Lucien Sève : « « L’homme » ? ».
L’homme, c’est d’abord l’individu biologique, avec les réactions instinctives ou réflexes absolus, avec les réactions acquises ou réflexes conditionnés qui permettent une meilleure adaptation au milieu, avec même la création de nouveaux comportements comme celui d’utiliser une branche existant dans le champ visuel pour attraper un fruit. Mais l’homme, c’est principalement un être social qui d’une part s’approprie les formes historiques d’individualité présentes dans le monde humain, qui les incorpore, souvent avec une aide pédagogique, et d’autre part manifeste une activité sociale qui change le monde humain. L’appropriation du monde humain par l’individu constitue des fonctions psychiques supérieures qui réorganisent les données psychiques primaires. En ce sens l’individu humain est plus un être social qu’un être biologique.
Si l’essence d’une chose est ce qui la produit, l’essence de l’homme, ce qui explique son développement, est l’ensemble des rapports sociaux, non une nature, des dons, des capacités ou des aptitudes innées.
La biologie n’explique pas suffisamment comment les activités de l’individu sont incorporées.
La psychologie sociale ou la psychologie des foules ou la psychologie collective n’ont pas le droit d’attribuer un psychisme à une autre entité qu’un individu humain. Elles se contentent souvent d’analyser certaines attitudes, certains rôles propres à l’individu et qui manifestent des modèles culturels, mais elles ne parlent pas des activités de production de l’individu. La sociologie met rarement en valeur ces formes historiques d’individualité si importantes pour le développement individuel, comment se forment les fonctions psychiques supérieures, alors que le marxisme parle de production et de reproduction du travailleur. Dans la famille, à l’école, dans le domaine de la culture et de la politique, dans le travail concret producteur de valeurs d’usage, les formes historiques d’individualité forment les individus directement selon des finalités prédéterminées, avec plus ou moins d’efficacité, mais il y a aussi des rapports d’argent, de pouvoir et des classes, ainsi que le travail abstrait producteur de valeurs d’échange, qui sous-tendent les premières et qui forment donc l’individu indirectement.
Entre la biologie et la sociologie, il y a place pour une psychologie étudiant la personnalité, comme individu faisant des choses dans la vie sociale, ayant des activités de production et de création comme des activités de loisirs, et non comme individu biologique comparable aux singes supérieurs. La personnalité est construite par la biographie et la personnalité construit la biographie. L’engagement politique peut constituer un renversement de la personnalité. L’indignation de notre personnalité dans notre expérience biographique de la société capitaliste peut conduire au militantisme, c’est-à-dire à une bifurcation de notre biographie.
Concrètement, la biographie est un emploi du temps. Dans notre emploi du temps, il y a des moments de création de capacités nouvelles et des moments d’utilisation des capacités déjà en place, il y a des moments où le but et le motif de l’activité coïncident et des moments où ce n’est pas le cas. Selon les biographies, la part de chaque moment est différente. Il y a plus de temps de formation chez les jeunes et chez les retraités il y a plus d’activités libres.
Le processus d’identification à un modèle ou à des valeurs comporte une part active d’appropriation.
L’aliénation est d’abord un processus qui se passe dans les rapports sociaux, consistant en l’appropriation par une petite minorité du monde humain. L’aliénation n’ampute pas un soi-disant potentiel inné de l’individu, elle ferme les portes, elle diminue les possibilités de développement de l’individu qui ne trouve pas les formes historiques d’individualité suffisantes à son développement, puisque ces formes sont appropriées par une minorité, non disponibles pour tous. Une des seules façons de commencer à sortir de l’aliénation du système capitaliste est l’engagement dans une activité créatrice, mais avec la conscience que seul le changement du système capitaliste pourrait mettre fin à l’aliénation et que notre propre désaliénation est incomplète et ne peut être qu’incomplète tant que le système capitaliste est en place.
Dans la personnalité, il faut faire la part du renversement possible dans les déterminations de l’intérieur de l’individu par l’extérieur du monde humain, du postérieur de la biographie par l’antérieur, par la prime enfance, du supérieur de la personnalité par l’inférieur des acquis. La détermination devient autonomie.
La retraite, au sens de retraiter, de réorganiser de manière créative, est la troisième vie à laquelle la société capitaliste ne prépare pas, parce que pour elle, les retraités, les malades, les handicapés, les chômeurs, les sans-papiers, les jeunes en formation, tant qu’ils ne sont pas rentables, qu’ils n’apportent pas de profit, doivent être réduits, voire euthanasiés de manière douce, par la restriction des crédits aux services publics et aux hôpitaux publics, par la mise en cause de la retraite par répartition et de la sécurité sociale, par une politique culturelle, en particulier à travers les médias, orientant l’activité libre vers la dépolitisation, le jeu pour le jeu, la fiction sans signification existentielle, le vivre chez soi étriqué. La troisième vie, considérée par les criminels en costume comme une charge, victime du racisme de l’âge sous les termes de vieux, vieillards, seniors, troisième âge, objet d’une sollicitude hypocrite de type charitable, doit être une vie d’activité créative et sociale et non une vie de rabougrissement, de sclérose et autres maladies d’Alzheimer dans lesquelles les entraîne la politique actuelle de la vieillesse.
- 1. Notre activité individuelle se réalise dans des formes imposées par des rapports matériels qui, selon leur construction, laissent plus ou moins de liberté à notre développement. Ne pas s’intéresser seulement aux réalités supra individuelles, ce n’est pas tomber dans le psychologisme, le subjectivisme ou l’individualisme et abandonner l’objectivité, la clairvoyance politique et la solidarité, dans la mesure où on considère le psychique comme activité matérielle, acte se réalisant dans le monde social selon des formes imposées par les rapports matériels de base, et non simplement comme conduite, comportement, subjectivité purement interne, état mental, courant de conscience, pulsions instinctives, dans la mesure où il ne s’agit pas de chosifier et classer les individus en fonctions impersonnelles naturalisées pour mieux les adapter. Il s’agit de comprendre l’originalité des dynamiques de vie et des biographies et ainsi d’aider au libre déploiement de chacun en enchâssant la psychologie dans l’économie.
Les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives, car toute force productive est le produit d’une activité antérieure. Il se forme une connexité dans l’histoire. L’histoire sociale est l’histoire du développement individuel des hommes. Leurs rapports matériels, base de tous leurs rapports, sont les formes dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.
La société communiste est celle du libre développement des individus, le libre développement de chacun étant la condition du libre développement de tous. Le développement des capacités du genre Homme finit par coïncider avec le développement de l’individu singulier.
L’histoire de nos univers sociaux, celle des réalités supra individuelles et même impersonnelles, celle des forces productives, des modes de production, des appareils d’État, des luttes de classe, des rapports de force, celle de la conquête du pouvoir, de la dictature du prolétariat, celle de la socialisation des moyens de production et des échanges, est aussi celle de nos vies en ce qu’elles ont de personnel. Le matérialisme historique est à la fois historique et biographique.
Cette considération pour la vie subjective ne fait pas sombrer la conception objective de l’histoire dans le psychologisme. Elle ne fait pas sombrer la clairvoyance politique dans le subjectivisme. Elle ne fait pas sombrer la solidarité prolétarienne dans l’individualisme. Le psychique ne renvoie pas à une subjectivité purement interne, à des états mentaux, des courants de conscience, des pulsions instinctives, mais à des activités matérielles qui ne sont pas que des « comportements » ou des « conduites » mais des actes qui ont à se réaliser dans le monde social, selon des formes imposées par les rapports matériels de base.
Il ne s’agit pas de décrire et classer les individus chosifiés en fonctions impersonnelles avec comme horizon conscient ou non leur adaptation à l’ordre social existant, mais de comprendre les dynamiques originales de leur vie, leur biographie, pour aider à leur plus libre déploiement dans un monde en transmutation, d’enchâsser la psychologie dans l’économie.
- 2. Le capitaliste et l’ouvrier, comme caractères sociaux remplissant des fonctions, comme figures de classe, c’est-à-dire figures globales des individus dans leur activité économique, sont des personnifications, des incarnations respectivement du capital et du travail, des porteurs et des créatures, des produits des rapports et des intérêts de classe. Il n’y a pas de capital sans capitalistes et sans ouvriers, ces deux figures étant nécessaires au capitalisme, la première comme s’appropriant les moyens de production et la deuxième comme incorporant la force de travail, mais une même personne peut être capitaliste puis ouvrier ou inversement. La partie du travail qui concerne la croissante création de richesses revient au capitaliste, autrement dit le travail objectivé de l’ouvrier est l’objectivité d’une subjectivité opposée à la sienne, la propriété d’une volonté opposée à la sienne.
Les agents principaux du mode de production capitaliste ne sont que des incarnations, des personnifications du capital et du travail, des caractères sociaux déterminés que le procès social de production imprime aux individus, des produits de ces rapports de production.
Les fonctions que remplit le capitaliste ne sont, accomplies avec conscience et volonté, que des fonctions du capital, cette valeur qui se valorise en suçant le sang du travail vivant. Le capitaliste fonctionne comme capital personnifié, capital-personne.
L’ouvrier fonctionne comme travail personnifié, qui lui appartient pour ce qui est de la peine et du mal à se donner, mais revient au capitaliste pour ce qui est de la croissante création de richesses.
La preuve que l’histoire sociale et l’histoire individuelle sont les deux faces du même développement humain est que la figure globale des individus dans leur activité économique, leur figure de classe, est la forme personnifiée des rapports essentiels de la formation sociale où se déploie cette activité économique. Le capitaliste est porteur de rapports de classes et d’intérêts déterminés, créature de ces rapports. Il n’est capitaliste qu’en accomplissant les fonctions du capital prescrites par les formes que le capital implique. Le capital peut se séparer de tel capitaliste. Il peut passer à un autre capitaliste, le précédent cessant d’être capitaliste. Mais le capital n’est pas séparable du capitaliste qui en tant que tel fait face au travail.
Le procès de valorisation du capital produit des capitalistes et des travailleurs salariés et pas seulement des choses.
Le travail objectivé est posé comme non-objectivité du travailleur, objectivité d’une subjectivité opposée à lui, propriété d’une volonté qui lui est étrangère. Le capital est nécessairement un capitaliste, il ne peut se passer des capitalistes. Le concept de capital pose que les conditions objectives du travail acquièrent face au travail une personnalité, qu’elles sont posées comme propriété d’une personnalité étrangère au travailleur.
La figure globale du capitaliste n’est pas le produit mécanique et passif des rapports matériels, car elle est essentielle au capital du fait du caractère privé de l’appropriation. La forme personnifiée de l’ouvrier est aussi essentielle au travail des salariés puisque la force de travail existe dans le corps des travailleurs.
Si les rapports objectifs s’imposent aux biographies des individus, ces individus impriment à leur tour aux rapports sociaux les contraintes de leurs expressions diverses.
- 3. La figure globale du capitaliste évolue historiquement complétant l’avarice, la pulsion d’enrichissement et d’accumulation, la stigmatisation de la consommation individuelle du gestionnaire par le désir de jouissance, le crédit par le gaspillage, le luxe, l’étalage de richesse, la dilapidation du noceur, d’où la prise de conscience de l’accumulation comme renoncement à la jouissance de la consommation. La figure globale de l’adolescence apparaît avec le capitalisme, l’interdiction du travail des enfants, la scolarité gratuite et obligatoire, la reconnaissance des droits de l’enfant, mais elle rentre en contradiction avec la production de l’homme accéléré, tandis que la sortie de l’adolescence est rendue difficile par le chômage de masse. La figure globale de la femme exploitée, aliénée, humiliée, maltraitée, proie et servante, évolue radicalement avec sa salarisation, quand elle prend conscience que, comme l’homme, sa force de travail peut s’échanger contre de l’argent.
Chaque parvenu capitaliste commence par deux passions, l’avarice et la pulsion d’enrichissement, permettant à la masse d’argent accumulé d’atteindre le niveau où elle peut fonctionner comme capital. Le capitaliste classique stigmatise la consommation individuelle comme un péché contre sa fonction et contre l’accumulation.
Ensuite, avec le tentant monde de la jouissance et avec la spéculation et le crédit qui ouvrent de nouvelles sources d’enrichissement, un degré conventionnel de gaspillage et d’étalage de richesse, source de crédit, devient nécessaire, le luxe entrant dans les frais de reproduction du capital.
Entrent en conflit les pulsions d’accumulation et celles de jouissance. C’est le conflit entre le gestionnaire qui accumule et le noceur qui dilapide les. Le capitaliste modernisé a la capacité de voir dans l’accumulation un renoncement à son désir de jouissance.
Les logiques biographiques, internes, peuvent donc être d’origine externe, induites dans les subjectivités à partir de l’objectivité évolutive des formes sociales. Ne sont pas seulement concernées les figures globales de classe. Il y a des figures globales qui passent pour naturelles et qui en fait sont sociales.
L’adolescence est ainsi une construction historico-sociale, avec l’interdiction du travail des enfants, la scolarité obligatoire et gratuite, la reconnaissance des droits, dans un contexte il est vrai devenant moins favorable, avec un capitalisme qui pousse la production d’hommes accélérés, le temps de l’adolescence ne trouvant guère place, et avec un chômage de masse qui rend difficile la sortie de l’adolescence.
Le sexe et le genre, les rapports entre les sexes, la famille sont des constructions sociales.
Les femmes salariées, exploitées, aliénées, maltraitées prennent conscience que leur force de travail peut s’échanger tout comme celle des hommes contre la forme universelle de la richesse sociale, l’argent, et que leurs problèmes de féminité se trouvent dans leur relation avec la masculinité, que leurs problèmes de femmes, proies et servantes, a toujours été un problème d’hommes, que leur essence supposée naturelle ou surnaturelle recouvre un rapport productif.
Les figures de l’individualité humaine sont en entier produites et donc muables.
- 4. L’argent est non seulement mesure des valeurs, moyen de circulation, il est le représentant universel de la richesse, il permet de tout acheter, et même s’il n’exprime rien de l’individu qui l’obtient, il est source d’omnipotence, si bien qu’il est l’objet d’une pulsion, d’une soif, d’une convoitise, d’une aspiration psychique et d’un désir distincts de ceux qui poussent vers la thésaurisation de richesses particulières. Il est non seulement objet d’enrichissement mais objet d’un désir dévorant de type addictif et inconscient, d’une passion, d’une frénésie d’enrichissement, d’une quête pratique permettant de rendre tout désir assouvissable, d’une frénésie abstraite de jouissance universelle, puisque l’argent contient la possibilité de toutes les jouissances. La nouveauté sociale de l’argent transforme le psychisme et en particulier le travail qui n’est plus fabrication d’un objet particulier en relation avec les besoins de l’individu, mais accélération et universalisation d’une activité productive sans limite et imposée de l’extérieur à l’individu.
L’argent n’est pas seulement un objet mais l’objet même de la frénésie d’enrichissement, l’infernale soif de l’or. Cette frénésie d’enrichissement, cette soif de l’or est une forme de pulsion distincte de celles qui poussent vers des richesses particulières comme les habits, les armes, les bijoux, les femmes, le vin. L’argent n’est pas seulement mesure des valeurs, moyen de circulation, il est représentant matériel universel de la richesse. L’argent est non seulement objet d’enrichissement mais source de la frénésie d’enrichissement, qui n’est pas naturelle mais historique.
La frénésie de jouissance sous sa forme universelle et l’avarice sont deux formes du désir d’argent. La frénésie abstraite de jouissance présuppose un objet qui contienne la possibilité de toutes les jouissances. Il y a donc une genèse sociale de la pulsion et de son corollaire, le désir en tant que convoitise d’objet. Structure de l’objet et structure du désir sont en connivence.
S’approprier une richesse concrète particulière suppose un développement de l’individualité. La richesse en moutons suppose le développement de l’individu en tant que berger.
L’appropriation concrète rencontre les bornes de l’individualité concrète. Même Don Juan ne peut posséder toutes les femmes.
La possession de l’argent est possession de ce qui est sans individualité, non développement d’un aspect de l’individu. L’argent peut tout acheter parce qu’il n’est rien, un rien synonyme d’omnipotence.
La relation de l’argent à l’individu est contingente tout en lui conférant la domination universelle sur la société et le monde des jouissances et des travaux. La possession par l’individu de l’argent lui confère, indépendamment de son individualité, la possession de tout. Le désir devient dévorant, frénésie, addiction. La passion du thésauriseur relève non seulement du désir convoitise mais du désir souhait inconscient.
Cependant le refus de l’analyse marxienne méconnaît le caractère d’activité faisant quelque chose dans le monde réel, lequel comporte aussi des dimensions imaginaires, du psychisme. Activité interne, le psychique est concerné par les logiques externes comme celle de la forme argent.
La catégorie de forme est spécification purement phénoménale et plus ou moins fortuite des choses, ou au contraire structuration essentielle qui les informe avec nécessité.
Le déplacement d’objet d’un désir peut être considéré au premier abord comme un changement seulement formel, mais ce changement de forme peut bousculer le désir en son fond. Le surgissement de l’argent comme objet de désir constitue une nouveauté sociale et psychique, avec un désir convoitise qui n’est pas seulement aspiration psychique mais aussi quête pratique d’une réalité rendant tout désir assouvissable.
Quand le travail n’a plus pour but un produit particulier, en rapport particulier avec les besoins particuliers de l’individu mais de l’argent, la disposition de l’individu au travail n’a plus de limite, d’où une accélération et une universalisation de l’activité productive. Dans l’argent, l’individu ne s’objective pas selon sa déterminité naturelle, il s’objective selon une détermination sociale, un rapport, qui lui est extérieur.
- 5. Les représentations sont souvent illusoires. On ne voit pas que la valeur d’échange d’un bien tient au temps de travail qui a été mis pour le fabriquer. On croit que le salaire paye tout le travail fourni. On ressent le stock des forces productives comme une puissance étrangère et dominatrice alors qu’il constitue la forme objective des subjectivités. À chaque génération, les individus doivent s’approprier une partie de ce stock, stock constitué par la suite des générations antérieures.
Les représentations ne peuvent être considérées à partir du seul sujet individuel, avec un réalisme naïf des propriétés de l’objet social représenté, imputant les dimensions illusoires de la représentation aux seuls individus psychiques, voire tenant ces illusions comme preuve de l’indépassable subjectivité du connaître. Chaque formation sociale produit des représentations objectives d’elle-même où les rapports réels peuvent être travestis en apparence immédiate bien différente, voire opposés.
Ainsi la valeur d’échange des biens semble inhérente à leur nature physique, le temps de travail social qui en constitue la vraie substance se dérobant au regard, d’où le caractère fétiche de la marchandise.
Ainsi l’évidence est que le salaire paye tout le travail fourni.
La grande industrie à l’ère informationnelle impose la reconnaissance du travail varié, du développement le plus grand possible des aptitudes diverses du travailleur, remplaçant l’individu morcelé, porte douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral donnant, dans des fonctions alternées, un libre essor à la diversité de ses capacités, même si l’appel à un investissement responsable des salariés est contrecarré. Les forces productives constituant de plus en plus une totalité dans le cadre d’échanges universels, elles ne peuvent être maîtrisées par les travailleurs que par une appropriation présentant un caractère universel, ce qui exige le développement d’une totalité des capacités dans les individus eux-mêmes, un développement universel des individus.
Le développement sans limite des capacités des individus s’explique par le fait que ces capacités n’existent pas seulement comme activités subjectives des individus mais aussi sous la forme objectalisée de forces productives, outillages et machineries accumulant des savoir-faire, connaissances scientifiques et procédures technologiques cristallisant les démarches intellectuelles, ce qui constitue un stock extra organique. Ce stock est approprié à chaque génération par les individus de manière toujours singulière. Les individus forment ainsi leurs capacités personnelles.
Le travail objectif devient le corps de plus en plus puissant du travail subjectif, vivant, mais dans le capitalisme ces conditions accumulées de l’activité sociale acquièrent une autonomie de plus en plus gigantesque et se présentent face au travail comme puissance étrangère et dominatrice de plus en plus forte, l’objectivation étant alors aussi aliénation.
- 6. L’approche de la personnalité et du psychisme peut se faire avec des métaphores spatiales, avec les termes topographiques ou topologiques de niveau ou de couche, de profondeur ou de surface, d’instance et de système. Mais il faut aussi laisser la place à la dimension temporelle de toute activité, de toute biographie. Il faut s’intéresser à l’emploi du temps, à l’économie du temps. Si l’on gagne du temps pour produire du blé, on aura plus de temps pour la production intellectuelle ou pour le temps libre, c’est-à-dire le temps de plein développement de l’individu, développement qui agit en retour sur l’efficacité des forces productives. On calculera le temps de la formation, celui du travail social, celui des transports, celui des tâches domestiques, celui du repos, celui des loisirs et celui du sommeil. Dans le travail social, on opposera qualitativement son aspect concret de production de valeurs d’usage et de services et son aspect abstrait de pure dépense de force de travail génératrice de plus-value. La prépondérance temporelle du travail abstrait conduit à l’incohérence de l’emploi du temps, à la stagnation des activités et des capacités, aux drames de l’usage de soi, à la fêlure de la vie.
Les approches de la personnalité et de la psyché sont représentés en termes spatiaux, avec une genèse reproduisant une formation de type topographique ou géologique, genèse partant des couches comportementales archaïques du réflexe jusqu’au niveau de l’intelligence abstraite, en passant par la formation des habitudes et des régulations affectives, avec la typologie de la psychologie différentielle marquant le statique emplacement de chacun, avec la psyché représentée en topique renvoyant à l’idée de système ou d’instance.
Sans renoncer aux métaphores spatiales, il faut laisser place à cette dimension de toute activité et donc de toute biographie qu’est la temporalité. Il faut s’intéresser à l’emploi du temps comme rapport chronologique entre les diverses activités, à l’économie du temps. C’est ainsi que le temps gagné pour produire du blé profite aux productions intellectuelles. L’individu soucieux de développement, d’activités, de jouissance épargne son temps. Une épargne du temps de travail permet une augmentation du temps libre, c’est-à-dire du temps de plein développement de l’individu, développement qui agit en retour comme la plus grande des forces productives sur la force productive du travail.
Si la marchandise a le double caractère de valeur d’usage et de valeur d’échange, le travail possède lui aussi ce double caractère de travail concret, productif de valeurs d’usage ou de services, et de travail abstrait, pure dépense de force de travail génératrice de valeur, donc de plus-value ou survaleur, si bien que les temps de vie d’une biographie se différencient et s’opposent, mettant en valeur la dimension qualitative temporelle de l’activité, repérant les rapports producteurs essentiels d’une personnalité en voie d’évolution biographique, sans pour autant négliger la dimension quantitative de la temporalité, le budget temps, c’est-à-dire la comptabilité empirique préalable des temps consacrés à la formation, au travail social, aux transports, aux tâches domestiques, au repos et aux loisirs, au sommeil. La dialectique des aspects concrets et abstraits du travail social induit la cohérence ou l’incohérence de l’emploi du temps, la dynamique ou la stagnation des activités et des capacités, les joies et les drames de l’usage de soi, l’unité apparente et la fêlure d’une vie, la logique de la biographie.
- 7. Sous le capitalisme, les individus sont plus libres à l’intérieur de certaines conditions. Ils n’ont plus de lien de dépendance personnelle. Il n’y a plus de dépendance du sang, de la culture ou de la communauté. Ils ont l’impression d’être des personnes, les liens personnels étant conçus comme des rapports entre personnes. Ils ont l’impression de pouvoir choisir leur vie, de bénéficier du droit de jouir en toute tranquillité de la contingence des conditions d’existence. Ces conditions d’existence sont ressenties comme externes et naturelles, seuls quelques individus pouvant les abolir. La liberté humaine est libre concurrence, c’est-à-dire liberté sous la domination du capital, complet assujettissement à des conditions dites naturelles, toutes-puissantes, indépendantes des individus faisant de l’individu un être tribal, un animal de troupeau, capable seulement d’échanges avec ses congénères, la communauté se dressant face à lui en puissance objective.
La condition humaine n’est plus une donnée naturelle mais un produit historique.
Le capitalisme supprime les liens de dépendance de type féodal et introduit la contingence des conditions d’existence, chacun pouvant en principe choisir lui-même ce que sera sa vie, la liberté personnelle étant identifiable au droit de pouvoir jouir en toute tranquillité de la contingence à l’intérieur de certaines conditions.
Dans la représentation, les individus sont plus libres, en fait ils sont beaucoup plus subordonnés à une puissance objective.
Le hasard dissimule la rude nécessité des lois du marché et de ses aliénations.
Les liens de dépendance personnelle, les différences de sang, de cultures sont rompus, les liens personnels apparaissant comme des rapports entre personnes.
Les individus semblent indépendants, en fait ils sont équivalents, indifférents les uns aux autres. Ils semblent se rencontrer librement et procéder à des échanges dans le cadre de cette liberté, mais alors on traite les conditions d’existence dans lesquelles les individus entrent en contact comme des rapports externes naturels que les individus d’une classe ne peuvent surmonter en masse sans les abolir, seuls quelques individus pouvant en venir à bout.
La libre concurrence comme ultime développement de la liberté humaine est libre développement sur la base bornée de la domination du capital. Ce genre de liberté individuelle est donc la plus complète suppression d’une telle liberté. Elle est à la fois liberté et complet assujettissement de l’individualité aux conditions sociales dites « naturelles », invariant naturel, prenant la forme de choses toutes-puissantes, indépendants des individus, alors que l’association des producteurs mettrait les conditions du libre développement des individus sous contrôle.
L’être humain est être générique, être tribal, animal de troupeau. L’échange est le facteur essentiel d’individuation. L’individu se détache de la communauté, la communauté se détache de lui jusqu’à se dresser en face de lui comme puissance objective.
- 8. Pour l’humanisme théorique, il ne faut pas faire des activités de l’individu humain des entités indépendantes. Le droit est une création de l’homme. La liberté est une création de l’homme. Ce n’est pas la raison qui pense, c’est l’homme qui pense. La raison est une création de l’homme, c’est-à-dire le sujet de la raison est l’homme. L’essence de l’homme est tout ce que crée l’homme, c’est-à-dire le genre humain comme transformation de l’espèce humaine. Si l’essence humaine n’est pas dans l’intériorité ou la sensibilité de l’individu humain mais dans le genre humain, ce genre humain est, pour l’humanisme théorique, d’un type particulier, qui renvoie aux individus qui sont autour de moi et qui entretiennent avec moi des relations d’amitié et d’amour, et comme ces individus n’agissent pas réellement, les relations interindividuelles et le type de communauté qu’elles établissent manifestent une essence humaine à consistance psychologique naturelle comprenant ces entités psychiques naturelles que sont la raison, la volonté, le coeur. Dans cette conception, l’essence du genre est l’essence de l’individu, une essence naturelle. Par conséquent, les lois de population sont naturelles. Contre cet humanisme théorique, il faut affirmer que l’homme ne peut exister sans la société. L’homme est l’ensemble des hommes historiques, produits d’une formation sociale, d’une classe, d’une culture déterminées. L’homme dont parle l’humanisme théorique est l’homme bourgeois propriétaire, calculateur rationnel maximisant ses gains, qui considère le tort fait à autrui dans l’exploitation de l’homme par l’homme comme utile, dans la nature de l’homme, qui considère qu’il faut serrer la vis aux chômeurs et aux travailleurs parce que l’être humain est naturellement paresseux, qui considère qu’il faut développer la concurrence car l’homme est naturellement guerrier, qui considère qu’il faut creuser les inégalités car l’homme est génétiquement inégal, qui considère qu’il faut juger sévèrement, punir, criminaliser, emprisonner, puisque l’homme est libre et responsable, qui considère qu’il faut faire la guerre au Mal, puisque l’homme aime le Bien.
Marx rend visible la production du genre humain par lui-même, en entendant par genre humain la transformée historique de l’espèce humaine.
L’activité économique produit non seulement des choses mais des hommes.
Le mot « homme » désigne trois choses, l’être humain individuel, l’espèce biologique dont il est un exemplaire et le genre historique dont il est membre.
Comme équivalent en extension à « humanité », « homme » connote en compréhension ce qu’est l’essence humaine, l’humanitas de l’homme, l’ensemble des propres de l’homme qui l’élève au-dessus de l’animal, ce qu’étudie l’anthropologie.
« Homme » est à la fois concept de base de l’anthropologie et individu concret.
L’humanisme théorique considère l’homme comme créateur du monde. L’homme est l’existence de la liberté, l’existence du droit. D’activités qui sont nôtres, il ne faut pas faire des entités indépendantes. L’homme est sujet de la raison. Ce n’est pas la raison qui pense, c’est l’homme qui pense.
L’homme peut-être dans un tel humanisme plus que l’individu, simple exemplaire de l’espèce, mais l’être générique, membre du genre humain. Le genre humain devient objet de l’activité de l’homme. L’essence humaine est non dans la conscience de soi, dans la sensibilité, mais dans la communauté. La raison ne peut se développer que là où l’homme parle avec l’homme.
Le genre humain renvoie aux individus qui existent hors de moi et qui entretiennent des relations d’amour et d’amitié idéalisées, non à des individus qui agissent réellement. La relation interpersonnelle manifeste une essence humaine de consistance psychologique, comprenant la raison, la volonté, le coeur. L’essence du genre est l’essence de l’individu. L’essence humaine est une nature.
Il y aurait des lois de population naturelles avec des croissances géométriques.
En fait, contre cet humanisme théorique, il faut affirmer que l’homme est le monde de l’homme, qu’il est l’État, la société. Il ne peut exister en dehors de la réalité historico-sociale, exempt des déterminations qui en résultent. L’être humain est toujours celui d’une époque historique, d’une formation sociale et d’une appartenance sociale.
Les lois de population sont historiques, variables avec les sociétés.
L’homme est un pseudo concept, une mauvaise abstraction. Il faut dire « les hommes historiques ».
« L’homme », avec sa raison, son coeur, sa bonne volonté est l’homme bourgeois propriétaire, calculateur rationnel en quête de maximisation de ses gains.
Le fait de tirer profit du tort que je fais à autrui, qui constitue « l’utile » de l’exploitation de l’homme par l’homme serait dans la nature humaine.
On a un homme libre, isolé, immuable, incarnation individuelle d’une nature humaine pensée comme ensemble de traits psychologiques constants. Cet homme serait naturellement paresseux, c’est pour cela qu’il faut serrer la vis aux chômeurs. Cet homme serait naturellement un guerrier, c’est pour cela qu’il faut la concurrence. Cet homme serait inégal congénitalement, c’est source pour cela qu’il faut creuser les inégalités. Cet homme serait libre, c’est-à-dire pleinement responsable, c’est pour cela qu’il faut remplir les prisons. Cet homme aimerait le Bien, c’est pour cela qu’il faut faire la guerre au Mal.
- 9. L’abstraction d’entendement fait abstraction des différences essentielles résultant de la singularité de l’époque, isole et fixe des traits communs à partir de ce réel singulier, changeant, continu. Certains imputent au réel la généralité, la fixité et les limites de ce concept d’entendement, comme s’il disait la vérité de la chose. On comprendrait le monde en le rangeant sous des rubriques abstraites et en enchaînant des concepts, comme si le réel était le résultat de la pensée. La nécessité des choses serait la nécessité de la pensée. L’essence d’une chose, l’universel et le nécessaire qui lui permettent de persévérer à travers les circonstances, serait une idéalité inhérente à la chose, une idéalité qui fait ce que la chose est, à moins qu’elle ne soit la raison de la chose, comme si elle était l’explication de la chose. Pour les nominalistes, il n’y a ni généralité, ni nécessité, il n’y a que du particulier et du contingent, comme s’il pouvait y avoir de la singularité sans universalité, du contingent sans nécessité, comme si le renoncement au général ne se confrontait pas aux régularités déterministes. Il n’y a donc pas d’essence pour cette capitulation. Pour les réductionnistes et les idéalistes intérioristes de l’essence, il y a de l’essentiel, de l’universalité et de la nécessité dans la chose, mais seulement dans les composants internes de cette chose qui seuls rendent compte des propriétés de la chose, comme si on pouvait réduire une forme développée à ses constituants internes. En plus, pour eux, tout ce qui est extérieur ne peut être qu’inessentiel. Dans cet enfermement, l’essence n’est considérée que comme une entité abstraite, une appellation métaphysique. En fait, ce qui est essentiel à la chose ne peut être compris ni seulement par le dedans ni seulement par le dehors, mais par l’étude de l’imbrication entre le dedans et le dehors. L’innéisme de la raison a été critiqué par l’empirisme pour qui les idées viennent de l’expérience. Il faut aller plus loin et dire que toute forme humaine, toute individualité humaine est produite par l’expérience historique. L’essence d’une chose, qui fait ce que cette chose est, ne peut être comprise qu’à partir des rapports qui ont produit cette chose. Cette essence de la chose renvoie en dehors de la chose, dans le monde d’où la chose provient, ce qui n’empêche pas cette essence de s’intérioriser dans la chose. Cette essence n’est donc pas invariante mais historique, ce qui n’exclut pas sa durable stationnarité relative. L’essence humaine ou la substance de l’homme est l’ensemble des rapports sociaux, pas seulement les relations interpersonnelles ou intersubjectives, mais surtout les rapports entre les hommes et les rapports des hommes avec la nature.
L’abstraction d’entendement isole et fixe des traits communs, nous épargnant ainsi la répétition. C’est cette sorte d’abstraction qui est utilisée quand on considère l’homme d’un point de vue physiologique par opposition à l’animal. En se servant d’un tel concept, il ne faut pas oublier que sa généralité, sa fixité, ses limites sont l’effet de choix à partir d’un réel singulier, changeant, continu. Il ne faut pas imputer sans précaution au réel la généralité, la fixité, les limites du concept d’entendement, comme si ce concept disait la vérité de la chose, comme si on comprenait le monde en le rangeant sous des rubriques abstraites et en enchaînant des concepts. Le réel est alors le résultat de la pensée.
Il faut donc éviter la mauvaise abstraction de l’homme qui fait abstraction des différences essentielles résultant de la singularité de l’époque, de la formation sociale, de la classe, de la culture.
Les choses ont de l’universel et du nécessaire, c’est-à-dire de l’essence, puisqu’elles persévèrent à travers la variété des circonstances.
Pour certains, la nécessité des choses est la nécessité du concept. L’essence est une idéalité inhérente à la chose, idéalité faisant ce que la chose est, à moins qu’elle ne soit la raison des choses, ce qui constitue une pseudo explication verbale.
Pour d’autres, les nominalistes, il n’y a dans les choses que du singulier et du contingent et il n’y a donc pas d’essence. Les nominalistes renoncent à chercher une essence. C’est une capitulation.
En fait, singulier et universel, contingent et nécessaire sont des couples de contraire. Il n’y a pas de singularité sans universalité. Il n’y a pas de contingence sans nécessité. Comme il n’y a pas d’animal ne relevant d’aucune espèce. Le renoncement au général est confronté aux régularités déterministes.
Pour d’autres, les réductionnistes, il y a de l’essentiel dans les choses, mais un essentiel qui est tout sauf une essence. Les réductionnistes cherchent l’essence dans les composants internes de la chose. C’est un enfermement. Si le vivant est le lieu de processus non dépourvus d’universalité et de nécessité, « la vie » n’existe pas. Ce n’est qu’une entité abstraite, une appellation métaphysique. N’existe que les constituants internes du vivant, qui rendraient compte des propriétés récurrentes du vivant.
Or, les constituants de l’eau, l’hydrogène et l’oxygène, sont combustibles et compressibles, ce que l’eau n’est pas. Vouloir réduire les formes développées de l’humanité aux individus biologiques est une impasse.
En fait, l’essence n’est pas une entité originaire, une idée, une forme, une nature, une essentialité interne à la chose même, tout ce qui est externe à la chose ne saurant être que contingence inessentielle. Ce que sont essentiellement les choses n’est pas saisissable par le seul dedans comme l’affirme l’idéalisme intérioriste de l’essence, ni par le seul dehors mais par l’étude des rapports dialectiques entre dedans et dehors, pas seulement interaction mais imbrication dynamique.
L’essence humaine comme abstraction inhérente à l’individu pris à part n’existe pas. L’innéisme de la raison était critiqué par la valorisation sensualiste de l’expérience, mais il faut aller au-delà de cet empirisme qui donne l’expérience comme source unique de nos idées en disant que l’expérience est source de notre individualité, que toute forme humaine est production historiquement relative. C’est l’externalité de l’interne. L’essence, consistance propre de la réalité considérée, est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est. Elle est comprise sur la base des rapports fondamentaux à partir desquels elle se produit. Elle renvoie en dehors d’elle au monde d’où elle provient, ce qui ne l’empêche pas de s’intérioriser dans la chose même. Elle n’est pas invariante, mais historique, ce qui n’exclut pas la durable stationnarité relative.
Elle n’a pas en elle-même la forme des singuliers dont elle est l’essence, mais elle peut à l’occasion se concrétiser en des universaux singuliers à leur ressemblance. Ainsi l’essence humaine n’a pas la forme humaine, elle n’est rien d’individuel, de biologique, de psychologique. On peut rendre compte de l’individuel à partir du non individuel, du biologique à partir du non biologique et du psychologique à partir du non psychologique.
L’essence n’a pas la simplicité de l’idée mais toute l’accidentalité du factuel, où niche aussi du nécessaire.
L’ensemble des rapports producteurs de la chose est la réalité explicative des propres de la chose. L’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux, rapports relevant de l’objectivité sociale, des forces productives, rapports au sens étroit des hommes entre eux, mais aussi rapports au sens large incluant les rapports avec la nature, non simplement relations interpersonnelles ou intersubjectives comme le service rendu ou l’amitié portée. La somme de forces de production, de capitaux, de formes de commerce social que chaque individu et chaque génération trouve comme un donné constitue la base explicative réelle de l’essence ou de la substance de l’homme. Cet ensemble des rapports sociaux n’est pas le conditionnant externe, le cadre factuel d’une humanitas enracinée dans une identité génétique ou dans une originalité psychique, il est l’humanité comme genre historiquement objectivé en monde de l’homme, l’essence humaine comme ensemble des rapports producteurs de l’humanitas.
- 10. Le matérialisme pratique ne réduit pas les pratiques à leur seule dimension idéelle, comme si la raison ou l’esprit était seul productifs, ni à leur seule dimension sensible passive, comme si tout objet était objet donné à l’intuition et non objet produit par l’activité humaine. Il s’intéresse aux pratiques qui font quelque chose dans le monde réel, les activités pratiquement critiques, c’est-à-dire les activités à dimension cognitive établissant la vérité de certaines affirmations, les activités effectives, c’est-à-dire les activités à dimension productive, les activités productrices du monde humain, et enfin les activités à dimension politique débouchant directement sur la tâche de transformer le monde. Il ne faut pas que la praxis exclut le faire, dénoncé comme activité impure, relevant de la technique et de la science mais aussi de l’aliénation pour la production d’objets, avec un but qui est extérieur au faire, pour ne retenir que l’agir relevant de l’action morale et de la participation politique, exigeant les vertus supérieures de la sagesse et de la prudence, trouvant sa fin en lui-même, activité pure sans substrat matériel et sans résultat matériel, subjectivité pure, c’est-à-dire sans objectivité.
Le matérialisme peut être repensé en termes d’activité, perspective reprise à l’idéalisme objectif pour qui l’activité est la vie de l’esprit, pour qui la raison est productive. Cette perspective est alors convertie en théorie de la pratique.
Quand on n’a pas à travailler pour vivre, à se battre pour ses revendications, à déployer une activité politique, à faire socialement quelque chose, l’essence de l’homme peut relever de l’être indéterminé, non d’un agir situé.
Mais cette essence peut aussi relever d’un matérialisme subjectif de la sensibilité avant tout réceptive, ne saisissant la réalité que sous la forme de « l’objet » donné à « l’intuition » et non comme produit d’une activité humaine, alors que l’activité humaine est non seulement sensible mais aussi pratique.
L’idéalisme ne connaît pas l’activité effective, pratiquement critique, débouchant directement sur la tâche de transformer le monde.
Le matérialisme pratique passe au concret des pratiques non réduites à leur seule dimension idéelle ni à leur seule dimension sensible passive, des pratiques qui font quelque chose dans le monde réel.
La praxis peut avoir une dimension cognitive. La pratique est critère de vérité de la pensée, preuve que l’idée est de ce monde.
La pratique peut avoir une dimension productive. La pratique est l’activité humaine sensible productrice du monde humain, nature humanisée incluse, dimension constitutive de la vie sociale.
La pratique peut avoir une dimension politique. La pratique est la transformation des circonstances historiques où prendra naissance l’humanité sociale par delà la société civile bourgeoise.
Mais la praxis peut s’opposer à la poiésis, et alors elle exclut la création objectale, l’activité productive, devenant une activité s’élevant au-dessus des quotidiennetés de la production matérielle, ce qui nous éloigne de l’autoproduction de l’humanité qui est à la fois création de quelque chose relevant d’une habileté technique trouvant son but hors d’elle-même, « faire » de l’artisan ou de l’esclave relevant d’une technique ou d’une science et de l’aliénation, action de bien agir moralement ou action de participer à la vie politique, relevant d’une raison pratique ne visant pas à la production d’un objet, trouvant sa fin en elle-même, « agir » relevant des facultés hautes de la prudence et de la sagesse dans un contexte de liberté.
Beaucoup de nos faire sont en même temps des agir, tous nos agir sont des faire. L’agir libre est souvent contrarié. Le faire est souvent captif mais pas complètement.
La praxis risque de devenir un agir découplé du faire, exonéré de l’attache productive, sans objectivité chosale, une pure activité, caractérisée par sa subjectivité radicale, par la subjective expérience vécue, une activité non déterminée par des choses extérieures à nous, activité pure, libre, absolue qui n’est rien d’autre qu’activité, ramenant l’illusion de la pensée pure, activité opposée à l’activité impure qui a un substrat matériel et un résultat matériel, activité vue avec répugnance, et dont le produit est méprisable, une action n’ayant rien à voir avec l’apparition d’un objet, une subjectivité d’où toute objectivité est exclue.
- 11. Selon une démarche subjectiviste, on pourrait dire que les hommes se distinguent des animaux par le travail. Mais le travail n’apparaît qu’avec des rapports marchands développés, et dans les sociétés de classe certaines classes ne travaillent pas, si bien qu’est à l’ordre du jour l’abolition du travail sous sa forme aliénée actuelle. En fait, il faut étudier le processus historique de cet ensemble d’activités de la production matérielle des moyens de vivre, des moyens de subsistance par lequel la différence entre l’homme et l’animal se construit. Le travail de l’homme est alors très particulier parce que son résultat existe à son début dans la représentation du travailleur, la modification de l’objet de travail étant exactement celle qui était voulue par le travailleur, et parce que sa réalisation exige une attention soutenue, une volonté tellement constante qu’elle ne peut que se référer à une logique lourde de rapports sociaux. Dans l’humanité, il y a une histoire sociale des modes de vie, mais aussi une histoire du développement individuel, avec de nouvelles capacités individuelles et avec une plus grande puissance opératoire des activités, grâce aux moyens de travail qui assurent une médiation entre le travailleur et l’objet travaillé, qui constituent des organes ajoutés au corps du travailleur, des instruments au service de sa volonté visant un but. Ces médiateurs matériels ou symboliques, outillages, équipements, institutions, langages, usages, savoirs, imaginaires, normes se perfectionnent, se multiplient, se stockent, s’accumulent en monde humain pour resservir à des activités nouvelles, leur mode d’être au repos, activité morte, n’étant qu’une apparence. L’activité potentielle condensée est prête à devenir actuelle si un individu s’en saisit. L’objet médiateur a la propriété d’induire chez moi la même activité que l’activité qui a produit cet objet. Ces objets médiateurs sont à la fois des produits de l’activité psychique et des reproducteurs d’activité psychique. Ils sont une forme chose de l’activité psychique, du psychique objectivisé, même s’il n’y a pas dans l’objet de représentation subjectalisée du but, l’objet étant énigme, sous forme de témoignage, indice, document, monument, le but y apparaissant comme oeuvre, structure, figure, mode opératoire. Chaque être humain ne peut s’approprier qu’une partie de ce monde humain.
L’anthropologie n’a pas à élucider le propre de l’homme mais celui de l’humanité concrètement considérée en son développement historique.
On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par le langage, selon une démarche subjectiviste consistant à décider quelle caractéristique fait la différence.
En fait, il faut étudier le processus historique objectif par lequel cette différence s’instaure, et en l’occurence il s’agit de cet ensemble évolutif socialement structuré d’activités qu’est la production matérielle des moyens de vivre, ensemble produisant la vie des hommes et ce qu’ils vont être sous tous les rapports. Tout tient à la production des moyens de subsistance.
Les formulations « le travail crée l’homme » ou « le travail est l’essence de l’homme » sont ambigus, même si le travail est la désignation abrégée des activités productives et si « l’homme » et l’appellation de l’espèce Homo sapiens. En effet :
« Le travail en général » n’est pas né avec l’homme, puisqu’il est le résultat des rapports marchands développés.
Le travail n’est pas l’essence de l’homme, puisque, dans les sociétés de classes, le travail des uns fait vivre des classes d’humains qui ne travaillent pas.
Le travail dans les sociétés de classes étant exploitation, il faut non libérer le travail mais en finir avec lui, le supprimer, c’est-à-dire le dépouiller des formes aliénées qui font justement le travail au sens actuel du terme.
Prendre « le travail » pour équivalent des activités productives, c’est risquer la psychologisation, avec un individu en dehors des rapports au sein desquels il s’active, un individu achevé recevant l’impulsion de « la société », l’expérience individuelle s’inscrivant dans le génome. C’est risquer de sous-estimer les activités productives au profit des rapports sociaux, conduisant au volontarisme d’une lutte de classe seule moteur de l’histoire.
Les hommes sont les seuls à avoir une histoire sociale, avec un développement des modes de vie, et ils sont les seuls à avoir une histoire du développement individuel, avec le surgissement de nouvelles capacités individuelles à condition génétique invariante, ainsi les formes de l’intelligence mathématique, et avec la progression qualitative de la puissance opératoire des activités. En effet, il n’y a pas que le travailleur et l’objet fabriqué, il y a le moyen de travail qui est un ensemble de choses que le travailleur insère entre son objet de travail et lui, ensemble qui lui sert de guide dans son action sur l’objet. Le travailleur utilise les propriétés des choses pour les faire agir comme moyen de pouvoir sur d’autres choses conformément au but que le travailleur se fixe. D’objectal, le moyen de travail devient subjectal, organe que le travailleur ajoute à son propre corps, en tant qu’instrument de sa volonté visant un but. Le travailleur agrandit ainsi sa conformation naturelle.
Ce qui différencie les époques économiques n’est pas ce qu’on y produit mais comment on le fait, avec quels moyens de travail. La puissance du travail progresse à la mesure des progrès de l’outillage et des signes. Comme activité médiatisée, le travail progresse en fonction de la cumulativité historique des moyens médiateurs.
Un propre du travail humain est que son résultat existe à son début dans la représentation du travailleur. Celui-ci ne réalise pas seulement un changement de forme de la réalité naturelle, il y réalise en même temps son propre but. Ce but assigne l’agir et le vouloir de manière non sporadique, ce qui exige une attention soutenue pendant toute la durée du travail, ce qui implique un temps long marqué par l’anticipation idéelle, le projet de la volonté, la durable attention de la mise en oeuvre, temps long renvoyant non à un jeu avec un vouloir isolé mais à des rapports sociaux, leur logique lourde.
Au temps long de l’activité humaine laborieuse poursuivant un but répond le fait que l’outil s’inscrit dans une production suivie de moyens de travail donnant lieu à stockage récurrent, réemploi systématique, amélioration assidue, accumulation historique. L’activité humaine se caractérise par la production sociale cumulative de ces médiateurs, multiplicateurs indéfinis de sa puissance, moyens de production au sens large, production matérielle et spirituelle, échanges, communication.
Dans le procès de travail, l’activité provoque, grâce au moyen de travail, une modification de l’objet qui était le résultat visé au départ.
Le procès s’éteint dans le produit, valeur d’usage appropriée à des besoins.
Ce qui apparaissait du côté du travailleur dans la forme de la mobilité apparaît du côté du produit comme propriété en repos, dans la forme de l’être. Cette aptitude à la mobilité n’attend qu’une occasion de se rallumer dans une activité. Objectifs, les médiateurs et leurs produits subsistent au-delà des activités subjectives qui les ont engendrés, resservent pour des activités nouvelles où ils se perfectionnent, se multiplient, amorçant la constitution cumulative du monde humain, monde d’objectivations physiques, outillages, paysages, rapports, équipements, institutions, et monde d’objectivations symboliques, langages, usages, savoirs, imaginaires, normes.
L’individu s’approprie ce monde en développant en lui les capacités correspondantes à travers d’essentiels rapports avec ceux qui possèdent ce monde.
Les activités de ce monde humain constituent la vivante dimension subjectale de ce monde. L’homme est une immense évolution biologique dont les effets presqu’immuables sont stockés à l’intérieur ne nos génomes, mais sur ce socle l’homme est le genre humain d’aujourd’hui, une histoire socio-psychique dont les acquis sont cumulés à l’extérieur de nos organismes, dans un monde humain gigantesque, émancipé des contraintes de l’inscription dans un génome pour se pérenniser. Ces acquis excèdent ce qu’un individu pris à part est en mesure de s’en approprier.
L’activité humaine existe sous deux formes opposées bien qu’ayant un fond identique, l’une subjectale, vivante, mobile, activité du sujet humain individuel, l’autre morte, en repos, mode d’être, objectivement produite par l’activité des sujets individuels. Le travail passe continuellement de la forme de la mobilité à celle de l’être, de la forme du mouvement à celle de l’objectalité. Dans la production, la personne s’objectivise et dans la personne, la chose se subjectivise. Il y a donc des objets qui sont à la fois des produits et des reproducteurs d’activité psychique. Il y a une forme chose de l’activité psychique. Les outils et les signes sont du psychique objectivisé.
Le psychisme n’est pas forcément conscience, il n’a pas la seule forme consciente.
De même, le psychisme n’a pas la seule forme subjectale dynamique, il peut avoir une forme objective.
Quand je consulte ma montre, que je repère une adresse sur un plan, que je suis une recette de cuisine, que je lis un journal, que je médite sur un compte, que j’écoute un CD, que je joue à un jeu électronique, avec ce que ces gestes suscitent au-dedans de moi-même, mon positionnement dans le temps et l’espace, la structuration de mon activité, mon appréciation du contexte, un travail intellectuel, une jouissance esthétique, un investissement ludique, il y a un mode d’être qui caractérise les créations des activités psychiques et qui a la propriété de faire retour à la forme dynamique subjectale en induisant chez moi des activités psychiques du même ordre que celles qui ont produit ce mode d’être.
Les concrétions de notre agir psychique mettant en jeu les médiateurs des outils et des signes sont, sous leur superficielle inertie, de l’activité potentielle condensée prête à redevenir actuelle chez l’individu qui s’en saisit.
Plus la médiatisation outillée et signifiante est poussée, plus affleure l’activité subjectale dans l’objectivisation.
Les êtres naturels ont à l’intérieur leur principe de production. Les choses artificielles ont à l’extérieur leur principe de production.
La finalité est présente sous forme chosale comme figure, structure, mode opératoire, non comme simple effet mais comme oeuvre tendant à un résultat prédécidé.
Si l’objet est activité psychique humaine objectalisée, il n’y a pas dans l’objet de représentation subjectalisée du but. L’objet est témoignage, indice, monument, document, mais d’abord énigme. Il y a une présence absence de l’activité psychique dans son produit.
Le psychisme médiatisé est psychisme au sens strict, activité subjectale d’un organisme individuel, et psychisme au sens large, activité subjectale-objectale du genre humain.
Le monde de l’homme sans les hommes, c’est un cimetière muet, mais susceptible de redevenir parlant. Les hommes sans le monde de l’homme, c’est Homo sapiens à ses origines.
- 12. Le petit d’homme n’a pas seulement à compléter par apprentissage des capacités données, à spécifier ses fonctions psychiques naturelles par l’apprentissage du milieu, à conditionner au dehors des fonctions qui sont nées au-dedans, à s’adapter au milieu, à laisser faire la maturation ou à s’acculturer auprès de ses congénères, selon une interaction répétitive à l’identique. Il doit s’approprier biographiquement par apprentissage des fonctions qui lui sont extérieures, et comme la distance est grande entre les acquis cumulés du monde humain et l’activité spontanée de l’enfant, il lui faut l’aide active d’adultes, à travers des pilotages pédagogiques. La biographie de l’adulte renvoie à la réalité de son existence, réalité aux structures temporelles complexes régies par les logiques et contradictions du monde humain qui se réfractent dans les trajectoires de vie individuelle, dans les choix de vie voulus ou subis. Chaque existence commence par une période de développement appropriatif de contenu et de durée variables, susceptible de se ranimer tout au long de la vie. La pluralité d’aspects du monde humain et la pluralité des rapports que l’individu noue avec ce monde crée des registres d’individuation, le registre des premières expériences et investissements d’ordre affectif et symbolique, le registre de la personnalité biographique où se condense ce que l’individu fait de sa vie ce que la vie fait de lui, le registre de la personne éthico juridique, où l’individu dépend d’un ordre civilisé de la personne. La genèse précoce des dispositions à nouer des relations détermine la richesse de l’esprit. L’infinie singularité psychique de chacun est surdéterminée par des rapports qu’une majorité d’individus ne peut pour le moment s’approprier et qui les dominent. Les rapports de production, formes formantes, par exemple le système du salariat capitaliste, produisent des formes historiques d’individualité, formes formées, en l’occurence le prolétaire et le capitaliste, qui sont autre chose que des reproductions microcosmiques du social puisqu’elles suivent les contraintes biologiques générales comme la contrainte d’être sexué, la contrainte de parcourir un cycle fini d’âges de vie, mais aussi les contraintes de l’affectivité et de la mémoire. Il n’y a pas de psychologie sociale ou de psychologie des foules, la psychologie ne peut être qu’individuelle. Le monde humain est sans subjectivité, mais il a une influence sur les subjectivités. Par exemple le système du salariat capitaliste appliqué aux femmes fait prendre conscience à ces dernières de ce que leur travail peut s’échanger contre de l’argent, comme pour les hommes. On peut distinguer les formes d’individuation directes qui prennent à tâche de former les individus selon des finalités générales préalables, dispositifs plus ou moins opératoires à travers la geste familiale, le cursus scolaire, la conjoncture culturelle, la séquence politique, et les formes d’individuation indirecte qui sous-tendent les premières et ne sont pas ressenties comme formes d’individuation, rapports d’argent, rapports de pouvoir, rapports de classes. Les formes d’individuation ne sont pas nécessitantes au même degré dans la mesure où elles passent par l’appropriation des individus. Le travail producteur de valeurs d’usage est une forme d’individuation directe qui produit le travailleur et le travail abstrait est une forme d’individuation indirecte qui produit le travailleur aliéné. Il ne faut pas exagérer la liberté de choix de l’individu face à la division technique du travail, à la division du champ politique en partis, face à la division du champ moral ou à celle du champ esthétique, car il y a des logiques de champ, il y a une part de prédestination biographique. Mais il ne faut pas réduire l’individu à un support passif de rapports structurels, le capitaliste a le choix entre l’abstinence et la dépense, le prolétaire a le choix entre l’observance et la contestation du contrat salarial. L’individu est acteur pouvant transformer ces rapports structurels, pouvant transformer les formes d’individuation.
Le génome comme inducteur des capacités de l’espèce est relayé par une réalité externe. L’espèce se transmue en genre humain. C’est l’excentration sociale de l’essence humaine, l’humanitas du petit d’homme étant à peu près toute entière à l’extérieur de son organisme, si bien que le petit d’homme n’a pas seulement à compléter par apprentissage des capacités données ou à s’acculturer auprès de ses congénères, il a à devenir homme en construisant à partir du monde humain les fonctions psychiques humaines. Le processus phylogénétique, biologique et archéosocial, de formation du genre humain a comme corollaire ontogénétique le devenir homme individuel, l’hominisation individuelle. Dès que l’individu humain accède au psychique objectivisé, un gigantesque champ d’apprentissage s’ouvre à lui, l’emploi des signes et des outils, la maîtrise des usages et des rapports, des savoirs et des imaginaires.
Si toute activité psychique passe par ses effecteurs neurobiologiques, rien ne peut y être compris autrement qu’à partir du psychisme historico-socialement accumulé au-dehors des organismes, le monde humain, de son une appropriation biographique singulière en chacun. Il ne s’agit pas de maturation de fonctions psychiques naturelles spécifiées par des apprentissages du milieu, de fonctions naissant du dedans et se conditionnant au-dehors. Dans le psychisme socialement objectivisé se manifestent des fonctions historico-sociales. L’apprentissage suscite au-dedans l’appropriation des fonctions externalisées. Ce n’est ni une maturation naturelle, ni une adaptation au milieu, ni une interaction répétitive à l’identique.
Comme la distance est énorme entre les acquis cumulés du monde humain et l’activité spontanée de l’enfant, celui-ci ne peut franchir les seuils nécessaires à leur appropriation fonctionnelle sans l’aide active d’adultes, où l’interpsychique des relations sociales se transmue en intrapsychique dans le développement individuel.
Le psychisme est ainsi doublement social, par sa cumulation externe en monde humain, par son appropriation interne à travers les pilotages pédagogiques.
Se forment à partir du dehors des fonctions qui n’expriment pas un donné neurobiologique préalable mais s’y impriment.
Le petit d’homme doit s’hominiser. L’homme n’a pas un cycle de vie mais une biographie qui renvoie à la réalité en acte de son existence, réalité aux structures temporelles complexes régies par les logiques et contradictions du monde humain qui se réfractent dans cette trajectoire de vie personnelle. Chaque existence commence par une période de développement appropriatif de contenu et de durée variables, susceptible de se ranimer tout au long de la vie selon les exigences biographiques.
Les innombrables choix de vie tout autant subis que voulus font que l’être humain est un individu pas seulement biologique, du fait de sa singularité génétique, mais historico-social.
La pluralité d’aspects du monde humain comme la pluralité des sortes de rapport qu’entretient avec lui l’individu est créatrice de registres d’individuation, celui du sujet psychique structuré par les premiers investissements et expériences d’ordre affectif et symbolique, celui de la personnalité biographique où se condense ce que l’individu fait de sa vie et ce que sa vie fait de lui, celui de la personne éthico juridique en tant que sociétaire d’un ordre civilisé de la personne. Donc foisonnement de formes du côté de l’individualité, mais aussi du côté des logiques fonctionnelles et évolutives de ces formes d’individualité. Il n’y a pas seulement des formations sociales avec leur logique d’évolution historique, il y a des formations individuelles avec leurs évolutions propres.
La richesse de l’esprit humain dépend de la richesse de ses relations réelles, régie en chacun par les dispositions subjectales qu’il a à les nouer, ce qui renvoie à la genèse précoce de telles dispositions.
L’infinie singularité psychique de chacun n’exclut pas la surdétermination massive des rapports sociaux dont la généralité s’impose à tous, modulant à l’échelle statistique les développements personnels. Ainsi la majorité des hommes passe son temps à travailler sans pouvoir s’approprier les formes élevées du monde humain, les créations collectives, les systèmes technologiques, les pouvoirs politiques, les représentations sociales, l’accumulation financière, dont ils sont les auteurs et qui se comportent comme d’impersonnelles puissances étrangères qui les surplombent et les écrasent, ce qui dessine la tâche de ressaisir par tous ensemble ces productions dans des rapports libérés d’entraves, permettant le libre développement de tous les individus.
Les formes historiques d’individualité sont les rapports sociaux au sein desquels les hommes se produisent, les rapports sociaux comme rapports de production des hommes. L’individualité psychique est autre chose qu’une reproduction microcosmique du tout social, puisqu’elle suit les contraintes biologiques générales comme la contrainte d’être sexué ou la contrainte de parcourir un cycle fini d’âges de vie, puisqu’elle est une dotation génétique singulière avec les manifestations subjectales de l’affectivité ou de la mémoire. Mais l’individu porte les marques de la formation et de l’histoire sociale qui sont les siennes, plus exactement son individualité psychique se constitue à travers l’appropriation originale en chaque biographie personnelle de cette formation et de cette histoire.
Au premier abord, les formes d’individualité sont les formes formées, les figures d’individualité propres à une formation sociale à une époque donnée, ainsi le capitaliste et le prolétaire, personnifications du capital et du travail, ainsi l’individu sans attache du monde marchand, ainsi les figures spécifiées comme les âges de la vie ou les genres sexués, ou les figures particularisées comme le syndicaliste, jusqu’à l’inépuisable singularité personnelle sécrétée par les biographies, portant la marque du monde historico-social, avec la variété des modes d’appropriation, des formes d’activation et des logiques de vie que ce monde comporte.
Ce sont des formes qu’est vouée à prendre l’activité individuelle dans ce monde donné, puisqu’elles sont des dérivées des formes formantes que constituent les rapports sociaux à partir desquels les individus prennent forme. Le prolétaire est une figure d’individualité, le système du salariat capitaliste est la matrice productrice de cette figure, une forme historique d’individuation qui n’est pas qu’un modèle comportemental, ce serait une réduction psychologiste, qui n’a pas la forme humaine, qui n’a pas de forme psychique.
Le psychique au sens strict n’existe que dans les individus. Le psychisme n’a de forme subjectale que dans les individus. Il n’y a pas de sentiments sociaux, sinon des sentiments individuels naissant de situations sociales, l’objet de la psychologie sociale ou de la psychologie des foules ne pouvant être que la psychologie de l’individu singulier.
Mais les modes du psychisme prennent source dans les réalités désubjectalisées dont est tissé le monde humain, où les activités humaines se sont déposées en psychique objectivisé. Le système du salariat capitaliste n’est par lui-même rien de psychique, mais il implique par l’intermédiaire de l’argent un processus de portée psychique, par exemple le passage des femmes au travail salarié rendant palpable que leur temps de travail équivaut à de l’argent, tout comme celui des hommes.
On peut distinguer les formes d’individuation directes, les institutions, activités, idéalités qui prennent à tâche de former les individus selon des finalités générales préalables, les formes familiales, religieuses, scolaires, culturelles, juridiques, politiques, dispositifs plus ou moins opératoires dans les biographies, à travers la geste familiale, le cursus scolaire, la conjoncture culturelle, la séquence politique. Ces formes directes sont sous-tendues en profondeur par les rapports déterminants de la formation sociale, rapports d’argent, rapports de classe, rapports de pouvoir, qui sont les formes formantes des formes d’individuation directe, les formes d’individuations indirectes qui ne sont pas perçues comme ayant un rapport avec la subjectivité psychique, alors qu’elles en sont les sources ultimes.
Le travail concret producteur de valeur d’usage est une forme directe formant le travailleur, correspondant au travail abstrait producteur de plus-value, forme indirecte, formant le travailleur aliéné.
Les formes d’individuation ne sont pas nécessitantes sur le même mode et au même degré. Leurs effets sont surdéterminés par des logiques biographiques, puisque les déterminations de l’individu par les formes d’individuation passent par les activités appropriatives des individus. Les formes comme les rapports d’argent et de classe s’imposent actuellement de manière quasi universelle et inéluctable, mais à travers des médiations où elles deviennent méconnaissables. Elles peuvent laisser un certain jeu aux individus.
Les formes comme la division technique du travail ou l’éventail des partis, qui concernent les options professionnelles ou politiques de chacun, comportent une latitude formelle de choix, mais ces choix tiennent souvent de la prédestination biographique, voire de la carte forcée. Les formes éthiques ou artistiques semblent offrir une entière liberté d’attitude personnelle, en réalité cette liberté est sous-tendue par des logiques de champ social.
Le rapport entre nécessité et contingence varie selon les sociétés. Le capitalisme peut pousser très loin la liberté formelle des personnes, tout en portant l’aliénation à un point jamais vu, si bien que la liberté effective des individus reste à conquérir par le remodelage des formes d’individuation.
Les individus ne sont pas un support passif, porteur passifs de caractères sociaux obligés. Les logiques contraignantes du mode de production ne sont jamais univoques. Le capitaliste est confronté au conflit entre le penchant à l’abstinence pour accumuler et le penchant à la dépense pour accroître son crédit. Le prolétaire subit la tension entre observance et contestation des termes du contrat de travail. Et ils doivent faire des choix. Ils sont à la fois supports de rapports structurels et acteurs de dynamiques qui font bouger ces rapports.
- 13. Vulgairement, l’attachement à la cause de l’individu est une attitude bourgeoise ou anarchiste, les socialistes pensant en termes collectifs. La psychologie relève du matérialisme biologique, du tout génétique, avec l’idéologie des dons et celle de l’égalité des chances. Le marxisme relèverait de la science sociale, de la sociologie et expliquerait tout par l’économie. L’anthropologie devra donc s’orienter soit vers les superstructures, le symbolique, le relationnel, l’institutionnel, le normatif, soit vers les infrastructures biologiques, les invariants anthropologiques biologiques, la logique des corps, les processus neuronaux, les déterminations génétiques. Dorénavant, l’homme est pensé essentiellement comme un être de langage, la mise entre parenthèses de l’activité laborieuse correspondant à la façon dont est traité le monde du travail. En fait, le monde humain est non seulement le produit des activités outillées se métamorphosant en choses, en produits stockables, en équipements pérennes, mais aussi le produit des activités langagières et symboliques qui sont des activités socialement réglées de communication interpersonnelle dont la visée n’est pas la production de choses mais l’entrée en rapport avec un sujet, l’acheminement intersubjectif de sens. L’activité outillée n’est pas bornée dans son expansion par les capacités appropriatives de chaque individu en particulier, même si les choses qu’elle produit doivent être réappropriables. Par la division technique du travail en branches d’activité et la division sociale du travail en classes, en ordres ou en états, la compétence globale de l’humanité laborieuse se fragmente en savoir-faire inéchangeables que met en rapport un système d’échanges extérieur à ces savoir-faire, fragmentation qui permet l’appropriation d’un monde humain en expansion illimitée par des individus aux capacités finies. Toute activité outillée peut être réduite à un temps de travail. La progression de la puissance opératoire et la diminution du temps de travail entrent en contradiction avec les privilèges dans les rapports sociaux, ce qui provoque une évolution par révolutions sociales et politiques. Si dans chaque langue les accents, les fonctions, les vocabulaires sont divers, il faut que la langue assure l’intercompréhension de la communauté, et que par conséquent toute la communauté ait en commun une part suffisante de la langue. Si la variété des langues est illimitée, il faut que toute langue soit traduisible en une autre langue, Dans l’univers symbolique, si les champs sont multiples, si les styles et les genres dans les champs sont multiples, si les provinces de l’esprit que sont le droit, la philosophie, la morale, l’art sont nombreuses, si les créations sont diverses, il faut que le concept soit concevable par tout esprit raisonnable, il faut que la proposition soit intelligible par tout citoyen conscient, il faut donc que chaque province de l’esprit ait une visée d’universalité. Les oeuvres symboliques sont incommensurables. L’évolution des langues est une diachronie lente quand il n’y a pas d’intervention externe.
L’attachement à la cause de l’individu est perçu comme une attitude bourgeoise ou comme fleurant l’anarchisme. Un socialiste pense en termes collectifs.
L’apport de Marx relève de la science sociale, de la sociologie, et éclaire l’avenir socialiste.
De plus, en matière psychologique, la culture des forces populaires avancées est, en opposition au spiritualisme religieux, pour un matérialisme biologique plus qu’historique, qu’étaye l’idéologie du « tout génétique ». C’est l’infériorité naturelle des femmes ou la croyance aux dons justifiant une politique scolaire d’égalité des chances, c’est-à-dire de résignation à l’inégalité sociale des résultats, quand la question est d’organiser la réussite pour tous.
Le marxisme expliquerait toute chose humaine par des considérants économiques à quoi l’on pourrait en dernière analyse la réduire. La pensée anthropologique s’oriente alors vers les élaborations superstructurelles de la vie sociale et psychique, le symbolique, le relationnel, l’institutionnel, le normatif, dont l’autonomie par rapport aux processus économiques est patente, ou vers ce qui passe pour infrastructurel par rapport à l’économique, le biologique, la logique du corps, les processus neuronaux, les déterminations génétiques, invariants anthropologiques incontestables.
L’occultation de l’anthropologie marxienne ne tient pas à sa disqualification intellectuelle mais, à partir d’un tout autre lieu que celui du théorique, au discrédit politique du communisme, au passage de l’attraction pratique du fait du rôle de l’Armée rouge dans la victoire sur le nazisme, des militants communistes dans Résistance et des acquis de la Libération à son contraire, du fait des révélations sur les crimes staliniens et sur les carence démocratiques du socialisme existant.
La vraisemblance d’un dépassement du capitalisme est mise en doute du fait d’un déplacement des évidences, d’un mouvement tectonique de l’idéologie passive, selon laquelle « l’homme » est pensé essentiellement, voire exclusivement, comme être de langage. Le symbolique seul définirait l’homme. Cette mutilation en pensée de l’humanitas réelle, cette mise entre parenthèses théoriques de l’activité laborieuse s’accordent avec manière pratique dont est traité le monde du travail.
L’activité humaine s’accomplit de façon systématiquement médiatisée, ses médiateurs génériques étant l’outil et le signe. Le monde humain dans lequel elle s’objectivise est ainsi le produit conjoint d’activités de deux ordres, laborieuses et langagières, l’outil médiatisant les rapports des hommes avec la nature, le signe les rapports des hommes entre eux et avec eux-mêmes. Les activités productives et signifiantes et ont des modes propres de fonctionnement et d’évolution, même si l’interpénétration des logiques sociales fait qu’il n’est guère de traits des unes dont ne soient affectées les autres.
L’activité productive outillée est objectalisante, c’est-à-dire tend à se métamorphoser en réalités chosales, nature domestiquée, équipements pérennes, produits stockables, inséparables des activités correspondantes.
Le mode propre de matérialité de l’esprit n’est pas la chosalité. L’agitation de l’air qui achemine la parole est objective, mais ne constitue pas une chose subsistant par elle-même après que la bouche se soit tue. Le signe, malgré ses aspects objectifs relèvent du subjectal. Avec l’écriture, le langage relève de l’objectalisation, mais ce phénomène second ajoute sans lui en rien ôter au caractère fondamental de tout langage, plus largement de toute production symbolique, qui est activité socialement réglée de communication interpersonnelle dont la visée n’est pas la production d’un objet mais l’entrée en rapport avec un sujet.
Parce qu’elle s’objectalise hors des organismes qui l’effectuent, l’activité outillée, bien que ses formes choses aient à demeurer réappropriables, n’est pas bornée dans son expansion par les capacités appropriatives de chaque individu en particulier et peut donc connaître une accumulation en elle-même illimitée. Ce que le signe a d’irréductiblement subjectal s’oppose à une cumulativité se déconnectant des individus.
Une langue change sans cesse, elle ne s’étend pas exponentiellement, faute de quoi tendrait à disparaître, avec sa possible appropriation par toute une communauté, sa raison d’être, c’est-à-dire la communication interpersonnelle, l’acheminement intersubjectif de sens, même si les membres d’une communauté n’ont en commun qu’une part de la langue, suffisante pour se parler.
La variété des langues n’a pas de limites, mais c’est sur la base d’une identité, puisque toutes les langues sont traduisibles les unes dans les autres.
Le signe a une histoire de type évolutif plutôt que cumulatif.
Les activités productives outillées se déploient en division technique du travail en branches d’activité et en division sociale du travail en états, ordres, classes, ce qui permet à l’objectalité technique en voie d’accroissement illimité d’être appropriable par des individus aux capacités finies, la compétence globale de l’humanité laborieuse se fragmentant en savoir-faire inéchangeables, que met en rapport un système d’échanges extérieur à ces savoir-faire, surdéterminé par des structures et des luttes de classe.
Dans l’univers du symbolique, si les champs sont multiples, si les genres et les styles dans chaque champ sont aussi multiples, s’ils sont redoublés par les orientations de classe, si une langue présente des vocabulaires sectoriels, des accents régionaux, des parler de classe, des fonctions et des genres divers, si l’esprit a des provinces diverses, l’éthique, le droit, la philosophie, l’art, si les créations sont diverses, un concept n’est concept qu’en se rendant concevable par tout esprit raisonnable, une loi n’est loi que dans une formulation intelligible pour tout citoyen conscient, une langue doit être parlée par l’immense majorité, chaque province de l’esprit ayant une visée d’universalité.
L’échange généralisé des marchandises ramène la variété des activités laborieuses à l’identité du temps de travail socialement nécessaire, la réduction inégale de ce temps étant le but, alors que les oeuvres symboliques sont incommensurables. Le monde du symbolique, soumis à la division technique des activités, est exposé à l’aliénation du sens et il n’est pas par lui-même générateur d’une division sociale du travail où s’alimentent exploitation de l’homme et lutte de classes.
Dans l’ordre des activités outillées, une progression quantitative en puissance opératoire et en réduction du temps de travail fait entrer périodiquement en crise structurelle des rapports sociaux rendus peu labiles par des privilèges de classe, induisant des épisodes de révolution technologique et politique. Dans l’ordre des activités symboliques, on a parfois des changements marquants et des tensions vives, mais dans l’ensemble il s’agit d’une évolution lente, ainsi la diachronie des structures linguistiques qui renvoie à une altération de la langue que régissent du dedans la loi du moindre effort phonétique ou la loi de l’analogie grammaticale, à opposer à l’histoire de la langue, l’émergence du français, histoire qui vient du dehors, des avatars de la formation sociale où la langue se parle et s’écrit.
- 14. L’anthropologie marxienne est ignorée par le matérialisme naturel de Levi Strauss pour qui on trouve les mêmes schèmes logiques inconscients dans toute civilisation, chez les culturalistes américains pour qui la société et la culture sont des modèles de comportement, les gestes techniques, des modes de vie, mais aussi pour Habermas pour qui la communication et son éthique de la communication sont des données naturelles. Chez Freud, il y a la place pour le dynamisme, l’activité, il y a aussi la place pour l’histoire, pour le changement, pour l’évolution, enfin il y a la place pour le sens, la signification.
Pour Levi Strauss, tous les hommes sans exception possèdent un langage, des techniques, un art, des connaissances positives, des croyances religieuses, une organisation sociale, économique et politique. Ils impriment à toute forme mentale ou sociale les mêmes schèmes logiques tels que la dyade ou la triade, ce qui exprime les lois universelles qui régissent l’activité inconsciente de l’esprit. Ces universaux anthropologiques tiennent à la structure objective du psychisme et du cerveau, aux lois du cortex cérébral et donc aux lois physico-chimiques de la matière. La culture est réintégrée dans la nature. La naturalisation est une déhistoricisation. Le symbolique superstructurel est lu selon une infrastructure naturelle, selon un matérialisme naturel.
Les culturalistes américains considèrent la culture comme une configuration de comportement acquis et transmis, l’ensemble des standards de comportement du mode de vie global, les façons de table, les idéaux, les coutumes matrimoniales, les croyances ou les incroyances au surnaturel. Les habitudes et les attitudes individuelles sont induites par ces modèles, ces patterns sociaux, qui sont d’une extériorité comprise comme individualité psychique standardisée. La société est réduite à un système de patterns comportementaux. Elle n’est rien d’autre que de l’individualité. Si les objets fabriqués sont dans la culture, c’est par l’aspect technique de leur fabrication, la façon de tresser les paniers par exemple. Les rapports de production et la formation sociale ne sont pas évoqués. Les activités d’appropriation à l’origine du développement individuel ne sont pas non plus évoquées. Le subjectal est du côté du social, les comportements standards, et du côté individuel, les activités modelées par ces standards. La société est un groupe de gens ayant appris à travailler ensemble. On ne voit pas que l’homme s’hominise à partir des rapports sociaux. L’individu adopte tels patterns de comportement parce qu’ils satisfont à des besois individuels innés, la société étant un environnement conditionnant l’individu.
Pour Habermas, la dialectique des forces productives et des rapports de production passe par la médiation des idéologies. Il ne faut pas sous-estimer la culture, l’agir communicationnel, la communication. L’homme est réduit au langage et l’éthique de la discussion vire à une éthique de l’espèce humaine.
Freud conjugue l’activité, l’histoire et le sens.
Il y a en effet du dynamisme et de l’activité dans les notions de refoulement, d’identification, de choix d’objets, d’élaboration secondaire, de résistance, de sublimation. Le rôle actif du moi va jusqu’à exercer une influence sur le ça et même à prendre sa place. L’individu dispose d’un irréductible degré de liberté.
La topique de cette activité, de ce dynamisme se déploie à travers des histoires singulières. L’inconscient intemporel est capable d’évolution, d’histoire, en fonction des événements. La pulsion sexuelle, conservatrice, évolue en phases. Le moi est succession de choix d’objets.
Il n’y a pas que le quantitatif. Le rêve, lapsus, le mot d’esprit, le symptôme, la résistance, la croyance, la création, le transfert font sens, même si le sens qui affleure n’est pas le bon. On ne peut pas s’en tenir aux comportements.
- 15. Il y a trois niveaux de comportement chez animal, celui de la réaction instinctive, du réflexe absolu couplé de manière innée à un stimulus spécifique, celui de la réaction acquise, du réflexe conditionné permettant l’adaptation aux situations changeantes et enfin celui de l’invention d’un comportement inédit, tel celui de l’utilisation d’un bâton pour attraper un fruit. L’outil utilisé par l’animal doit être dans le champ visuel, il n’est ni préparé, ni conservé, ni transmis, il n’est qu’un auxiliaire, car la recherche de la nourriture est le seul but, il n’est l’objet que d’une connaissance rudimentaire, il n’est en relation ni avec le travail, condition d’une maîtrise toujours plus grande sur la nature, ni avec le signe, condition d’une maîtrise de son propre comportement. Il reste un stimulus naturel, non artificiel, un signal, une stimulation naturelle. L’homme a recours à des instruments psychologiques, les signes, par exemple un noeud dans le mouchoir, qui lui permettent de transformer la mémoire spontanée en mémoire artificielle, mémoire volontaire, pour lui ou pour autrui. Avec le comptage sur les doigts, l’évaluation peut se développer sérieusement, l’attention spontanée devient attention volontaire. Avec le jeu de dé, le choix aléatoire peut devenir choix raisonné, choix volontaire. Le signe étant artificiel, il est plus qu’un signal naturel ayant seulement une fonction de signalisation. La stimulation devient auto stimulation, comportement volontaire, maîtrise de soi-même et de son propre comportement, ce qui améliore la maîtrise de la nature. Le signe devient un stimulus conditionnel, mais créé par l’homme, avec pour fonction de maîtriser son comportement ou celui d’autrui. Le signe a dorénavant une fonction de signification, dans un contexte de création et d’utilisation de signes, en relation avec le sens personnel. L’artificialité du signe induit des liaisons nerveuses imprévues, des liaisons nerveuses qui ne sont plus le reflet passif des liaisons naturelles, ce qui transforme l’individu et ses capacités. L’activité qui utilise l’outil comme médiateur, instrument entre l’homme et la nature, est tournée vers l’extérieur, tandis que l’activité qui utilise le signe comme médiateur, instrument, est tournée vers l’intérieur, vers la maîtrise et la transformation du psychisme de l’autre ou la maîtrise et la transformation de son propre psychisme, de soi-même, de ses capacités. Les activités se référant aux normes, aux règles du jeu, aux valeurs morales sont aussi des activités médiatisantes ou instrumentales. L’apparition des fonctions psychiques supérieures, c’est l’essor des habiletés outillées, des échanges verbaux, de la pensée logique, des formes auto maîtrisées du comportement, avec les élaborations artificielles que sont les outils, les techniques, les savoirs, le langage, les formes de comptage et de calcul, les moyens mnémotechniques, les symboles algébriques, les oeuvres d’art, l’écriture, les schémas, les diagrammes, les cartes, les plans. Ces formes supérieures du psychisme viennent du dehors culturel, non du dedans organique. Ce n’est pas le cerveau qui commande ces comportements supérieurs.
La pensée du chimpanzé est indépendante du langage. Pensée et langage ont des racines évolutives différentes.
Le bâton du chimpanzé n’est saisi que s’il est dans le champ visuel du fruit inaccessible. Il n’est pas conservé après usage ni préparé avant usage ni transmis de génération en génération.
Pour le chimpanzé, l’outil est un auxiliaire d’une action à la structure de laquelle il ne change rien d’essentiel. Seul le procédé est intelligent. L’action est instinctive.
Pour le singe, le bâton n’a pas la signification d’un outil. Alors que l’homme veut un bâton, le singe veut un fruit, non un outil. Le singe ne confectionne pas l’outil en prévision de l’avenir. L’outil chez le singe ne joue qu’un rôle second dans son adaptation à l’environnement. La chimpanzé connaît de manière rudimentaire l’outil.
Il ignore le travail. Il utilise un outil en l’absence de travail.
Ce qui manque à l’usage simiesque de l’outil, c’est le recours à cet autre instrument qu’est le signe.
L’adaptation de l’animal à la nature est passive. Il n’y a pas maîtrise du milieu par le travail.
Il n’y a pas non plus de maîtrise de l’animal sur son propre comportement au moyen de signes artificiels, contrôle de soi-même, car cela exige l’usage du symbole. L’invention de procédures artificielles à base de signes donne aux hommes une maîtrise sur leurs activités psychiques, les leurs comme celles des autres. La maîtrise outillée sur la nature va alors plus loin.
En plus de la mémoire spontanée, il y a la mémoire artificielle, les bâtons à encoches, le noeud au mouchoir. Le signe est enrôlé comme moyen dans l’opération de mémorisation.
On peut agir sur la mémoire de l’autre, de même que sur la sienne propre. Les habitants d’un village veulent que le représentant du pouvoir central n’oublie pas leur demande. Pour cela, ils lui donnent une griffe de lynx.
L’évaluation spontanée d’une quantité se précise avec le recours à des moyens artificiels, comptage sur les doigts et articulations du corps.
Il y a recours à des signes qui fonctionnent comme instrument psychologique rendant possible une maîtrise du comportement.
Quand il y a incertitude de l’avenir, l’indifférence des options, la décision raisonnée n’est pas possible, et on utilise le lancement de dés, le tirage au sort, d’où l’émergence d’un choix volontaire.
Il y a trois niveaux de comportement, celui de la réaction instinctive, réflexe absolu couplé de façon innée à un stimulus spécifique, celui de la réaction acquise, du réflexe conditionné, permettant l’adaptation aux conditions changeantes, celui de l’invention d’un comportement inédit.
Si le noeud au mouchoir agit comme un stimulus ordinaire, ce stimulus provient d’une source entièrement différente. Ce stimulus n’est pas donné par la nature mais produit par l’invention humaine. La stimulation se convertit en auto stimulation dans ces formes supérieures de comportement que sont la mémoire volontaire, l’attention volontaire, le choix volontaire.
On a une activité psychique qui révolutionne la maîtrise de l’objet en inaugurant la maîtrise du sujet.
Les stimuli artificiels créés par l’homme pour remplir la fonction d’auto stimulation sont des signes. Le signe est un stimulus conditionnel artificiellement créé par l’homme comme moyen de maîtrise du comportement, celui d’autrui ou le sien propre.
Le signe semble ne mettre en jeu que la fonction de signalisation. Son rapport à la réponse qu’il doit susciter étant purement artificielle, il paraît n’avoir sens que d’assumer ce rôle de signal.
Mais cette artificialité lui confère un pouvoir d’une autre nature et portée que celle du signal naturel. Les liaisons nerveuses ne reflètent plus passivement les liaisons naturelles. Il y a transformation des choses. Les liaisons nerveuses induites par les instruments psychologiques produits par l’homme ouvrent la voie à une activité de transformation de soi, clé d’un tout autre rapport au monde.
La signalisation se transmue en signification, création et emploi de signes, c’est-à-dire de signaux artificiels, structure interne de l’opération sémiotique, processus de généralisation, en rapport dialectique avec le sens personnel, le mot étant le microcosme de la conscience.
Toute activité humaine est médiatisation, avec l’activité utilisant l’outil, avec celle utilisant le signe, cet outil mental, avec celle utilisant les normes, comme les règles du jeu ou les valeurs morales. Toutes ces activités médiatisantes ou activités instrumentales ont en commun l’interposition d’un tiers terme entre le sujet et l’objet.
L’outil, moyen d’une action physique tournée vers l’extérieur, médiatise l’activité humaine visant à maîtriser la nature. La fonction instrumentale du signe est orientée en sens contraire, celle d’un moyen d’une action psychique tournée vers l’intérieur qui tend à une maîtrise du comportement d’autrui ou de soi-même.
- 16. Le psychisme proprement humain est d’origine externe. Chaque homme doit s’approprier le patrimoine de l’humanité. Chaque comportement individuel supérieur est d’abord une relation sociale. Les rapports sociaux sont représentés, transposés au dedans en fonctions de l’individu et en formes de la structure de l’individu. L’individuel est la forme supérieure du social. Chaque activité intérieure, chaque fonction intrapsychique, chaque structure psychique individuelle est d’abord rapport interpsychique, relation entre individus, relation sociale. La réflexion est la forme internalisée de la discussion. Le mot est d’abord un ordre, un rapport de pouvoir, et ensuite un moyen de régulation volontaire. Le signe fait de l’outil un moyen de travail, ce qui constitue l’outil proprement humain dans sa structure. Mais cet outil humain a aussi spécifiquement une dimension temporelle, il est outil pour l’avenir, témoignant d’une vie dans le temps fondée sur une maîtrise du comportement, l’homme se munissant d’un outil pour réaliser une tâche à venir. L’action proprement humaine est marquée du sceau de la volonté.
Il faut souligner l’importance de la fonction psychique du signe dans la genèse des fonctions humaines supérieures. Mais histoire du travail et histoire du langage ne peuvent être compris l’un sans l’autre
La modification de la nature modifie la nature de l’homme.
L’apparition des fonctions psychiques supérieures est la relève d’un développement de type zoologique par un développement de type historique, avec l’essor des habiletés outillées, des échanges verbaux, de la pensée logique, des formes auto maîtrisées du comportement, sur base biologique inchangée.
Il y a donc production immense d’élaborations artificielles ouvrant des voies à la maîtrise de la nature et de soi-même, avec les outils, les techniques, les savoirs, avec les outils psychologiques, le langage, les formes de comptage et de calcul, les moyens mnémotechniques, les symboles algébriques, les oeuvres d’art, l’écriture, les schémas, les diagrammes, les cartes, les plans.
La culture, ensemble de productions historiques à partir de quoi l’humanité s’élève à une existence civilisée, avant d’être richesse interne, est patrimoine externe historiquement constitué. Les modalités supérieures des comportements viennent du dehors culturel, non du dedans organique. L’homme doit donc s’approprier activement ces modalités supérieures de comportement. Si au niveau de l’élémentaire le cerveau commande le comportement, au niveau de l’activité culturellement médiatisée l’homme gouverne du dehors son propre cerveau.
Le psychisme proprement humain est d’origine externe, donc sociale. Chaque comportement individuel supérieur est d’abord une relation sociale.
Toute fonction psychique médiatisée apparaît deux fois, la première fois entre les individus comme rapport interpsychique, la deuxième fois comme activité intérieure, fonction intrapsychique.
La réflexion est la forme internalisée de la discussion.
Le mot est d’abord ordre, rapport de pouvoir, puis devient en nous moyen de régulation volontaire.
« Je » est la relation sociale de « je » avec lui-même.
L’individuel chez l’homme est la forme supérieure du social.
Les rapports sociaux sont représentés, transposés au-dedans en fonctions de l’individu et en formes de la structure de l’individu.
Il y a clivage de la psychologie en psychologie à visée explicative et causale plus ou moins matérialiste qui n’explique au mieux que l’élémentaire, et en psychologie phénoménologique compréhensive qui se centre sur les formes supérieures du psychisme mais en renonçant à les expliquer au nom de conceptions idéalistes de la conscience. Il faut élaborer une théorie explicative de la conscience grâce à une perspective anthropologique nouvelle, marxiste.
Il y a chez l’homme entrelacement interne entre le signe et l’outil. Le signe commence à participer à l’usage de l’outil, faisant de lui un moyen social de travail.
Mais il n’y a pas seulement par rapport à l’animal une différence structurelle de l’outil, il y a une différence temporelle.
Le singe, esclave de son champ actuel de vision, ne prépare pas de bâton d’avance, alors que l’homme se munit d’un outil en vue d’une tâche à venir, un outil pour l’avenir, témoignant d’une vie dans le temps fondée sur la maîtrise du comportement, grâce au signe, dont la forme la plus haute est le mot, et qui élève l’action sur un plan supérieur, en lui imprimant le sceau de la volonté.
- 17. Une activité comme l’écriture lie en un système fonctionnel plusieurs fonctions. Mais les rapports ou liaisons existants entre fonctions ne doivent pas faire oublier que ces rapports ou ces liaisons varient avec l’âge, et il en est de même des systèmes fonctionnels. La spécificité de chaque fonction ne doit pas faire oublier l’existence de la personnalité et la réflexion généralisée de la réalité dans la conscience. L’étude de la pensée et des fonctions mentales mobilisables, hiérarchisées et en développement, ne doit pas faire oublier l’étude de l’affectivité, les motivations, les impulsions, les besoins, les intérêts, les émotions, les volontés, variables aussi selon l’âge. Aux fonctions psychiques d’essence relationnelle et historique ne peuvent pas correspondre des organisations cérébrales données d’avance, mais seulement, formées ou construites au cours de l’histoire individuelle à partir de connexions extra cérébrales, des mises en relation fonctionnelle évolutive entre des zones remplissant isolément un rôle spécifique susceptible de changement et dont la connexion intégrative fait apparaître de nouvelles propriétés dynamiques du système nerveux, ce qui constitue des organes mobiles, des systèmes labiles de connexions interzones.
Au-delà de l’étude des fonctions séparées, mémoire, attention, pensée, langage, opérations mathématiques, il faut étudier les liaisons interfonctionnelles et les systèmes fonctionnels qui se forment à partir des fonctions, une activité comme l’écriture alliant en un tout organique de nombreuses fonctions. Il faut étudier la dialectique de ces liaisons et de ces systèmes.
Les rapports entre fonctions varient. À chaque stade de développement se transforme la structure de ces rapports, si bien que l’objet de la recherche devient l’évolution des systèmes fonctionnels.
Sans perdre de vue la spécificité de chaque fonction, l’objet de la psychologie doit être la personnalité. Ce n’est pas le muscle qui travaille mais l’homme.
Derrière la pensée il y a une tendance affective et évolutive. N’oublions pas qu’il n’y a pas que des fonctions mentales mobilisables et hiérarchisées. La pensée prend naissance dans la sphère motivante de notre conscience qui englobe nos impulsions, besoins, intérêts, mobiles, affects, émotions, volontés. Il y a aussi un développement des intérêts selon les âges.
Si on se représente l’activité psychique comme une somme de fonctions séparées, chaque fonction psychique est normalement assumée par une région donnée du cerveau. C’est le localisationnisme.
Si on représente l’activité psychique comme un ensemble indivis de fonctionnements, le cerveau fonctionne comme un tout dans la régulation des fonctions supérieures. C’est le holisme ou le globalisme.
Mais aussi il faut localiser les systèmes fonctionnels d’origine culturelle-historique. La théorie des localisations doit être fondée sur la théorie historique des fonctions psychiques supérieures, fondée elle-même sur la théorie de la structure systémique et sémantique de la conscience, une conscience qui reconnaît non seulement la variabilité des liaisons et rapports interfonctionnels, mais aussi la formation de systèmes dynamiques complexes intégrant une série de fonctions élémentaires, mais aussi encore la réflexion généralisée de la réalité dans la conscience.
Le support cérébral ne peut se réduire à une mosaïque d’aires séparées données d’avance ni se diluer dans un fonctionnement global exempt de dimension historique.
Derrière la genèse des fonctions psychiques, il y a les rapports entre les hommes. Il n’y a donc pas de centre particulier des fonctions psychiques élevées. Celles-ci doivent être expliquées non par des liens organiques internes, par des régulations, mais par l’extérieur, par le fait que l’homme commande d’activité du cerveau du dehors au moyen de stimuli, si bien que ses fonctions psychiques supérieures ne sont pas des structures naturelles mais des constructions. Le principe essentiel de l’activité des fonctions psychiques supérieures de l’individu est l’interaction de type social entre fonctions et non l’interaction entre les personnes. Il s’agit donc de localiser des fonctions, non les centres. À des fonctions psychiques d’essence relationnelle et historique ne peuvent correspondre sur le plan cérébral des organisations morphologiques données d’avance par la nature mais seulement, formées au cours de l’histoire individuelle à partir de connections extra cérébrales, des mises en relations fonctionnelles évolutives entre zones remplissant isolément des rôles spécifiques et dont la connexion intégrative fait apparaître de nouvelles propriétés dynamiques du système nerveux. Les organes fonctionnels, ou organes physiologiques mobiles du cerveau, systèmes labiles de connexion interzones, concrétisent le fait que le cerveau humain, du point de vue fonctionnel, est un résultat de l’histoire.
Le rôle que jouent les diverses aires cérébrales dans l’accomplissement des fonctions psychiques supérieures change au long du développement individuel. Une lésion d’une aire peut obérer chez l’enfant le développement de fonctions psychiques supérieures, tandis qu’elle peut perturber chez l’adulte surtout les fonctions élémentaires impliquées. Une lésion sous corticale perturbant une activité de marche non volontaire peut-être palliée par le transfert de l’activité sous corticale au niveau cortical, en imposant de marcher sur des repères, ce qui fait appel à une régulation consciente impliquant l’activité corticale.
- 18. La pédagogie et la collaboration sont nécessaires pour passer la rupture entre aptitudes élémentaires et capacités supérieures, les fonctions psychiques supérieures venant du dehors culturel et social, mais il faut tenir compte des logiques naturelles du développement, de l’existence de phases de développement. Les spontanéistes, adeptes du tests, considèrent qu’il faut adapter les offres pédagogiques à la maturation de l’enfant, sans tenir compte des potentiels de développement de l’enfant, sans anticiper sur le développement de l’enfant pour le faire progresser, tandis que les dirigistes considèrent que l’apprentissage est un dressage ou une imitation de l’adulte, sans tenir compte des possibilités actuelles de l’enfant, de sa zone proche de développement, entre ce qu’il sait faire tout seul et ce qu’il peut apprendre à faire avec la collaboration de l’adulte, sans tenir compte non plus du nécessaire travail d’appropriation de l’enfant du sens et de la structure des activités humaines, ce qui implique en particulier de donner du sens aux apprentissages pour que la motivation ne s’émousse pas, mais aussi de changer le sens et les objets des apprentissages, les rafraîchir, pour que l’intérêt se maintienne et la satiété ne s’installe pas.
Comme des aptitudes élémentaires d’un enfant à ses capacités supérieures il y a non transition continue mais rupture, la pédagogie doit lui apprendre à sauter. Il s’agit de s’appuyer sur les logiques naturelles du développement, mais pour les dépasser et non s’y asservir.
Alors que la phylogenèse du genre humain se déroule uniquement dans l’histoire sociale à l’état pur, l’ontogenèse de la personne se déroule dans la vie d’un individu en croissance biologique, où s’entremêlent des processus de nature hétérogène, où fusionnent deux lignes de développement, où processus endogènes et exogènes sont entrelacés tout en demeurant autonomes.
Les uns donnent comme principal moteur au développement de l’enfant une maturation naturelle interne, l’enseignement devant adapter ses offres à ce réquisit, c’est le spontanéisme.
Les autres donnent comme principal moteur au développement de l’enfant un apprentissage social externe qu’on doit prendre en main selon le principe du dressage. C’est le dirigisme.
En fait, il y a des processus biologiques de maturation interne inducteurs de phases, mais les fonctions psychiques supérieures viennent à l’enfant du dehors, des acquis historico-sociaux de l’humanité constitutifs du monde culturel où se forment les capacités de l’enfant. Il n’y a pas de développement sans apprentissage, en particulier sans apprentissage scolaire.
Mais l’apprentissage n’est pas imitation, transfert spontané de compétence, selon le principe d’un « je vois faire, j’imite, je sais faire », car l’enfant ne peut imiter que ce qui est dans la zone de ses possibilités intellectuelles. Il s’agit de passer de ce qu’il sait faire à ce qu’il ne sait pas faire.
Il n’y a pas d’apprentissage sans développement. Pour que ce que j’apprends du dehors deviennent mien, je dois me l’approprier par un travail interne, une croissance en deux temps où se forment de nouvelles capacités. Si l’apprentissage est moteur du développement, le développement est condition de l’apprentissage. On ne peut sauter les stades psychiques. Il y a causalité enchevêtrée, dialectique entre apprentissage et développement, rapports évolutifs, spécifiques pour chaque âge.
L’enfant passe de ce qu’il sait faire à ce qui ne sait pas faire grâce à une nouvelle médiation, celle de l’adulte sachant montrer comment cette objectalité qu’est l’acquis culturel externe peut être réincluse dans la subjectalité d’une activité psychique interne dont cette objectalité devient l’instrument.
Le développement s’opère par la collaboration et l’imitation, source de toutes les propriétés spécifiquement humaines de conscience. L’enfant est capable d’apprendre en collaboration avec autrui et de s’approprier le sens et la structure des activités humaines.
La zone prochaine de développement s’étend entre ce que l’enfant sait déjà faire tout seul et ce qu’il peut apprendre à faire grâce à la collaboration de l’adulte. Elle concerne ses potentiels actuels inhérents à son développement interne s’opérant à partir d’un apprentissage externe.
Le seul apprentissage valable est celui qui anticipe sur le développement et le fait progresser, mais on ne peut enseigner à l’enfant que ce qu’il est déjà capable d’apprendre.
La période optimale d’apprentissage d’une matière donnée se situe entre deux seuils, pour qui oriente sa pédagogie non sur l’hier mais sur le demain du développement.
Les tests d’aptitude, dans le meilleur des cas, évaluent les capacités actuelles d’un enfant en ignorant ses potentiels de développement. Les tests ne tiennent pas compte que deux enfants de même niveau de performance peuvent différer sous l’angle de leur développement potentiel. Les tests risquent de faire oublier que les pratiques pédagogiques sont à déterminer en fonction du potentiel et non de l’actuel. Les pratiques pédagogiques ne peuvent ignorer les fonctions venues à maturité, mais il ne faut pas oublier le futur, ce qui peut mûrir, les possibilités non réalisées. L’éducateur doit discerner sans cesse le possible dans le réel.
Sous la dynamique ou l’inertie des apprentissages demandeurs de croissance en dedans, il y a des moteurs, affects, émotions, pulsions, besoins, intérêts, mobiles. L’enfant n’est pas un système cognitif fonctionnant dans l’abstrait mais une personnalité concrète dont les activités font pour lui sens, ou non, si bien que l’enseignant doit rafraîchir la tâche pour entretenir une motivation faiblissante, changer la demande pour éviter que l’intérêt ne s’émousse, que la satiété ne s’installe, donner un nouveau sens à la tâche et un nouvel investissement.
- 19. Pour l’individu déficient, l’accès ordinaire aux fonctions psychiques supérieures est barré, mais les formes culturelles de développement sont conventionnelles, si bien qu’avec les moyens organiques disponibles cet individu peut développer, avec l’aide de la collectivité, grâce à la collaboration et à la communication avec des individus à un niveau supérieur de développement, des activités culturelles supérieures dont la structure profonde n’est pas affectée par l’appareil psychophysiologique utilisé. À partir du moment où l’individu lit avec ses doigts, sa déficience ne se transforme pas en handicap. Il ne s’agit pas de socialiser coûte que coûte des comportements naturels dont on ne peut changer la déficience, mais de somatiser d’une façon ou d’une autre les acquis culturels.
Toute déficience est contradictoire, manque générateur d’obstacles dans l’adaptation au monde, développement d’effets surcompensateurs et voies de détour vers un autre mode d’adaptation.
Comme toute lutte, la compensation peut avoir deux issues, victoire ou défaite. La médiation du monde des adultes est alors déterminante. La déficience n’est pas fatalement handicap, le développement naturel ne préjuge pas fatalement du développement culturel.
Comme tous nos outils et signes sont ajustés à un type « normal » d’individu, il y a l’illusion d’un passage spontané du naturel au culturel, alors qu’il s’agit d’une immense construction historique.
Pour un individu déficient, lignes naturelle et culturelle de développement ne concordent plus. L’accès ordinaire aux fonctions psychiques supérieures est barré.
Le langage peut être approprié par d’autres voies sensorimotrices. Les formes culturelles de développement ont un caractère conventionnel et muable. On peut construire avec les moyens organiques disponibles, souvent aiguisés par la surcompensation, des activités culturelles supérieures dont la structure profonde n’est pas affectée par tel ou tel appareil psychophysiologique. On peut lire avec les doigts et parler avec les mains.
Alors que le défaut organique, c’est-à-dire la déficience, échappe à notre pouvoir, la collectivité en tant que facteur de développement des fonctions psychiques supérieures est entre nos mains pour ne pas transformer la déficience en handicap.
La constitution de collectivité d’enfants déficients n’est pas pédagogique, puisque la collaboration et la communication collective avec d’autres enfants à un niveau supérieur de développement est décisive.
Il faut utiliser toutes les possibilités d’activités langagières, en tenant compte de l’unité de l’affectivité et de l’intellect.
Pour Piaget la source du psychisme humain est dans les attitudes biologiques de l’espèce, non dans les productions historico-sociales du genre humain, ce qui vient de la société étant pensé comme norme externe, non comme dynamisme internalisé, l’enfant étant un être biologique qui socialise ses comportements naturels, n ne on un être social qui somatise les acquis culturels.
- 20. À toute perception ou activité perceptive correspond une action, une activité instrumentale, non un don ou une aptitude innée. L’audition verbale implique l’imitation articulatoire. La grande qualité informative de la perception correspond à la grande complexité de l’activité instrumentale correspondante. La réponse ou image sensorielle à une activité perceptive intelligemment interrogative est une constante perceptive, une représentation d’objet et non une simple affection fugace, dans la mesure où s’investissent dans cette image sensorielle le langage, la pensée conceptuelle, la mémoire événementielle, nos perceptions devenant des représentations généralisées du réel, des représentations objectives dans la mesure où le sujet se met entre parenthèses. Il faut donc un apprentissage de la perception. Le jeune Français doit apprendre à chanter juste, du fait du caractère peu tonal de la langue qu’il vient d’acquérir.
À l’opposé de la tradition empiriste qui tient l’information sensible comme passivement reçue, cette information est activement produite. Il y a des fibres effectrices dans les nerfs sensitifs. Aucune perception n’est possible sans action. L’ouïe verbale implique l’imitation articulatoire, l’ouïe tonale une activité cachée de l’appareil vocal.
Le psychisme perceptif est en connexion avec l’activité instrumentale, chaque complexité nouvelle du comportement correspondant à une qualité informative supérieure de l’information.
Dès que l’activité perceptive est exploration intelligemment interrogative, la réponse sensorielle n’est plus simple affection mais représentation d’objet. La mobilité de l’image sensorielle se transmue en constance perceptive. Quand je tourne la tête, les murs de la pièce ne bougent pas. S’investissent dans cette image sensorielle les fonctions psychiques complexes du langage, de la pensée conceptuelle, de la mémoire événementielle. Je ne perçois pas un rectangle blanc mais une feuille de papier, voire celle-là même que j’avais égarée.
Toute notre expérience vivante se réfracte dans nos perceptions métamorphosées en représentations généralisées du réel.
Le travail psychique met le sujet entre parenthèses pour se faire générateur d’objectivité. La chose pour nous est de plus en plus connaissance de la chose en soi.
Comme le français est une langue très peu tonale, le fait de s’approprier cette langue ne fait pas acquérir l’ouïe tonale. La formation de l’audition est médiatisée par l’apprentissage de la langue parlée. Il faut une pédagogie appropriée pour apprendre à chanter juste à un jeune français.
Les dons existent pas. Ce que le cerveau renferme virtuellement, ce n’est pas tel ou tel attitude humaine, mais seulement l’aptitude à la formation de ces attitudes.
- 21. Une activité est un processus avec un motif, le motif global de l’activité, et un but correspondant, subordonné. Un processus sans motif, par exemple la mémorisation en soi, n’est pas une activité. Le but de l’action de traquer du gibier ne prend sens que dans le rapport au motif de l’activité de chasse qui est de se nourrir. L’activité se décompose en actions. Une action appartient à une activité. Une activité peut se rebeller contre le but qu’on lui impose et se fixer un autre but qui prend sens et devient alors motif générateur d’une nouvelle activité. Chacun trouve un système de significations prêt, la signification étant une généralisation de la réalité cristallisée sur un mode sensible, par exemple la note scolaire, qui a une signification objective. Chacun s’approprie de manière personnelle cette signification. Ainsi la note est ressentie personnellement comme plus ou moins valorisante, comme un succès ou un échec. Si le sens personnel s’exprime dans des significations, il se crée dans une activité, il correspond à un motif, à un vécu, il fait corps avec le système variable des motifs de l’individu, et il est à la source du dynamisme des apprentissages et des activités. La personnalité est l’ensemble des rapports de l’individu avec le monde, rapports qui se réalisent dans des activités en relations hiérarchiques et animées par un système de sens personnels. Elle est ce que l’individu fait. Elle est donc d’essence temporelle, gros d’un passé qui ne décide pourtant pas de l’avenir dans la mesure où l’individu fait de son passé ce qu’il veut. L’activité personnelle s’inscrit avec une certaine distance dans un genre, dans un référentiel collectif non écrit, dans une compétence transpersonnelle, dans une mémoire sociale, auxquels l’individu insuffle par son style une évolution. Le malmenage des genres sociaux du travail est destructeur du développement psychologique de l’individu.
L’activité est un processus impulsé et orienté par un motif vers un but correspondant. Tout processus n’est pas une activité.
Ainsi la mémorisation en soi, sans raison particulière, n’est pas une activité.
Chez les animaux, l’activité est sous-tendue par un but de nature biologique.
Avec l’homme, les motifs et les buts se diversifient. Avec la division du travail, le but et le motif peuvent se dissocier. Cette scission s’internalise dans le psychisme individuel. Dans la traque du gibier, le but du rabatteur qui est de rabattre le gibier ne prend sens que par rapport au motif global de l’activité commune, chasser pour se nourrir.
L’activité se décompose ainsi en actions, processus dont le motif ne coïncide pas avec son objet, avec ce à quoi il vise, mais appartient à l’activité dans laquelle entre l’action considérée.
La non coïncidence des motifs et des buts, des activités et des actions est à la fois aliénation, drame de l’existence et moteur potentiel de progrès psychique, quand des activités entrent en rébellion contre leur logique imposée et élisent d’autres buts, et les buts, prenant sens, deviennent motifs et suscitent de nouvelles activités.
La signification est la généralisation de la réalité qui est cristallisée et fixée dans un vecteur sensible tel que le mot, forme idéale de l’expérience sociale par-delà le rapport au réel de l’individu singulier.
Chacun trouve un système de signification prêt, élaboré historiquement, et se l’approprie tout comme il s’approprie l’outil, précurseur matériel de la signification.
Le sens est un rapport qui se crée dans la vie, dans l’activité du sujet. Le sens s’exprime dans les significations mais sa provenance et sa consistance sont toutes autres. Pour trouver le sens personnel, il faut trouver le motif qui lui correspond. Une note scolaire a une signification objectivement établie, mais son sens personnel varie, pouvant être vécu comme une moyenne ou comme une contre-performance. Le sens fait corps avec le système des motifs de l’individu et change avec lui. Il est à la source de tout dynamisme d’apprentissage.
Le sens ne s’apprend pas, mais peut-être éduqué.
Le sens irrigue toutes les activités dans la mesure où ces activités ne s’adressent pas seulement à l’objet mais à des personnes. Le sens est recteur de l’activité, les affects et émotions étant plutôt des résultats de l’activité.
La personnalité n’est pas la totalité confuse de l’individualité psychologique mais la néoformation qui se crée dans les rapports vivants de l’individu, néoformation du point de vue phylogénétique, mais d’apparence tardive dans l’ontogenèse. La personnalité n’est pas le prolongement de l’individu, de son idiosyncrasie physiologique, tempéramentale, caractérielle, fonctionnelle, des particularités stables de son système nerveux.
La personnalité est l’ensemble des rapports de l’individu avec le monde, rapports sociaux qui se réalisent à travers ses diverses activités, leurs relations hiérarchiques, le système des sens personnels qui les animent.
La personnalité est ce que l’homme fait de lui-même en affirmant sa vie humaine. Elle est donc d’essence temporelle. L’avenir comme le passé constituent le présent de la personnalité.
La conception selon laquelle la personnalité est le produit de la biographie justifie une conception fataliste de la destinée humaine.
Le rapport de l’homme avec son passé est actif, donc indécidé d’avance.
L’activité s’inscrit dans le genre, référentiel non écrit des règles élaborées en commun par un collectif, composante transpersonnelle de la compétence à laquelle se tient le praticien d’une telle activité.
Entre sujet au travail et objet il y a comme médiateur non seulement l’outil mais cet intercalaire social qu’est le genre où s’est inscrit l’histoire du collectif, mémoire sociale à laquelle l’individu infuse son propre style, prenant ainsi distance avec le genre tout en lui imprimant une vivante évolution.
L’activité est triplement dirigée. Elle est dirigée par le sujet. Elle est dirigée vers l’objet. Elle est dirigée en direction des autres, puisque toute action est adressée.
Le travail est important, tout autant que le langage, pour le développement psychologique du sujet, d’où le coût incalculable du malmenage des genres sociaux du travail par le pilotage brutal des gestions par le taux de profit financier.
- 22. Il faut comprendre le sujet de la vie individuelle, sa personnalité, l’ensemble des actes qui constituent la vie de l’individu, l’ensemble des événements singuliers qui se déroulent entre la naissance et la mort, le moi de la vie quotidienne, le drame personnel. Il faut expliquer ce personnel par le personnel, par les expériences en première personne, par des actes du quotidien, et non par des processus impersonnels inhumains comme les représentations, les tendances, les fonctions, les facultés, la perception, la volonté ou l’émotion, constituant une mythologie, substituant au drame personnel, au drame concret, un drame soi-disant plus vrai, moins apparent, un drame abstrait se déroulant dans une seconde nature, dans une réalité appelée réalité spirituelle ou âme ou vie intérieure. Il faut résister au réalisme qui accorde une réalité à des fictions, résister à l’abstraction qui, pour réaliser ses abstractions, déréalise le concret pour n’en laisser que l’enveloppe, résister au formalisme qui élimine la signification et le contenu particuliers. Les faits psychologiques sont des segments de la vie de l’individu, des significations. Un segment est expliqué par d’autres segments plus fondamentaux, de manière singulière et en s’attachant de manière compréhensive au sens personnel des actes. Il n’y a pas que le déterminisme psychologique dans la mesure où la psychologie est enchâssée dans l’économie. Avant analyse, le sens latent du rêve n’est ni conscient ni inconscient, il n’existe qu’après analyse, dans la mesure où l’ignorance du sujet par rapport à son être psychique est un fait.
Ce que veut atteindre Freud, ce n’est pas le moi abstrait de la psychologie mais le sujet de la vie individuelle, le moi de la vie quotidienne, l’agent d’un acte considéré dans sa détermination singulière, le drame personnel, l’ensemble des actes qui constituent la vie de l’individu, l’ensemble des événements singuliers qui se déroulent entre la naissance et la mort. La psychanalyse cherche à expliquer le personnel par le personnel, contrairement à la psychologie qui, même si elle part d’une introspection par essence personnelle, en extrait des processus impersonnels tenus pour des faits psychologiques véritables ont, ce qui constitue une mythologie. L’événement « mon fils pleure parce qu’on va le coucher », drame humain dont l’auteur est un individu concret, devient un drame abstrait dont les figurants sont des créatures mythologiques, représentations, tendances, images, instinct. « Les pleurs sont consécutifs à une représentation contrariant une tendance profonde ». Le drame personnel, sans conjectures, ne serait qu’un drame apparent derrière lequel se jouerait le vrai drame. Les récits de psychologie ne sont pas des histoires de personnes mais des histoires de choses, des processus qui n’ont pas la forme de nos actions quotidiennes, des processus qu’on affirme découper dans une réalité sui generis, la réalité spirituelle. À la place du drame humain, nous trouvons un autre drame joué par des personnages inconnus et qui ne nous ressemblent pas. On explique la réalité des expériences en première personne par des entités fictives. C’est le monde à l’envers. C’est une imposture.
La psychologie classique est réaliste, c’est-à-dire elle donne ses fictions pour des réalités, elle attribue une réalité substantielle ou phénoménale à la vie intérieure, siège imaginaire de fonctions ou de facultés de l’âme, instituant ainsi une seconde nature, le psychisme, genre original de matière, à la manière des esprits animaux.
La psychologie classique est abstraite car elle remplace les histoires de personnes par des histoires de choses, parce qu’elle remplace l’homme par des processus ou des phénomènes impersonnels seuls agissants, parce qu’elle transpose les expériences en première personne en expériences en troisième personne, l’histoire d’un je étant remplacée par l’histoire d’un élément en forme de chose, comme si une idée pouvait aimer. La réalisation des abstractions est au prix de la déréalisation d’un concret qui n’a plus qu’une enveloppe.
La psychologie classique est formaliste en ce qu’elle élimine la signification particulière du fait dont elle s’occupe pour ne retenir que la forme, que les phénomènes psychiques pensés sous les rubriques fonctionnelles générales de la perception, de l’émotion ou de la volition, sans référence au contenu dramatique singulier tel que celui d’une vie de travail. Cette métapsychologie renvoie à l’âme substance, à la vie intérieure, aux fonctions psychiques, à la personne, en lien avec la systématisation théologico-scolastique de l’âme.
La psychologie concrète remplace les notions inhumaines par des notions humaines renvoyant aux événements humains non transposés, traitant selon leur sens personnel des faits comme le mariage, le crime, l’exercice d’un métier, le travail industriel, s’intéressant à la vie, dure aux uns, facile aux autres, ne cherchant pas des formules convenant à la fois à la psychologie humaine et à la psychologie animale, élevant à l’état de science positive ce qui constitue l’étoffe de la littérature, du théâtre ou du roman. La psychologie doit être science du drame, les faits psychologiques étant les segments de la vie de l’individu particulier, des éléments homogènes à son drame, l’explication dramatique expliquant les segments dramatiques par d’autres segments dramatiques plus fondamentaux, de manière toujours singulière, portant sur des individus considérés dans leur originalité, de manière compréhensive, c’est-à-dire s’attachant au sens d’actes rapportés au « je ».
Le drame n’est pas plus intérieur qu’extérieur, puisqu’il n’est rien d’autre que la signification.
L’opposition entre psychologie objective et psychologie subjective est factice.
Suivant son principe, la psychanalyse nous conduit au coeur de l’expérience individuelle, elle a une inspiration concrète, clinique. Mais Freud s’exprime dans un langage qui fait disparaître le concret au profit d’un formalisme fonctionnel, d’une fiction d’un appareil psychique posé comme réel. Il décompose l’acte du sujet en éléments qui sont au-dessous du niveau du « je » et veut ensuite reconstituer le personnel avec l’impersonnel, se croyant obligé de montrer que ces processus s’expliquent par les lois ordinaires de la psychologie.
La clinique nous apprend que le sujet raconte le contenu manifeste d’un rêve dont le sens latent lui échappe, mais au cours de l’analyse le sujet fournit les éléments nécessaires à la compréhension de ce sens latent. Le sujet sait donc plus qu’il ne croit savoir. Le sens caché est inconscient. Le sujet ignore avant analyse le sens caché de son rêve, qui est donc inconscient. On s’en tient au fait négatif, mais on ne peut conclure d’une absence à une présence, tirer le positif du négatif, et selon le réalisme psychologique dire que le sens latent est dans l’inconscient, projeter dans l’inconscient ce qu’on ne trouve pas dans la conscience, dire que le rêve manifeste est un déguisement du rêve latent, un symbole. L’ignorance du sujet par rapport à son être psychique est un fait, le contenu latent du rêve avant analyse n’est ni conscient ni inconscient, il n’existe pas et n’existera qu’à la suite de l’analyse.
Si la libido est une énergie idéale, c’est-à-dire idéaliste, il n’en est pas de même de l’identification qui est un acte qui a un sens pour la vie du sujet, ou du complexe d’Oedipe qui est taillée dans la matière du drame humain, qui reste sur le plan du je. Il faut des explications ne recourant qu’à des éléments homogènes au drame humain.
Les événements humains ont une structure et sont soumis à un déterminisme que le psychologue doit connaître pour pouvoir considérer les mêmes événements par rapport à l’individu.
La psychologie du travail ou l’intelligence psychologique du crime doit s’intéresser à l’économie. La psychologie n’est possible qu’enchâssée dans l’économie.
Le déterminisme psychologique n’est pas souverain. Il agit dans les mailles du déterminisme économique.
Le lieu où le biologique et l’historique coïncident vraiment, ce n’est pas « la conscience », mais l’individu concret, son existence faite de tout ce qui se passe entre sa naissance et sa mort. La psychologie n’est pas science de la conscience, ou des fonctions psychiques, ces généralités, mais science de l’être individuel en sa globalité et singularité dramatiques, science de la personnalité, seule réalité où du psychique fonctionne, où de la conscience est en acte.
- 23. La psychologie n’est pas la synthèse de deux sciences préalables qui l’ignorent, à savoir la biologie et la sociologie, car ce serait réduire la personnalité, objet propre et autonome de la psychologie, à un caractère, un type physique, un tempérament uniques et innés ou à la réalisation de rôles, d’attitudes culturelles, de valeurs. La biologie ne nous apprend plus comment l’organique détermine le psychique mais comment les activités que l’individu s’approprie à partir du monde humain transforment le corps. La sociologie ne nous apprend plus comment les fonctions psychiques naturelles sont conditionnées culturellement mais comment naissent socialement les fonctions psychiques supérieures, dans les limites biologiques. La forme psychique, les affections, les sentiments personnels naissent de l’individu, même s’ils peuvent s’exprimer socialement, la douleur pouvant prendre la forme du deuil, la sympathie la forme de la socialité, la forme psychique se projetant vers extérieur sous forme de psychisme social et d’interactions sociales complexes. Les rapports sociaux matériels sont les formes dans lesquelles se réalisent les activités des individus qui font quelque chose dans le monde social et les logiques de ces rapports sont alors importées dans la personnalité individuelle. La psychologie est tributaire des études sociologiques sur les formes historiques d’individuation, sur les normes de genre, sur les relations de travail, sur les idéologies de la réussite.
Entre la biologie et la sociologie, si l’homme est un animal socialisé justiciable d’une approche biologique et d’une approche sociologique, cette dernière ne pouvant changer les lois de la physiologie, le social n’est qu’une spécification externe de l’animal humain. Il n’y a alors pas de place pour une psychologie.
Affirmer l’existence d’une psychologie humaine insécable transmue cette dualité en tripartition. C’est à cette tripartition que conduit le projet d’une psychologie entendue comme science du drame, comme science de la personnalité considérée dans son évolution biographique.
De plus, le passage à l’anthropologie marxienne induit dans cette tripartition un changement de contenu et de structure. La psychophysiologie ne nous apprend pas comment l’organique ou le génétique détermine le psychique mais comment les activités que l’individu humain s’approprie à partir du monde humain impriment leurs logiques à leurs effecteurs corporels. La psychosociologie ne nous apprend pas le conditionnement culturel des fonctions psychiques naturelles mais essaie de comprendre la genèse de fonctions qui sont sociales en leur essence dans les limites conditionnées par leurs présupposés biologiques.
La psychologie n’est pas synthèse d’approches préalables qui l’ignorent, ce qui réduirait la personnalité à un type physique, à un tempérament ou à un caractère idiosyncratiques et natifs, ou à l’exemplification de patterns, de rôles, de valeurs, c’est-à-dire à tout sauf à elle-même. La psychologie doit commencer par l’étude de la personnalité.
Le fondement de la personnalité humaine n’a pas la forme humaine, la forme de l’individualité psychique. C’est à partir de l’objectal que se produit et reproduit le subjectal.
Mais les sentiments sont des affections personnelles, même s’ils ont un caractère quelque peu social, qu’ils soient éprouvés en solitaire ou dans un stade ou un meeting, même s’ils se manifestent dans des formes socialisées, le chagrin s’exprimant dans le deuil, la sympathie dans la socialité. La forme psychique ne provient pas de la socialité mais de l’individualité. Le subjectal n’a pas sa source dans l’objectal. On ne peut ramener tout au social. Si la société produit les formes et le contenu concret du psychique humain, c’est seulement dans des individus concrets où la forme psychologique est un effet de l’individualité. Cette forme psychique se projette à partir des individus dans la société sous forme de psychisme social, d’interactions complexes entre individus. La forme psychique vient de l’individu à la société et non l’inverse. Il n’y a de psychisme que dans et par les individus concrets. Bien que déterminées fonctionnellement par l’ensemble des rapports sociaux, les individus ne surgissent pas sur cette base, mais sont engrénés latéralement dans ces rapports sociaux sans y avoir leur source même.
La personnalité est autonome en tant que réalité psychique et donc n’est justiciable d’aucune explication sociale directe.
La base de la personnalité n’est pas une personnalité de base.
Les rapports sociaux ne sont pas des modèles culturels.
Le capitalisme n’est pas l’esprit d’entreprise, plus la soif du profit, plus l’éthique protestante, mais un ensemble de rapports objectifs étrangers au processus psychologique et aux représentations idéologiques dont ces rapports sont le support, irréductibles à des rôles individuels et à des mentalités collectives.
Il y a une différence qualitative entre individus concrets et ensemble des rapports sociaux, absence de correspondance immédiatement visible pensable de l’un aux autres.
La personnalité est engendrée au dedans par un ensemble de rapports étrangers à la forme humaine, à la forme de l’individualité psychique. L’ensemble des rapports sociaux n’est rien de psychologique, relevant de l’objectalité transpersonnelle, mais ces rapports matériels en tant que rapports entre humains sont les formes nécessaires dans lesquelles les activités matérielles et individuelles des humains se réalisent, les matrices sociales au sein desquelles vient s’informer l’activité humaine concrète, activité qui fait quelque chose dans le monde social et qui doit en passer par des logiques qui sont alors importées au sein de la personnalité même.
Les sciences sociales doivent donc se dédoubler en deux domaines connexes et distincts, selon qu’elles prennent pour objet les divers aspects du monde humain, la logique des échanges, les appareils de pouvoir, les systèmes juridiques, ou qu’elles prennent pour objet les formes historiques de l’individuation, les formes historiques de l’individualité, les formes historiques de personnalisation que ce monde humain comporte, les normes de genre, les rapports de travail, les idéologies de la réussite. Ce dernier domaine remplit une fonction médiatrice entre sciences sociales et sciences psychologiques.
La psychologie de la personnalité n’a pour cadre explicatif direct les sciences sociales que dans la mesure où ces sciences sociales prennent pour objet les formes historiques d’individualité, ce que fait l’économie marxienne où la production est production et reproduction sociales des choses et des personnes, les capitalistes, les prolétaires, etc.
La psychologie de la personnalité est tributaire de l’étude des formes historiques de personnalisation par les sciences sociales et de l’étude des supports physiologiques de l’individuation, des supports physiologiques nécessaires à la forme psychologique de l’individualité par les sciences biologiques, mais ces études ont besoin d’une psychologie bien fondée de la personnalité, en particulier, pour les sciences sociales, pour repérer dans l’immense ensemble des rapports sociaux les rapports qui constituent des formes de personnalisation pertinentes.
- 24. Un concept dialectique n’est pas une abstraction privative des particularités du concret mais au contraire la logique productive de ce concret. Il ne s’agit pas de dire comment le concret est en général mais comment il se produit, de dégager les éléments théoriques permettant de le penser dans son évolution. Dégager les ressorts de ce concret permet d’anticiper son évolution. La psychologie élabore la théorie des rapports et des processus au sein desquels se produit la personnalité concrète, système de processus organisés dans le temps, dont le concept temporel central est celui d’emploi du temps. Caractériser la personnalité par des traits immuables ou non essentiels, c’est favoriser la subordination, l’orienter vers des tâches auxquelles semble le préadapter son idiosyncrasie.
Il n’y aurait de science que du général. La seule voie d’accès à l’objet singulier serait de le caractériser par ses différences avec l’objet général, de le viser comme déviant par rapport à une construction schématique, un modèle. Le caractère se définirait comme écart avec les valeurs moyennes.
On définit le singulier par ses différences avec une pure abstraction, autrement dit avec rien, si bien que l’individu moyen n’a aucun caractère. L’approche du singulier relèverait de la description clinique, de la science appliquée, de la pratique comme art. En fait, un concept dialectique n’est pas une abstraction privative des particularités du concret mais au contraire la logique productive de ce concret, logique sans cesse à l’oeuvre de façon singulière bien que selon une nécessité universelle. La pensée conceptuelle doit élaborer non un modèle substantiel disant comment le concret singulier est en général mais une topologie disant comment se produit ce concret singulier. Le singulier est alors saisi dans la généralité du concept. L’essence peut être saisie dans sa réalité concrète.
Marx ne décrit pas une société capitaliste abstraite, il ne construit pas un modèle de la société capitaliste, dont les sociétés capitalistes réelles ne seraient que des exemplaires singuliers, mais il dégage les éléments théoriques essentiels qui permettent de penser chaque société capitaliste et son mouvement nécessaire, construisant au passage le concept concret de telle société capitaliste singulière. L’état à chaque fois spécifique des forces productives, de la concentration du capital et de son rapport à la propriété foncière, de la puissance bancaire, des possessions coloniales caractérise rationnellement la logique propre à telle formation sociale.
C’est une théorisation qui saisit les ressorts profonds d’une histoire singulière sur le devenir de laquelle il est possible d’anticiper.
Le concept renvoie non à un objet général mais à un rapport producteur. L’individuel est saisi scientifiquement à travers les matériaux rationnels de sa logique concrète.
Le capital n’est pas un objet général ni une chose mais un rapport, non un simple rapport, mais un procès.
Il s’agit en psychologie, à partir des formes d’individualité existantes, d’élaborer la théorie des rapports et processus au sein desquels se produit une personnalité concrète. Il faut penser l’appareil psychique en termes de topique qu’il ne faut pas spatialiser sous peine de chosification mais temporaliser. La personnalité n’est pas une architecture, ce qui naturalise l’individu en tant qu’objet général, mais un système de processus organisés dans le temps. Les concepts de la théorie de personnalité sont des concepts temporels. L’infrastructure de personnalité est une structure dont la substance est le temps, car seule une structure temporelle peut être homogène à la logique interne de l’activité d’un individu, de sa reproduction et de son développement. La structure de la personnalité qui répond à la logique de fonctionnement de cette personnalité et à sa dialectique de développement dans le temps est la structure dialectique de l’activité réelle de l’individu concret, une réalité pratique aux aspects empiriques visibles, l’emploi du temps.
On réduit souvent la psychologie de la personnalité à la seule forme psychologique de l’individualité. La personnalité serait un ensemble stable de traits formels identitaires, une organisation plus ou moins stable et relativement identique à elle-même dans le fonctionnement psychique de l’individu, l’organisation dynamique dans l’individu des systèmes psycho physiques qui déterminent ses ajustements singuliers à l’environnement, une durable forme psychique d’ensemble indépendante des contenus biographiques en quoi consiste pourtant l’essentiel d’une identité personnelle, ce que l’homme a de commun avec tel ou tel vertébré supérieur, un ensemble d’invariants formels étrangers au contenu d’une vie humaine traitée en flux contingent d’événements traversant cet ensemble sans y toucher.
Peu importe qu’on soit militant syndical ou patron voyou, ce qui nous caractériserait serait notre rancune, notre capacité à raconter des histoires, une constitution originaire immuable issue de dispositions innées, d’expériences de la prime enfance, vides de ce qui fera un adolescent ou un adulte, un canevas original immobile auquel s’ajoute des modulations inessentielles.
Le seul usage de ce constat pragmatique et passif est l’orientation de l’individu vers les tâches auxquelles semble le préadapter son idiosyncrasie, ce qui favorise la subordination des personnes au système social existant et constitue la forme épistémologique du conservatisme.
Intégrer les contenus d’activité c’est adopter une perspective développementale et émancipatrice. Ce qui importe dans une individualité, c’est non ce qui l’enclos dans l’ordre de la nature mais ce qui peut ouvrir son histoire, sa dynamique, ses contradictions, ses possibles. Une science de la personnalité digne de son objet devrait avoir pour ambition de faire contribuer son savoir au développement maximal de chacun.
La personnalité est ce qu’un homme fait de sa vie et en même temps ce que sa vie fait de lui. Qu’un homme soit actif ou calme semble de peu d’importance par rapport à la question de ce qu’il fait dans tous les domaines de la vie réelle, économique, sociale, politique, culturelle, familiale. L’être humain n’a pas seulement, comme toute bête, une individualité, mais de plus une personnalité, originalité cardinale, du fait du monde humain, d’apparition historique comme biographique tardive, présupposant l’inscription d’activités supérieures dans un monde de rapports sociaux.
Au sens large, la personnalité ou la personnalité biographique est l’individu en sont tout, y incluses ses formes psychiques même originaires, dans la mesure où ces formes sont reprises et surdéterminées par les contenus biographiques.
L’ensemble des interventions ordonnées visant à modifier la croissance des personnalités, les interventions pédagogiques, culturelles, politiques, nous instruit pratiquement sur la biographie.
- 25. On peut distinguer les actes mettant en oeuvre les capacités existantes et les actes visant à produire de nouvelles capacités, ces derniers actes augmentant la composition organique de l’emploi du temps, développant les capacités. On peut distinguer les activités concrètes qui ont un contenu cohérent avec le résultat et qui sont maîtrisées par le salarié, activités dont fait partie le travail concret producteur de valeurs d’usage et les activités abstraites où le résultat de l’activité, en l’occurence un salaire ou un revenu, n’a pas de rapport direct avec le contenu de l’activité, activités dont font partie le travail abstrait producteur de valeurs d’échange
Une simple ventilation quantitative des temps selon leur affectation factuelle, travail, transport, sommeil, loisirs, n’atteint pas les différences qualitatives entre activités selon leur portée biographique.
Une première différence qualitative entre activités selon leur portée biographique, c’est-à-dire entre les actes qui font quelque chose dans le monde humain, et y reçoivent les déterminations correspondantes, est entre les actes mettant en oeuvre des capacités existantes et les actes visant à produire de nouvelles capacités, actes pouvant s’entremêler, en sachant que les capacités nouvelles mettent à l’ordre du jour le passage à des actes inédits et que la fonction progressive la plus importante de la personnalité est le développement des capacités, d’où une composition organique plus ou moins importante de l’emploi du temps selon la place occupée par ce développement des capacités. Le taux de progrès des capacités tend à baisser à mesure que s’en accroît le fonds fixe avec des scléroses qui en résultent pour la personnalité mais aussi de possibles reprises de croissance même tardives.
La relation entre actes et capacités est médiée par des besoins qui sont moins causes qu’effets des activités, de leur structure et de leurs motifs.
Les capacités sont dépréciées du dehors par des politiques génératrices de profonds dommages biographiques, d’autant plus profonds que l’individu est dans la culpabilisante inconscience des sources sociales effectives de ce qui lui arrive.
Les emplois du temps socialement possible peuvent entrer en conflit avec les exigences réelles de la personnalité.
Une deuxième différence qualitative entre activités selon leur portée biographique est entre d’une part les activités concrètes, dont la personnalité maîtrise la logique interne, avec un résultat de l’activité en rapport concret avec le contenu de l’activité, et d’autre part l’activité abstraite, régie par des rapports sociaux aliénants, où le résultat de l’activité, en l’occurence le salaire ou l’argent, n’a plus de rapport naturel direct avec le contenu de l’activité. Le résultat de l’activité est médiatisée par des rapports sociaux sur lesquels le salarié n’a aucune prise directe, ce qui introduit un type de rapports psychologiques foncièrement nouveaux, un monde de structure de la personnalité vivante spécifique.
La diade travail concret producteur de valeurs d’usage/travail abstrait producteur de valeurs d’échange est ainsi généralisée en dualité entre activité concrète et activité abstraite.
En croisant ces deux principes de classement, on obtient une représentation graphique quadrangulaire de l’activité personnelle d’ensemble où chacun des quatre cercles, de grandeur proportionnelle à sa part supposée quantifiable d’emploi du temps, figure un secteur d’activité.
Par exemple, dans la jeune âge, la formation de capacité pour l’activité concrète est prépondérante.
Le passage d’un âge de vie à un autre a pour fond le passage d’une sorte d’emploi du temps à une autre.
La part des activités abstraites détermine des trajectoires biographiques différentes, une vie satisfaite dans une équilibration relative, une vie souffrante dans une dichotomie résignée, un clivage refusé dans une vie militante.
Une société post-capitaliste pourrait augmenter la part des activités concrètes.
- 26. Le moi naît d’une multitude d’identifications souvent parcellaires, ambivalentes, contradictoires. L’idéal du moi et le surmoi sont des identifications. Les investissements premiers deviennent des identifications. L’abandon contraint d’un objet peut conduire à des sublimations. L’identification peut servir de substitut à la perte de l’objet, une façon conservatrice de maintenir la relation à l’objet. L’identification post-infantile peut tenir au mérite, à la supériorité ou à la réussite, à la cohésion, à l’équilibre, à la maturité, à l’autonomie de l’objet auquel on s’identifie, mais aussi à l’apprentissage scolaire, aux figures de la fiction artistique, aux séductions des discours politiques et sociaux, aux modèles publicitaires, toutes ces formes historiques d’individualité. Derrière l’identification à une personne, il y a souvent l’adhésion à des valeurs, à des perspectives, à des mobiles de vie. Le miroir et autrui donnent de nous une image unitaire à laquelle on s’identifie par introjection, tandis que nous projetons notre moi sur autrui. Nous sommes le reflet de l’autre et nous voyons l’autre comme notre reflet. Notre système profond de motifs, formé par nos désirs, nos demandes et les gratifications infantiles, décide de ce à quoi nous allons nous identifier, chacune de nos activités motivées étant adressée à un destinataire auquel nous tenons et auquel nous nous identifions. Si notre identification est correcte, nous pouvons nous désidentifier pour nous identifier à un autre objet. L’identification est appropriation donc activité. Chacun donne aux formes historiques d’individualité une signification personnelle, chaque activité étant colorée par un motif. Dans la société de classes avec activités contraintes, le but de l’action coïncide rarement avec le motif. Quand le motif de l’activité devient son but conscient, l’action devient activité choisie. De nouvelles activités et de nouveaux sens apparaissent ainsi.
Une singularité est catalyseur d’activités et de bifurcations biographiques où se décide son sens. Une singularité biomédicale, par exemple une prédisposition, ou une singularité relationnelle, par exemple le rang dans la fratrie, va être complexifié ou transfiguré par l’histoire individuelle sans pour autant disparaître. Toute singularité personnelle est en son fond activité.
L’identification est une activité qui n’est pas simple imitation mais aussi appropriation. L’identification est donc active.
Le moi naît d’une multitude d’identifications.
Les identifications sont souvent parcellaires, ainsi on reproduit la toux de celui auquel on s’identifie.
Les identifications sont toujours plurielles, les objets d’identifications étant nombreux, parents, proches, personnages réels ou fictifs.
Les identifications sont couramment polymorphes, ambivalentes, voire contradictoires entre elles.
L’appareil psychique est un appareil interpsychique avec un sujet qui n’est pas le centre, un sujet disséminé, plusieurs. L’identité est un leurre.
Les contraintes sociales familialement relayées forcent à renoncer aux attachements premiers. Le moi transmue ses investissements premiers en identifications qui ne maintiennent le lien avec l’objet perdu qu’au prix d’une transformation de soi. C’est la constitution du sujet.
La formation et la conformation du moi se fait par une identification primaire. L’idéal du moi est l’identification projective au père d’avant le complexe d’Oedipe. Le surmoi est l’identification introjective à l’instance parentale.
Quand l’identification est un substitut à l’abandon contraint du choix d’objet, elle engage un processus de désexualisation pulsionnelle débouchant sur la sublimation, ce refoulement plus ou moins réussi. Quand l’identification porte trace de ces renoncements successifs, elle est constitutive du caractère, les traits de caractère étant alors des précipités d’anciens investissements d’objets.
Dans le stade du miroir, l’identification spéculaire de soi dont l’image dans le miroir anticipe la maîtrise de l’unité corporelle ébauche la constitution du moi. L’enfant découvre son unité corporelle. L’identification est le processus par excellence où se constitue l’humain, identification imaginaire dans l’expérience du miroir où prend forme le moi, l’identification symbolique impliquée dans l’accès au langage où s’articule le sujet.
Chez Freud, l’identification concerne surtout l’inconscient, l’infantile, le sexuel, le névrotique, mais les vies humaines ont aussi d’autres dimensions.
Ce n’est pas seulement de manière inconsciente que l’enfant s’identifie à l’adulte, mais aussi pour des raisons objectives, pour les mérites, la supériorité, la réussite de l’adulte.
L’adolescence et l’âge adulte se tissent d’identifications conscientes à des objets nouveaux selon des logiques spécifiques. Dans les identifications post-infantiles il faut faire la part de ce qu’induisent pour les identifications des formes historiques d’individualité comme les apprentissages scolaires, les modèles publicitaires, les figures de la fiction artistique, les séductions du discours politique ou social.
L’identification, comme sens biographique, essaye de maintenir la relation à l’objet perdu. Elle est alors un processus conservateur, voire régressif.
L’homme ne renonce pas à une satisfaction, si bien qu’il cherche des substituts conservatoires grâce à l’identification.
Le miroir n’est pas seulement dans l’objet où se réfléchit l’image du corps propre, il est dans le sujet qui me fait face, dans le regard d’autrui.
Il n’y a pas que la projection imaginaire du moi, il y a l’introjection de l’alter ego dans la genèse de soi-même, d’où la fonction de prestance qui commande les réactions multiples au fait d’être regardé.
Le devenir homme s’effectue par le double reflet de soi en autrui et d’autrui dans sa propre personne, échange perpétuel.
Le travail incessant d’identification s’accompagne d’un travail de désidentification, le même devenant autre. Une identification assez sûre à la famille et à la classe autorise la formation d’un autre idéal que celui des parents.
Sans minorer le rôle des images du père et la mère, il y a la cohésion, l’équilibre, la maturité, l’autonomie de la personne, l’existence de la personne par rapport aux autres dans la famille, la profession, la vie sociale qui sont des incitations à l’identification.
Sous l’identification à l’autre, il y a une identification plus profonde à des valeurs et à des perspectives, véritable mobile de la vie.
L’individu s’hominise à travers des processus identificatoires, les motifs décidant de ce à quoi on s’identifie. On a alors un réseau original d’activités en rapport avec un profil singulier de motifs. La partition propre à chacun des motifs se forme à partir des gratifications infantiles.
Les dialectiques du désir et les dynamiques du procès viennent s’étayer sur les demandes premières.
Les motivations prennent biographiquement corps en résonance avec des identifications, toutes nos activités étant adressées à quelqu’un, d’où leur tragique perte de sens quand vient à mourir un destinataire très aimé.
Les activités personnelles et leurs motifs se construisent à partir des identifications, au sein d’un monde de formes sociales d’individualité.
Tout enfant donne un sens à son expérience scolaire quant à son horizon biographie personnel. Les enfants d’ouvriers y voient la seule voie d’émancipation individuelle. Tel autre veut montrer par son travail le milieu qu’il représente. Tel autre dit que ce n’est pas à l’école qu’on peut montrer ce que l’on est. Et l’autre voit dans l’école une possibilité de développement symbolique et social.
Le but d’une lecture est d’assimiler le contenu. Mais ce but d’action peut s’inscrire dans des activités de motifs très différents, par exemple préparer dans l’ennui un examen, ou se réjouir au contraire de cette incitation à se cultiver.
Le rapport du but à l’action concerne la factualité pratique, le rapport du motif à l’activité renvoie au sens personnel.
Le motif de l’activité colore affectivement l’action, l’inscrit dans une humeur.
La non coïncidence des motifs et des buts est la règle dans les activités contraintes d’une société de classes. Le motif peut devenir le but conscient de l’action qu’il métamorphose en activité choisie, et c’est de cette façon que naissent de nouvelles activités et de nouveaux sens.
La construction d’une hiérarchie de motifs, processus individuel sous-tendu par des logiques sociales, est un aspect crucial de la formation d’une personnalité.
Le secret de l’identification motivante est l’appropriation. C’est de l’autre que naît et renaît le moi. L’appropriation est transformation du non moi en moi.
- 27. L’aliénation se constitue avec l’appropriation privée de l’accumulation en dehors des producteurs des moyens sociaux, accumulation par une classe sociale dont la raison d’être n’est ni de produire des objets utiles, ni même le gain personnel, mais la frénésie du taux de profit, le mouvement sans trêve du gain, la pulsion d’accumulation de la richesse abstraite. Sous le capitalisme, il y a interversion des moyens et des fins, avec un moyen promu en fin et une fin déchue en moyen, il y a une interversion du produit et du donné, avec un produit dissimulant son donné, par exemple un produit de travail dont est dépossédé son auteur et qui mène une vie folle, non maîtrisée, et un donné masquant son caractère de produit, il y a une interversion de la personne et de la chose, avec une personnification des choses, une fétichisation, et une chosification des personnes, une réification. À côté du travail forcé rebutant, dont le but ne correspond pas à mes motifs, mais qui comporte une part de liberté quand il s’agit de surmonter des obstacles et les contraintes externes, une part d’appropriation d’humanité puisqu’il nous fait sortir de nous-mêmes, une part de formation de capacités et de compétences, il y a le travail libre non borné, auto-effectuation comportant une amorce de développement complet de l’individu, mais qui exige sérieux et effort intense. L’aliénation n’est pas amputation de notre mythique nature humaine mais forclusion de nos possibles développements, fermeture des possibles. Il ne peut y avoir conscience de l’aliénation, de la culture scientifique, de la jouissance artistique, de la pratique sportive ou de l’expérience politique dont l’homme aliéné est privé. L’aliénation des rapports sociaux peut générer des logiques de vie satisfaite, avec la passion pour son travail et l’épanouissement dans l’âpreté concurrentielle, mais la satisfaction est fragile, les retournements de situation étant fréquents. La satisfaction est partielle, il est difficile de trouver son compte dans la logique impassible du capital. La satisfaction est triviale, commune, non génératrice de grandeur humaine, puisqu’une telle satisfaction repose sur l’acceptation de l’aliénation générale et sur le sacrifice de la fin de notre existence au profit de fins extérieures et de biens illusoires. La plupart du temps, les logiques d’emploi du temps composent avec l’aliénation, en acceptant la condamnation à une vie clivée, en essayant de trouver des palliatifs à la frustration dans le travail et des compensations, malheureusement limitées, bornées, dans le temps hors travail. L’engagement est une logique d’emploi du temps qui amorce une désaliénation généralisée. Il y a prise de conscience de la nature de l’aliénation et donc de la nécessité de transformer la société. L’engagement est source d’expérience et de culture. Il transforme le rapport aux autres, élargit le champ des motifs personnels, change le sens des activités sociales, bouscule les limites de la vie privée, génère une satisfaction qui n’a rien à voir avec le pharisaïsme de la vie satisfaite, avec la conscience des limites de cette satisfaction dans ce contexte de non sens qu’il faut transformer. L’engagement n’échappe pas à l’aliénation, avec la fonctionnarisation du militantisme, avec la contamination des motifs du militantisme par des intérêts personnels ou leur subordination à des logiques d’appareil.
Le statut de l’aliénation est celui d’un processus historique par lequel se forment les bases du capitalisme, le point de départ du procès de production capitaliste, la séparation entre les conditions objectives du travail et la force de travail subjective avec l’accumulation initiale, l’expropriation des producteurs immédiats dépouillés de tous leurs moyens de production.
Ce violent point de départ historique est sans cesse reproduit grâce à la continuité du procès et est pérenne comme résultat propre de la production capitaliste.
Avant même que l’ouvrier n’entre dans le procès de production, son propre travail est aliéné et la richesse qu’il produit vient grossir la puissance étrangère qui le domine et l’exploite. C’est donc la privation de propriété sur leurs conditions de production qui produit l’aliénation des travailleurs.
Le renversement des moyens de production en moyens de domination sur le travailleur aliène du travailleur les puissances intellectuelles du procès de travail en faisant de la science une propriété du capital.
Le lieu de l’aliénation est donc les rapports sociaux.
Le contenu de l’aliénation est l’inscription des individus dans ce monde clivé où les produits de leurs propres activités sont d’avance des puissances dominatrices écrasantes et hostiles.
L’aliénation est issue du processus historico-social de la division du travail poussé jusqu’à l’antagonisme de classes. La transmutation des puissances sociales des hommes en forces sociale aveugles qui les dominent est le fait de toute société de classes, mais cette transcendance historique devient le ressort de la production des richesses, grâce à une interversion des fins et des moyens, seulement dans le capitalisme, constituant ainsi l’aliénation capitaliste spécifique.
L’aliénation est une dimension cardinale des formes historiques d’individualité.
Le concept d’aliénation est d’un ordre de généralité plus large que les concepts des diverses sciences humaines, recouvrant une critique des apparences les plus générales du procès historique.
Dans les situations de travail, les rapports de sexe, les relations interpersonnelles, les clivages communautaires, sont à l’oeuvre de façon spécifique les logiques d’aliénation. L’inversion du rapport entre personne et chose, avec la chosification des personnes et la personnification des choses, l’inversion des rapports entre fin et moyen, avec la fin déchue en moyen et le moyen promu en fin, l’inversion des rapports entre produit et donné, avec le produit masquant ses éléments donnés et le donné masquant son caractère produit, la dialectique sous-jacente à l’objet fétichisé, à l’activité réifiée et à la conscience mystifiée sont liés à l’essence aliénante du capital.
L’aliénation est une catégorie à portée politique quand le communisme est défini comme le dépassement des grandes aliénations.
Les capacités sociales des hommes, avoirs, savoirs, pouvoirs, leur faisant face comme des puissances dominatrices écrasantes, loi du marché, impératifs économiques, exigences politiques, contrainte internationale, données scientifiques, évidence idéologique, autant de forces des choses, l’aliénation, en tant que procès affectant l’activité laborieuse et à travers elle l’individualité tout entière, relève d’une logique exogène.
Le travail n’est donc pas une malédiction, une activité complètement déshumanisante, aliénante, ou une activité non centrale.
L’individu éprouve le besoin d’effectuer une part normale de travail et de suspension de son repos, surmonter des obstacles étant une activité de liberté. Si le travail dans ses formes historiques, esclavage, servage, salariat, apparaît comme un travail rebutant, comme un travail forcé imposé de l’extérieur, en face duquel le non-travail représente la liberté et le bonheur, des travaux libres non bornés comme la composition d’une oeuvre par exemple, ne sont pas pur amusement mais requierent sérieux et effort intense.
On peut imaginer des rapports sociaux faisant passer la face d’auto-effectuation du travail au premier plan, le travail devenant le premier besoin vital. En tant qu’appropriation de forces productives objectales, le travail est déjà formateur de capacités individuelles, et avec le surgissement de forces productives universelles s’engage le passage du travailleur partiel à l’individu totalement développé.
L’aliénation ne provient pas du travail mais du capital.
Toute activité de l’individu est à mettre en rapport avec ses antécédents, mais l’activité ne réalise pas ou n’actualise pas de mythiques potentialités substantielles plus ou moins préfigurées à l’intérieur de l’individu, virtualités psychiques latentes, dons, prédispositions, vocations, qui n’auraient qu’à devenir manifestes, l’aliénante étant alors une société empêchant l’individu de se réaliser en extériorisant sa nature, l’activité met en oeuvre des possibilités formelles largement indéterminées autorisant la production de capacités qui ne se construisent que dans et par cette activité même, l’aliénation étant alors non amputation de réalité fictive mais forclusion d’authentiques possibles.
L’activité laborieuse n’est nullement aliénée par le simple fait d’être soumis à des contraintes externes. En me pliant aux exigences de la technique, aux règles du genre, aux impératifs de la coopération, j’acquiers une compétence professionnelle et plus largement humaine. Même exploité, le travail nous fait sortir de nous-mêmes. Il n’est pas perte de soi mais appropriation d’humanité.
Ce qu’il s’agit de dépasser dans le capitalisme, ce n’est pas l’accumulation de moyens sociaux en dehors des producteurs mais leur confiscation par une classe étrangère positionnellement hostile à leurs intérêts vitaux.
En tant qu’expérience vécue, l’aliénation consiste dans ce fait que mon activité sociale se voit imposer sans recours des buts inassimilables à ses motifs. Elle est ce qui me contraint à perdre ma vie pour la gagner. L’aliénation fait plus qu’amputer l’individu d’un soi limité qu’il serait déjà, elle ferme à l’individu les portes de l’individu incomparablement plus vaste qu’il pourrait devenir.
Si ce qui est perdu dans le travail aliéné est l’essence humaine inhérente à l’individu, son soi-même intérieur, il aurait par définition conscience de sa perte, la transcendance des puissances sociales apparaissant comme une insuppressible donnée de nature et le malheur personnel apparaissant comme destinée inexorable d’ici-bas, mais du moins conscience de la part de lui-même qu’il ne peut réaliser. Or, la description du vécu aliéné montre au contraire que le pire de l’aliénation ordinaire est l’inconscience de l’aliénation. L’individu ne peut avoir une idée concrète de ce dont il est privé par un ordre social aliénant qui lui barre l’accès à une culture scientifique, à une jouissance artistique, à une maîtrise sportive, à une expérience politique dont il ignore tout. Être aliéné, c’est ne pas même éprouver que l’on est aliéné.
Définir l’aliénation comme perte de soi, perte d’un donné, et non fermeture au possible, c’est ne prêter attention qu’au côté subjectal des choses. Or, le même rapport historique qui refuse à la masse des individus l’appropriation des puissances humaines objectivées est celui qui est en fait donc des forces aveugles immaîtrisées par eux et pour cela même ravageuses.
L’aliénation est à double face, individus entravés d’un côté, société déchaînée de l’autre.
Dans le capitalisme, l’individu est aux prises avec la contradiction entre la dimension concrète de ses activités sociales, génératrices d’effets utiles au dehors et potentiellement gratifiants au-dedans, et la dimension abstraite de ces activités, productrices de valeur et fournisseuses d’un revenu, portant aussi le règne du profit et important dans la personnalité la contrainte de buts étrangers à ses motifs.
Cet antagonisme gouverne aussi à distance les activités de la vie hors travail social.
Les buts de l’économie capitaliste sont étrangers aux attentes concrètes de la majorité des individus. Le capitaliste n’est tel que si son unique motif est l’appropriation croissante de la richesse abstraite. Produire des biens utiles n’est pas la fin mais le simple moyen de cet enrichissement. La valeur d’usage n’est pas le but immédiat du capitaliste, ni non plus son gain individuel, mais seulement le mouvement sans trêve du gain, la pulsion absolue d’enrichissement, la frénésie d’un taux de profit.
Il se peut que s’accordent avec ces buts objectifs les motifs subjectaux de certains individus, capitaliste ordinaire, travailleur indépendant s’épanouissant dans l’âpreté concurrentielle, voire salarié faisant de sa passion son métier. L’aliénation des rapports sociaux peut donc générer des logiques de vie satisfaite, mais satisfaction fragile, le retournement de situation étant la règle, satisfaction partielle, les motifs personnels pouvant mal trouver leur compte dans les logiques impassibles du capital, satisfaction rarement génératrice de grandeur humaine, dès lors qu’elle repose sur l’acceptation de l’aliénation générale. Dans la vie satisfaite qu’autorisent ou favorisent les logiques capitalistes, il y a inévitablement, massive et discrète, une profonde trivialité.
Le capitalisme, c’est le sacrifice de la fin en soi à une fin complètement extérieure. Le monde moderne laisse insatisfait, ou alors, là où il paraît satisfait de soi, il est commun. Qui s’y refuse est aux prises avec la variété des logiques de la vie satisfaite. La charge des buts aliénés qui s’imposent du dehors ne permettent pas même le développement de vraies activités autour de motifs autonomes. Avoir une vie vraiment à soi est un luxe..
Des êtres immatures sont transformés en machines à fabriquer de la plus-value. C’est la désolation.
La distraction par le système de toute solidarité pour mieux dominer l’individu provoque pathologiquement solitudes et suicides.
Certains trouvent des palliatifs. Ils mobilisent leurs moyens psychiques pour rendre au moins vivables, voire gratifiantes les activités concrètes dans les limites étroites qu’autorisent leur subordination à des logiques aliénées. Hors travail, ils donnent libre cours à leurs motifs propres en les investissant dans des activités autonomes autant que le permettent les possibilités de la sphère privée.
Ces logiques d’emploi du temps réussissent plus ou moins à composer avec l’aliénation en acceptant la condamnation à une vie clivée, avec le temps de travail contradictoire, le temps hors travail compensatoire, dichotomie redoublée dans la séquence vie active-temps de retraite. Vie toujours plus ou moins insatisfaite cependant, avec des activités sociales frustrantes, des activités privées bornées et une unité de soi-même inaccessible. Rares sont ceux qui parviennent à se satisfaire vraiment de leur vie insatisfaite.
La vie engagée est une autre logique d’emploi du temps avec l’adjonction ou la surimposition aux formules précédentes d’un refus plus ou moins profond de l’aliénation, refus selon lequel si la vie est invivable, c’est que le monde est mal fait. Il faut donc le changer.
Si à première vue la vie engagée, les solidarités proches, le témoignage, les mouvements sociaux, l’action syndicale, la militance politique ne font qu’ajouter à l’emploi du temps une activité spécifique, en fait elle est source d’expérience et de culture, métamorphosant le rapport aux autres, élargissant le champ des motifs personnels, ce qui constitue une désaliénation partielle, changeant le sens du travail social, bousculant les limites de la vie privée.
L’insatisfaction nourrit alors une sorte neuve de satisfaction, exempte en son principe du pharisaïsme de la vie satisfaite.
Mais la vie engagée n’échappe pas à l’omniprésence de l’aliénation et elle a ses contradictions et ses pathologies, la fonctionnarisation du militantisme, la contamination de ses motifs par des visées personnelles, l’aliénation de ses logiques par des intérêts d’appareil.
Tout n’est pas aliénant dans le travail aliéné. Est possible l’intériorisation des logiques capitalistes en motifs personnels.
Cependant la vie engagée est-elle la seule issue biographique à l’aliénation ? Le reflux de la vie engagée nous donne-t-il une leçon de logique biographique ? S’agit-il d’un phénomène d’origine endogène, la faible valeur biographique de l’engagement, ou bien est-il la rançon d’une défaite historique, d’un phénomène d’origine exogène, la perte gravissime en crédibilité de ce qui se présentait comme alternatif au capitalisme ? Or, avec ce vaste recul des engagements anticapitalistes, avec l’affaiblissement des luttes syndicales et politiques transformatrices, avec l’effondrement du monde soviétique et la conversion massive à l’idée d’un capitalisme indépassable, l’aliénation vécue empire sous formes anciennes ou nouvelles.
L’aliénation est d’abord un processus historico-social objectif et sur cette base une logique subjectale de vies individuelles.
On ne peut échapper pour de bon à l’aliénation à l’intérieur des rapports capitalistes. Certains parviennent à donner sens à leur travail social, mais ce sens est inexorablement enclavé dans un non-sens plus profond.
On ne parviendra pas à changer la vie sans transformer la société. À l’échelle des individus reste improbable que les contradictions de l’emploi du temps trouvent une issue effective sans orientation vers la vie engagée.
- 28. La personnalité est une formation tardive commençant avec les activités sociales et se subordonnant en les remodelant les éléments identitaires plus précoces. La biographie est l’histoire de la constitution de la personnalité. La personnalité produit la biographie quand, excédé, je m’engage. La biographie produit la personnalité quand cet engagement me transforme. C’est par la biographie que le monde humain aliéné, avec la division du travail, le monde symbolique, les rapports de pouvoir, la conjoncture sociale et politique, des logiques et des buts contradictoires avec les motifs personnels, et les formes historiques d’individualité plus ou moins contraignantes, l’éventail préétabli des professions, des loisirs, des engagements, la diversité des goûts, des valeurs, des projets et des idées s’offrent à l’appropriation par la personnalité, avec une plus ou moins grande autonomie dans cette appropriation, avec des idées auxquelles l’individu tient et qui le font tenir de manière cohérente à travers les aléas de la biographie. Seule la désaliénation enraye la déshumanisation et permet l’autonomie de la personnalité.
La personnalité, selon la psychologie, c’est un individu avec un ensemble d’invariants psychiques formels étrangers à tout contenu biographique.
La personnalité, selon la sociologie, c’est un personnage avec un ensemble d’attitudes et de rôles abstraitement détachés aussi bien de l’ensemble des rapports sociaux que des logiques de l’histoire personnelle.
La personnalité, selon la psychanalyse, c’est le moi avec un caractère configuré par les refoulements, les identifications et les sublimations au moyen desquels le moi a tenté de résoudre les conflits de la petite enfance, ce qui fait abstraction de ce qui personnalise l’individu, à savoir l’ensemble évolutif de ses activités, des motifs et des résultats de ces activités, c’est-à-dire ce que l’individu fait de sa vie.
La personnalité ne doit être amputée ni du contenu de ses activités ni de sa double temporalité, celle de l’histoire sociale et celle de la biographie personnelle.
Au sens strict, la personnalité est une formation psychique tardive qui ne se développe que quand l’individu commence à mener diverses activités sociales, sa base consistant dans l’ensemble des rapports et logiques de ces activités, formation pouvant acquérir une telle prégnance qu’elle tend à se subordonner en les remodelant les éléments identitaires de nature plus formelle et d’origine précoce, les éléments constitutionnels, caractériels, psychanalytiques, avec lesquels elle doit compter.
Au sens large, la personnalité renvoie à la singularité psychique de l’individu considéré en la totalité de ses contenus et formes.
La biographie renvoie aux faits et gestes d’une existence singulière considérés dans leur successivité, vaste maillage d’activités individuelles et de logiques sociales, ce qu’un individu fait ou non de sa vie étant à chaque moment inséparable de ce que sa vie fait de lui.
La biographie est l’histoire dans laquelle la personnalité, pour autant qu’elle y réussisse, se constitue, s’active, se transforme jusqu’à sa fin.
La biographie ne doit pas être réduite à une simple causalité psychique interne, ni à une fortuitité sociale externe, ni à l’accumulation spontanée de ce que j’ai fait, ni à la succession contingente de ce qui m’arrive.
La personnalité produit sa biographie. Excédé par ce que je subis, je me syndique.
La biographie produit sa personnalité. L’activité syndicale change quelque chose de profond en moi.
La personnalité s’efforce de rendre tenable une figure humaine face au défi de la biographie. On lit une vie dans une personnalité.
La biographie met à l’épreuve de ses possibles et de ses conflits la construction personnelle. On jauge une personnalité dans une vie.
Personnalité et biographie sont comme des pôles contraires dans l’unité dialectique d’une existence, contraires dissymétriques puisque c’est par la biographie que le monde humain s’offre à l’appropriation personnelle et que s’imposent à nous les logiques du monde aliéné dans cette préhistoire de l’humanité où la personnalité propose et la biographie dispose, les désaliénations sociales permettant l’effective autonomie des personnalités.
Les rapports sociaux impriment leurs logiques à la personnalité par les formes historiques d’individualité. Abstraction faite de ces formes, le monde humain et son histoire se réduisent pour l’individu à des circonstances objectives le conditionnant du dehors mais bien incapables de le gouverner du dedans.
La biographie est l’histoire de l’inscription active de la personnalité dans les formes d’individualité de son monde et ce qui en résulte pour elle.
L’aliénation, forme historique d’individualité, est le déni exogène que les buts objectifs des activités régies par les logiques capitalistes opposent sans échappatoire à mes motifs personnels. Mêmes intériorisés, ces buts conspirent à me déshumaniser, preuve de l’emprise de la biographie au dedans de la personnalité.
De même façon, l’individu ne peut éviter de se situer dans la division du travail, dans l’ordre du symbolique, dans le rapport au pouvoir, dans la conjoncture socio-politique, avec les effets en cascade qui en résultent pour la personnalité. La connexion entre biographie et personnalité est intime et contradictoire. Je vis comme je suis, mais dans le cadre de logiques sociales qui me régissent sans mon aveu. Je suis ce que je vis, mais en lui donnant sens de façon plus ou moins illusoirement ou réellement autonome.
Cette complexité est un enjeu conceptuel permettant de comprendre les sciences sociales, un enjeu existentiel permettant l’autonomie vraie par la critique de son emploi du temps pour le changer, un enjeu politico-historique permettant de poser la question du sens et des fins de ces formes historiques d’individualité qui produisent les biographies, la question du sens et des fins du changement de l’homme par la formation sociale.
Certaines formes historiques d’individualité sont universellement contraignantes, telle l’aliénation dans le monde capitaliste, tel le préétablissement des grilles de choix, avec l’éventail des professions reconnues, des loisirs organisés, des engagements politiques.
D’autres formes historiques d’individualité semblent offrir une entière liberté de posture intellectuelle, même en des champs socialement structurés, ainsi en matière de goûts, de valeur, d’idées.
Nos idées, pour une part nous ont été inculquées dans l’enfance, pour une autre nous les avons adoptées en confiance, pour une autre nous avons l’impression qu’elles ne viennent pas d’ailleurs, que les changer peut être un drame, que nous les avons longuement faites, qu’elles sont validées par notre expérience.
Ces dernières idées ne sont pas les effets en moi de fortuites causalités externes mais le produit de ma vie et de ma personnalité dans ce qu’elles ont de plus intimement déterminant. Des idées auxquelles on tient, nées spontanément de la biographie précoce, deviennent une composante essentielle de la personnalité intellectuelle, se redéploient de là en activités biographiques délibérées où elles achèvent de devenir identitaires. Une idée à laquelle on tient est une idée qui nous tient. Elle fait tenir debout notre pensée. Elle joue un rôle superstructurel, à la fois condensateur d’expériences et organisateur d’initiative. Tenir librement à une idée, cela veut dire que cette idée est profondément mienne. Dire que je tiens à une idée, cela veut dire que cette idée fait nécessairement corps avec mon identité et ma vie.
Certaines ruptures de pensée sont des ruptures de vie. À l’approche biographique individualisante doit être associée l’approche socialisante de l’histoire des idées. Un changement marquant dans les idées auxquelles on tient a essentiellement à voir avec une évolution biographique marquante, puisque les idées auxquelles on tient tiennent elles-mêmes à des expériences de vie.
Cependant il est aussi une vie intellectuelle que régissent pour l’essentiel les logiques autonomes du travail de pensée. La singularité évolutive d’une personnalité renvoie aux logiques de base qu’induisent ses activités sociales structurées en emploi du temps et emmaillées dans des formes historiques d’individualité, mais elle comporte aussi ces dimensions idéelles que constituent, dans l’ensemble flou des activités mentales de la personne, les idées, valorisations, projets auxquels la personne tient vraiment.
La détermination par le biographie de la personnalité est donc valable aussi pour la vie intellectuelle.
- 29. La réduction du postérieur à l’antérieur, du supérieur à l’inférieur et de l’extérieur à l’intérieur ne laisse pas de place au renversement en son contraire ou au décentrement. La détermination par la prime enfance, souvent indéterminée substantiellement par rapport à ses réemplois futurs, et qui donne donc simplement une coloration formelle, se renverse en détermination par l’ultérieur, les projets d’adolescence, l’avenir des activités, les perspectives d’avenir, les acquis de la seconde enfance. La détermination par l’intérieur se renverse en détermination par l’extérieur quand les motifs se construisent dans les appropriations et les identifications, les motifs les plus puissants étant décentrés, plus vastes que nous-mêmes, ce que nous pouvons faire pour une grande cause étant inépuisable, une autonomie par rapport à soi se dégageant de la détermination par soi. La détermination par l’inférieur se renverse en détermination par le supérieur se superposant en la réorganisant à la première détermination, ce qui est vécu comme agrandissement de soi, conquête d’une nouvelle vie. Cette nouvelle détermination exige des logiques réorganisatrices, de nouvelles capacités et de nouveaux motifs surpuissants. Elle bouscule les routines d’emploi du temps, prend du recul sur les idées acquises, remet en chantier de manière plus personnalisée les formes sociales d’individualité, met en mouvement la personnalité et la biographie. De même, la cause devient effet, la quantité se convertit en qualité, la forme devient contenu, et vice versa. La détermination de la personnalité par les impératifs d’emploi du temps, par les attaches idéologiques difficilement modifiables, par les limites fixées et à nos capacités et à nos motifs n’empêche pas l’autonomie de la personnalité, quand l’engagement dans une grande cause déstabilise mes motifs, quand les logiques d’activités sociales se font les censeurs de mes démarches personnelles, quand l’aliénation subie fait perdre la maîtrise de moi-même aux profits de fins étrangères, quand le débat critique met à distance les idées auxquelles je tiens, quand le décentrement cherché et les nouveau savoir-vivre me font gagner en autonomie. Cependant cette autonomie est issue de la biographie. L’autonomie morose dont l’issue est une vieillesse désengagée est la conséquence de la satiété d’une vie répétitive. La vraie autonomie consistant en un engagement désengagé plus efficace, avec reconstruction des évaluations, des visées et des activités, est souvent la conséquence de lourdes déconvenues dans lesquelles survivent les motifs en cause. Une personnalité qui intervient dans un champ, le champ littéraire par exemple, peut sortir du déterminisme de sa biographie, manifestant une autonomie par rapport à lui-même en faisant siennes les lois du champ, mais d’autre part sa biographie spécifique imprime une autonomie à son intervention dans le champ, une autonomie par rapport au monde humain. La personnalité est un complexe de personnalités régionales. La biographie est un tissu de plusieurs vies.
Pour Freud, sous le contenu explicite de l’oeuvre, il y aurait un sens latent d’ordre libidineux qui en constitue le secret, le plus souvent inconscient pour le producteur même. Sous la pulsion sublimée de savoir serait à l’oeuvre la pulsion première qui sous-tend l’infantile curiosité pour les choses du sexe. La sublimation devient le passe-partout de la serrurerie biographique.
L’attitude de Freud est réductrice sous le rapport chronologique, puisqu’elle ramène tout au passé, voire à des origines.
Cette attitude est réductrice aussi sous le rapport logique, puisqu’elle interprète le soi-disant supérieur par l’inférieur.
Cette attitude est encore réductrice sous le rapport topologique, puisqu’elle explique tout par le dedans psychique, rien par le dehors socio-historique.
Cette triple réduction à l’antérieur, à l’inférieur et à l’intérieur participe d’un déterminisme étriqué, ne laissant aucune place aux logiques de renversement.
Comme tout rapport et tout processus recèlent des contradictions, le renversement en son contraire à partir d’un certain seuil fait partie nécessaire des possibles de ces rapports et processus.
Le rapport à soi comporte une identité incluant la différence.
Comme processus évolutif, le développement inclut l’échappement à soi.
Ces rapports et processus contradictoires comportent des renversements. Le un se divise en deux. Le deux fusionne en un. La quantité se convertit en qualité. L’effet s’inverse en cause, la forme en contenu, l’interne en externe.
Les déterminations par l’antérieur, sans jamais s’annuler, structurations de la prime enfance, se renversent à divers moment et sous diverses formes en déterminations par l’ultérieur, acquis de la seconde enfance, projet d’adolescents, avenir des activités, perspective d’avenir. L’homme n’est pas rivé à son passé comme le promeneur à sa brouette, la vie entière se déterminant tout entière dans la prime enfance, les conflits ultérieurs, les traumatismes, les vécus ne faisant que se superposer sur ces antécédents infantiles où toute vie trouverait son axe et son pivot.
L’originaire, comme originaire, est indéterminé et indéterminant par rapport à ses réemplois futurs. Une attitude infantile d’opposition qui perdure peut hanter un vécu négatif de la scolarité ou dynamiser positivement l’intelligence critique. Étranger aux spécifications de la vie adulte, l’infantile est assez prégnant pour tout y colorer formellement mais trop polysémique pour y rien déterminer substantiellement.
L’unilatéralité de la détermination par l’intérieur ne tient pas compte de la conversion du dehors social en dedans psychique et inversement, du dialogue entre apprentissage et développement. Les motifs se construisent par le dehors dans les appropriations et identifications, les plus puissants étant décentrés, plus vastes que nous-mêmes. Ce qu’on peut faire pour une grande cause à laquelle on tient est inépuisable. Il y a ici une autonomie à l’égard de soi au sein de la détermination par soi.
La détermination par l’inférieur se renverse souvent en détermination par le supérieur, laquelle n’annule pas la précédente mais se superpose, voire se surimpose à elle. À partir d’exigences biographiques se forment de nouvelles instances de la personnalité réclamant appropriation de capacités supérieures, motifs surpuissants, logiques réorganisatrices, ces néoformations à vocation dominante étant vécues comme agrandissement de soi, conquête d’une nouvelle vie. Dans ces surélévations de la personnalité, l’individu trouve des ressources insoupçonnées pour transformer les substructures, en finir avec les routines d’emploi du temps, consentir des efforts d’apprentissage, prendre du recul sur les idées acquises, mettre en mouvement la personnalité et la biographie, remettre en chantier les formes sociales d’individualités en un sens plus richement personnalisant.
Nous sommes le jouet de dynamiques de vie objectivées en limites de capacité et de motifs, impératifs d’emploi du temps, attaches idéologiques difficilement modifiables.
L’autonomie ne résulte pas d’un néant de déterminisme mais de modalités spécifiques de détermination.
Une telle spécificité s’indique dans les logiques de renversement, génératrices de décentrement changeant les choses en profondeur.
L’engagement dans une cause de grande portée déstabilise le rapport à mes motifs, les logiques d’activités sociales se font le censeur de mes démarches personnelles, l’expérience du débat critique me met à distance des idées auxquelles je tiens, l’aliénation subie fait perdre la maîtrise de moi-même sous le diktat de fins étrangères, le décentrement cherché me fait gagner en autonomie sous l’effet de nouveaux savoir-vivre.
Le décentrement est un devenir-plus-imprévisible pour soi-même comme pour les autres.
Si l’autonomie par rapport à soi met du jeu dans le déterminisme biographique, elle est l’issue de chemins biographiquement déterminés, de moments de vie. Ainsi l’autonomie morose, annonciatrice de vieillesse désengagée, est l’issue d’une satiété où une vie répétitive plonge ses motifs. Ainsi la vraie autonomie naît de lourdes déconvenues dans les expériences auxquelles survivent néanmoins les profonds motifs en cause, d’où une reconstruction des évaluations, visées, activités débouchant sur une façon plus dégagée d’être engagé et donc sur un engagement non affaibli mais plus productif. C’est une productive distance de soi à soi dans la proximité maintenue.
Prenons l’exemple de l’écrivain. Il a une certaine autonomie par rapport au champ culturel, sa biographie marquant dans une certaine mesure cette autonomie.
Pour certains, l’oeuvre d’un écrivain est étranger à sa vie. Il faut comprendre ce qu’il y a de particulier, d’immatériel dans l’inspiration et le travail littéraire, ce qui le différencie des occupations des autres hommes et des autres occupations de l’écrivain. Pour décrire la vie d’un artiste on ne doit pas donner la première place aux éléments biographiques. Mais si c’est l’écrivain qui écrit, l’écrivain naît de l’homme.
Tout ce qui est de la vie personnelle se forme dans et par la biographie. Il faut penser ces deux contraires dans l’unité.
Nous ne sommes pas seulement divers mais plusieurs.
Les conjonctures biographiques poussent à la formation d’instances ou de registres de personnalités nouvelles à partir d’apprentissages externes et de développements internes.
Une même personnalité héberge plusieurs personnalités aux spécificités marquées. Telle jeune fille douce devient calmement féroce en karaté, les logiques de ce sport ayant été appropriées par elle jusqu’à devenir une seconde nature.
Une sorte sociale d’activité, avec ses normes, ses oeuvres, son histoire, rencontre l’adhésion plénière de tel individu au point de devenir, en tant qu’excentré, le régulateur internalisé de ses activités en ce domaine, l’individu s’y vouant. Se développe ainsi une personnalité régionale qui ne peut se dériver ni de ses voisines ni de sa biographie antérieure.
Une personnalité d’écrivain se forme à travers des inscriptions dans le champ littéraire. L’écrivain devient psychiquement autonome par rapport à sa propre individualité en faisant siennes les lois d’une activité spécifique, faisant parfois sortir de cette hétéronomie une autonomie supérieure, un style personnel. Une biographie d’écrivain doit rendre compte comment la vie spécifique dans l’univers spécifique de la littérature se distance de la vie non spécifique, témoignant d’une unité de vie accessible ou impossible.
Le déterminisme biographique n’exclut donc pas la possibilité d’une autonomie personnelle. Pour être autonome par rapport à soi, penser librement ce que l’on pense, il faut assumer les hétéronomies du monde humain. Pour être autonome par rapport au monde humain, il faut opposer à ce monde une hétéronomie de moi-même plus élaborée. Pour accéder à cette double autonomie, il ne faut pas un repli sur soi mais la confrontation avec le monde et ses contradictions qui compliquent la vie.
Notre personnalité est une abstraction puisque l’individualité psychique est constituée d’une multiplicité de plans. Notre biographie est une abstraction, puisque nous vivons plusieurs vies plus ou moins entretissées.
La science de la personnalité ou celle de la biographie doivent tirer au clair l’enchevêtrement des plans et des logiques de la personnalité et de la biographie en liaison avec l’enchevêtrement des formes historiques d’individuation à partir desquelles et contre lesquelles personnalité et biographie s’autonomisent par la triple dialectique de l’antérieur et de l’ultérieur, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’inférieur et du supérieur.
- 30. Réduire quelqu’un à son âge, c’est faire preuve de naturalisme raciste et de mépris. L’âge vient des autres. Il peut y avoir à tout âge stagnation relative du développement des capacités et donc déphasage, du fait du manque de moyens ou de motivation, du fait aussi des changements de modes ou de techniques pour doper le marché, comme il peut y avoir à toute âge reprise de croissance psychique. Le déclin organique peut induire à un appauvrissement biographique, une moindre densité du réseau des activités, une baisse de la composition organique de l’emploi du temps, mais il faut tenir compte des renversements propres à la personnalité, renversements qui empêchent d’entamer les fonctions psychiques supérieures. Le monde social est responsable des personnalités recroquevillées, des autosatisfactions obstinées, des inventions taries, des existences pensées comme inutiles socialement, quand il éradique les espoirs d’une vie mieux faite, quand il multiplie les obstacles, quand il fruste de manière répétée les motifs, quand il ne prépare pas à la troisième vie par une formation riche et diverse, par le renouvellement jamais longtemps interrompu des motivations et des capacités, par l’apprentissage de savoirs et de vouloirs dans lesquels puisse s’enraciner la longévité mentale de chacun, quand il n’organise pas les formes historiques d’individualité pour empêcher la sclérose de la personnalité, quand il n’aide pas à sortir du vivre individuel, quand il ne renforce pas l’autonomie de l’individu par rapport au monde et par rapport à lui-même, quand il ne développe pas les activités étrangères à la finitude de l’existence humaine, la création intellectuelle et artistique, le développement des savoir-faire, les engagements associatifs. L’existence de la personnalité biographique, contrairement à celle de l’individu biologique, laisse des traces, effets sur la descendance, persistance des apports, inscriptions dans des héritages culturels collectifs, source d’inspiration vivante à travers les siècles. La troisième vie doit échapper aux logiques du capital, faire profiter aux plus jeunes des expériences participer à la création.
La question de la vie entière considérée en la succession temporelle de ses moments caractéristiques, la question du cours de la vie a souvent des réponses naturalistes, conduisant à cette sorte de racisme qu’est l’âgisme, réduisant les « vieux », les « seniors » (senex signifiant plus vieux, vieillard), le « grand âge », le « troisième âge », à une humanité inférieure, donc à des citoyens de seconde zone, des personnes de moindre droit, au lieu de les définir par leur statut social comme retraité, situation économique et juridique spécifique sur fond d’humanité plénière. L’âge n’est pas en nous, il vient des autres, selon un ensemble d’interdits, de limites, d’obstacles.
Ce qui compte pour un artiste est son âge artistique. Jeune il sacrifiait à un académisme révolu, vieux il est novateur.
Une personne retraitée qui s’occupe du ménage, de ses petits-enfants, de bricolage, d’associations, d’écriture est une personne active en rapport avec le monde humain par ses activités mêmes.
Il peut y avoir déphasage entre rapidité des transformations sociales et stagnation relative des capacités individuelles correspondantes, par insuffisance de temps et moyens disponibles, d’aides et motivations à se mettre au courant. Ce décalage n’exprime pas un déclin de l’individu caractéristique de la personne âgée, puisque de très jeunes gens font par exemple preuve de naïveté face au discours de type sarkozien. « La vieillesse » est exactement un décalage étendu entre les capacités disponibles d’un individu et les capacités requises en l’état du monde humain. Elle n’a rien à voir avec l’âge de l’individu et tout à voir avec sa biographie.
Comme dans l’échec scolaire où c’est école qui échoue et non l’individu supposé privé de dons, dans la vieillesse c’est un monde social irresponsable qui périme, un monde à la recherche du profit à court terme, sans souci des dégâts anthropologiques induits, multipliant à plaisir les inversions de mode, les ruptures technologiques, les césures sociétales, le dépaysement culturel pour doper le marché au prix chez beaucoup de vieillissements artificiels non organiques, fossés intergénérationnels, désadaptations sociales, crises biographiques imputées à une supposée sclérose des individus. Chez toute personne en bonne santé, quel que soit son âge, sont possibles des reprises de croissance psychique pourvu que la vie donc le monde ne le prive pas des moyens et motifs de s’y engager. Le vieillissement est une question politique. Est insupportable le fait qu’un grand nombre de personnes sont biographiquement recroquevillées bien qu’en état physique convenable. La vieillesse n’est pas une incapacité naturelle. Vieillir est un ensemble de processus relevant de l’organique et du biographique entre lesquels les rapports sont complexes.
Le déclin organique peut induire parfois un appauvrissement biographique. L’évocation volontaire de certains noms peut me faire renoncer à ma participation à des débats publics. Le vieillissement des fonctions sensorielles, motrices, mnémoniques peut dégrader mes activités, mais les renversements constitutifs de la personnalité empêchent d’entamer les fonctions psychiques supérieures. La vieillesse, c’est une moindre densité du réseau d’activités, la baisse de la composition organique de l’emploi du temps, le déphasage avec un nombre croissant d’activités sociales, ce qui résulte surtout de processus exogènes, de la récurrence des obstacles sociaux, de la frustration répétée des motifs, de l’éradication idéologique des espoirs d’une vie mieux faite, et du fait biographique que l’individu considéré n’a pas acquis et renouvelé au long de son existence des capacités variées et propres à nourrir envers et contre tout de nouveaux moments de vie.
Si je vieillis de moi-même, le monde du capital me vieillit, l’argent primant sur la personne, alors que le monde devrait nous garder jeune en organisant en conséquence les formes historiques d’individualité.
Le rapport de la vieillesse à la mort n’est pas univoque. Si la courbe de vie aboutit à la mort, les occupations des personnalités biographiques, les savoir-faire professionnels, les recherches intellectuelles, les créations artistiques, les engagements associatifs relèvent de durables activités humaines étrangères à la finitude de l’existence individuelle. Pour autant que je m’inscris dans ces modalités pérennes de l’agir commun, je sors de la courbe en cloche du vivre individuel, j’existe dans le temps long de la production historique du monde humain, un temps où on n’en a jamais fini. La vie de l’individu biologique va par nécessité interne vers un terme.
L’existence de la personnalité biographique est par essence inachevable.
Elle sera interrompue par une mort qui ne sera pas la sienne, mais celle de son support. L’existence personnelle a des suites après la mort, effets sur la descendance, persistance d’apports divers, inscription dans des héritages culturels collectifs, source d’inspiration vivante à travers les siècles. Il y a certes ce pénible tourment pour la personnalité à l’approche de la mort de ne savoir ni la suite ni s’il restera ou non quelque chose. Avec la vie qui ne meurt pas, la vieillesse relève non du naufrage mais de la navigation au long cours.
La vieillesse n’est pas synonyme d’invention tarie, d’autosatisfaction obstinée, de sclérose mentale, s’il existe des préalables biographiques, une formation riche et diverse, un renouvellement jamais longtemps interrompu de motivations et de capacités, l’appropriation progressive d’une double autonomie envers soi-même et envers le monde tel qu’il est. La société doit favoriser la formation de nouveaux savoirs et vouloirs où puisse s’enraciner la longévité mentale future de chacun.
Une politique de la vieillesse est nécessaire. Actuellement la modicité des retraites pousse à la recherche de petits boulots, corrosion de la possibilité d’une troisième vie échappant à l’aliénation directe. La troisième vie est traitée comme une charge publique dépassant la mesure et comme une branche des affaires, avec la prolongation forcée de la vie de travail exploitée ou chômeuse, la dégradation des retraites, les compléments de retraite privés, les voyages organisés, l’exploitation de la dépendance, les équipements lucratifs du « senior », l’absence de réflexion sur les logiques sociales d’emploi du temps induites et appelées par la mutation biographique de la troisième vie.
Les contenus d’activité à proposer à la troisième vie ne doivent pas être seulement le repos, la vie privée, les loisirs, les voyages, ce qui serait assigner à cette vie un sens anthropologique subalterne, vouant la personnalité au rabougrissement, enfermant cette époque biographique dans l’inutilité publique justifiant un malthusianisme exigé par l’impératif de rentabilité.
La vision dominante de la troisième vie est en accointance avec la logique de vie de travail induit par le monde exploiteur, la vie clivée, temps de travail à la fois productif et aliéné, donc contradictoire, temps hors travail compensatoire, à la fois libre et atrophié, donc aussi contradictoire, dans la mesure où elle vise à reproduire dans la troisième vie l’antagonisme ravageur de la deuxième vie, le cycle entier d’existence étant voué aux clivages, c’est-à-dire à l’impossible accomplissement.
La troisième vie doit être une vie plénièrement humaine et donc soustraite aux logiques exploiteuses du capital, unissant la détente privée par rapport à la tension sociale de la deuxième vie et l’innovante utilité publique dont devient capable une personnalité de riche expérience, vivifiée par le renouvellement de ses capacités et motifs et par la double autonomie conquise envers le monde et envers soi-même, avec transmission des savoirs professionnels et des expériences vécues, l’assistance pédagogique, le rôle consultatif, les fonctions de contrôle et d’incitation dans les domaines les plus variés, les activités de recherche, d’invention et de création, sous un régime de bénévolat rendu possible par une réelle revalorisation des retraites.
Il n’y aura plus d’inactifs par essence. Une troisième vie active est une chance de reprise de croissance humaine pour des millions de personnes et de floraisons inédites de richesse sociale, d’où un changement de la vision économique de la retraite et un changement des logiques de la deuxième vie où le temps hors travail n’est plus simplement compensatoire d’une vie de travail aliénante mais temps préparatoire aux activités de la troisième vie, ce qui déclenche un mouvement de l’économie d’ensemble des logiques d’emploi du temps dans le sens d’une désaliénation biographique. Changer la vie devient possible.
- 31. Le biographique est le lieu de l’unité entre l’historique, les formes historiques d’individualité, et le psychique, la personnalité. L’individu, la personnalité, est la fin et le moyen de la transformation sociale vers une société sans classes.
La pensée de Marx est active, consacré non à l’interprétation verbale du monde mais à sa transformation révolutionnaire. Il s’agit de comprendre l’histoire pour la changer. Pensée non fondatrice de doctrine mais initiatrice de mouvement.
Être fidèle à une pensée de cette sorte exige non une lecture cherchant à dégager un esprit intemporel d’une lettre datée, mais un prolongement du mouvement de pensée d’hier par une élaboration renouvelante lui donnant vie dans le monde d’aujourd’hui, ce qui était sa visée d’origine, et donc cela exige une élaboration avec Marx d’une théorie critique du capitalisme, l’intégration des savoirs contemporains dans la logique dialectique de Marx, la construction de la stratégie de l’organisation capable de dépasser de manière réussie le capitalisme actuel. Au-delà d’une fidélité passive ou d’une altération irresponsable, retrouvons l’authenticité et l’inventivité.
L’anthropologie marxienne a deux faces, le monde des rapports sociaux où s’enracine les formes historiques d’individuation et le monde des existences individuelles où ces formes se transmuent en personnalités, les biographies personnelles étant le lieu de l’unité concrète entre l’historique et le psychique, le point focal de la perspective anthropologique, le point focal de toute la visée pratique de Marx, car c’est pour changer la vie qu’il faut transformer le monde. Le libre développement de l’individu est le moyen et le but.
La société sans classes n’asphyxie pas l’initiative et le développement des individus. La société sans classes est plus individuelle que toute autre. Le souci doit être l’émancipation individuelle.
La force des exploités ne tient pas qu’à leur masse anonyme, à leur cohésion sans faille, à leur confiance suiviste en des chefs. Cette conception ne peut conduire qu’à l’improductivité des économies administrées, à la carence démocratique des sociétés immunisées et à la surdité des états-majors politiques autocrates.
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