André Tosel : « Un monde en abîme ».
Comment caractériser l’étape actuelle de la mondialisation capitaliste?
Nous avons un système mondial qui fonctionne au profit, à la production pour la production. On dit que le néolibéralisme donne une place réduite aux États nationaux. En fait, le rôle des États nationaux est de plus en plus important dans ce système mondial de l’exploitation du travail. La fonction de l’État national est de gérer la main-d’œuvre nationale, comme partie de la force de travail mondiale, conformément au système mondial d’exploitation. Cette gestion de la main-d’œuvre nationale utilise la séparation des mains-d’œuvre, leur concurrence, concurrence entre les mains-d’œuvre des différentes nations, concurrence dans chaque nation entre des fractions sociales fabriquées par les gestionnaires de l’État et des entreprises pour les opposer les unes aux autres. C’est le classique « diviser pour régner ». À l’intérieur de chaque nation, les représentants de l’élite mondialisée, dont le pouvoir rend ridicule celui de l’ancienne noblesse, fabriquent constamment et à volonté des populations superflues, des boucs émissaires, les sans-papiers, les immigrés évidemment délinquants et fainéants, les populations dont la culture ou la religion ne permettent pas l’intégration dans la civilisation chrétienne occidentale, les sans travail, les sans-domicile-fixe, les sans diplôme, les non consommateurs, ceux qui n’ont pas le désir de consommer le désir de consommer, les adversaires de la société du profit, ceux qui doutent de la démocratie existante et des institutions, ceux qui n’aiment pas avec enthousiasme leur entreprise et la société de consommation. Tous ces gens-là sont des délinquants, des citoyens de seconde zone, voire des sous hommes.
Le totalitarisme est la qualification d’une société qui produit une population inutile qu’elle se charge d’éliminer. La population qui a un travail relativement stable vit en fait dans une Terreur blanche, sous la menace d’être exclue de la bonne société, de la vraie société, la Terreur révolutionnaire n’étant que du pipi de chat par rapport à cette terreur mondialisée et déclinée de manière spécifique mais mondialement cohérente dans chaque nation.
Face à cette nouvelle phase du capitalisme, une autre stratégie des forces progressistes est à envisager. Si on prend conscience de cette fonction essentielle de séparation des populations dévolue par le néolibéralisme à chaque État national, la priorité de la lutte politique est l’unité des forces progressistes, des partis politiques, des syndicats et des associations, à l’intérieur de chaque nation, autrement dit l’acceptation de mettre entre parenthèses provisoire les divergences, les polémiques et les intérêts d’appareil, l’effort pour reconnaître le nouvel enjeu, les nouveaux partenaires de lutte et les nouvelles discussions et solidarités à construire ensemble. La priorité est aussi de faire des efforts de construction d’un nouvel internationalisme, c’est-à-dire d’une solidarité des exploités au niveau international.
Il ne suffit donc pas d’être anticapitaliste, car l’anticapitalisme aujourd’hui n’est qu’une opposition abstraite et donc inefficace contre le capitalisme mondialisé, sans la prise de conscience de cette donnée nouvelle du rôle de diviseur des États nationaux qui est actuellement le concret local du capitalisme. Les élites capitalistes mondialisées craindraient par contre une opposition anticapitaliste et unitaire, seule consciente de l’aspect concret et actuel du capitalisme mondialisé, une opposition qui serait contrainte de ne pas en rester à la dénonciation des aspects négatifs du capitalisme, mais de discuter et donc d’élaborer en commun des projets et des stratégies, dans la mesure où l’unité au départ formelle qui fait cohabiter plusieurs sensibilités forcément très différentes a des chances de déboucher sur un véritable contenu.
La mise en avant, à la place de la lutte de classes, des mouvements sociaux présuppose la parcellisation de la lutte de classe, mais aussi cette idée optimiste que, remplaçant les partis et les organisations qualifiées de bureaucratiques, les mouvements en se développant, et ils ne peuvent que se développer, produisent inéluctablement ce grand embrasement de la révolution, selon une vision téléologique implicite du progrès social et moral des sociétés.
Or, nos sociétés peuvent très bien bifurquer irréversiblement vers le chaos. C’est dire l’urgence et la gravité d’une situation qui impose la réunion de toutes les résistances.
Ceux qui mettent en avant des options beaucoup plus ou beaucoup moins radicales que l’union sans préalable face à la réalité totalitaire du capitalisme mondialisé doivent peut-être trouver leur compte dans le rôle que le système unique des médias et la démocratie régime leur fait jouer, ce qui les rend de fait composants ou membres du parti unique du capital. Le capitalisme est en effet capable d’intégrer toute contestation de type réformiste, c’est-à-dire partiel dans son contenu et dans son mode d’action, sous forme de ces fameuses contre-réformes qui démantèlent le service public soi-disant mammouth, ce qui semble satisfaire certains contestataires. Le capitalisme est aussi capable d’intégrer toutes contestation de type abstrait, sous forme de promesses, de grandes phrases et de beaux discours sur l’amélioration de la moralité et sur le révolutionnement du fonctionnement du système capitaliste, ce qui permet aux anciens contestataires de devenir de bons gestionnaires à la conscience tranquille.
1. La démocratie libérale succède en 1918 à une première mondialisation. Elle gagne contre le communisme et contre le fascisme. Elle exploite la dissolution du communisme historique et l’épuisement de la social-démocratie, transforme le salariat en précariat, suscite à l’intérieur des populations la concurrence, le racisme, l’insécurité, la haine, développe la religion des droits de l’homme faisant de tout sentiment national un nationalisme et de tout internationalisme une abstraction, développe comme religion de la vie quotidienne la liberté d’entreprendre, le culte du travail, la liberté de jouir, le culte du désir solvable, et au nom des exigences naturelles du capitalisme et au nom de la liberté comme acceptation de l’esclavage, du précariat et de la hiérarchie, produit à côté de la vraie humanité, de la surhumanité qui a la puissance et qui agit, une humanité superflue, inutile, non humaine, à traiter comme déchet ou stock exploitable, ainsi que, entre ces deux humanités, les classes de services terrorisées, entre la peur d’être liquidées et le ressentiment à l’égard de ceux d’en bas censés les menacer, classes que cette démocratie a aussi pour fonction d’intégrer aux objectifs des dominants par consentement aux modes de vie des dominants, même s’ils sont inatteignables.
Ce qu’on appelle le siècle court, initié par la première guerre mondiale, interrompt le cycle de la mondialisation qui, de 1870 à 1914, avait atteint un niveau élevé.
De 1918 à 1940, la démocratie libérale a eu un ébranlement profond, contrainte de se faire sociale pour résister à la contestation communiste et éviter la transformation fasciste. La démocratie libérale termine le siècle victorieusement dans la lutte contre le fascisme, avec l’URSS comme alliée, et dans la lutte contre le communisme, pendant la guerre civile froide.
La politique pour restaurer le taux de profit, pour ôter préventivement toute capacité anti système, en exploitant la dissolution du communisme historique et l’épuisement de la social-démocratie, en transformant le salariat en précariat, en suscitant à l’intérieur des populations la concurrence, le racisme, l’insécurité existentielle, la haine, en développant la religion universelle des droits de l’homme pour rendre tout sentiment national nationaliste comme tout internationalisme abstraitement cosmopolitique, en développant comme religion de la vie quotidienne la liberté d’entreprendre, le culte du travail, la liberté de jouir, le culte du désir solvable, cachant la rupture entre la surhumanité ou la vraie humanité qui dispose de la puissance et agit et l’humanité superflue, inutile, non humaine, à traiter comme déchet ou stock exploitable, avec entre les deux les classes de services, terrorisées, entre la peur d’être liquidées et le ressentiment à l’égard de ceux d’en bas censés les menacer. La démocratie a pour fonction de produire la population superflue et d’intégrer les autres dominés aux objectifs des dominants, par le consentement au mode de vie des dominants, ces modes de vie étant inatteignables par ces dominés, au nom des exigences naturelles du capitalisme. L’unique valeur est la liberté, comme hiérarchie consentie, esclavage consenti, salariat et précariat voulus.
2. La mondialisation n’est pas une nouveauté absolue. Elle est une étape du capitalisme. La logique structurale capitaliste reste sous les modifications de forme. Éterniser une forme, c’est d’abord nier des différences entre les formes, nier par exemple la spécificité de l’impérialisme ou de la société de consommation, c’est ensuite hyperboliser une forme, par exemple quand on parle du post capitalisme comme inaugurant quelque chose de complètement nouveau, c’est enfin ne pas accepter la nouveauté de la forme et donc tomber dans la stagnation théorique, dans l’incapacité de penser les discontinuités
La mondialisation n’est pas un sujet imposant sa loi, sans cause ni commencement, elle est mondialisation du capitalisme.
La logique structurale capitaliste reste sous les modifications de forme. Il faut penser le rapport de ce qui demeure et de ce qui change, du même et de l’autre, de l’identité et de la différence. Le même ne peut se répéter identique à ses premières formes. Il devient autre, mais il ne devient pas totalement autre.
Manquer la différence entre ce qui demeure invariant en ses formes, le capitalisme, et la spécificité de chaque forme, l’impérialisme, la société de consommation, c’est éterniser une forme, nier la différence entre les formes, par exemple affirmer que le capitalisme d’État est indéfiniment réformable.
Manquer cette différence, cela peut être aussi hyperboliser cette forme éternisée comme commençant un autre ensemble d’invariants, c’est ce qu’on fait quand on parle du post capitalisme. Hypostasier la nouveauté de la forme, c’est présupposer une nouveauté radicale qui majore les discontinuités, la persistance d’un mode de production.
Ne pas accepter la nouveauté de la forme, c’est la stagnation théorique, l’incapacité de penser les discontinuités, leur contenu et leur portée. Il faut donc analyser le mode de production capitaliste et ses formations historiques et sociales, les modalités, les formes relativement distinctes que ce mode de production a revêtues.
3. La première phase de la mondialisation comprend les colonisations, les commerces, dont celui des esclaves, les rivalités et les guerres entre grandes puissances, la diffusion du christianisme colonial de mission puis la diffusion de l’idée de l’universalité de la catégorie d’homme en la définissant par les droits et en l’assortissant de clauses d’exception concernant les esclaves, les ouvriers et paysans non propriétaires et les femmes, tout ceci étant compatible avec le génocide des Indiens et avec la répression féroce du mouvement ouvrier.
Les trois époques de la mondialisation sont les suivantes.
La première phase de la mondialisation comprend les premières colonisations, les commerces, dont celui des esclaves, les rivalités et les guerres entre grandes puissances, la diffusion du christianisme colonial de mission puis celle des droits de l’homme et du citoyen.
Cette période s’achève avec la révolution industrielle anglaise et les révolutions américaines et françaises. Ces deux dernières révolutions affirment l’universalité de la catégorie d’homme, en la définissant par les droits, en l’assortissant de clauses d’exception, concernant les esclaves des colonies, les ouvriers et paysans non propriétaires des centres, les femmes.
Ces deux révolutions sont compatibles avec le génocide des Indiens et avec la répression féroce du mouvement ouvrier.
4. La deuxième phase de la mondialisation comprend le développement de la grande industrie, des transports intercontinentaux, des migrations de masse, l’augmentation des flux commerciaux et des flux de capitaux, le développement des États-nations souverains obligeant le mouvement ouvrier à une nationalisation constituée par un patriotisme belliciste en échange de la création de droits politiques et sociaux, de partis, de syndicats. Cette phase comprend aussi les violences impérialistes et nationalistes, les révolutions russe et chinoise et les guerres victorieuses pour l’indépendance nationale que ces révolutions ont permises. Cette phase comprend l’alliance des élites capitalistes avec des fascismes et un nazisme qui voulaient imposer un apartheid mondial prolongeant les clauses d’exception présentes dans un libéralisme devenu nationaliste et impérialiste. Cette phase comprend l’alliance des démocraties libérales avec l’URSS pour contenir l’expansionnisme fasciste, les crimes d’Hiroshima et de Nagasaki pour affirmer l’hégémonie des États-Unis. Cette phase comprend enfin l’achèvement des expériences social-démocrates en même temps que l’implosion du communisme historique. Ce dernier, mauvais communisme, incapable de développer la démocratie de conseils contrôlant la production, a construit un communisme de guerre, la domination du parti État, la généralisation de l’état d’exception, une répression réduisant à néant les droits fondamentaux des révolutions bourgeoises, un commandement économique peu efficace, une régression intellectuelle obscurantiste sous le signe du monopole marxiste-léniniste, une absence de toute possibilité de réformer le système ou le parti, le nihilisme des dirigeants.
La deuxième époque, ce sont la grande industrie, les transports intercontinentaux, les migrations de masse, l’augmentation des flux commerciaux et de capitaux, avec le cadre des États-nations souverains, qui oblige le mouvement ouvrier à se nationaliser dans un patriotisme belliciste, en échange de droits politiques et sociaux, en particulier la création de partis et de syndicats.
L’avancée de la « civilisation » cache la violence des impérialismes et des nationalismes, les révolutions russes et chinoises et les guerres pour l’indépendance nationale.
Les élites capitalistes menacées s’allient avec les populismes, les fascismes et le nazisme, mais l’expansionnisme des nouveaux régimes est contenu par les démocraties libérales et l’URSS.
La guerre froide commence par l’avertissement hégémonique donné par les Américains aux soviétiques, le crime de Hiroshima.
L’expérience social-démocrate de l’État social s’achève en même temps que le communisme historique implose, ce dernier ayant été incapable de développer la démocratie de conseils populaires contrôlant la production, au profit d’un communisme de guerre, de la domination du parti État, de la généralisation de l’état d’exception, de la répression qui réduit à néant les droits fondamentaux des révolutions bourgeoises, d’une économie de commandement peu efficace, de la régression intellectuelle du monopole du marxisme-léninisme, un obscurantisme d’avant les Lumières, de l’irréformabilité du système et des partis, du nihilisme de ses dirigeants.
S’est révélé la puissance de destruction inscrite au cœur de la civilisation propre au capitalisme. Le nazisme a tenté d’imposer un apartheid mondial, prolongeant les clauses d’exception présentes dans le libéralisme devenu nationaliste et impérialiste.
Le seul résultat positif du mauvais communisme a été la révolte des colonies et la lutte anti-impérialiste.
5. La troisième phase de la mondialisation est appelée une démocratie de marché. C’est un système de production, de circulation et de consommation homogène, mobilisant les moyens de production horizontalement entre firmes et verticalement selon un réseau hiérarchisé, avec le pôle impérialiste des Etats-Unis, la concurrence des pays pauvres pour bénéficier de l’exploitation capitaliste et le thème du choc des civilisations pour anticiper les conflits excédant la concurrence économique. À l’intérieur des zones développées, seules à pouvoir revendiquer une souveraineté, se développe le capitalisme financier, les actionnaires pénétrant les directions stratégiques. Le thème du réseau, comme technologie sociale, légitime le culte de l’entreprise tout en dissimulant les inégalités. Les ouvriers subissent une Terreur blanche à laquelle ils doivent consentir. Le salariat devient précariat, l’État social devient état de guerre sociale larvée. Il faut réduire le coût et le temps de production. Les activités souples et immatérielles d’élaboration de la politique entrepreneuriale et de gestion financière, celles des directions stratégiques, se distinguent des activités flexibles, soumises au chômage et au licenciement, seules responsabilisées, celles des ouvriers. Grâce au contrôle des populations, à la capture du consensus et à l’aggravation des fonctions pénales, le monde ouvrier négocie la perte de ses acquis, renonce au contrôle sur la production et sur la consommation, acceptant les contraintes supposées de la mondialisation. Le pouvoir des classes dominantes rend ridicules ceux de la vieille noblesse ou des bourgeoisies héroïques. Le capitalisme liquéfie tout obstacle à l’accumulation et à la rentabilité, liquide, détruit, élimine, déstabilise, produit l’insécurité et la non liberté, la déqualification de masse, la radicalisation des inégalités, la menace de la chute dans la population inutile. Si le totalitarisme est la production d’une population inutile qu’il faut éliminer, ce capitalisme liquide, producteur d’un apartheid global, est un total libéralisme, avec les institutions totales que sont l’entreprise, le supermarché, le ghetto urbain, la prison et la déchetterie sociale figurée par le sans travail et le délinquant. Le besoin non satisfait produit l’envie et le ressentiment, destructeurs de solidarité, producteurs de passions tristes, de rivalités mimétiques, de haines autodestructrices, de conflits identitaires avec des boucs émissaires. C’est l’évidence immédiate des réactions passionnelles, l’incapacité de penser les causes et les responsabilités, l’absence de raisonnement long et argumenté, l’incapacité de penser son action, et c’est la non reconnaissance de celui qui est ségrégué, l’absence de solidarité et de bienveillance. La mondialisation fonctionne comme une idéologie de légitimation du total libéralisme, disciplinant et neutralisant la conflictualité sociale, expliquant toutes les contraintes, promettant la richesse et la liberté pour tous. La gouvernance mondiale ne peut rien face au chaos inégalisateur de l’accumulation et de la consommation infinies, sinon dicter les exigences des grandes entreprises et des États dominants
La troisième époque est nommée abstraitement par les néolibéraux La Mondialisation, présentée comme un Destin et adorée comme un Fétiche.
La démocratie de marché, c’est le capitalisme transnational, l’unipolarisme-impérialisme des États-Unis avec un système de production, de circulation et de consommation homogène, la déstabilisation des modèles fermés, la mobilisation des moyens de production sous hégémonie capitaliste, mobilisation horizontale, entre firmes, et verticales, selon un réseau hiérarchisé, et le thème du choc des civilisations pour anticiper les scénarios de conflits excédant la concurrence économique. La promesse de liberté n’est pas tenue.
La mondialisation est fondée sur le développement sélectif du capitalisme financier à l’intérieur des zones développées. Les actionnaires pénètrent les directions stratégiques.
Est organisée une concurrence entre pays pauvres pour bénéficier de l’exploitation capitaliste.
Le culte de l’entreprise se légitime par le recours au réseau, comme technologie sociale, capitalisme cognitif, producteur d’une énorme valeur ajoutée, cyberdémocratie. L’universel du réseau est aussi abstrait que celui de l’argent. Il dissimule les inégalités, les hiérarchies.
Les ouvriers sont responsabilisés, mais pas les directions stratégiques.
La mondialisation règne sur le monde du travail en organisant une terreur blanche réussissant à obtenir le consentement des victimes.
Robespierre est un amateur en comparaison du MEDEF.
Le salariat devient précariat, l’État social devient état de guerre sociale larvée.
Il faut réduire le temps et le coût de production, rendre minimum le temps de circulation. Les activités souples, immatérielles, celles de service, de gestion financière, d’élaboration de la politique entrepreneuriale, reviennent au centre, la flexibilisation, licenciements et chômage inclus, reviennent aux salariés.
Grâce au contrôle des populations par capture du consensus et aggravation des fonctions pénales, le mouvement ouvrier perd toute velléité de contrôle sur la production et la consommation, négociant la perte de ses acquis, la destruction de ses systèmes de protection de l’État social, acceptant les contraintes supposées de la concurrence.
Nous avons un capitalisme liquide, producteur de non liberté et d’insécurité, liquidateur de structure, destructeur, éliminateur, y compris par la violence, des obstacles à l’accumulation. Le fordisme a été liquéfié, emporté par les flux porteurs de rentabilité supérieure. La circulation du capital est celle d’un flux déstabilisateur de l’État protecteur, des organisations ouvrières, un flux qui insécurise les individus, impose l’illiberté à beaucoup, introduit la déqualification de masse, la radicalisation des inégalités, la menace de la chute dans la population inutile, le devenir déchet ou poubelle.
On a un apartheid global, avec des classes dominantes dont le pouvoir rend ridicule le pouvoir des vieilles noblesses et de la bourgeoisie héroïque d’autrefois.
C’est un totalitarisme inédit et expansif, le total libéralisme, si le totalitarisme est la production d’une humanité en trop qu’il faut éliminer et se signifie dans la figure de l’homme superflu, le sans emploi, le sans travail en fin de course, le délinquant. L’apartheid libéral ajoute aux institutions totales que sont l’entreprise et le supermarché, les institutions totales du ghetto urbain, de la prison et de la poubelle, stade terminal de la déchetterie sociale.
La production de richesse globale est appropriée localement. Elle est production de misère globale et locale, glocale.
L’État social est miné par la présence interne de déchetteries spécifiques.
Le besoin non satisfait, qu’il soit élémentaire ou taraudé par l’imaginaire consumériste, produit l’envie et le ressentiment, formes prépolitiques de l’indignation politique, destructrices des solidarités, introduisant dans le monde des passions tristes, des rivalités mimétiques et des haines autodestructrices, surdéterminant les conflits de classes de manière somnambulique en conflits identitaires réactifs consistant à accrocher à des groupes la responsabilité de la frustration subie, les mauvais autres auxquels s’oppose le bon autre, le nôtre, notre « nous » d’appartenance. C’est l’incapacité de penser les causes et les responsabilités. C’est l’absence de raisonnement long et argumenté, l’absence de jugement, face à l’évidence immédiate des réactions passionnelles, l’impuissance de la pensée de l’action que l’on fait, la situation psycho politique dans laquelle Eichmann se trouvait, incapable de penser son action d’organisateur du génocide. Les Eichmann d’aujourd’hui sont les fonctionnaires d’une économie produite par d’autres qu’eux, économie impliquant l’impératif systémique de non reconnaissance de l’altérité de celui qui est ségrégué. En situation extrême, il n’y a aucune raison d’espérer la solidarité, la bienveillance.
Après la période 1917-1945, on a une remondialisation, les multinationales limitant leurs activités aux zones développées. Seuls quelques États, en relation avec les entreprises qui les représentent, peuvent prétendre à la souveraineté.
La mondialisation fonctionne comme une idéologie d’intimidation et de légitimation du capitalisme néolibéral, du total libéralisme, un fétiche automoteur, un destin quasi naturel auquel il faut se soumettre, l’explication de toutes les contraintes, la promesse, face au chaos engendré, de la richesse et de la liberté pour tous. Cette idéologie accrédite le mythe d’une régulation toujours différée. Elle se veut le Grand récit disciplinant et neutralisant la conflictualité sociale et politique.
L’immensité du chaos que constituent l’enchevêtrement des réseaux et les hiérarchies qui les distribuent exige la gouvernance globale. S’impose un management économique transnational, avec ses institutions, FMI, OMC, BM, qui dictent leurs conditions aux entreprises de moindre envergure et aux États. La gouvernance est une sorte d’idéal du moi, encore inexistant, impuissant face à la libido systémique de l’accumulation et de la consommation infinies, elle est le positif en idée du négatif réel qu’est le chaos inégalisateur.
Comment les actions visées subjectivement par les acteurs les plus puissants parviennent à se soumettre la résistance du salariat en en faisant un précariat et quelles contradictions internes de cette méga machine pourraient rendre possible sa transformation et donc l’action des dominés ?
6. L’État social redistributeur fait place à l’État organisateur et protecteur de la politique économique libérale. C’est l’inversion de la solidarité, c’est-à-dire la solidarité à l’égard des riches, ce qui implique le recours à la fatalité de la mondialisation et à la désignation de faux privilégiés, les fonctionnaires, pour opposer les subalternes entre eux. Cet État solidaire des riches est aussi l’État libéral pastoral de gestion des populations par le droit pénal, un État de droit pénal. Les populations sont fragmentées par leur classement entre celles à qui on permet de vivre et celles qu’on laisse mourir. À côté des citoyens nationaux, ont fait exister les immigrés légaux mais dépourvus de droits politiques, les immigrés clandestins tolérés comme main-d’œuvre quasiment servile, les immigrés sans papiers, à rejeter, hommes sans droit social, voués à la charité. Avec la montée en puissance du droit privé par rapport au droit public et du droit pénal dans le droit privé, tout homme est potentiellement un délinquant ou un ennemi de la société, c’est-à-dire un animal. Cet État de la sécurité existentielle et sociale se présente comme gardien de la sécurité physique et pour cela détourne l’attention en désignant des boucs émissaires. La racisation de la société se pare des droits de l’homme et de l’humanisme de l’Occident.
La mondialisation rendrait impossible une politique de dépenses sociales lourdes et d’investissements publics.
L’État devrait assumer l’expansion des entreprises et limiter les charges fiscales.
Ce n’est donc pas la fin de l’État, mais la fin de l’État social redistributeur et la montée en puissance de l’État organisateur et protecteur de la politique économique libérale.
C’est aussi la montée en puissance de l’État gestionnaire des populations en liaison avec le droit pénal, l’État libéral pastoral. La politique étatique des populations les fragmente en les classant entre celles à qui on permet de vivre et celles qu’on laisse mourir, en les faisant exister comme citoyens nationaux, immigrés légaux mais dépourvus de droits politiques, immigrés clandestins tolérés comme main-d’œuvre quasi servile, immigrés sans papiers à rejeter, hommes sans droit social, voués à la charité.
Le droit public, c’est-à-dire la loi, est grignoté par le droit privé, c’est-à-dire le contrat, ce dernier s’alignant sur un droit pénal pour qui tout homme est potentiellement un délinquant ou un ennemi de la société, donc un animal. L’État de la sécurité existentielle et sociale se présente comme le gardien de la sécurité physique et détourne l’attention en désignant des boucs émissaires. La racisation se pare des droits de l’homme et de l’humanisme de l’Occident.
L’inversion de la solidarité, solidarité à l’égard des riches, exige une dépense de légitimation, par exemple le recours à la fatalité de la mondialisation et la désignation de faux privilégiés, les fonctionnaires, pour opposer les subalternes entre eux.
7. L’égalité serait niveleuse, totalitaire. La morale égalitaire serait la morale du ressentiment des faibles et des ratés de la vie. La fraternité serait utopique et terroriste. Les accapareurs s’érigent en modèle, les médias et la consommation invitant les subalternes à imiter les maîtres et à ne plus s’indigner, mais ils n’hésitent pas à envoyer à l’échafaud de la décapitation sociale les subalternes qui résistent ou qui ne travaillent pas assez. La liberté est la liberté d’entreprendre, la liberté de réussir, la liberté négative d’agir sans entrave, où il n’y a pas lieu de se faire prendre par le droit pour abus et démesure. La liberté est donc la licence, par-delà le bien et le mal, le pouvoir de jouir sans limite, tout cela manifestant le nihilisme actif du surhomme et du peuple des seigneurs. Cette liberté, faux universel, ainsi que la non reconnaissance des différences, la gestion différenciante, hiérarchique et xénophobe des populations, la désagrégation de la protection publique peuvent provoquer la reconnaissance du lien multiculturel, mais aussi l’affirmation identitaire exclusive et excluante des particularités ethniques, religieuses, linguistiques et culturelles, la purification ethnique et le peuple élu. La démocratie libérale est donc sans dynamisme d’universalisation. Elle est toujours meilleure qu’ailleurs, moins pire. Elle est pleine de promesses. Elle exclut de la citoyenneté active toutes sortes de catégories de population, selon des restrictions et des clauses d’exception constamment remises à jour. Cette démocratie des hommes superflus est hantée par le mythe de la classe élue, de la race élue, du peuple élu. Cette démocratie du peuple des seigneurs est exportable par les armes, par le seul État pleinement souverain, les États-Unis, qui peuvent concéder leur droit de guerre à leurs alliés subordonnés. La mondialisation est l’oxymoron impérialiste unissant sans synthèse, d’une part l’universalisation de principe, la généralisation des processus économiques et des formes politiques, l’espoir du droit et de la gouvernance mondiale sanctionnant par la force armée les terroristes et les États voyous, d’autre part, sous couvert des droits de l’homme et du marché, le communautarisme, l’ethnicisation, la racisation, les conflits locaux sur des revendications identitaires et non de classe, pour éradiquer les résistances à l’appropriation des ressources clés et pour contrôler les peuples contestataires.
La liberté, c’est la liberté négative, la liberté d’agir sans être gêné, la liberté d’entreprendre, de « réussir », sans qu’il y ait lieu de se faire prendre par le droit pour abus et démesure, liquidant l’égalité, niveleuse, totalitaire, et la fraternité, utopique et terroriste.
Les médias et la consommation invitent les subalternes à désirer imiter leurs maîtres.
Il n’y a plus d’indignation.
Les accapareurs s’érigent en modèle et n’hésitent pas à envoyer à l’échafaud de la décapitation sociale les subalternes qui résistent ou qui ne travaillent pas assez.
L’État de la mondialisation est un État terroriste transformant en universel la liberté négative d’agir sans entrave, l’illiberté qui est licence, par-delà le bien et le mal, contre la morale égalitaire, morale du ressentiment des faibles et des ratés de la vie, pouvoir de jouir sans limites, manifestant le nihilisme actif du peuple des seigneurs, du surhomme, même si persiste la référence aux droits de l’homme.
Le faux universel de la liberté provoque la réaction des particularités, portées par des populations subalternes marquées par des traits identitaires ethniques, religieux, linguistiques, culturels, joués comme un recours contre la désagrégation de la protection publique et contre la gestion différenciante et hiérarchique, souvent xénophobe, des populations par l’État de droit pénal. L’expérience traumatisante de la non reconnaissance des différences peut soit conduire à l’acceptation d’un lien multiculturel soit à l’affirmation identitaire exclusive et excluante. La purification ethnique et le peuple élu sont la face noire de la mondialisation.
La démocratie est démocratie régime auto manipulé, sans dynamisme d’universalisation, prétexte à la croisade des États-Unis, sans réalisation des libertés formelles, sinon plus tard, avec l’idée que c’est mieux qu’ailleurs, selon l’argument du pire : c’est pire ailleurs.
Cette démocratie du libéralisme assortit son universalisme de principe, son cosmopolitisme idéal, de restrictions, de clauses d’exception. Sont ou étaient exclus de la citoyenneté active les ouvriers, instruments de travail serviles privés d’indépendance morale, les Indiens, les noirs, les juifs, les peuples colonisés, les immigrants, les femmes, et les hommes superflus d’aujourd’hui, c’est-à-dire les sans toit et les sans travail. La démocratie libérale est hantée par le mythe du peuple élu, de la classe élue, de la race élue.
Les peuples occidentaux sont vraiment libres. La démocratie du peuple des seigneurs est exportable par les armes. L’hégémonie éthnicopolitique s’achève en hégémonie militaire. L’équilibre de nations souveraines toutes titulaires du droit de guerre est une configuration du passé. Aujourd’hui, seul l’État impérial américain est une puissance pleinement souveraine. Cet État impérial, et non l’Empire, se réserve d’exercer le droit de guerre là où il le juge bon et de concéder une part de ce droit à ses alliés subordonnés. La souveraineté se militarise et se hiérarchise puisqu’elle est l’apanage des seules puissances impériales ou subimpériales candidates à se poser comme des empires au sein d’une économie monde qui jusqu’à aujourd’hui a invalidé la forme empire au profit de celle d’État-nation. Les autres puissances disposent d’une souveraineté plus ou moins limitée, plus ou moins déléguée ou autorisée, voire nulle. Dans cette hiérarchie fluctuante domine la lutte des États-Unis pour contrôler les ressources et s’assurer le primat en se donnant des ennemis globaux, en justifiant son expansion comme guerre globale juste contre le terrorisme et les États voyous.
La soumission réelle du travail n’a jamais été aussi lourde et universelle. Elle existe sous des formes surdéterminées par les diverses appartenances communautaires.
En un monde délivré de la soumission au capital, les hommes continueront à vivre en des communautés où des tensions existeront, et non comme des citoyens du monde, en immédiation avec une cosmopolis unique et totale. Ils auront développé un universalisme intensif et extensif d’un monde commun de singularités, avec des institutions mondiales, mais sans homogénéisation organique et autoritaire, sans discipline étatique.
La mondialisation est l’oxymoron unissant l’universalisation de principe et la fragmentation du monde sans faire de synthèse. Coexistent donc une généralisation des processus économiques et des formes politiques, sous le couvert des droits de l’homme et du marché, et la racisation, l’ethnicisation, la communautarisation. D’une part le cosmopolitisme de la gouvernance globale, la hantise ou l’espoir de l’Empire qui serait l’empire du droit et de la gouvernance globale, sanctionnant par la force armée des voyous et les terroristes, d’autre part un puzzle de conflits locaux qui ne sont jamais de classe, de revendications identitaires sous la menace de la production de l’homme superflu, puzzle que les maîtres du monde voudraient simplifier en choc des civilisations. Cette gouvernance ne veut pas résoudre la question sociale globale, diminuer les inégalités et les haines communautaires, mais donner une forme aux luttes hégémoniques, éradiquer les résistances à l’appropriation des ressources clés, contrôler l’autonomie des peuples contestataires.
C’est un impérialisme. Cette notion d’impérialisme permet d’articuler les conflits locaux au moment économique de la mondialisation capitaliste, d’identifier l’ennemi politique, de démystifier ce système qui se veut impersonnel de la mondialisation, système incluant la guerre.
8. La culture, comme système signifiant de représentations, de normes, de mythes, de symboles et de comportements partagés, permet des identités personnelles et collectives en organisant le rapport subjectif individuel et collectif à un monde commun rendant vivable ce monde selon un sens commun plus ou moins complet. Ce système est en contradiction avec d’autres systèmes et avec des éléments non systématisés. Il y a système dominant quand les classes subalternes sont incapables de construire un système. Le marxisme et le républicanisme étant éliminés, domine actuellement la croyance dans le caractère indispensable de l’entreprise capitaliste, du marché capitaliste mondial, de l’État démocratique de droit privé et pénal, du supermarché et du réseau communicationnel mondial, sous l’impulsion de la marchandisation de la vie quotidienne, de la promesse d’une consommation infinie, la vie bonne étant identifiée à la consommation des privilégiés, exacerbée par leurs désirs illimités, sous l’impulsion aussi de la diffusion de contenus standardisés par les médias. Se forment une culture globale de séduction reposant sur le désir de consommer, c’est-à-dire des styles de vie que l’on rencontre partout, où la seule consommation autorisée est la consommation solvable, l’intensité de la liberté étant proportionnelle à la quantité de biens consommés.
Le moment linguistico-culturel est celui de la formation des identités personnelles et collectives. La culture est système signifiant de représentations, de normes, de mythes, de symboles et de comportements partagés. Ce système n’est jamais unique, puisqu’il est en contradiction avec d’autres systèmes ou éléments non systématisés.
Il peut y avoir un système dominant réunissant forces dominantes et forces subalternes incapables de développer un système équivalent.
Ces systèmes organisent le rapport subjectif individuel et collectif à un monde commun, rendant vivable et praticable ce monde selon un sens commun toujours traversé de failles.
Le libéralisme-libérisme est le noyau de ce sens commun, après avoir éliminé le marxisme et le républicanisme. Ce sens commun s’incarne dans la croyance dans le caractère indispensable de certaines institutions que l’on peut dire totales, l’entreprise capitaliste, le marché capitaliste mondial, l’État démocratique de droit privé et pénal, le supermarché, le réseau communicationnel mondial.
Une culture globale se généralise en surface sous l’impulsion de la marchandisation de la vie quotidienne et de la promesse de la consommation infinie, consommation exacerbée par des désirs illimités des privilégiés et par l’identification de la vie bonne à la seule consommation.
Se forment des styles de vie qu’on tend à rencontrer partout. La culture globale est une culture de séduction reposant sur le désir de consommer. La seule consommation autorisée est la consommation solvable, multipliant les libertés par la multiplication des objets de consommation.
L’insolvabilité n’est pas l’autre de la solvabilité, mais son degré zéro anticipé et organisé par l’endettement à vie et le crédit. La perte de la liberté matérielle pour dette est la forme de la liberté, le risque, le prix de la liberté de consommer la liberté de consommer. On a signé librement les traites.
Les médias sont les vecteurs et les producteurs de cette culture de masse.
Les réseaux de communication et d’information numérique sont le signe et l’agent de cette culture globale qui rend accessible des biens culturels. Ce service se paye par une financiarisation non accessible à tous, le flux d’informations mettant en relation instantanée des marchés financiers.
La révolution communicationnelle produite par la diffusion de contenus standardisés unifie les goûts et les idées. Les réseaux se développent, mais des pouvoirs les contrôlent.
9. Le capitalisme cognitif est un universalisme produit par les médias. Mais la télévision ne favorise pas une communication transparente et interactive symétrique, elle est soumise au pouvoir politique et aux pouvoirs financiers. L’individualisme, le culte de la réussite, l’exaltation de la concurrence et du consumérisme, le moralisme humanitaire sans réalité pratique, la fascination pour l’information à sensation, le court-circuitage de la réflexion, l’organisation de l’impuissance de penser dans le somnambulisme des évidences, constituent une unique vision du monde diffusée par tous les médias, alors qu’ils pourraient permettre de s’exprimer, de s’informer, de s’organiser, qu’ils devraient produire la croyance dans les vertus de l’action politique et faire redécouvrir le sens du bien commun, même s’ils ne produisent qu’un espace sans liens personnels directs et interactifs. Les flux communicationnels qui partent des centres capitalistes réduisent la pluralité linguistique et culturelle, en appauvrissant les univers symboliques en symbolisme de la valeur d’échange, de l’envie consumériste et de l’argent, en globalisant la langue anglo-américaine. On peut même dire que ce corset culturel est incapable de donner sens à l’existence, qu’il est incapable de jouer le rôle de conscience collective, de constituer une communauté concrète, car il n’y a pas d’historicité, de mémoire collective, de mythes fondateurs ou de héros, que ce corset est incapable de provoquer la prise émotionnelle et la subjectivation des individus, qu’il conduit les individus à nier leur singularité et à subir l’anéantissement de leur communauté d’appartenance. Ce corset est un simulacre occultant les spécificités, tenant lieu de spécificité unique, ne se référant qu’à elle-même, simulacre fait de fictions destinées à la consommation de consommateurs dépolitisés et sans subjectivité. Cette culture non seulement détruit les singularités antérieures mais elle ne maintient plus en son éthique un principe de limitation, car elle s’oppose à la limitation de l’accumulation du capital et de la consommation, si bien qu’elle est perçue par dominés non comme destin global mais comme menace, contrainte, corruption, déracinement, asservissement, non monde, faux universalisme excluant le partage.
Le global culturalisme ou le courant sociologique du capitalisme cognitif considèrent que la diffusion de la télévision et de l’information produit une croissance des compétences linguistiques, informationnelles, scientifiques profitant à tous. Il n’y a pas seulement passivité consumériste et dépendance culturelle, mais conscience unitaire des problèmes globaux, mise en évidence des souffrances du monde, alimentation des sentiments de solidarité transnationale, interaction entre les diverses civilisations et cultures par le dialogue, intégration pacifique des valeurs éthiques et politiques, formation d’une culture universelle critique des impasses du néolibéralisme et du capitalisme, fin des tribalismes et des mauvais particularismes. S’annoncerait une société civile globale capable d’unifier politiquement le monde sous les signes de la démocratie, de la paix, du pluralisme. Les médias transforment le désordre mondial en village mondial, en opinion publique mondiale, les hommes étant liés par des rapports quasi singuliers grâce à la connaissance de ce nouveau monde, discutant de tous les problèmes, formant une citoyenneté mondiale, base d’une gouvernance mondiale. Internet est la base d’une cyberdémocratie politique et économique. Tous les agents économiques s’approprient les connaissances jusqu’ici incorporées dans le capital constant, si bien que les travailleurs peuvent réorganiser la production selon leurs besoins et la gérer dans le sens du communisme. Délibérations, analyses, choix, votes pourraient se faire électroniquement.
Certaines tendances sociologiques relativisent cet universalisme médiologique optimiste.
Le moyen télévisuel ne favorise pas une communication transparente et interactive symétrique entre émetteur et récepteur. Il est soumis aux pressions politiques de la démocratie régime et à la commande de financiers qui sont en situation de quasi-monopole de fait. Il y a une concurrence apparente pour l’Audimat, mais il y a diffusion d’une même vision du monde : individualisme, culte de la réussite, exaltation de la concurrence et du consumérisme, moralisme humanitaire sans réalité pratique, fascination pour l’information à sensation, court-circuitage de la réflexion, organisation de l’impuissance de penser dans le somnambulisme des évidences.
La possibilité offerte par les médias électroniques de s’informer, de s’exprimer et de s’organiser est noyée dans les flux du capitalisme électronique. Il reste à produire la croyance dans les vertus de l’action politique organisée et à redécouvrir le sens du bien commun, dans cet espace médiologique faible d’atomisation sociale, de liens sans solidarité de personnes se connaissant et sympathisant.
Les flux communicationnels partent des centres capitalistes en réduisant la pluralité linguistique et culturelle, en aplatissant et appauvrissant les univers symboliques sur le symbolisme unique de la valeur d’échange, de l’envie consumériste et de l’argent, en uniformisant les styles de vie, en globalisant la langue anglo-américaine.
La culture globale se révèle comme un artefact se réduisant à des références culturelles inertes, à un corset se substituant aux symbolismes, incapable de donner sens à l’existence, sans imaginaire social de l’autonomie, riche de ses mythes fondateurs, de ses héros, de son historicité, de sa mémoire collective, ne pouvant pas jouer le rôle de conscience collective, ne pouvant élever une communauté concrète vivante. Elle est sans prise émotionnelle. Elle ne permet pas la subjectivation des individus. Elle produit de l’asujet, de l’insujet, un individu qui nie sa singularité en subissant l’anéantissement des communautés d’appartenance. Il n’y a plus cette unité d’individus singuliers et de communautés singulières ouvertes les unes aux autres, mais une hyper réalité spécifique qui occulte les spécificités et en tient lieu, une virtualité, un simulacre, une sphère autoréférentielle faite de fictions destinées à la consommation de consommateurs dépolitisés et désubjectivés.
La créolisation culturelle est corruption de la culture indigène. Il n’y a pas coexistence à égalité des cultures, mais la puissance d’une culture liquidatrice qui, non seulement détruit les singularités antérieures, mais ne maintient plus en son éthique un principe de limitation. La culture globale obéit à la démesure infinie, au principe sans principes de l’illimitation. Elle repose sur un nihilisme actif qui s’oppose à la limitation de l’accumulation du capital et de la consommation. La culture globale s’impose comme destin global.
Les contre tendances réaffirmant les singularités culturelles menacées rationalisent la dépendance culturelle.
L’intégration contrainte à la culture capitaliste occidentale n’est pas vécue chez les dominés comme le passage à la raison et à la liberté, mais comme déracinement, extraénation à soi qu’il faut combattre au nom de codes culturels singuliers, enracinés dans les communautés d’appartenance.
La résistance nationalitaire n’est pas vouée à la haine des autres « nous ».
La mondialisation capitaliste imposée par l’hégémonie culturelle de l’Occident produit une contre intégration en désagrégeant les individus et les peuples qui ne peuvent pas résister. La déculturation se traduit par l’arrachement des populations à leur terre, leur déracinement et leur asservissement à des bas salaires ou au chômage. On a une méga machine qui écrase, détruit, créé en liquidant, sans que cette création soit un monde. Elle est un non monde pour les populations exploitées ou les déchets, elle obéit à un faux universalisme, car elle exclut l’idée positive de partage. Le
10. La liberté n’est pas seulement la liberté de droit privé, elle n’est pas du tout l’illimitation de cette liberté, selon une conception libérale. En effet, la liberté comprend le droit à l’insurrection en faveur d’une cité qui fasse droit à tous ses membres, une cité qui ne laisse personne sans part, selon une conception républicaine. Mais les normes rationnelles universelles de cette cité ne sont pas garanties par un marché objectivant la raison. Autrement dit l’universel absolu de la liberté civile civique ne doit pas être subordonné à l’universel impérial particulier du marché, où le travail est soumis au capital, c’est-à-dire subordonné à l’universel insaisissable et prévaricateur de la mondialisation capitaliste, subordination défendue par la conception libérale impériale occidentalo-centriste. Tandis que la concurrence, l’envie consumériste et le désir de pouvoir et de domination radicalisent les particularismes, que les migrations déstabilisent les certitudes identitaires et provoquent des métissages, eux-mêmes menacés par les identifications exclusives et excluantes, les universalismes se nationalisent et se particularisent, insensibles à l’esclavage, à l’inhumain ou à l’exclusion, avec des peuples élus se posant comme représentants de l’universalisme, s’autorisant en son nom des pratiques de domination. C’est ainsi que les États-Unis prétendent parler au nom des valeurs universelles de l’Occident, concentrant en une unité guerrière contre l’islamisme, dans une guerre de civilisation, tout l’héritage, le judaïsme, l’hellénisme, la romanité. Les particularismes deviennent incomposables, entraînant dans l’abîme un monde déjà précipité dans le gouffre de la production d’une humanité superflue.
La dimension philosophique s’exprime dans l’organisation des savoirs, leur réflexivité interne et dans l’élaboration de normes.
La liberté n’est pas réductible à la liberté de droit privé et à son illimitation qui la transforme en illiberté de masse complice de l’apartheid mondial.
Le libéralisme éthico-politique de Rousseau et de Kant a repris des éléments du républicanisme de Machiavel et de Spinoza pour lier humanité et citoyenneté. Le droit des droits est le droit à l’insurrection en faveur de la constitution d’une cité qui fasse droit à tous ses membres, le droit d’avoir des droits dans une communauté politique ne laissant personne sans part.
Mais les défenseurs de ce républicanisme transcendantal identifient l’universalité empirique, le général-empirique du marché comme garantie de l’universel transcendantal des normes rationnelles universelles de la cité à venir, alors que l’écart entre ces deux universels est structurel, s’enracinant dans la soumission du travail au capital. L’universel absolu de la liberté civile-civique est subordonné à l’universel du marché, si bien que l’universalisme de l’Occident est dénoncé comme impérial, particularisation au nom d’un universel particulier. Si la critique libérale avait raison de refuser d’identifier la raison comme objectivée dans l’État éthico-politique de Hegel, on ne voit pas pourquoi cette raison serait objectivée dans les structures du marché, pourquoi cette raison devrait réaliser une cité n’ayant pas réglé ses comptes avec l’universel impérial.
La mondialisation capitaliste demeure particularisation du capitalisme et occidentalisation des cultures. Elle s’affirme objectivité historique, l’universel devient insaisissable ou prévaricateur.
Cette universalisation de l’empirique se double d’une relativisation de la culture occidentale, d’une obsession de la question de l’autre, la question d’autrui, les autres qui se reconnaissent ou non les uns les autres, les autres qui ne seront jamais reconnus, les autres reconnus qui en excluent d’autres.
La logique de la concurrence et de l’envie consumériste et la logique de la capture de pouvoir et de la domination radicalisent les particularismes.
Le post colonialisme et les migrations créent de nouvelles identités qui déstabilisent les certitudes identitaires, l’afro américain, le nippo-américain, l’Anglo pakistanais, le sino indonésien, le beur né français et qui se vit arabe. Les métissages sont menacés par les identifications exclusives et excluantes, par un procès de déspéciation.
L’universalisme philosophique affirme que des prescriptions, variables selon les traditions sollicitées, de la raison pratique universelle représentent le meilleur de la nature humaine, que la raison dessine le cadre des idéaux suprêmes, mais son lien avec les processus empiriques de domination exige le recours à un tiers rationnel réparant l’exclusion ou la ségrégation dont on est victime, supprimant la servitude, l’esclavage et l’inhumain présents.
L’universalisme s’est particularisé et nationalisé, toujours obsédé par la référence impériale. Les nations occidentales capitalistes se posent comme représentantes de cet universalisme, s’autorisent en son nom des pratiques de domination, revendiquant une mission inscrite dans l’histoire, s’affirmant peuples élus, peuples des seigneurs.
La lutte d’hégémonie entre puissances « universelles » est sanctionnée par la domination d’un universalisme déterminé. La fixation sur la configuration impériale est radicalisée aujourd’hui par la surpuissance des États-Unis qui entendent parler au nom des valeurs universelles de l’Occident, et qui prétendent concentrer en eux tout l’héritage, le judaïsme, identifié au sionisme, l’hellénisme, la romanité, le libéralisme. Son unité est guerrière et se fait contre l’islamisme, dénonçant l’islam comme ennemi de la civilisation et creuset du terrorisme, appelant à la croisade d’une civilisation contre une autre civilisation.
Cet universalisme est une impossibilité, puisqu’il réactive les particularismes, les rend incomposables, aggravant les risques de déspéciation, menaçant d’entraîner à l’abîme un monde déjà enfoncé dans le gouffre de la production de l’humanité superflue.
11. Le flux de l’accumulation consommation fluidifie les institutions et les comportements contraires à l’illimitation de l’accumulation et de la consommation. Les hommes doivent courir de nouveaux risques sur les marchés, accepter le déracinement permanent, s’abandonner à l’immigration, à la recherche d’un travail et d’une vie meilleure, comprendre que la société n’est qu’un nom qui cache la réalité cruelle des désirs individuels. Il n’y a pas de constance, stabilité, durabilité, il n’y a pas d’État, l’être est le rien activiste du flux figuré par la mondialisation capitaliste, un flux soumis au néant actif du capitalisme liquide, avec le devenir incessant des formes. Avec la notion de flux, on est au-delà de l’opposition dépassée entre l’universalisme et le particularisme. Le monde immobile et clos n’est qu’une nostalgie. Le devenir ne s’objective plus dans les structures. Dans ce non monde, il n’y a plus place pour le contentement du citoyen ou la plénitude spéculative du philosophe, ni place pour la libre association et le communisme, un royaume de liberté se soumettant le flux du capital et le royaume de la nécessité. Dans ce monde du désastre où règne le nihilisme de la production consommation illimitée, on peut découvrir une réserve de ce monde en étant en commun avec sa singularité sans être absorbé par ce qui fait de ce monde un non monde, lutter durement mais sans haine contre ceux qui font ce non monde et qui veulent ni le défaire ni s’en défaire.
L’idée du monde est emportée par le flux de l’accumulation-consommation. Le capitalisme mondialisé applique à certaines de ses formes antérieures cette logique de flux qui fluidifie les institutions et les comportements contraires à l’illimitation de l’accumulation. Les hommes doivent se laisser aller, fluer, liquider, en raison d’une nécessité impérative. Ils doivent s’abandonner au flot de l’immigration, à la recherche d’un travail ou d’une vie meilleure. Ils doivent courir de nouveaux risques sur les marchés. Ils doivent accepter et désirer le déracinement permanent et comprendre que les communautés de services et les sociétés de services sont provisoires, que la société n’existe plus, qu’elle n’est qu’un nom qui cache la réalité cruelle des désirs individuels.
Cette fluctuation permanente donne à la catégorie de flux le statut hybride d’un concept empirique et d’une catégorie transcendantale supérieure aux catégories d’universalisme et de particularisme, une métacatégorie enrichie de connotations d’infinité, d’illimitation, de déterritorialisation, de bouleversement, de déracinement, de démesure. C’est l’idéal.
Cela implique la maximalisation de la production destructrice, la production d’un non monde.
Il n’y a pas le minimum de constance, d’État, de stabilité, de durabilité. L’être n’est rien. Il est le rien activiste du flux. Il est soumis au néant actif du capitalisme liquide.
C’est le devenir incessant des formes d’Héraclite ou de Nietzsche. La mondialisation capitaliste est la figuration du devenir, sa figure actuelle qu’il faut aimer et embrasser.
L’être de Parménide, enfermé en sa perfection, immobile et clos, n’est qu’une nostalgie.
Pour Hegel, le devenir se dépose dans les structures, se concrétise, s’objective, se stratifie. L’individu et les sociétés meurent, mais nous sommes citoyens, trouvant le contentement, et nous sommes philosophes, pensant le mouvement du logique, trouvant la plénitude spéculative.
Marx soumet le flux de capital à la libre association, un communisme se voulant un monde, un royaume de liberté se soumettant le royaume de la nécessité.
La réflexivité du capitalisme liquide impose de penser l’idée d’un monde-flux.
N’est-ce pas la liquidation du monde, mettant le monde en abîme, un abîme qui ne peut se constituer en État, un monde où tout individu abîme irréversiblement son humanité. C’est le nihilisme de la production consommation illimitée.
Ce non monde contient des forces de résistance à ce nihilisme. Il y a les signes de la possibilité non d’un autre monde mais d’un monde. La planète Terre est aujourd’hui un astre du désastre, mais ce désastre n’est pas consommé. Produit par l’errance infinie de ses impératifs systémiques, accumulation productive et consommation-consumation, le non monde de la mondialisation capitaliste est peut-être une réserve de monde. Découvrir cette réserve, telle est la tâche logique et politique, et une condition est d’apprendre à être en commun chacun en sa singularité au monde sans être totalement inclus dans ce non monde, être en ce monde sans être absorbé totalement en ce qui fait de ce monde un non monde, résister à tout ce qui fait le non monde, lutter durement mais sans haine contre tous ceux qui font ce monde et ne veulent ni le défaire ni s’en défaire.
12. Alors que l’homme antique occupait une position médiane entre l’intelligible divin et le physique sensible, et qu’en tant qu’homme libre dans la polis sa praxis était vraiment humaine, et qu’en tant que possédant le logos il cherchait à comprendre le cosmos, donné fini, alors que l’homme chrétien, fils de Dieu, vit dans un monde tragique fini créé par Dieu, qu’il peut transformer ce monde sans être de ce monde, l’homme moderne, dans une liberté infinie, déconsidère le monde en en faisant un monde inauthentique de manipulation des objets et d’oubli de l’être pour la mort. C’est le monde des masses industrielles mobilisées pour la guerre.
Le cosmos est la totalité sensée et hiérarchisée des étants. L’homme occupe un lieu médian appartenant au divin, à l’intelligible, et au physique, au sensible. L’homme a le logos, vit dans la polis où il peut actualiser sa vertu humaine, dans la sphère de la praxis.
L’homme libre, le citoyen, peut réaliser la tâche de l’homme vraiment homme, les esclaves ayant une fonction instrumentale d’animal de labeur.
La finitude est reconnue. On vise à un état stabilisé de la perfection humaine. La démesure, l’infinité sont des obstacles à l’accession à cette perfection. Le désir fin en soi et la pulsion productive symbolisent le même mal.
Au-dessus de la vie bonne, il y a la théorie, la vue et la compréhension de l’ordre du cosmos.
Le monde chrétien fini, le mundus, est créé par Dieu infini. Les hommes sont les fils de Dieu auquel le salut est annoncé, non donné.
L’homme peut refuser son statut de créature et vouloir se faire Dieu, par amour excessif de soi. Perdu par le péché, l’homme peut entendre la révélation et vivre dans ce monde en usant de lui, en l’aménageant par son travail, comme s’il n’était pas de ce monde.
La mondanité moderne détruit le cosmos et le mundus. L’homme est au monde sur le mode de la liberté infinie. L’idéalisme allemand consigne ce pouvoir de production infinie de l’homme, construisant un chez-soi à partir de son être-jeté, faisant son monde à partir de lui-même, un monde royaume de la liberté de tous dans de libres institutions.
Le mondain a cessé d’être un donné fini ou un créé tragique fini et incapable d’infini. Il devient l’autoproduction infinie de tous les hommes.
La raison soumet le désir tout en héritant de sa force, de la subjectivité désirante, pour se projeter dans le devenir monde. Le désir liquide la considération du cosmos, déconsidère le monde pour en faire son objet, et le monde se sidère dans la production pour la production.
La planète errante du libre désir naît du désastre du cosmos et du mundus. L’être jeté dans le monde de l’être en commun construit un monde inauthentique, fondé sur la seule manipulation des objets et l’oubli de l’être pour la mort.
C’est le monde des masses industrielles et de la mobilisation générale sous un État de guerre permanent.
13. La mondialisation doit être abordée sous l’angle de l’universel rationnel et sous l’angle de la réalité et de ses contradictions. L’économie politique parle du monde comme divisé et basé sur le marché. La sociologie parle de la rationalisation de la société. La philosophie aborde la mondialisation de manière indirecte, soit sous forme de ce qu’on appelle la philosophie politique, soit sous la forme d’une philosophie cherchant l’issue dans la poésie et les expériences du passé idéalisées. La philosophie politique fait l’apologie de la mondialisation en ne parlant pas de ses contradictions, c’est-à-dire en constatant et acceptant comme des faits économiques donnés la mondialisation des marchés, l’interdépendance des économies, la domination des nouvelles technologies, le lien entre l’économie et la politique se manifestant par des zones de libre-échange, et en rabattant les objets politiques sur le droit et la morale, l’État juste ne faisant que s’adapter à l’économie, les fonctions publiques étant fondées sur un droit et une morale définies par la société civile, si bien que la mise en cause de l’État social et les résistances qu’elle suscite, la production de l’homme superflu et la dévastation de la terre ne sont pas abordées. Cette apologie de la mondialisation culmine dans un droit international de l’intervention préventive. La mondialisation est donc idéalisée comme ultra impérialisme, où les capitaux nationaux opèrent une fusion pacifique dans des aires civilisées capables de réguler leur concurrence dans l’exploitation commune des ressources, sans guerre. En fait, le capital ne se coalise contre le travail qu’en produisant des divisions au sein de la force de travail et donc des différences de productivité, si bien qu’apparaissent une hiérarchie entre les États exprimée par le droit international, l’État dominant se disant comme l’universel du droit, et la possibilité de guerres. Les autres philosophies ne font pas l’apologie de la mondialisation puisqu’elles considèrent la mondialisation comme une apocalypse, comme la domination du nihilisme de la technoscience, une production et une consommation destructrices ou sans signification, constituant le monde immonde de l’oubli de l’être et de la manipulation des hommes et des choses. Cette apocalyptique identifie bien les promesses non tenues du droit international et les risques majeurs de la mondialisation, mais elle sublime ces risques dans une vision fantasmatique des processus effectifs de l’économie, si bien que l’adversaire est constitué comme une totalité qui maîtriserait tout et donc sans prises par où une résistance pourrait se constituer. Ces deux philosophies ne parlent pas du rôle des rapports de production capitaliste dans la mondialisation. On oscille entre transsustentation juridique des risques majeurs de la mondialisation et séduction morbide devant ses formes négatives et apocalyptiques.
Kant pensait l’universel rationnel comme fondement du mondial sous les auspices du droit.
Hegel et Marx pensaient en simultané cet universel et les contradictions du monde réel. Il faudrait penser la mondialisation en unissant élaboration des catégories de l’universel et analyse déterminée des processus effectifs.
L’économie politique, opposant la thèse libérale selon laquelle le marché mondial est la base du nouvel ordre international, et la thèse critique de cet ordre international au nom de la structure divisée de l’économie monde, traite directement de la mondialisation, de même que la sociologie, selon laquelle la société moderne est la rationalisation mondiale des structures économiques, politiques, juridiques et culturelles.
La philosophie actuelle n’aborde la mondialisation du capitalisme que de manière indirecte, et cela sous deux formes.
La philosophie politique issue du libéralisme fait l’apologie indirecte de cette mondialisation par euphémisation et neutralisation des contradictions. Elle constate la mondialisation des marchés des capitaux, l’interdépendance des économies, la dominance des nouvelles technologies de l’information et de la communication à haute valeur ajoutée.
La complémentarité des économies et des politiques s’exprime dans la constitution de zones de libre-échange tendant à l’unification en fédérations quasi étatiques.
Cette philosophie accepte un partage des tâches avec l’économie politique, dont elle accepte les résultats et les présupposés. Elle accepte de laisser déterminer de l’extérieur l’autonomie normative qu’elle revendique. Elle accepte de recevoir comme objet à traiter les objets séparés de leurs conditions de possibilité historique. Elle rabat ses propres objets politiques sur le droit et la morale. Le démantèlement de l’Etat social, les résistances qui l’accompagnent, les transformations de l’État devenant socialement modeste, la production de l’homme superflu, la dévastation de la terre sont des aspects non d’abordés de la mondialisation.
Les fonctions publiques de l’État sont subordonnées au droit et à la morale, définies par la supposée société civile globale.
Les théories de la justice définissent la liberté de l’État comme liberté d’adaptation aux lois « naturelles » de l’économie.
Cette apologie indirecte de la mondialisation capitaliste culmine dans l’élaboration d’un nouveau droit international public et privé avec ses institutions propres, l’ONU qui généralise le droit d’ingérence dans la politique d’États supposés bafouer les droits de l’homme et du citoyen, le FMI et la Banque mondiale qui conditionnent leur aide à des politiques fondées sur la productivité du capital.
La philosophie du droit communicationnelle et l’éthique du discours universalisable, pour qui la mondialisation accomplit positivement les promesses de la modernité, accompagnent cette mise en avant des juristes.
L’apologie juridique et communicationnelle de la société civile internationale fait de la mondialisation un universel abstrait séparé de ses conditions et formes contradictoires de réalisation.
Elle idéalise la mondialisation comme ultra-impérialisme. La concentration des capitaux conduirait à la fusion pacifique des capitaux nationaux en des aires civilisées capables de réguler leur concurrence interne dans une exploitation en commun des ressources, sans guerres réciproques.
En fait, le capital ne peut se coaliser contre le travail sans produire des divisions internes au sein de la force de travail, sans opposer les diverses fractions de la force de travail internationale.
De plus, les États se lient en se hiérarchisant en centre et périphéries et sont partagés eux-mêmes entre centre et périphéries.
La dérégulation opérée en raison des différences de productivité est le mode de régulation, ce qui implique la possibilité de guerres économiques et militaires.
Le droit n’est que la diction universelle de la constitution de la hiérarchie de l’économie monde, nulle domination ne pouvant durer sans dire un universel du droit, sans se dire comme cet universel. Dans le meilleur des cas, le droit international est protestation contre l’inhumain de telle diction du droit et promesse d’un droit plus humain.
Cette mondialisation économique et juridique a une vision abstraite d’un nouvel ordre international coïncidant avec le droit et a une idéalisation naturalisante du marché.
Les philosophes critiques de la modernité comme réalisation de la métaphysique considèrent la mondialisation comme une apocalypse sans au-delà, comme la domination du nihilisme de la technoscience.
L’oubli de l’être se consomme dans la manipulation de tout l’étant par l’étant humain.
La production identifiée à la technique, vouée à devenir autoréférentielle, n’a pas de sens et se renverse en consommation, en consomption des hommes et des choses.
De ce nihilisme occidental résulte la crise écologique.
La mondialisation d’une métaphysique devenue technique planétaire de manipulation des hommes et des choses constitue un monde qui est l’im-monde.
Cette philosophie cherche des issues dans la seule pensée poétique et dans les idéalisations d’expériences historiques du passé.
L’apocalyptique ontologique, si elle individualise les risques majeurs de la mondialisation, compromet cette lucidité en sublimant ces risques dans une vision fantasmatique des processus effectifs de l’économie monde, déplacés en grandes entités démoniaques, figures du mal ontologique se concentrant dans la métaphysique, la technique, la technoscience, le nihilisme ou le couple savoir/pouvoir. La dénonciation du fantasme rationaliste de maîtrise constitue l’adversaire en une totalité sans fissure et sans extériorité par où une résistance ou une lutte déterminées pourrait faire sens. La mondialophobie ontologique et esthétique est abstraite, avec une complaisance esthétisante pour le négatif, avec son identification de la métaphysique et de la technique, avec son incapacité à analyser la mondialisation comme technologie sociale du rapport capitaliste sans prétérition, manquant ainsi le droit comme moment de la technique nouvelle du capitalisme mondial. La lucidité ontologique dément les promesses non tenues du droit international, mais elle est impuissante et biaisée.
Dans les deux cas, la pensée abdique, oscillant entre une demie assurance d’une transsubstantiation juridique des risques majeurs qui définissent la mondialisation et la séduction morbide devant les formes du négatif, devant les crises du sens et des valeurs qui caractérisent aussi la mondialisation, Elle oscille entre apologie et apocalypse.
Ces deux approches manquent la spécificité de la mondialisation comme devenir-monde des rapports de production capitaliste. Je
14. La mondialisation est l’internationalisation de la production du capital, avec la recherche mondiale de la productivité maximale du capital, en particulier par la réduction du temps de travail nécessaire pour fabriquer une unité de produit, grâce en particulier à la gestion informatisée, ce qui est en interrelation avec une hiérarchisation et une spécialisation des États, puisque les firmes en compétition mondiale ont toutes une base nationale, la productivité du capital de ces firmes déterminant la position de l’État. Les États produisant et exportant des technologies à haute productivité ont une vocation impériale ou subimpériale. L’État ne dépérit pas. Il a une fonction régulatrice de gestion politique de la force de travail, en encadrant l’augmentation de la productivité et la délocalisation. Il s’agit, pour des pays dominants où la main-d’œuvre non qualifiée est chère par rapport au prix du marché international du travail, de produire et d’exporter, ce qui exige beaucoup de capital financier, des travailleurs qualifiés, des travailleurs déqualifiés des services, mais aussi le maintien d’un taux suffisant de chômage pour garder la demande de travail élevée, par la concurrence des marchés du travail, c’est-à-dire par la délocalisation, et par la concurrence entre les travailleurs, exacerbée par la racisation, l’ethnicisation et la stigmatisation de ceux qui ne travaillent pas selon la norme moyenne de rentabilité. L’efficacité de telles politiques dépend donc de la lutte de classes. Le chef de l’État représente les firmes multinationales sur un territoire dépassant le territoire de la nation, il est un commis-voyageur en chef. Il réduit au moindre coût toutes les activités qui n’entrent pas dans les réseaux de grandes firmes, privatisant les services publics, faisant de l’État une entreprise privée, soumettant les appareils idéologiques aux normes capitalistes. Les pratiques sont impures et intriquées. L’international pénètre le national qui lui est subordonné, les normes internationales s’imposant aux normes nationales. La norme de productivité unifie tout.
La mondialisation est l’internationalisation du rapport de production capitaliste fondée sur la soumission du travail au capital. Elle est la création d’une structure de la production, avec des techniques sociales finalisées par la recherche de la productivité différentielle du capital au moyen de la réduction du temps de travail.
Ces techniques sociales sont les techniques de la gestion informatisée de la production, les techniques de la généralisation du travail immatériel. Matérialisations du rapport d’exploitation, ces techniques portent l’internationalisation des marchés des capitaux et de la production par le mouvement du capital.
Cependant, ce processus n’est pas seulement technique et économique, il est politique et juridique dans la mesure où il ne peut s’accomplir que dans le mouvement d’une perpétuelle hiérarchisation politique des États protecteurs des firmes dominantes, y compris des multinationales, qui ont toujours une base nationale.
Cette analyse suppose l’utilisation d’un modèle théorique fondé sur l’impureté et l’intrication des pratiques et non d’un modèle fondé sur des pratiques séparées et organisées selon des ordres de justification spécifiques.
Cette analyse récuse aussi le modèle où un méta niveau surdéterminerait de l’extérieur le niveau national ou local. Les dimensions nationales sont investies par la mondialisation de l’intérieur et transformées par elle, le mondial devenant un niveau interne du national. L’international a donc une primauté.
Les États ne sont pas appelés à dépérir devant et dans la société civile internationale, comme le font croire l’utopie néolibérale et certains de ses héritiers altermondialistes, ils ont désormais pour fonction d’assurer politiquement la gestion différenciée de la force de travail en encadrant les techniques de délocalisation d’entreprises en raison du coût différentiel de la force de travail et en promouvant les techniques fondées sur le gain de productivité, sur l’économie de temps de travail, étant concernées des seules firmes multinationales capables de créer des réseaux de celles des entreprises qui sont constituées de nombreuses unités de production. Comme ces firmes ont une base nationale dominante, la mondialisation est politique, spécialisant les États en raison de leurs liens aux firmes et aux branches production où se redéfinit la productivité du travail et donc la productivité du capital, l’accroissement de la productivité étant une ressource politique commandant la hiérarchisation des États.
Même si les États sont incapables de contrôler la formation du marché mondial du capital, puisque d’autres opérateurs peuvent anticiper les mesures que pourraient prendre ces États en matière de limitation de change, ces États n’en pilotent pas moins la régulation dont la nouvelle forme est la dérégulation, étant entendu que la dérégulation n’est pas le contraire absolu de la régulation.
La mondialisation n’est donc pas l’instauration d’un ordre international où s’échangeraient et où se formeraient des complémentarités de secteur. Elle est un ordre et un espace de domination hégémonique où la place dans la hiérarchie se joue dans la capacité de chaque État à produire et exporter des biens via les firmes multinationales-nationales, biens exigeant une masse croissante de capital financier, du travail très qualifié et une masse de travailleurs déqualifiés des services. Ces États sont aussi ceux où le travail moins qualifié est trop cher par rapport au prix du marché international du travail. Ces États traitent le chômage structurel incompressible et créent les conditions politiques permettant aux firmes de recourir à la délocalisation pour la production de biens primaires devenus moins rentables.
La mondialisation est la solution actuelle du problème structural du capitalisme qui peut se formuler ainsi : comment accroître la rémunération du capital en maintenant élevé la demande de travail du côté des travailleurs, en évitant donc le plein emploi.
La mondialisation a donc pour contenu la lutte de classes du capital et du travail. Le capital par son mouvement met en concurrence les marchés nationaux de la force de travail et exige de s’articuler à une politique étatique devenant gestion de la force de travail et agent renforçant les secteurs compétitifs définissant la norme sociale de productivité.
L’État territorial-national se déplace, projetant la territorialité nationale au-delà du territoire historique, constituant un territoire extraterritorialisé, lieu où l’État produit et vend, tout en garantissant cette production et cette vente.
La France n’est plus d’abord un lieu commun de vie et de culture, mais un réseau de firmes françaises qui vendent et qui essaiment, le président de la république étant un commis-voyageur en chef. L’État réduit au moindre coût les activités qui ne s’inscrivent pas dans les réseaux des firmes. Il transforme les rapports de pouvoir pour les représenter au niveau international. La représentation politique est la représentation commerciale de l’entreprise France et à l’intérieur l’État représente les entreprises nationales auprès des autres forces.
L’État et ses appareils idéologiques se privatisent, soumis à des normes de productivité issues du marché mondial. Les négociations internationales sont des événements de politique intérieure et de droit interne. La politique économique internationale impose ses objets à la politique intérieure.
La mondialisation développe un nationalisme économique qui fait de la nation une entreprise, ce qui permet de soumettre l’État aux normes du marché.
Comme les firmes sont nationales, la concurrence est constituée comme concurrence nationale.
La puissance de l’État tient à ses capacités d’articuler des réseaux économiques et financiers qui sont aussi politiques et institutionnels, avec comme condition une gestion différenciée de la force de travail, la partie de la force de travail dont la valeur n’est plus la rentabilité moyenne définie mondialement étant en situation d’expulsion structurale permanente, avec une individualité définie de manière privative et cumulative, sans travail, sans domicile fixe, sans papiers. La gestion de la force de travail joue sur les nationalismes et les racismes. La racisation des réfugiés économiques mis en concurrence avec les travailleurs nationaux permet de diviser la force de travail, faisant de la citoyenneté nationale un privilège économique et politique.
L’impérialisme prend la forme tendancielle de quasi empire, avec aujourd’hui l’empire des États-Unis. Les espaces supranationaux producteurs et exportateurs de technologies à haute productivité ont une vocation impériale ou sub-impériale. La mondialisation est la montée en puissance d’États quasi impériaux hégémonisant les États-nations plus faibles en les subordonnant aux marchés de capitaux et en jouant sur la racisation et l’ethnicisation. Partout opère la même norme de productivité, moteur de la concurrence, en prise sur les oppositions nationalitaires et identitaires. Cette norme unifie les ordres de justification. Cette unité ouvre à une pluralité d’histoires à vitesses différentes que le cosmopolitisme mondialophile se refuse à penser radicalement et que l’ontologie mondialophobe ignore superbement, donnant à son radicalisme une tournure totalisante équivoque.
15. Le droit international ouvrirait une période de fin de l’état de nature entre les États, la période d’une communauté internationale réalisant l’état civil et la fédération entre les États, avec un contractualisme cosmopolitique comprenant un pacte de non d’agression et de règlement des différends et avec la structure politique d’une force chargée de l’appliquer, dans le cadre des droits de l’homme. Dans la réalité, ce qu’on appelle la communauté internationale n’est que l’expression des intérêts du capital. Les pays industrialisés sous la direction des États-Unis construisent un système de sécurité globale pour établir un droit préservant les intérêts impériaux, avec un pacifisme guerrier où, correspondant à un droit d’ingérence humanitaire violant la charte de l’ONU, la guerre juste est une guerre totale s’autorisant une violence inouïe contre l’ennemi, dans la mesure où celui-ci n’a pas la dignité de l’être humain, puisqu’il est ennemi du droit, donc du genre humain. L’extermination des innocents est conforme au droit et à la morale, la fin justifie les moyens, la vertu se fait terreur, il suffit de se rappeler la première guerre d’Irak ou l’agression israélienne contre le Liban et contre Gaza. Dans la mesure où ce droit international est la diction des puissances impériales, il peut être déconstruit par la contestation. Actuellement, avec les politiques néolibérales, il n’y a jamais eu aussi peu d’universalisme effectif. C’est le retour de la guerre et du droit à la guerre.
Le droit international est la pierre de touche du cosmopolitisme libéral et de la philosophie de la gouvernance globale.
Par le jeu de la mondialisation s’opérerait une organisation de la communauté internationale qui ferait des droits de l’homme sa charte et serait à même de se donner une structure politique. L’heure a sonné ou l’état de nature entre États souverains cesse et naît une fédération d’États de droit réalisant l’état civil entre États. Un contractualisme cosmopolitique pourrait régir le système monde.
Un pacte de non d’agression est signé. Des règles communes pour résoudre les différends sont élaborées dans un deuxième pacte. Une force légitime commune pour faire respecter les deux premiers pactes est construite, les droits de liberté limitant et autorisant le pouvoir commun.
En fait, il y a la construction d’un système de sécurité globale entre pays industrialisés sous la direction des États-Unis, la transformation de l’ONU pour qu’elle dise ce système, sinon l’OTAN sera cadre et forme d’intervention pour établir un droit préservant les intérêts nationaux et impériaux. La guerre juste devient droit humanitaire d’ingérence en cas de crise attentatoire à l’ordre mondial.
Le pacifisme guerrier du cosmopolitisme juridique crée une guerre totale contre un ennemi impie, criminalisé comme ennemi du droit, et donc ennemi du genre humain, méritant le châtiment qui le déspécifie, lui ôtant sa dignité d’être humain, ce qui justifie une violence inouïe à son égard. La fin justifie les moyens. La vertu se fait terreur. L’extermination d’innocents est conforme à la morale et aux droits des nouveaux philosophes.
Le droit international ne dit que ce que dit celui qui dit le droit, l’État le plus puissant. Loin de préexister à cette diction, le droit est sa construction. Mais c’est aussi la construction d’un différend, puisqu’il est possible d’exercer un droit de protestation contre le droit dit par la puissance impériale. Le droit est production d’un universel normatif qui n’est jamais séparé des conditions de sa réalisation et des formes de sa contestation.
L’universalisme effectif a connu son meilleur moment entre 1945 et 1968, avec la décolonisation et l’État-providence.
La contre-révolution néolibérale organise le retour de la guerre et du droit à la guerre.
La communauté internationale représente non l’humanité mais cela même qui la divise et qui l’inégalise, la productivité du capital en tant qu’elle règle la puissance des États, le conflit qui naît de cette productivité aveugle.
16. La mondialisation privilégie l’appropriation par la subjectivité de l’être et du coup elle aliène cette subjectivité de son être au monde. Le sujet renonce à habiter le monde. Il n’est dans le monde que pour le faire à son image. Il devient un errant non dans un monde mais dans un non monde. L’être au monde est réduit à quelques images du monde réfléchissant le désir de maîtrise. Le sujet est maître et esclave du monde. La communauté des hommes ne se réduit pas à une mondialisation qui est production du narcissisme, manipulation et consommation des étants par la métaphysique et la technique, dissolution de toutes les croyances et idées admises, consumation de la possibilité de l’être au monde, néantisation du monde en non monde. Nous sommes jetés dans un monde qui n’a pas de destinée préétablie, un monde risqué qui pourrait ne pas exister. Le constat de l’arraisonnement technique de l’étant ne doit pas conduire à une attitude quiétiste de pure méditation, l’attente de l’apocalypse risquant de devenir apologie du présent de la mondialisation. Le caractère évident de ce constat ne doit pas empêcher d’analyser la technique actuelle comme l’expression de la soumission mondiale du travail, en particulier par l’augmentation de la productivité du travail, l’expression de la subordination de la technique au gain de qualité et au gain de temps dans la mobilisation du travail, dans la circulation du capital et des informations, dans les apprentissages. Une telle analyse dessine en creux la possibilité d’une technique dont le présupposé serait la sagesse artistique
Comme la mondialisation porte à son paroxysme le désir de la libre subjectivité dans son appropriation de l’être, elle scelle l’aliénation de l’être au monde. Si notre existence est marquée par le fait d’être au monde, cet être au monde ne se confond pas avec la mondialisation qui en est l’oubli.
L’activité dominée par la production aliène le sujet producteur au monde et fait de lui un errant, un étranger, une cause errante, sans astre, un désastre. Le monde se transforme en non monde.
La production du monde en mondialité dénoue irréversiblement le lien de l’humanité à la terre et au ciel, annihile la condition originaire de possibilité de notre être au monde pour la réduire en images du monde en lesquelles se réfléchit narcissiquement, sans altérité, le désir rationnel devenu volonté de maîtrise. Prise dans la production de son monde en expansion totalisante, la subjectivité maîtresse renonce à habiter le monde. La subjectivité maîtresse n’est dans le monde que pour le faire, défaire et refaire à son image. Elle est à la fois maîtresse imaginaire du monde de la mondialité et esclave de sa loi de reproduction à l’identique en sa diversité de formes.
Nous avons perdu le rapport au monde, l’être au monde, nous sommes devenus sans monde. L’être au monde est autre chose qu’une catégorie corrélative du produire. Il est un existential (si existential désigne tout ce qui se rapporte à la constitution intrinsèque de l’existence humaine, et non pas à ce qu’on en fait, à ce qu’on en sent, à ce qu’on en attend). L’être là est monde, être au monde en commun. La communauté des hommes ne se confond pas avec la mondialité, résultat de la mondialisation, dans la mesure où cette mondialité est une dépendance de l’ipséité du sujet souverain désormais brisé.
La mondialisation est la forme prise par la métaphysique comme technique planétaire de la manipulation et de la consommation des étants, hommes et choses.
Le bouleversement continuel de la production capitaliste dissout toutes les croyances et idées admises. Le capital achève la métaphysique en se faisant monde et en néantisant son monde en non monde, en consumant la possibilité de l’être au monde.
Notre situation ontologique est risquée. Il faut se défaire des assurances du rationalisme téléologique affirmant un sujet origine promis à l’actualisation de ses fins après l’odyssée de l’aliénation et de son dépassement. Notre monde demeure celui dans lequel nous sommes jetés. Il est ce monde-ci. Il est là. Il est le « il y a » menacé par la possibilité de n’être pas, d’être plutôt rien que quelque chose.
Le constat de l’arraisonnement technique de l’étant peut conduire au laisser être et advenir, à l’aliénation au monde mondialisé. L’exploitation et la domination dans le travail ne seraient alors que des figures du destin ou du hasard. L’attente de l’apocalypse se retourne en une apologie de ce qui est, sauf miracle. Rien n’est plus possible. Il n’y a pas besoin de sujet. Le triomphe de la technique spiritualise le mouvement du capital en puissance autoréflexive, en esprit. On passe de l’esprit du capitalisme au capitalisme comme esprit. Il reste à attendre l’effondrement, la fin de la production destruction, dans une attitude quiétiste de méditation.
Le constat a un effet de suggestion et de provocation, celui de la dénégation de tout autre analyse. Une technique n’est pas qu’une opération d’arraisonnement de l’étant, la Technique en soi, elle est aussi une séparation ingénieuse et modeste du réel et du possible, elle est une expérience tâtonnante dans un monde sans ordre ni sens prédéterminé, elle est finalisée sous un rapport social. La mondialisation implique une technologie sociale qui façonne l’ordre productif autour de techniques organisant la soumission mondiale du travail et l’accroissement de sa productivité, des techniques réflexives de techniques qui forment et organisent des techniques et dont l’analyse échappe à l’ontologie destinale.
Cette analyse commande la détermination d’issues alternatives. La mondialisation redéfinit l’usage économique et politique des techniques dans le sens de leur gain de temps dans la mobilisation du travail, dans la circulation du capital financier et des informations, dans les apprentissages, et dans le sens de leur gain en qualité. La production d’un monde sans mondanéité pour des masses croissantes d’homme ne peut être inversée que si la critique individualise concrètement une autre finalisation de la technologie sociale, en redécouvrant la sagesse des arts et des techniques et en la conjuguant à l’art politique d’une action production.
17. Il faut un rationalisme délivré de l’obsession de la maîtrise des hommes et des choses, car cette obsession de productivité infinie, éloignée de tout souci du bien commun, produit, d’une manière violente et inégalitaire et qui peut être irréversible, des humanités superflues, des dégradations de la nature et la possibilité d’intervenir sur la reproduction de notre propre constitution vitale. Il faut dénoncer l’inhumain dans les trois risques de la mondialisation, le risque social, le risque écologique et le risque bioéthique, risques qui nous disent ce qu’il ne faut pas faire. L’humain de l’art poétique, de l’art politique et d’une véritable philosophie consiste à repérer l’inhumain de la mondialisation.
Il faut un rationalisme transrationnel délivré de l’obsession de la maîtrise des hommes et des choses, de la domination de l’histoire et de la nature, pour éviter la division de l’humanité impliquée par la mondialisation capitaliste. L’impératif d’une productivité infinie se renverse en production d’une masse croissante d’exclus du monde dans le non monde des dénués de tout, des pauvres absolus, des sans-papiers, sans travail, sans domicile, une masse croissante d’expulsés du procès d’exploitation, séparés des conditions d’exercice de leur liberté. La mondialisation réalise l’humain dans l’inhumain d’une séparation accrue entre ceux qui ne donnent pas parce qu’ils n’ont plus rien à donner et ceux qui ne donnent pas parce qu’ils ne veulent rien donner.
Ces derniers, les plus puissants, occupent la place de l’universel, un universel qui existe de manière négative dans la somme des risques majeurs produits par la mondialisation capitaliste, le risque d’un seuil d’irréversibilité dans la division de l’humanité en humanités toujours plus inégales, le risque d’une dégradation irréversible des conditions naturelles, physiques, chimiques, biologiques, de la vie humaine.
La mondialisation modalise la question ontologique de l’être, pour l’étant qui la pose, comme la question de notre être en commun, qui révèle son lien à l’être comme nature et comme vie, dans une finitude radicale.
La mondialisation capitaliste est lourde d’une catastrophe écologique. La question écologique est solidaire de la question bio éthique qui concerne la possibilité pour l’espèce humaine de se faire en intervenant dans les mécanismes de reproduction de sa propre constitution vitale. Cette possibilité est surdéterminée par les conditions de la productivité du capital et par la marchandisation. Une bio industrie soumise à un bio capital est une réalité lourde de nouvelles inégalisations et de nouvelles violences.
La mondialisation repose la question ontologique comme triple question, la question de notre rapport à notre être en commun sociohistorique, la question de notre rapport à notre être de vivant, la question de notre rapport à notre être d’étant naturel dans la nature.
L’humanité se définit comme ensemble d’impossibilités pratiques liées à la contrainte d’une productivité déliée de tout souci de bien commun, et non comme ensemble de possibilités entravées à libérer directement.
La conscience planétaire se définit par le fait que ces trois impossibilités pratiques, ces seuils d’irréversibilité, menacent de passer à la possibilité réelle et elles se constituent alors en limites infranchissables pour l’action politique. Il faut repérer l’inhumain pour penser les formes d’impossibilisation de la réalisation des possibilités réelles en cours.
Cet inhumain se dit dans les trois risques majeurs qui définissent la mondialité comme autant de menaces sur la vie de l’humain. Ces risques nous disent ce qu’il ne faut pas faire, ce qui une fois fait rendrait impossible la survie des masses sans subsistance, la vie bonne de ceux qui ont produit des conditions de vie relativement humaines, la simple vie sur terre. Ces trois risques s’enracinent dans une technologie sociale finalisée par la productivité du capital et non par le souci d’une liberté de coopération, d’une liberté pour tous de disposer humainement des conditions de reproduction et de production.
Si l’humanité n’est pas un sujet mais une image divisée façonnée par les puissances qui ont le pouvoir de la définir, les forces ou puissances antagoniques existent qui peuvent exercer leur propre pouvoir de dire et de contredire l’inhumain immanent aux trois risques ontologiques majeurs de la mondialité. L’humain n’existe que dans la controverse pour dire l’inhumain. La contradiction de l’inhumain dit par les forces qui s’opposent à toute prétention à la représentation hégémonique mais particulière de l’humain est seule à pouvoir représenter l’humanité. Cette contestation est lutte pour le droit mais aussi lutte contre le droit et dans le droit, pour un droit qui disant ce qu’il ne faut pas faire mais qu’il est possible de faire au risque de compromettre l’être de l’humain, est affronté à la tâche de dire le positif qu’il faut faire pour ne pas faire l’impossible, c’est-à-dire la mort de toute possibilité.
La philosophie démissionne dans la tâche de penser le lien entre le monde et le non monde si elle ne réordonne pas ses questions autour de la mondialisation, seul événement de notre actualité, qui est non promesse mais présentation des risques d’une impossibilité de la politique.
C’est dans le non-sens du triple risque ontologique de la mondialité qu’il faut séjourner pour, dans la lutte, produire du sens, comprendre le néant activiste de la productivité devenue impérialisme du capital et de sa mesure sans mesure, le profit, pour ne pas être englouti par ce néant actif du capital.
L’immonde et le non monde ne relèvent pas de la technique ou de la science mais de la technologie sociale, modalité de notre être historico-social. Pour dépasser le nihilisme mondial, il faut plus de science, plus de technique et une autre technologie sociale.
La mondialisation de l’économie capitaliste repose la question des rapports réciproques de la nature, de la vie et de l’historicité humaine, la question de notre être comme être en commun, par-delà l’exploitation du travail, au sein d’une nature qu’il faut contrôler sans la détruire, dans le flux d’une vie dont nous pouvons orienter les conditions de reproduction sans les dévier vers de nouvelles monstruosités. La sagesse de l’art poétique fait l’humain par la lutte prosaïque contre l’inhumain. L’art politique est l’art de faire vertu des risques majeurs auxquels nous sommes exposés.
18. Si on est dans le système des États-nations, le pouvoir est la capacité de disposer de la conduite d’un autre, il est donc une relation et non une substance possédée par quelqu’un. Il comprend donc de la domination, du commandement. Il concerne la relation gouvernant-gouverné, et donc a une connotation politique ou économique. Ce pouvoir peut être imposé ou consenti. Le pouvoir politique est prééminent car il est exercé par l’État et ses appareils, qu’il dispose normalement de la légalité et de la légitimité, qu’il impose des impératifs impersonnels et des règles dotées de sanctions en fonction de l’état des rapports de force et de sens. La domination qu’on pourrait qualifier de politique se légitime comme pouvoir consenti par des individus libres et égaux en droits, que ce soit dans la vie politique ou dans l’entreprise. Comme la démocratie directe est supposée non rationnelle, le système de représentation politique, qui dessaisit le citoyen de ses moyens de gestion politique au profit de son mandant, est rationnel. Comme la gestion ouvrière est supposée non rationnelle, l’entreprise, qui dessaisit le travailleur des moyens de gestion de la production économique au profit du capital, est rationnelle. Mais certains libéraux distinguent le pouvoir économique, issu de la compétition pour la maximisation des revenus et pour l’orientation de la production et des échanges en vue de l’enrichissement de tous, et le pouvoir politique, relation dissymétrique, inégalitaire et hiérarchique, relativement autonome, concernant la puissance de la société considérée comme un tout sur ses membres.
Le terme de pouvoir réfère aux modalités diverses sous lesquelles un homme ou un groupe d’hommes a la faculté de disposer de la conduite assurée d’autres hommes ou d’autres groupes qui ainsi agissent de manière conforme aux désirs des premiers.
Cette définition formelle manque la spécificité des problèmes et des situations où se constituent les relations de pouvoir ainsi que les formes et les structures de ces rapports.
Le pouvoir est soit imposé par la loi et la force, la force de la loi et la loi de la force, soit consenti à des degrés divers, allant de l’assentiment extorqué ou passif jusqu’à l’adhésion enthousiaste et spontanée ou la participation raisonnée.
La tradition libérale accorde une prééminence au pouvoir politique exercé par l’État et ses appareils, pouvoir disposant en situation normale de la légalité et de la légitimité, formulant des impératifs impersonnels et des règles dotées de sanctions, qui peuvent être défaits et refaits en fonction de l’état des rapports de force et de sens établissant l’autorité effective de certains groupes.
Si le pouvoir est l’actualisation de la puissance capable de poser une relation sociale reposant sur une chance d’imposer à un autre sa volonté, en dépit de toutes les résistances, le pouvoir enveloppe donc la domination qui impose un commandement à tel individu ou groupe. Le dominé doit obéir selon la relation éminemment politique gouvernant-gouverné, même si cette domination renvoie à une relation domestique, le pouvoir qu’exerce de manière verticale le maître sur ses esclaves. Mais la domination politique ne prend pas la forme de l’esclavage et de la servitude.
La domination politique se légitime comme pouvoir consenti par des individus tous libres et égaux en droits, incluant la dépendance de ces individus libres et égaux dans le cadre des relations de commandement exercées au sein de l’entreprise. En effet, il y a la rationalité formelle qui exige, du fait de l’irrationalité supposée de la démocratie directe, la désappropriation des moyens de gestion politique par le citoyen, moyens délégués par le système de représentation politique à ses mandants ou représentants. Et il y a la même rationalité formelle qui exige, du fait de l’irrationalité supposée de la gestion ouvrière, la désappropriation des moyens de production par le travailleur salarié, son abandon de toute gestion de la production, son acceptation par le contrat de travail de se laisser déterminer par le capital comme un de ses éléments, la force de travail, support du capital variable.
Certains défendent la dispersion et la pluralité des pouvoirs.
Le pouvoir économique serait issu de la compétition, de la lutte entre groupes pour la maximisation de leurs revenus et pour l’instrumentalisation des autres groupes. L’économie est un sous système où l’argent permet d’acheter les biens disponibles sur le marché. Il lui revient d’orienter la production et de maintenir la coopération dans la lutte pour permettre, par temps de croissance, l’enrichissement de tous.
Le pouvoir politique serait le seul concernant la puissance de la société considérée comme un tout sur ses membres. La relation de pouvoir politique se maintient comme relation dissymétrique et inégalitaire, ne se confondant pas avec l’échange et ses équivalents. Cette relation est institutionnalisée, puisque les libres citoyens reconnaissent qu’ils sont, en tant que gouvernés, membres d’une hiérarchie, hiérarchie qui peut être légitimée mais qui garde une certaine transcendance dans l’immanence.
Les points positifs dans cette conception qui divise le pouvoir en pouvoir politique et pouvoir économique sont que le pouvoir n’est pas une substance qui serait la propriété de quelques-uns, que les pouvoirs sont dispersés dans l’état normal, que le pouvoir politique a une autonomie, qui apparaît particulièrement dans les situations d’exception, que l’État est le pouvoir légitime central qui autorise les autres pouvoirs et qu’il doit prendre les décisions historiques par le truchement d’une minorité, l’élite dirigeante.
Cette analyse vaut surtout dans le cadre du capitalisme incarné dans le système de l’État-nation et de ses relations internationales.
19. Actuellement, le capital monopolise de son côté l’intelligence sociale et la technologie à forte valeur ajoutée, révolutionnant la base technologique du travail par l’ordinateur et le réseau, ce qui désapproprie les travailleurs de tout contrôle sur les moyens et conditions de travail, d’autant plus que la flexibilité du travail devient la règle. Dans le travail en équipe, le travailleur reçoit des informations de manière passive, sans qu’il n’y ait ni partenariat ni même communication dans l’effectuation des réponses. Le travail de conception et de direction et la possession de l’information se séparent de plus en plus du travail d’exécution. Le travail en équipe permet d’autant mieux l’intériorisation des normes d’entreprise que les marges de gestion, c’est-à-dire l’individualisation du travail, sont grandes. Quand le travailleur est interpellé comme responsable devant l’équipe, il est réduit à la simple conscience d’une exigence de valorisation. Comme les travailleurs de l’équipe sont devenus interchangeables, ils sont réduits à eux-mêmes et donc déliés de leur classe, massifiés. Face au surhomme du capital, qui parle de démocratie entrepreneuriale, ce dernier homme qu’est le travailleur est invité à compenser son impuissance par la participation à la grande machine de la consommation. L’entreprise, avec l’aide de l’État, gestionnaire de la force de travail internationale par le classement des populations, mène une lutte politique contre les travailleurs pour empêcher tout entendement collectif susceptible de gérer les forces productives. Le système scolaire réduit le savoir à un ensemble de comportements effectuables et d’adaptations à la technique, à des procédés techniques et à des objectifs finalisés, pour préparer la main-d’œuvre à s’adapter à l’évolution du marché, avec l’éventuel rejet dans la population superflue.
Dans la troisième phase de la mondialisation, émergent des firmes internationales, avec des centres multiples, des délocalisations exploitant les différentiels de valeur investie dans une force de travail devenue internationale, des investissements étrangers croisés. Ces firmes monopolisent du côté du capital l’intelligence sociale et la technologie à forte valeur ajoutée, aggravant la soumission du travail en désappropriant les travailleurs de tout contrôle sur les moyens et conditions de travail. La révolution de la base technologique du travail s’exprime par la production assistée par ordinateur, par les réseaux qui bouleversent la communication et détournent les possibilités nouvelles de leurs usages démocratiques.
La grande industrie des années 1930, avec ses énormes populations ouvrières immobilisées sur les lieux de travail, assurées de conditions de travail solides et stables, ne se trouve que dans les pays réalisant leur accumulation primitive.
Des firmes transnationales s’articulent en une pluralité d’unités fondées sur la flexibilisation du travail, c’est-à-dire la précarité, le sous-emploi et le chômage structural.
Quand il y a travail en équipe, le travailleur reçoit en situation de passivité des informations que lui adressent les responsables à partir des données des stocks gérés par d’autres spécialistes, les responsables financiers constituant le sommet de cette pyramide inégalitaire. Le travail de conception et de décision est séparé du travail d’exécution, l’information en possession des décideurs permettant la direction de la force de travail, les opérations des travailleurs étant l’objet d’une assignation sans partenariat, réponses induites hors de toute communication. L’équipe permet une intégration subjective des normes, d’autant plus efficace qu’elle permet une relative marge de gestion, nommée individualisation du travail. Le travailleur est interpellé comme responsable devant l’équipe. Il est ainsi réduit à la simple conscience d’une exigence de valorisation. La force de travail, comme porteur d’un projet alternatif s’opposant au massacre du salariat, est dissoute, liquidée, aliéné, sans subjectivité devant le pouvoir anonyme et dépersonnalisant du capital. Le travail en équipe réalise une forme de domination aussi douce en apparence que dure en réalité. Les individus sont l’objet d’une déliaison avec la classe. Ils sont interchangeables au sein de l’équipe, donc réduits à eux-mêmes, déliés du grand sujet prolétarien incarné par les partis et syndicats ouvriers. Interpellés comme responsables de l’équipe, ces individus sont massifiés, invités à compenser leur impuissance par la participation à la machine de la consommation. Ils deviennent les derniers hommes face au surhomme du capital. L’équipe est le lieu de cette transformation, sous l’apparence de la démocratie entrepreneuriale.
L’État crée les conditions juridiques et politiques de la gestion de la force de travail internationale, classant les populations, avec à la limite inférieure de la hiérarchie humaine, les populations superflues, inutiles, donc éliminables comme des déchets, et juste au-dessus les franges inférieures du salariat.
L’entreprise transnationale conduit une lutte politique à l’encontre des travailleurs, lutte encadrée par l’État, pour rendre impossible tout entendement collectif susceptible de gérer des forces productives.
Le capital socialise la force de travail en la soumettant.
Les procès de travail informatiques et communicationnels constituent une théorie appliquée. La haute qualification que suppose leur fonctionnement échappe à la masse atomisée des exécutants. Il y a une atteinte à la démocratie de la connaissance, une nouvelle pratique sociale d’un savoir s’inscrivant dans la production selon une hiérarchie.
À la philosophie du concept et à l’épistémologie historique succède une philosophie pragmatiste réduisant le savoir à un ensemble de comportements effectuables, à un ensemble d’adaptations, l’intelligible étant réduit à la réponse adaptative, à une superstructure de la technique.
Le travailleur doit être capable de s’adapter aux mutations techniques les plus rapides et d’intervenir pour assurer la continuité de la production, sans posséder un savoir théorique. La coupure entre le savoir des maîtrises et le savoir-faire adaptatif des équipes s’aggrave.
La population scolaire est fragmentée en possesseurs de savoirs différenciés, justificatifs des divisions en classes sociales, avec l’opposition stupide d’un ensemble d’objectifs finalisés et de procédés techniques à la pensée abstraite. Cette stratégie pédagogique prépare une main-d’œuvre adaptable aux évolutions du marché, c’est-à-dire susceptibles d’être rejetée dans la population superflue, avant d’être aléatoirement réutilisée.
20. Il n’y a pas de société civile globale imposant son empire, mais un système hiérarchique d’États privés d’une partie plus ou moins importante de leur souveraineté au profit de pôles géopolitiques, hiérarchie reproduisant la hiérarchie des firmes transnationales, en concurrence pour le contrôle du profit. Il n’y a pas non plus de communauté politique, mais un État en crise de légitimité du fait qu’il ne défend plus seulement l’intérêt général. En effet, les États facilitent la guerre de position des entreprises pour maintenir la marge de profit et neutraliser la résistance de la force de travail en rognant sur le partage égalitaire des revenus, en développant un État pénal gérant la force de travail par l’octroi ou non de la nationalité, par une politique fiscale favorable au capital, par la régulation de la consommation et des secrets technologiques et militaires, par le démantèlement des services publics, remplacés par une gestion locale privée de l’intérêt général, par la fragmentation des classes subalternes à travers la gestion de la représentation sociale et politique.
Il n’y a pas disparition des États-nations dans une société civile globale imposant son empire, y compris sur les entités politiques transnationales. On a un système hiérarchique d’États reproduisant la hiérarchie des entreprises transnationales dont le centre demeure national, la puissance d’un État se définissant par le nombre et la puissance de ses entreprises nationales à vocation multinationale.
Les États révisent à la baisse le niveau et la forme de leur intervention, rognent sur le partage un tant soit peu égalitaire des revenus, facilitent la guerre de position menée par les grandes entreprises pour reconstituer leurs marges de profit et neutraliser la résistance de la force de travail.
Comme il n’y a pas d’entreprises « pures », séparées de leur base nationale, la concurrence économique est inséparable de la compétition géopolitique, même si celle-ci ne s’opère plus dans le cadre de l’impérialisme et des guerres entre grandes puissances pour le partage de la puissance mondiale, mais dans le cadre d’une gestion nationale étatique de la force de travail, le capital socialisant cette force de travail aussi bien par l’octroi étatique ou le non octroi de la nationalité que par les variations du classement nationalitaire produit étatiquement.
On a donc un État disciplinaire, voire pénal, sans délégation à des organes supranationaux ou infra nationaux de la société civile de ces fonctions nécessaires à la reproduction de la force de travail.
Cette régulation étatique concerne aussi les approvisionnements, la consommation, les secrets économiques, technologiques et militaires.
Ce changement des fonctions étatiques au profit de la productivité capitaliste se manifeste dans le remodelage des services publics rendus à la logique de la concurrence privée et appelés à se déconnecter de la couverture des besoins sociaux et des biens communs, ainsi que dans la fragmentation de la société en objets locaux et en régions, pour une gestion locale privatisée de l’intérêt général.
L’État façonne la société civile en morcelant les classes subalternes, qui n’existent alors comme totalité que représentées dans les compromis généraux d’intérêt dont l’État est le garant, ce qui se substitue à un intérêt général qui devient ainsi purement nominal. L’État façonne les relations d’intérêts entre groupes en structurant leurs représentations dans sa trame privée. C’est l’État qui produit la représentation, qui détermine les modalités de la représentativité, qui définit les organisations qui prennent en charge cette représentation.
Le MEDEF est un appareil d’État qui représente l’intégralité du capital face au travail, forme l’unité des fractions de la classe dominante dans ses compromis avec les salariés. Les syndicats ouvriers unifient les fractions de la classe dans sa représentation intérieure à l’État avec une réussite moindre, puisqu’ils sont laissés hors représentation des portions importantes de la population superflue.
Comme organisateur de la représentation sociale et politique, l’État est une représentation valant plus que le représenté dans la mesure où il produit l’existence politique des groupes en satisfaisant les intérêts privés de l’accumulation au nom de l’intérêt général. L’État, exprimant les luttes organisant la représentation d’ensemble de la société, est encore moins que l’État « social » d’hier l’expression de la volonté générale. Ses fonctions d’accumulation capitaliste ne s’opposent pas à ses fonctions sociales générales d’allocation et de redistribution des ressources. L’État concentre une domination née de la production et la légitimation politique comme mise en forme des puissances économiques.
La continuité de la résistance du travail prouve que l’État ne peut produire de l’intérêt général.
Cette crise de légitimité s’exprime dans le mélange des affaires et de la politique, dans le devenir mafieux du capitalisme, dans le lobbying, dans la corruption généralisée, dans la séparation autoréférentielle du système politique et dans la destruction de l’opinion publique communicationnelle par l’action des médias, formidable appareil idéologique national et transnational.
La communauté politique ne réalise pas l’hégémonie du salariat en sa profondeur.
L’État se présente comme incarnation du peuple unifié politiquement, mais ce peuple est le peuple divisé qui lutte pour des revendications ne dépassant pas la politique capitaliste et non le peuple dont l’unité réside dans un anticapitalisme conséquent.
Le marché mondialisé est la concurrence d’économies nationales face au capital international, produisant une exploitation différentielle, par la fixation de politiques fiscales plus ou moins favorables aux investissements étrangers. Les entreprises à base nationale, holdings à capitaux diversifiés, sont en concurrence pour le contrôle du profit et non pour des biens à travers les prix. Dans cette lutte, le capital s’appuie sur des secteurs rentables susceptibles d’investir l’économie mondiale par leur qualité technologique, secteurs financés par les États sous la pression des organismes internationaux dominés par les États les plus puissants.
L’État des États-Unis qui domine la géopolitique mondiale est l’État des firmes qui dominent des branches décisives, mais cet État admet des rivaux potentiels. L’Union européenne ne semble pas pouvoir accéder au statut de pôle géopolitique réellement autonome par rapport aux États-Unis, mais c’est un pôle, c’est-à-dire qu’il possède une étaticité pleine, les États membres étant privés de nombreux atouts en matière de souveraineté.
La lutte pour l’étaticité prend la forme d’une hiérarchie entre États forts, les vrais États capables d’imposer des plans d’austérité, et États faibles, en concurrence pour l’octroi d’un prêts usuraires, pour le bonheur paradoxal d’être dignes d’être exploités, donnant aux métropoles un pouvoir sur la production et la direction politique exercé localement par des classes corrompues sur des masses appauvries et racisées.
La société civile globale réalisant le droit international cosmopolitique est une espérance privée de base dans la mesure où les rapports entre États puissants et leur réseaux de firmes sont les régulateurs du marché mondial, les États endettés, privés de champions entrepreneuriaux, devant limiter la consommation intérieure, dévaloriser la force de travail, aligner leur production au détriment des besoins fondamentaux des populations. Ce sont les affrontements qui dominent. Le marché mondial ne dessine pas une société civile globale au-delà de l’étatique et du politique. Il ne rend pas l’État obsolète puisqu’il en montre la réalité dans la production d’espaces économico-politiques inégaux.
L’impératif systémique capitaliste fait fonction d’unificateur en produisant une nouvelle division internationale politique du travail inégalisant la souveraineté politique.
21. Si l’autorité est le régime où la force ne s’exerce que qualifiée par le droit, alors le pouvoir politique de la démocratie représentative n’a pas d’autorité quand, au nom de la liberté et de la paix, il exerce de la violence sur les rebelles, quand il fragmente et criminalise les classes subalternes, quand il ne soumet pas la politique aux droits individuels, quand il défend des intérêts privés par le démantèlement du droit du travail, quand il manipule l’information ou quand il fait la guerre pour la conquête de ressources. Le pouvoir politique concentre tous les pouvoirs de domination du travail en une politisation consistant à refouler les uns et à hiérarchiser les autres, le tout au profit de l’élite. Les résistances et les désirs intéressants, légitimes ou représentables sont intégrés par la domination en pseudo coopérations, en consensus, dans le cadre d’un compromis de classe. Le pouvoir politique est donc une relation de domination en réseau qui ne peut se réduire en stratégies évacuant les incertitudes des résistances à la domination. Quand un politique national parle d’impossibilité de faire quelque chose, alors c’est la politique internationale qui doit prendre le relais pour affronter l’impossibilité affirmée. La mise en concurrence des travailleurs, l’ethnicisme, le racisme, la stimulation des tensions communautaires, la hiérarchisation des nationalités, la non séparation entre l’État et la Nation, le nationalisme, le refus de l’État multinational ou d’un État éthico-politique étendant la nationalité à tous, sont des obstacles à l’union des dominés.
On ne peut identifier pouvoir politique et autorité.
La démocratie représentative est considérée comme régime où la force ne s’exerce que qualifiée par le droit et son autorité, la force étant violence destinée aux seuls rebelles, constituant un élément extérieur à la démocratie représentative.
Le pouvoir politique qualifié par la loi serait une autorité qui reconnaît les limites de l’action politique en la soumettant à la reconnaissance des droits individuels. La démocratie serait une autorité qui, quel que soit son lien avec la puissance économique, se fonde sur le choix des citoyens, transcendant par sa légitimité rationnelle le pouvoir en se posant comme autorité malgré ses insuffisances actuelles et en se déterminant comme commandement libre adressé à des libertés qui ne seraient libres qu’en obéissant. Le pouvoir n’est plus domination, car obéir à la loi c’est obéir à soi-même tout en participant à l’élaboration de cette loi. La liberté populaire serait le sens et la finalité du pouvoir.
En fait, la véritable autorité de l’État est une domination, car l’État impose une direction générale, une hégémonie, à la société.
L’État fixe l’apparence du bien commun en fabriquant de l’intérêt privé, définissant le consensus social à l’intérieur d’un compromis.
Le démantèlement du droit du travail encadre juridiquement le massacre du salariat. Le droit pénal permet d’exclure, par une fragmentation juridique des statuts définissant des classes et criminalisant les pauvres. La disposition de l’information par la contrainte étatique permet des déclarations de guerre sans consultation populaire, le lancement et l’orientation des débats sans justification, le façonnage des canaux de participation, l’occultation de certaines divisions.
Le pouvoir politique est un réseau composé de relais assurant le lien entre macros et micros pouvoirs, le lien entre toutes les formes de pouvoir dans leur concentration qui est politisation. Cette politisation est la concentration d’une domination prenant son origine permanente dans la soumission du travail.
Ce réseau du pouvoir politique, supposé fondé sur les libertés, en fait résultat de conquêtes populaires, est un ensemble de contraintes qui façonnent des libertés, déterminent les droits subjectifs, fabriquent les personnes juridiques. Le pouvoir politique n’est pas coopération, puisqu’il subordonne les besoins sociaux à la diction sélective qui refoule les uns et hiérarchise les autres tout en secrétant une élite politique détachée des citoyens ordinaires.
La domination suppose des conflits prenant la forme de résistances de la base. La domination doit nécessairement réintégrer ces résistances en coopérations. Le pouvoir du marché est mis en correspondance par le pouvoir idéologique avec ce qui est sanctionné politiquement, ce qui est « intéressant », les désirs représentables dans la compétition politique, les interprétations légitimes des besoins sociaux, en tenant compte de l’état de la lutte de classe.
Le pouvoir politique n’est donc pas sujet mais relation au sein de laquelle s’installe une domination.
Le pouvoir politique ne peut se résoudre en stratégies, car celles-ci sont dénuées d’incertitude.
La rationalité du pouvoir politique inclut l’incertitude, l’incomplétude, car il faut toujours réintégrer la résistance à la soumission. Le pouvoir se constitue en domaine réservé excluant divers groupes qu’il dirige ainsi. Il n’est pas représentatif de la totalité sociale. Il fait exister cette totalité en la divisant, en produisant des « sans part ». Cette incertitude rend possible la transformation du système de pouvoir à partir des résistances et de leur constitution en forces internes.
La société mondiale, dépourvue de pouvoir central, extérieure à toute communauté, définit un espace de problèmes, car le coût social de la productivité se détache de l’État-nation, car la politique parle d’impossibilités, impossibilité de maintenir la vie dans les conditions de dégradation écologique, impossibilité de résoudre la question sociale mondiale, impossibilité de produire une paix effective, toutes impossibilités qui se disent les limites de l’action politique et qui sont des menaces qui ne peuvent être affrontées que sur le plan international en réintériorisant ces menaces dans la politique de telle façon que ces impossibilités deviennent impossibles, ce que tentent de faire les mouvements de résistance transnationaux.
Mais il y a la désunion du fait du caractère ethnique et raciste de la division du travail par l’institution de la nationalité comme critère discriminatoire de la citoyenneté. L’internationalisation de l’économie est domination nationale sur la force de travail. La soumission du travail prend la forme d’une mise en concurrence des travailleurs, par leurs ethnicisation et leur racisation, par la stimulation des tensions communautaires, autant d’obstacles à la constitution des travailleurs en force de classe politiquement unie.
Toute nation opère aujourd’hui une hiérarchisation des nationalités qu’elle inclut, pour liquider les liens de classe. On produit des précarités administratives qui confinent à l’esclavage. La Nation reproduit la hiérarchie des nationalités opérées dans la division du travail. Elle est une diction nationale des rapports sociaux, avec des pays dominés par un État qui n’est plus simplement national et des pays dominants exerçant le pouvoir politique au-delà des fractions nationalitaires sous la forme d’un imperium.
La résistance passe par la création de solidarités au sein de la force de travail internationalitaire. Il s’agit d’un internationalisme combattant la dévalorisation de la force de travail, promouvant un universalisme pratique, avec un État éthico-politique élargissant la citoyenneté à tous et s’appropriant la gestion de la production. Il s’agit de former une conscience populaire détachée d’une totalité nationale exclusive. Ce détachement multinational de l’État et de la Nation dans un État multinational évitant la dérive nationaliste, est une forme de la lutte des classes.
Il y a des espaces transnationaux intégrés, en concurrence pour la domination. Les grands pays capitalistes développent une police du marché mondial présentée comme croisade humanitaire des droits de l’homme justifiant le droit d’ingérence, se manifestant par des guerres locales menaçant à tout moment de se globaliser. La logique du marché global n’est pas une logique marchande pure, mais une logique géopolitique, donc militaire, avec des affrontements pour le contrôle des ressources, logique qui se dit dans le langage des chocs nationalitaires, voire civilisationnels. La logique du capital se diffracte en puissances géopolitiques concurrentes opérant une régulation du marché de type répressif.
22. Pour les anciennes philosophies de l’histoire, il y a une alliance entre le cours intelligible de l’action historique et l’espérance utopique raisonnée. L’homme se découvre capable de transformer son milieu en monde humain et de se transformer lui-même selon une logique effective, dans la mesure où un sens immanent se dégage des événements, du fait de la rationalité du réel, du cours intelligible de l’action historique, ce qui permet d’orienter l’action, de responsabiliser et en cas d’inversion des valeurs et d’inhumain de constituer un procès moral. Il y a une confiance dans le progrès, dans l’avancée vers un but unificateur, une espérance utopique raisonnée, la conscience d’un rapprochement d’un but possible, désiré mais absent, la conscience d’une grande marche où la fin se réalise et où la bonté perdue de l’homme se retrouve enrichie, la mesure d’un écart entre le présent imparfait et la perfection du futur, les sacrifices des peuples n’étant qu’une parenthèse ou un mal nécessaire à la réalisation de l’excellence du but. Cela s’accompagne d’un sens réaliste des freinages, des blocages, des accidents, des interruptions, des retours en arrière, des contraintes qui obligent à différer la réalisation du but, ce qui permet une attention à l’évolution de la réalité. Les élites dirigeantes ont la foi en le laisser faire qui conduirait vers le mieux de l’économie. Dans les milieux populaires, la conscience d’une absence de progrès et de la non réalisation récurrente des promesses ou de l’éloignement de leur réalisation, voire la disqualification de tous les buts et de toute transformation sociale, conduit à un écrasement sur le présent médiatique des images opaques, à la production non explicitée, des images censées se substituer à la réalité, à une noyade dans l’immédiat instantané du flux manipulé ou inessentialisé des événements, ce qui rend impossible le jugement permettant d’établir des ordres de priorité et des critères d’interprétation, de vérifier les informations et leur degré de pertinence. Ou bien c’est Dieu qui dirige le cours de l’histoire et délègue aux prêtres et aux hommes politiques le gouvernement, ou bien ce n’est pas la peine de parler à la façon des philosophies de l’histoire de révolution ou de réforme, facteurs d’échec, illusions. On ne peut agir sur l’histoire globale. Il n’y a pas d’histoire globale, seulement des histoires locales ou sémantiques
La conscience d’historicité est un acquis des philosophies de l’histoire du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, mais cet acquis doit être séparé des présupposés métaphysiques de ces philosophies.
La crise de ces philosophies forme une nouvelle conscience historique.
Il ne suffit plus de poser que l’homme se découvre être fondamentalement historique, capable de se faire en faisant l’histoire, en transformant son milieu en monde humain et en se transformant lui-même. Nous doutons que les sociétés puissent s’organiser selon une logique effective, en manifestant un sens capable de racheter les pires violences.
La philosophie marxiste de l’histoire héritée des philosophies progressistes de l’histoire l’idée qu’un sens immanent se dégage de la logique des événements, permettant d’orienter l’action, si bien qu’elle ne peut se soustraire au procès moral qui lui est intenté d’avoir justifié des entreprises qui ont inversé ses valeurs affirmées et qui ont compromis jusqu’à l’idée de transformation historique. Elle ne peut échapper aux doutes théoriques portant sur la rationalité du réel.
Il faut comprendre cependant le cours de l’histoire pour si possible agir contre les formes actuelles de l’inhumain.
La confiance dans le progrès garanti par l’avancée vers un but unificateur et la confiance dialectique corrélative que le mal ou le négatif dans l’histoire sont le ressort faisant avancer vers un positif supérieur, que les sacrifices des peuples sont rachetés par l’excellence du but visé ou bien ne sont que des parenthèses, ont disparu.
Seules les élites dirigeantes voient une main invisible supposée guider vers le mieux de l’économie monde. Cette foi pourrait cacher une volonté de puissance qui veut la production pour la production, qui est consumation du monde, nihilisme actif. Les philosophies libérales classiques de l’histoire, celles de Tocqueville ou de Stuart Mill, sont les plus téléologiques, les plus enclines à justifier les sacrifices des peuples en invoquant la noblesse de la fin.
La conscience populaire d’une absence de progrès produit un effet d’écrasement sur un présent réduit aux images que les médias accréditent comme substitut de la réalité. La conscience de l’immédiat instantané noie les individus dans un flux torrentiel d’événements. La rhétorique objective de la communication de masse rend impossible la formation d’un jugement permettant d’établir des ordres de priorité et des critères d’interprétation. Nul ne peut vérifier des informations, juger de leur degré de pertinence. Les mécanismes de la communication subliminale sont utilisés pour faire passer des messages. On a donc une offre surabondante d’une information inessentialisée ou manipulée dans le sens des intérêts dominants. L’image du monde est indirecte, biaisée, présélectionnée, formé par la surimpression de schèmes non d’explicités de production et de reconstruction des événements de nos histoires.
Il n’y a plus d’alliance entre cours intelligible de l’action historique et espérance utopique raisonnée, cette pensée d’un processus de rapprochement d’un but possible désiré mais absent, cette mesure de l’écart temporel entre le présent imparfait et la perfection du lendemain, cette supposition que l’histoire a causé la perte de la bonté originaire de l’homme que le temps présent permet de retrouver enrichi par les apports positifs de cette histoire, par une grande marche scandée en étapes où la fin se réalise. Il n’y a plus cette logique de l’histoire éclairée par la cause finale, l’analyse des possibilités du présent garantissant cette dimension utopique.
Ce sens historique informé par une espérance utopique était corrélatif d’un sens réaliste des blocages, des contraintes, des freinages qui obligent à différer le but. La pression de la cause finale oblige à affiner la perception des interruptions, des accidents, des retours en arrière, d’où un sens de la complexité qui assouplit l’univocité du but et autorise des politiques tenant compte des modifications de la réalité.
Le cours de l’histoire est désormais falsification des promesses, à moins que les promesses reculent à l’horizon des temps. Le but est disqualifié par les échecs de sa réalisation.
Réapparaissent des formes de conscience et des pensées de l’histoire prémodernes, que les philosophies de l’histoire avaient invalidées, l’histoire sacrée qui dénonce l’orgueil d’une histoire faite par les seuls hommes, l’oubli du divin qui dirige le cours des événements et délègue la gestion du sens aux autorités habilitées, l’histoire postmoderne qui se veut simplement récit, qui critique la volonté de produire du nouveau à tout prix dans la réforme permanente ou la révolution comme paravent du nihilisme de la consommation consumation du monde, qui fait son deuil d’une histoire globale intelligible au profit d’une histoire générale opaque et réhabilite les histoires régionales, locales, sémantique, etc.
Ce relativisme est sublimé dans une vision morale du monde, les catastrophes du siècle étant attribuées aux philosophies de l’histoire, Hegel et Marx étant par exemple les maîtres à penser d’Hitler et Staline.
23. Les philosophies de l’histoire combattaient avec plus ou moins de fermeté et de rigueur les philosophies de la hiérarchie. L’histoire universelle est celle de l’avènement de l’homme et du citoyen, de l’homme conscient de sa dignité et de sa puissance, les macros sujets créant les conditions de l’unité du genre humain, de la construction de l’universel humain, c’est-à-dire de la réalisation de la morale. Il ne doit plus y avoir de citoyens passifs et mineurs, de peuples colonisés, de classes subalternes, exploitées et utilisées comme chair à canon. Il ne doit plus y avoir de peuple élu et de classes se considérant comme des races supérieures, seules créatrices, stigmatisant la morale universelle comme morale médiocre, nihiliste et pleine de ressentiment des esclaves, affirmant les inégalités affirmatives de la vie et la pluralité des morales, dénonçant la philosophie de l’histoire et le souvenir historique comme rationalisations des vaincus de la vie pour entraver l’émergence des véritables aristocraties. En criminalisant les philosophies de l’histoire, les morales postmodernes rejettent l’histoire globale. Du coup, elles ne se rendent pas compte que la construction de l’universel moral ne peut se faire que dans la lutte contre des adversaires de la morale, qu’il y a donc des conflits de valeurs aboutissant à des choix politiques qui ne s’accordent pas automatiquement aux valeurs morales universelles, et quand elles reconnaissent qu’il y a des adversaires à la morale universelle, elles n’identifient comme adversaire que ce qu’elles appellent le totalitarisme révolutionnaire.
Les juges « moraux » des philosophies de l’histoire oublient que le fondement de la morale, l’idée universelle d’homme, a trouvé son support dans ces philosophies qui combattaient les philosophies de la hiérarchie, pour qui il y a par nature des maîtres et des esclaves, des serfs ou des simples sujets. L’histoire universelle est celle de l’avènement de l’homme et du citoyen. Les macros sujets, peuples, classes, ont pour mission non de se pérenniser par l’exclusion des autres, mais de créer les conditions d’une élection universelle où tous sont appelés sans exclusion.
La différence entre les philosophies de l’histoire est leur plus ou moins grande rigueur, leur fermeté à ne rien céder sur l’unité du genre humain.
Chez Marx ou Lénine on trouve le maximum de rigueur et de fermeté dans la construction de l’universel humain. Il ne doit plus exister des citoyens passifs et mineurs, de peuples colonisés et de classes subalternes exploitées et utilisées comme chair à canon. Ce n’est pas un peuple élu qui doit accomplir son destin, mais l’humanité comme multiplicité ou multitude de sujets encore inconscients de leur dignité et leur puissance humaine. Il faut créer les conditions de l’unification et construire l’idée universelle d’homme, ce qui réalise la morale, par l’analyse des situations concrètes, donnant à l’action éthico-politique son effectivité.
En criminalisant comme immorales les philosophies de l’histoire, les morales postmodernes non seulement ne voient pas cette liaison entre morale de l’homme universel et philosophie de l’histoire, mais perdent le lien avec les réalités concrètes de l’histoire, la complexité inévitable qui caractérise la construction de l’universalité morale dans le cours de l’histoire, le fait que cette construction de l’universel ne peut se faire que dans la lutte contre des adversaires de la morale, tout aussi déterminés que les privilégiés de l’ancien régime.
Le seul adversaire de la morale serait, pour les postmodernes, le totalitarisme révolutionnaire. Le renoncement à toute théorie de l’histoire mondiale et globale interdit d’identifier l’ensemble des adversaires de la morale.
Le moralisme abstrait, le supplément moral, la belle âme morale ne peuvent résoudre des oppositions qui impliquent très souvent des conflits de valeurs morales et exige un choix politique dont il est vain de supposer l’accord immédiat avec la morale de l’homme universel.
La déconstruction postmoderne des philosophies de l’histoire prend la forme d’un procès pénal mené au nom d’une morale identifiée à une théorie de la normativité morale pure, sans s’interroger sur la solidarité historique de cette normativité avec les philosophies d’histoire, sans s’interroger sur le rapport de ces normes aux conflits historiques, comme si l’universel moral pouvait se fonder sans se nourrir des conflits qui constituent le terrain de sa mise à l’épreuve, comme si cet universel n’avait pas un devenir concret le particularisant, comme si les situations historiques et en particulier la nôtre ne mettaient pas en jeu des conflits de valeurs, des dilemmes moraux, et que ces dilemmes moraux ne supposaient pas un minimum de compréhension historique ne se limitant pas à un récit.
Pour Nietzsche, le souvenir historique est à proscrire. Il est la conscience malheureuse des races inférieures pleines de ressentiment. Il empoisonne la conscience affirmative et la force plastique et créatrice des races nobles supérieures. La morale universelle est la morale des esclaves. Les philosophies de l’histoire sont des rationalisations masquant les illusions des vaincus de la vie qui se donnent une mission fantasmatique pour entraver l’émergence de la véritable aristocratie. Les valeurs de l’élite portant la volonté de puissance risquent d’être ruinées par le nihilisme des médiocres, la bourgeoisie libérale et son double, le mouvement ouvrier. La dissolution de l’idée d’histoire universelle, la dissolution du souvenir historique, conduit à la seule affirmation des inégalités affirmatives de la vie et à la pluralité des morales.
24. L’histoire postmoderne devient, à la place du grand récit de l’émancipation, des petites histoires modestes, privées, locales, réalistes mais fermées aux autres, considérées comme des altérités agressives ou indifférentes, mécanismes de réaction devant l’écrasement des traditions par la mondialisation. Nous avons des récits vrais, avec une intrigue ou fil directeur comme dans les romans, et à la place des macros sujets progressistes orientant l’histoire, des entités fictionnelles ou abstraites non collectives comme la peur, la sexualité, les goûts, les émotions, ce qui correspond au processus sans sujet de la mondialisation. D’un point de vue logique, la phrase narrative de l’histoire met en relation plusieurs événements séparés dans le temps, sans prétendre établir des lois, mais seulement des explications rationnelles. Du point de vue éthique et communicationnel, la philosophie de l’histoire participe avec le droit et la morale, dans l’opinion publique, à la limitation de la propagation pathologique de la rationalisation, à moins qu’elle ne soit qu’interprétation infinie des textes de la tradition. Du point de vue linguistique, l’histoire renonce à la logique causale et téléologique qui soutiendrait les événements, déconstruit en segmentant et en réarticulant les histoires de la raison et de la liberté et les histoires de la dialectique qui se terminent bien, pour introduire créativement le risque du contingent et de l’absence de sens dans des nouvelles histoires conscientes de leur contingence et de leur relativité. Sans référence extra textuelle aux luttes et aux actions, il y a le risque d’une idéalisation du texte, d’un idéalisme du texte. De plus, la liberté créative du texte est limitée par le contrôle de témoignages, la certification des énoncés factuels (grâce à la concordance des documents, les verdicts et les jugements renvoyant à des énoncés qui ne sont pas purement fictionnels), les contrôles de la communauté savante, avec des critères d’accueil des faits objectifs, c’est-à-dire universellement subjectifs, ce qui correspond à la connexion universelle de la mondialisation. Il faut donc réintroduire l’histoire globale, mais sans la téléologie.
La discipline historique est identifiée à la pratique d’un récit vrai, genre littéraire distinct de celui du roman par l’absence de fiction intentionnelle, mais avec les mêmes règles de construction autour de l’intrigue choisie comme fil directeur. Il n’y a plus de macros sujets orientant l’histoire, du fait de la critique nominaliste de ces macros sujets. Il n’y a plus la perspective d’une histoire globale. Cela peut correspondre à une mondialisation comme processus sans sujet, avec ses marchés mondiaux, ses forces géopolitiques et ses formes économiques, politiques et culturelles. Prolifèrent les récits prenant pour objet des entités abstraites non collectives comme la peur, la sexualité, les émotions, les goûts.
Les histoires régionales, locales, individuelles peuvent être des réactions de défense des peuples et traditions menacés, et alors elles ne se préoccupent pas de s’intégrer dans une histoire mondiale portée par des macros sujets progressistes.
En fait, la philosophie postmoderne de l’histoire procède à l’apologie indirecte de la mondialisation, une mondialisation non analysée en ses mécanismes, impensée ou acceptée inconditionnellement. Nous ne savons plus quoi demander à l’histoire. Cette immersion impensée ou acceptée dans les contraintes du marché mondial détruit nos références et notre individualité personnelle ou de groupe. Convaincus de la panne des grands récits de l’émancipation, nous nous contentons de petites histoires modestes et réalistes, d’une théorie sobre de la narration historique, d’une épistémologie raffinée de la petite forme. Immergée dans une mondialisation qui nous déracine, la philosophie postmoderne de l’histoire se replie sur la seule dimension locale et privée, jugée plus consolante, d’identités fictionnelles plus ou moins significatives, ce qui tend à l’isoler dans un lieu qui, pourtant, ne peut se soustraire à l’efficace du milieu historique, mais qui se constitue en lieu d’exclusion de tous les autres, devenus soit de potentiels agresseurs soit des altérités indifférentes.
Les théories analytiques de l’histoire décomposent le texte narratif historique en ses éléments logiques. La spécificité de l’histoire est dans des phrases narratives mettant en connexion des événements distants dans le temps. Comme on ne peut ramener l’explication des événements historiques à des lois universelles, il faut se contenter d’explications simplement rationnelles.
Les théories éthiques et communicationnelles de l’histoire refusent de dénoncer la rationalité économique d’une entreprise en recherche de productivité ou la rationalité politique d’un État représentatif de droit, comme des réifications, des rationalités instrumentales, pour considérer ces rationalités comme irréversibles. Pour certains ces rationalités sont dépassables par des forces sociales. Ces rationalités peuvent être limitées par des principes généraux normatifs, éthiques et juridiques, structurant une opinion publique qui vise à l’entente raisonnable, et produisant des règles de discussion fonctionnant comme des a priori transcendantaux et historiques. Le droit et la morale sont des régulateurs possibles limitant l’expansion pathologique de la modernisation rationalisatrice. Les textes de la philosophie de l’histoire sont interprétables prioritairement sous un horizon de donateur de sens.
À cette stratégie s’oppose le relativisme herméneutique qui, face à la perte de la conscience historique progressiste, défend la tradition, le préjugé, l’idéologie comme matrices positives toujours déjà données comme horizon de sens. Il faut réévaluer les textes historiques dans la richesse infinie de leurs suggestions interprétatives. La réalité historique est identifiée à la seule sphère textuelle, les textes de la philosophie de l’histoire étant interprétables prioritairement dans les termes de la rhétorique de la tradition.
Les textes de la philosophie d’histoire peuvent être traduits en une ou une nouvelle textualité. Ces textes relèvent des techniques positives et des théories narratives de la linguistique. L’histoire relève de l’art du récit, renonce à l’idée d’une logique causale et téléologique supposée soutenir les événements, critique des grands récits unifiant les histoires plurielles, déconstruisant ces mythes fondateurs de l’histoire de la raison ou de la liberté, fables édifiantes, garantissant que tout finira bien. La dialectique, fable philosophique, nous enchante de ses négations qui finissent par produire leur dépassement et nous évite d’affronter le risque du contingent, de l’absence de sens et d’inventer d’autres récits conscients de leur contingence et de leur relativité. Le tournant linguistique ou narratif ménage la possibilité permanente de produire de nouvelles histoires, faisant de l’historicité une invention. Il ne s’agit pas de construire un universel concret, mais de préserver la liberté artiste du créateur singulier, qui segmente et réarticule les discours historiques, considérés de sens modifiable, en fonction des exigences de l’époque.
Cependant, cette liberté de construction narrative n’est pas aussi absolue que celle de l’artiste, et de plus, une histoire entièrement textuelle, sans référence extra textuelle, succombe à une idéalisation textuelle, à un idéalisme du texte.
Toute lutte peut se dire dans un récit. Tout agir n’est pas du texte. La narration ne peut dispenser de la connaissance du drame réel. L’action inclut la parole et le texte. L’œuvre poétique est reproduction représentative de l’action.
La narration vraie se fonde sur des contrôles de témoignages, des documents qui doivent concorder, aboutissant à des énoncés factuels certifiés et à des verdicts, des jugements de valeur, des jugements de fait sur la base de récits qui ne peuvent être purement fictionnels, renvoyant à une communauté unifiée par les pratiques de contrôle, avec des critères d’accueil des faits qui doivent être objectifs, c’est-à-dire universellement subjectifs, en corrélation avec l’universalisation économique, politique et philosophique due aux connexions de plus en plus larges des communautés plurielles et aux interprétations diverses mais non arbitraires de cet hypertexte des connexions.
Il faut s’orienter dans la jungle des événements, articuler le local avec le global imposé par la mondialisation, réintroduire les masses subalternes dans la civilisation, grâce à une théorie globale de l’histoire, mais une histoire non téléologique, car il faut tirer la leçon de la narratologie postmoderne.
25. L’époque est le résultat d’une découpe du continuum du temps où la dernière tranche en date procède à une mise en cohérence. Elle est donc rétro-diction. Mais comme elle se donne comme le savoir de la genèse qui conduit à elle, elle est prédiction. Chaque civilisation procède à sa propre mise en époque par le choix des événements qu’elle considère comme importants. Il n’y a pas toujours reconnaissance de la mise en époque spécifique des autres civilisations, en particulier quand il y a la volonté de détruire ou d’homogénéiser. Dans les pays dominés, il y a souvent refus de la mise en époque imposée par la puissance dominante et construction d’une mise en époque alternative. Ceux qui critiquent les grands récits avec leur découpage en époques ou périodes croient inaugurer l’époque de la fin des époques. En fait, comme tous ceux qui font des mises en période, ils veulent marquer fortement le temps présent comme rupture par rapport à l’ancien et au traditionnel, et comme commencement d’un nouveau monde à produire, une nouveauté inouïe dont il faut à hâter l’avènement, la nouveauté d’une économie moderne de l’entreprise fondée sur la production pour la production, la nouveauté d’une société politique fondée sur les droits de l’homme et la révolution, la nouveauté d’une science construisant ses propres objets. La notion de période n’a donc pas seulement une fonction de classification, elle a une fonction performative, pragmatique, et cette dernière fonction tient à la prégnance d’un mode de temporalité fondé sur le culte de l’innovation, sur la rupture incessante, sur la révolution permanente, sur la réforme permanente, sur la production d’événements inouïs, ce qui peut produire une radicalisation et une hyperbolisation de la notion d’époque, justement critiquées par les postmodernes. La mise en époque, spontanée ou réfléchie, peut structurer temporellement ou bien le monde, comme chez les juifs et les chrétiens, ou bien une entité politique, comme la cité chez les Grecs ou l’empire chez les Romains, ou bien cette mise en époque peut conjuguer les mises en époque des histoires particulières en les intégrant dans la mise en époque synthétique de l’histoire universelle.
L’époque est un temps marqué par quelque grand événement auquel se rapporte tout le reste. On s’arrête là pour considérer tout ce qui est arrivé avant et après, et éviter par ce moyen les anachronismes, la confusion des temps. Par sa netteté, par l’indication d’un suspens du flux temporel en une stase marquant le souligné d’une ouverture et d’une clôture, l’époque maintient un surplus de signification. Elle dit le qualitatif de la durée arrêtée. Un événement qui fait époque mérite une considération particulière.
Ceux qui opèrent la critique des grands récits et de leur époqualité présumée pensent leur entreprise comme définissant l’époque de la fin de la mise en époque.
Chaque civilisation procède à sa propre mise en époque.
Notre civilisation procède à sa propre auto interprétation historique, mais elle pense les auto interprétations des autres civilisations en reconnaissant leur altérité au moment même où elle les détruit ou les homogénéise.
La mise en époque peut être théologico-politique, structurant temporellement le développement du monde. Après la Création, s’ouvre la Révélation et les ruptures entre orthodoxies et schismes en attendant l’époque de la fin des temps, fonction de la mission des peuples porteurs de la Révélation.
La mise en époque peut structurer temporellement le développement d’une seule réalité politique, comme la Cité grecque ou comme l’empire romain. À partir de sa fondation, telle cité ou tel empire voit des luttes pour l’hégémonie et des successions de formes politiques.
La mise en époque peut être mixte. On a une floraison d’histoires particulières mais réfléchies dans une conscience de généralité, avec une époqualisation synthétique, celle de l’histoire universelle. La liberté est d’abord privilège d’un seul, puis liberté de quelques-uns dans les cités grecques et enfin liberté moderne de tous dans l’État moderne, coalescence de la Réforme et de la Révolution française. Ce grand récit peut-être reformulé en termes de mode de production.
L’idée d’époque distingue l’auto périodisation spontanée d’une société ou d’une culture et l’auto périodisation réfléchie qui relativise la précédente.
Une société peut refuser la légitimité du système époqual imposé par une société qui la domine.
L’idée d’époque est inséparable de son usage polémique et stratégique.
La mise en époque arabe ou musulmane, comportant successivement affirmation contre la chrétienté médiévale, exploration et colonisation, confrontation avec l’impérialisme, création des États arabes, est alternative à celle de l’historiographie occidentale sans perspective d’histoire universelle, avec l’Antiquité, le Moyen Âge, l’époque moderne et l’époque contemporaine.
Le concept d’époque est rétrodictif. L’époque est le résultat d’une découpe du continuum du temps où la dernière tranche en date procède à une mise en cohérence, se donnant comme le savoir de la genèse qui conduit à elle, avec la succession des tableaux des divers traits pertinents. La rétro diction est prédiction par récurrence et la prédiction dans l’enchaînement des tableaux qui font époque est rétro diction.
Il y a un aspect de classification logique, mais aussi un aspect performatif, par la volonté de produire un effet de réalité quant à la rupture constituée par le début et le terme assignés. Le présent de la mise en époque est le lieu d’où un nouvel ensemble peut être décrit, le point de vue pragmatique d’un monde commençant qu’il faut produire.
L’époque contemporaine renvoie à la discontinuité fondatrice de l’entreprise qui s’est voulue histoire universelle opposée à l’ancien, à l’antique, à la tradition, au médiéval.
La conscience d’époque produit l’époque, produit les structures et les pratiques où est agissante la conscience de la nouveauté inouïe dont il faut hâter la futurition, la nouveauté de la société politique fondée sur les droits de l’individu et la révolution, la nouveauté de la production pour la production, la nouveauté d’une science opératoire, productrice de ses objets théoriques.
La performativité de la notion d’époque relève de la croyance en un mode de temporalisation qui se veut stratégie de rupture permanente, culte de l’innovation incessante, production d’une événementialité à venir toujours inouïe, progrès par la révolution et la réforme permanentes. L’opération de périodisation procède alors à une radicalisation métaphysique historiciste et à une hyperbolisation onto théologique de la notion d’époque en catégorie d’une métaphysique de l’histoire qui a fait époque et qui est épuisée.
26. Les temps modernes constituent l’époque initiant une histoire totale du monde, celle de l’esprit absolu réconciliant l’individu et le genre, celle de la liberté reposant sur la maîtrise de la nécessité, celle de la rationalité et de l’ordre dans le progrès, celle de l’émancipation, avec comme point de départ notre société portée à l’absolu, jugeant le passé, temps de l’infamie, et anticipant l’avenir, promesse d’un surplus d’humanité. Les démentis de ce mythe en termes de génocide et de guerre ébranlent les catégories d’époque, de progrès, de révolution, de réforme, d’émancipation, de libération et de maîtrise et déconstruisent les porteurs de ces catégories, représentants de l’humanité, l’État, les nations, les classes. Subsiste un monde commun, simplement général, un monde de risque, d’incertitude, de confusion et de division. L’idée d’époque ne devient alors qu’un principe de classification temporelle (mais alors on projette les définitions du présent et on manque les particularités) et un principe de compréhension, avec la construction de tableaux de traits pertinents, un trait particulier et des comparaisons assurant la cohérence et l’identification, ce qui ne permet pas d’éviter l’hypostasie et la fétichisation de ce qui homogénéise et qui est souvent contradictoire, par exemple la rationalisation, le tout se terminant par l’opération des opérations, l’écriture du récit de la succession des périodes, écriture qui ne peut dissimuler la non contemporanéité de l’évolution des groupes, des appareils et des régimes, faisant de la notion d’époque une notion sans prise sur la réalité. L’idée d’époque a donc, dans le postmodernisme, une fonction instrumentale d’outil heuristique, de cadre d’exposition et de synthèse historique, fonction psychologique et idéologique de mise en ordre du chaos pour les besoins de justification et de symbolisation, et une fonction pédagogique et culturelle d’organisation des manuels et des encyclopédies. L’idée d’époque ne peut plus alors prétendre au réalisme ontologique. L’historiographie construit des configurations toujours spécifiques en suivant la logique des systèmes et des problèmes de manière complexe et articulée, la folie, la clinique, la prison, la sexualité, le pouvoir, la gouvernance. Elle renonce aux explications d’ensemble fondées sur le jeu des structures de longue durée. Cette époque de la fin des époques et de la libération de la diaspora des histoires singulières s’accommode de la mondialisation, car elle laisse dans l’obscurité l’homogénéisation inégalitaire et contradictoire des rapports de production structurée par le capitalisme et par les mouvements anti système, mouvement ouvrier, mouvement de libération nationale, mouvement anti-impérialiste, féminisme, écologisme, si bien que, en changeant d’échelle, la notion d’époque peut être réintroduite, car elle n’a pas seulement une fonction instrumentale, elle est un système constitutif de la civilisation occidentale capitaliste, renvoyant à une conscience non d’universalité abstraite mais de généralité réfléchie dans les singularités. Cette époque de la civilisation capitaliste occidentale dissimule le global dans l’éclatement du local, ce qui fait croire à la disparition de la fonction constitutive de la période, inaugurant une pseudo période de fin des périodes. Dorénavant, avec la réintroduction de la notion de période, avec la réépoqualisation, il y a un refus de la substantialisation de la notion de période, une volonté de réalisme et de constructivisme dans la mise en évidence de la genèse et de l’évolution de la période, l’utilisation de la comparaison, de la mise en contexte, la détermination de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Le réalisme consiste à prendre en compte aussi bien les unités minimales du contexte spatio-temporel caractérisées par une extension faible des relations de proximité dans le temps et l’espace que les unités plus étendues qui renvoient à des systèmes mondes et à des civilisations. Le constructivisme identifie les séries, interroge l’intrication des pratiques, repère les acteurs, produit le système et ses contradictions, analyse le déplacement des structures.
L’époque des Temps Modernes ne concerne plus seulement les temps passés qu’on peut étudier comme manifestations dans le temps d’une même nature humaine, elle n’est plus liée à la conscience réfléchie de particularités historiques, elle ne concerne pas une pluralité d’histoires. Elle s’inscrit dans la perspective d’une histoire totale du monde. L’époque des temps modernes, l’époque de la modernité, est ce qui succède au passé et inaugure le temps un du monde un et son principe moteur, qu’il s’agisse de l’esprit humain, de la raison, de l’ordre dans le progrès ou de l’émancipation. La conscience moderne d’époque relativise ou spécifie apparemment notre société, puisque cette société réfléchit sur l’historicité de son présent, mais en fait elle la porte à l’absolu. L’idée moderne d’époque est l’idée d’un résultat du procès historique s’érigeant en point de vue ultime à partir duquel le passé est jugé et le futur comme anticipé, par-delà les dictions définissant le contenu de l’histoire universelle, que cette histoire universelle soit la réconciliation de l’individu et du genre dans l’esprit absolu ou le royaume de la liberté s’érigeant sur le royaume d’une nécessité maîtrisée. L’humanité s’autoproduit comme histoire. Le jour de gloire est arrivé, le passé étant le temps de l’infamie, évalué à l’aune du présent moderne en voie de futurition, le futur étant espérance d’un surplus d’humanité dans une histoire où se déploie le bien et le mal. Tel est le mythe fondateur de la modernité.
La critique de l’époqualisation propre à la modernité comme auto époqualisation ébranle les catégories comprises dans la méta catégorie d’époque, les catégories de progrès, révolution, réforme, émancipation, libération, maîtrise, et déconstruit les porteurs de catégories, État, classe, nation, sujets d’histoire, représentants de l’humanité sujet.
La conscience de l’universalité réfléchie dans les sujets historiques mondiaux disparaît avec les guerres, les génocides, les fascismes, autant de démentis à la promesse de l’universel. Subsiste l’idée d’un monde commun, simplement général, qui réfléchit dans cette généralité les processus et les pratiques engendrant l’incertitude, la confusion, les divisions, les risques.
Dégagée de sa surdétermination métaphysique époquale, l’idée d’époque se réduit à la fonction d’un instrument de périodisation mettant en œuvre plusieurs opérations. D’une part nous avons un principe de rangement, une logique de classification temporelle avec des spécifications à l’ampleur temporelle décroissante, époque, période, phase, moment, fonctions de la multiplicité des aspects pris comme pertinents, chaque aspect donnant lieu à des décalages asynchrones. D’autre part nous avons un principe d’interprétation ou de compréhension par la constitution d’une fiche signalétique pour chaque période et la mise en série de ces fiches dans un récit. En premier lieu, il y a donc la construction d’un tableau de chaque époque, avec une hypothèse minimale quant à l’unité de ce qui fait époque, et la description et la caractérisation des traits constitutifs de l’époque, le relevé des ressemblances et des différences avec d’autres époques, une typologie, une analyse des structures, et la mise au point d’un système comparatif plus cohérent. Ensuite, il y a le moment de l’établissement d’une suite d’époques faisant sens général, laissant la place à la narration, au récit. En fait, on a une opération d’opérations, puisqu’on procède d’abord au récit de chaque époque, et qu’on organise ensuite le déroulement de l’ensemble en faisant apparaître les relations définissant la genèse conduisant d’une époque à l’autre et en interrogeant la nature et la portée des mutations faisant époque.
En fait, dans l’homogénéisation minimale de l’époque et la détermination de ses éléments pertinents, on ne peut éviter d’hériter des définitions disponibles en notre présent et de les projeter telles qu’elles sur celles de l’époque considérée à la façon du spectateur absolu, du petit dieu, au risque de manquer la spécificité des pratiques.
L’irréductibilité des représentations vécues comportant des dimensions d’inconscience et d’auto illusion, on ne peut éviter d’hypostasier et de fétichiser ce qui permet d’unifier les traits pertinents et qui peut être contradictoire, le progrès de la rationalisation s’accompagnant de son déclin.
Chaque série pertinente a une mise en époque qui ne cadre pas nécessairement avec le continuum de l’époque, si elle commence en amont, en aval, ou si elle survit, selon la non contemporanéité des temporalités et des pratiques. Les groupes, les régimes, les appareils évoluent, varient selon des décalages qui peuvent être contradictoires. Le début et la fin d’une époque, la dissolution d’une époque dans une autre ou la scission d’une époque sont l’objet de rectifications qui finissent par faire de la notion d’époque un simple outil commode relatif aux stratégies d’enquête diverses mais dépourvues de prise sur la réalité.
L’idée d’époque a des fonctions instrumentales théoriques, comme outil heuristique, cadre d’exposition ou moment de synthèse historique, des fonctions psycho idéologiques, mettant de l’ordre dans le chaos, alimentant les besoins de justification et de symbolisation qui naissent des enjeux du présent, et des fonctions culturelles et pédagogiques d’organisation des manuels et des encyclopédies.
Cet usage fonctionnel est placé sous le contrôle d’une exigence permanente de désépoqualisation, si l’idée d’époque prétend au réalisme ontologique. Construction de configurations toujours spécifiques, l’historiographie actuelle renonce aux explications d’ensemble fondées sur le jeu des structures de longue durée. Elle suit la logique des systèmes ou des problèmes sous une modalité temporellement complexe et articulée, la folie, la clinique, la prison, la sexualité, les micros pouvoir, les pratiques de la gouvernementalité, sans s’enfermer dans la dramaturgie mythique de l’époque, sujet imaginaire, doté d’un esprit et d’une volonté. L’idée d’époque se pluralise et se relativise par la pluralité des constructions historiques et des pratiques qui la désontologisent en tant que forme des grands récits devenus impossibles.
Le renoncement aux grands récits et la désépoqualisation font une époque définie par le deuil de l’époqual et la libération de la diaspora heureuse des histoires singulières. Cette libération laisse dans l’obscurité l’homogénéisation inégalitaire et contradictoire du monde par un système global, par une économie monde toujours structurée par les rapports de production du capitalisme, avec ses mouvements antisystème, mouvement ouvrier, mouvement de libération nationale, mouvement anti-impérialiste, féminisme, écologisme. Le changement d’échelle qui impose l’effectivité de l’économie monde redonne une consistance à l’époque et fournit le cadre dans lequel se sont produites les formes de la désépoqualisation, forme d’historicité paradoxale qui impose la dimension du global en la dissimulant dans l’éclatement du local débarrassé de sa surdétermination comme sujet à structure téléologique. L’idée d’époque est un sous-système constitutif et pas seulement instrumental de la civilisation occidentalo-capitaliste. Elle renvoie non à une conscience d’universalité abstraite mais à une conscience de généralité réfléchie dans les singularités.
La réépoqualisation non substantialiste est tension entre un pôle d’affirmation d’une attention réaliste et un pôle d’affinement des pratiques constructivistes avec comme ressort la comparaison.
L’historiographie exige que le récit fasse des sauts en avant et en arrière, qu’il mette en contexte des séries de phénomènes et les traite en construisant des indices de ressemblance, qu’il compare les séries à l’intérieur de la même époque pour déterminer leurs fluctuations, qu’il confronte ces séries à des séries d’autre aires civilisationnelles. Le concept d’époque se lie à la pensée de la genèse ou à l’invention des possibles et des impossibles.
On pense de ce qui est à partir d’autres possibles actualisées ailleurs et auparavant, ou ouverts encore, ou menaçant de conduire par leur réalisation à la production d’impossibilités radicales.
L’attention réaliste est une prise en compte des unités minimales de constitution du contexte spatio-temporel, unités variables se décrivant par des traits distinctifs. L’époque est l’unité maximale permettant de penser l’unité de la continuité de la discontinuité du continuum historique. La plus petite unité renvoie à des mini systèmes spécifiques, caractérisés par une extension faible des relations de proximité dans le temps et l’espace. Les unités plus étendues renvoient à des systèmes mondes définissant des civilisations. Elles ne peuvent être réduites à de pures inventions linguistiques.
La méthodologie constructiviste identifie les séries de faits eux-mêmes construits en fonction de la masse documentaire saisie en sa diversité, interroge les intrications des pratiques économiques, politiques ou culturelles, repère les acteurs historiques, produit le système des relations et ses contradictions, analyse les déplacements et les scansions des structures spatio-temporelles.
27. Le système monde n’est ni un organisme avec une finalité ni un mécanisme avec une nécessité. Il dépend de la conjoncture et élabore des stratégies. L’économie monde capitaliste s’étend au monde entier par incorporations successives dont le centre varie. Son moteur est l’accumulation du capital. Sa forme est une division du travail comportant un travail salarié en concurrence avec un quasi esclavage. Ce système n’existe que grâce aux États, avec des États hégémoniques en concurrence et, pendant de courtes périodes, un État dominant stabilisant le système. Le système monde capitaliste a hégémonisé des empires mondes, rendu périphériques des systèmes mondes concurrents, tout en générant des mouvements anti système. La pensée opérationnelle de ce système, la philosophie libérale, accepta la coexistence avec le nationalisme, le racisme, le sexisme. Ce système est parcouru par des contradictions, des fluctuations et des crises. Il est inégalitaire, aléatoire, imprévisible. La philosophie libérale voit ce système comme la fin de l’évolution, l’accomplissement de la liberté.
Les systèmes mondes qui font une époque sont des totalités relationnelles en mouvement. Ces totalités sont des totalités conjoncturales et stratégiques, sans nécessitarisme et sans garantie téléologique. Elles se posent en en-soi-pour-nous. Elles ne peuvent être comprises ni sur le modèle de l’organisme, car l’organisme inclut une clause d’auto finalité, ni sur le modèle du mécanisme.
Il faut réépoqualiser de l’intérieur du lieu de notre être-là-pour-nous, du fond du monde historique de la mondialisation.
On a le savoir empirico-catégoriel des systèmes mondes.
L’économie monde capitaliste se forme en Europe et s’étend par phases au monde entier selon un processus d’incorporations successives dont le centre varie, avec comme moteur l’accumulation incessante du capital, comme forme une division du travail impliquant la tension entre centre et périphéries en relation d’échange inégal, la domination du capital impliquant la permanence du travail salarié et sa concurrence avec des formes non résiduelles de travail non rémunéré, de quasi esclavage. Cette économie monde est intrinsèquement politique, car elle existe par et dans les systèmes étatiques constitués d’États plus ou moins souverains, plus ou moins démocratiques, avec la domination d’États hégémoniques en concurrence et la stabilisation autour d’un État dominant de manière incontestée pendant de courtes périodes.
Le système monde capitaliste a hégémonisé les empires mondes de l’Inde et de la Chine. Il connaît des processus de différenciation et de hiérarchisation violentes, la périphérilisation du système monde concurrent soviétique et l’émergence de mouvements anti systémiques qui peuvent être assimilés. Le système monde fonctionne idéologiquement grâce à la coexistence de la philosophie libérale, pensée opérationnelle de ce système, avec le nationalisme, le racisme et le sexisme. Il est parcouru de rythmes cycliques et de tendances séculaires, avec des contradictions immanentes et des crises de structure.
Cette conceptualisation du système monde prend en compte l’universalisation différentielle et inégalitaire de la production, de l’organisation politique et de la création du sens commun, la non contemporanéité des pratiques, la polyrythmie dans le changement, la relativisation des notions de progrès, de développement, d’évolution préfinalisée, de révolution comme acte résolutoire ultime. Cette conceptualisation prend aussi en compte l’aléatoire, l’ordre n’étant pas garanti, la subordination de la complémentarité à la relation de subordination hiérarchique, la multiplication des réseaux spatiaux avec des rythmes divers, l’inséparabilité du temps et de l’espace, l’inséparabilité de l’époque et d’un espace géohistorique propre.
Polémiquement, la pensée libérale, politique ou économique, fait un usage métaphysique de la catégorie d’époque non purifiée de ses présupposés modernes en se donnant les structures de l’économie monde comme le terme final de l’histoire à laquelle tout ce qui précède conduit comme à son accomplissement. La modernité est alors l’avènement du marché mondial, de la démocratie des droits de l’homme et l’époque moderne est l’institution de la liberté.
Théoriquement, la conception transmoderne de l’époque implique une crise du système, mais pas une crise prédéterminée, car le système monde n’est pas dominable par ses acteurs, car il est un système de contraintes et d’oppositions ne rentrant pas dans la logique unilinéaire du développement, déterminé comme progrès ou décadence, avec les cycles et les alternances de tendance de l’accumulation du capital au sein de régressions locales pouvant être colossales, selon une pulsion stochastique, avec des moments imprévisibles, des points d’hérésie, des bifurcations.
Pratiquement, analyser le système monde en termes de chaos implique la prise en compte des fluctuations engendrées par le déséquilibre permanent caractérisant ce système, étant donné que des grandes fluctuations peuvent conduire à un état d’équilibre instable et des petites fluctuations à un déséquilibre profond, l’histoire étant rappel des stratégies en coïncidence avec l’intelligence stratégique du présent.
28. La critique postmoderne part du constat de la production pour la destruction, et donc que la modernisation éthico-politique, ne tenant pas ses promesses, ne doit pas être unifiée avec la modernisation productive capitaliste dans la métaphysique de la liberté sujet commune au libéralisme et au communisme, mais séparée. Cependant, cette critique accepte la mondialisation capitaliste quand elle parle de sa dimension éthique et quand elle fait l’apologie de son apparaître communicationnel, avec le dialogue, le consensus, le contractualisme, ce qui revient à nier la violence structurelle de la domination et de l’exploitation. La modernisation d’émancipation éthico politique repolitise à partir de l’analyse des contradictions du système monde, avec l’anticipation des bifurcations, et la pensée des fluctuations en termes de montée des risques majeurs, en tenant compte que ces fluctuations sont génératrices de nouveaux mouvements anti système et du renouvellement de la position des problèmes
La critique postmoderne oblige à accepter notre époque telle qu’elle se manifeste en son existence de fait, en son il y a, en son être-là, c’est-à-dire la modernisation capitaliste techno-productive, l’autoréférentialité immanente à cette modernisation qui lui donne l’apparence d’un destin, d’un fait nu, la production pour la production, c’est-à-dire la production pour la destruction, pour l’auto consumation nihiliste d’une production devenue néant actif. Ce fait dissout, liquide la métaphysique de la liberté sujet qui justifiait et limitait la modernisation techno productive.
Cette critique ne se limite pas à cette mise à nu, elle montre que la modernisation d’émancipation, la modernisation éthico-politique, subordonnée à la modernisation capitaliste techno productive, n’a pas tenu ses promesses. Il faut séparer et non unifier dans la métaphysique de la liberté sujet commune au libéralisme et au communisme ces deux modernisations.
La critique postmoderne, en critiquant les idées de progrès, de développement, de révolution comme salut laïque, invite à prendre distance de la notion moderne d’époque moderne, en faisant le vide et en posant la question de l’avenir de l’époque transmoderne de la mondialisation capitaliste.
La faiblesse de cette critique est de faire nécessité vertu, de faire de la modernisation capitaliste techno productive et de son empire un destin, un sujet impersonnel sans faille et sans extérieur du drame historique. La lucide prise en compte du il y a du monde de la mondialisation se transforme en apologie de son apparaître comme monde de la communication généralisée, niant la violence structurale des processus de domination et d’exploitation. En déconstruisant la confusion des deux modernisations, on neutralise et accepte l’effectivité du néocapitalisme et de ses antagonismes et on lui donne une dimension éthique, celle de la communication comme dialogue et consensus. La modernisation d’émancipation éthico-politique, émancipée du mythe de la liberté du sujet auto producteur et automoteur, ne se réduit pas à la version faible postmoderne sociale libérale du plasma étouffant des néo-contractualismes.
Cette modernisation d’émancipation trouve une perspective dans les pratiques de repolitisation fondées sur une analyse des situations et des contradictions du système monde, sur l’anticipation des moments de bifurcations dans le devenir des structures de la modernisation techno productive et dans la configuration effective des systèmes politiques nationaux et transnationaux. Il s’agit de penser les fluctuations du système monde à l’époque transmoderne de la fin des illusions modernes en termes de montée des risques majeurs, celui de la production accrue d’hommes jetables, celui du déplacement des souverainetés sous la logique impériale, celui de la question cosmo-écologique, celui des régimes de transformation bioéthique, celui de la montée de la violence civile, fluctuations génératrices de nouveaux mouvements anti système et de renouvellement de la position des problèmes. L’époque transmoderne est celle du devenir monde, d’une autre mondialisation, celle d’une alternative conjoncturale éthico-politique dans le chaos de la modernisation techno productive capitaliste.
29. Les industries de l’information et de la communication déterminent un travail immatériel de manipulation des signes et des codes au sein de réseaux informationnels, sous domination d’un capital financier autonomisé, constituant, selon un déterminisme technologique désarmant les travailleurs et augmentant le taux de profit, la globalisation, le capitalisme cognitif, le cyber-capitalisme, dominant la multitude au nom de la gouvernance mondiale, de la paix et du droit. La puissance dominante est intégrée au sein d’une puissance anonyme, unique, partout et nulle part, structurant en réseau non hiérarchique en expansion, sans centre ni périphérie, sans intérieur ni extérieur, les entités politiques, les États-nations et les entreprises transnationales, avec une classe dirigeante indifférente aux dominés, concentrant toute la liberté et toute la sécurité. Malgré les efforts de segmentation de la force internationale de travail par la racisation et l’ethnicisation, la multitude, constituée par l’union sans contradiction, toujours déjà donnée, des travailleurs et des non travailleurs, des nationaux et des étrangers, dans un enthousiasme machinique, s’approprie les nouvelles technologies cognitives, actualise l’entendement commun constitué par les réseaux de savoir, constitue des soviets cybernétiques, des mouvements à démocratie directe et en réseau, sollicitant l’intelligence de chacun et s’érigeant en contre empire, en cyberdémocratie communiste, avec la volonté de travailler moins et autrement, de s’émanciper de la contrainte étatique, de diriger la production, selon un schéma téléologique de résolution heureuse de la contradiction entre l’empire et la multitude, grâce au subjectivisme de la multitude.
Pour Négri et Hardt, la globalisation a pour base l’industrie des technologies de la communication. Elle est dominée par les États-Unis, superpuissance excédant la république impériale, intégrée au sein d’une puissance anonyme unique structurant par le moyen de sa loi systémique toutes les entités politiques. Cette puissance unique est partout et nulle part, unifiant la société civile mondiale par le même droit. Ce n’est pas une structure hiérarchique de centres et de périphéries, puisque la souveraineté de l’État-nation se déplace au niveau du réseau complexe, sans centre et en expansion, effaçant les distinctions entre extérieur et intérieur caractérisant la souveraineté territoriale.
En haut de la pyramide nous avons les États-Unis, puis le G 8, puis le groupe exerçant le pouvoir culturel. Au milieu de la pyramide, nous avons aussi bien les entreprises transnationales formant le marché mondial avec sa distribution inégale des capitaux, des techniques, des biens et des populations, que les États relativement souverains territorialement qui opèrent la médiation des sociétés transnationales, la redistribution des revenus et la gestion des populations. À la base, nous avons les groupes représentant les intérêts populaires, exerçant une fonction de contestation et de légitimation, se référant au peuple mondial, à la multitude, ainsi que les O.N.G., en deçà des forces politiques, impulsant un mouvement spécifique.
Cet empire est un régime de production dominée par la production immatérielle issue de la révolution technologique des nouvelles technologies de l’information et de la communication, un capitalisme cognitif promouvant un travail immatériel, manipulation de signes et de codes au sein de réseaux informationnels, sous domination d’un capitalisme financier autonomisé.
La multitude peut s’approprier la nouvelle technologie cognitive, actualiser l’entendement commun formé par les réseaux de savoir. La multitude veut travailler moins et autrement, s’émanciper des contraintes étatiques, s’approprier la direction de la production.
Les mouvements qu’elle crée produisent en réseau, selon la démocratie directe, en sollicitant l’intelligence de chacun, ce qui est la base d’une régulation communiste des rapports sociaux avec des soviets cybernétiques, des cyberconseils et une cyberdémocratie communiste. Les multitudes tendent à s’ériger en contre-empire, constitué par l’ensemble des forces exploitées et des forces non employées, les classes étant surdéterminées par la multitude.
L’empire s’oppose au désir des multitudes en le limitant au nom de l’exigence de gouvernance universelle, c’est-à-dire au nom d’une paix engendrée par la guerre globale et engendrant cette guerre. La force de l’empire et sa capacité d’intériorisation de l’externe, l’exclusion étant un moyen d’intégration. La multitude doit convertir cette force d’inclusion excluante en force d’agrégation cosmopolitique, elle doit transformer l’empire de la guerre qui se veut empire de la paix et du droit en empire de la paix et en empire du droit. Malgré les révolutions technologiques destinées à désarmer les travailleurs et à relancer le taux de profit, ce n’est plus la concurrence inter capitaliste qui a l’initiative, mais le travail et la résistance de la multitude, qui se constitue en contre empire, sujet actif de l’empire.
L’empire est l’antichambre de la révolution communiste des multitudes, selon le schéma téléologique de l’antagonisme simple de l’empire et de la multitude et de la nécessité de la crise résolutoire. On a un déterminisme technologique et un subjectivisme social qui retrouve l’enthousiasme machinique du capitalisme cognitiviste utopique.
La multitude est toujours déjà le sujet de l’histoire qui pousse le capitalisme à se transformer par la résistance qu’il lui oppose. L’écart entre la prévision pratique que le militant fait à partir de son action et l’assurance de la fin heureuse dont le philosophe se donne la garantie n’est pas prise en compte.
Le concept de multitude est un élargissement du concept de la classe des travailleurs aux travailleurs des services, aux chômeurs et aux exclus, et il est postulé que ces groupes sont capables de développer une lutte pour le contrôle des procès de production. On ne prend pas en compte les différenciations internes de ce groupe collectif d’action, ni sa possible propension à des actions contre-productives, puisque la résolution en fin heureuse est nécessaire. On ne prend en compte ni les modes capitalistes de segmentation et de différenciation de la force internationale de travail qui sont des processus de racisation et d’ethnicisation constituant des obstacles à l’action collective, ni la concentration de la liberté et de la sécurité dans une classe dirigeante transnationale indifférente au sort du reste de l’humanité, ni les alliances possibles et impossibles entre immigrés, ouvriers et employés, entre travailleurs du public et du privé, entre travailleurs occidentaux et mouvements anti occidentaux, éventuellement terroristes.
30. L’impérialisme est l’appropriation privée des grands moyens de production, la concentration massive des capitaux, une exportation des capitaux supérieure à l’exportation des marchandises, la compétition et la concurrence accrues des entreprises pour la conquête de marchés de plus en plus étendus par l’organisation, par les fusions, les acquisitions, les holdings, les restructurations, les délocalisations, la symbiose du capital bancaire et du capital industriel dans le capital financier, la constitution de pôles de rentiers et de gros entrepreneurs qu’on peut appeler groupes stratégiques entrepreneuriaux de dimension internationale, le conflit géopolitique entre les grandes puissances protectrices de leurs entreprises pour le partage des zones d’influence et l’extension territoriale de leur souveraineté, la symbiose entre le marché, les entreprises et l’armée dans les guerres interimpérialistes comme dans les guerres coloniales ou dans le contrôle des États faibles, la collaboration avec les groupes économiques du groupe des agents politiques et militaires. Les oligopoles économiques cherchent le profit optimal par la rationalisation de la production, par la différenciation de l’intellectualisation du travail, par l’ajustement continuel de la vision de l’entreprise, de ses possibilités, de ses ressources, de l’état de la concurrence, par des compromis quand cela est jugé nécessaire, par la persuasion pour obtenir l’obéissance et l’acceptation du chômage, des restructurations et des délocalisations. Les groupes politiques et militaires s’organisent en appareils obéissant à un intérêt général surinterprété par l’intérêt des groupes économiques dominants, si bien que la puissance de l’État covarie avec la puissance des entreprises nationales à vocation transnationale. On a un impérialisme incomplet, constituant une situation instable, dans la mesure où il n’y a pas encore possibilité d’une guerre inter-impérialiste puisqu’aucun État n’est capable de rivaliser avec l’État dominant. La barrière du droit international existant est insuffisante. La responsabilité des internationalistes est grande pour éviter l’irréversible, c’est-à-dire une compétition interimpérialiste totale, politique et militaire.
Bien que la troisième phase de la mondialisation capitaliste n’est pas marquée comme la deuxième par le choc militaire des nationalismes devenus impérialistes, on peut dire cependant que les politiques et stratégies géopolitiques des grandes puissances sont toujours impérialistes ou impériales.
Pour Lénine, le capitalisme de son époque était caractérisé non seulement par l’appropriation privative des moyens de production effectuée par de grands monopoles et par la concentration massive des capitaux à la recherche du profit maximum, mais par la lutte des forces entrepreneuriales nouvelles pour la conquête d’un marché de plus en plus étendu et par le conflit entre les grandes puissances, protectrices de leurs entreprises, pour le partage, c’est-à-dire la division du monde en zones d’influence, par recours à la colonisation et au protectorat, moyens qui impliquent la guerre entre les puissances qui se traitent entre elles comme elles traitent les peuples qu’elles ont colonisé, c’est-à-dire en instruments de domination et en machines à tuer et être tué. On a donc le primat des oppositions entre nations capitalistes souveraines en lutte pour l’hégémonie au sein d’une entreprise colonialiste où est en jeu l’extension de la souveraineté nationale et qui réalise la symbiose entre le marché, les grandes firmes à base nationale mais à vocation internationale et l’armée.
L’impérialisme est traditionnellement centralisation monopoliste des capitaux, ce qui implique à la limite la formation d’un pôle de rentiers, mais, actuellement, il n’y a pas que des rentiers dans le pôle de la domination, puisque les dirigeants d’entreprises sont parties prenantes de la domination.
La symbiose du capitalisme bancaire et industriel dans le capitalisme financier et une exportation des capitaux supérieure à l’exportation des marchandises sont actuellement subsumées sous la concurrence et la compétition accrues entre les grandes concentrations monopolistes pour le partage du marché mondial, conflits géopolitiques ou concurrences entre les États pour la division et le partage du monde en zones d’influence. Cela passe par la conquête militaire de territoires qui deviennent alors des colonies ou des protectorats ou par le contrôle indirect des États faibles.
Les groupes capitalistes dominants sont les groupes stratégiques entrepreneuriaux de dimension internationale, tendant au monopole pendant les périodes monocentriques, mais ces périodes alternent avec des périodes polycentriques. Ces groupes en concurrence développent de manière ininterrompue des formes d’organisation et de réorganisation, avec l’incorporation d’entreprises en situation inférieure, fusions, holdings, délocalisations des unités productives centrales.
Ces groupes économiques en compétition ne peuvent être séparés des conflits opposant les groupes des agents politiques et militaires dominant pour la construction de sphères d’influence.
De manière conjoncturelle, la domination est actuellement dissymétrique puisqu’est surtout actualisée la guerre économique pour le contrôle du marché mondial, alors que le conflit géopolitique ne prend pas la forme de guerre entre États en vue de l’hégémonie politique. Les groupes d’acteurs politiques et militaires en conflit ont souvent une vision des systèmes nationaux plus complexes et plus globale que celle des agents stratégiques entrepreneuriaux qui sont surtout attentifs aux problèmes des entreprises centrales.
La concurrence économique n’est pas pour l’instant informée par des guerres interimpérialistes mondiales, mais surdéterminée par la guerre globale de la superpuissance impériale pour la gouvernance mondiale.
On a des situations complexes pouvant conduire en des directions différentes et offrir des espaces à des forces anti système, qui ne sont cependant pas en état de définir une mission universelle alternative de salut de l’humanité, sinon en un sens critique et négatif, pour empêcher ce qui met en danger la vie des multitudes, ce qui rend problématique la survie et efface jusqu’à l’idée d’une vie bonne régie par le bien commun.
Les concentrations oligopolistiques, toujours en concurrence, poursuivent des finalités de majoration infinie du profit en développant une rationalité productrice fondée sur l’utilisation réputée optimale des ressources nécessaires à la production maximale, avec une hiérarchisation et une différenciation dans l’intellectualisation du travail, avec une direction produisant et réajustant en permanence une vision d’ensemble de l’entreprise, de ses potentialités compétitives, des changements de terrain dans la concurrence, et faisant des bons choix, passant les compromis nécessaires, inventant des méthodes de persuasion pour obtenir l’obéissance des populations concernées, en particulier l’acceptation politique des choix douloureux pour elles, le chômage, les délocalisations, les restructurations. Ces tâches stratégiques étant de nature politique, il faut l’intervention coordonnée des agents des groupes politiques et militaires. Titulaire des actions assurant un pouvoir de contrôle propriétaire, le groupe dirigeant stratégique est co-impliqué dans les structures financières comme dans les décisions politiques, ce qui permet au centre capitaliste où se produit la richesse de ne pas s’isoler du reste de la population, mais de conquérir une influence, jusque dans les modes de subjectivation individuelle.
Les groupes politiques s’organisent en appareils assurant des fonctions administratives légitimées par des buts réputés d’intérêt général. L’État est indispensable pour réglementer le jeu compétitif et pour assurer la reproduction des rapports sociaux qui se coagulent en appareils finalisés sur des intérêts globaux dominants, toujours surinterprétés en fonction des intérêts des groupes dominants de pouvoir.
Comme ces intérêts des groupes dominants sont formés dans la concurrence internationale, la force de l’État covarie avec la force des grands groupes stratégiques entrepreneuriaux nationaux. Les États se hiérarchisent, de la seule superpuissance quasi impériale jusqu’aux États fantômes en passant par les États dépendants et les protectorats, l’échelle se transformant constamment, avec l’invention de nouvelles formes politiques et des tentatives subimpériales.
Les guerres interimpérialistes se sont déplacées dans le cadre de la guerre globale contre des ennemis non nécessairement étatiques. Mis à mal en apparence par la décolonisation qui a suivi la seconde guerre mondiale, dénoncée par la Charte des Nations unies, combattu sur le plan des principes du droit international, l’impérialisme de fait tend à refaire surface en néoimpérialisme ou impérialisme imparfait, impérialisme incomplet, demi-impérialisme, comme nécessité de la gouvernance mondiale présentée comme empire de la paix, non impérialisme, dans la mesure où les très grandes puissances limitent volontairement leurs conflits au seul critère économique, que la paix règne entre les puissances dominantes en Europe et en Asie, qu’il n’y a que des guerres locales et seulement une guerre globale contre le terrorisme. Cependant, la concurrence interentrepreneuriale se poursuit, s’interpénétrant avec le conflit étatique géopolitique, pour une nouvelle appropriation du monde. Il y a convergence entre la concurrence mondiale des groupes stratégiques entrepreneuriaux et le conflit géopolitique ouvert entre groupes politiques étatiques dotés d’une masse critique de puissance comparable, donc assez forts pour prendre le risque de l’affrontement.
De nombreux groupes économiques n’ont pas la dimension stratégique. Ils sont basés territorialement dans des États faibles qui ne peuvent contester la supériorité économique et financière impériale, des États à faible souveraineté et qui se constituent en protectorats volontaires ou qui demandent à être l’objet d’une néocolonisation porteuse au moins d’investissements financiers.
Seule la puissance centrale ou les puissances subcentrales peuvent passer à la lutte politique et militaire pour conquérir le monopole des énergies et s’assurer la sécurité des zones d’influence. C’est une situation instable, car montent des puissances candidates au rôle de centre ou de pôle.
On a donc un impérialisme incomplet en attente d’une phase polycentrique ou pèsera le risque d’une compétition impérialiste totale, politique et militaire. L’urgence d’un internationalisme, passant par une multitude spontanée de résistances contre la politique impérialiste des puissances appelées à se confronter demain, n’est que plus grande, et le concept d’impérialisme éclaire les combats les subalternes pour la paix et la transformation de leur situation.
31. Les idéalistes considèrent que la gouvernance mondiale se réfère toujours en dernière analyse a des idéalités normatives, celles de l’internationalisme libéral cosmopolitique, tandis que les réalistes considèrent qu’il s’agit d’une gestion sécuritaire d’un bien public mondial qu’on peut déléguer à une puissance, tout en tempérant cette unipolarité par des traitements spécifiques des problèmes locaux, pour éviter qu’ils ne deviennent globaux. La sécurité collective, pour les idéalistes comme pour les réalistes, joue sur la peur de l’agression et la peur d’une sanction si on est soi-même l’auteur d’une agression. Ce premier pas vers le cosmopacifisme global n’est possible que parce qu’il n’existe pas en ce moment de conflit majeur entre grandes puissances, parce que d’idée d’une guerre d’agression ne serait pas acceptée par l’opinion publique, parce qu’il existe des institutions soutenant le multilatéralisme. Cependant, l’éthique des droits de l’homme et du citoyen se substituant au droit international par sa subordination de la souveraineté étatique, réapparaît la théorie de la guerre juste, la guerre globale humanitaire pouvant apparaître à tout moment en n’importe quel lieu. Cet interventionnisme permanent ne relève pas de la guerre mais de la police mondiale et des tribunaux pénaux internationaux traitant de délinquants de droit privé et pénal, d’ennemis de la sécurité qui se sont mis hors humanité et qui méritent la mort ou des sanctions pénales.
Les idéalistes affirment que la gouvernance globale qui s’impose doit se référer aux idéalités normatives de l’internationalisme libéral cosmopolitique. La gouvernance globale peut cacher la politique hégémonique des grandes puissances, mais les idéaux de la raison s’objectivent en des porteurs empiriques poursuivant des intérêts qui sont en dernière analyse inséparables des droits universels de l’homme.
Les réalistes définissent la sécurité internationale comme un bien public mondial minimal. Il ne suffit pas de dire que nous appartenons à un même monde. Il faut favoriser les accords spécifiques évitant la globalisation des problèmes locaux. À l’anarchie barbare il faut préférer l’internationalisme libéral ou plutôt le cosmopolitisme sécuritaire de la gouvernance globale déléguée à une puissance dont la revendication d’unipolarité se tempère en fonction de l’existence de puissances régionales. La gouvernance est un mixte de multipolarité et d’unipolarité.
L’universalisme se fait impérial, depuis que Lénine est défait. Cette sécurité collective repose sur la volonté de chaque État de vivre sans crainte d’agression et sur la peur des sanctions en cas de violation des normes de non agression. Elle fonctionne comme une dissuasion différant indéfiniment sa mise en œuvre. Elle actualise les exigences du droit international.
Le recours à la guerre est interdit sauf en cas d’agression injustifiée, la communauté internationale étant habilitée à faire la guerre juste contre l’agresseur injuste et à déléguer l’exécution légitime de ce droit aux puissances dotées de la force politique et militaire nécessaire à défaut de disposer elle-même d’une force armée propre.
Cette sécurité collective, premier pas vers le cosmopacifisme global, se réalise dans la mesure où il n’y a plus de guerre de confrontation entre les grandes puissances, dans la mesure où l’agression d’un État par un autre État est considérée comme inacceptable et susceptible de sanctions, dans la mesure où les institutions comme l’ONU, les O.N.G., les fondations, les grandes entreprises consolident irréversiblement la norme de la sécurité collective sur une base multilatérale.
La réalisation de cette sécurité collective, c’est aujourd’hui l’attaque contre les guerres racistes et inter-ethniques, contre les génocides et contre le terrorisme. La croisade pour les droits de l’homme et la démocratie est une guerre juste qui universalise le droit international. L’éthique universelle des relations internationales est à l’ordre du jour.
La souveraineté étatique est subordonnée au droit cosmopolitique des individus à être traité de manière digne, au droit corrélatif d’ingérence de la communauté internationale pour faire respecter le droit sacré d’humanité.
La théologie laïque des droits de l’homme nous prépare aux guerres justes de la mondialité, nouvelle catholicité. Le cosmopacifisme se détermine conjoncturellement en cosmobellicisme instrumental, avec à l’horizon la guerre humanitaire globale éclatant en n’importe quel lieu, une guerre qu’on peut appeler glocale, et une transvaluation des principes du droit international dans une éthique internationale de la paix mondiale par la généralisation des guerres justes.
L’éthique sera le droit international du XXIe siècle.
La mission de l’ONU s’étend à la défense de la dignité humaine au sein de chaque État.
Cette guerre n’est pas guerre, car elle a comme ennemi non des combattants d’une cause politique, des adversaires politiques, mais des voyous de droit privé et de droit pénal, des délinquants de droit commun qui se mettent d’eux-mêmes hors humanité par le recours à la violence, des individus qui sont justiciables d’une opération de police globale et méritent la mort ou le sort réservé par la justice pénale. Ce sont des individus que l’on doit juger et punir comme tels en vertu d’une obligation juridique et morale. La mise en place de tribunaux pénaux internationaux est un pas vers l’affirmation de l’humanité mondiale.
Il est cependant à craindre que ce programme ne soit réalisable que comme universalisation du risque de guerres globales et comme interventionnisme permanent contre les ennemis désignés de la sécurité, c’est-à-dire que seuls les effets du désordre planétaire sont traités, sans que soit pris en compte les causes du désordre, c’est-à-dire l’effondrement des États, la montée des inégalités ou les défaillances de la régulation internationale.
32. La science pure du droit est la science du devoir être. Elle comprend le droit international, lui-même contenant l’État, système particulier de normes. Le droit international, bien qu’il ne dispose pas d’un tiers supra étatique assurant pleinement son application, s’impose à l’État logiquement puisqu’il est lui-même le système de normes qui assure la cohérence de l’ensemble des normes particulières et positivement puisqu’il est reconnu par les États. La catégorie de genre humain, d’humanité, s’impose comme ordre objectif, c’est-à-dire universellement subjectif, non seulement aux individus humains mais aussi aux États. La seule prise en compte de la souveraineté des États conduit à la logique de puissance et à la négation du droit. Reconnu dans ses droits humains, l’individu cesse être manipulé par l’État.
Pour Kelsen, le droit international représenterait le droit suprême et la mondialisation se justifierait par l’avènement de ce droit international.
La science unitaire du droit positif se fonde sur la distinction entre l’être et le devoir être. Elle s’organise autour de principes purs sans référence à des contenus empiriques, à une réalité historique contraignante. La science pure du droit est une science du devoir-être incluant l’État comme système de normes juridiques publiques, système se coordonnant en se subordonnant à un système plus compréhensif, le système du droit international.
Il ne faut pas penser le droit international comme un droit postulé mais privé d’effectivité face au droit de souveraineté des États. Il ne faut pas maintenir un dualisme entre droit public intérieur et droit public extérieur. Il ne faut pas dire qu’entre États seule tranche la guerre, ce droit absolu de la souveraineté.
En fait, la souveraineté de l’État de droit est subordonnée au droit international. S’il est vrai que le droit international est incomplet sur le plan de l’exécution empirique et ne dispose pas d’une instance efficace, d’un tiers supra étatique, doté de la force légitime pour exécuter ses jugements et pourvoir aux sanctions, il s’impose néanmoins logiquement comme niveau ultime du système un des normes, de la hiérarchie non contradictoire du système des normes, selon une perspective moniste, et il s’impose positivement avec le début de régulation acceptée par la communauté internationale des États de droit existant dans la positivité historique.
Les États sont membres de l’humanité, mais l’humanité les dépasse car elle qualifie et inclut comme norme tout individu humain.
Le monisme du droit se fonde en premier lieu sur l’exigence logique de non-contradiction à l’intérieur d’une sphère juridique qui ne peut connaître que des relations de subordination ou de supracoordination liant un système de normes juridiques à un autre, non des relations d’opposition.
Le monisme du droit se justifie aussi par l’unité moniste assurée par la catégorie universelle de genre humain, irréductible à toute dissolution nominaliste, en ce sens que la catégorie de genre humain n’est pas réductible à la pluralité des individus.
L’humanité est l’objet d’un choix en valeur infondé et ce choix est fondement pour lui-même.
L’humanité ne s’exprime adéquatement ni au niveau des seuls individus ni à celui des États souverains, c’est-à-dire que ni l’individualisme des individus considérés abstraitement ni l’individualisme des États pris comme des monades ne constituent le niveau juridique normatif le plus élevé. L’ordre juridique universel s’impose aux individus, qu’ils soient des hommes singuliers ou des États, en faisant de ces individus des éléments de son ordre, ordre doté d’une objectivité propre.
La prise en considération de la seule souveraineté de l’État conduit en effet à une logique de puissance et aboutit à une négation du droit et de la possibilité de la science juridique. La science pure du droit positif ne peut avoir pour horizon que la pluralité des États subsumée sous l’universel générique de l’humanité immanente en chaque être humain, et c’est à cette condition que le sujet humain singulier cesse d’être manipulé au gré du vouloir de l’État, qu’il est reconnu en ses droits humains, intégré dans un ordre juridique supérieur international reconnu par les États, un ordre supérieur ontologiquement à l’ordre de la souveraineté étatique nationale, un ordre qui est le seul ordre juridique pleinement objectif, c’est-à-dire universellement intersubjectif.
Le droit international est le droit du droit. Ce primat du droit international est lié à un choix que rien ne peut justifier, sinon sa propre cohérence et la prime d’objectivité de son point de vue.
La déduction du droit international se fait de manière subjectiviste, en partant des droits individuels, ou objectiviste, en partant de l’ordre international.
33. L’État confère à certains individus la qualité de personne juridique. Chaque État est sujet producteur du droit international, qui est ainsi constitué subjectivement. L’unité de l’ordre juridique international est la résultante d’une pluralité de droits étatiques, ce qui correspond à la généralisation de certains comportements pacifiques sous des formes coercitives mondiales. Il y a le risque du nationalisme, de l’impérialisme et de la négation du droit. Chaque État reconnaît l’égalité juridique avec tous les autres États, la nécessité de respecter les traités, l’illégalité de l’agression et la légalité d’une guerre juste si les conditions précédentes ne sont pas respectées, ce qui constitue un droit international qui prend une certaine autonomie, une autoréférentialité, et s’impose à tous les droits étatiques, par nécessité de cohérence du droit. Ce droit international posé par le droit étatique devient présupposé dans l’approche objectiviste du droit. Il sanctionne et régule les ordres étatiques car il est esprit universel du monde, ordre juridique suprême. C’est lui qui, s’il y a respect des droits de l’homme, légitime un gouvernement dans son contrôle de la population ou qui autorise l’autodétermination d’un État. L’ordre juridique étatique n’est plus constituant mais constitué, et donc annulable. Il y a le risque du pacifisme utopique, de l’idéalisme moral, d’un fondement éthique du droit international, d’une idée d’une communauté juridique universelle et d’une morale universelle héritières de la république chrétienne, ce qui peut conduire à une négation de la souveraineté des États, à la guerre juste et donc à une certaine forme d’impérialisme, mais cela peut être tempéré par la reconnaissance d’une marge de liberté de chaque État et de la pluralité des contenus juridiques, par-delà l’unité nécessaire de la forme juridique, et par la constitution de l’éthique universelle en simple idéal régulateur.
Les individus sont intégrés immédiatement par l’ordre étatique dans l’ordre étatique.
Sans la sanction donnée par l’ordre juridique de l’État, il ne peut exister de personne juridique dotée de la citoyenneté.
Les uniques droits qui existent sont ceux qui dérivent de l’ordre juridique ou ceux qui sont conférés par l’État. Les personnalités insérées dans l’État disposent de leurs droits et de leurs obligations, non comme porteurs de droit mais comme personnes, puisque l’État ou l’ordre juridique sanctionne leurs droits et leurs obligations ou les reconnaît comme personnes. Si l’État confère aux personnalités leur qualité de personnes, il peut leur ôter cette qualité. L’esclavage comme institution juridique est dans la possibilité d’un ordre juridique ou d’un État.
Cet ordre juridique, à ce niveau, ne reconnaît aucun ordre supérieur, il est moniste, comme exempté de toute opposition à un ordre concurrent, et il est subjectiviste, en ce qu’il attribue à l’individu État la personnalité de sujet juridique, que par ailleurs seul l’État attribue ou retire aux individus singuliers.
Le droit étatique exige un passage subjectif à l’ordre du droit international. Chaque État, sujet juridique par le biais des pratiques juridiques positives des traités internationaux et des accords réglant les contentieux de la coexistence inter-étatique, contribue à la production de l’ordre juridique international qu’il reconnaît de son point de vue de sujet, comme Moi souverain affrontant le monde extérieur et le déterminant comme représentation de ce Moi. Le droit international est posé pour chaque État comme l’horizon aperçu de l’intérieur de l’ordre juridique étatique, sous la dépendance des sujets étatiques, élément constitutif interne en son extériorité, selon une conception égocentrique ou solipsiste d’un Moi étatique s’imposant comme point de départ, référence et contenant du droit international, centre de constitution.
Posé par le dépassement interne de l’ordre étatique, l’ordre international en sens inverse se fait ordre qui se présuppose et pose à nouveau l’ordre étatique qui se trouve du coup subalterne. Posé par l’État, le droit international se manifeste comme présupposé posé. Le monisme subjectiviste devient monisme objectiviste. Si l’ordre juridique international est incomplet et manque du tiers titulaire de la force légitime, sur le plan logique et même ontologique, il se pose comme celui qui sanctionne les ordres juridiques étatiques et tend à les réguler en leur imposant ses propres règles de sécurité et de paix collective, se révélant comme objectivité rationnelle suprême, esprit juridique universel du monde. Les sujets juridiques étatiques n’ont plus le caractère d’unités définitives et suprêmes, le sujet physique devient élément de l’ordre juridique.
Désinscrit de l’ordre juridique international qui lui est hiérarchiquement supérieur, l’ordre de la souveraineté étatique ne peut que conduire à la pure affirmation de la force nationaliste et impérialiste, auto négation du droit et de la possibilité de la science juridique. Le primat juridique de la souveraineté étatique s’exprime comme égoïsme anti juridique de la part des puissances impérialistes.
Le droit international n’est pas une simple partie de l’ordre juridique étatique, droit public extérieur, il est l’ordre juridique souverain, supra ordonné à tous les ordres juridiques étatiques, délimitant leurs sphères réciproques de validité. Il est norme des normes, norme fondement des ordres juridiques existants dans l’ordre juridique international objectif.
Cet ordre autorise tout gouvernement singulier à exercer le contrôle sur la population d’un territoire s’il est gouvernement légitime, c’est-à-dire légitimé par cet ordre international, à la condition que ce gouvernement respecte les droits positifs de l’homme.
Cet ordre autorise sous cette même condition le droit des États à l’autodétermination.
En conséquence, de droit, toute norme de droit étatique est en principe annulable, si elle se révèle inconciliable avec le droit international qui s’autorise le droit de limiter la souveraineté des États, souveraineté qui perd ainsi l’absolue unité qu’elle revendiquait. Le Moi étatique n’est pas considéré ici comme centre de constitution, mais comme élément constitué par le nouvel ordre international.
La version moniste objectiviste est préférée juridiquement et éthiquement à la version moniste subjectiviste, car elle assure l’unité de tout l’ordre juridique sans en faire la résultante de la convergence d’une pluralité de droits étatiques antérieurs, car aussi elle évite toute dérive idéologique d’ordre nationaliste ou impérialiste. Si elle peut être idéologisée en pacifisme utopique, ce dernier est moins meurtrier que l’idéologisation nationaliste impérialiste.
La science du droit ne commande aucune décision entre les deux versions. Une logique transcendantale de déductions catégorielles est tempérée par une prise en compte d’une situation historique où la souveraineté des États se maintient dans une liberté limitée que le droit international ne peut réduire sous son autorité théoriquement suprême.
C’est à la pratique de trouver le tempérament entre les deux versions pour empêcher le primat du nationalisme et de l’impérialisme, sans verser pour autant dans un pacifisme intégral actuellement impossible.
La déduction moniste subjectiviste qui part de la pluralité des monades étatiques souveraines inclut prioritairement les normes par lesquels les États se lient les uns aux autres, en particulier la reconnaissance réciproque, le principe que les conventions doivent être respectées, la condamnation des guerres d’agression, l’acceptation de la théorie de la guerre juste en cas de non-respect des normes précédentes.
Cette déduction ne dépasse pas le niveau de la reconnaissance réciproque par chaque État souverain de l’égalité juridique de tout autre État. Cette reconnaissance est l’occasion de la production d’un système juridique international pensé comme système organique, supérieur à la coexistence d’altérités se bornant à se reconnaître les unes les autres.
Les normes internes de l’ordre étatique ne peuvent être en contradiction effective avec l’ordre international sous peine de compromettre le monisme juridique. En cas de conflit, les normes étatiques se révèlent sur le plan de la fondation théorique révisables, susceptibles d’être frappées de nullité, annulables.
Le fondement de l’obligation propre à l’ordre juridique international n’est pas à l’extérieur de cet ordre, qui se pose ainsi comme autoréférentiel. Cette autoréférentialité n’est pas d’ordre empirique concret, mais d’ordre logique transcendantal, de l’ordre de la forme ou de la formalité, se référant à l’idée d’une communauté juridique universelle des hommes qui sans faire de la paix un absolu au contenu univoque déborde en sa formalité juridique pure les communautés étatiques singulières. Cette communauté universelle est l’héritière laïcisée de la république chrétienne. On excède ainsi le positivisme strict pour faire sien l’idéalisme moral.
L’ordre juridique international déduit en théorie pure est mis en correspondance avec l’unité morale du genre humain. L’éthique universelle est l’ultime fondement métajuridique du droit international.
Tous les ordres juridiques étatiques peuvent être résorbés dans l’ordre international devenu souverain au sein d’un État mondial. On aboutit dans la politique internationale à un pacifisme qui constitue l’image inversée de l’impérialisme. Cependant ce pacifisme est une option morale qui nie la souveraineté de l’État sous prétexte de limiter le nationalisme étatique.
Le droit international n’est pas identifiable à l’éthique universelle. Il est un ordre de contrainte qui tente de généraliser certains comportements humains pacifiques en les liant à un acte coercitif de l’organisation sociale. Si la morale était universalisée, elle constituerait un ordre social qui ne pourrait prévoir aucune sanction ou dont les sanctions ne seraient que des approbations des comportements conformes à la norme et des désapprobations des comportements en opposition avec elle. Le droit international ne peut se définir par un contenu normatif doté de valeur absolue. Il y a une relativité des contenus juridiques. Il faut s’en tenir au seul plan de la forme.
La fondation de la forme juridique sur la forme morale n’est qu’une option qui n’ajoute rien à l’autoréférencialité du droit international.
La paix elle-même ne peut prétendre à une valeur absolue, ne serait-ce que parce que la paix est discutée en tant que valeur du point de vue d’autres systèmes de valeurs.
Il n’est plus tenu d’identifier droit international et morale internationale, il suffit de légitimer l’ordre juridique international comme puissance ultime créatrice de droit et de poser que la norme sur laquelle se fonde l’autorité de l’ordre étatique est une partie constitutive de l’ordre international.
La fondation éthique du droit international n’est pas abandonnée, elle est seulement limitée comme idéal régulateur.
Mais si le droit international se règle sur l’internationalisme libéral et son idée d’un ordre moral cosmopolitique, il doit en pratique se connaître comme succédané de l’impérialisme. Si le droit international se veut lié à l’empire du droit éliminant tout nationalisme, tout impérialisme, il ne dispose pas de la force de contrainte d’un empire politique et, pour exercer son empire, il doit se confier à un empire se voulant contrainte légitime et bienveillante punissant toute transgresseur, utilisant la guerre juste. Cet empire de la guerre et des représailles légitimes ne peut être prémuni contre le risque d’impérialisme. Admettant la guerre comme réaction à la violation du droit international, ce dernier est incomplet, la théorie anticipant une organisation globale de l’humanité où, sous l’égide du droit, s’harmoniseraient la morale, la politique et l’économie.
34. Alors que le droit étatique est en son ordre parfait, complet, intégral, il est inférieur et partiel puisque la pacification juridique et impersonnelle des relations interétatiques échappe à la capacité d’action de l’État individuel, tandis que le droit international est supérieur, effectif dans la mesure où il est accepté par un nombre croissant d’États, mais incomplet, relativement impuissant, puisqu’il ne dispose pas d’une force physique légitime suffisante et qu’il doit déléguer cette force légitime à des États puissants, si bien que l’effectivité du droit international, son actualisation dépend du bon vouloir de ces États. Le nouveau droit international réévalue la théorie de la guerre juste en disqualifiant la guerre comme moyen à la disposition d’un État, mais en la requalifiant comme moyen juridique extrême pour restaurer l’ordre juridique international violé et pour punir l’agresseur convaincu d’injustice. Le droit international institue l’égalité juridique des États, ce qui limite la liberté d’action de chaque État et impose l’égalité comme idée éthique. Enfin, le droit international qualifie la responsabilité en termes individuels dans la mesure où la limitation de la souveraineté étatique par l’ordre juridique international implique la reconnaissance de l’humanité et de la citoyenneté internationale en chaque homme
La structure du système du droit international peut se résumer en quatre points.
Le droit international est un droit effectif, mais encore incomplet.
Pour certains, le droit international cache une volonté d’hégémonie. Tout universalisme cosmopolitique se pare de motifs religieux ou moraux pour mieux désarmer l’adversaire.
En fait, l’ordre juridique étatique est inférieur mais parfait, l’ordre juridique international est supérieur mais imparfait, dans la mesure où il est un système de contraintes ne disposant pas de la force physique légitime, du tiers armé.
Un système juridique intégral exige un ordre d’évolution interne qui implique la constitution d’organes centralisés détenant et exerçant la contrainte, tels le gouvernement politique, la police, l’armée et les tribunaux. L’exemple de cette évolution est celui du processus qui a conduit à l’affirmation de l’État souverain national moderne. Mais cet ordre juridique, parfait en son ordre et complet, est partiel parce que la pacification juridique des relations humaines interétatiques échappe à la capacité d’action de l’État individuel et doit être garanti au niveau supérieur des relations internationales où se fait sentir l’urgence d’un usage impersonnel de la contrainte légitime.
De plus, il faut distinguer entre la revendication normative de la contrainte et l’effectivité empirique de celle-ci. L’ordre juridique international dispose du principe normatif de la contrainte, mais est privé des moyens effectifs de l’actualiser, il est désarmé, impuissant.
Il est bien juridique puisqu’il pense la possibilité de qualifier l’usage de la force par un État contre un autre État, mais il est imparfait, inachevé. Les États sont dans un semi-état de nature. L’ONU n’atteint pas le niveau d’organisation centralisée de la force comparable à celui de l’ordre juridique étatique. Sa juridicité est globale, mais elle a un quantum de force faible, devant souvent être suppléé par délégation faite à des États puissants mandataires. L’énonciation des règles internationales est incontestable et elle est acceptée par un nombre croissant d’États, mais elle dépend pour son actualisation du bon vouloir de ces derniers. Il n’y a pas défectuosité d’essence, mais accomplissement en suspens.
Le droit international repose sur une réévaluation de la théorie de la guerre éthico juridiquement juste. Ce n’est pas le retour de l’esprit de croisade ou d’un humanitarisme anti politique transformant l’ennemi politique en criminel à la limite de l’inhumain. La guerre doit être disqualifiée comme moyen à la disposition d’un État, comme attribut majeur de sa souveraineté, mais doit être partiellement requalifiée comme moyen juridique extrême pour restaurer l’ordre juridique international violé et pour punir l’agresseur convaincu d’injustice. Hors le contexte de l’agression injuste et du traitement injuste des populations par un État, la guerre est injuste et doit être qualifiée de délit international.
Le système international a pour sujets une pluralité d’États juridiquement égaux unis en une communauté internationale juridiquement organisée. L’égalité formelle limite la liberté d’action des États et s’oppose à la transformation de la souveraineté du plus puissant en autorité absolue. Elle excède la qualification juridique et s’impose comme idée éthique, base d’une éventuelle éthique internationale.
La responsabilité juridique internationale n’est pas seulement collective, elle est individuelle. Le droit international qualifie la responsabilité en termes individuels. La responsabilité juridique ne peut s’identifier à la seule responsabilité publique des États. La limitation de la souveraineté étatique par l’ordre juridique international implique la reconnaissance de l’unité morale et juridique de l’humanité en chaque homme. Les États n’épuisent pas à eux seuls la subjectivité juridique. Les dirigeants sont responsables devant leurs citoyens et ceux-ci sont aussi responsables de ce qu’ils font, ils ne peuvent se réfugier derrière la subjectivité de leur État et faire valoir le devoir d’obéissance à l’État légal, ils sont sujets de droit international, soumis à ses normes, exposés à ses sanctions.
35. Le droit international peut devenir despotisme policier réducteur de la pluralité politique, transformant tout ennemi politique en criminel ennemi du genre humain. La théorie de la guerre juste est auto contradictoire puisqu’elle veut obtenir la paix par le moyen de la guerre. Si le droit international ne respecte pas l’égalité entre les États, il bafoue en plus les principes démocratiques qui font le pouvoir constituant des démocraties en donnant une plus-value juridique à certaines puissances non selon des critères démographiques mais selon des rapports de force. Les sanctions pour violation du droit international sont partiales et superficielles quand il s’agit de condamner des individus, de nature inhumaine, injuste et terroriste quand il y a recours à une guerre juste qui touche responsables et innocents indistinctement. Les moyens du droit international sont subordonnés, de manière sensée provisoire, à quelques grandes puissances. L’évolution du droit international s’inscrit dans une téléologie heureuse, avec comme fin un État mondial fondé sur une éthique universelle. La surestimation du droit dans sa capacité à traiter les inégalités et ses causes, la surestimation de la capacité du droit pénal à dissuader les violences par des condamnations exemplaires et non par le traitement des causes de violence, correspondent à un fétichisme du droit et à un fétichisme de l’État. Ce fétichisme juridique, propre à l’universalisme libéral, ne s’intéresse pas aux causes et à ce qui n’est pas juridique, réduit le pluralisme politique et culturel du monde en concentrant au niveau mondial tous les pouvoirs, fait l’économie des médiations concrètes comme les patries génératrices d’identités et de socialisation, évacue les procédures de sécurité locale évitant la montée aux extrêmes globaux. Il faut un nouvel internationalisme respectueux des différences
Si le droit international critique la souveraineté étatique comme porteuse de dérives nationalistes et impérialistes, il peut devenir empire mondial disposant du monopole de l’interprétation du sens de la force légitime, synthèse d’une église laïque et d’une armée globale, despotisme. Si l’ordre mondial construit par l’internationalisme libéral hyperglobaliste et souverainiste élimine les conflits politiques entre États, il élimine aussi la pluralité politique, ne connaissant que des rapports de police totale à l’encontre de criminels sans dignité politique, ennemis du genre humain.
Il faut réintroduire du consensus et ne pas jouer sur la seule contrainte légitime.
La guerre juste, la guerre du droit contre le non-droit, est problématique. Les idéaux antinationalistes et anti-impérialistes de la paix ne peuvent alors se réaliser que par les moyens de la guerre qui leur est principiellement contraire. Le cosmopacifisme est suspendu à l’exception permanente du cosmobellicisme comme moyen nécessaire. L’application de la théorie de la guerre juste est difficile, car intrinsèquement auto contradictoire.
La tâche de l’autorité supérieure est de qualifier les circonstances requérant la guerre juste et d’utiliser la guerre comme instrument légitime de contrainte.
En attendant l’État mondial, le risque est qu’un État fort fasse valoir le droit à son seul avantage, se faire le seul interprète du juste.
Le pacifisme moral et spirituel absolu d’un Gandhi est plus cohérent quand il refuse de faire la guerre à la guerre, d’utiliser comme moyen de la paix l’acte même que l’on veut interdire.
Le principe de l’égalité formelle est dénié par le Conseil de sécurité, où existe une plus-value juridique au profit des grandes puissances, une puissance pouvant même se permettre d’agir au nom du droit international sans vote de l’Assemblée générale de l’ONU. Il est envisageable de ne pas mettre sur le même plan de responsabilité décisionnelle tous les États, mais ce réalisme doit alors conduire à une représentation des États proportionnelle à leur démographie. Le droit international actuel bafoue les principes démocratiques qui font le pouvoir constituant de chaque État. Les résolutions de l’ONU ne sont appliquées en fait qu’en fonction de rapports de force. Les problèmes de répartition des richesses ou de contrôle des États et des grandes entreprises ne sont pas abordés. L’ONU est une Sainte Alliance où les arbitrages favorables aux grandes puissances sont négociés et imposés et dont les recommandations sont ignorées si les grands de ce monde le jugent nécessaire. Les droits de l’homme fonctionnent comme la diction universelle d’intérêts particuliers.
L’attribution personnelle de la responsabilité pénale pose des problèmes.
Quand cela concerne les dirigeants politiques ou agents de l’État violant le droit international, le primat du seul droit pénal sublime simplement le désir de vengeance, laissant intouchées les causes de la violence, et de plus le tribunal est constitué par les puissances qui ont emporté la guerre juste.
Quand cela concerne les populations de l’État agresseur, la guerre juste serait l’exécution d’une peine capitale collective, mais ne sont pas frappés seulement les soldats et individus soutenant l’effort de guerre, mais des populations étrangères aux opérations de guerre et souvent victimes du pouvoir politique fauteur de la guerre injuste. La guerre perd toute mesure et devient terreur, et comme elle est portée par une revendication éthique absolue, elle est terreur juste, despotisme de la liberté.
Quand il y a le risque du terrorisme international, la contre terreur est un risque encore plus grand.
Le droit international est ambigu, ses moyens sont ceux de la subordination des États à une coalition intéressée de grandes puissances, voire à une puissance impériale tout autant intéressée mais porteuse et garante de ce droit. Il avance de manière non linéaire.
En 1948, il est placé sous la tutelle des grandes puissances qui ont devant l’humanité des responsabilités historiques, rien ne garantissant qu’elles veuillent les assumer. La mise en place d’un gouvernement mondial exige en particulier le préalable d’une Cour internationale de justice, acceptée par les États adhérents à une Charte internationale stipulant l’engagement de renoncer à la guerre et de soumettre les différends à la Cour.
Dans un second temps se constitue une force de police internationale indépendante faisant appliquer les jugements, à moins que des États consentants mettent à disposition d’une unité administrative spécialisée des forces militaires. Le cosmopacifisme compte davantage sur la médiation des juges internationaux que sur celle des législateurs et des administrateurs politiques.
La perspective du gouvernement mondial est déléguée à la médiation de l’agir historique, donc indéfiniment différée. L’évolution du droit international s’inscrit dans une téléologie heureuse où les étapes s’orientent sur le but final du gouvernement mondial et son empire éthique. La puissance du droit international est surestimée. La capacité du droit en général de traiter les inégalités réelles qui sont à l’origine des violences est surévaluée. L’empire du droit ne peut se constituer dans l’empire du chaos.
Ce fétichisme juridique s’exprime dans la surestimation des vertus dissuasives du droit pénal international. Punir les coupables permet la vengeance, mais lutter contre les causes de la criminalité est autre chose. La seule punition exemplaire n’a pas cette puissance supposée de dissuasion pour le futur.
Ensuite, il ne semble pas efficace de traiter les problèmes, en particulier celui de la guerre, dans un État mondial unifiant en réduisant la pluralité politique humaine. Valoriser la concentration des pouvoirs dans une autorité centrale, la mondialisation de la politicité comme étaticité une, c’est supposer que des millions d’hommes peuvent se socialiser et construire leur identité seulement par l’introjection des abstractions juridiques sous peine de subir les foudres de la police internationale. La pluralité des cultures et organisations nationales ne signifie pas nécessairement l’enfermement nationaliste ou raciste. La cité mondiale ne peut être qu’une et plurielle. Rien ne prouve qu’on puisse faire l’économie des patries, des médiations concrètes (qui ne sont pas forcément la démocratie régime), où se forme la pluralité politique.
Au sein de l’hégémonie impériale, le cosmopacifisme est condamné à s’inverser en cosmobellicisme permanent. Il faut des procédures de sécurité locale évitant la montée aux extrêmes globaux et non une concentration du pouvoir politique et militaire pour parvenir à des compromis réduisant les tensions.
L’internationalisme libéral n’a pas le monopole de l’interprétation légitime de l’exigence cosmopacifiste. Il se veut seulement juridique. Il est une construction efficace solidaire du fétichisme juridique et en définitive étatique, et du coup se fait réducteur de la pluralité sociale, politique et culturelle. Il faut formuler un cosmopacifisme écolo-politico-socioculturel, un néointernationalisme, respectueux de la pluralité humaine, héritier des meilleurs intentions de l’internationalisme prolétarien, soutenant les mouvements anti-impérialistes et anticolonialistes.
36. Le droit est, à côté de la morale et de la politique, un instrument de cohésion sociale. La globalisation économique exige le droit international par une réduction de la souveraineté des États et par une institution internationale, l’ONU, chargé d’appliquer ce droit international. Le principe de substitution veut que l’ONU délègue son rôle à un ensemble de puissances attachées à l’impartialité, à l’universalité, à l’autocritique, à un usage proportionné de la force, au consensus, à la coexistence pacifique, à l’égalité et à l’autonomie dans la discussion, puissances unies par leur désir de paix, par la forme démocratique et républicaine de leur régime, par leur défense des droits de l’homme et donc par leur éthique. Le droit actuel est fondé sur les droits de l’homme, sur son autonomie de décision, sur sa participation politique, et non sur le droit des communautés ou sur le droit des États. La médiation étatique est génératrice de racisme et de nationalisme. L’individu, immédiatement membre du genre humain, partie de l’humanité, est citoyen du droit international, de la communauté internationale, de la société civile internationale, de l’État cosmopolitique. Il y a une évolution nécessaire, une téléologie vers l’État mondial, vers le droit international, vers la citoyenneté mondiale, le dépassement de l’étape communautaire et étatique, l’histoire étant l’histoire du droit. Cette évolution est favorisée par la mondialisation des marchés, des médias et des échanges,
Le droit est un instrument constitutif de la cohésion sociale par intégration des identités individuelles et collectives dans le cadre de l’État démocratique.
Il est une dimension normative essentielle de l’interaction sociale qui ne se confond pas avec la morale et la politique.
Il faut un ordre juridique global destiné à abolir la guerre et à unir les peuples dans une structure confédérale. La globalisation économique exige la radicalisation et la globalisation du droit. La réduction de la souveraineté des États et une réforme démocratique d’une ONU à pouvoir exécutif et militaire suffisant pour exécuter ses résolutions, et non la création d’un tribunal international, sont un préalable à la constitution d’un État cosmopolitique.
Le monopole onusien du pouvoir militaire, objectif encore irréaliste, peut exister sous la forme substitutive d’un accord de grandes puissances unies par leur engagement pacifique les unes avec les autres, par le partage d’une même forme politique, celle de la démocratie représentative et de ses institutions républicaines, et d’une même culture pacifiste, celle des droits de l’homme et du citoyen, dans la mesure où il y a urgence, où il y a autorisation de délégation donnée par l’ONU, dans la mesure où ces grandes puissances distinguent entre leur rôle d’acteurs supranationaux à motivation impartiale et universaliste et leurs intérêts stratégiques particuliers, par une autocritique interminable des motivations, dans la mesure aussi où l’usage de la force est ciblé, proportionné, limité, ajusté, du type de l’intervention policière, enfin dans la mesure où, sur le plan des principes, le droit à l’autonomie revendiquée par les États souverains est subordonné aux droits de l’homme, ce qui lève la contradiction entre la reconnaissance de la souveraineté de l’État et l’intervention dans les affaires intérieures de l’État.
Le globalisme juridique se complète en globalisme éthique. Ce déplacement méta-éthique du globalisme juridique considère que, si l’État mondial s’instaure, il ne peut être qu’un État méta-éthique fondé sur le consensus et sur la reconnaissance de la décision de chacun à s’accorder avec chacun en lui reconnaissant la même libre égalité reformulée discursivement.
Le principe de substitution vaut pour la guerre du Kosovo, guerre juste des droits de l’homme, inspirée non par les raisons d’État mais par l’objectif de transformer le droit international en droit de citoyenneté universelle. L’éthique internationale légitime cette guerre et supplémente le droit international en droit réellement cosmopolitique, institutionnalisant globalement les droits de l’homme, dans une situation de sous-institutionnalisation du droit de citoyenneté universelle.
Il y a une éthique normative universelle, à côté du rationalisme occidental sous sa version sociale libérale, moyen d’une hégémonie particulière, et expression empirique des normes culturelles occidentales. Cette éthique effectivement universelle, postmétaphysique et postreligieuse, est celle de l’autonomie acceptée par chacun, de la capacité de sa propre volonté à consentir aux prises de conscience normatives que prescrit l’usage public de la raison.
Les droits fondamentaux réglementent un niveau de généralité tel que les arguments moraux suffisent à les fonder. Ces arguments moraux, qui justifient les raisons pour lesquelles la garantie de ces droits fondamentaux intéresse toutes les personnes dans leur qualité de personnes en général, sont également bons pour tout un chacun.
De plus, l’éthique universelle peut être acceptée à l’époque de la mondialisation par les religions et philosophies car elle correspond au problème universel de la coexistence pacifique de tous selon des règles consenties. Les acteurs de la société mondiale doivent s’entendre sur les normes de leur vie en commun, selon une doctrine raisonnable fondant une coexistence pacifique où toute personne humaine mérite un égal respect de son intégrité et doit être protégée comme telle
. L’universalisme des principes de la morale pure, celui des traditions historiques et surtout celui de la mondialisation imposent le fait de la morale universelle aux côtés du fait du droit international.
L’éthique universelle, le droit international ou leurs équivalents normatifs sont des techniques normatives réglant les problèmes de migrations de population et les relations interculturelles, ils sont un élément essentiel de la technologie sociale de la mondialisation, ils sont à la fois les pièces d’un appareil techniquement universel mondialisé et des systèmes de normes garants des libertés individuelles.
Il faut critiquer les communautarismes non européens.
L’éthique et le droit ne reposent pas forcément sur l’individualisme possessif. Ils peuvent reposer sur le primat de la participation politique, sur le droit d’avoir des droits. Ils sont la forme juridique et morale adaptée à la société moderne qui exige des décisions décentralisées d’acteurs singuliers dans la certitude du droit, la socialisation communautaire et corporative ayant fait son temps. L’autonomie des sujets légitime désormais les pouvoirs et les institutions. Les cultures communautaires ne sont que des résidus inefficaces à fonction seulement consolatoire.
Le droit originaire des sujets individuels est le fondement du droit à l’existence des États souverains qui s’unissent en confédération.
Le fondement du droit international est individualiste.
Ce sont les individus qui, par leur appartenance au genre humain, à l’humanité, à titre de parties singulières, sont les porteurs des droits fondamentaux. Ils forment trans-étatiquement une société cosmopolitique et cosmopolite.
La médiation étatique implique le particularisme nationaliste et raciste et ne peut assurer l’autonomie de chacun en raison de son principe de clôture et d’exclusion.
Il faut lui substituer une relation immédiate éthico juridique et directe entre les individus définis comme citoyens du monde et monde humain générique, ce qui implique un patriotisme du droit international, un patriotisme cosmo-institutionnel sans-patrie territoriale, patriotisme pouvant se retourner contre l’État.
Le droit est fondé sur les droits de l’homme.
Tous les ordres juridiques ont alors une structure individualiste.
L’histoire est histoire du droit.
L’État souverain de droit s’autodépasse dans les transformations démocratiques et s’accomplit dans la citoyenneté universelle de l’État cosmopolitique. Le droit devient droit international, réalisant ainsi son but final. Cette téléologie est soutenue par la globalisation capitaliste, les réseaux de communication supportant une opinion publique discursivement formée, la constitution d’une sphère politique planétaire accessible de droit à tous, la naissance d’entités politiques plurinationales. Naît une société civile mondiale fondée sur la mondialisation des médias, des marchés, des échanges commerciaux et financiers, dépassant l’état de nature anarchique des rapports entre États-nations souverains. Ces derniers, sous la pression de la mondialisation, renoncent à leurs prétentions de souveraineté absolue, réalisent leur but par les moyens indirects de la communauté internationale, non par le recours à la force. L’organisation cosmopolitique de la planète n’est pas une utopie régulatrice, mais un possible en cours d’actualisation, avec un passage logique continu de la citoyenneté nationale républicaine à la citoyenneté cosmopolitique.
37. Il y a un déficit d’analyse réaliste dans la justification de la guerre humanitaire dans la mesure où on ne parle pas des intérêts stratégiques des puissances qui interviennent, dans la mesure où on ne parle pas des causes du conflit, dans la mesure où on accepte de manière non critique les informations, dans la mesure où on criminalise certains adversaires et valorise d’autres, dans la mesure où on ne dit que les droits de l’homme dont on parle sont les droits de l’entreprise privée, de l’anthropologie individualiste et du rationalisme éthico politique. On discrédite l’ONU, on crée des tribunaux internationaux partiaux, on accepte la guerre, on rétablit le vieux droit à la guerre de chaque État et on commet des crimes contre l’humanité en ne faisant pas de distinction entre populations civiles et populations combattantes. Il ne peut pas y avoir de droit international fondé sur la seule éthique universelle des droits de l’homme allant jusqu’à justifier la guerre juste. Il faut le consensus des États. Il faut reconnaître leurs particularités dans la constitution de l’ONU. L’hypercosmopolitisme fait l’impasse sur les médiations concrètes de la famille, de la langue, de la religion et de la patrie.
La justification de la guerre humanitaire au Kosovo prête aux autorités politiques et militaires de l’Organisation de l’Atlantique Nord les intentions et les finalités de l’universalité morale, en écartant a priori toute interprétation en termes d’intérêt historique stratégique, en passant sous silence les causes initiales du conflit et le résultat éthiquement paradoxal de la guerre, ce qui constitue un déficit en termes d’analyse réaliste.
Cet irréalisme se marque par une acceptation des informations tronquées et manipulées, par une non prise en compte des raisons de tous les adversaires grâce à une criminalisation en nazis de certains, par la présentation de la guerre comme un combat pour l’humanité contre la bestialité, par des bombardements considérés comme éthiques et distinguant belligérant et combattant, sauf l’exception des dégâts collatéraux.
Menée du haut de la morale et des cieux d’où tombaient les bombes morales communicationnelles, la guerre prend la forme d’une exécution capitale technologique, d’une terreur comme arme de la vérité. La guerre devient le moyen normal de combattre les impuissances du droit international et de ses institutions.
La validation de l’Organisation de l’Atlantique Nord, comme si son action réalisait un mandat inexistant de l’ONU, discrédite l’ONU comme institution facultative, convocable seulement au gré des puissances hégémoniques, méprisable si besoin est.
L’éthique universelle supposée fonder le droit international l’affaiblit.
La guerre est équivoque dans ses effets. Finit par l’emporter la stratégie impériale, non la morale universelle.
Le droit international se réduit au droit pénal international et à la géométrie variable de tribunaux internationaux juges et parties, du parti des vainqueurs.
La guerre globale contre le terrorisme devient juste croisade pour la démocratie et les droits de l’homme.
La subordination du droit international classique au droit cosmopolitique éthiquement justifié fait disparaître tout droit international, viole la charte de l’ONU. L’OTAN dessaisit l’ONU de ses prérogatives institutionnelles qui en font le titulaire du monopole de l’usage de la force internationale. C’est le règne de l’arbitraire du puissant.
Sous couvert de la guerre juste, réapparaît le droit de guerre pour certains États et eux-seuls, sous prétexte que le droit international est trop soumis aux principes de la souveraineté étatique. La guerre est redevenue l’instrument de résolution des conflits, sous le masque de l’hypocrisie humanitaire.
En fait il est impossible de donner une consistance à la prétention universaliste des droits de l’homme dans le cadre du droit international qui ne peut éliminer le consensus des États. Il y a une tension irréductible entre le principe de la protection de la paix entre États nationaux inégaux, ce qui implique la prise en compte de la particularité historique de leurs intérêts et de leur diversité, et l’universalisme éthique de la doctrine des droits de l’homme érigé en principe de légitimation de l’usage de la force armée.
Les Nations unies ne peuvent abandonner par miracle le présupposé particulariste qui les fonde, la représentation des gouvernements, non la représentation des citoyens du monde. Ce particularisme se reproduit à l’intérieur de l’ONU, avec la distinction des membres permanents du Conseil de sécurité.
La protection internationale des droits de l’homme revendiquée par le droit cosmopolitique exige une ingérence permanente dans les affaires intérieures des États, ce qui est incompatible avec le principe d’autodétermination des peuples et avec la souveraineté des États. Comme le droit cosmopolitique exige le droit permanent à la guerre humanitaire ou cède à la guerre globale, il ne peut œuvrer au renforcement des institutions internationales. Il faut trouver d’autres moyens pour institutionnaliser les droits de l’homme et éviter la régression du droit international et de ses institutions.
Le cosmopacifisme juridique et l’internationalisme libéral sont des formes théoriques de régulation internationale reformulant le modèle de la Sainte alliance. Le Conseil de sécurité est une Sainte alliance et les cinq membres du Conseil de sécurité sont la Sainte alliance à l’intérieur de la Sainte alliance.
L’universalisme des droits de l’homme est une exigence aussi absolue qu’équivoque, car les droits de l’homme varient dans leurs interprétations selon l’identité des intérêts de l’énonciateur. Il y a la diction qui affirme la primauté de la liberté entrepreneuriale privée, réglée par les intérêts de la profitabilité capitaliste, sans aborder les inégalités, le chaos et l’inhumain engendrés par la mondialisation, et alors cette diction se constitue en idéologie de légitimation de l’hégémonie occidentale impériale.
Toute prétention universaliste doit être tempérée par sa réduction aux stratégies particularistes qui la supportent. L’universalité logico-transcendantale des droits ne peut être séparée de l’analyse de la particularité de cette universalité réelle qu’est la mondialisation capitaliste avec son anthropologie individualiste et son rationalisme éthico juridique. Nous sommes dans la continuité de la mission civilisatrice et colonisatrice de l’Occident. Il y a un écart entre les déclarations et les conditions de leur réalisabilité.
L’ultra-cosmopolitisme consiste à simplifier les niveaux de la réalité en mettant en rapport direct d’immédiation les individus titulaires de la même humanité et la société civile nationale supposée s’unifier harmonieusement.
Le droit international, fondé sur la reconnaissance des peuples et de leur droit à l’autodétermination, donnerait trop d’importance à l’universel particulariste des États-nations. En face du sujet individuel des droits de l’homme, il n’y aurait plus le sujet collectif de droit étatique. Les identités se formeraient par recours à un patriotisme cosmopolitique négligeant les autres patriotismes qui commandent la formation de l’identité citoyenne.
La loyauté politique, la cohésion de la société impliquent un minimum de liens communs prépolitiques et préjuridiques, et s’il est vrai que ces liens sont ambigus et fonctionnent à l’identification imaginaire, il est dangereux de les dénier, il faut les reconnaître non en imaginer la dissolution dans le rêve de l’éthique universelle, et les orienter dans le sens d’une autocritique permanente. Si les appartenances créent des identités agressives, il n’en découle pas nécessairement que les médiations de la famille, de la religion, de la langue ou de la patrie, où se forment les communautés du monde vécu aient disparu. Il faut des réseaux formateurs de solidarité à la base du processus d’identité normative citoyenne ou cosmopolitique pour que ces solidarités une fois formées puissent rectifier les particularismes de leurs matrices. La construction d’une société multiculturelle ne peut se faire par la suppression des médiations concrètes au sein des universels abstraits.
38. La gouvernance du monde par le directoire des pays capitalistes avancés dirigés à la trique par des États-Unis est une sécurité globale utilisant comme technologie sociale internationale le droit, l’éthique et la guerre. Cette gouvernance est recherche de la productivité du capital par la soumission du travail, grâce à sa fragmentation et à une répartition déséquilibrée des richesses et des connaissances. Les États se reforment en entreprises ou éclatent en nationalismes. Une super classe dominante mondiale domine un sous-prolétariat localisé. Les relations internationales se hiérarchisent, les différences culturelles s’aplatissent, les flux migratoires s’intensifient, tandis qu’apparaissent les organisations criminelles, les terrorismes et les révoltes. Le directoire dominant discrédite l’ONU, crée des tribunaux internationaux partiaux, manipule le droit et la morale en droit d’ingérence humanitaire, restructure l’OTAN et relégitime la guerre. La guerre est globale au sens où elle est stratégie pour le contrôle des ressources et pour le leadership et en même temps idéologie juridique et morale humanitaire. La condamnation de la guerre juste sous le patronage du pape ou du Saint empire romain germanique avait conduit à un système utilisant la diplomatie et les conflits limités. Les deux guerres mondiales rompent cet équilibre avec une violence illimitée, la mise en question du droit réglementant les guerres et le traitement des prisonniers, le non-respect des populations civiles et des biens, la non distinction entre barbares et civilisés. En 1945, étant donné la disproportion entre les objectifs de la guerre et l’étendue des destructions, c’est la remise en question du droit à la guerre. La guerre devient un crime dont sont responsables aussi bien les États que les individus. Les États-Unis rompent avec ce système, avec la notion de guerre globale sans fin, qui peut frapper partout, qui somme chacun de choisir son camp au risque d’être qualifié de traître à la civilisation, qui qualifie de dégâts collatéraux inévitables le non-respect des populations civiles, contre un terrorisme impénétrable, sans revendication territoriale, sans frontière et plus généralement contre tous ceux qui résistent, ceux qui essayent de penser et de comprendre malgré l’urgence de la terreur, ceux qui rappellent les luttes légitimes des partisans et des peuples coloniaux, ceux qui rappellent le terrorisme d’État des crimes de Dresde ou d’Hiroshima, ceux qui recherchent les causes du terrorisme, car le terrorisme est considéré comme non pensable rationnellement, comme sans cause, présupposé posé, début absolu exigeant inévitablement la réponse de la guerre juste.
Le discours sur la fin de l’ordre Westphalien des États souverains cache la concentration du pouvoir international dans le directoire des pays capitalistes avancés dirigés à la trique par les États-Unis. La gouvernance est sécurité globale en faveur de ce directoire et fait du droit international et du droit cosmopolitique les formes théoriques de la nouvelle technologie sociale internationale.
Les guerres de la mondialisation se disent dans le langage de ces deux droits et de l’éthique internationale. Elles se disent justes, morales, humanitaires.
Elles ne font que commencer, car il n’y a pas que l’imaginaire de la mondialisation avec une intégration sociale et une communication accoucheuses d’une société civile mondiale unie par le droit et la morale, il y a aussi la recherche de productivité du capital par la soumission réelle mondiale du travail, avec comme forme politique la fragmentation, et les déséquilibres dans la distribution du pouvoir, des richesses, des informations et de la connaissance, les États se reformant en entreprises mondiales ou éclatant en nationalismes et ethnicismes meurtriers, avec une super classe dirigeante mondiale et un sous-prolétariat localisé, divisé, sans droit. Cette inégalisation internationale du pouvoir économique s’accompagne d’une hiérarchisation du pouvoir politique et des relations internationales avec l’aplatissement des différences culturelles, l’extension des flux migratoires, la généralisation des organisations criminelles internationales, les menaces terroristes et les révoltes.
Les plus menacés, objet du ressentiment d’une multitude, sont les pays industriels du centre qui entendent garder leur place dans la course aux profits non partagés, y compris par la guerre. La manipulation du droit et de la morale, l’internationalisme libéral, les doctrines de l’ingérence humanitaire, le discrédit de l’ONU, la restructuration agressive de l’Organisation de l’Atlantique Nord, la relégitimation de la guerre, les tribunaux internationaux partiaux, reposent sur la volonté de conserver le contrôle et le profit de la mondialisation, le contrôle de la sécurité du commerce, des marchés et des armements, la direction par segmentation de la main-d’œuvre.
Les guerres postnationales de la mondialisation ne sont plus entre États ennemis au nom d’intérêts territoriaux. Elles sont globales en ce sens qu’elles lient le réalisme politique, les stratégies hégémoniques, la politique globale, la logique impérialiste pour le contrôle des ressources et le leadership avec une dimension éthique et religieuse, l’éthique cosmopolitique, l’idéologie humanitaire, en un mot la religion civile de la démocratie représentative.
L’ordre international moderne reposait sur la condamnation de la thèse théologique d’un fondement moral et religieux de la guerre juste, de l’universalisme politique et spirituel du pontife romain et du Saint empire romain germanique, avec un système juridique et politique de relations internationales pluralistes et interétatiques où chaque État, constitué en personne morale et juridique, et reconnaissant aux autres États la même qualité et le même droit, disposait du droit de décider de la guerre en fonction de ses seuls intérêts politiques, avec la visée d’un équilibre des puissances. Ce système résolvait les oppositions d’intérêts nationalistes et impérialistes des puissances européennes par la voie de la diplomatie ou de conflits limités.
Cet équilibre se rompt en 1914. C’est alors une violence illimitée faisant disparaître la distinction entre peuples civilisés et peuples barbares, puisque les civilisés se traitent réciproquement comme ils traitent les peuples colonisés. C’est la disproportion entre les objectifs militaires et l’ampleur des massacres et des destructions, ce qui disqualifie la notion de droit souverain de guerre. C’est une remise en question du droit réglant les hostilités, le traitement des prisonniers, la limitation de la violence aux seules forces armées, le respect des populations civiles et des biens communs. C’est l’extension du champ de bataille terrestre de la tradition, en particulier dans l’espace maritime et aérien.
L’ordre international de 1945 se construit contre cette violence dévastatrice. La guerre ne relève d’aucun droit sinon du droit pénal. Elle est négation du droit international. Elle est un crime dont sont responsables les États, mais aussi les individus passifs, puisque le citoyen a le droit et le devoir de désobéir aux ordres criminels de son propre État.
Après la fin du communisme et de la guerre froide, on pensait que les conditions étaient réunies pour réaliser la sécurité collective, avec la réduction des occasions de guerre, la disqualification de toute agression territoriale, le multilatéralisme des institutions internationales, des O.N.G. et des entreprises transnationales. Les États-Unis rompent avec cette philosophie cosmopolitique et imposent un cosmobellicisme agressif avec le mot d’ordre de guerre globale, une guerre qui peut frapper partout, qui ne peut se conclure par un traité de paix en forme et qui somme chacun à choisir son camp, contre un terrorisme impénétrable, énigmatique, et contre aussi les États voyous, un terrorisme qui ne déclare pas la guerre, qui n’a pas de revendication territoriale, qui est sans frontière et qui porte ses coups contre la superpuissance et ses alliés.
L’Occident, par sa gigantesque expansion et par l’expansion des inégalités qui le définissent, c’est suscité un double, un cruel contrepoint à sa propre cruauté. La terreur devient un élément de l’actualité. Nulle superpuissance n’est invulnérable, du fait de la complexité du système hégémonique. On peut frapper l’Occident partout parce qu’il est partout, sans extérieur, et avec des moyens aussi bien traditionnels que modernes.
Pour assurer sa reproduction élargie infinie, le système fuit sa finitude en existant par la réitération sans limite de sa circulation, dans une guerre globale infinie contre tout ce qui lui résiste, nulle vie ne pouvant lui échapper. Les non-belligérants sont traités en belligérants du fait de la supposée inévitabilité des dégâts collatéraux. La théorie de la responsabilité systémique considère que celui qui ne choisit pas est complice de l’ennemi, traître à la civilisation. Nous avons l’esprit paralysé par la confrontation permanente, par l’intermédiaire des médias, à la logique de la guerre et à la reproduction infinie du cycle guerre-terreur-guerre, la terreur révélant qu’une appartenance à la même espèce ne libère aucune solidarité. Sont accusés d’antipatriotisme toute volonté de comprendre, en particulier le rappel des luttes des partisans recourant à des moyens de guerre non réguliers, luttes légitimées pour certaines d’entre elles par l’ONU, le rappel des opérations de terreur d’État contre des populations civiles comme à Dresde ou comme à Hiroshima.
La notion de terrorisme est construite comme l’objectif nécessaire à la guerre globale. Le terrorisme est défini comme le mal absolu, posé au-delà de toute justification légale, antithèse absolue de la démocratie occidentale et de ses valeurs de liberté. Du coup est empêché a priori toute remise en cause de la politique de guerre infinie contre le terrorisme. Le terrorisme n’est jamais effet, objet d’une recherche sur les conditions de sa possibilité, mais toujours cause en soi à partir de son propre effet, la guerre, présupposé posé, cause qui s’exempte de toute genèse et s’impose comme début absolu impliquant implacablement la suite de ses effets et méfaits, exigeant donc automatiquement la riposte de la guerre infinie, construction rétrospective du réel qui s’érige en cause maléfique initiale et exige son effet ultime, la juste sanction de la guerre infinie chargée de l’éradiquer. La fin visée par la guerre est l’origine à partir de laquelle régressivement est posé le commencement comme un absolu.
39. La pensée américaine refuse l’analyse des fondements historiques de l’action humaine, la recherche des raisons et des causes de la situation actuelle, elle méprise la culture historique et philosophique, elle est antimétaphysique et antihistorique, elle pratique un terrorisme intellectuel désarmant et égarant toute culture. Elle ne connaît que des commencements absolus, des problèmes intemporels à traiter en eux-mêmes en dehors de leur genèse, des objets décontextualisés pris comme réalité en soi. Il n’y a pas de cause au terrorisme, considéré comme cataclysme, surgissement inexplicable du mal. Les États-Unis sont choisis par Dieu pour conduire la guerre de la civilisation dans un présent sans mémoire historique, le présent de l’urgence guerrière, pour différer le mal avant la fin de l’histoire.
L’absence de sens historique et le refus d’une pensée orientée sur l’analyse des fondements historiques de l’action humaine permet de dissimuler sous le manichéisme, « nous les bons, eux les méchants », la priorité du choix politique de la guerre globale lors de l’émergence du terrorisme. La culture américaine, déhistoricisée et déhistoricisante, acclimate le nouveau mythe de la fondation américaine dans la guerre globale, l’Amérique étant choisie par Dieu pour conduire la guerre de la civilisation dans un présent absolutisé, sans mémoire historique, le présent de l’urgence guerrière et de la guerre infinie.
Le pragmatisme antimétaphysique et antihistorique, et l’analyse d’un langage décontextualisé, coupé de toute référence historique, sont mal armés pour penser le temps dans le concept, abandonnant cette tâche aux géostratèges, aux historiens, aux sociologues ou aux littérateurs, ne connaissant que des commencements absolus, des problèmes intemporels à traiter en eux-mêmes en dehors de leur genèse, tout objet de pensée étant décontextualisé et érigé en réalité en soi, fait de langage pur. Il y a dans le refus de s’interroger sur les raisons et des causes de la condition présente un mépris de la culture philosophique et historique qui produit un terrorisme spéculatif, un terrorisme intellectuel, qui désarme et égare cette culture.
Tout est mis en œuvre pour oblitérer les causes du terrorisme et de la guerre globale, la croissance des inégalités, la dégradation de la condition vitale d’immenses populations, les humiliations historiques, la non reconnaissance des cultures non occidentales.
Il faut résister à la capitulation de la pensée et à la logique du présupposé posé qui érige le terrorisme en événement sans cause, en cataclysme, en surgissement inexplicable du mal, en rupture épocale qui défie toute explication rationnelle et qui n’exige que la seule réponse de la guerre globale.
La seule guerre à être sainte contre un terrorisme qui porte en lui l’apocalypse de la civilisation est la guerre juste du bien absolu, puisque la guerre est l’instance qui diffère le mal avant la fin d’histoire. Le temps des croisades est revenu. La guerre globale est lourde d’une puissance destructrice globale. Elle est dénégation du droit international. La guerre juste devient guerre sainte obligatoire, c’est-à-dire guerre d’anéantissement des ennemis du peuple élu de Dieu, ces ennemis étant des délinquants de droit privé pénal et non des ennemis politiques reconnus dans leur dignité propre. La guerre devient une opération de police, une guerre humanitaire réalisant le droit cosmopolitique sacré de chaque individu à être traité en tout lieu du monde de manière digne. La guerre est le droit d’ingérence généralisé et même le devoir d’ingérence universelle.
La stratégie de l’hégémonie impériale se dit dans le langage du droit pénal et de la théologie apocalyptique. Ce ne serait pas une moindre faute des groupes terroristes que de contribuer à la mise hors jeu de la pensée.
40. Les guerres globales permettent de se défendre contre les ennemis qui empêchent la réalisation de l’identité du rationnel de la libre entreprise, de la démocratie et des droits de l’homme néolibéral avec le réel. L’ostentation permanente d’une menace, qu’on essaye de garder infinie dans le temps en la faisant inindividualisable, inidentifiable, fige les rapports de force au sein des dominants et empêche la multipolarité. La guerre participe alors d’une logique impériale, elle est le monopole d’une puissance concentrant la force, le droit et la morale, n’acceptant aucune interdiction, ne reconnaissant le droit international que sous réserve, imposant son mode de vie comme mode de vie universel, et elle est aussi guerre sainte du peuple élu pour la théologie intégriste, manichéiste et apocalyptique de la liberté menacée. La guerre existe pour soi, sans autre raison que l’existence de l’autre terroriste en soi. Le bellicisme extérieur, qui exige un degré de loyauté de plus en plus important, menace la démocratie intérieure qui devient totalitarisme, puisqu’il y a la guerre contre les opposants, et finalement dictature. Certains opposants parlent d’irréversibilité et s’y accommodent, d’autres essayent d’introduire de l’éthique et du droit, d’autres cherchent une voie révolutionnaire.
Les guerres globales sont conduites pour décider qui assumera le leadership dans le système mondial des relations internationales et du commerce mondial, qui imposera les règles systémiques que le marché mondial sanctionnera, qui aura le pouvoir de façonner politiquement les mécanismes de distribution des ressources, qui pourra faire prévaloir sa vision du monde et sa conception de l’ordre.
Il s’agit de réaliser la libre entreprise capitaliste, la démocratie représentative et une doctrine des droits de l’homme interprétée dans le sens néolibéral. Il s’agit donc de réaliser l’identité du rationnel et du réel, de la norme et du fait, mais il y a les nouveaux ennemis, le terrorisme et les États voyous, qui font peser sur le monde libre la menace de la violence et du chaos, et heureusement que les États-Unis assument volontairement la responsabilité de défendre l’humanité.
L’ostentation d’une « menace » permanente et polymorphe sert à maintenir et à consolider les rapports de forces actuels qui font des États-Unis la seule superpuissance, à éviter le risque déjà actualisé d’un monde multipolaire. Les États-Unis ont un besoin structural d’une menace terroriste qui doit être non identifiée, qui doit avoir le visage de l’autre absolu et maléfique, inindividualisable, qui n’est ni la totalité du monde islamique, car il faut se ménager des alliés islamistes, ni un régime politique singulier, ni une personne, ni une religion, ni une idéologie, mais des forces produisant une violence préméditée contre des victimes innocentes, des forces qui sont en général constituées par quiconque éprouve un ressentiment actif contre le monde occidental et contre son défenseur, les États-Unis. L’invocation de la menace absolue suffit.
La guerre est posée comme indéterminée en ses résultats, devant assumer un prolongement indéfini et une globalisation possible. C’est une guerre préventive, les États-Unis se jugeant en droit d’intervenir partout en cas d’attaque possible. Est donc suspendue la doctrine qui mettait hors la loi toute guerre offensive, car le nouvel ennemi a une nature différente. Il incarne le mal.
La guerre préventive exige une liberté totale à l’égard de tout conditionnement extérieur. La superpuissance ne reconnaît pas aux autres États le droit de guerre qu’elle possède seule, à moins qu’elle ne reconnaisse ce droit de manière sélective.
Le droit international et l’ONU sont bafoués. Les tribunaux internationaux jugeant des ressortissants américains ne seront pas reconnus et les ennemis seront soumis à des tribunaux d’exception.
C’est une logique impériale, avec le pouvoir des États-Unis au-dessus de tout autre force et de tout principe de droit international, ce dernier n’étant reconnu que sous réserve, avec les décisions pour les dominés ayant des retombées sur le mode de vie et les rapports de force chez les dominants, avec les décisions pour les dominants ayant des retombées sur les dominés, avec la conviction que les valeurs propres au mode de vie américain coïncident avec avec les valeurs et les modes de vie qui doivent être reconnus comme des universels humains par le monde entier.
Ce globalisme systémique permet le renforcement du système planétaire des bases militaires, surtout dans les zones que peuvent diriger des régimes hostiles aux intérêts américains, avec l’exigence de démocratie des pays concernés, c’est-à-dire l’insertion de ces pays dans le marché mondial.
La guerre est globale sur le plan normatif, car elle se soustrait à toute interdiction de l’usage de la force, car, dans une situation d’exception globale permanente, celle de la menace du terrorisme global, elle est décidée par une autorité, les États-Unis, qui s’estime destinée à imposer la nouvelle loi de la Terre, une autorité qui entend concentrer en elle la force, la morale et le droit, institution temporelle et spirituelle suprême, contrôlant voire remplaçant l’ONU.
La guerre est globale sur le plan idéologique en ce sens où la guerre est la guerre sainte des Israéliens, la guerre juste des catholiques et du djihad, toutes contre les ennemis du peuple de Dieu, toutes légitimes en l’usage préventif de la force, mais cette guerre globale a pour particularité de se référer aux valeurs universelles de liberté, selon un point de vue supérieur et impartial, qui serait réellement partagé ou partageable par l’humanité entière, un bien absolu, un nouveau sacré théologico-politique réalisé par la nation élue universelle contre « l’axe du mal ».
En faisant leur ennemi de la culture islamique radicale, qui peut se légitimer au nom de la résistance à l’occidentalisation forcée, l’intégrisme occidental de la liberté, de la démocratie et du marché, qui répudie le pluralisme de la république et la complexité du monde, développe, par le recours à la cruauté, une théologie apocalyptique de la guerre du Bien contre le Mal, contre les ennemis de l’humanité qui nient l’universalité des valeurs absolues de l’Occident, un manichéisme global.
Cette théologie de fin du monde implique une métahistoire semblant s’inscrire dans l’histoire empirique, mais ne laissant pas de place pour les conflits limités et partiels, déspécifiant l’ennemi comme barbare, sous-homme, avec une guerre globale autoréférentielle, se justifiant par soi, sans autre raison que l’existence de l’autre, terroriste en soi aux figures changeantes en fonction des enjeux et des décisions.
Les gouvernements récalcitrants sont menacés.
Les opinions publiques et les forces politiques intérieures, si elles sont hostiles à la guerre globale, si elles sont sceptiques quant à l’identité de l’universel impérial et de l’universel humain, si elles sont critiques du présupposé posé de la catégorie de terrorisme, sont suspectes de trahison, d’antioccidentalisme, d’antipatriotisme. Elles peuvent alors faire l’objet de répression, la vie politique intérieure relevant alors de la politique extérieure. Le bellicisme extérieur menace la démocratie à l’intérieur.
Ce néototalitarisme, le libéral totalitarisme du capitalisme mondialisé, comme tous les totalitarismes, choisit d’adopter à l’intérieur la guerre contre les opposants.
La démocratie glisse vers des pratiques militarisées d’agir politique, avec en particulier le contrôle des citoyens jusqu’à leur désémancipation politique, après leur désémancipation sociale, ce qui conduit à la dictature.
La guerre globale implique un degré de plus en plus élevé de loyauté donc de contrôle, c’est-à-dire la négation des idéaux de citoyenneté et de civilité, sous la pression d’un état d’exception prolongé.
La mondialisation n’est pas le triomphe du doux commerce des couches marchandes pacifiques. L’avenir de l’Occident soit apportera les meilleurs aspects des révolutions anglaises, américaines, françaises, des réformes religieuses, de la libre pensée critique, du libéralisme éthique et politique, du républicanisme, du mouvement ouvrier socialiste et communiste, soit cet avenir continuera les guerres de conquête et leurs génocides, les croisades, les empires coloniaux, les révolutions perverties, les pratiques de déspéciation portant sur les exclus du libéralisme, les guerres mondiales et le partage du monde à la pointe de l’épée nucléaire.
Le moment de la bifurcation est peut-être déjà passé, les seuils d’irréversibilité franchis dans le mauvais sens. La première victime sera la pensée.
Certains penseurs essaient de reformuler la tradition en adjoignant au globalisme économique un globalisme éthico politique. D’autres penseurs explorent une révolution inédite en hésitant sur le prix de la violence à payer. D’autres enfin se préparent à continuer la politique d’expulsion hors de l’humain au nom de la défense de la civilisation.
Chaque communauté devra peut-être renier ses idéaux. Il ne faut pas faire se reproduire le cercle maudit de la guerre et du terrorisme qui se renforcent l’un l’autre. Il faut s’attaquer aux causes de la violence.
41. Il faut un pacifisme non holiste coercitif, non globaliste excessif, reconnaissant la pluralité humaine, les résistances du travail et de la marginalisation à la soumission, conjuguant régimes locaux de sécurité et démocratisation des institutions internationales, faisant entendre la voix des pauvres et des humiliés, veillant à la multipolarité du monde, développant une culture philosophique de la paix
La paix est une des questions majeures de l’époque de la mondialisation. Il faut un pacifisme internationaliste réaliste qui subordonne les conflits à la démilitarisation globale, qui démilitarise l’économie, qui analyse l’articulation entre la guerre civilisationnelle de l’Occident et les guerres locales. Il ne faut pas le holisme coercitif, les excès de globalisme, méprisant et réduisant la pluralité humaine, l’autonomie des singularités individuelles et collectives du libéralisme éthico politique. Il ne faut pas le pacifisme juridique cosmopolitique et l’internationalisme prolétarien d’autrefois. Il faut un cosmopolitisme à la fois transnationaliste et internationaliste, un pacifisme réaliste incluant toutes les dimensions des collectivités, ayant pour ressort la résistance du travail à la soumission, élargie à toutes les couches subalternes en situation d’apartheid et en résistance, pour la disparition des inégalités, ce que le pacifisme politico-juridique abstraits ignorait. Il faut un pacifisme réaliste donnant du pouvoir à des organisations internationales démocratisées qui tient compte que la mise au point de régimes locaux de sécurité accompagnée de mouvements de masse sont essentiels. Il faut un pacifisme réaliste faisant entendre la voix des pays pauvres humiliés et la voix des populations superflues vouées à la poubelle. Ce pacifisme réaliste doit veiller au polycentrisme international. Il doit élaborer une culture philosophique articulant lutte pour la paix et combat pour l’égalité et la solidarité, contre l’actuelle culture de guerre et de violence, de mensonge et d’hypocrisie.
42. La démocratie libérale est l’aboutissement de la recherche du bien commun et de l’excellence humaine. Elle se définit par la représentation, méthode la meilleure pour jouir du bien commun de la liberté et de l’égalité. Elle utilise l’opinion publique. Elle est fondée de manière autonome, sans détermination économique ou sociale, sur des principes normatifs de liberté correspondants à la nature de l’homme. Elle est un régime exprimant l’universalité des personnes morales dotées des droits de l’égalité et de la liberté, un régime permettant à des personnes libres et égales de décider librement, sans théocratie, sans despotisme, sans paternalisme. Le principe de la libre et égale personnalité morale de chaque individu humain implique la reconnaissance de l’unité du genre humain en chacun de ses représentants et donc le refus de la division entre citoyens actifs et citoyens passifs. La personne morale non seulement refuse la prétention de l’État à définir le bonheur de chacun par un contrat central, mais elle se considère comme déliée de toute appartenance sociale antérieure, source de servitude. Une fois désincorporée, la personne morale est libre et peut constituer alors un peuple qui ne peut s’opposer à lui-même à travers des corporations et qui a alors la possibilité de créer un État de droit, État de droit fondant en retour l’individu en personne morale et citoyenne.
Il est devenu immoral de nourrir des soupçons sur le fondement et la portée de la démocratie libérale représentative, une démocratie qui serait sans alternative. La condition de toute reconnaissance politique et de toute aide économique données à un État passe par son passage de la démocratie.
L’horizon d’un État démocratique mondial semble à l’ordre du jour.
La question posée par la philosophie politique du meilleur régime ou de la recherche du bien commun et de l’excellence humaine est clôturée. Désormais, la démocratie ne détermine pas ce bien commun. Elle est seulement une méthode, la méthode la meilleure pour la jouissance des biens universels de la liberté et de l’égalité. Le contenu de cette méthode est la représentation. Elle a pour instrument l’opinion commune, à défaut d’une impossible vérité.
Contre le marxisme, il faudrait affirmer l’autonomie de la politique. Il y a des principes normatifs éthico-politiques qui fondent leur pouvoir de contrainte logique sur une anthropologie ontologique liant nature de l’homme et liberté. Les analyses réalistes et historiques des processus économiques, politiques et sociaux, les approches logico-empiriques, les théories réalistes de la démocratie, les approches combinant approche normative et réalisme socio-historique, sont oubliées au profit de l’ivresse normative.
La démocratie comme gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple puise sa force en se pensant comme régime exprimant l’universalité de personnes morales dotées des droits fondamentaux de l’égalité et de la liberté. L’intention de la démocratie est à l’origine anti despotique et anti autocratique. La démocratie est le régime qui doit permettre à cette pluralité de personnes libres et égales de déterminer volontairement et consciemment les modes d’activités qui leur conviennent, sans avoir à recevoir du despote ou du théocrate paternalistes l’imposition de ce qui devrait constituer la vie bonne.
Le libéralisme politique du début divise l’universalité des personnes morales en citoyens passifs et citoyens actifs, sur la base de discriminations sociales, les mouvements d’émancipation démocratiques retournant contre ces restrictions l’exigence inconditionnée contenue dans le principe de la libre et égale personnalité morale de chaque individu humain, obligeant ainsi le libéralisme à tirer toutes les leçons de la catégorie universelle d’homme, d’unité du genre humain en chacun de ses représentants.
La fin de l’État fondé sur le contrat central serait de créer les conditions d’une vie bonne pour tous les citoyens en tant qu’union de personnes morales. Mais la prétention de cette totalité étatique à s’ériger en fin en soi, à définir le bonheur humain à la place des intéressés eux-mêmes et sans leur avis porte atteinte à la liberté de chacun qui est de définir sa propre idée du bonheur après une libre recherche, la recherche du bonheur étant un idéal de l’imagination non universaliste.
Le libéralisme pur définit la catégorie de personne morale de manière isolée, comme individu délié de ses appartenances précédentes jugées illégitimes. Un corps politique imposant sa propre antériorité à ses organes porte en lui la servitude pour ceux qui ne sont pas de la classe des hommes libres.
L’affirmation de la personne morale évite la condamnation du peuple comme multitude instrumentale, comme organe d’un corps opposé à d’autres organes. On évite ainsi toute définition corporative et hiérarchique.
La personne est une partie active du peuple. Le peuple se pose comme libre assemblée de personnes morales devenues citoyennes. Le peuple est acteur de la législation de l’État démocratique de droit. Si les individus libres décident sur le mandat et sous le contrôle des autres individus libres, la communauté fait être la personne comme telle. La communauté est alors une position qui se présuppose. La personne morale n’accède à elle-même que déliée de ses appartenances corporatives et hiérarchiques. L’individualisme désincorpore l’individu de ses déterminations historiques pour rendre la personne à sa nature de sujet libre et égal.
43. Il n’y a pas que la personne morale et le peuple, il y a la personne sociale, il y a les corps intermédiaires, il y a les interdépendances et les contraintes, il y a les inégalités et les hiérarchies corrélats de la propriété privée et de ses divisions, les situations de non liberté pour des sans part qui réclament la fraternité, la solidarité, l’amitié ou l’amour et non la division. Il n’y a pas que le droit politique, le droit de suffrage universel et le droit d’intervention citoyenne, ou le droit de la personne morale, la liberté de pensée, la liberté d’association, la liberté de religion, la liberté d’agir dans la sécurité, droits limitant la démocratie et la politique aux procédures institutionnelles d’un Parlement et d’une administration protégeant l’instance économique, il y a aussi, tout aussi fondamentaux, le droit de la personne sociale, le droit à un travail rémunéré dignement, le droit à la santé, à la protection sociale et à l’éducation, constituant l’idée communiste d’une politisation de l’économie, d’une participation à sa gestion et d’une possible association libre des sans part. La démocratie sociale est la démocratie libérale sans clause d’exclusion, s’étendant aux droits sociaux et aux sans part, en particulier les non nationaux.
Il apparaît vite que la personne morale est aussi personne sociale. Il n’y a pas que le bien procédural. Il y a le bien commun substantiel. C’est la découverte d’abord de la personnalité des travailleurs. Les activités libres de l’État libre existent au sein de relations qui pour reconnaître le fondement de la personne morale imposent la production de corps sociaux. La libre association volontaire à base de la libre entreprise économique s’actualise en interdépendances et contraintes, cristallisant des inégalités au sein de la division du travail, la liberté de la personne morale devenant illiberté et son égalité devenant inégalité, pour certaines personnalités au sein du travail commandé.
Ces inégalités transforment la libre association de personnes morales en un corps néo-hiérarchique d’appartenance sociale sur le plan de la production comme sur celui de l’appropriation des richesses et capacités.
Les groupes en situation de sans part exigent, en plus de la liberté et de l’égalité, la fraternité et non la division par la propriété privée. Cela constitue le moteur du renouvellement de la démocratie.
Il ne s’agit pas seulement de revendiquer le droit à la politique, c’est-à-dire le suffrage universel et l’intervention citoyenne. Il s’agit aussi d’exiger l’élargissement des droits de la personne morale, c’est-à-dire les libertés de pensée, de religion, d’association et d’action dans la sécurité existentielle, aux droits de la personne sociale, c’est-à-dire le droit à un libre travail rémunéré dignement, les droits à la santé, à l’instruction et à la protection sociale.
Sous le feu de la question sociale, la démocratie libérale se fait démocratie sociale.
La politique ne se limite pas aux procédures institutionnelles du parlement et de l’administration supposées protéger les mécanismes économiques établis, elle s’enracine dans le conflit structural du corps social jusqu’à former l’idée socialiste ou communiste d’une association des sans part comme association de libres producteurs.
Face au risque de la servitude du travail au capital, la démocratie libérale purement politique doit affronter le défi d’une expansion de la démocratie processus sur le terrain de la pratique économique et sociale, le défi d’une politisation de cette pratique. La démocratie sociale n’est plus partage solidaire des revenus mais pénétration dans l’entreprise et sa gestion.
Le fondement de la théorie de la démocratie se divise avec le débat à la personne morale et de la personne sociale, toujours déjà pris dans une communauté d’appartenance, débat qui fait surgir face à la propriété privée, corrélat unique de la liberté et de l’égalité, le corrélat antagonique, métapolitique de la fraternité et de la solidarité, héritier de la thématique religieuse de l’amour et de la thématique antique de l’amitié.
Si la démocratie libérale constitue le principe de souveraineté comme souveraineté éthico politique du peuple, souveraineté venant d’en bas et s’opposant à la souveraineté théologico-politique du prince et du prêtre qui, elle, descend d’en-haut, la démocratie sociale implique un élargissement indéfini de la démocratie libérale, le libéralisme se définissant comme incluant une clause permanente d’exclusion, de limitation de son universalisme de principe.
La démocratie sociale substitue aux industriels et financiers le peuple d’en bas. La personnalité sociale, dépassant son formalisme et devenant substantiel, définit les conditions de vie bonne pour ceux qui jusqu’ici étaient des sans part.
Les droits sociaux inscrits dans la personnalité sociale ne sont pas de simples droits régulateurs opposés aux droits constitutifs de la personne morale, car on manque alors la tension interne au principe de la démocratie entre personne morale et personne sociale.
La libre association des citoyens continue le procès de sa division quand se pose la question de la territorialité. Sur le même territoire de la nation, les citoyens nationaux s’opposent à tous les autres non nationaux, étrangers, immigrés, réfugiés, déchets du procès de production. La démocratie se découvre comme nation, territoire national où demandent à pénétrer des minorités qu’il faut prendre en compte comme personnes morales et sociales, si on ne veut pas qu’ils deviennent des hommes superflus.
44. La démocratie libérale aménage la représentation pour contrôler les demandes des citoyens passifs. Alors qu’en droit privé, le représentant est mandataire pour certaines activités bien définies, titulaire d’un mandat impératif, responsable et à tout moment révocable, en droit public le représentant, fiduciaire non révocable, sera titulaire d’un mandat libre entre deux élections, aura un pouvoir sur toutes les affaires communes, car il est supposé décider en fonction de l’intérêt général et non d’intérêts particuliers, personnels ou de groupes, autrement dit il est supposé avoir la capacité de discriminer ce qu’il y a de généralisable dans chaque intérêt particulier, et c’est à cette seule condition qu’il peut être dit représentant du peuple, c’est-à-dire de la pluralité des individus, et non représentant d’une corporation ou d’une classe particulière, selon une logique holiste, corporatiste, non individualiste. L’intérêt général n’est pas considéré comme un compromis entre des intérêts particuliers quand il est l’intérêt commun d’une classe supérieur aux intérêts des fractions de la classe, intérêts supposés non préexistants ou non solides, en tout cas secondaires, ce qui correspond à une situation d’homogénéité sociale où les personnes morales sont aussi les personnes sociales. L’intérêt général apparaît comme une fausse généralité quand on s’aperçoit qu’il exclut les revendications des classes travailleuses. Quand il y aura des élus de ces classes, ils fonctionneront selon un mandat semi impératif, et si leur influence est suffisante, même si les classes dominantes continuent à diriger l’État, la démocratie peut être un peu sociale. Reconnaître la personne sociale et les droits sociaux, c’est supposer que l’individu appartient à des groupes, c’est parler du peuple réel, ce qui déstabilise la théorie normative de la démocratie et son peuple fictif d’individus sans qualité autre qu’une autonomie idéale.
La démocratie moderne s’est trouvée confrontée à la question de savoir comment aménager la représentation, le principe de la souveraineté représentative, en soumettant au contrôle des élites libérales, en l’occurrence les citoyens actifs originaires, l’émergence des demandes sociales issues des citoyens passifs qu’étaient les travailleurs.
Le peuple n’existe que par ses représentants.
Alors que le représentant de droit privé est mandataire de son mandant pour certaines activités et se voit tenu responsable directement par ce mandant des modalités sous lesquelles il en a représenté les intérêts, qu’il est un délégué, un porte-parole du mandant, révocable par lui, sa mission étant circonscrite par un mandat impératif, le représentant de droit public a un pouvoir d’agir étendu à l’ensemble des affaires communes et il est libre durant l’espace de temps qui sépare deux élections, il ne peut être révoqué par le mandataire. Il est le représentant du peuple en son universalité. Il est supposé délibérer sur les affaires communes du point de vue de l’universel, abstraction faite des intérêts privés, intérêts particuliers individuels ou intérêts corporatifs de groupes sociaux ou de factions. Chaque représentant doit procéder à la critique de ce qu’il y a de non généralisable dans l’expression des intérêts particuliers individuels ou de classe. Il est un fiduciaire élu dont le mandat est libre. Il n’a nul compte à rendre au peuple entre deux élections.
Toute interprétation du mandat en termes impératifs revient à briser l’universalité du peuple, multiplicité une d’une pluralité d’individus, au nom d’appartenances corporatives et de hiérarchies, selon une logique holiste, organiciste et non individualiste.
L’intérêt général n’est pas un compromis entre des intérêts particuliers, individuels ou de groupe, déjà esquissés, car ces intérêts ne préexistent pas ou ne sont pas solides. Le représentant assure la constitution du peuple quand il délibère en pensant du point de vue supposé de l’intérêt général. Comme représentant autorisé, il fait être le peuple souverain pour lequel il prend en son nom les décisions.
Sous la pression du suffrage universel des masses et de la question sociale, le mandat libre apparaît comme ne pouvant fonctionner que sur la base d’une homogénéité sociale, celle des titulaires exclusifs de la citoyenneté active, qui pouvaient réfléchir leur particularité de classe en un intérêt général et sceller ainsi leur unité après débat contradictoire. Leurs personnes morales sont aussi personnes sociales, davantage unies par les intérêts communs de la classe que par les intérêts des fractions de la classe.
La notion d’intérêt général est une fausse généralité puisqu’elle exclut les revendications des masses laborieuses. Apparaît donc une division dans la diction de l’universel.
Les élus populaires sont contraints de délibérer en se plaçant du point de vue des intérêts de la nouvelle classe, de rendre des comptes à leurs mandants, le peuple travailleur ou plutôt son substitut, les directions des nouveaux partis de masse. Se met en place de fait un mandat semi-impératif et corporatif, altérant le principe du mandat libre.
Dans leur phase d’affirmation héroïque, les mouvements sociaux et les partis socialistes et communistes prétendaient représenter le « peuple des travailleurs » comme peuple des peuples, en maintenant la dimension d’universalité et en produisant une nouvelle synthèse des droits démocratiques de la personne morale et de la personne sociale enfin reconnue en sa concrétude historique.
Pendant le New Deal ou le Welfare State s’est imposée une corporativisation de la démocratie devenue un peu sociale, les intérêts généraux étant partiellement identifiés avec les intérêts de classe des plus nombreux et opposés aux intérêts des élites libérales qui ont néanmoins conservé la direction de la société.
La théorie normative pure a été déstabilisée, celle qui suppose la société produit artificiel de la volonté des individus souverains s’entendant pour créer l’état civil politique, association libre de personnes morales libres, celle qui conçoit l’État comme une association opposée à toute société organique et corporative faite de corps intermédiaires, celle qui conçoit la démocratie comme un État sans états, sans ordres sociaux antérieurs, celle qui considère que la démocratie n’est pas constituée par les actes de sociétés particulières s’intégrant en un corps de corps mais par l’acte par lequel se constitue la représentation libre constituante, acte en raison duquel un peuple est un peuple.
Reconnaître les droits sociaux possédés par les personnes sociales, c’est dire que si les individus sont des personnes morales, ils sont aussi toujours déjà groupés et organisés socialement et historiquement, ce qui infléchit la logique démocratique.
Le peuple réel avec ses divisions et ses organisations développant des stratégies propres ne peut s’identifier au peuple fictif d’individus universels sans qualité, surtout si ces derniers prétendent coïncider avec les propriétaires privés des moyens de production, à une société d’individus définie comme une pluralité homogène, dotée en chacune de ses composantes de la même autonomie idéale. La théorie de la démocratie doit désormais s’interroger sur l’effectivité du concept de volonté générale et produire une théorie mi-empirique, mi-normative.
45. Contre le fascisme et contre le communisme qui critiquaient les limites et les impuissances de la démocratie libérale, la théorie de la démocratie admet que l’intérêt général est un compromis d’intérêts particuliers au détriment d’autres intérêts particuliers, que les partis politiques représentent légitimement des intérêts de groupes, que les partis sont en compétition pour séduire les classes moyennes, que les députés représentent une partie de la nation, donc la nation. La démocratie sociale libérale comprend les deux partis politiques représentant les deux classes principales, plus l’appareil politique du gouvernement et de l’administration chargés de faire exister les intérêts de groupes et d’assurer la médiation entre les partis. Il ne faut pas que les citoyens accordent trop d’importance à la politique puisque d’une part le sous-système économique conditionne le sous-système politique à travers la représentation politique des intérêts économiques et que le politique n’a pas à intervenir dans l’économie, et puisque d’autre part le citoyen doit accepter de se dessaisir de ses moyens d’action politique, étant donné qu’il n’est pas compétent et qu’en plus il est absorbé par les tâches quotidiennes. Il doit donc se contenter de transmettre ses attentes, attentes qui sont susceptibles de ne pas être satisfaites étant donné la complexité de la conjoncture. L’homme démocratique et surtout préoccupé de ses affaires professionnelles ou familiales, il a un courage civique variable, ne s’intéressant que peu aux affaires publiques.
Le conflit communisme fascisme reposait sur une même défiance à l’égard des limites et des impuissances de la démocratie libérale. Cette identité négative n’était cependant pas la preuve d’une unité positive dans le même « totalitarisme ». Le meilleur moment de la démocratie durant le XXe siècle, celui de la démocratie sociale libérale sur fond d’économie keynésienne, est considéré comme une réponse au défi communiste et fasciste, un combat pour la survie de la démocratie sous une autre forme que celle, libérale, censitaire et restreinte initiale. La théorie de la démocratie a alors été reformulée par des théoriciens sociaux libéraux, antifascistes ou non fascistes, anticommunistes ou non communistes, pensant ensemble la question sociale et l’ajustement réaliste de la théorie pure en le purgeant de son excès normatif, de son idéalisme inconstructible et en tenant compte de l’émergence des mouvements et partis de masse.
L’intérêt général, la notion centrale, mis en doute en premier, est une combinaison d’intérêts de groupes qui s’accordent entre eux au détriment d’autres intérêts particuliers, les partis de masse étant des représentants légitimes d’intérêts de ce genre.
Tous les partis sont en compétition pour obtenir le consensus des vastes classes moyennes.
Les députés sont alors légitimés à se considérer comme députés de la nation, une nation médiatisée par le parti et la fraction de réalité sociologique correspondants.
Cette démocratie sociale libérale repose sur un corporatisme politique.
Elle est un système tripartie comprenant d’une part les deux grands groupes sociaux représentés par leur parti et d’autre part l’appareil politique, le Parlement et l’administration de l’appareil d’État, le gouvernement ayant pour fonction de produire et de faire exister les intérêts de groupes en tant qu’intérêts nationaux et aussi d’assurer la médiation entre les partis.
La politique démocratique critique donc la métaphysique de la volonté générale, reprise subjective de la thématique objective du bien commun. Pour Rousseau, la volonté générale impliquait la coïncidence des sujets de l’agir politique, des contenus de leur agir avec les destinataires de cette agir. Par conséquent, la volonté générale ne saurait se représenter, si bien que les pouvoirs législatifs et exécutifs ne sont que des commissaires provisoires et révocables, des commissaires envoyés en mission. Les partis permanents, représentant des intérêts corporatifs de groupes, empêchent chaque citoyen de délibérer individuellement du point de vue de l’universel et de se constituer en interprète de la volonté générale. Une décision est d’autant plus démocratique que la majorité qui l’approuve a procédé à l’abstraction des intérêts particuliers, individuels et groupaux, et que l’extension de la majorité qui l’a approuvée se rapproche de l’unanimité raisonnable et réalise ainsi la coïncidence entre la volonté singulière de chacun et la volonté générale. Rousseau réduit la pluralité politique à l’Un d’un pouvoir total. En supposant la fiction d’une coïncidence a priori entre volonté générale et volonté particulière individuelle, puisque la médiation des factions politiques est interdite, le commandement politique perd de son altérité et de sa force de contrainte extérieure, mais ce commandement implique la différenciation et la discrimination des gouvernants et des gouvernés.
Il ne faut plus faire de l’action politique la condition de la vie bonne des citoyens. La politique n’est pas un savoir dont le but est de façonner tous les aspects de la vie humaine. L’idée de volonté générale supposant un bien commun ignore la pluralité sociale, sa complexité, avec la coexistence de sous-systèmes et où le sous-système économique a une grande force de conditionnement puisqu’il existe une représentation politique néocorporative des intérêts garantissant ce sous-système économique, ce qui prouve que le sous-système politique n’occupe pas une place centrale. La rationalité du sous-système économique exige la désappropriation du contrôle de la production par les producteurs et la détermination de l’activité des entreprises par la productivité du capital. Le sous-système politique fait de l’État une entreprise d’intégration reposant sur la séparation entre d’une part les possesseurs des moyens de production politique, le Parlement et la bureaucratie fournissant l’offre en biens politiques, et d’autre part les citoyens sujets. La démocratie est une technique assurant la libre expression et la concurrence libre pour la satisfaction des intérêts sociaux représentés politiquement. La volonté générale se résout en compromis provisoires.
Il ne faut pas créditer de manière utopique aux individus absorbés dans les tâches de la vie quotidienne, avec les normes individualistes de la consommation et le souci de la réussite professionnelle, un sens élevé du bien commun. Il ne faut pas leur accorder la capacité durable de s’orienter sur un bien commun dont la détermination exige un effort de connaissance insoutenable et exige d’eux l’effort de fixer des seuils de satisfaction pour tel ou tel bien, ce qui implique une vertu démocratique héroïque. La participation du plus grand nombre de citoyens au processus de décision n’est pas un bien moral en soi, ne constitue pas déjà une forme de vie bonne. Les individus doivent se contenter de transmettre à leurs représentants des informations sur leurs besoins, sur leurs attentes prioritaires.
Il ne faut pas faire foi en la compétence des incompétents, universalisée à une assemblée du citoyen, car la formation du jugement politique exige désormais la disposition de connaissances produites par des experts, des savants, des professionnels, des administrateurs formés à l’analyse et au calcul des moyens, surtout pour les problèmes revêtant une dimension technique et les problèmes prédéfinis par la puissance des forces économiques.
Il ne faut pas croire en la pacification et la simplification des conflits sociaux. Avec l’émergence de la représentation corporative se révèle une multiplication des attentes exigeant des choix que la théorie ne donne pas les moyens de penser. Le système le plus démocratique est incapable de satisfaire toutes les attentes. La nécessité de prise de décision dans la contingence renvoie au déchiffrage de conjonctures singulières que nulle raison démocratique ne peut assurer. Il n’y a pas de démocratie miracle.
L’homme démocratique, destinataire du modèle de la démocratie, est devenu sans héroïsme civique, un homme ordinaire, prosaïque, aux impulsions labiles, à l’identité fragile, incapable de s’écarter du souci de ses affaires professionnelles et familiales, peu désireux de s’intéresser aux grands problèmes de la cité, extérieurs à son souci vital.
46. Certains dissolvent les éléments de base de la théorie normative de la démocratie dans des considérations socio-économiques. La démocratie est concurrence d’entreprises politiques produisant une offre de biens politiques en échange de suffrages, dans le cadre d’une représentation des intérêts et des forces par des élites spécialisées, avec des partis qui se routinisent. D’autres considèrent que la démocratie, dans le cadre d’une société complexe, ne fait que garantir les droits de la personne morale en en faisant un libre électeur, les droits de la personne sociale étant confiés à des représentants constituant un principat démocratique. On a historiquement une représentation corporative oligarchique, prenant en compte les revendications des classes ouvrières tout en évitant l’anarchie, la guerre civile, mais aussi le despotisme de l’État, les illusions de la volonté générale. Le mandat libre et la désappropriation des moyens de production politique sont la solution fonctionnelle et rationnelle au problème de la représentation. Le principat démocratique est une exigence sociologique dans la mesure où il est le gouvernement nécessaire des compétents. Il ne faut pas critiquer la bureaucratie en tant que telle, simplement l’améliorer. Le principat est le résultat de la représentation du peuple. Dans la mesure où existe une sphère suffisante de discussion politique, le citoyen peut définir la demande politique. Il n’y a pas de parti unique, mais une pluralité de partis en compétition avec des vrais programmes sur des enjeux de société, des débats argumentés, une information et une expression libres, des élections libres, la règle de la majorité, la garantie de l’alternance pour l’opposition, l’absence de répression de l’opposition, la garantie de la sécurité physique. Pour éviter l’inflation de la demande politique génératrice d’engorgement, de lenteur et d’échec dans la prise des décisions, donc de frustrations, pour éviter l’élargissement des procédures démocratiques au sous-système économique mais aussi aux appareils de l’État, la démocratie doit susciter une certaine apathie politique, fonctionner à la citoyenneté passive, à la faible participation politique, et ne traiter que des problèmes de redistribution des richesses.
Pour certains, les deux piliers du nouveau modèle réaliste de la démocratie sont l’élitisme démocratique et la représentation néocorporative des intérêts dans le cadre parlementaire. La démocratie devient la procédure par laquelle des citoyens dotés des droits fondamentaux élisent, dans le cadre des partis, des élites légitimes spécialisées en rapport de représentation avec les forces sociales et politiques.
Les partis politiques de masse, après une phase d’opposition, se routinisent, cessant de prendre au sérieux la référence au bien commun ou à la volonté générale, se conduisant en organisations en concurrence pour un pouvoir politique qui est condition de reproduction et production de biens. La politique est une concurrence « démocratique » entre entrepreneurs politiques pour conquérir la part la plus grande d’un marché politique en syntonie avec le marché économique, en distribuer les biens aux électeurs, répondant ainsi à leur demande, en échange de leurs suffrages.
Pour d’autres, partisans d’un modèle réaliste et procédural, qui ne dissolvent pas les éléments de base de la théorie normative dans des considérations socio-économiques, la théorie des élites sélectionnées par des procédures démocratiques est effectivement démocratique, car la sélection des élites par l’intermédiaire de grands partis représentatifs d’intérêts majeurs constitue une adaptation et une rationalisation au pluralisme et à la complexité de la société, la démocratie ne pouvant être pensée en termes de bien commun substantiel, mais en termes de procédure légale qui garantit les droits de la personne morale en en faisant un libre électeur et qui confie la défense de ses droits de personne sociale à des organisations représentatives quasi corporatives. Le peuple s’autosélectionne en produisant par le suffrage libre et universel des représentants qui sont les représentants du peuple en sa pluralité. Devient nécessaire un principat démocratique, garant des droits fondamentaux, seul défenseur des intérêts sociaux.
Le principal s’explique historiquement.
La première théorie et la première pratique de la représentation sont médiévales et elles se réalisent dans le cadre de la royauté chrétienne. Les sujets de certains groupes, ceux de la noblesse, du clergé, des villes ou des corporations professionnelles, peuvent être convoqués et ils s’autoreprésentent par des mandataires chargés de faire remonter leurs intérêts et leurs requêtes. Ce droit est une conquête. Les représentants sont désignés soit par cooptation, soit par hérédité, soit par nomination d’une autorité supérieure. Ils ne représentent pas des individus mais des corps collectifs constitués et sont chargés de défendre l’autonomie des corps contre les tendances centralisatrices, selon une logique organique.
La représentation moderne néocorporative introduit la prise en compte de la différenciation sociale sans remettre en cause la logique individualiste qui définit le pouvoir politique par la souveraineté d’un peuple comme assemblée volontaire d’une pluralité d’individus libres. La fragmentation du peuple, assemblée de personnes morales, exige une recomposition de ces personnes comme personnes sociales. La représentation démocratique devient quasi organique. Le Parlement ne représente pas le peuple en son universalité.
Alors qu’auparavant la démocratie protège l’autonomie d’une société civile dominée par des intérêts bourgeois, qu’elle protège le citoyen contre les abus d’un pouvoir politique tendanciellement despotique et contre l’action anarchisante des classes populaires menaçant la propriété privée, en s’organisant en parti ouvrier et en imposant de fait à ses mandataires un mandat semi-libre, les classes travailleuses démasquent la pseudo universalité de la volonté générale et imposent une autre diction de cette volonté, prenant en compte leurs intérêts immédiats par l’élargissement de la citoyenneté active et les droits sociaux.
Ce sont donc les rapports de classe du capitalisme qui expliquent le devenir corporatif de la représentation.
La catégorie de l’intérêt est coupée de toute prétention alternative à dire la volonté générale, les intérêts des classes ouvrières n’étant pas plus universalisables que ceux des classes dirigeantes. Ces intérêts divers peuvent se composer en compromis sanctionnés par la loi.
La structure de cette société d’individus se reconnaissant libres personnes morales est une structure oligarchique corporative essayant de rendre productif le conflit social, en le maintenant en deçà de la violence de la guerre civile. Les partis socialistes s’inscrivent dans cette logique sans le reconnaître, sans abandonner toute démocratie directe. Ils devraient reconnaître cette logique.
Le principal démocratique s’explique fonctionnellement.
Le mandat impératif n’est pratiqué, et d’ailleurs de manière bien relative, que par les partis ouvriers, dans les périodes de crise politique. La représentation s’immunise des contraintes du quasi-mandat impératif selon la logique du mandat libre. La fraction parlementaire du parti sélectionne les intérêts à défendre, intérêts qui déterminent les compromis de classe, contre les fractions radicales. La représentation néo-corporative n’a aucune obligation politique et juridique formelle à l’égard du parti ou de sa base. Il est rationnel que le représenté soit entre deux élections privé d’instruments permettant de contrôler l’action du représentant. La désappropriation politique des moyens de production de la décision politique que subit le citoyen électeur est aussi rationnelle que la désappropriation des moyens de production imposée aux travailleurs. La seule action réservée à l’électeur est celle du choix qui lui permettra de ne pas renouveler le mandat confié au représentant, si celui-ci est jugé avoir manqué à son obligation d’offre politique en réponse à une demande légitime. La fonction électorale est la procédure universelle assurant la désignation des sujets aptes à exercer une fonction politique qui doit demeurer séparée et autonome. C’est par la médiation de cette fonction électorale que les conflits peuvent trouver l’occasion de compromis par renoncement plurilatéral à la violence par-delà tout fantasme d’un bien commun universel. Le système des procédures électorales peut élargir indéfiniment la base de son corps électoral. Il assure la légitimation de l’État. Il permet la constitution du Parlement, en situation de supériorité normative par rapport aux organes et appareils qui ont contribué à sa propre constitution. Il faut respecter ces règles si on ne veut pas régresser vers l’autocratie.
Le principal démocratique s’explique sociologiquement.
La démocratie néo-corporative produit grâce au Parlement et aux partis des commandements universellement valides. Elle exige une division du travail politique qui redouble et garantit la division sociale fondée sur la séparation entre propriétaires des moyens de production et non propriétaires. Les hommes politiques accomplissent un métier qui exige des compétences propres et des spécialisations. L’administration produit aussi des compétences et des experts qualifiés. L’idée de la compétence des incompétents laisse place à l’idée d’une compétence politique propre assistée d’un cercle de compétences techniques donnant lieu à expertise. Il ne faut pas mettre en question la bureaucratie comme moyen rationnel mais la qualification de la bureaucratie.
Le principat démocratique n’est ni autocratique ni totalitaire.
Le Parlement représente le peuple, mais faiblement car cette représentation est une fiction constituante analogue, mais en un sens ascendant, à la représentation médiévale de sens descendant, la volonté du roi qui descend étant remplacée par la volonté du peuple en son Parlement qui monte, avec des citoyens demeurant titulaires de droits effectifs. La représentation est donc une fiction à la fois efficace et démocratique.
L’expert n’est pas superposable au citoyen. Dans la mesure où existe une large sphère de formation de l’opinion publique et de discussion, le citoyen peut donner à la doxa démocratique sa fonction de définir la demande politique exigeant l’offre de l’appareil politique.
Le principat démocratique permet d’affirmer les valeurs d’égalité de liberté en les faisant reposer sur des procédures de sélection des gouvernants qui seules assurent la réalisation de ces valeurs et des objectifs qu’elles impliquent. Il ne peut y avoir de démocratie sans ce minimum de procédure que constituent les élections libres, la compétition plurielle entre partis, la représentation parlementaire, la règle majoritaire, l’alternance garantie à la minorité si elle devient majorité. La condition effective de la démocratie exige une compétition entre partis autour de vrais programmes, autour d’enjeux de société, après des débats argumentés reposant sur une information libre et sincère, avec des alternances correspondant à des alternatives sur des grandes questions, ce qui s’oppose aux autocraties qui réduisent à l’Un du parti dominant la pluralité politique, qui truquent les élections, limitent le droit de penser et de s’exprimer librement, ne garantissent pas les droits de liberté physique et intellectuelle, monopolisent l’opinion et la transforment en propagande ne respectant pas les opposants et les répriment.
La démocratie réaliste néo-corporative ne fait pas une obligation de la participation active, elle assume un certain degré d’apathie politique comme règle pragmatique de fonctionnement efficace, dans la mesure où une trop grande participation produirait des dysfonctions dans le système politique. La surcharge de la demande, des demandes intenses et nombreuses, peuvent excéder l’offre du marché politique, rendre impossible la formation des décisions, ce qui produit des inflations de pouvoir et des frustrations dues à la lenteur du processus et à la faiblesse des résultats. La démocratie doit se limiter au sous-système politique et fonctionner à la citoyenneté passive de fait. Une trop grande participation démocratique peut conduire à l’élargissement des procédures démocratiques à l’extérieur du système politique, avec les comités d’établissement, le droit du travail, les instances de contrôle, les élections à la sécurité sociale ou dans l’université, ce qui menace le bon fonctionnement du sous-système clé de l’activité économique et des appareils en charge de la raison d’État, qui ne sont efficaces et innovants que s’ils sont régis par le mécanisme impersonnel de la productivité du capital et d’un certain secret. Il faut reconnaître la rationalité du sous-système économique en se contentant de rechercher des compromis politiques en matière de redistribution des richesses produites. Un conflit social n’est que conflit de redistribution. Le mécanisme de production est indépassable. C’est une seconde nature.
47. La représentation politique ne produit pas une offre structurée par de réelles alternatives mais des compromis sans contenu, du fait que la politique systémiquement compatible ne peut plus reposer que sur la révision des coûts sociaux, sa traduction politique par la recherche de votes modérés et le déplacement vers le centre des partis qui invisibilisent le conflit du capital et du travail, allant vers une démocratie minimaliste, un bonapartisme populiste coloré par une vulgate libérale, du fait aussi de l’évolution de l’appareil multimédia qui détruit la sphère de l’opinion publique en rendant impossible le jugement et en favorisant la passivité, ce qui produit un consensus truqué. Le marché politique est un marché oligopolistique dans la mesure où la demande politique doit être solvable, puisque les non citoyens et les abstentionnistes ne sont pas pris en compte. On s’aperçoit que l’offre politique, qui élimine les grandes causes et certains objectifs devenus inatteignables, une fois exécutée ne correspond plus à la demande. Les partis de masse, l’engagement politique, le sens de la décision alternative, la citoyenneté active du militant disparaissent au profit du vide nihiliste des partis d’opinion constituant le parti unique subrepticement totalitaire du capital, préoccupés par la stabilité des institutions, minimisant les luttes sociales, éliminant toute perspective alternative qui serait une charge insupportable pour le système économique, se légitimant comme ayant la charge du général et de la chose publique, dissimulant la véritable origine de l’offre politique par la dramatisation de leur concurrence politique, avec des équipes de gestionnaires interchangeables, obsédés par leur propre carrière, par leurs résultats électoraux, par leur image, par le choix des thématiques rentables, tendanciellement cyniques, hypocrites, affairistes, corrompus, mafieux, distribuant des avantages, des privilèges, des postes pour s’assurer la loyauté et la fidélité de leur clientèle électorale, ce qui est appelé une nouvelle manière de faire de la politique. Les partis politiques ne sont plus des associations populaires mais des corporations propriétaires d’une part du marché politique, propriétaires d’un capital politique à reproduire et accumuler, propriétaires du pouvoir politique de diriger la carrière d’un grand nombre de fonctionnaires. Face à ce système politique autoréférentiel, il ne reste plus aux couches dominées que le « mouvement » sans perspective politique.
La restauration néolibérale a rendu utopique la théorie réaliste qui prétendait fonder une pratique de la démocratie délivrée des illusions substantialistes de la théorie classique. La démocratie libérale réaliste tend vers un bonapartisme soft, docile aux commandes de la reproduction du capital et des classes dominantes.
Deux phénomènes invalident le modèle réaliste.
D’une part la dégénérescence de la représentation néo-corporative, incapable de produire une offre politique négociable structurée par de réelles alternatives. Le système représentatif s’enferme dans une logique autoréférentielle sans perspective. L’incapacité à produire des alternatives tient à la réorganisation productive dans le sens de la reconquête du taux de profit, la politique systémiquement compatible ne pouvant que reposer sur la révision des coûts sociaux et sur la traduction politique de cette révision, ce qui se traduit par un déplacement vers le centre des partis dans le sens d’un bonapartisme veiné de populisme et d’une vulgate culturelle validant la vulgate libérale.
D’autre part, la sphère de l’opinion publique est détruite irréversiblement par un appareil multimédia qui rend impossible la formation du jugement politique et généralise la production d’une citoyenneté passive de type plèbe. Les médias mettent en forme la disparition de l’offre politique d’alternatives et l’autoliquidation autistique du marché politique dans l’autoréférencialité du système politique et sa transformation en spectacle.
L’analogie du marché politique avec le marché se révèle fallacieuse. Le marché politique n’est pas rationnel dans la mesure où la consommation politique ne concerne que celle qui est solvable, c’est-à-dire celle qui a un vote à échanger, si bien que les non citoyens ne font pas partie du marché, n’en sont pas des acteurs légitimes. La théorie du marché fait l’économie de la réalité nationale territoriale du marché et du fait que de nombreux citoyens s’abstiennent de voter, se transformant en citoyens passifs désespérant de la capacité du système politique à donner des réponses adéquates à leur demande, jugeant ne plus rien devoir demander puisque n’attendant plus rien de l’effectivité de l’offre. Le marché politique est ainsi monopolistique, puisque ne peuvent faire des demandes que les groupes capables de s’organiser, déjà pourvus en biens politiques et économiques.
La représentation sélectionne ses propres acteurs.
L’offre crée la demande et élimine la demande non solvable en produisant des non représentés structuraux, même si des représentants d’autres groupes les représentent, mais en filtrant ce qui dans la demande muette des non représentés ne convient pas.
Les entrepreneurs politiques, c’est-à-dire les partis, le parlement, l’administration, les médias, produisent à la fois la demande à laquelle ils feignent de répondre et la non demande qu’ils excluent. Des objectifs atteignables autrefois sont éliminés de l’offre par tous les partis. Il n’y a plus de correspondance entre la demande en biens politiques émanant des divers groupes et la réponse donnée par le système politique, après confrontation entre partis et filtrage par l’administration et les instances économiques, sous forme de décisions contraignantes législatives exécutées par l’administration jusqu’au niveau des citoyens consommateurs de cette offre.
Le système des partis a rompu tout lien avec le peuple des non ou mal représentés dont il produit la non représentation.
Il n’y a plus de lutte politique pour de grandes causes.
Les partis de masse disparaissent et avec eux l’engagement politique, le sens de la décision alternative. Même autoritaire et bureaucratique, ces partis étaient des écoles d’action politique et rendaient possible la figure de citoyenneté active du militant. Leur fin laisse place au vide nihiliste des partis d’opinion repoussant au centre leurs programmes, annulant ainsi la production d’alternatives. Les alternances qui les remplacent sont des variations au sein du même parti unique du capital et de ses fractions, avec des équipes de gestionnaires interchangeables, obsédés par leur propre carrière, hypocrites, souvent cyniques. Les partis ne sont plus des corps intermédiaires destinés à constituer l’association politique du peuple, mais des corporations propriétaires d’une part du marché oligopolistique dont ils vivent. Ils vivent bien quand ils sont électoralement puissants, dans un autisme autoréférentiel, gérant la carrière de milliers de fonctionnaires. Leur pouvoir leur sert à se reproduire et fonctionne comme un capital politique à réinvestir pour reconstruire leurs bases. Comme tout capital, ce pouvoir implique affairisme et corruption, il est tendanciellement mafieux, comme l’est le capitalisme financier. Ils sont des appareils idéologiques d’État, des machines à distribuer des avantages, des postes, des privilèges, pour alimenter la loyauté de leurs clientèles. Il s’agit de fidéliser une clientèle en identifiant le milieu social, la thématique électorale rentable, l’immigration, la sécurité, l’écologie, les salaires. Ils se légitiment en légitimant leur système tout en accréditant la fiction qu’ils sont porteurs d’une nouvelle manière de faire de la politique.
Le système des partis est unifié par le même souci de stabilité des institutions démocratiques. Le système des partis a pour fin objective dans son autoréférencialité autiste de permettre à la sphère politique apparemment autonome d’apparaître comme le système en charge du général, sphère où sont supposés se prendre les décisions concernant la chose publique. Face au public du théâtre électoral, ce système se légitime comme un rituel préventivement autorisé par ce public. Ce public, après consultation électorale, renvoie à l’appareil idéologique partidaire comme volonté générale ce qui a été décidé par le sommet des partis et de l’État.
Le processus politique ne part pas de la base du peuple pour sélectionner l’offre politique mais du pouvoir économico-bureaucratique soumis aux contraintes fétichisée de la mondialisation qui pénètrent l’appareil politique, avec charge pour celui-ci de justifier sous diverses variantes les décisions prises.
La discussion rationnelle publique sur les moyens et les finalités est remplacée par des mécanismes autonomisés de production de consensus recourant aux techniques publicitaires.
C’est une démocratie minimaliste chargée de minimaliser les conflits structuraux et de marginaliser les luttes ayant pour objectif les finalités de la vie sociale. Les partis dramatisent leur concurrence pour dissimuler l’absence d’antagonisme réel et de productivité politique de cette concurrence, pour maximiser le minimalisme, pour réduire la charge que représente pour le système économique capitaliste mondialisé la simple perspective d’une alternative. Les partis sont contraints de lutter pour leur image, conditions de leur survie, tout en acceptant que les critères de productivité capitaliste définissent de plus en plus étroitement l’offre politique.
La demande des groupes les plus dominés est ainsi forclose et elle n’a pour recours, si elle veut se faire entendre, que le recours au « mouvement », mais un mouvement privé de tout débouché politique et qui ne peut que se manifester de manière intermittente. La recherche éperdue de votes modérés invisibilise la soumission du travail au capital. La démocratie s’autocritique jusqu’à s’autodissoudre. Un cercle vicieux unit un public de consommateurs politiques amputés de toute citoyenneté active et la production de compromis sans contenu, imposés par les critères de productivité capitaliste. Une citoyenneté passive auto entretenue dénature le suffrage universel. Se constitue une pseudo-pluralité politique. Se réalise un parti unique subrepticement totalitaire du capital, avec des luttes de fractions pour l’hégémonie, qui tendent à remplacer la lutte des classes comme conflit central.
48. La dictature d’un système des médias rend impossible la formation discursive d’un consensus raisonnable fondé sur des valeurs communes, normé par la recherche de l’argument le meilleur, car la compétence des incompétents ne peut s’exercer sans une information riche et articulée, complète, sans occultation des données, une information nourrissant des conversations contradictoires. Les médias détournent l’attention des problèmes essentiels, neutralisent l’argumentation contradictoire sous un flux torrentiel d’informations et de préjugements, fusionnent les informations dans un magma émotionnel suscitant une attitude élémentaire de spectateur et de voyeur, fragmentent les informations, limitent la réflexion à la mise en images, évitent la problématisation en termes conflictuels raisonnés, moralisent les questions politiques, renforcent la démission politique en arguant de la complexité des problèmes, encouragent une pensée automatique et somnambulique de masse, jouent les silences et la surcharge d’une information distrayante et narcissique, accréditent une vision totalitaire moraliste manichéenne simplificatrice du monde. Les médias ôtent au vote tout enjeu de choix entre options alternatives pour en faire une façon de régler les rapports de force entre élites, avec des préjugements sur une capacité politique des candidats réduite à un potentiel de séduction immédiate, et la fabrication par les sondages d’une campagne fictive transformant l’électeur en spectateur de l’évolution et du résultat de la campagne électorale, ce qui revient à exclure l’électeur de l’événement en le fixant sur le résultat anticipé. Les médias assurent la socialisation à la place du système scolaire, définissant le cadre de référence, l’usage et le sens légitimes des connaissances, produisant la réalité autorisée, ce qui doit être vu, dit, retenu, à la place du réel, imposant une façon de voir immédiate, refusant toute distance critique, tout recours à l’expérience, toute argumentation. La démocratie est réduite à un rituel où les médias pensent à la place du citoyen. Tout cela constitue un monopole de l’information et de la communication, c’est-à-dire un totalitarisme soft, un libéral totalitarisme, développant un somnambulisme consumériste de la non pensée.
Le consensus truqué et la dictature techno-politique du nouveau système des médias pèse lourd dans la dégénérescence de la démocratie, éliminant le réquisit démocratique minimal de ce qui tient encore lieu de sphère de l’opinion publique. La formation discursive du consensus est impossible. Il y a une solidarité entre la constitution d’alternatives politiques et la sphère de l’opinion publique, car la compétence des incompétents ne peut s’exercer sans une information riche et articulée, capable de nourrir des discussions contradictoires. Les problèmes offerts à l’opinion publique par les télévisions sont toujours déjà instruits par les négociations plus ou moins secrètes entre acteurs politiques officiels, sous le contrôle des grandes entreprises économiques et financières nationales et internationales. Il n’y a pas un code déontologique fondé sur le principe de l’information complète et de la non occultation des données, il n’y a pas formation d’un consensus raisonnable autour de valeurs communes, comme le voudrait la théorie réaliste, il n’y a pas une norme éthique fondée sur des règles universalisables. Il s’agit de détourner l’attention des problèmes décisifs et de neutraliser l’argumentation contradictoire sous un flux torrentiel d’informations et de préjugements. La faiblesse de l’attention du citoyen ordinaire est aggravée de manière à court-circuiter la formation d’un jugement politique autonome. Les informations sont fusionnées dans un magma émotionnel qui prépare les citoyens déjà transformés en consommateurs à se faire des voyeurs invités à n’avoir qu’un regard de spectateurs sur les problèmes des autres, à s’abstenir de tout jugement proprement politique et à se satisfaire d’appréciations moralistes élémentaires. L’impuissance de penser propre à ce modelage de l’opinion repose sur la fragmentation des informations, sur l’effacement de tout principe de réflexion autre que celui proposé par la mise en images. Ce commentaire exclut toute problématisation en termes de conflictualité raisonnée. Il impose la moralisation de toutes les questions politiques. Il encourage la démission intellectuelle, en arguant de la complexité technique des problèmes. Il renforce les mécanismes d’une pensée automatique et somnambulique de masse qui consent à sa liquidation en tant que pensée critique, qui n’a même pas de perception de cette autoliquidation. Il exclut toute analyse contradictoire. Une vision du monde totale, totalitaire s’accrédite et se naturalise autour de simplifications moralistes. Les guerres sont des croisades pour le Bien, il y a trop d’immigrés, une dose de national-racisme est nécessaire, les chômeurs sont des profiteurs. S’effondre la perspective d’une démocratie délibérative fondée sur la libre discussion de tous, normée par la recherche de l’argument le meilleur. Par le jeu réglé des silences et la surcharge de l’information distrayante et narcissique, la liberté d’information devient le moyen pour empêcher la formation du jugement politique. Le bonapartisme soft devient totalitarisme soft, libéral-totalitarisme. Se met en place, sous le leurre de la diversité, de la multitude des chaînes de télévision, un monopole idéologique de la communication politique en comparaison duquel la propagande des régimes totalitaires du passé est une grossière manipulation.
Nulle compétition électorale ne peut être considérée comme reposant sur un processus d’information dotée de rationalité. Les médias ôtent au vote tout enjeu pour en faire non un choix entre alternatives mais un moyen de régler les rapports de force entre élites politiciennes, autour de solutions largement prédéterminées par les affrontements des fractions du capital et de ses entreprises, de ses experts.
Il faut étudier les rapports entre système social et politique et système des médias.
La socialisation civile et civique échappe désormais au système scolaire et éducatif au profit des médias. Les médias assurent la destination sociale de la connaissance. Ils règlent les usages de la connaissance, produisent le contexte de référence, les cadres de compréhension, et ils établissent le sens légitime. Tout comme le système des partis politiques produit en la sélectionnant la demande à laquelle ces partis sont supposés fournir l’offre, le système des médias produit le public qu’il est supposé informer. La réalité autorisée est celle des images significations qui représentent cette réalité autorisée et substituent cette réalité autorisée à la réalité même. Le réel est modelé par un choix d’images significations qui doublent ce réel et lui servent de foyers d’identification imaginaire. Le réel devient sa fiction médiologique. Les médias ne se bornent pas à remplacer le jugement par un ensemble d’images qui définissent l’horizon de ce qui doit être vu et dit, retenu. Ils conditionnent aussi la modalité de ce jugement, celle de l’immédiateté assertorique qui court-circuite tout recul critique, tout recours à l’expérience. L’opinion publique ne réfléchit pas Elle n’est pas reflétée par les médias. Elle est le règne d’une opinion coupée de toute argumentation rationnelle. Ce sont les médias qui constituent le réel. Les images réfléchissent à la place de l’opinion le réel prédisposé à leur ressemblance. Les images pensent pour le réel. La démocratie se réduit ainsi à un rituel où les médias occupent désormais une place stratégique.
Le prouve ce qu’est devenue une campagne électorale en régime télédémocratique. Les médias préparent le vote par les sondages qui transforment la campagne en campagne publicitaire. Sont mis en exergue les images des partis et des candidats, avec leurs qualités et leur potentiel de séduction immédiate. Se constitue un leadership de type télécharismatique. Avant le vote, la capacité politique du candidat est objet du préjugement télématique. La campagne électorale se dédouble en une méta-campagne médiatique supposée anticiper le résultat de l’élection, les électeurs télématiques virtuels remplaçant les électeurs réels devenus spectateurs de leurs doubles télévisuels, ce qui exclut l’électeur de l’événement électoral en le fixant sur l’image anticipée du résultat. Les médias ne véhiculant que les représentations légitimant les représentations hégémoniques, ils contribuent à produire une citoyenneté passive, en laissant hors champ les demandes des plus faibles. Le sens commun de masse n’est pas éduqué mais informé par un télé-folklore fonctionnant au somnambulisme consumériste de la non-pensée. Face à ce mixte de bonapartisme soft et de télé-totalitarisme omnipénétrant, la théorie réaliste de la démocratie apparaît pour une utopie.
49. Il n’y a pas de séparation entre l’économique et le politique, avec une antériorité et une priorité du premier sur un second à qui le premier échappe, l’unité étant assurée par le maintien de la productivité du capital et donc de la soumission du travail. Une citoyenneté universelle serait non seulement mondiale, mais inclurait tous les exclus et toutes les cultures nationales. Elle exigerait la réaffirmation du droit à la politique et du droit à la révolution. Elle exigerait de cosmopolitiser et d’humaniser par les luttes antiracistes, par la création de démocraties directes à l’intérieur des communautés et des États, tout en développant un internationalisme respectueux de tous les droits, y compris les droits sociaux, y compris le droit de révolution. Mais il y a aussi l’option de la dictature sécuritaire.
Les théories de la démocratie reconnaissent le conditionnement exercé par l’économie sur la politique avec la théorie des deux marchés Elles se donnent l’évidence d’une distinction entre les deux sous systèmes, tout comme elles fétichisent la distinction entre société civile et État. Elles acceptent la représentation libériste d’une priorité de l’économique, le politique mettant en forme politique cette priorité, le mouvement de la société échappant à la politique et la précédant. La politique démocratique doit composer des intérêts, inversant partiellement et compensant partiellement le mouvement naturel de la société.
Or, cette représentation fait obstacle à la saisie du mouvement de la réalité. En fait, les deux sous systèmes s’interpénètrent, la loi transsystémique de cette interpénétration étant le maintien de la productivité du capital et donc de la soumission du travail. Le système politique, parlement et partis, traduit en « intérêts » traitables les besoins radicaux, les exigences d’égalité substantielle traversant la conflictualité sociale. L’État démocratique est donc un enjeu de cette conflictualité. Le marché est intrinsèquement politique, tout comme le soi-disant marché politique est économique.
La représentation politique des intérêts ne peut jamais être universelle. La catégorie d’intérêt n’est pas critique.
La citoyenneté en son sens plein impliquerait la transformation nécessaire de l’État démocratique national, la révision à la baisse de la doctrine de la souveraineté, la relance de l’exigence d’une représentance universelle de fait et de droit. Celle-ci ne peut venir que des forces sociales expulsées de la gestion de la production, exclues de la citoyenneté ou des forces qui résistent à la passivation. La gestion de la force de travail transnationale, phénomène majeur de la mondialisation, s’opère encore dans le cadre de l’État-nation, mais elle peut être l’occasion d’une relance de la démocratie processus, d’un élargissement de la citoyenneté, multiculturelle et cosmopolitique, par-delà l’identité nationale, contre les expulsions diverses.
La constitution d’une citoyenneté passive intégrale n’est heureusement ni totale ni stabilisée, l’élaboration normative peut retrouver ses droits, par la réaffirmation du droit des droits, le droit à la politique, le droit de cité, qui ne peut s’actualiser actuellement que comme droit à une révolution inédite.
L’État social et national défini par sa souveraineté, incontestable acquis, mais considéré comme un obstacle à l’accumulation du capital, est une structure politique qui a subi les coups de la restauration néolibérale. Il déterminait la citoyenneté en la recouvrant par la nationalité. Il a subi une dérive nationaliste et même raciste quand l’État a été celui d’une ancienne puissance coloniale. La citoyenneté était un privilège national dont étaient exclus les étrangers.
Toutefois, il serait imprudent et contre-productif de chercher une alternative dans une démocratie cosmopolitique isolée des autres niveaux de communauté. Il est impossible de faire la croix sur le cadre de la nation. Il s’agit de l’élargir et de le cosmopolitiser de l’intérieur tout en construisant simultanément un niveau de transformation extérieurement cosmopolitique.
La mondialisation des rapports économiques capitalistes déstabilise l’État-nation en révisant sa capacité d’intervention démocratique sociale et en le recentrant sur la fonction de soutien aux entreprises dans leur lutte pour la conquête des marchés. Le racisme et l’ethnicisme sont le prix à payer pour la perte de la fonction minimale de protection étatique.
Même s’il y a création d’ensembles transnationaux de relations économiques et sociales avec les formes politiques postétatiques correspondantes, les luttes qui maintiennent encore la nation comme espace de résistance sont nécessaires, comme les luttes qui prennent en compte les communautés de vie, car les hommes ne naissent pas spontanément cosmopolitiques, citoyens d’un monde à venir, et ils ne peuvent le devenir qu’à partir de l’humanisation des communautés concrètes en lesquelles ils ne peuvent pas ne pas naître. Ils ne peuvent déserter un combat dans le cadre national qui se donne pour objectif une autre modalité non nationaliste de la nation.
La démocratie processus doit investir le niveau transnational par l’organisation d’un internationalisme radical-démocratique, antagoniste du seul internationalisme effectif, l’internationalisme libéral et son globalisme économique.
Cet internationalisme radical démocratique pour une autre mondialisation impose aux nouvelles structures politiques émergentes l’élargissement d’une citoyenneté affrontant la question du travail. Il révèle la solidarité des droits constitutifs de la liberté et des droits en matière de travail, de protection sanitaire, de prévoyance sociale, d’éducation.
Il passe par des créations de démocraties directes de base et par la transformation des communautés d’appartenance.
Il pose la question d’une révolution unissant social et politique, économique et culturel, civique et civilité. En effet, étant donné l’ensemble des questions qui exigent des réformes, cette multiplicité de réformes ne peut que les constituer en processus révolutionnaire.
Cet internationalisme radical démocratique relance l’élaboration normative autour de l’unité des droits constitutifs de la liberté et de l’égalité et des droits créances, la dimension substantielle du bien commun, immanent au droit de cité et au droit de révolution.
Cet internationalisme relance l’élaboration normative autour de l’unité entre la démocratie processus et la révolution transmoderne. Cette relance de l’élaboration normative suppose l’analyse rigoureuse de la condition historique mondialisée, analyse qui doit prendre en compte les droits libertés et les droits créances, les droits individuels et les droits collectifs.
Le bien commun est à la fois singulier, la vie bonne pour chacun, et pluriel, la vie bonne pour chaque communauté, de la cité à la nation et à la mondialité.
Le nationalitaire n’est pas nationaliste, le communautaire ne se réduit pas aux ghettos identitaires, tout comme le cosmopolitisme, l’universel de la mondialité, n’est pas exempt d’impérialisme, quand il hésite entre l’abstraction et l’hégémonisme impérial.
Ou bien la dégénérescence de la démocratie réaliste en télé bonapartisme soft aboutit à la dictature sécuritaire, la mise en question des droits politiques, ou bien s’inaugure une dialectique de l’égalité réelle ancrée dans la résistance unie à la soumission dans le travail, reprenant la thématique du bien commun substantiel, de l’hégémonie exercée par la politique sur l’ensemble des pratiques, par-delà des abstractions procédurales qui ne sont pas toutes à rejeter, relançant la politique comme démocratie radicale dans une conjoncture où l’État national souverain n’est plus le seul acteur démocratique possible et a changé de fonction, qu’il est terrain de luttes à articuler à un niveau transnational dominé actuellement par un capitalisme sous l’hégémonie des États-Unis.
La démocratie processus dépose les formes passées ou dégénérées de la démocratie, interminablement se refonde, portant les chances faibles mais non nulles d’un nouvel internationalisme et d’un nouveau sens de la communauté.
50. La classe ouvrière n’est plus la seule classe productrice et a échoué dans son rôle d’acteur transmodal. Il faut analyser la situation historique, et d’abord le capitalisme national dont nous sortons. Le capitalisme s’inscrit dans le cadre national. L’État gère les marchés nationaux et appuie les entreprises clés. Les mouvements ouvriers sont nationalisés, parfois nationalistes, obtenant une puissance contractuelle, surtout préoccupés par la lutte contre les inégalités nationales, avec un internationalisme de principe, un soutien intermittent aux luttes de libération nationale et à l’intégration des immigrés. La culture politique suit la règle électorale du principe majoritaire et un principe d’homogénéité considérant comme menaçantes les différences, si bien que l’État gère la force de travail en la divisant et en opposant citoyens et non citoyens, nationaux et non nationaux. Le système politique est en rapport de représentation avec les classes sociales, mais les alternatives ne remettent pas en question le système économique. Tout est solide, durable, fixe, stable, avec une perspective d’avenir assuré. Les entreprises, les concentrations ouvrières, les systèmes paternalistes de protection, le rapport capital travail, les organisations ouvrières, les individus sont stables. C’est le capitalisme solide.
La classe ouvrière voit sa fonction de classe productrice se modifier en raison de l’émergence de couches assurant des services multipliés au sein d’une consommation devenue dominante. Jamais elle n’a fait la preuve de sa capacité à assurer la direction de la production et de la société. Elle n’a pas su se constituer en acteur historique transmodal, conduisant la transition vers un autre mode de production.
La contestation pratique et la critique théorique existent.
L’immense classe moyenne des services, en voie de désagrégation, se maintient encore à l’écart de l’action collective et parie sur la consommation capitaliste et la réussite individuelle, partageant ainsi des idées qui définissent le sens commun libéral libériste.
Construisons un idéal type de la société du capitalisme mondialisé, compatible avec le marxisme et les théories du système monde, permettant de penser sa nouveauté par rapport à la société du capitalisme national. Ce dernier se définit par quelques traits.
L’État-nation crée les conditions du marché national, gère le marché du travail, organise les réseaux supportant l’activité économique et soutenant certaines entreprises clés. Les mouvements ouvriers sont nationalisés, obtenant une puissance contractuelle. Le nationalisme surdétermine souvent le sens de l’universel particulier qu’est la nation. Le capitalisme s’inscrit dans le cadre de l’État national et s’articule avec lui.
Le mouvement ouvrier se fonde sur l’identification prioritaire des inégalités sociales nationales et se légitime face à l’État par une lutte visant à imposer la reconnaissance des revendications ouvrières. L’internationalisme est seulement de principe. La reconnaissance des inégalités entre le Nord et le Sud est abstraite. Les mouvements de libération ne sont pas soutenus en continu. Citoyenneté et nationalité ne sont pas disjoints, si bien qu’il existe une réserve nationaliste face à l’immigration.
En fait, le mouvement ouvrier suit la politique de l’État national. Le principe de la frontière s’impose comme évidence. L’appartenance politique nationale est un donné immédiat et exclusif. La lutte de classes se maintient à l’intérieur des frontières de l’État-nation.
La culture politique suit la règle électorale du principe majoritaire et se fonde sur des normes d’homogénéité et d’unité. Ce principe d’homogénéité se présente comme un universel, mais c’est un universel particulier, particularisé par un territoire, une histoire, une langue, une religion, des mœurs, et c’est une universalité relative puisque cet universel est médiateur des différences régionales, linguistiques, culturelles, jugées comme des altérités menaçantes, avec une politique d’assimilation et d’intégration qui ne réussit jamais totalement. L’État gère ces forces de travail ainsi divisées en les opposant les unes aux autres par le classement et la hiérarchisation en travailleurs nationaux et travailleurs non nationaux et non citoyens. La citoyenneté devient un privilège national. L’expulsion de l’autre hors de la citoyenneté est structurale.
L’économie capitaliste s’accomplit dans le cadre d’un marché national en cours d’unification et corrélé avec un système politique analogue à un marché dans la mesure où, structuré par la concurrence des partis, il est en rapport de représentance avec les classes sociales, avec une opinion publique en phase avec le conflit capital travail. Ce système produit des alternatives d’ensemble sans remettre en cause le système économique.
L’espace relativement fermé du marché est en fusion apparente avec la politique puisque l’État est souverain, autonome et que l’État soutient les entreprises nationales de taille internationale, les deux acteurs étant solidaires dans la conquête des marchés et des positions de force dans une configuration internationale inégalitaire et hiérarchisée.
Ce capitalisme national est lié à une société solide, avec des entreprises qui apparaissent durables et fixes, des concentrations ouvrières, des systèmes paternalistes de protection, un rapport capital travail solidifié, puisque les organisations ouvrières semblent avoir conquis une puissance permanente de négociation. Chaque individu semble bénéficier d’une position assise et disposer d’une perspective d’avenir assuré.
51. Le capitalisme liquide s’applique à lui-même le procès de destruction et de consommation consumation de tout ce qu’il a de stable. La marchandisation se mondialise dans une configuration multipolaire et hiérarchisante changeante et imparfaite du fait de l’existence d’une superpuissance, constituant une configuration au seuil de la guerre. La marchandisation touche d’une obsolescence rapide tous les secteurs, avec comme force motrice les services fondés sur les médias, les industries de la communication, la financiarisation, le secteur bancaire et spéculatif, les grands actionnaires. Les inégalités mondiales et l’écologie peuvent enfin se thématiser, le cosmopolitisme éthique, politique, juridique et pas seulement marchand remplaçant le vieil internationalisme abstrait. La politique intérieure est surdéterminée par la politique extérieure, les appartenances deviennent multiples, métisses, avec des phénomènes contre-identitaires de ghettoïsation et de lutte impolitique quand se développent des politiques de fragmentation, de division et de racisation et quand les politiques de protection et d’intégration diminuent. Un phénomène local peut prendre une dimension globale et un événement global avoir des répercussions locales immédiates. La démocratie représentative met en forme la stratégie de soumission du travail et de contrôle des populations à travers le parti unique du capital. Il ne reste comme représentance que des mouvements sociaux impuissants. C’est l’instabilité, l’insécurité, la précarité, le déplacement permanent du capital, la mise au rebut d’hommes superflus, la concurrence entre forces de travail à coût inégal, les politiques de segmentation des groupes et de réduction des services publics détruisant les solidarités de travail et de quartier, l’autonomisation de la direction politique des entreprises et l’irresponsabilité des dirigeants. Les États et les entreprises contrôlent et répriment les populations. Ils les insécurisent par le chômage et la précarité pour mieux les maîtriser. La dynamique du capitalisme semble infinie dans la mesure où toute résistance est intégrée comme aménagement du système.
La mondialisation périme ce modèle, sans périmer l’invariant capitaliste, impératif systémique de l’accumulation et de l’augmentation du taux de profit.
Se met en place un capitalisme transmoderne, avec une société qui est le résultat de la réflexion de la dynamique capitaliste sur elle-même, le résultat du procès de production destruction permanent propre au mode de production capitaliste. Le capitalisme, révolutionnaire, après avoir liquidé les modes de production antérieurs et les ordres politiques et culturels qui les informaient, s’applique à lui-même ce procès de liquéfaction et de destruction de tout ce qui se veut stable et solide, de tout ce qui prétend faire obstacle au révolutionnement permanent de la production et de la vie sociale. Tout ce qui était solide se volatilise. Tout ce qui était sacré se trouve profané. Tout idéal est désenchanté. Le capitalisme est la puissance du devenir convertissant indéfiniment l’être en néant et le néant en être. Est dévalorisée toute valeur autre que celle de son infinie puissance de position et de déposition, de production et de destruction. La production fait être dans une finité provisoire choses, institutions, socialité, vouées à la consommation consumation. Le capitalisme apparemment solide est fluidifié, liquéfié, voire partiellement liquidé. Ce capitalisme liquide se définit par quelques traits.
La production s’effectue selon un régime global transnational. Le processus de valorisation marchandisation règle tous les secteurs de la pratique, y compris la culture. Le nombre des États interdépendants à fonction dominante diminue. On a un multipolarisme imparfait dans la mesure où il subsiste une superpuissance.
La production de services fondés sur les médias et des industries de la communication, avec une financiarisation avantageant le secteur bancaire et spéculatif des grands actionnaires, est motrice.
La direction politique des entreprises dessaisit la direction technique. Les installations et postes de travail sont à obsolescence rapide.
Les inégalités sociales mondiales et la question écologique peuvent se thèmatiser, se traiter explicitement avec ce nouveau point de vue. La culture se fait globaliste, avec un globalisme économique projeté sur le seul plan des échanges marchands ou avec un globalisme éthique, politique et juridique, un cosmopolitisme remplaçant le vieil internationalisme.
L’intérieur et l’extérieur se brouillent, la politique intérieure étant surdéterminée par la politique extérieure, les appartenances perdant de leur naturalité et devenant métisses et multiples. Là où les pouvoirs d’intégration et de protection diminuent et où se développent des politiques de fragmentation et de division des statuts, émergent des phénomènes contre-identitaires au sein des minorités.
Les inégalités qui apparaissent au niveau transnational se manifestent aux autres niveaux. Un phénomène local peut revêtir immédiatement une dimension globale. Se construit un nouvel espace temps global. Une nouvelle hiérarchisation du monde est en formation, mais l’affrontement économique n’a pas franchi le seuil de la guerre entre grandes puissances.
La culture politique se métisse, mais elle compromet sa richesse possible en contraignant à la lutte les minorités subissant la racisation des rapports sociaux, lutte pouvant se pervertir en ghettoïsation et affrontement impolitique.
La culture politique dominante s’unifie autour d’un cosmopolitisme oscillant entre la légitimation de la puissance impériale et la proposition d’une cité cosmopolitique démocratique reconnaissant les figures de l’altérité.
La démocratie représentative, qui met en forme la stratégie capitaliste de soumission du travail, qui décapite les oppositions et contrôle territorialement les populations avec des partis fractions du parti unique du capital, est épuisée dans ses possibilités démocratiques, de plus en plus autoréférentielle et non représentante. Il y a de la place pour les mouvements sociaux, mais pas de perspective d’institutionnalisation durable. Le système politique ne pourrait rien contre le capitalisme mondialisé, contre la création d’une société liquide.
C’est la fin des entreprises localement stables. C’est l’insécurisation qui ne garantit plus ni liberté ni sécurité. C’est l’irresponsabilité des dirigeants qui rendent précaires et liquides les anciennes forces sociales organisées et les nouveaux mouvements sociaux.
Le capitalisme mondialisé donne jusqu’à maintenant la preuve de son autoréférencialité totale et de son aptitude à intégrer ses contradictions internes en les différant et en les métabolisant. L’impuissance et l’insécurité sont devenues des catégories existentiales pour une majorité, le déplacement permanent du capital, la mise au rebut d’hommes superflus, l’autonomisation des directions politiques des entreprises, la concurrence entre forces de travail à coût inégal, la segmentation des groupes font voler en éclats les solidarités de travail ou de quartier, réduisent les politiques publiques de bien-être social.
Le capitalisme se mobilise sur le déplacement et semble s’immuniser en virtualisant toute remise en cause.
Le mouvement ouvrier est liquidé sous sa forme historique.
L’auto réflexivité du capitalisme en ses propres formes semble avoir porté à l’absolu son dynamisme de création par la destruction.
Les États sont nécessaires à cet auto référentialité, puisqu’ils doivent la traduire en normes acceptées. Ils se concentrent sur le droit privé et le droit pénal, organisant la gestion de la population par le contrôle et la répression, au côté des entreprises. Ils séduisent les entreprises pour qu’elles investissent. Ils insécurisent pour les maîtriser les populations, avec le chômage et la précarité, maintiennent un minimum social pour éviter les explosions, sans jamais affronter l’action sociale.
Si le capitalisme est le néant actif de ses propres formes, le mouvement en soi et pour soi, le phénix qui renaît de ses cendres, aucune forme ne pourrait le défier. La classe ouvrière a perdu son aptitude à se constituer en classe transmodale. Les conditions de possibilité objective de la révolution sont renversées en condition d’impossibilité objective de toute résistance, puisque toute réforme populaire est projetée comme aménagement interne à la logique du système. Le système prétend incarner la seule révolution possible.
La fluidification touche les microstructures de la vie quotidienne et de la cohabitation sociale ainsi que les mouvements anti système, ouvrier et d’indépendance nationale.
Pour les populations subalternes rendues superflues, l’ordre mondial élimine les garanties et les sécurités conquises, sélectionne ceux qui sont jugés dignes de vivre, compromet les possibilités de vivre mieux et autrement.
52. La classe ouvrière est fragmentée, ses organisations et réseaux sont soit intégrés au parti unique soient détruits, à l’état de survivance. Les travailleurs sont maintenant efficacement contrôlés, privés de repères historiques et de solidarité de travail, de quartier ou de génération, avec un sens aigu de la liberté personnelle du fait du style de vie individualiste de consommation et des libertés de mœurs. Ils peuvent réagir non agir, ils sont en situation de précariat, obligés d’accepter la baisse des protections, les délocalisations, les licenciements, les ghettos, l’absence de toit et de droit, l’absence de représentants efficaces. Ils peuvent alors vivre avec comme seul lien la rage, le ressentiment, la haine, le racisme, l’ethnicisme, l’invention de communautés imaginaires réactives aux traits absolutisés. Ils peuvent se laisser duper par les promesses, les boucs émissaires, les ennemis imaginaires des démagogues, le sens de la vie et les refuges en Dieu des prédicateurs, voire dans la violence nihiliste et impolitique, non productrice de civilité. Sans le désir révolutionnaire de vivre debout, ils survivent plutôt qu’ils ne vivent. Les classes dirigeantes vivent dans la liberté et la sécurité dans des ghettos de luxe, elles sont isolées, immunisées contre toute implication, irresponsables, cyniques, nihilistes avec un humanitarisme à éclipses, toujours prêtes à rationaliser leur situation, à justifier leurs revenus, substituant la question morale à la question sociale.
Si le capitalisme mondialisé liquide transforme les conditions objectives de possibilité de la révolution en condition d’impossibilité, qu’en est-il des conditions subjectives de la révolution.
La classe ouvrière centrale fordisée des grands rassemblements est fragmentée, réduite et privée de toute capacité transmodale. Elle n’a pas pu unifier autour d’elle la force de travail immigrée. Ses organisations de résistance sont laminées, intégrées, ses réseaux associatifs détruits, ses partis étant soit transformés en sections du parti unique du capital soit en survivance fantomatique.
Mais la question du travail et du non travail demeure centrale. La majorité des travailleurs sont des employés des services, exposés à un contrôle diffus et efficace, privés de repères historiques, soumis à des styles de vie individualistes de consommation, de niveau de vie élevé, d’endettement et de liberté de mœurs développant un sens aigu de la liberté individuelle. Les solidarités de travail, de quartier ou de génération disparaissent.
L’opposition s’aiguise entre d’une part les classes dirigeantes et les classes moyennes supérieures, disposant de liberté et de sécurité, isolées dans des ghettos de luxe, justifiant leur activisme et leurs revenus par la rationalité, irresponsables, immunisées contre toute implication, cyniques, nihilistes pratiquement avec un humanitarisme à éclipse, insistant sur la question morale et non sur la question sociale, et d’autre part la masse privée d’une effective liberté d’agir, insécurisée par la montée du précariat, placée comme objet passif des décisions prises par d’autres, devant accepter la baisse des garanties sociales, les délocalisations, les licenciements, le travail précaire et mal rémunéré, voire l’enfer et l’apartheid des populations « sans part ». Les classes subalternes ne disposent plus de représentations efficaces. Elles peuvent réagir, non pas agir. Elles expérimentent dans la rage leurs conditions, prêtes à croire les démagogues qui leur promettent de travailler plus pour gagner plus alors que le travail fait problème, ou les prédications qui les invitent à se réfugier en Dieu pour donner un sens à leur vie insensée, ou à partir en guerre contre des ennemis imaginaires. Les classes subalternes s’enferment souvent dans des communautés imaginaires fondées sur des traits culturels absolutisés, dans des « nous » qui vivent dans le ressentiment et la haine des autres, le racisme et l’ethnicisme étant le ciment de ces communautés réactives, sans perspective politique, sortant de la passion sociale et de l’impuissance pour une violence immunitaire, nihiliste et impolitique, non productrice de civilité. La société transformant ces classes subalternes en un rien social, elles considèrent la société pour « rien ».
Les conditions subjectives de la transformation sociale, c’est-à-dire l’existence de sujets révolutionnaires, nourrissant le désir de vivre debout, de conquérir avec leur dignité niée des conditions d’une vie qui soit autre chose que survie, sont affectées par la surdétermination des classes, par la division sociale radicale entre ceux qui agissent sur les autres et ceux qui subissent.
53. La liberté est définie comme puissance infinie de produire et de consommer sans entraves selon le modèle marchand, la liberté individuelle subjective étant désir de consommation. La marchandise fétiche n’achève son cycle rituel qu’en étant consommée par cet acteur rituel qu’est le sujet libre, par la médiation du tiers symbolique de l’argent. Ce sujet éprouve sa liberté comme désir de consommer le désir de consommer. Le sujet se fétichise comme désir de désir. Cette religion de la vie quotidienne avec l’hypermarché comme temple et l’entreprise comme institution totale et sacrée se fait oublier dans l’immédiateté déniant toute historicité, dans l’évidence de l’expérience du désir de consommer, de la jouissance de l’achat et de la réplétion consommatoire, avec des alternances affectives de manque et de satisfaction sur fond antipolitique de frustration et de ressentiment infinis. Cette machinerie matérielle et imaginaire provoque un consensus tenant lieu d’opinion publique, destructeur de tout sens du bien commun et de toute capacité d’insurrection politique, un consensus constamment renouvelé en s’appropriant tout objet qui vient à manquer et qui doit être désiré. L’État de droit dit assurer à chacun le droit de définir son bonheur privé comme il l’entend sans l’imposer aux autres sous peine de despotisme ou de totalitarisme, alors qu’en fait, non seulement le sujet est libre de rechercher pour son propre compte le bonheur par le travail, même si le travail n’existe pas, mais le bonheur normal est jouissance du droit d’avoir le droit de consommer autant qu’on le désire, ce qui constitue un relais de l’injonction systémique de travailler, consommer, jouir, rendant obligatoire la recherche du bonheur privé exclusivement dans la consommation. Le sujet n’est donc plus sujet du droit politique d’avoir des droits civils et politiques, avec un lieu où il est reconnu, où il peut revendiquer sa part, délibérer et participer à la chose publique, il est désormais assigné à résidence dans le flux de la consommation, et s’il ne veut pas être expulsé symboliquement, il doit se vouloir sujet libre, libre de consommer, il doit se vouloir heureux de participer librement à la reproduction du capitalisme. L’obligation morale et juridique de consommer se renforce avec le lien de l’endettement, la loi enveloppant l’existence devenant « travailler, consommer, s’endetter, rembourser ». L’injonction à consommer ne se réalise que si le sujet dégage des moyens financiers par son travail, s’il est solvable. La solvabilité est le moyen du salut consumériste, de la satisfaction du désir de consommer le désir de consommer. Les élites étant solvables au-delà de tout endettement, actualisent une version monétariste du surhomme. L’État et son droit pénal sanctionnent ceux qui consomment sans satisfaire l’exigence de solvabilité ainsi que ceux qui violent la légalité de l’échange marchand. Seuls sont sujets de droit, ayants droit, ceux qui sont solvables, ce qui détruit le droit politique d’avoir des droits. L’hypermarché n’est pas un lieu de discussion et d’argumentation. L’individualité historique du capitalisme mondialisé est celle de l’ayant droit, c’est-à-dire de l’individu solvable, de l’individu capable de consommer qui a pour seule cause à défendre la consommation du désir de la consommation, c’est-à-dire la consommation de soi, succédané de la production de soi. Cet individu solvable est consommateur du désir de consommer des marchandises et il est soi-même marchandisé.
Le retrait des fonctions sociales de protection de l’État est contemporain d’une montée en puissance d’une exaltation de la liberté individuelle subjective projetée en désir de la consommation parallèle au recours généralisé permanent au droit pénal pour sanctionner ceux qui consomment sans satisfaire à l’exigence de solvabilité monétaire et violent la légalité de l’échange marchand. L’État se constitue en chose en soi, chargé d’assurer le droit absolu d’une liberté définie comme puissance infinie de produire et de consommer sans entraves selon le modèle marchand.
La puissance de production destruction du capitalisme liquide, qui se veut désacralisateur, produit sa propre sacralité, en se fétichisant, avec la marchandise comme élément de la religion quotidienne. La marchandise fétiche n’achève son cycle rituel qu’en étant consommée par un sujet libre qui éprouve sa liberté en la satisfaisant en tant que désir de consommer le désir de consommer.
Le sujet se fétichise lui-même comme désir de désir, terme corrélatif de ce rituel qui structure la religion de la vie quotidienne, dont l’hypermarché est le temple et l’entreprise l’institution totale et sacrée. Le sujet est sujet acteur de ce culte médiatisé par le pseudo tiers symbolique de l’argent.
Cette religion fait oublier sa genèse dans l’évidence de l’expérience du désir de consommer, la jouissance de l’achat et de la réplétion provisoire. Cette religion produit un effet d’immédiation déniant toute historicité, détournant l’indignation politique vers des cycles d’affect alternant manque et satisfaction. Le sujet se nie comme sujet politique et se nourrit d’une frustration et d’un ressentiment infinis.
Tel est le ressort de la machinerie matérielle imaginaire qui produit le consensus des masses subalternes transmodernes à la société liquide, consensus liquide puisqu’il est un flux qu’il s’agit de renouveler en quantité et qualité, en s’appropriant tout objet qui vient à manquer et qui doit être désiré, un flux apolitique et anti-politique, liquidant tout sens l’historicité, tout sens du bien commun, tenant lieu d’opinion publique, détruisant la capacité d’insurrection politique.
L’État de droit du libéral totalitarisme, l’État de droit en sa version hyper capitaliste semble opposer à l’impossible bonheur substantiel des éthiques et des politiques précapitalistes les procédures nécessaires pour assurer à chacun le droit de définir son bonheur privé comme il l’entend sans l’imposer aux autres, sous peine de despotisme ou de totalitarisme. En fait, cet État définit le bonheur normal en accréditant sa diction économique, en relayant l’injonction de travailler, consommer, jouir qui est une règle systémique et qui se fait impératif catégorique ordonnant la religion de la vie quotidienne. Il est devenu quasiment obligatoire pour le sujet libre de ne rechercher son bonheur privé que dans la consommation. Le sujet n’est plus sujet du droit politique d’avoir des droits civils et politiques, sujet disposant partout d’un lieu où il soit reconnu et où il puisse revendiquer sa part, délibérer en commun et participer à la chose publique. Le sujet est non seulement considéré comme libre de rechercher pour son propre compte le bonheur par le travail, que celui-ci soit disponible ou non, exploité ou non, mais il subit l’injonction de se conformer à la définition subrepticement totalisante du bonheur comme jouissance du droit d’avoir le droit de consommer autant qu’on le désire, définition qui l’assigne à résidence dans ce flux de consommation autophage.
Si le sujet ne veut pas être expulsé symboliquement hors de la société, s’il veut est reconnu comme pleinement humain, individu vrai, il doit se vouloir sujet libre, libre de consommer. Il doit se vouloir heureux en tant que libre consommateur contribuant à la reproduction infinie du capitalisme mondialisé.
Cette consommation débridée consomme et consume la citoyenneté.
Cette obligation morale et juridique de consommer, contrainte systémique ontologique, se renforce du mécanisme de l’endettement, qui lie les individus à la dette à rembourser. Travailler, consommer, s’endetter, rembourser constituent un cycle qui enveloppe l’existence, la Loi.
L’injonction de consommer ne peut passer à l’acte que si le sujet consommateur tire de son travail les moyens financiers nécessaires. La solvabilité est le moyen absolu de la consommation et de la satisfaction du désir de consommer le désir de consommer. Elle est le moyen du salut consumériste, le médiateur de la médiation. La liberté reconnue et désirée par tous s’identifie à la seule liberté solvable. Je ne suis homme qu’en actualisant une liberté qui a les moyens de se faire être et qui dispose d’une solvabilité au-delà de tout endettement.
Les élites vivent dans cet au-delà. Elles actualisent une version monétariste et caricaturale du surhomme et se réservent le droit de manifester leur mépris à l’égard de l’humanité insolvable qu’elles instrumentalisent.
Les insolvables ou les peu solvables ne sont pas des hommes de plein droit. Ils sont responsables de leur condition et la méritent.
Le droit pénal veille à rétablir l’ordre de la solvabilité surtout aux niveaux les plus bas, les élites ayant le pouvoir de transgresser les limites. « Je suis solvable, donc je suis », tel est le cogito du sujet de droit.
Le sujet aime ainsi les chaînes que le système produit pour se faire désirer, chaînes qui le rivent à sa condition de solvabilité.
La surdétermination de la division en classes se manifeste sous la forme de la division entre ceux qui ont la puissance d’agir sur les autres et ceux qui sont dans l’impuissance et dans l’insécurité, sous la forme d’une opposition entre les sujets solvables, ayants droit et les sujets non ou peu solvables, hommes mineurs ou sous hommes, non ayants droit.
La dualisation de la catégorie de sujet de droit implique une altération du droit politique d’avoir des droits, du droit de la citoyenneté, le désir de se lever, de s’insurger, de se tenir droit étant menacé de liquéfaction, ce qui dessine une politicité de l’apolitisme.
L’hypermarché consumériste n’est plus le marché de la discussion, l’espace public de l’argumentation, de la bonne rhétorique politique, mais un espace privatisé avec de multiples agents séparés, une pluralité publiquement privatisée d’individus violemment inégalisés.
Le capitalisme mondialisé produit l’ayant droit et non le révolutionnaire, le réformateur, l’homme solidaire comme forme d’individualité historique, un ayant droit qui n’a pas de cause à défendre, sinon celle de la consommation du désir de consommer, la consommation de soi comme ombre de la production de soi, une sorte d’auto-anthropophagie subvertissant la capacité de résistance et de révolution. Le droit en tant que droit de l’homme solvable est ainsi puissance réelle et instance imaginaire qui unifie les hommes du droit en les divisant en consommateurs solvables et insolvables, en ayants droit et non ayants droit.
L’expérience sociohistorique des individus ne se limite pas à cette injonction antipolitique de se constituer en sujets du désir de consommer le désir de consommer. L’individu ne se réduit pas au statut de consommateur du désir de consommer les marchandises et de consommateur soi-même marchandisé.
54. Les non ayants droit, stigmatisés comme incapables, culpabilisés comme responsables de leur situation, privés du monde, enfermés dans la passion et l’irréflexion du ressentiment, sont fondés à réclamer leur part et le droit politique de participer à l’orientation de la production et de la consommation. Les élites, à la fois modèles et objets de ressentiment, doivent réfléchir la réflexivité du libéral totalitarisme, se rendre compte de l’impasse de la démocratie régime, aller au-delà de la nécessaire action sociale de base. Tous nous devons prendre conscience du conformisme, de la conception du monde perverse adoptée par tout le monde du fait de la séduction de la consommation qui rend impossible toute transformation sociale.
Ceux qui n’ont rien ou peu sont fondés à réclamer la part de biens nécessaires à la survie et à la vie bonne, ne pas consentir à se poser en a-sujet ou en in-sujet et revendiquer le droit politique de se constituer en citoyens réclamant le droit de participer au sein d’institutions politiques et juridiques de liberté à la délibération publique concernant la réorientation et la transformation de la production et de la consommation.
Les opposants à la forme capitaliste de la mondialisation ne s’opposent pas au procès irréversible de la mondialisation mais demandent aux élites mondialisées irresponsables et riches de réfléchir la réflexivité fluidifiante du libéral totalitarisme, en brisant le cercle de l’autoréférencialité, en se plaçant du point de vue de tout ce qu’elles détruisent, de tous ceux qu’elles réduisent à rien ou à si peu, excédant ainsi à la fois l’impasse de la démocratie régime et le recours exclusif à l’action sociale de base pourtant nécessaire.
Cette scission entre ayants droit solvables et non ayants droit peu ou non solvables se fixe en une conception du monde perverse partagée, du fait de la séduction de la consommation de la séduction, par la quasi-totalité des populations, constituant une condition d’impossibilité de la transformation sociale, d’une relance de l’émancipation.
Les élites sont à la fois modèles à imiter et objets de ressentiment. Les non ayants droit sont stigmatisés et culpabilisés comme responsables de leur situation juridique, sanction imposée par un mécanisme systémique inévitable et par l’incapacité des individus. Ils rejoignent les hommes superflus, privées du monde. Ils sont au monde comme non monde pour eux.
Ils résistent difficilement à ce conformisme qui les façonne, car leur ressentiment, haine ou envie à l’égard d’ayants droit tous les mis dans le même sac, est retourné par les politiciens pour stigmatiser les mouvements populaires.
Le ressentiment, passion triste, est pris dans l’économie de ce qu’il dénonce. Il empêche la formation d’un jugement critique du réel. Il empêche de penser. Il peut conduire sur de fausses pistes, par exemple dans la concurrence entre communautés voisines pour rejoindre la communauté enviée des ayants droit, les mécanismes produisant la division n’étant pas identifiés.
55. Les mouvements sociaux revendiquent leur ancrage dans la société civile, l’importance de la micro politique pour entamer les dispositifs du pouvoir, leur méfiance de l’État. Ils ne tentent rien pour investir l’État, évitent d’imiter le modèle des organisations centralisées traduisant le social en politique, mettent en question le centralisme bureaucratique, la fétichisation de l’appareil, les contraintes délégataires, voire l’intégration à l’État des dirigeants de ces organisations. Ils vont jusqu’à mettre en question la forme organisation elle-même, alors que ces mouvements sont bien obligés de concentrer les potentiels à tous les niveaux pour entamer les institutions. Ces mouvements interviennent dans l’urgence et s’accordent sur le constat que la marchandisation n’est pas un progrès univoque, que notre monde est un non monde pour les hommes superflus. Ils veulent réfléchir aux perspectives de notre être en commun. Les meilleures parties de ces mouvements luttent à la fois sur le plan local et sur le plan global car ils considèrent qu’il n’y a pas de solutions uniquement individuelles et locales, parce qu’il est question de la soumission du travail au capital, soumission qui pénètre toutes les activités humaines partout dans le monde. Ce refus de défendre des intérêts particuliers et cette volonté de se référer à des valeurs communes généralisables signifient en particulier la compréhension de la non soumission à un universel jugé particulier, pour y introduire du cosmopolitisme et éviter le nationalisme. Il s’agit de politiser la société par en bas, loin de toute subordination aux appareils, avec la construction de réseaux assurant la convergence d’action au sein de collectifs autogérés, avec un militantisme fondé sur le souci de soi, l’affirmation d’une individualité solidaire et singulière tout à la fois, selon un individualisme éthique agissant aussi bien sur soi que sur les autres, mettant les exploités, les dominés, les superflus sur le devant de la scène, un refus de la délégation, la volonté de participation directe, l’importance de la consultation et de la discussion dans la prise de décision, de l’usage réaliste des médias et de l’appel argumenté à l’opinion publique pour construire un sens commun ouvert à la transformation sociale. Les seules perspectives sont des modifications partielles, à la marge dans l’opinion publique et dans le système. Ces mouvements opèrent dans l’urgence, ils sont intenses mais intermittents et donc menacés de désorganisation ou d’intégration dans le système ou d’intériorisation de l’impuissance par la négation abstraite du système empêchant de dégager les points de rupture et d’exploiter les déséquilibres et les défaillances. La révolution conservatrice critique les seuls aspects anthropologiques et culturels de la mondialisation absolutisés comme formes de la technique, comme oubli nihiliste de l’essentiel, des vraies hiérarchies de l’être et des valeurs, récusant la démocratie existante, le consumérisme de masse, la perte de sens, la vulgarité culturelle, mais cette révolution conservatrice soutient la mondialisation quand elle liquide les deux mouvements anti système et quand elle laisse la place aux véritables surhommes, à la véritable hiérarchie, à la véritable civilisation qui doit lutter contre le Mal.
Si l’action politique demeure autoréférentielle et se définit par le recentrage des partis comme fractions du parti unique du capital en confondant alternance et alternative, si les partis d’extrême gauche ont des difficultés à exister et à inventer une stratégie effective, les mouvements sociaux semblent avoir pris le relais, se développant au sein de la société civile, ne tentant rien pour investir l’État, se construisant en évitant d’imiter le modèle des organisations centralisées qui traduisaient les forces de la société en forces politiques, voire étatiques et qui sont liquidées, avec la forme organisation elle-même.
Les mouvements s’élargissent en syntonie avec l’élaboration d’instruments d’analyse critique de la mondialisation. Ces mouvements revendiquent leur ancrage dans la société civile qu’ils tendent à opposer à l’État, objet de toutes les méfiances. Les acteurs au sommet des organisations sont suspects d’être intégrés par l’État dans la logique systémique capitaliste et de ses appareils idéologiques.
Ces mouvements interviennent dans l’urgence, mobilisés par des situations devenues intenables.
Ils s’accordent pour dénoncer l’expansion d’une marchandisation qui n’est pas progrès univoque, pour universaliser la question de savoir si ce monde mondialisé est un monde pour tous ou un non monde pour les cohortes d’hommes superflus, la question des perspectives de notre être en commun les uns avec les autres et avec la nature.
Au nom d’une nouvelle révolution conservatrice, de nombreux milieux critiquent la mondialisation et la modernité comme achèvement du nihilisme occidental, oubli de l’essentiel, oubli de la vraie hiérarchie de l’être et des valeurs, certains trouvant le salut dans une élite de seigneurs élu par le destin pour guider le troupeau posthumain. La critique est incomplète quand elle n’interroge pas la dynamique capitaliste et ses ravages et se contente de critiquer les aspects anthropologiques et culturels de la mondialisation absolutisés comme formes de la technique, de récuser le consumérisme des masses désorientées, de confondre démocratie régime et démocratie procès, de dénoncer la vulgarité insignifiante et la subversion vide de certains courants artistiques ainsi que la perte de sens et la liquidation des valeurs. Le capitalisme, comme producteur de hiérarchies qu’il s’agit non de détruire mais d’utiliser et comme liquidateur des deux mouvements anti système, est accepté. La critique est erronée car cette mise entre parenthèses de l’économie est opérée au nom de l’excellence de la vraie politique hiérarchique et de la super culture, au nom d’une Europe mythifiée englobant en un syncrétisme non critique le judaïsme, l’hellénisme, la romanité, le christianisme et le libéralisme en sa version impériale, ce qui aboutit à une apologie implicite de la mondialisation capitaliste et de ses croisades, rencontre objective avec les néolibéraux et les anarcho-libertariens, prêts à la guerre de la civilisation de l’Occident contre le Mal.
Les mouvements sociaux ont à affronter le chaos mondial, mélange d’unification violente de l’espèce humaine et de fragmentations incomposables, à la fois en luttant au plan local en fonction des urgences et en exhaussant la lutte au plan global, ce qui ne peut être conduit en ignorant la contradiction maintenue entre le travail et le capital.
L’unité seulement critique et négative se fonde sur la perspective d’une mondialisation d’en bas.
Mais la perte de centralité et l’incapacité de la classe ouvrière ne doit pas cacher le maintien et l’extension de la soumission réelle du travail par le capital, soumission qui pénètre et plie toutes les activités humaines, qu’il s’agisse de la démocratie représentative, des appareils idéologiques assurant l’hégémonie ou de la consommation de masse, cette projection moléculaire de la production capitaliste au sein de la vie quotidienne.
Les mouvements sociaux sont structurés selon une unité d’analogie consistant en la résistance à cette soumission. Le capital étant le plus grand diviseur commun, le grand chambardeur, et le plus grand unificateur, le grand coordinateur, seule la lutte contre le capital permet de construire cette unité analogique. On peut alors penser ensemble la question sociale du travail et les diverses questions rencontrées par les autres mouvements visant une émancipation.
Les mouvements sociaux nous montrent qu’il n’y a pas de réponse individuelle et locale à des problèmes collectifs et globaux, comme veut nous en persuader le libéral totalitarisme. Les mouvements sociaux refusent de défendre des intérêts particuliers, se référant à des préoccupations et des valeurs susceptibles d’être généralisées, actualisant une puissance d’agir et de penser communes.
Mais cet altermondialisme doit se préoccuper des mouvements non altermondialistes qui revendiquent une particularité qui refuse la soumission à un universel jugé particulier, pour y introduire une dimension internationale et cosmopolitique effective et éviter ainsi le recours à une idéologie communautariste ou nationaliste impliquant exclusion et enfermement.
L’altermondialiste ne doit pas faire l’impasse sur le politique, sur L’État, au nom d’un primat de la société civile.
Les mouvements sociaux s’efforcent de soulever une série de problèmes cruciaux imposés par la mondialisation. Ils entendent politiser la société à partir d’en bas, loin de toute subordination aux appareils avec la construction de réseaux assurant la convergence d’action au sein de collectifs autogérés, avec un militantisme fondé sur le souci de soi, l’affirmation d’une individualité solidaire et singulière tout à la fois, selon un individualisme éthique agissant aussi bien sur soi que sur les autres, veillant à se distinguer d’un système politique autoréférentiel, incapable d’écouter et de résoudre les problèmes criants, mettant les exploités, les dominés, les superflus sur le devant de la scène, avec l’idée d’une construction de nouveaux liens et de nouveaux rapports sociaux.
Sur le plan pratique, ces mouvements n’ont pas d’autre perspective politique que la transformation partielle de l’opinion publique ou la modification à la marge des effets de la violence mondialisée. Le seuil de l’hégémonie est éloigné. Liés à une urgence, ces mouvements sont intenses, de faible durée, intermittents, menacés de désorganisation, menacés de résorption dans le fonctionnement systémique, les mouvements de libération sexuelle étant assimilables par le consumérisme insubjectif, les mouvements écologiques non articulés à une critique du capitalisme liquide devenant des appendices du parti unique du capital. Ces mouvements risquent d’intérioriser l’impuissance à infléchir la politique dominante en renonçant de fait à poser la question des transformations des institutions au moment où la défense et le renforcement des structures de bien commun deviennent nécessaires, en s’enfermant dans une négation abstraite empêchant de dégager les points de rupture, d’exploiter les déséquilibres sociaux et les affaiblissements des directions capitalistes. Les conseils de la démocratie directe ne peuvent se dispenser de s’organiser à des niveaux de complexité croissante. L’ouverture à la diversité de la société, la prise en charge de la pluralité des contestations, le refus de leur intégration dans des organisations qui n’ont pas critiqué leur centralisme bureaucratique ni dépassé leur propre fétichisation, le refus des contraintes délégataires venues des appareils, seules capables de développer au niveau local une micro politique capable d’entamer les dispositifs du pouvoir, ne peut éviter de recourir à des formes intermédiaires de concentration des potentiels permettant d’entamer les institutions politiques et économiques à tous les niveaux, sans imaginer pouvoir sauter d’un seul coup du local au transnational, par-dessus le national. Il faut hériter de ce qui, dans la pratique des mouvements sociaux, peut renouveler la politique et constituer une nouvelle rationalité. Le refus des formes délégataires de la mobilisation, la volonté de favoriser la participation directe en première personne, l’importance de la consultation et de la discussion pour définir les formes de la mobilisation, l’invention de formes d’action militante, l’usage réaliste des médias, l’appel argumenté à l’opinion publique pour constituer un nouveau sens commun autour d’exigences de transformation de la production, de la consommation, de la culture, de la vie quotidienne. Cet héritage ne sera fécond que s’il se laisse interroger sur les questions de la forme parti, la forme État-nation, de la pluralité associative.
56. Les mouvements sociaux sont une coexistence de thématiques non convergentes, du fait de la peur paralysante du totalitarisme
Sur le plan théorique, les mouvements présentent une diversité de thématiques divergentes qui coexistent sans s’interroger mutuellement sur leurs difficultés et leurs a priori. Les mouvements ne parviendront pas à révolutionner la mondialisation capitaliste en mondialisation de l’émancipation, le non monde des hommes superflus en monde habitable par tous, si la problématique commune qui les unit est trop générale, si la peur de restaurer le Un du totalitarisme se fait paralysante. On peut distinguer six thématiques.
Un solidarisme d’inspiration chrétienne prêchant le partage, faisant confiance aux partis et institutions, méfiant devant les solutions radicales violentes.
Un éco-cosmo-pacifisme fondé sur le refus de la contre violence révolutionnaire, sur la mise à distance civile de toute violence qui pourrait être contre-productive, sur une non-violence plus ou moins politisée.
Un anti libéralisme de gauche, républicain, insistant sur une politique de bien public et de réformes de structure inscrites dans le cadre d’un État national souverain.
Un anticapitalisme anti-impérialiste à la recherche d’une organisation révolutionnaire efficace.
Un mouvementisme globaliste fondé sur une théorie de l’empire comme système pluriel enveloppant et dépassant les États souverains, avec les multitudes dominées comme acteurs.
Un mouvementisme non global en apparence, mais contraint au global, refusant la mondialisation et son nihilisme, cherchant le recours à la tradition, aux identités civilisationnelles fétichisées et à leurs hiérarchies.
57. Face au bilan globalement négatif de la globalisation, il faut une révolution. La marchandisation et la militarisation peuvent devenir des obstacles à la dynamique capitaliste et menacer la liberté et la sécurité des élites elles-mêmes. Les mobilisations peuvent se coordonner au niveau mondial et peuvent retrouver de l’espoir par la mise à distance des échecs du communisme et de la social-démocratie.
Le bilan humain de la globalisation est globalement négatif. Il est urgent ontologiquement et politiquement d’impossibiliser les risques de la mondialisation, d’éviter la mise en abîme d’un monde qui devient non monde. Il faut une révolution qui soit à la fois événement et procès complexe, fidélité à l’esprit des révolutions du passé et innovation, alternant phases de tension et phases d’établissement, soutenu par une réforme intellectuelle et morale dans la haute culture comme dans le sens commun.
Il y a trois raisons d’espérer.
Un nouveau rapport de forces était exigé par le négatif qui fait à terme de la mondialisation capitaliste l’abîme du monde et de l’humain. Un processus de démarchandisation et de démilitarisation est possible. La violence autophagique peut constituer un obstacle au dynamisme capitaliste et menacer la liberté et la sécurité des maîtres du monde eux-mêmes. Mais les destructions peuvent devenir irréparables.
Les mobilisations pour une mondialisation d’en bas dessinent un espace public mondial et rendent visibles la nécessité d’une coordination des luttes menées par les forces de travail, les forces du trans-travail en un nouvel internationalisme ni opposé au cosmopolitisme ni hostile aux communautés ouvertes.
Les mobilisations antilibéristes et anticapitalistes permettent de prendre une distance par rapport aux échecs du communisme soviétique et de cette social-démocratie soluble dans le social libéralisme.
58. Il faut penser l’interruption de la mondialisation capitaliste, critiquer la soumission aux impératifs systémiques, reconquérir le droit à l’insurrection et à la révolution, réinventer une pensée et une pratique du commun, du partage se traduisant en affects et schémas mobilisant entendement et imagination
La pensée action a trois tâches.
Repenser la politique à minima comme puissance constructrice fondée sur l’interruption de la mondialisation capitaliste.
Développer la critique en acte de la soumission des politiques et des pratiques aux impératifs systémiques en promouvant l’insoumission et l’insurrection, en reconquérant le droit de résistance et de révolution.
Réinventer une pensée et une pratique du commun, du partage pacifique du monde commun, reformuler la perspective d’un bien commun global, former un sens critique commun de masse se traduisant en affects et en schémas mobilisant entendement et imagination. Réinventer un communisme qui décline l’être en commun en toutes ses singularités.
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