisation touche aussi Lénine, Mao, Tito, Ho Chi Minh et Castro, sans parler de Pol Pot.

L’histoire du mouvement communiste en tant que crime est rebaptisée histoire de la trahison des idéaux originels.

Cette approche fait disparaître l’histoire réelle et profane, qui est remplacée par l’histoire d’une malheureuse et mystérieuse corruption et distorsion de doctrines élevées a priori à l’empirée de la pureté et de la sainteté, si ce n’est que la théorie n’est jamais innocente.

On se fourvoie à opposer la médiocrité ou l’horreur de l’histoire réelle à la noblesse des idéaux originels.

L’historiographie est actuellement engagée dans la criminalisation des bolcheviques dans leur ensemble, mais aussi dans la dénonciation des présupposés théoriques de la terreur et du goulag chez, déjà, les auteurs à qui les bolcheviques se réfèrent.

En refusant le mythe de l’innocence de la théorie, on s’interroge de manière licite sur le rôle direct ou indirect joué par Marx et Engels, en enquêtant sur l’histoire réelle du succès de cette théorie et sur les raisons de ce succès, mais aussi on procède de façon analogue pour tous les grands intellectuels.

Y a-t-il un rapport entre le refus de Locke d’étendre la tolérance et même la compassion aux papistes et les massacres subis en Irlande par les catholiques ? Y a-t-il un lien entre sa théorisation de l’esclavage dans les colonies et l’holocauste noir ?

John Stuart Mill doit-il être tenu coresponsable de la terreur et des massacres qui accompagnent l’expansion coloniale quand il théorise le despotisme de l’Occident sur les races mineures, tenues à une obéissance absolue, et le caractère bénéfique de l’esclavage imposé aux « tribus sauvages ».

Les philippiques enflammées contre le pouvoir et la richesse des Pères de l’église expliquent-t-elles les caractéristiques ruineuses et sanguinaires du cycle révolutionnaire ? Ceux qui dénoncent les protagonistes des croisades comme des traîtres au christianisme doivent prendre conscience que l’Ancien Testament légitime et célèbre les Guerres du Seigneur.

La non-innocence de la théorie étant réaffirmée, il faut alors différencier les degrés de responsabilité.

Locke était actionnaire d’une société qui gérait la traite des esclaves.

Marx et Engels n’ont pas bénéficié du travail forcé caractérisant le goulag, ils ont peut-être par anticipation légitimé une violence qui sera opérée après leur mort.

Mill légitime des pratiques qui lui sont contemporaines.

Tocqueville légitime des pratiques génocidaires renvoyant au présent immédiat et dont il est un décisionnaire.

La responsabilité des représentants de la tradition libérale dans les infamies du colonialisme est ici plus direct que la responsabilité de Marx et Engels pour les infamies du régime soviétique, responsabilité médiatisée par les événements imprévisibles de la Première guerre mondiale et de l’état d’exception permanent.

Comme la théorie, l’utopie ne peut revendiquer aucune innocence.

L’utopie anglaise d’un marché auto régulé, avec refus d’une quelconque intervention de l’État pour régler la maladie de la pomme de terre par exemple, a coûté la vie à des centaines de milliers d’Irlandais.

L’utopie de Wilson, Popper ou Bush junior d’une paix perpétuelle à réaliser au moyen de la diffusion planétaire de la démocratie l’arme au point provoque des catastrophes.

L’attente messianique d’une société sans État ni règle juridique, sans frontière nationale et sans marché, ni argent, une société privée en définitive de tout conflit réel, une telle attente fait obstacle au passage à la normalité, prolongeant l’état d’exception provoqué par la crise de l’ancien régime, par la guerre et par les agressions successives.

Les approches qui prennent appui sur les catégories respectivement de crime et de trahison ont la caractéristique commune de concentrer l’attention sur la nature criminelle ou traîtresse d’individualités singulières, renonçant ainsi à comprendre le déroulement historique réel, renonçant à comprendre l’efficience historique des mouvements sociaux, politiques et religieux qui ont exercé une capacité d’attraction planétaire et dont l’influence se déploie dans une période de temps plus long.

Les infamies de l’Allemagne hitlérienne, qui pourtant ne dure que 12 ans et n’arrive à exercer une attraction que dans le milieu de la race des seigneurs, ne peut s’expliquer par Hitler seul, par la seule reconstruction de l’enfance et de l’adolescence de Hitler, alors que Hitler reprend, en les radicalisant, deux éléments centraux de sa théorie à un monde qui lui préexiste, d’une part, la célébration de la mission colonisatrice de la race blanche et de l’Occident, appelés maintenant à étendre leur domination en Europe orientale, d’autre part, la lecture de la Révolution d’octobre comme complot judéo-bolchevique qui, en stimulant la révolte des peuples coloniaux, en minant la hiérarchie naturelle des races, en infectant l’organisme de la société, constitue une menace effrayante pour la civilisation, qu’il faut affronter par tous les moyens, « solution finale » comprise.

Le goulag est une institution qui naît en Russie tsariste et auquelle ont eu recours les pays de l’Occident libéral au cours de l’expansion coloniale comme à l’occasion de l’état d’exception provoqué par la Seconde guerre de 30 ans.

On ne peut expliquer l’esclavage, la décimation ou l’extermination des Indiens à partir des caractéristiques individuelles des Pères fondateurs, on ne peut déduire les bombardements de civils de la nature perverse de Churchill, Roosevelt ou Truman, ni déduire l’horreur de Guantanamo de l’adolescence de Bush junior.

Si nous refusons l’approche de Staline par le crime ou la folie criminelle ou la trahison des idéaux originels et si nous discutons des personnalités et des événements, cela ne veut pas dire un engourdissement moral.

En amorçant une approche critique de l’histoire sacrée du christianisme, à une distance temporelle qui réduit l’impact sur les intérêts et les passions du présent, le portrait sombre de Néron par la propagande des chrétiens et de l’aristocratie, un Néron incendiant Rome pour inculper les chrétiens, tient-il compte des courants chrétiens apocalyptiques et fondamentalistes, qui voulaient voir réduit en cendres ce lieu de la superstition et du péché qu’était Rome, et accélérer ainsi l’accomplissement de leurs espérances eschatologiques ? La persécution antichrétienne de Dioclétien est-elle le résultat d’une haine théologique inexplicable et étrangère aux traditions romaines ou la préoccupation pour l’agitation pacifiste chrétienne au moment des invasions barbares, ce qui ne veut pas dire que l’historien minimise la persécution des chrétiens ou qu’il veuille la réédition de cette persécution ?

Certes, critiquer l’histoire sacrée de l’Occident et de son pays guide est difficile du fait de l’impact sur les intérêts et les passions actuelles, de même qu’il est difficile de trouver les raisons de ceux dont la défaite a ouvert la voie au triomphe du siècle américain.

Diabolisation et hagiographie continuent à avoir du poids, de même que le culte négatif des héros et l’oubli correspondant des mouvements sociaux.

Libye, Côte d-Ivoire, colonialisme, ONU, Union Africaine, guerre coloniale, propagande, résolution 1973

Point de vue un peu tardif (23 avril) de Jean-Pierre Dussaud sur les événements de Libye  (envoyé au Mouvement de la paix national et à Marianne Rouxin de la Fase):

Pour interpréter l’intervention en Libye, n’oublions pas le contexte colonial, la proclamation absurde par notre Assemblée nationale du côté positif de la colonisation, alors que, par exemple, quatre Kanaks sur cinq ont été massacrés par les soldats de la IVe République. N’oublions pas la kyrielle de bases militaires, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, avec comme modèle la monarchie élective qu’est la Ve République et des campagnes électorales réglées par des médias de masses qui sont tous propriétés des actionnaires du CAC 40, leur représentant politique contrôlant les médias publics. N’oublions pas la propagande de guerre et la manipulation des images qui se situent à un niveau mondial.

Au-delà des faits à confirmer ou à décrypter, au-delà des raccourcis simplificateurs entre l’argumentation et une décision pratique à multiples motivations plus ou moins conscientes (le « j’ai telle opinion, par conséquent je ferai telle action »), au-delà des procès et des faux débats de la concurrence sur le marché politique des certitudes pour se manifester comme les meilleurs défenseurs de la population libyenne, appuyons nous sur des positions de principe.

La position du Mouvement de la paix dans la résolution des conflits a toujours été de soutenir les forces pacifiques des deux camps, toutes les forces qui œuvrent à la paix, au dialogue et à la coopération, contre toutes les forces qui voient dans la guerre une solution. Sur le plan juridique, œuvrant pour le droit international, notre mouvement soutient la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme. Notre mouvement organise son action dans le cadre de la culture de paix définie par l’ONU et par l’Unesco.

Il semble qu’il y ait deux problèmes, celui de notre attitude à l’égard des deux camps libyens, celui des résolutions du Conseil de sécurité.

1) Ce dernier problème est récurrent. Il tient à l’organisation actuelle de l’ONU, avec un Conseil de sécurité qui n’est pas l’émanation démocratique de l’Assemblée générale de l’ONU, puisque cinq membres y sont inamovibles, et avec droit de veto.

Face à une ambiguïté d’un texte de résolution du Conseil de sécurité, les États membres qui veulent détourner l’esprit du texte peuvent s’opposer, s’ils ont le droit de veto, à toute autre résolution mettant en question leur interprétation. Par conséquent, les États qui ont le droit de veto sont sûrs de pouvoir placer leur action sous le signe de l’ONU, à partir du moment où ils arrivent à construire un texte de résolution suffisamment ambigu pour prêter à leur interprétation et suffisamment convaincant pour lever les résistances des autres États ayant le droit de veto. On peut effectivement parler de piège ou d’engrenage.

Autrement dit, il faut être attentif au processus de passage d’une résolution de l’ONU à son application contestable ou contestée, avec des résolutions suffisamment ambiguës pour que certaines actions militaires paraissent médiatiquement justifiées.

La résolution 1970 du 26 février 2011 semble ne poser aucun problème (Elle accueille avec satisfaction la résolution du Conseil des droits de l’homme du 25 février décidant l’envoi d’urgence d’une commission internationale indépendante pour enquêter sur toutes les violations présumées des droits de l’homme. Elle considère que les attaques systématiques et généralisées commises contre la population civile pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Elle exhorte les autorités libyennes à respecter les droits de l’homme et le droit international humanitaire. Elle décide de saisir le Procureur de la Cour pénale internationale et enjoint les autorités libyennes à coopérer avec la Cour et le Procureur. Elle décide l’embargo sur les armes, des interdictions de voyager et des gels d’avoirs).

La deuxième résolution est contestée (Elle fait suite à l’appel du Secrétaire général de l’ONU du 16 mars 2011 à un cessez-le-feu immédiat. Le Conseil de sécurité, dans cette résolution 1973 du 17 mars 2011, déplorant que les autorités libyennes ne respectent pas la résolution 1970, exige un cessez-le-feu immédiat et la cessation totale des violences et des attaques et exactions contre la population, se déclare résolu à assurer la protection des civils et des secteurs où vivent des civils, considère que l’interdiction de tout vol dans l’espace aérien est importante pour assurer la protection des civils et pour faire cesser les hostilités, pour faire en sorte que des aéronefs ne puissent être utilisés pour des attaques aériennes contre la population civile, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen).

Pour les partisans de cette résolution 1973 qui en demandent le respect intégral, au sens où il ne doit pas y avoir d’action au sol, l’instauration de la zone sans avion empêche que les avions de Kadhafi ne bombardent les villes, et, ajoutent-t-ils, il s’est malheureusement passé trop de temps, trois semaines, avant le vote de cette résolution.

Pour d’autres, l’intervention aérienne faisant des victimes civiles, la résolution 1973 est interprétée, par la France, l’Angleterre et les Etats-Unis, non comme une défense de la population libyenne mais comme la prise de parti pour la victoire du camp du conseil national de transition (CNT) sur le camp Kadhafi. La propagande de guerre parle très peu ou pas du tout des atrocités racistes commises par le camp du CNT, à qui on attribue une représentativité qui n’est pas toujours reconnue sur le terrain. Le but de l’intervention proclamé par la France, l’Angleterre, les Etats-Unis et le CNT est l’élimination de Kadhafi. C’est un engrenage guerrier, un engrenage militaire et d’opérations de guerre dont il sera difficile de sortir. Il faut craindre que ce ne soit le peuple libyen qui paye.

Il faut constater la réalité d’une résolution 1973 qui existe comme loi internationale présente, en attendant une autre résolution qui soit acceptée par les États ayant un droit de veto, une résolution 1973 dont les peuples doivent orienter l’interprétation dans le sens de la protection véritable des populations civiles libyennes, dans le sens de la paix.

2) En ce qui concerne notre attitude à l’égard des deux camps, référerons nous d’abord à l’attitude de ceux qui ont le plus eu à connaître, eux-mêmes ou par leurs ancêtres, le racisme, l’exploitation, les massacres coloniaux et autres exactions, ce que font heureusement les résolutions 1970 et 1973 elles-mêmes, qui mentionnent explicitement l’Union africaine et sa condamnation des violations des droits de l’homme commises en Libye.

Les démarches de l’Union africaine sont peu médiatisées. Pour notre gouvernement, l’Afrique n’est pas encore entrée dans l’histoire, et seuls ne sont pas des dictatures les régimes qui lui font allégeance.

L’Union africaine (ex-OUA) a construit une feuille de route pour la Libye allant dans le sens du cessez-le-feu, du repli des hommes armés dans les casernes et de l’engagement de discussions entre les deux camps. Elle met chacun des deux camps devant un choix de paix ou de guerre, ce qui permettrait que nous soutenions tous les partisans de la paix, quels que soient les crimes commis de part ou d’autre. L’extermination d’un camp par l’autre est une solution dont la population civile sera la victime.

Après l’acceptation du 10 avril de la feuille de route de l’Union africaine par Kadhafi, l’Union africaine regrette la non-acceptation du 12 avril de cette feuille de route par le Conseil national de transition de Benghazi, le CNT : « Le comité ad hoc de haut niveau de l’Union africaine et le CNT ont traité longuement de la nécessité d’un cessez-le-feu urgent, y compris le principe du retour de toutes les forces dans leurs casernes, qui devra être surveillé par un mécanisme international crédible et efficace, afin d’assurer la protection effective de la population civile et de créer les conditions propices à la satisfaction des aspirations et demandes légitimes du peuple libyen à la démocratie, à la liberté, à l’État de droit et au développement socio-économique. Cependant, en raison d’une condition politique avancée par le CNT comme un préalable au lancement urgent de discussions sur les modalités d’un cessez-le-feu, il n’a pas été possible, à ce stade de dégager un accord sur la question essentielle de la cessation des hostilités. Le comité lance un appel pressant au CNT à coopérer. » Le chef du CNT précise alors ses justifications du refus du cessez-le-feu : « L’initiative qui a été présentée aujourd’hui est dépassée. Le peuple réclame le départ de Kadhafi et de ses fils. Toute initiative ne tenant pas compte de cette demande n’est pas digne de considération. »

Pour notre part, continuons à soutenir toute initiative diplomatique, toute initiative de cessez-le-feu, et en particulier opposons-nous à toute interprétation guerrière de la résolution 1973, c’est-à-dire à toute intervention militaire se fixant comme objectif l’élimination d’un des deux camps, sous couvert de défense de la population civile.

Conclusion : l’histoire coloniale nous apprend qu’il y a deux types de guerre coloniale, l’intervention militaire directe, par exemple celle de Bush fils en Irak (c’était « pour la démocratie ») et l’intervention indirecte par le soutien des puissances coloniales à l’un des camps en conflit pour qu’il élimine l’autre camp, et actuellement c’est cette version de la guerre coloniale qui semble être utilisée, avec ce soutien de la France, de l’Angleterre et des États-Unis au CNT pour qu’il élimine Kadhafi (c’est « pour la protection des populations civiles »). Ce qui est sûr, c’est qu’on vient de vivre un tel type de guerre en Côte d’Ivoire.

Apprenons aux jeunes des versions de l’histoire non officielles (non à la « colonisation positive » !), des versions de l’histoire non expurgées des génocides, des massacres et de l’esclavage commis au nom de la civilisation, et dénonçons les propagandes de guerre, les silences, les déformations, les manipulations et la quasi-absence de débat pluraliste dans les médias de masse.

Questionnaire sur le nucléaire et les médias

(Publié le 23-04-2011 vers 6h  sur Bellaciao)

Les médias parlent des dangers du nucléaire militaire ?

Il n’est pas question, dans aucun média, d’un débat public pluraliste en direct sur le nucléaire militaire, et plus généralement sur les problèmes militaires.

Les effets des expériences nucléaires militaires sont occultés ou minimisés. La réalité est que les lieux d’expérience sont contaminés pour des dizaines d’années, voire des centaines d’années, et que les victimes civiles ou militaires sont ignorées ou faiblement indemnisées.

La présence risquée d’armes nucléaires sur les bases militaires terrestres, dans certains avions, navires et sous-marins est rarement évoquée, sans parler du danger des navires et sous-marins à propulsion nucléaire.

Les médias parlent des dangers du nucléaire civil ?

En matière de nucléaire civil, la propagande est tout autant mondiale.

La radioactivité autour des mines et des lieux d’ensevelissement des déchets sont minimisés. Le danger du transport des matières nucléaires est nié.

On ne dit pas que toutes les installations nucléaires fonctionnent avec des rejets chimiques et radioactifs autorisés.

Le bilan de Tchernobyl, cosigné par l’OMS et par l’AIEA, le 5 septembre 2005, concède une cinquantaine de morts, 400 irradiés et 4000 morts potentiels.

Face à ce décompte flatteur, l’Académie des sciences de New York, le 28 avril 2010, estime à 985 000 le nombre de décès survenu à cause de Tchernobyl entre 1986 et 2004.

Les médias disent que ces catastrophes civiles sont des crimes contre l’humanité ?

Les accidents de l’atome civil ne tuent pas moins que le militaire. Nous vivons aujourd’hui un second temps. Celui des accommodements. La catastrophe devient consentie. C’est l’impuissance technique et l’acceptation morale de soumettre le sort de l’humanité à des forces aveugles.

Au nom des droits sacro-saints de la propriété privée des sites industriels, une catastrophe, qui affectera le Japon et la planète pendant une durée indéterminée, est gérée par la plus grande entreprise privée d’électricité du monde, la florissante TEPCO.

Face à cette catastrophe évitable (voir l’avertissement très net du sismologue qui n’a pu que démissionner du Comité des normes sismiques du Japon en 2007 pour marquer son désaccord), la direction de TEPCO s’est surtout mobilisée pour minimiser les pertes, se contentant de quelques excuses à un groupe d’habitants déplacés et d’une prime journalière de 15 € aux liquidateurs.

Un tribunal pénal international doit rompre l’impunité lorsque des intérêts égoïstes conduisent à ces catastrophes sanitaires majeures qui sont des crimes contre l’humanité.

Les médias mettent en cause la gestion privée du nucléaire ?

La recherche d’une sûreté maximale ne s’accorde pas avec la recherche du profit.

Concilier le temps industriel long avec la recherche du profit à court terme implique la réduction des coûts d’exploitation, des coûts de maintenance et de personnel, avec au bout de la chaîne des risques accrus en matière de sûreté.

Certaines rénovations cruciales, comme la mise aux normes sismiques des réacteurs, qui auraient entraînées des frais importants, n’ont pas été faites. Ce qui prime, ce n’est pas le risque zéro, mais un arbitrage entre la sûreté et les coûts.

La législation encourage une telle gestion, puisque la responsabilité de l’exploitant en matière de réparation des dommages est extrêmement limitée.

Depuis la privatisation d’EDF, on assiste à une dégradation de la sûreté, par la réduction des coûts, en particulier par le recours massif à la sous-traitance (environ 20 000 personnes) pour effectuer les opérations de maintenance essentielle pour la sûreté, des sous-traitants peu formés, mal payés, opérant dans des conditions précaires et disposant de peu de moyens pour accomplir leur mission, recourant souvent au système D, sous-traitants sur lesquels on rejette les responsabilités, tout en faisant pression sur eux pour que les opérations soient accomplies au plus vite.

Les médias disent qu’il faut développer la recherche publique ?

La sûreté nucléaire, en particulier dans le démantèlement des centrales, c’est de la technique, c’est beaucoup de recherches scientifiques fondamentales et appliquées, c’est par conséquent des moyens publics importants affectés à une recherche publique, c’est-à-dire débarrassée des contraintes des intérêts privés.

Les médias disent qu’il faut améliorer immédiatement les conditions de travail dans les centrales ?

La sûreté nucléaire, si on accepte d’écouter les représentants syndicaux, c’est aussi le travail des hommes.

N’oublions pas que l’accident de Tchernobyl a pour origine des erreurs humaines, par des personnels mal formés.

Il faut donc que les conditions de travail soient propices. Les questions des conséquences du recours à la sous-traitance, du style de management, des choix de gestion, des compétences, de la formation, des effectifs, des relations de travail, de la reconnaissance des travailleurs doivent être interrogées.

En particulier, il faut de toute urgence internaliser les opérations de maintenance sur les matériels importants pour la sûreté et donner un statut unique avec un haut niveau de garanties collectives pour les sous-traitants.

Les médias disent que nous sommes mal informés et mal contrôlés ?

En France, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui assure, au nom de l’État, le contrôle du nucléaire, ne dispose que d’une indépendance relative. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), chargé de l’expertise et de la prévention des risques, chargé aussi de l’appréciation des situations de crise, a de moins en moins de moyens.

Il n’y a pas de transparence quand les informations essentielles ne sont pas accessibles, publiées de manière quasi anecdotique ou dans des termes techniques incompréhensibles.

La filière n’est même pas transparente en interne. EDF dissimule à l’Autorité de sûreté nucléaire certaines informations et les recommandations de cette Autorité ne sont pas suivies d’effet.

L’information du public et des travailleurs ne s’accompagne d’aucun pouvoir d’intervention et de participation sur les choix et les décisions. Il n’y a pas de droit d’opposition des Comités d’entreprise et des Comités d’hygiène et de sécurité, pas de droit d’expertise des citoyens, autant sur le plan des stratégies énergétiques que sur le plan des choix technologiques et sociaux.

Conclusion

Ne soyons pas naïfs : nous savons que tous les médias de masse sont la propriété des actionnaires du CAC 40 et les médias publics contrôlés par leur représentant politique.

Demander un débat public en direct et pluraliste sur les questions du nucléaire sera donc difficile. Parce que pluraliste, cela ne veut pas dire se contenter des seuls partis que les médias autoproclament de gauche et écologistes, cela veut dire tous les courants de gauche et tous les courants écologistes. Pas seulement les courants de gauche et les courants écologistes qui soutiennent le traité de Lisbonne et qui engagent les citoyens dans l’idéologie de l’homme providentiel et la personnalisation de la politique en proposant des candidatures séparées à l’élection présidentielle, et en en rajoutant même avec des primaires, sous prétexte de démocratie. Ces courants, distingués par les médias comme étant seuls de gauche et écologistes, pourraient faire tous les efforts possibles pour réunir tous les courants de gauche et écologiques autour d’un débat sur savoir comment gagner l’élection présidentielle pour instituer le pluralisme dans les médias et une Constituante, pour en finir avec la personnalisation de la vie politique. Ces courants pourraient non seulement dénoncer sans complaisance les manipulations de l’information, mais aussi dénoncer les privilèges d’accès aux médias dont ils profitent et qui limitent les possibilités du débat à l’échange d’arguments relativement consensuels, en tout cas, et sur le long terme, dans les limites de ce que peuvent supporter les actionnaires propriétaires des médias. Ainsi, animés par une volonté d’ouverture, de rationalité et de mise en cause des certitudes, ces courants privilégiés par les médias pourraient se référer aux positions largement censurées des autres courants de gauche et écologiques, au lieu de les ostraciser comme extrémistes ou populistes (sauf au moment  des deuxièmes tours d’élection).

Contre le favoritisme manipulatoire des médias et des instituts de sondage, contre la complaisance à l’idéologie d’extrême droite de l’homme providentiel, espérons que les  électeurs à l’élection présidentielle placeront les candidatures de l’irrationalité en deuxième position à gauche, ce qui installera les conditions pour engager enfin le débat sur le nucléaire.

(Ce texte est surtout la compilation de textes parus sur le site de la CRIRAD et dans les Huma des 25 mars et 15 avril 2011)

Lecture d’un texte de Lucien Sève sur la création d’une nouvelle organisation communiste

Lucien Sève lu sur Internet, sur Bellaciao,  au printemps 2010. Texte non publié ailleurs que sur ce blog.

Il y a dans le parti communiste une carence dans la visée, qui est le socialisme comme confiscation étatique, social-démocrate ou social autocrate, et non le communisme, comme dépassement concret et actuel du capitalisme par appropriation des avoirs, des savoirs, des pouvoirs, et une carence dans la voie pour y arriver, qui est la prise du pouvoir par les élections, ce qui implique une carence organisationnelle, en l’occurence une organisation verticale avec une base qui exécute les décisions du sommet. Le lien logique entre le primat des préoccupations électorales et l’organisation hiérarchique n’apparaît pas clairement, puisqu’une organisation horizontale pourrait très bien convenir au succès d’une campagne électorale.

1° Le parti communiste ne s’interroge pas sur son histoire, sur sa déroute, sur ses rapports à la réalité sociale, sur son état d’organisation, sur sa crédibilité politique, son audience culturelle, son image globale. La crise du parti communiste tient à une carence stratégique, une paralysie organisationnelle, une allergie au pluralisme, bref une sous-activité intellectuelle.

2° La carence dans la stratégie, c’est de la carence dans l’ensemble de la visée, aussi bien la carence dans le chemin que la carence dans le but. Dans le programme commun de 1976, l’objectif était de socialisme, dont les bases étaient les nationalisations, et la voie était non la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la conquête révolutionnaire violente du pouvoir, mais les avancées pacifiques, démocratiquement acquises par un vote majoritaire, avec des luttes.

Avec l’hégémonie du néolibéralisme, il ne reste plus au parti communiste qu’une stratégie défensive, une simple résistance, et les batailles électorales. Mais les milieux populaires pensent que rien de sérieux ne change avec les seules élections. Les milieux populaires perçoivent le parti communiste comme une formation électoraliste sans chance d’arriver au pouvoir, sans possibilité de changer le monde, une formation simplement utile au niveau local. Il y a donc la carence du socialisme et la carence de l’enlisement électoral.

3° La paralysie organisationnelle est un effet de la carence stratégique, et cette paralysie organisationnelle rend impossible le renouvellement stratégique.

Le modèle léniniste assurait la cohérence entre visées stratégiques et pratiques organisationnelles, le but étant la conquête révolutionnaire violente du pouvoir pour engager par en haut la construction du socialisme, le parti étant l’instrument de la guerre des classes, avec un état-major et des militants disciplinés, avec un sommet qui dirige et une base qui exécute, mais cette discipline doit être fondée sur une conviction librement acquise, avec démocratie des congrès et autorité admise des directions. Ce mode d’organisation répond à une stratégie qui se situe dans les normes de la politique institutionnelle, dans les normes de la domination bourgeoise, puisque on centre l’activité sur les élections nationales et que pour cela il faut un sommet qui décide du plan de bataille, arrête le programme, choisit les candidats, négocie avec les partenaires, oriente la propagande, la démocratie étant ainsi réduite au choix déjà mis en oeuvre par la direction. Stratégie et organisation sont la même chose considérée sous deux angles.

Les communistes, du fait des échecs répétés et d’un manque de vitalité de la pensée, manqueraient de confiance en leurs forces, ayant peur de disparaître ou d’être marginalisé dans d’éventuelles unions, combattant toute dissidence comme ennemie de l’intérieur. On n’a pas de bataille concrètement efficace, d’initiatives militantes de haut niveau, de politiques excitantes pour les jeunes, de formation de personnalités communistes rayonnantes. Le parti communiste pense avant tout aux élections prochaines, traite les problèmes par des compagnies au sommet dont l’une chasse l’autre, s’imagine être dans la pratique en distribuant quelques tracts, pratiquant une politique institutionnelle, façon dominante de faire de la politique, au lieu de s’accrocher à un chantier utile et subversif, tirant la leçon des échecs et des succès, apprenant des autres, manifestant ainsi le communisme en acte qui traite pratiquement tout ce qui ne peut plus durer, manifestant une politique sociale visant à l’appropriation sociale tous azimuts par les salariés et les citoyens associés des avoirs, des savoirs, des pouvoirs, visant à la créativité stratégique et culturelle. Les problèmes de la participation à la gestion, de la transformation des médias, de la sécurité d’emploi, des conditions de travail, de l’économie sociale ou des droits et libertés pourraient ainsi devenir, par petites touches locales, par le partage avec les salariés, des forces matérielles incontournables au niveau national

4° L’allergie au pluralisme marque la politique unitaire comme l’attitude envers la contestation, à cause d’un manque de confiance en soi nourri par les échecs, étayé par un manque de vitalité de la pensée. Accepter d’apprendre des autres ne doivent pas faire redouter de se perdre soi-même. La nécessaire politique d’union est marquée par la peur paralysante d’y disparaître. Il y a la hantise du partenaire qu’on aide à grandir et qui vous marginalise. Il n’y a pas le moindre espoir de remonter l’influence du parti communiste dans la crispation sectaire. Celui qui ne pense pas comme la direction est rarement écouté, jamais entendu, souvent combattu comme un ennemi de l’intérieur. C’est le système qui est en question, non ceux qui en sont les victimes. Il n’y a ni autocritique ni théorisation.

5° Le facteur commun à ces trois drames mortels est la sous-activité intellectuelle, le manque de réflexion sur les drames du XXe siècle, sur les menaces, sur les possibles.

Le parti communiste se réhabitue trop lentement à l’idée du communisme, qui ne doit pas être un idéal, mais une visée concrète de dépassement du capitalisme, l’idée de socialisme sous ses deux formes social-autocrate et social-démocrate étant disqualifiée. Le socialisme comme confiscation étatique ne peut être une transition vers le communisme, qui est appropriation par les travailleurs et citoyens des avoirs, savoirs et pouvoirs.

La minceur théorique des débats ne peut résoudre les problèmes stratégiques, organisationnels et unitaires.

6° Le dépassement du capitalisme a commencé. C’est l’essor de l’économie sociale, la critique des médias, la bioéthique, le commerce équitable, les solidarités courtes, la revalorisation de l’idée communiste. Dans tous les domaines se multiplient les choses qui ne peuvent plus durer, et partout des forces modestes tentent de s’y attaquer. Ajoutons à ce qui ne peut plus durer le management toyotiste d’entreprise ou le grossissement de l’État de police.

Nous ne devrons pas attaquer ces problèmes urgents à la façon d’un parti qui pense avant tout aux élections prochaines, qui traite les problèmes par des campagnes au sommet dont l’une chasse l’autre, qui s’imagine être sur le terrain en distribuant des tracts, mais à la façon neuve de militants qui s’accrochent à un chantier de transformation bien choisi, concrètement utile pour les personnes et subversif pour le capital, apprenant des autres, des militants faisant leurs classes, marquant des points, essuyant des revers, enracinant une image neuve du communisme en acte.

Il faut substituer au primat de la politique institutionnelle la politique sociale, c’est-à-dire l’engagement au comptant dans l’appropriation sociale par les salariés et citoyens associés, le ressaisissement ensemble des puissances sociales, matérielles et spirituelles qu’ils créent eux-mêmes et que la société de classes métamorphose en force aveugle qui les écrase, le retour à la lutte de classe tout-terrain, la remise en cause de la façon dominante de faire de la politique, l’invention stratégique et culturelle.

7° a) Comment s’approprier socialement quoi que ce soit dans le capital a tout en main ? Objection type du nostalgique de la révolution par en haut pour qui rien ne changera tant qu’on n’aura pas d’abord conquis le pouvoir. Les mouvements féministes ou écologistes n’attendent pas la révolution pour révolutionner les choses. Autour du dépassement communiste du capitalisme, il faut structurer notre vie par des batailles appropriatives de long souffle menées sur des foules de terrains par des collectifs locaux durables et formant peu à peu maillage général.

b) Le simple combat local peut-il faire bouger le système global ? Passer du primat de la politique institutionnelle à celui de la politique sociale, ce n’est pas s’enfermer dans le basisme, car il y a toujours l’objectif d’un rapport de forces permettant les indispensables transformations par en haut, mesures juridiques, conquêtes législatives, politique gouvernementale. La stratégie actuelle est impuissante à créer ce rapport de forces.

La conquête du droit d’intervention des salariés dans la gestion, le révolutionnement du contenu des informations télévisées, la sécurité d’emploi de formation pour tous n’ont pas d’audience. La sécurité d’emploi et de formation pour tous est un projet communiste fort. Il faut que cette idée devienne une force matérielle en s’emparant des masses, que les organisations communistes de terrain mettent avec persévérance, esprit de suite et ambition croissante, ce projet en partage avec les salariés de telle entreprise, avec des initiatives concrètes et des succès partiels, et ce projet serait une force difficilement contournable au niveau national.

c) Déplacer le centre de gravité à la base, n’est-ce pas déserter le combat au sommet, l’élection présidentielle ? Il vaut mieux commencer par rendre éclatante sur le terrain et au jour le jour l’utilité nationale d’une organisation communiste.

Il faut une révolution stratégique et organisationnelle de la force communiste. La cellule, enracinement populaire de l’action communiste, force locale, est trop généraliste, trop peu expérimentée et compétente, trop peu excitante pour les jeunes, trop peu formatrice de personnalités, c’est-à-dire incapable de définir une ligne politique. Dans la nouvelle formation appelée Initiative communiste, il faut remplacer les cellules par des collectifs thématiques d’initiative complètement autonomes, sans directions, véritablement émancipateurs, échangeant les informations, les expériences, les questionnements, les ressources, élaborant des initiatives communes et constituant des réseaux avec les collectifs homologues ayant les mêmes objectifs, ces réseaux se centralisant en conseils thématiques centralisateurs décentralisateurs sans directions, intervenant dans les débats institutionnels, les affrontements d’idées et la politique institutionnelle, dans les campagnes électorales, dans le travail législatif ou gouvernemental, dans les relations avec les autres partis et les partenaires internationaux. Il faut centraliser horizontalement, c’est-à-dire coordonner et assurer la cohérence sans la dépendance. Un conseil national sans directions, élu en congrès se préoccupe de la vue d’ensemble. Les centres thématiques et le conseil national fonctionnent non au pouvoir mais à la conviction et, pour conclure provisoirement, au départage majoritaire. Le point de vue minoritaire persistant, comme il n’y a pas de direction, est reconnu, et a droit à expérimentation, à faire la preuve pratique d’avoir raison. Le conseil national met en place un vaste secteur de travail rassemblant ceux qui militent dans les domaines de la politique institutionnelle, en particulier les élus. Pour faire vivre le primat stratégique de la politique sociale sur la politique institutionnelle et la maîtrise des collectifs de terrain sur l’activité générale, ce secteur a pour orientation l’orientation définie par les centres thématiques et le conseil national, non sans dialogues avec le secteur, le conseil national ratifiant les candidatures dans les cas les plus importants.

La politique au sens plein n’est pas du ressort des collectifs de base, ni même des élus de terrain, mais du conseil national élu en congrès. Il semble que les collectifs de base ne peuvent pas faire de politique en particulier parce que la base ne doit plus exister, puisqu’elle renvoie à la hiérarchie, à la verticalité.

8° Il faut, à côté de ce changement de stratégie, ce déplacement du centre de gravité de l’activité communiste sur les terrains de la transformation sociale, un changement d’organisation, une invention organisatrice.

Dans le système hérité de la IIIe internationale, l’organisation de base, appellation caractéristique d’un parti vertical, est la cellule. Sa force est d’être locale. Elle assure, si elle est vivante, un enracinement populaire à l’action communiste. Sa faiblesse est d’être généraliste, ayant à porter toute la politique du parti. Elle ne peut atteindre à l’expérience et à la compétence sur rien, ce qui n’est pas fortuit, puisqu’elle a été conçue non pour élaborer mais pour appliquer une ligne conçue et décidée en haut.

La cellule est ce qui rive le parti à une politique de sommet tournée vers la révolution par en haut ou, actuellement, vers la conquête électorale. On n’a pas de bataille concrètement efficace, d’initiatives militantes de haut niveau, de politiques excitantes pour les jeunes, de formation de personnalités communistes rayonnantes.

Il faut former tous azimuts des collectifs thématiques d’initiative, enracinés dans un territoire géographique ou sociologique à l’échelle d’une section, constitués par le choix volontaire, se consacrant dans la durée à une bataille transformatrice importante et précise, maîtres de leur activité, de leur orientation, de leur contenu, de leurs études, de leurs objectifs, de leurs modalités. Ces collectifs sont à la fois base et sommet. Ils exécutent ce qu’ils élaborent et décident eux-mêmes, tirent les leçons de leurs succès et échecs, deviennent plus performants en apprenant.

À la verticalité se substitue l’horizontalité.

Ces collectifs n’ont pas besoin de direction disant abstraitement quoi et comment faire, mais d’aide efficace qualifiée venant en premier des collectifs homologues du pays et de l’étranger, menant la bataille transformatrice sur les mêmes objectifs. Échanges d’informations et d’expériences, croisement des interrogations, mise en commun des ressources intellectuelles, élaboration d’initiatives communes, constituent des réseaux thématiques intervenant avec l’autorité acquise dans les débats institutionnels et les affrontements d’idées, donnant corps au dépassement communiste du capitalisme.

Tout cela réclame une organisation renvoyant non à une verticalité mais à une centralité, lieu d’incessantes activités centralisantes décentralisantes, organisation qu’on peut nommer conseil thématique central. Les conseils thématiques centraux sont la forme révolutionnée des anciennes sections de travail du parti.

Il y aura un conseil national élu en congrès permettant la vue critique d’ensemble, à l’exclusion d’un exécutif. Cette nouvelle organisation politique de transformation sociale sera nommée Initiative communiste.

9° Une formation politique sans direction peut-elle fonctionner ? L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes, et non du mouvement dit communiste ou du mouvement socialiste. Le parti qui veut l’émancipation générale, la prise en main de la gestion économique et sociale par les travailleurs, ne peut être construit sur le refus de l’émancipation militante. La vie militante n’a pas besoin d’être dirigée par le haut. Ce dont a besoin un combat transformateur efficace, ce n’est pas la verticalité du pouvoir mais la centralité des délibérations, une centralité horizontale qui ne dirige pas mais coordonne, qui engendre la cohérence sans la dépendance. Renouveler la direction, ce n’est pas renouveler.

b) Comment, sans direction, régler les divergences de vues qui naissent de la complexité des problèmes, la diversité des avis, les divergences de vues pratiques ou théoriques, sinon par une activité centralisante décentralisante vivante, avec un travail de pensée intense en prise directe sur l’expérience transformatrice ? Il ne faut pas l’affrontement statique des points de vue individuels, mais la dynamique d’une recherche commune sanctionnée par la pratique. Les centres thématiques et le conseil national fonctionnent non au pouvoir mais à la conviction et, pour conclure provisoirement, au départage majoritaire. Le point de vue minoritaire persistant, comme il n’y a pas de direction, est reconnu, et a droit à expérimentation, à faire la preuve pratique d’avoir raison.

c) Ce système hypothétique est-il capable d’affronter les exigences de la politique nationale, l’élection présidentielle, le travail parlementaire, les relations avec les partenaires en France, les relations avec les partenaires dans le monde, les grands problèmes nationaux de la politique institutionnelle ? La bataille dans le système du pouvoir politique institué importe les traits de ce pouvoir. Pour marquer des points au premier tour de l’élection présidentielle, il faut produire un candidat qui soit une personnalité médiatique, et donner la priorité aux élections, c’est ne pas pouvoir sortir de la forme verticale où un sommet dirige et une base exécute.

Le conseil national mettra en place un vaste secteur de travail rassemblant ceux qui militent dans les domaines de la politique institutionnelle, en particulier les élus. Ce secteur organise lui-même son activité et ses initiatives en toute responsabilité, sous deux réserves majeures, premièrement l’orientation politique que ce secteur traduit dans ses initiatives et ses votes est l’orientation que définissent en continu les centres thématiques et le conseil national, non sans dialogues poussés avec le secteur. Deuxièmement, c’est le conseil national qui ratifie les candidatures dans les cas les plus importants.

Ces dérogations concernent un certain rapport au pouvoir, mais elles sont imposées par les règles dominantes du combat politique, règles qu’il faut aussi travailler à faire bouger du dedans.

Ces dérogations sont circonscrites pour permettre de faire vivre en permanence le primat stratégique de la politique sociale sur la politique institutionnelle et la constante maîtrise des collectifs de terrain sur l’activité générale de la formation.

Il faut donc cette double révolution, stratégique et organisationnelle, de la force communiste, qui aura un profond effet sur la richesse du travail de pensée et l’authenticité de son ouverture au pluralisme, et sera un élément déclenchant pour l’invention de la forme d’organisation et de vie capable de rendre le désir de politique aux forces populaires et à la jeunesse en conjurant la cuisine de sommet, qui menacera moins s’il n’y a plus de sommet, en conjurant la prégnance du souci électoral, qui implique la verticalité du pouvoir. Cette nouvelle force communiste sera une préfiguration d’un ordre social d’appropriation collective et de dépassement des pouvoirs aliénants, une expression de militantisme libérateur.

Une maison commune des communistes pourrait être construite par des assises constituantes préparées, dans un climat de franchise, de fraternité et de militantisme commun, selon le principe d’horizontalité, avec un projet de charte servant de fil conducteur aux échanges préparatoires et aux débats des assises.

10° a) Comment avancer vers de possibles retrouvailles de tous les communistes dans une même formation ? Nous ne reviendrons pas au parti communiste, qui dit vouloir évoluer en profondeur, mais sans renoncer à sa conception stratégique et organisationnelle caractéristique, ce qui interdit toute transformation réelle. Les leçons de l’expérience à venir peuvent changer cette séparation de corps. Les divergences peuvent cesser d’être irréductibles. La question d’une maison commune de tous les communistes deviendrait d’actualité, mais ce serait une organisation qui ne reproduirait pas les errements qui ont contraint les sans partis à quitter le parti.

La seule modalité de construction de cette maison commune est celle d’assises constituantes préparées sous le principe de complète horizontalité. Il s’agit d’élaborer de façon pluraliste un projet de charte servant le fil directeur aux échanges préparatoires et aux débats d’assise.

Un tel processus sera favorisé par la participation commune à des initiatives transformatrices de terrain et par le climat des rapports entre le parti et les communistes sans parti marqué par la franchise dans l’expression des divergences et la fraternité dans les coopérations militantes.

b) L’action commune de terrain, non les discussions au sommet, est la clé de toute perspective unitaire de la gauche anticapitaliste. Montre-moi comment tu luttes, je saurais qui tu es.

Le Front de gauche n’est qu’un front électoral et n’a pas encore de crédibilité sociale. Il n’est pas encore animé d’une dynamique politique. Les milieux populaires et les jeunes se désintéressent des formes institutionnelles de la politique considérées comme incapables de répondre aux exigences de changement.

Les objectifs très abstraits, peu opérationnels et sans cohérence apparente de la transformation sociale : appropriation des forces productives et de la régulation par les salariés et les citoyens, élargissement de la démocratie.

Il faut passer du cartel électoral à une substantielle coopération politique, éventuellement à une association organique, étant donné que la maison commune est indiquée entre résidents désireux d’en faire le même usage. L’organisation commune à une pluralité de force partagerait la visée d’une évolution révolutionnaire dépassant le capitalisme avec les trois convictions suivantes, la première impliquant les deux suivantes.

Premièrement, la maîtrise des forces productives, d’un point de vue écologique en particulier, qui doit comporter le dépassement des rapports de production à caractère de classe.

Deuxièmement, le dépassement de la régulation par le taux de profit, la régulation marchande étant mise en discussion.

Troisièmement, le passage le plus large possible de la démocratie délégataire à la démocratie participative, la question du dépérissement de l’État étant mis en discussion.

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